Dans la presse

 

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À propos de L'Île-cicatrice

"Cette conjugaison, cette noce, de la rigueur dans l’expression avec une sensibilité si subtile, c’est rare."

Guy CHAMBELLAND (1986): cité dans Les Hommes sans épaules, n° 21, 2006, p. 40.

"Ce poète sait être dense d’emblée. Peu à peu les poèmes irremplaçables viendront. Déjà de L’ÎLE CICATRICE deux poèmes se dégagent. L’un sur l’hiver :
L’hiver foncier, sachant construire un ciel (page 78).
L’autre sur la nuit :
mais la nuit,/ chargée d’âge et de lenteur
mais le silence au poil ras qu’elle rassemble,
la nuit s’est faite au dernier étage,
dans l’intime des confins (page 82)."

Henri HEURTEBISE, in Multiples, n° 47 (1992), p. 63.

 

 




Lectures critiques :

LETTRE À CHRISTOPHE DAUPHIN, À PROPOS DE « TOTEM NORMAND POUR UN SOLEIL NOIR »

Je me permets de vous demander tout de go : de quel bois êtes-vous fait ? Le bois que je cherche à connaître est contenu dans Totem normand pour un soleil noir (Collection Peinture et Parole, Les Hommes sans Épaules éditions). Il m’a laissé pantois ! Il contient la Normandie et l’Afrique, Senghor et les brumes de votre pays natal. Qui a jamais osé ça ? Personne. Vous vous affichez résolument à contre-courant de tout. Même les bocages normands épousent désormais la platitude sahélienne : L’espace est à ras de terre. Mais le plus décapant est ailleurs. Vous plantez votre totem avec un rythme sec et cinglant, un rythme de rock’n’roll comme pour vous défaire de l’humidité normande :

N’en jetez plus j’ai tout avalé jusqu’à l’asphalte

la mer déborde du lavabo

et la flamme de mes doigts

D’où vous vient d’écrire au couteau comme pour effacer jusqu’au bruit du pinceau sur la toile ? Car, je n’entends même pas ses caresses, vous qui êtes si peintre. Je ne fais pas seulement allusion aux œuvres d’Alain Breton qui accompagnent votre totem. Je pense également aux essais que vous avez consacrés à de nombreux peintres, dont le sculpteur Jean-Pierre Duprey. Dois-je me contenter de cet aveu :

Poète

je me suis adressé la parole pour la première fois

lors d’un cauchemar

avec des mots qui dressaient

non pas leurs hosties

mais leurs poings comme des armes

Senghor est retoqué, mais aussi Césaire, le plus rock’n’roll de tous les poètes de la négritude et du surréalisme. Cet Antillais de Basse-Pointe, au nord de la Martinique, qui se voulait volcanique avant tout (pour peu qu’on veuille comparer les paquets de mer aux laves de pierres) devient sous votre plume : Marinade du bas-ventre. C’est un constat et non pas une injure.

Je suis le premier à rire de ma mauvaise foi, mais comment vous appréhender, cher Christophe ? Vous sabotez allègrement votre prénom et votre nom (la poésie n’appelle pas un taxi pour se rendre en ville/mais la hache du cri/oublié au fond d’une poche). J’aime cet « oubli de la hache », c’est là que j’habite. S’il revenait parmi nous, André Breton serait épouvanté par votre usage du surréalisme. Aucun poète de ce mouvement n’a réussi à en faire une arme de combat : tel était pourtant le vœu de son pape ! C’est au vitriol que vous le réalisez. Désormais, Césaire pointera après vous.

À dire vrai, vous êtes l’incarnation du prophète Ézéchiel (je vous renvoie à sa description de la résurrection des morts). Comme la grande voix biblique, surréalisme et apocalypse (la révélation, d’après l’étymologie) se renforcent et se répondent. En tout cas, je risque une analogie soudain claire pour moi qui n’y ai point songé avant la lecture de Totem normand pour un soleil noir. Une question s’impose : quel totem peut bien résister aux fracas de votre prosodie ? Aucun.

Depuis que j’ai lu ce livre (et deux numéros de la revue Les Hommes sans Épaules, ainsi que votre essai magistral Derrière mes doubles (Les Hommes sans Épaules éditions) sur Jacques Prevel et Jean-Pierre Duprey), je passe mon temps à le relire, le cerveau grillé dès que je parcours une dizaine de pages environ. Ayez pitié des lecteurs qui cèdent à la charge de votre infanterie. Et je recommence quelques semaines plus tard. Et j’échoue aussi lamentablement.

Pour diriger une entreprise comme Les Hommes sans Épaules, il faut une énergie de granite. Césaire avait bien raison de se revendiquer du volcan, lui, le natif de l’océan atlantique. Ces deux éléments sont des frères siamois. Et vous les incarnez à merveille !

J’ai suivi de loin votre voyage en Bretagne puis en Aveyron : la mer rugueuse, la montagne de terre et sa plaine métaphysique. Vous avalez tout. Votre revue fera bientôt écho de votre belle moisson, lors même que je continue de reculer avec Totem normand pour un soleil noir. Décidément, nul n’habite vraiment sa terre. J’ai appris cette leçon depuis longtemps ; vous me donnez l’occasion de le vérifier.

J’ai peu d’énergie, et sans chercher à apprivoiser ma révolte, je la chambre constamment afin de pouvoir écrire la plus brève des partitions. Vous m’êtes la grande révélation du printemps déjà révolu.

NIMROD (in recoursaupoeme.fr, 1er novembre 2022).

*

Avez-vous lu Dauphin ?

Infatigable animateur de l’importante revue de poésie Les Hommes sans Épaules, Christophe Dauphin est engagé dans une poésie qui n’exclut pas la révolte devant les horreurs de notre époque. Comme s’il s’agissait de survivre en érigeant, tels des totems, des poèmes. Mais dans ce monde qui s’écroule, demeurent les mots et l’amour. Pour Dauphin, « le poète est un gilet jaune » (p. 75). Je vois dans sa poésie une filiation avec « l’amour et le militant » de Gaston Miron.

Je dois à Christophe Dauphin ma découverte des poètes Ilarie Voronca, Vicente Huidobro, Patrice Cauda et Marc Patin. Dauphin est un formidable lecteur des autres poètes. À notre tour de le lire. J’ai donc commandé un de ses recueils. L’auteur a eu la gentillesse de me le dédicacer ! Voici 3 extraits de « Totem normand pour un soleil noir » que j’ai beaucoup aimé. Je souligne le remarquable travail d’édition, les très nombreuses illustrations d’Alain Breton en font un véritable livre d’artiste.

« Enfin toi

que je tenais et qui renais entre mes bras au-dessus de l’abîme ouvert à la recherche de ton nom sans temps mort à marche forcée vers ton corps ce soleil

Ici commence l’amour la peau de l’aube à l’orage ici commence un pays où la main se creuse un continent plus tranchant que la lame des étoiles… » (p. 131)

« Il ne fait pas assez nuit entre mes épaules » (p. 45)

« Quelle éternité fait-il dans l’oiseau… » (p.66)

Michel PLEAU, Québec, Canada, 27 janvier 2023.

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« Une poésie épique et de l’historique, proche des grands élans de Neruda, Senghor ou Hikmet, mais elle procède par brèves braises, par flammèches et fulgurances, comme brandons qu’expulserait un VOLCAN. Chapeau ! C’est dans la poétique française actuelle très rare. »

Jean-Paul Klée, décembre 2022

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« D’abord le titre : il plante son auteur depuis l’origine locale en sa version magique jusqu’au jaillissement vers un ciel où se revendique le surréalisme à la Duprey.

Le livre est d’un bout à l’autre magnifiquement orné par Alain Breton, dans la collection « peinture et Parole ». Christophe Dauphin, c’est l’héritier du mouvement d’André Breton à l’état pur, c’est-à-dire que chaque page, chaque poème, chaque strophe, chaque vers est l’occasion d’innover dans l’image, d’inventer, de construire et déconstruire sens et vision, à la fois stupéfiant et dopant.

On n’est jamais dans l’ordinaire, le banal, le plat. Tout est possible, rien n’est défini. On se balade dans le paroxysme, on cavale dans l’absurde. On passe d’un extrême à l’autre : la mer déborde du lavabo, ou bien : … dans l’œil de verre d’un pare-brise. Ou encore cette série de trois vers, réjouissant : l’olive s’est noyée dans son huile – l’eau à vidé sa carafe – le parpaing a fui la maison…

Quelquefois c’est l’alinéa qui joue le rôle de booster : … jusqu’à faire dérailler la nuit – et le train… La métaphore peut coulisser doublement : … avec sa lyre d’immeuble aux cordes d’étages. Parfois on n’est pas loin de Lichtenberg : … je fais rouler mon œil dans la serrure qui a perdu – sa porte (toujours l’alinéa).

Enfin, ce peut-être le feu d’artifices dans la strophe complète : Je me souviens de ce paysage sans horloge – son ciel coupé au couteau et ses fenêtres de marteau – frappant l’enclume de l’aube.

Voilà quelques zooms pour la forme, qui dans un premier temps éclate au visage du lecteur. Viennent par-dessus, en même temps, gaufrés, les thèmes aussi divers que l’implantation normande entre Caen et Rouen, avec ses paysages viscéraux : la falaise nage en toi comme un œil, et ses sauteurs de prédilection : le cœur n’oublie jamais qu’un cœur nage dans son ventre (à propos de Jacques Prevel), avec deux métaphores parallèles.

Puis les poèmes complets autour d’un lieu, comme Gaza et L’azur court après sa côte de bœuf, la maison Picassiette, à Chartres, ou d’un poète comme Senghor, et Le poète est un Gilet Jaune…

D’autres choses encore comme la drogue : la flamme accuse le feu d’être pyromane, où les îles ici et d’ailleurs : la poésie est le langage de l’Amazonie…

Il y a le ton enfin : l’emportement, la colère, la véhémence, la rage qui secoue les mots et les images.

Le livre superbement enluminé donne la pleine mesure de ce que peut être l’écriture de Christophe Dauphin. »

Jacques MORIN (in revue Décharge n°189, mars 2021).


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Jamais titre n’a d’emblée touché aussi fort. On reconnaît dans ces quelques mots toute la force de son auteur, sa poésie sans concession et terriblement humaine. Le recueil est scindé en seize sections distinctes par le sens, (quelques titres : Retour contre soi, La cassure qui dort dans les pierres, Une main pour être utile, Vers les îles….) Elles sont cependant propulsées les unes par les autres, entrent en résonances et animent le verbe (et la lecture) d’un cinétisme presque insoutenable, tendu par la puissance des images et celle des émotions. Les peintures d’Alain Breton ornent (le verbe est de l’auteur) chaque page, compagnonnage subtil et fidèle, les couleurs et les formes, jamais semblables, interpellent et n’offrent aux poèmes aucun repos. Le Totem est énergie déployée, ancre unique et cependant diluée dans l’espace et les cœurs.

