Collection Les HSE
Entretiens avec Christophe Dauphin
Christophe DAUPHIN
Jean BRETON
Livre CD
ISBN : 9782243045017
32 pages -
15 €
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- Du même auteur
Poète, critique littéraire, éditeur, fondateur et animateur des revues Les Hommes sans Épaules (1953) et Poésie 1 (1969-1987), Jean Breton (né le 21 août 1930, à Avignon), est l’un des poètes majeurs de sa génération et de la seconde moitié du XXème siècle. Co-auteur avec Serge Brindeau, de Poésie pour vivre, le Manifeste de l’homme ordinaire (1964), nous lui devons également le fait d’avoir instauré la présence de l’homme ordinaire dans le poème, par un réalisme inédit, allié à une quête perpétuelle du désir. L’œuvre poétique de Jean Breton, couvrant la période de 1952 à 1984, a été rassemblée en deux volumes, sous les titres Chair et soleil suivi de L’Été des corps (1985) et Vacarme au secret et autres poèmes 1967-1984 (1996). Il faut y ajouter l’érotisme peu commun du chant d’amour qui se dégage de Serment-tison (1990), et surtout de Nus jusqu’au cœur (1999) et de Robe-cobra (2004). Ces Entretiens avec Christophe Dauphin (un livre illustré accompagné d'un compact disc), paraissent à l’occasion du cinquième anniversaire de la disparition de Jean Breton, le 16 septembre 2006, à l’âge de soixante-seize ans. Le poète se livre sans complaisance, en faisant part de sa méfiance vis-à-vis du cynisme, comme du décoratif culturel. À la fin de ces entretiens, Jean Breton lit ses poèmes, qui ont toujours collés au plus près de la réalité, du vécu de l’homme ordinaire, statut que le poète a toujours réclamé pour lui-même. Jean Breton : un poète pour vivre, une poésie à vivre.
ENTRETIENS AVEC CHRISTOPHE DAUPHIN
(Extraits)
Christophe DAUPHIN : Dès la parution de Chair et Soleil (1960), qui est ton premier grand recueil, tu es immédiatement remarqué et salué tant par la critique que par tes pairs. Ce qui est frappant c’est que ta poésie fait fi de toute influence, opposant sa spontanéité, son réalisme exacerbé, sa quête permanente du désir au prosaïsme, à la rhétorique, comme au cynisme ambiant. Bref, tu as décidé d’écrire « sans avoir besoin des images des autres ». Peux-tu nous parler du climat dans lequel a été écrit ce recueil ?
Jean BRETON : L’objectivité du scientifique était exigée en poésie. Les poètes en liberté étaient remplacés par des professeurs, des ingénieurs-caricature à l’affût devant les plannings. L’individu, avec le signifié, sa chaleur, son fruité irremplaçables, était poignardé au coin de la rue. Le texte de l’ordinateur d’Université était déclaré plus neuf que le poème en prose de Rimbaud. La compilation (promue au rang des Beaux-Arts), les collages (et leurs vols qualifiés), les acrobaties de typographie (non spontanées), les caches ou les trous dans le « message » poétique, les clins d’œil archi-culturels, étaient déclarés d’utilité publique. Cela se passait autour des années 1960-1965. Pratiquer la naturelle « poésie poétique », l’art des correspondances, se fier à l’intuition, écrire au figuratif vous faisaient alors passer pour un plouc !
C.D. : Opposée au magistère, en général parisien, de ces théoriciens, tu as alors organisé la résistance avec tes amis de la poésie pour vivre.
J.B. : Comme je l’ai déjà écrit, l’histoire littéraire regroupera peut-être sous la bannière de l’émotivisme, les poètes qui, alors, refusèrent de voir la vie affective enterrée sous les supputations linguistiques et le chloroforme pseudo-philosophique et, au contraire, enrichirent l’intimisme et le fluet registre fantaisiste d’une relation plus brutale, plus viscérale souvent, avec le quotidien, en y intégrant tous les apports de la psychologie des profondeurs, après celle des épidermes. Pour échapper au vertige, à la terreur que faisait régner, dans certains milieux, l’Abstraction, il fallait retrouver les mots qui, d’emblée, incarnent des choses. Sous le sirocco des signes, devant la prolifération des symboles, la seule sauvegarde était de revenir à la source qui coule dans un pré dont elle fait pousser l’herbe. Allumer un feu de bois, même si on désobéissait aux idéologies, simplement pour être bien, pour être mieux dans notre peau, accordé au lieu de notre étape ; renouer avec les gestes et les sensations ordinaires.
C.D : Avec L’Eté des corps (1966), qui est ton deuxième grand recueil, le poète est toujours en révolte contre une société dont la morale bourgeoise est une souillure pour l’homme. Tu écris : L’argent a tout loué sauf son regard. Mais l’audace de ce recueil repose aussi sur cet érotisme, qu’on n’avait jusqu’alors jamais vu déferler aussi intensément dans le poème. A tel point qu’une lectrice osera te confier par écrit : « Vos poèmes m’ont donné envie de faire l’amour ». L’érotisme, donc la revendication du droit au désir sont les véritables moteurs de ce recueil – comme de l’œuvre – au demeurant. Confessions, constat amer sur la société, érotisme absolu, L’Été des corps s’achève sur « 30 minutes de conscience », un long poème de onze pages. Pierre Chabert a pu relever chez toi la présence « d’un regard très aigu, soucieux de tout voir, et de tout dire. »
J.B : Ce poème illustrait à mes yeux notre manifeste de l’homme ordinaire, Poésie pour vivre. Je suis encore touché par le punch et la vérité de ce témoignage sur l’époque, et sur moi dans l’époque.
C.D. : La matière dont traite le poème, c’est la vie quotidienne, immédiate, la réalité brute, tout ce que peut happer le regard, le cœur, avec l’émotion et la réflexion souvent irritée qui en découlent.
J.B. : Je naviguais, certes, à la boussole de l’émotion, dans la panique exquise du charnel, proposant le désir, et le vivant en même temps que je le transcrivais. Je n’avais pas compris la réaction des lecteurs rompus à la seule littérature, les inconditionnels du deuxième ou du troisième degré. Mes confidences les agressaient parce qu’elles les obligeaient à dérouler, en eux-mêmes, le film bloc-notes, à vérifier le rapport des petits gestes quotidiens avec leur impeccable théorie de cohérence, à se confronter à des situations de peau et de cœur similaires, loin des schémas abstraits. De l’éthique traînait par là. Ils se sentaient désarçonnés mais aussi déshabillés (eux pour qui les nuits devaient rester secret, métamorphose ou signalisation banalisée), écartés de la dialectique du Texte impérial, né des humus littéraires tracés au cordeau, « fabrication » qui a chez nous l’approbation des gens de culture et de l’Université, parce qu’on peut évaluer aussitôt ses références et ses dosages »
Jean BRETON
(extraits d'Entretiens avec Christophe Dauphin, Les Hommes sans Epaules éditions, LGR, 2011).