Le poète est né le 7 août 1968 à Nonancourt dans l’Eure, il n’est pas l’effigie ni l’axe central de sa terre natale, L’enfance de sable/que l’on ne peut pas ramasser, // Normand  je suis aussi de ce pays-là/ du pays des ronds-points de notre humanité/  il est homme parmi tous et chante dans ce livre une fraternité sans égale à l’égard de toutes ses sœurs et de tous ses frères d’armes Je suis du pays de Jacques Prevel//Nul homme n’est seul dans le ciel de la Charente/de l’Avre du Rhône ou de la Volga// Normand/je suis aussi de ce pays-là/de cette Provence des Hommes sans Épaules//

L’arme ne blesse pas mais réinvente un monde possible où trahison et injustice sont honnis et donnés en pâture aux mâtins invisibles de la révolte. On connaît l’extraordinaire travail d’écriture de Christophe Dauphin, plus de quatorze recueils de poésie, son œuvre de revuiste, et ses essais sur les autres : Cauda, Lucie Delarue-Mardrus, Voronca, Rousselot, Simonomis, Coutaud… Cet élan pour autrui, ce sourire sans fin, est lié intrinsèquement à sa poésie La poésie c’est le je qui cultive l’autre en moi, écriture du don, écriture salutaire. Dauphin ne se pose pas en sauveur mais en ami, il incarne l’amitié, il est celui qui pose la main sur la plaie béante de l’être aimé ou de l’anonyme, sans le dire (mais en hurlant de colère), sans ostentation (mais en écrivant). Sa poésie est acte, chaque combat le sien.

Ce recueil se lit comme une traversée du monde et de ses feux (pour en réchapper), comme une main tendue quand il fait noir. Dauphin personnifie l’espace, le totémise presque, Le ciel s’enfonce dans la boue du Caux//Les arbres suent du pétrole// Ici l’azur vous offre la main// Les balcons flottent dans les yeux cernés d’une nuit blanche//O îles qui passez au loin//…

Et lui, le poète, se fait espace, se laisse imprégner de toutes parts par les éléments, il fusionne avec la nature, la ville, la réalité et ses pestilences jusqu’à dématérialisation et dilution de son corps un visage éclate dans le bois sec de mes artères// Il ne fait pas assez nuit entre mes épaules//La falaise c’est toi entier dans sa vague//La falaise nage en toi/ elle n’est pas seulement le pic de ton visage//  Là même où j’ai vomi les papillons// Un visage que je taille dans la pirogue d’une falaise//Le sang est monté au plafond pour secouer la foudre// Un sanglot que les chevaux traversent (O la beauté de ce dernier vers !)

L’écriture de Dauphin, à la densité presque épique, d’une sensibilité aigüe, draine et emporte, charrie immondices et nuages, lave le monde. Le poète incarne la révolte et avec elle les forces du possible. Sa voix plonge dans les failles, les plus visibles et celles enfouies au plus profond de chacun. Sans jamais céder face à la douleur et aux béances, cette poésie du combat est un hymne des plus mirifiques à la vie. De même que l’on peut compter sur l’homme, cette poésie exfiltre l’espérance sans qu’elle ne soit jamais ni promise ni même nommée.

Totem normand pour un soleil noir est un voyage hallucinant, on est revient vivifié et abasourdi, secoué d’images, tremblant et pacifié.  Lire ce recueil c’est accompagner ce totem normand, incarner la force de son souffle et le recevoir en plein cœur, myriades d’émotions jaillies d’une poésie à fragmentation. Salutaire.

Marie-Christine MASSET (in revue Phoenix n°36, 2021).


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Critique littéraire, directeur de la revue Les Hommes sans Epaules, membre actif de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin a aussi écrit une vingtaine de livres de poésie et des essais sur des écrivains tels que Jean Breton, Verlaine, Sarane Alexandrian, Henri Rode, Jean Rousselot. Le lire, dans Totem normand pour un soleil noir, son dernier recueil, c’est prendre en compte deux éléments essentiels qui éclairent ses écrits : la « normandité » et l’émotivisme.

Le premier mot a été forgé par Léopold Sédar Senghor dont on connaît les liens avec la Normandie. Lors d’une conférence privée à l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen – le texte intégral en a été publié par les éditions Lurlure en 2018 –, il avait pris grand soin de préciser que le terme de « normandité » tel qu’il le concevait n’était pas la « normanditude » et qu’il ne pouvait être assimilé à celui de « négritude », dont le sens est tout différent. Il y définissait la « normandité » comme « un lyrisme lucide » et disait de l’artiste normand, qu’il soit écrivain, peintre ou musicien, qu’il était un « créateur intégral, avec l’accent mis sur la création elle-même », un créateur de beauté. Christophe Dauphin, qui connut Léopold Sédar Senghor, a fait sienne cette « normandité », à la fois dans sa singularité et son universalisme, une certaine manière de vivre et de penser aux dimensions du monde sans perdre ses racines.

L’autre élément, tout aussi important, est l’émotivisme. Le mot lui-même avait déjà été évoqué par ses amis Guy Chambelland et Jean Breton, mais Christophe Dauphin lui insuffle, avec ses complices de la revue Les Hommes sans épaules, une énergie nouvelle et en précise le sens en l’inscrivant au croisement de la « poésie pour vivre » et du surréalisme, sans oublier le grand ancêtre que fut Pierre Reverdy. Dans un entretien avec la revue Ballast, il proposera cette définition : « L’émotivisme est la création par une œuvre esthétique – grâce à une certaine association de mots, de couleurs ou de formes qui se fixent et assument une réalité incomparable à toute autre – d’une émotion particulière, et non truquée, que les choses de la nature ne sont pas en mesure de provoquer en l’homme. Car la poésie est uniquement en l’homme et c’est ce dernier qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer. » Qu’on n’attende pas de lui une quelconque poésie de recherche, forgée laborieusement à grand renfort de clichés universitaires, et il n’est pas un mécano qui « trafique le moteur du langage ». Si Christophe Dauphin parle d’esthétique, c’est d’une esthétique de la rupture, qui met les nerfs et la pensée à vif, qui « sabote les sens » pour mettre le réel en dérangement – ce qui n’est pas sans faire penser au « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » d’Arthur Rimbaud.

Avec Totem normand pour un soleil noir, superbement orné par Alain Breton, Christophe Dauphin nous rappelle – par le titre déjà – qu’il appartient à un clan, s’inscrit dans une lignée d’écrivains, d’origine normande mais pas seulement, avec une prédilection pour ces poètes marqués du sceau du « soleil noir » que sont, entre autres, Jean-Pierre Duprey, Jacques Prevel, Jean Sénac, Marc Patin. Le livre part d’une adolescence révoltée dans la banlieue ouest de Paris où il déambule, « la vase aux lèvres et la rage en bandoulière », parmi d’autres « compagnons du gravier » au pied des tours.

Dès les premiers mots, le lecteur est bousculé, entraîné dans une « zone d’extrême turbulence » entre l’être et le dire. Il sait qu’il ne sortira pas indemne de cette lecture où la poésie travaille au corps-à-corps, à « la hache d’un cri ». On n’en demandait pas moins de cet écrivain qui « entre par effraction dans l’alphabet », et dans le réel, car c’est « dans l’émotion seule du vécu que se forgent les mots ». Il y a un double mouvement chez ce poète, vers l’extériorité, y compris la réalité la plus sordide qu’il « fracture avec un pied de biche », définitivement du côté des opprimés et des révoltés, en France et ailleurs, ses « frères humains », et vers l’intériorité où il faut creuser pour réveiller les rêves enfouis : « malaxe tes régions reculées qui frottent leurs bois de fables contre l’épaule du cri », écrit-il.

Deux vers expriment clairement ce cheminement : d’une part « les mots boxent la langue avec les poings de la vie », d’autre part « la poésie boxe les mots avec les poings du rêve ». Christophe Dauphin nous entraîne vers une « connaissance par les gouffres », comme l’écrivait si magnifiquement Henri Michaux. La violence de l’écriture n’en masque pas la sauvage et ténébreuse beauté, mais au contraire la révèle :

 « Bouquet d’orties en travers du cri qui recrache la mer

 dégaine ta vie qui tourne sur toi-même

 dégaine et tire à bout portant ton enfance

 tes mots-poumons tes tripes qui lèvent l’ancre

 ton langage qui plonge comme une sonde

 mal aiguisée entre les vagues

 dans les mille et un cauchemars de tes os. »

Alain ROUSSEL (in www.en-attendant-nadeau.fr/2021/05/19).


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Avec les ongles et les dents du langage - je suis un loup dont la meute a été décimée - dans un sac de mots épuisés d'éclairs - qui a fait escale dans le labyrinthe de Minos. Cela ne résume pas les trois âges de l'énigme du sphinx, c'est bien plus vertigineux. Cela résume toute l'histoire de l'humanité. Exclu de la meute, assoifé de pouvoir qu'il était, Minos, enfermé dans le labyrinthe comme le Minotaure, s'envolera-t-il pour se brûler les ailes ou illustrera-t-il par ses actes les dessins de Picasso si mal connus de Minotauromachie, brouillons de Guernica ?

Chapitre VIII, le poète est un gilet jaune: superbe poème à la gloire de la révolte du même nom, de tous les éborgnés, de Geneviève Legay, de l'ancien boxeur Dettinger, qui sauva la vie d'une femme à terre, menacée par une charge aveugle de la police.

Ces lignes le célèbrent : Frappe le malheur et la misère - les canines du néant - qui rendent invisibles à autrui à uex-mêmes - frappe l'oppression jusqu'à son ombre - sur la passerelle les tam-tam galopent - comme un feu de brousse qui te sacre soleil...

A LIRE ABSOLUMENT !

Alain WEXLER (in revue Verso n°184, mars 2021).

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Totem normand pour un soleil noir, ce magnifique ouvrage poétique de Christophe Dauphin, orné par Alain Breton, lie la parole et la peinture dans une spirale enivrante : Sur le ring de la vie - la poésie boxe les mots avec les poings du rêve - cet insecte qui s’envole entre les pages du Merveilleux.

Ces mots de Christophe Dauphin définissent la poésie, combat implacable et perdu d’avance mais une défaite retournée en victoire, plus exactement en liberté par le dépassement de toute forme. Il avertit : « Réveille-toi dans tes os ». C’est ici et maintenant, dans cette chair là, dans ce corps là, qu’il s’agit de se réveiller, d’ouvrir les yeux sur le réel pour le transformer par la subtile alchimie de la poésie, art de vivre, de mourir et de renaître de ses cendres. En effet, si « L’azur court après sa côte de bœuf » il est toujours question d’aller « Vers les îles ».

La poésie de Christophe Dauphin est au plus près de l’expérience, de la douleur et de ce qu’elle sécrète de lumière, de connaissance de soi. Il nous fait marcher aux côtés des exclus, des parias, des combattants, des fils et filles de la colère, des vivants finalement, contre les Hommes-machines et leurs produits aliénants. C’est un cri et un coup de pied dans la poubelle dorée du monde, un appel à l’insoumission et à la veille. Ne jamais fermer les yeux, ne jamais même ciller, ne jamais baisser la garde des mots, laisser libre la place pour la joie, la fraternité, l’amitié, l’alliance des êtres.

 

La poésie écarte tes dents pour que la mer se dégorge de toi

et mange ton visage dans un miroir

ce diamant noir qui saigne en moi

 

Elle libère la colère de ton armure amnésique

volcan au milieu de tout et de rien

dans la déchirure du bocage de la chair

 

Et vogue la barque de la vie

qui est un refus dont je suis un atome

un refus qui brandit les poings de mille paysages

dont j’aborde les lèvres comme une plage à habiter

 

D’abord survivre puis vivre intensément entre les instants de la survie. Se désenclaver du monde. Parfois située, Normandie ou Provence, la poésie de Christophe Dauphin creuse les souvenirs et les savoirs, cherche l’expérience originelle en ce qu’elle a d’insituable, d’universel, de permanent. Il appelle dans son chemin anonymes, proches ou poètes disparus, à la fois fantômes et éveilleurs.

 

Pas de soleil d’or sans soleil noir.

 

Il ne s’agit pas de changer le monde. Le monde est un donné. Mais de l’inclure dans quelque chose de plus vaste, toujours inscrit dans le regard de qui est attentif, attentif réellement. Le monde n’a pas besoin de sauvetage mais d’entendement.

 

L’œil ne s’ouvre jamais que de l’intérieur

vers la lumière carnivore

des papillons d’air et de douleur

 

Le personnel n’est pas le sujet mais la flèche qui oriente, qui ouvre l’horizon, qui pousse vers le soi et vers ces autres qui demeurent, verticaux et vivants, dans les tourmentes comme dans les temps suspendus.

 

Quelqu’un ici est près de moi

qui jamais ne m’abandonne

cet amour de mes amis

avec qui je tiens à mon tour au soleil les Assises du Feu

 

Un admirable instant un festin éternel

dans un silex qui n’est pas une hache guerrière

mais la pierre à feu des Hommes sans Epaules

dont l’abîme ne boit pas d’eau plate.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 28 octobre 2020).

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Il existe dans ce live une foi inébranlable en les mots et la poé­sie. Dauphin la concocte dans une sorte de néo-surréalisme engagé de bon aloi et une foi dans l’humain démuni face aux divers pou­voirs poli­tiques, idéologiques et religieux.

S’y retrouve - mais sans moindre copie - une doxa héritière des grands anciens, de Vaché à Cendrars en passant par Eluard et bien d’autres. Ils coha­bitent avec des tubes d’Ultra Brite mis comme frontières ou blindages pour faire sourire les barbelés qui, en Palestine et à San Diego, partagent le bon grain de l’ivraie.

C’est sou­vent vif, lyrique tant l’auteur se plaît dans ses mots. La révolte gronde dans des dérives orphiques où il s’agit d’assurer une survivance dans un monde grevé de son lot de perdants : migrants, drogués, etc..

Dauphin veut donc brasser le monde avec ambition pour le secouer…

Jean-Paul GAVARD-PERRET (in le littéraire.com, 25 octobre 2020).

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Ces poèmes expriment le goût pour le travail de la langue, l'attachement aux paysages de Normandie et de Provence, ainsi que la colère contre les religions et le fanatisme. Le poète plaide en faveur d'un monde plus fraternel et se révolte contre le saccage du vivant.

Livres Hebdo / Electre, 2021.

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Mûrie dans les désirs, lavée dans le blasphème, indissociable de la douleur/terreur de vivre et de mourir, engendrée par l’irrationnalité morbide de l’injustice, la colère du poète a changé la couleur du soleil. Et l’on voit naitre la force d’un art poétique si naturellement tourné vers la diversité de l’être et des autres, vers la plaque tournante des fondements, que c’est comme à la manière d’un chœur antique qu’il semble relater les événements, les drames, les jugements iniques du monde, et notamment de la cité à la dérive, faire imploser leurs socles, leurs sédiments.

Montée en flammes, montée en mots, usage du vrai, d’un radiocarbone authentique, et degrés conquis sur les domaines antinomiques de l’impossible : voilà les matériaux du livre. Je gratte cette plaie de vivre et d’écrire nous dit Christophe Dauphin et l’on entend que c’est d’une main de guérisseur pour en extraire les étincelles sublimes qui en dépit de l’ombre et de la nuit temporelles y demeurent. Dès lors, entre l’aube et le crépuscule, il faudra chercher les filons dans l’incertitude, dans ce « peu à vivre » de l’adolescence, filons qui ont pour noms, miraculeux, Yves Martin, Léopold Sédar Senghor (et bien d’autres), et comme contenant le jeune Christophe Dauphin qui jamais ne se dédira de sa conviction : la lumière, le soleil est dédicataire du chemin.

Et dès l’enfance, cette enfance à la fois décontenancée et volontaire, qui se déroule dans la cité dortoir de Colombes, et qui constitue le premier mouvement du recueil, il y a toujours un tournant où les lueurs percent au milieu des décombres. Selon le principe d’une nouvelle collection Peinture et Parole des éditions Les Hommes sans Épaules, le texte est orné par Alain Breton. Je recommande vivement d’aller voir du côté de ces « ornements ». Il y a là une manne si riche qu’elle provoque arrêts et illuminations.

L’ouvrage se compose de seize chants qui suivent une chronologie approximative relative aux rencontres et aux épisodes déterminants. L’idée-force est cette ligne de conduite constitutive de la personne comme de l’œuvre, cette exigence morale jamais démentie. La fonction créatrice relève ici de l’intellect autant que des abstractions sensibles et imaginatives. La conscience, la pensée, l’enjeu rationnel engendrent leurs propres mondes, leurs propres cimes, leurs mystères. La raison bâtisseuse, le savoir lucide avec la cassure qui dort dans les pierres détiennent les clés des puissances oniriques. Point ne suffit à l’auteur de se laisser porter par un fluide poétique, il faut que le verbe érige l’avenir, construise les fractions de ciment et de ciel, soit partie prenante avec les données du réel.

Il faut que l’homme, consacré en écriture, secoue la lumière de ce ciel, avec ses essences et le spectre des possibles sur la terre. On ne se repose jamais dans les mots, on les délivre de leur être figé, de leurs fictions, on les revêt et leur confère leur part concrète, éminemment efficiente, d’humanité. Un jour j’ai fracturé le réel avec un pied de biche / j’ai plié mon arbre et je suis parti avec la pluie / qui dort dans les pierres / avec sa cassure gyropharisée / bétonnée avec ton venin / armaturisé avec tes os. La colère migre, amasse des triomphes, des défaites, se retrouve par-delà les mers, par-delà les frontières, à Alger, à Tunis, à Damas, au Caire, partout où les tueries, la haine et l’injustice rivalisent avec le soleil. Et les mots, des mots sans corps devant l’imposture, le mensonge et les faux-fuyants, devraient demeurer des mots de fête et de chandeleur ? Peut-être deviendront-ils un jour célébrations, peut-être l’azur sera-t-il alors libéré du cœur des galets, mais pas ici, pas maintenant, pas tant que la nuit n’a pas encore été décapitée. Révolte qui peut parfois donner le change, sembler se commettre avec un parti-pris de beauté, avec ses leurres, ses camouflages, ses travestis, ainsi que dans ce cinquième chant L’azur court après sa côte de bœuf qui aborde les reflets et les éclats viciés du sud de la France.

Azur dont le poète nous dit comme par prudence j’en ai toujours un au fond de ma poche, combiné ici avec un simulacre d’harmonie, avec la mer et la disparité des hommes et des apparences, tous ensemble bien guindés, bien gainés, bien faussés. Mais la colère n’est pas seule à s’illustrer dans le cycle impétueux de l’auteur. L’altérité, ce sourd ferment communautaire, cette autre forme de l’amour du prochain, prospectif, décanté, inquiète son sommeil, captive ses sens, sa vision, son éthique, stipule son crédo comme au cœur d’une nuit d’insomnie : La poésie ne dit pas seulement : / JE EST UN AUTRE ! / Elle dit aussi surtout : / JE SONT TOUS LES AUTRES ! L’altérité, la passion humaine infiltre ses textes, nourrit sa recherche, sa substance poétique, creuse son sillon dans son corps et ses rêves jusqu’à l’obsession Survivre / il faut survivre… / une phrase de poings jetés dans le sommeil / mille visages en un seul / qui bondissent à ma gorge / affamés / délirants.

Caux, Le Havre, Etretat, Rouen, partout son cœur s’attarde, fait le constat furieux de l’échec et de la cruauté éternels, administre le baume, l’impuissante consolation de ceux qui portent témoignage, partout où Il pleut la mortdes baïonnettes taillent la côte de bœuf du paysage. Les mots ne sont pas que le bleu du ciel. En tous lieux, sa parole sert les bans lésés, criblés, de la mémoire. L’histoire et l’espoir pourront-ils se régénérer, revivre autrement ? Quoi qu’il en soit le poète s’y emploie d’une constance et d’un élan sans cesse rehaussés. Les mots ne sont pas que des organes d’étoiles.

Et comme pour étayer sa voie, son engagement sans partage, se déploie le thème Normand. Il surgit, dénudant un peu de sa splendeur à chacun de ses surgissements, le grand pays normand inséparable de ses desseins, dispensateur d’intégrité, avec sa loi d’honneur, son soleil privé, élu pour sa permanence factuelle, son immédiateté, et parce qu’il dispense la sentence, le décret historique que l’homme retrouve sens et foi dans son origine. Non pour s’y enfermer, Christophe Dauphin est bien l’être de tout repli, de tout retrait stigmatisés, mais pour y retrouver et faire jouer les fibres d’une cohérence intrinsèque. En vertu de cet enracinement indéfectible, des forces, des volontés inextinguibles qui s’y relaient, et en dépit de ce trop de réalité qui nous étrangle, il va actualiser son aptitude à la pluralité du monde Je voudrais vivre jusqu’à la fin à chaque endroit / où je m’arrête / à chaque fois que je m’installe / c’est pour toujours, et accomplir ce qu’il a une fois pour toutes résolu, sa propre voie fraternelle, substantielle parmi le chemin d’hommes. Un admirable instant un festin éternel / dans un silex qui n’est pas une hache guerrière / mais la pierre à feu des Hommes sans Epaules / dont l’abîme ne boit pas d’eau plate.

On le verra partout où se plaident les outrances de l’histoire, dans les nuits laides, nécrosées du passé, des crimes contre l’amour, contre l’aurore, au sein des combattants, des résistants, des Gilets jaunes, on le verra dans les déroutes et les dérives qui se profilent au bord de l’avenir, juste au bord ! Des fureurs venues de tous les âges, de toutes les sphères étoilent sa vocation de poète. Ses mains, son cœur, les forces, les gages de ses écrits sont pris inexorablement au défilé des saccages. Comprenons-nous assez cela !

Jusqu’aux épilogues (non définitifs), jusqu’au retour (non exhaustif) vers ses îles réelles et imaginaires parce que soudain un appel de vie, la requête puissante d’un rêve a frayé la route au désir : La robe frôlée de l’île secouant ses draps - Mes yeux repliés sur toi - Traversant tes yeux je te rencontre - pour aller vers plus de lumière contre toi -tout entier j’en brûle - Grande Fleur des îles cicatrisant les plaies - tu t’ouvres chaude comme une fenêtre - pour traverser la nuit.

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).

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En  seize longs poèmes numérotés en chiffres romains et illustrés par les collages d’Alain Breton, Christophe Dauphin nous immerge dans sa  poésie iodée et énergique, du pic des  falaises au roulis des galets. « Dans l’émotion seule du vécu », il affirme d’emblée le rôle fondateur de son pays normand dans son itinéraire : « il y a un soleil noir qui nage dans une falaise ». « Nombre parmi les nombres », il appartient à ce « pays bercé par les vertèbres des falaises / que la mer escorte ».

Le Havre et Rouen, villes « unies comme deux lèvres qui embrassent leurs morts », portent les cicatrices indélébiles des martyrs et l’empreinte de notre histoire. Il définit sa « normandité » comme un « lyrisme lucide » qui lui a permis d’entrer « par effraction dans l’alphabet » et de s’affranchir des frontières.

Héritier du surréalisme, il se situe aussi dans la filiation des poètes marqués par le sceau du « soleil noir », tels Marc Patin, Jean-Pierre Duprey, Jacques Prevel, Henri Rode, Patrice Cauda, Jean Sénac, ses frères en poésie, froudroyés par une tragique destinée. Résolument engagé dans une poésie humaine au  souffle lyrique assumé et à l’émotion revendiquée, il laisse éclater des mots « de  colère et de feu »,  car « ce n’est pas en pantoufles / qu’on peut décrocher les étoiles ».

Ce « totem », structuré et composé d’allers-retours entre passé et présent, témoigne des déséquilibres et de la violence de notre  temps à la dérive, aux « horizons noyés de matraques », observés et vécus  par un poète aux mots généreux, « piéton fiévreux » qui sait  remonter aux gouffres et aux abîmes mais aussi nommer en fraternité nos rêves et nos espoirs. 

Marie-Josée Christien (chronique "Nuits d'encre", revue "Spered Gouez / l'esprit sauvage" n°27, 2021).

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Une seule ligne dans l'engagement de Christophe Dauphin, directeur de la revue Les Hommes sans Epaules et secrétaire de l'Académie Mallarmé: la révolte ! La révolte, qui passe par des coups de poings colorés, la révolte, qui passe par une esthétique dynamique fille du surréalisme lui-même issu d'un Rimbaud qui a fait sauter les bouchons de la langue.

Un jour j'ai fracturé le réel avec un pied de biche - j'ai plié mon arbre et je suis parti avec la pluie - qui dort dans les pierres  - avec sa cassure gyropharisée - bétonnée avec ton venin - armaturisé avec tes os - La cassure - ton visage en chute libre du 9e étage - La cassure - amour soldé d'un baiser vorace - amitié à la tempe éclatée - des insultes et du mépris plein les veines - La cassure - poing d'une révolte qui n'en finit pas - poing de colère... - La nuit n'a pas encore été décapitée.

Christophe Dauphin boxe la vie et les mots, avec une énergie d'athlète en colère. Images souvent violentes, soeurs de notre violente actualité. Cette poésie est message et tentative de changer le monde, un manifeste permanent. La lutte est la racine-ressort de chaque mot.

La Nature en effet demeure capitale, de même que ce qui se passe entre les humains est capital, et rien n'est oublié dans cet ouragan de métaphores, ponctué par les collages sans concession d'Alain Breton, qui offrent des couleurs savamment déchirées.

La Beauté ici sert une cause, et la multitude de vers beaux et étonnants (le sang est monté au plafond pouir secouer la foudre) se rattache toujours à) une problématique de vie, injustices, tortures, non sans voyages et amour (L'Amazonie a des lèvres de volcan). un ouvrage qui ébouillante.

Claire BOITEL (in revue Poésie première n°85, mai 2023).

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Est-ce trop tard ? Après tout, des extraits de ce recueil ont déjà été publiés dans la revue (numéro 33), en 2020, accompagnés d’un dossier incontournable pour qui s’intéresse à l’auteur. Voilà bien plus d’un quart de siècle que je fréquente Christophe Dauphin, l’homme, le poète et sa poésie et l’amitié qui nous réunit est ce prodige qui nous renouvelle, produit du neuf, de l’inépuisable depuis le familier, le très proche de notre relation.

Ainsi, lisant, avec retard, son recueil, il me semble découvrir une intimité nouvelle chez notre poète. Sa voix s’en-lyrise, verse des confidences, non celles d’un je – le poète est un homme sans je - mais celles d’un loup qui se laisserait approcher La vigueur de ses vers, soudain sertie d’émaux « comme une plage à habiter », nous ouvre à des poèmes-souvenirs et des poèmes-hommage pour des fusillés de la survie.

Avant de découvrir ce nouvel opus, se rappeler que Christophe Dauphin est le grand héritier de la tradition surréaliste, de ceux qui fracturent « le réel avec un pied de biche », de ses inamovibles gardien des « taudis d’étoiles » de l’avenir, pour que vite on y signe « l’azur du soleil » et non qu’on s’en détourne ; de même, ne pas oublier qu’il est le poète des combats, contre « l’avocat-cigare », les « palmiers-Matisse » et le « Passage Jouffroy ».

La poésie, par lui, rend vivante et humaine sa vocation sacrée (lire dangereuse) car elle est la voix de la justice, ou plutôt elle « frappe de justice » notre monde, et rien ne pourra la taire, ni la détourner. Lisez Christophe Dauphin. Et goûtez, aussi, dans ce recueil les dessins de son ami (et mien) Alain Breton.

Quelques-uns des vers parmi ceux qui m’ont touché : « Poète / je me suis adressé la parole la première fois / lors d’un cauchemar » ; « Réveille-toi dans tes os / la mort fermente comme un chien dans tes os » ; « Survivre / il faut survivre tour à tour exalté et honni » ; « Je mailloche la pluie ce balbutiement des nuages » ; « à chaque fois que je m’installe / c’est pour toujours » ; « Jusque dans ton sommeil qui n’a jamais nié / les yeux des autres » ; « À toi de creuser le tunnel dans la respiration des choses » ; « Je suis de ceux / dont les yeux sont partis pour l’horizon » ; « La poésie c’est la journée perdue au fond de la grammaire de nos poches / la chaise renversée du paysage qui boit le verre dans le vent / c’est le je qui cultive l’autre en moi » ; « Îles qui délaissez vos corsages sur le corail des pluies / je vous ramènerai dans mes filets de naufrage »

Pierrick de CHERMONT (in revue Les Hommes sans Epaules n°56, octobre 2023).

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LECTURES de l'essai de Odile COHEN-ABBAS "Christophe DAUPHIN, les yeux grands ouverts", 156 pages, 15 €, éditions unicité, 2025.

Christophe Dauphin est un passeur hors pair, qui se consacre à sortir de l’oubli des poètes qui ne bénéficient pas de la reconnaissance qu’ils méritent. C’est à son tour d’être « l’objet d’un parcours de lecture sensible » (Marc Kober dans sa préface) qui met en lumière son œuvre personnelle. Odile Cohen-Abbas reprend ici par ordre chronologique quinze recueils poétiques de Christophe Dauphin, les présente et y sélectionne quelques textes fondamentaux, d’où émerge « une démarche de don et de réceptivité totale à l’autre ». Extrayant un thème dans chaque recueil, elle en tire « un fil sensible, électif, pour indiquer le sens, marquer l’évolution de l’homme et de l’œuvre ». Son étude fait apparaître l’unité de la démarche du poète et essayiste. La bibliographie exhaustive de Christophe Dauphin réunie en fin d’ouvrage est impressionnante par sa cohérence et par le nombre d’études et d’anthologies, de manifestes et d’essais publiés.

Marie-Josée CHRISTIEN (in revue Spered Gouez n°31, 2025)

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Christophe Dauphin tient une place essentielle dans la communauté des poètes, il en est un phare et une mémoire qui révèlent des talents oubliés ou cachés, il rassemble, il soutient, il éveille.

Dans cet essai, c’est son œuvre qui est explorée et, sans aucun doute, le regard et la plume d’Odile Cohen-Abbas sont les plus aptes à nous guider dans une œuvre marquante. La rencontre de ces deux esprits libres est une bénédiction et constitue en soi une féérie et une férie.

« Au-delà des courants auxquels immanquablement la critique pourra se référer, note Marc Kober dans la préface, révolte et quête du merveilleux surréaliste, nouvelle morale pour vivre sur terre, poésie pour vivre en accord avec le rêve conçu comme un état à accroître, émotivisme, les propositions rassemblées ici par Odile nous aident à mieux lire une œuvre poétique et vitale tout à la fois. Elles sont une injonction persuasive à l’aimer. »

Odile Cohen Abbas a choisi de parcourir l’œuvre selon le temps linéaire, elle qui ne cesse d’abolir le temps. Derrière cette apparence évolutive, elle n’hésite pas à emprunter des couloirs temporels pour mettre au jour une autre actualité poétique, une verticalité de l’œuvre qui échappe à toute analyse linéaire.

« Lisez-les tous ! clame-t-elle.

Lisez tous les livres de Christophe Dauphin ! Ils vous administreront des stimuli sensibles, puissants, des toniques pour le cœur et l’esprit, concrets ou imaginaires, des démentis sur les bassesses et les échecs de l’existence, des ardeurs proactives sur l’histoire humaine réalisables à l’infini, des vertus aphrodisiaques, par absorption de substance poétique, des essences, des simples, hybridations secourables entre harmonies et dissonances des chemins, des remèdes au sujet des ombres, des ténèbres concentriques qui s’approchent ou s’éloignent, ils dessineront de plus vifs contours, des auras hantées de fantasmes et de rêves inaliénables, de pièces héraldiques et révolutionnaires, d’alliances rationnelles et irrationnelles, ils conféreront une logistique de paix, d’amour, et de son contraire, à vos jours et à vos nuits d’insomnie. »

Certaines œuvres littéraires nécessitent une initiation. Elles échappent aux méthodologies académiques. C’est le cas de l’œuvre de Christophe Dauphin et Odile Cohen-Abbas se constitue initiatrice pour une œuvre symbolique et enchanteresse. Symboles et enchantements exigent avant tout une lecture lucide du réel et une maîtrise de l’art du langage, déterminant des réalités actualisées ou alternatives.

C’est un voyage, initiatique par conséquent, semé d’embûches et d’épreuves. Si l’émotion est la matière des voiles du vaisseau du poète, la langue en est le vent. Nous retrouvons avec Christophe Dauphin et Odile Cohen-Abbas, la fonction sacrée et secrète de la langue qui oriente, révèle, fige ou libère, hypnotise ou éveille, la langue qui demande d’instant en instant à être conquise.

« A travers l’ensemble des recueils, glisse Odile, c’est un chemin de vie qui se trace où chaque tronçon d’histoire est à sa place, où chaque oscillation, hésitation, transige, s’illustre plusieurs fois et trouve sa résolution. La répétition des choses et des situations est un exercice, un entraînement ou les manières du corps et de l’esprit se perfectionnent ; la répétition est un entredeux fertile qui, sortant du brouhaha et des discours informes, apporte la boisson de la continuité, de l’ardeur et de l’espérance. »

Une fois encore, ce n’est que vus du ciel que les chemins serpentins s’affirment comme les plus directs.

Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, août 2025).

 

 



Lectures critiques :

LETTRE À CHRISTOPHE DAUPHIN, À PROPOS DE « TOTEM NORMAND POUR UN SOLEIL NOIR »

Je me permets de vous demander tout de go : de quel bois êtes-vous fait ? Le bois que je cherche à connaître est contenu dans Totem normand pour un soleil noir (Collection Peinture et Parole, Les Hommes sans Épaules éditions). Il m’a laissé pantois ! Il contient la Normandie et l’Afrique, Senghor et les brumes de votre pays natal. Qui a jamais osé ça ? Personne. Vous vous affichez résolument à contre-courant de tout. Même les bocages normands épousent désormais la platitude sahélienne : L’espace est à ras de terre. Mais le plus décapant est ailleurs. Vous plantez votre totem avec un rythme sec et cinglant, un rythme de rock’n’roll comme pour vous défaire de l’humidité normande :

N’en jetez plus j’ai tout avalé jusqu’à l’asphalte

la mer déborde du lavabo

et la flamme de mes doigts

D’où vous vient d’écrire au couteau comme pour effacer jusqu’au bruit du pinceau sur la toile ? Car, je n’entends même pas ses caresses, vous qui êtes si peintre. Je ne fais pas seulement allusion aux œuvres d’Alain Breton qui accompagnent votre totem. Je pense également aux essais que vous avez consacrés à de nombreux peintres, dont le sculpteur Jean-Pierre Duprey. Dois-je me contenter de cet aveu :

Poète

je me suis adressé la parole pour la première fois

lors d’un cauchemar

avec des mots qui dressaient

non pas leurs hosties

mais leurs poings comme des armes

Senghor est retoqué, mais aussi Césaire, le plus rock’n’roll de tous les poètes de la négritude et du surréalisme. Cet Antillais de Basse-Pointe, au nord de la Martinique, qui se voulait volcanique avant tout (pour peu qu’on veuille comparer les paquets de mer aux laves de pierres) devient sous votre plume : Marinade du bas-ventre. C’est un constat et non pas une injure.

Je suis le premier à rire de ma mauvaise foi, mais comment vous appréhender, cher Christophe ? Vous sabotez allègrement votre prénom et votre nom (la poésie n’appelle pas un taxi pour se rendre en ville/mais la hache du cri/oublié au fond d’une poche). J’aime cet « oubli de la hache », c’est là que j’habite. S’il revenait parmi nous, André Breton serait épouvanté par votre usage du surréalisme. Aucun poète de ce mouvement n’a réussi à en faire une arme de combat : tel était pourtant le vœu de son pape ! C’est au vitriol que vous le réalisez. Désormais, Césaire pointera après vous.

À dire vrai, vous êtes l’incarnation du prophète Ézéchiel (je vous renvoie à sa description de la résurrection des morts). Comme la grande voix biblique, surréalisme et apocalypse (la révélation, d’après l’étymologie) se renforcent et se répondent. En tout cas, je risque une analogie soudain claire pour moi qui n’y ai point songé avant la lecture de Totem normand pour un soleil noir. Une question s’impose : quel totem peut bien résister aux fracas de votre prosodie ? Aucun.

Depuis que j’ai lu ce livre (et deux numéros de la revue Les Hommes sans Épaules, ainsi que votre essai magistral Derrière mes doubles (Les Hommes sans Épaules éditions) sur Jacques Prevel et Jean-Pierre Duprey), je passe mon temps à le relire, le cerveau grillé dès que je parcours une dizaine de pages environ. Ayez pitié des lecteurs qui cèdent à la charge de votre infanterie. Et je recommence quelques semaines plus tard. Et j’échoue aussi lamentablement.

Pour diriger une entreprise comme Les Hommes sans Épaules, il faut une énergie de granite. Césaire avait bien raison de se revendiquer du volcan, lui, le natif de l’océan atlantique. Ces deux éléments sont des frères siamois. Et vous les incarnez à merveille !

J’ai suivi de loin votre voyage en Bretagne puis en Aveyron : la mer rugueuse, la montagne de terre et sa plaine métaphysique. Vous avalez tout. Votre revue fera bientôt écho de votre belle moisson, lors même que je continue de reculer avec Totem normand pour un soleil noir. Décidément, nul n’habite vraiment sa terre. J’ai appris cette leçon depuis longtemps ; vous me donnez l’occasion de le vérifier.

J’ai peu d’énergie, et sans chercher à apprivoiser ma révolte, je la chambre constamment afin de pouvoir écrire la plus brève des partitions. Vous m’êtes la grande révélation du printemps déjà révolu.

NIMROD (in recoursaupoeme.fr, 1er novembre 2022).

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Avez-vous lu Dauphin ?

Infatigable animateur de l’importante revue de poésie Les Hommes sans Épaules, Christophe Dauphin est engagé dans une poésie qui n’exclut pas la révolte devant les horreurs de notre époque. Comme s’il s’agissait de survivre en érigeant, tels des totems, des poèmes. Mais dans ce monde qui s’écroule, demeurent les mots et l’amour. Pour Dauphin, « le poète est un gilet jaune » (p. 75). Je vois dans sa poésie une filiation avec « l’amour et le militant » de Gaston Miron.

Je dois à Christophe Dauphin ma découverte des poètes Ilarie Voronca, Vicente Huidobro, Patrice Cauda et Marc Patin. Dauphin est un formidable lecteur des autres poètes. À notre tour de le lire. J’ai donc commandé un de ses recueils. L’auteur a eu la gentillesse de me le dédicacer ! Voici 3 extraits de « Totem normand pour un soleil noir » que j’ai beaucoup aimé. Je souligne le remarquable travail d’édition, les très nombreuses illustrations d’Alain Breton en font un véritable livre d’artiste.

« Enfin toi

que je tenais et qui renais entre mes bras au-dessus de l’abîme ouvert à la recherche de ton nom sans temps mort à marche forcée vers ton corps ce soleil

Ici commence l’amour la peau de l’aube à l’orage ici commence un pays où la main se creuse un continent plus tranchant que la lame des étoiles… » (p. 131)

« Il ne fait pas assez nuit entre mes épaules » (p. 45)

« Quelle éternité fait-il dans l’oiseau… » (p.66)

Michel PLEAU, Québec, Canada, 27 janvier 2023.

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« Une poésie épique et de l’historique, proche des grands élans de Neruda, Senghor ou Hikmet, mais elle procède par brèves braises, par flammèches et fulgurances, comme brandons qu’expulserait un VOLCAN. Chapeau ! C’est dans la poétique française actuelle très rare. »

Jean-Paul Klée, décembre 2022

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« D’abord le titre : il plante son auteur depuis l’origine locale en sa version magique jusqu’au jaillissement vers un ciel où se revendique le surréalisme à la Duprey.

Le livre est d’un bout à l’autre magnifiquement orné par Alain Breton, dans la collection « peinture et Parole ». Christophe Dauphin, c’est l’héritier du mouvement d’André Breton à l’état pur, c’est-à-dire que chaque page, chaque poème, chaque strophe, chaque vers est l’occasion d’innover dans l’image, d’inventer, de construire et déconstruire sens et vision, à la fois stupéfiant et dopant.

On n’est jamais dans l’ordinaire, le banal, le plat. Tout est possible, rien n’est défini. On se balade dans le paroxysme, on cavale dans l’absurde. On passe d’un extrême à l’autre : la mer déborde du lavabo, ou bien : … dans l’œil de verre d’un pare-brise. Ou encore cette série de trois vers, réjouissant : l’olive s’est noyée dans son huile – l’eau à vidé sa carafe – le parpaing a fui la maison…

Quelquefois c’est l’alinéa qui joue le rôle de booster : … jusqu’à faire dérailler la nuit – et le train… La métaphore peut coulisser doublement : … avec sa lyre d’immeuble aux cordes d’étages. Parfois on n’est pas loin de Lichtenberg : … je fais rouler mon œil dans la serrure qui a perdu – sa porte (toujours l’alinéa).

Enfin, ce peut-être le feu d’artifices dans la strophe complète : Je me souviens de ce paysage sans horloge – son ciel coupé au couteau et ses fenêtres de marteau – frappant l’enclume de l’aube.

Voilà quelques zooms pour la forme, qui dans un premier temps éclate au visage du lecteur. Viennent par-dessus, en même temps, gaufrés, les thèmes aussi divers que l’implantation normande entre Caen et Rouen, avec ses paysages viscéraux : la falaise nage en toi comme un œil, et ses sauteurs de prédilection : le cœur n’oublie jamais qu’un cœur nage dans son ventre (à propos de Jacques Prevel), avec deux métaphores parallèles.

Puis les poèmes complets autour d’un lieu, comme Gaza et L’azur court après sa côte de bœuf, la maison Picassiette, à Chartres, ou d’un poète comme Senghor, et Le poète est un Gilet Jaune…

D’autres choses encore comme la drogue : la flamme accuse le feu d’être pyromane, où les îles ici et d’ailleurs : la poésie est le langage de l’Amazonie…

Il y a le ton enfin : l’emportement, la colère, la véhémence, la rage qui secoue les mots et les images.

Le livre superbement enluminé donne la pleine mesure de ce que peut être l’écriture de Christophe Dauphin. »

Jacques MORIN (in revue Décharge n°189, mars 2021).


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Jamais titre n’a d’emblée touché aussi fort. On reconnaît dans ces quelques mots toute la force de son auteur, sa poésie sans concession et terriblement humaine. Le recueil est scindé en seize sections distinctes par le sens, (quelques titres : Retour contre soi, La cassure qui dort dans les pierres, Une main pour être utile, Vers les îles….) Elles sont cependant propulsées les unes par les autres, entrent en résonances et animent le verbe (et la lecture) d’un cinétisme presque insoutenable, tendu par la puissance des images et celle des émotions. Les peintures d’Alain Breton ornent (le verbe est de l’auteur) chaque page, compagnonnage subtil et fidèle, les couleurs et les formes, jamais semblables, interpellent et n’offrent aux poèmes aucun repos. Le Totem est énergie déployée, ancre unique et cependant diluée dans l’espace et les cœurs.

Le poète est né le 7 août 1968 à Nonancourt dans l’Eure, il n’est pas l’effigie ni l’axe central de sa terre natale, L’enfance de sable/que l’on ne peut pas ramasser, // Normand  je suis aussi de ce pays-là/ du pays des ronds-points de notre humanité/  il est homme parmi tous et chante dans ce livre une fraternité sans égale à l’égard de toutes ses sœurs et de tous ses frères d’armes Je suis du pays de Jacques Prevel//Nul homme n’est seul dans le ciel de la Charente/de l’Avre du Rhône ou de la Volga// Normand/je suis aussi de ce pays-là/de cette Provence des Hommes sans Épaules//

L’arme ne blesse pas mais réinvente un monde possible où trahison et injustice sont honnis et donnés en pâture aux mâtins invisibles de la révolte. On connaît l’extraordinaire travail d’écriture de Christophe Dauphin, plus de quatorze recueils de poésie, son œuvre de revuiste, et ses essais sur les autres : Cauda, Lucie Delarue-Mardrus, Voronca, Rousselot, Simonomis, Coutaud… Cet élan pour autrui, ce sourire sans fin, est lié intrinsèquement à sa poésie La poésie c’est le je qui cultive l’autre en moi, écriture du don, écriture salutaire. Dauphin ne se pose pas en sauveur mais en ami, il incarne l’amitié, il est celui qui pose la main sur la plaie béante de l’être aimé ou de l’anonyme, sans le dire (mais en hurlant de colère), sans ostentation (mais en écrivant). Sa poésie est acte, chaque combat le sien.

Ce recueil se lit comme une traversée du monde et de ses feux (pour en réchapper), comme une main tendue quand il fait noir. Dauphin personnifie l’espace, le totémise presque, Le ciel s’enfonce dans la boue du Caux//Les arbres suent du pétrole// Ici l’azur vous offre la main// Les balcons flottent dans les yeux cernés d’une nuit blanche//O îles qui passez au loin//…

Et lui, le poète, se fait espace, se laisse imprégner de toutes parts par les éléments, il fusionne avec la nature, la ville, la réalité et ses pestilences jusqu’à dématérialisation et dilution de son corps un visage éclate dans le bois sec de mes artères// Il ne fait pas assez nuit entre mes épaules//La falaise c’est toi entier dans sa vague//La falaise nage en toi/ elle n’est pas seulement le pic de ton visage//  Là même où j’ai vomi les papillons// Un visage que je taille dans la pirogue d’une falaise//Le sang est monté au plafond pour secouer la foudre// Un sanglot que les chevaux traversent (O la beauté de ce dernier vers !)

L’écriture de Dauphin, à la densité presque épique, d’une sensibilité aigüe, draine et emporte, charrie immondices et nuages, lave le monde. Le poète incarne la révolte et avec elle les forces du possible. Sa voix plonge dans les failles, les plus visibles et celles enfouies au plus profond de chacun. Sans jamais céder face à la douleur et aux béances, cette poésie du combat est un hymne des plus mirifiques à la vie. De même que l’on peut compter sur l’homme, cette poésie exfiltre l’espérance sans qu’elle ne soit jamais ni promise ni même nommée.

Totem normand pour un soleil noir est un voyage hallucinant, on est revient vivifié et abasourdi, secoué d’images, tremblant et pacifié.  Lire ce recueil c’est accompagner ce totem normand, incarner la force de son souffle et le recevoir en plein cœur, myriades d’émotions jaillies d’une poésie à fragmentation. Salutaire.

Marie-Christine MASSET (in revue Phoenix n°36, 2021).


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Critique littéraire, directeur de la revue Les Hommes sans Epaules, membre actif de l’Académie Mallarmé, Christophe Dauphin a aussi écrit une vingtaine de livres de poésie et des essais sur des écrivains tels que Jean Breton, Verlaine, Sarane Alexandrian, Henri Rode, Jean Rousselot. Le lire, dans Totem normand pour un soleil noir, son dernier recueil, c’est prendre en compte deux éléments essentiels qui éclairent ses écrits : la « normandité » et l’émotivisme.

Le premier mot a été forgé par Léopold Sédar Senghor dont on connaît les liens avec la Normandie. Lors d’une conférence privée à l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen – le texte intégral en a été publié par les éditions Lurlure en 2018 –, il avait pris grand soin de préciser que le terme de « normandité » tel qu’il le concevait n’était pas la « normanditude » et qu’il ne pouvait être assimilé à celui de « négritude », dont le sens est tout différent. Il y définissait la « normandité » comme « un lyrisme lucide » et disait de l’artiste normand, qu’il soit écrivain, peintre ou musicien, qu’il était un « créateur intégral, avec l’accent mis sur la création elle-même », un créateur de beauté. Christophe Dauphin, qui connut Léopold Sédar Senghor, a fait sienne cette « normandité », à la fois dans sa singularité et son universalisme, une certaine manière de vivre et de penser aux dimensions du monde sans perdre ses racines.

L’autre élément, tout aussi important, est l’émotivisme. Le mot lui-même avait déjà été évoqué par ses amis Guy Chambelland et Jean Breton, mais Christophe Dauphin lui insuffle, avec ses complices de la revue Les Hommes sans épaules, une énergie nouvelle et en précise le sens en l’inscrivant au croisement de la « poésie pour vivre » et du surréalisme, sans oublier le grand ancêtre que fut Pierre Reverdy. Dans un entretien avec la revue Ballast, il proposera cette définition : « L’émotivisme est la création par une œuvre esthétique – grâce à une certaine association de mots, de couleurs ou de formes qui se fixent et assument une réalité incomparable à toute autre – d’une émotion particulière, et non truquée, que les choses de la nature ne sont pas en mesure de provoquer en l’homme. Car la poésie est uniquement en l’homme et c’est ce dernier qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer. » Qu’on n’attende pas de lui une quelconque poésie de recherche, forgée laborieusement à grand renfort de clichés universitaires, et il n’est pas un mécano qui « trafique le moteur du langage ». Si Christophe Dauphin parle d’esthétique, c’est d’une esthétique de la rupture, qui met les nerfs et la pensée à vif, qui « sabote les sens » pour mettre le réel en dérangement – ce qui n’est pas sans faire penser au « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » d’Arthur Rimbaud.

Avec Totem normand pour un soleil noir, superbement orné par Alain Breton, Christophe Dauphin nous rappelle – par le titre déjà – qu’il appartient à un clan, s’inscrit dans une lignée d’écrivains, d’origine normande mais pas seulement, avec une prédilection pour ces poètes marqués du sceau du « soleil noir » que sont, entre autres, Jean-Pierre Duprey, Jacques Prevel, Jean Sénac, Marc Patin. Le livre part d’une adolescence révoltée dans la banlieue ouest de Paris où il déambule, « la vase aux lèvres et la rage en bandoulière », parmi d’autres « compagnons du gravier » au pied des tours.

Dès les premiers mots, le lecteur est bousculé, entraîné dans une « zone d’extrême turbulence » entre l’être et le dire. Il sait qu’il ne sortira pas indemne de cette lecture où la poésie travaille au corps-à-corps, à « la hache d’un cri ». On n’en demandait pas moins de cet écrivain qui « entre par effraction dans l’alphabet », et dans le réel, car c’est « dans l’émotion seule du vécu que se forgent les mots ». Il y a un double mouvement chez ce poète, vers l’extériorité, y compris la réalité la plus sordide qu’il « fracture avec un pied de biche », définitivement du côté des opprimés et des révoltés, en France et ailleurs, ses « frères humains », et vers l’intériorité où il faut creuser pour réveiller les rêves enfouis : « malaxe tes régions reculées qui frottent leurs bois de fables contre l’épaule du cri », écrit-il.

Deux vers expriment clairement ce cheminement : d’une part « les mots boxent la langue avec les poings de la vie », d’autre part « la poésie boxe les mots avec les poings du rêve ». Christophe Dauphin nous entraîne vers une « connaissance par les gouffres », comme l’écrivait si magnifiquement Henri Michaux. La violence de l’écriture n’en masque pas la sauvage et ténébreuse beauté, mais au contraire la révèle :

 « Bouquet d’orties en travers du cri qui recrache la mer

 dégaine ta vie qui tourne sur toi-même

 dégaine et tire à bout portant ton enfance

 tes mots-poumons tes tripes qui lèvent l’ancre

 ton langage qui plonge comme une sonde

 mal aiguisée entre les vagues

 dans les mille et un cauchemars de tes os. »

Alain ROUSSEL (in www.en-attendant-nadeau.fr/2021/05/19).


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Avec les ongles et les dents du langage - je suis un loup dont la meute a été décimée - dans un sac de mots épuisés d'éclairs - qui a fait escale dans le labyrinthe de Minos. Cela ne résume pas les trois âges de l'énigme du sphinx, c'est bien plus vertigineux. Cela résume toute l'histoire de l'humanité. Exclu de la meute, assoifé de pouvoir qu'il était, Minos, enfermé dans le labyrinthe comme le Minotaure, s'envolera-t-il pour se brûler les ailes ou illustrera-t-il par ses actes les dessins de Picasso si mal connus de Minotauromachie, brouillons de Guernica ?

Chapitre VIII, le poète est un gilet jaune: superbe poème à la gloire de la révolte du même nom, de tous les éborgnés, de Geneviève Legay, de l'ancien boxeur Dettinger, qui sauva la vie d'une femme à terre, menacée par une charge aveugle de la police.

Ces lignes le célèbrent : Frappe le malheur et la misère - les canines du néant - qui rendent invisibles à autrui à uex-mêmes - frappe l'oppression jusqu'à son ombre - sur la passerelle les tam-tam galopent - comme un feu de brousse qui te sacre soleil...

A LIRE ABSOLUMENT !

Alain WEXLER (in revue Verso n°184, mars 2021).

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Totem normand pour un soleil noir, ce magnifique ouvrage poétique de Christophe Dauphin, orné par Alain Breton, lie la parole et la peinture dans une spirale enivrante : Sur le ring de la vie - la poésie boxe les mots avec les poings du rêve - cet insecte qui s’envole entre les pages du Merveilleux.

Ces mots de Christophe Dauphin définissent la poésie, combat implacable et perdu d’avance mais une défaite retournée en victoire, plus exactement en liberté par le dépassement de toute forme. Il avertit : « Réveille-toi dans tes os ». C’est ici et maintenant, dans cette chair là, dans ce corps là, qu’il s’agit de se réveiller, d’ouvrir les yeux sur le réel pour le transformer par la subtile alchimie de la poésie, art de vivre, de mourir et de renaître de ses cendres. En effet, si « L’azur court après sa côte de bœuf » il est toujours question d’aller « Vers les îles ».

La poésie de Christophe Dauphin est au plus près de l’expérience, de la douleur et de ce qu’elle sécrète de lumière, de connaissance de soi. Il nous fait marcher aux côtés des exclus, des parias, des combattants, des fils et filles de la colère, des vivants finalement, contre les Hommes-machines et leurs produits aliénants. C’est un cri et un coup de pied dans la poubelle dorée du monde, un appel à l’insoumission et à la veille. Ne jamais fermer les yeux, ne jamais même ciller, ne jamais baisser la garde des mots, laisser libre la place pour la joie, la fraternité, l’amitié, l’alliance des êtres.

 

La poésie écarte tes dents pour que la mer se dégorge de toi

et mange ton visage dans un miroir

ce diamant noir qui saigne en moi

 

Elle libère la colère de ton armure amnésique

volcan au milieu de tout et de rien

dans la déchirure du bocage de la chair

 

Et vogue la barque de la vie

qui est un refus dont je suis un atome

un refus qui brandit les poings de mille paysages

dont j’aborde les lèvres comme une plage à habiter

 

D’abord survivre puis vivre intensément entre les instants de la survie. Se désenclaver du monde. Parfois située, Normandie ou Provence, la poésie de Christophe Dauphin creuse les souvenirs et les savoirs, cherche l’expérience originelle en ce qu’elle a d’insituable, d’universel, de permanent. Il appelle dans son chemin anonymes, proches ou poètes disparus, à la fois fantômes et éveilleurs.

 

Pas de soleil d’or sans soleil noir.

 

Il ne s’agit pas de changer le monde. Le monde est un donné. Mais de l’inclure dans quelque chose de plus vaste, toujours inscrit dans le regard de qui est attentif, attentif réellement. Le monde n’a pas besoin de sauvetage mais d’entendement.

 

L’œil ne s’ouvre jamais que de l’intérieur

vers la lumière carnivore

des papillons d’air et de douleur

 

Le personnel n’est pas le sujet mais la flèche qui oriente, qui ouvre l’horizon, qui pousse vers le soi et vers ces autres qui demeurent, verticaux et vivants, dans les tourmentes comme dans les temps suspendus.

 

Quelqu’un ici est près de moi

qui jamais ne m’abandonne

cet amour de mes amis

avec qui je tiens à mon tour au soleil les Assises du Feu

 

Un admirable instant un festin éternel

dans un silex qui n’est pas une hache guerrière

mais la pierre à feu des Hommes sans Epaules

dont l’abîme ne boit pas d’eau plate.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 28 octobre 2020).

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Il existe dans ce live une foi inébranlable en les mots et la poé­sie. Dauphin la concocte dans une sorte de néo-surréalisme engagé de bon aloi et une foi dans l’humain démuni face aux divers pou­voirs poli­tiques, idéologiques et religieux.

S’y retrouve - mais sans moindre copie - une doxa héritière des grands anciens, de Vaché à Cendrars en passant par Eluard et bien d’autres. Ils coha­bitent avec des tubes d’Ultra Brite mis comme frontières ou blindages pour faire sourire les barbelés qui, en Palestine et à San Diego, partagent le bon grain de l’ivraie.

C’est sou­vent vif, lyrique tant l’auteur se plaît dans ses mots. La révolte gronde dans des dérives orphiques où il s’agit d’assurer une survivance dans un monde grevé de son lot de perdants : migrants, drogués, etc..

Dauphin veut donc brasser le monde avec ambition pour le secouer…

Jean-Paul GAVARD-PERRET (in le littéraire.com, 25 octobre 2020).

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Ces poèmes expriment le goût pour le travail de la langue, l'attachement aux paysages de Normandie et de Provence, ainsi que la colère contre les religions et le fanatisme. Le poète plaide en faveur d'un monde plus fraternel et se révolte contre le saccage du vivant.

Livres Hebdo / Electre, 2021.

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Mûrie dans les désirs, lavée dans le blasphème, indissociable de la douleur/terreur de vivre et de mourir, engendrée par l’irrationnalité morbide de l’injustice, la colère du poète a changé la couleur du soleil. Et l’on voit naitre la force d’un art poétique si naturellement tourné vers la diversité de l’être et des autres, vers la plaque tournante des fondements, que c’est comme à la manière d’un chœur antique qu’il semble relater les événements, les drames, les jugements iniques du monde, et notamment de la cité à la dérive, faire imploser leurs socles, leurs sédiments.

Montée en flammes, montée en mots, usage du vrai, d’un radiocarbone authentique, et degrés conquis sur les domaines antinomiques de l’impossible : voilà les matériaux du livre. Je gratte cette plaie de vivre et d’écrire nous dit Christophe Dauphin et l’on entend que c’est d’une main de guérisseur pour en extraire les étincelles sublimes qui en dépit de l’ombre et de la nuit temporelles y demeurent. Dès lors, entre l’aube et le crépuscule, il faudra chercher les filons dans l’incertitude, dans ce « peu à vivre » de l’adolescence, filons qui ont pour noms, miraculeux, Yves Martin, Léopold Sédar Senghor (et bien d’autres), et comme contenant le jeune Christophe Dauphin qui jamais ne se dédira de sa conviction : la lumière, le soleil est dédicataire du chemin.

Et dès l’enfance, cette enfance à la fois décontenancée et volontaire, qui se déroule dans la cité dortoir de Colombes, et qui constitue le premier mouvement du recueil, il y a toujours un tournant où les lueurs percent au milieu des décombres. Selon le principe d’une nouvelle collection Peinture et Parole des éditions Les Hommes sans Épaules, le texte est orné par Alain Breton. Je recommande vivement d’aller voir du côté de ces « ornements ». Il y a là une manne si riche qu’elle provoque arrêts et illuminations.

L’ouvrage se compose de seize chants qui suivent une chronologie approximative relative aux rencontres et aux épisodes déterminants. L’idée-force est cette ligne de conduite constitutive de la personne comme de l’œuvre, cette exigence morale jamais démentie. La fonction créatrice relève ici de l’intellect autant que des abstractions sensibles et imaginatives. La conscience, la pensée, l’enjeu rationnel engendrent leurs propres mondes, leurs propres cimes, leurs mystères. La raison bâtisseuse, le savoir lucide avec la cassure qui dort dans les pierres détiennent les clés des puissances oniriques. Point ne suffit à l’auteur de se laisser porter par un fluide poétique, il faut que le verbe érige l’avenir, construise les fractions de ciment et de ciel, soit partie prenante avec les données du réel.

Il faut que l’homme, consacré en écriture, secoue la lumière de ce ciel, avec ses essences et le spectre des possibles sur la terre. On ne se repose jamais dans les mots, on les délivre de leur être figé, de leurs fictions, on les revêt et leur confère leur part concrète, éminemment efficiente, d’humanité. Un jour j’ai fracturé le réel avec un pied de biche / j’ai plié mon arbre et je suis parti avec la pluie / qui dort dans les pierres / avec sa cassure gyropharisée / bétonnée avec ton venin / armaturisé avec tes os. La colère migre, amasse des triomphes, des défaites, se retrouve par-delà les mers, par-delà les frontières, à Alger, à Tunis, à Damas, au Caire, partout où les tueries, la haine et l’injustice rivalisent avec le soleil. Et les mots, des mots sans corps devant l’imposture, le mensonge et les faux-fuyants, devraient demeurer des mots de fête et de chandeleur ? Peut-être deviendront-ils un jour célébrations, peut-être l’azur sera-t-il alors libéré du cœur des galets, mais pas ici, pas maintenant, pas tant que la nuit n’a pas encore été décapitée. Révolte qui peut parfois donner le change, sembler se commettre avec un parti-pris de beauté, avec ses leurres, ses camouflages, ses travestis, ainsi que dans ce cinquième chant L’azur court après sa côte de bœuf qui aborde les reflets et les éclats viciés du sud de la France.

Azur dont le poète nous dit comme par prudence j’en ai toujours un au fond de ma poche, combiné ici avec un simulacre d’harmonie, avec la mer et la disparité des hommes et des apparences, tous ensemble bien guindés, bien gainés, bien faussés. Mais la colère n’est pas seule à s’illustrer dans le cycle impétueux de l’auteur. L’altérité, ce sourd ferment communautaire, cette autre forme de l’amour du prochain, prospectif, décanté, inquiète son sommeil, captive ses sens, sa vision, son éthique, stipule son crédo comme au cœur d’une nuit d’insomnie : La poésie ne dit pas seulement : / JE EST UN AUTRE ! / Elle dit aussi surtout : / JE SONT TOUS LES AUTRES ! L’altérité, la passion humaine infiltre ses textes, nourrit sa recherche, sa substance poétique, creuse son sillon dans son corps et ses rêves jusqu’à l’obsession Survivre / il faut survivre… / une phrase de poings jetés dans le sommeil / mille visages en un seul / qui bondissent à ma gorge / affamés / délirants.

Caux, Le Havre, Etretat, Rouen, partout son cœur s’attarde, fait le constat furieux de l’échec et de la cruauté éternels, administre le baume, l’impuissante consolation de ceux qui portent témoignage, partout où Il pleut la mortdes baïonnettes taillent la côte de bœuf du paysage. Les mots ne sont pas que le bleu du ciel. En tous lieux, sa parole sert les bans lésés, criblés, de la mémoire. L’histoire et l’espoir pourront-ils se régénérer, revivre autrement ? Quoi qu’il en soit le poète s’y emploie d’une constance et d’un élan sans cesse rehaussés. Les mots ne sont pas que des organes d’étoiles.

Et comme pour étayer sa voie, son engagement sans partage, se déploie le thème Normand. Il surgit, dénudant un peu de sa splendeur à chacun de ses surgissements, le grand pays normand inséparable de ses desseins, dispensateur d’intégrité, avec sa loi d’honneur, son soleil privé, élu pour sa permanence factuelle, son immédiateté, et parce qu’il dispense la sentence, le décret historique que l’homme retrouve sens et foi dans son origine. Non pour s’y enfermer, Christophe Dauphin est bien l’être de tout repli, de tout retrait stigmatisés, mais pour y retrouver et faire jouer les fibres d’une cohérence intrinsèque. En vertu de cet enracinement indéfectible, des forces, des volontés inextinguibles qui s’y relaient, et en dépit de ce trop de réalité qui nous étrangle, il va actualiser son aptitude à la pluralité du monde Je voudrais vivre jusqu’à la fin à chaque endroit / où je m’arrête / à chaque fois que je m’installe / c’est pour toujours, et accomplir ce qu’il a une fois pour toutes résolu, sa propre voie fraternelle, substantielle parmi le chemin d’hommes. Un admirable instant un festin éternel / dans un silex qui n’est pas une hache guerrière / mais la pierre à feu des Hommes sans Epaules / dont l’abîme ne boit pas d’eau plate.

On le verra partout où se plaident les outrances de l’histoire, dans les nuits laides, nécrosées du passé, des crimes contre l’amour, contre l’aurore, au sein des combattants, des résistants, des Gilets jaunes, on le verra dans les déroutes et les dérives qui se profilent au bord de l’avenir, juste au bord ! Des fureurs venues de tous les âges, de toutes les sphères étoilent sa vocation de poète. Ses mains, son cœur, les forces, les gages de ses écrits sont pris inexorablement au défilé des saccages. Comprenons-nous assez cela !

Jusqu’aux épilogues (non définitifs), jusqu’au retour (non exhaustif) vers ses îles réelles et imaginaires parce que soudain un appel de vie, la requête puissante d’un rêve a frayé la route au désir : La robe frôlée de l’île secouant ses draps - Mes yeux repliés sur toi - Traversant tes yeux je te rencontre - pour aller vers plus de lumière contre toi -tout entier j’en brûle - Grande Fleur des îles cicatrisant les plaies - tu t’ouvres chaude comme une fenêtre - pour traverser la nuit.

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).

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En  seize longs poèmes numérotés en chiffres romains et illustrés par les collages d’Alain Breton, Christophe Dauphin nous immerge dans sa  poésie iodée et énergique, du pic des  falaises au roulis des galets. « Dans l’émotion seule du vécu », il affirme d’emblée le rôle fondateur de son pays normand dans son itinéraire : « il y a un soleil noir qui nage dans une falaise ». « Nombre parmi les nombres », il appartient à ce « pays bercé par les vertèbres des falaises / que la mer escorte ».

Le Havre et Rouen, villes « unies comme deux lèvres qui embrassent leurs morts », portent les cicatrices indélébiles des martyrs et l’empreinte de notre histoire. Il définit sa « normandité » comme un « lyrisme lucide » qui lui a permis d’entrer « par effraction dans l’alphabet » et de s’affranchir des frontières.

Héritier du surréalisme, il se situe aussi dans la filiation des poètes marqués par le sceau du « soleil noir », tels Marc Patin, Jean-Pierre Duprey, Jacques Prevel, Henri Rode, Patrice Cauda, Jean Sénac, ses frères en poésie, froudroyés par une tragique destinée. Résolument engagé dans une poésie humaine au  souffle lyrique assumé et à l’émotion revendiquée, il laisse éclater des mots « de  colère et de feu »,  car « ce n’est pas en pantoufles / qu’on peut décrocher les étoiles ».

Ce « totem », structuré et composé d’allers-retours entre passé et présent, témoigne des déséquilibres et de la violence de notre  temps à la dérive, aux « horizons noyés de matraques », observés et vécus  par un poète aux mots généreux, « piéton fiévreux » qui sait  remonter aux gouffres et aux abîmes mais aussi nommer en fraternité nos rêves et nos espoirs. 

Marie-Josée Christien (chronique "Nuits d'encre", revue "Spered Gouez / l'esprit sauvage" n°27, 2021).

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Une seule ligne dans l'engagement de Christophe Dauphin, directeur de la revue Les Hommes sans Epaules et secrétaire de l'Académie Mallarmé: la révolte ! La révolte, qui passe par des coups de poings colorés, la révolte, qui passe par une esthétique dynamique fille du surréalisme lui-même issu d'un Rimbaud qui a fait sauter les bouchons de la langue.

Un jour j'ai fracturé le réel avec un pied de biche - j'ai plié mon arbre et je suis parti avec la pluie - qui dort dans les pierres  - avec sa cassure gyropharisée - bétonnée avec ton venin - armaturisé avec tes os - La cassure - ton visage en chute libre du 9e étage - La cassure - amour soldé d'un baiser vorace - amitié à la tempe éclatée - des insultes et du mépris plein les veines - La cassure - poing d'une révolte qui n'en finit pas - poing de colère... - La nuit n'a pas encore été décapitée.

Christophe Dauphin boxe la vie et les mots, avec une énergie d'athlète en colère. Images souvent violentes, soeurs de notre violente actualité. Cette poésie est message et tentative de changer le monde, un manifeste permanent. La lutte est la racine-ressort de chaque mot.

La Nature en effet demeure capitale, de même que ce qui se passe entre les humains est capital, et rien n'est oublié dans cet ouragan de métaphores, ponctué par les collages sans concession d'Alain Breton, qui offrent des couleurs savamment déchirées.

La Beauté ici sert une cause, et la multitude de vers beaux et étonnants (le sang est monté au plafond pouir secouer la foudre) se rattache toujours à) une problématique de vie, injustices, tortures, non sans voyages et amour (L'Amazonie a des lèvres de volcan). un ouvrage qui ébouillante.

Claire BOITEL (in revue Poésie première n°85, mai 2023).

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Est-ce trop tard ? Après tout, des extraits de ce recueil ont déjà été publiés dans la revue (numéro 33), en 2020, accompagnés d’un dossier incontournable pour qui s’intéresse à l’auteur. Voilà bien plus d’un quart de siècle que je fréquente Christophe Dauphin, l’homme, le poète et sa poésie et l’amitié qui nous réunit est ce prodige qui nous renouvelle, produit du neuf, de l’inépuisable depuis le familier, le très proche de notre relation.

Ainsi, lisant, avec retard, son recueil, il me semble découvrir une intimité nouvelle chez notre poète. Sa voix s’en-lyrise, verse des confidences, non celles d’un je – le poète est un homme sans je - mais celles d’un loup qui se laisserait approcher La vigueur de ses vers, soudain sertie d’émaux « comme une plage à habiter », nous ouvre à des poèmes-souvenirs et des poèmes-hommage pour des fusillés de la survie.

Avant de découvrir ce nouvel opus, se rappeler que Christophe Dauphin est le grand héritier de la tradition surréaliste, de ceux qui fracturent « le réel avec un pied de biche », de ses inamovibles gardien des « taudis d’étoiles » de l’avenir, pour que vite on y signe « l’azur du soleil » et non qu’on s’en détourne ; de même, ne pas oublier qu’il est le poète des combats, contre « l’avocat-cigare », les « palmiers-Matisse » et le « Passage Jouffroy ».

La poésie, par lui, rend vivante et humaine sa vocation sacrée (lire dangereuse) car elle est la voix de la justice, ou plutôt elle « frappe de justice » notre monde, et rien ne pourra la taire, ni la détourner. Lisez Christophe Dauphin. Et goûtez, aussi, dans ce recueil les dessins de son ami (et mien) Alain Breton.

Quelques-uns des vers parmi ceux qui m’ont touché : « Poète / je me suis adressé la parole la première fois / lors d’un cauchemar » ; « Réveille-toi dans tes os / la mort fermente comme un chien dans tes os » ; « Survivre / il faut survivre tour à tour exalté et honni » ; « Je mailloche la pluie ce balbutiement des nuages » ; « à chaque fois que je m’installe / c’est pour toujours » ; « Jusque dans ton sommeil qui n’a jamais nié / les yeux des autres » ; « À toi de creuser le tunnel dans la respiration des choses » ; « Je suis de ceux / dont les yeux sont partis pour l’horizon » ; « La poésie c’est la journée perdue au fond de la grammaire de nos poches / la chaise renversée du paysage qui boit le verre dans le vent / c’est le je qui cultive l’autre en moi » ; « Îles qui délaissez vos corsages sur le corail des pluies / je vous ramènerai dans mes filets de naufrage »

Pierrick de CHERMONT (in revue Les Hommes sans Epaules n°56, octobre 2023).

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LECTURES de l'essai de Odile COHEN-ABBAS "Christophe DAUPHIN, les yeux grands ouverts", 156 pages, 15 €, éditions unicité, 2025.

Christophe Dauphin est un passeur hors pair, qui se consacre à sortir de l’oubli des poètes qui ne bénéficient pas de la reconnaissance qu’ils méritent. C’est à son tour d’être « l’objet d’un parcours de lecture sensible » (Marc Kober dans sa préface) qui met en lumière son œuvre personnelle. Odile Cohen-Abbas reprend ici par ordre chronologique quinze recueils poétiques de Christophe Dauphin, les présente et y sélectionne quelques textes fondamentaux, d’où émerge « une démarche de don et de réceptivité totale à l’autre ». Extrayant un thème dans chaque recueil, elle en tire « un fil sensible, électif, pour indiquer le sens, marquer l’évolution de l’homme et de l’œuvre ». Son étude fait apparaître l’unité de la démarche du poète et essayiste. La bibliographie exhaustive de Christophe Dauphin réunie en fin d’ouvrage est impressionnante par sa cohérence et par le nombre d’études et d’anthologies, de manifestes et d’essais publiés.

Marie-Josée CHRISTIEN (in revue Spered Gouez n°31, 2025)

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Christophe Dauphin tient une place essentielle dans la communauté des poètes, il en est un phare et une mémoire qui révèlent des talents oubliés ou cachés, il rassemble, il soutient, il éveille.

Dans cet essai, c’est son œuvre qui est explorée et, sans aucun doute, le regard et la plume d’Odile Cohen-Abbas sont les plus aptes à nous guider dans une œuvre marquante. La rencontre de ces deux esprits libres est une bénédiction et constitue en soi une féérie et une férie.

« Au-delà des courants auxquels immanquablement la critique pourra se référer, note Marc Kober dans la préface, révolte et quête du merveilleux surréaliste, nouvelle morale pour vivre sur terre, poésie pour vivre en accord avec le rêve conçu comme un état à accroître, émotivisme, les propositions rassemblées ici par Odile nous aident à mieux lire une œuvre poétique et vitale tout à la fois. Elles sont une injonction persuasive à l’aimer. »

Odile Cohen Abbas a choisi de parcourir l’œuvre selon le temps linéaire, elle qui ne cesse d’abolir le temps. Derrière cette apparence évolutive, elle n’hésite pas à emprunter des couloirs temporels pour mettre au jour une autre actualité poétique, une verticalité de l’œuvre qui échappe à toute analyse linéaire.

« Lisez-les tous ! clame-t-elle.

Lisez tous les livres de Christophe Dauphin ! Ils vous administreront des stimuli sensibles, puissants, des toniques pour le cœur et l’esprit, concrets ou imaginaires, des démentis sur les bassesses et les échecs de l’existence, des ardeurs proactives sur l’histoire humaine réalisables à l’infini, des vertus aphrodisiaques, par absorption de substance poétique, des essences, des simples, hybridations secourables entre harmonies et dissonances des chemins, des remèdes au sujet des ombres, des ténèbres concentriques qui s’approchent ou s’éloignent, ils dessineront de plus vifs contours, des auras hantées de fantasmes et de rêves inaliénables, de pièces héraldiques et révolutionnaires, d’alliances rationnelles et irrationnelles, ils conféreront une logistique de paix, d’amour, et de son contraire, à vos jours et à vos nuits d’insomnie. »

Certaines œuvres littéraires nécessitent une initiation. Elles échappent aux méthodologies académiques. C’est le cas de l’œuvre de Christophe Dauphin et Odile Cohen-Abbas se constitue initiatrice pour une œuvre symbolique et enchanteresse. Symboles et enchantements exigent avant tout une lecture lucide du réel et une maîtrise de l’art du langage, déterminant des réalités actualisées ou alternatives.

C’est un voyage, initiatique par conséquent, semé d’embûches et d’épreuves. Si l’émotion est la matière des voiles du vaisseau du poète, la langue en est le vent. Nous retrouvons avec Christophe Dauphin et Odile Cohen-Abbas, la fonction sacrée et secrète de la langue qui oriente, révèle, fige ou libère, hypnotise ou éveille, la langue qui demande d’instant en instant à être conquise.

« A travers l’ensemble des recueils, glisse Odile, c’est un chemin de vie qui se trace où chaque tronçon d’histoire est à sa place, où chaque oscillation, hésitation, transige, s’illustre plusieurs fois et trouve sa résolution. La répétition des choses et des situations est un exercice, un entraînement ou les manières du corps et de l’esprit se perfectionnent ; la répétition est un entredeux fertile qui, sortant du brouhaha et des discours informes, apporte la boisson de la continuité, de l’ardeur et de l’espérance. »

Une fois encore, ce n’est que vus du ciel que les chemins serpentins s’affirment comme les plus directs.

Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, août 2025).

 

 




Lectures critiques :

Déesse facile par la rose et la ruse

Surgie fendue d’entre les songes

entre tes seins et moi tous les pilleurs d’épaves

C’est toi la femme qu’un nécromant sortit

de sa cornue

durant l’émeute des oiseaux

J’appréciai sur ma peau tes couchers de soleil

Je n’ai aimé que toi puis j’ai brûlé les draps

 

Chaque recueil de poèmes d’Alain Breton étonne et détonne sans effacer un sentiment intime de familiarité. L’explosion des mots, non sans sagesse, révèle des alliances insoupçonnées.

 

Donc j’ai fait civilisation

j’ai fait beauté au seul défaut de l’herbe

j’ai fait rêves pour enrayer la pourriture

j’ai fait splendeur et bassesse

j’ai fait soleil mystérieux de ma face

j’ai fait éternité de mon absence

 

mais je n’ai pas trahi

 

Tout peut être dit suggère Alain Breton. Encore faut-il connaître la symphonie des mots pour en faire une fête salvatrice, non qu’il y ait quoi que ce soit à sauver de personnel mais la beauté, la liberté, l’amour… des puissances sans doute éternelles en soi, indépendantes de ce qu’en font les êtres humains avec leur expression sans cesse contestée.

 

En libérant les mots et les sons du carcan des préjugés et conditionnements, c’est l’espace même de l’être qui se désencombre. De nouveaux mondes apparaissent. Ils sont internes, externes, ni l’un ni l’autre. Le défi ultime, celui qui nous réintègre à notre propre nature, appelle la restauration d’un rapport secret au son, au mot, à la langue pour abolir les temps ou jouer avec, suspendre les causalités trop linéaires, choisir les tourbillons qui en leur centre préservent un lieu exquis.

 

Pendant qu’allaient et venaient

les Bönpos du mont Kailash

j’ai laissé quelques transes

chez les poneys des steppes

négligé des saillies pour la part du Diable

 

 

Compagnon des corsaires

j’ai capturé des îles fraîches

pleines de nèfles et d’oiseaux

chanté sous des nuages splendides

près des cercles respirants d’Asger Jo

nagé aussi dans l’eau de Lyre

en piétinant les herbes récitées

et demandé l’hospitalité au lièvre qui court

sans jamais s’arrêter

 

Beaucoup de poèmes apparemment réussis ne franchissent pas avec succès les lèvres. Dits sur scène, ils tombent lourdement au sol sans atteindre et réveiller les esprits de ceux qui entendent. Lire les textes d’Alain Breton à haute voix, donner vie aux images, permet de pénétrer des états nouveaux où la distinction entre le rêve et la réalité s’estompe.

 

Poètes je suis venu voir vos boiteries les miennes

les broderies dans vos douleurs

Le saviez-vous

je vis poète je mange poète je lis poète

Jadis j’ai été décoré des ordres

du rire et du sanglot

aussi de la rivière fabuleuse

des cris de plaisir de l’hirondelle

 

Rémi Boyer (in lettreducrocodile.over-blog.net, février 2024).

*

J’ai cherché des passages, des périodes d’élection pour les citer dans mon texte, mettre en exergue les traits les plus percutants, les plus emblématiques et j’ai trouvé tout le livre. « Je ne rendrai pas le feu ». Il dit vrai, Alain Breton dit vrai, il ne l’a pas rendu ! Il l’a séduit, mûri, étayé, érotisé, soumis aux dents de l’étreinte, aux processions grimpantes et chutant de l’imaginaire et contraint à produire son ultime ou premier aveu : tout est le rêve. Cependant… C’est bien moi pourtant ce portrait des frayeurs.

L’ouvrage s’ouvre sur cette quête, à la fois affirmation et doute persistant de l’auteur sur son identité humaine et poétique. Il s’interroge sur l’instabilité du jour, des petits jours, de la connaissance et du lien amoureux. L’interrogation apporte-t-elle le bonheur, le malheur ? Le lien ténu du regard sur l’amour, auquel on reste suspendu – par la bouche, autrement dit par le baiser et le dire - comme une araignée à son fil, pendule du rien au rien, d’un sursaut, d’une esquisse au peut-être, au sans doute. Comme d’habitude tu ne dors pas / Les heures qui passent exhument la lumière / Écoute la pluie peut-être / quelques gouttes de sa gloire L’insomnie renvoie à une totale solitude.

L’insomnie sans fard ni fioriture, ni arrangement tonal, l’entêtante, la muette accompagnatrice engendre en lui une vierge et souple et durable et repentante mélancolie. Laquelle dépose sa morsure livide, péjorative, dans tout ce qu’elle sonde. Ainsi comme dans le poème de la page 16 : J’ai vu tous les oiseaux lassés par mes chansons / et mes amours abandonnées / puis mes bateaux qui ne partent jamais, que le lecteur le moins éclairé ne peut accueillir que par dénégation, car tout ce qui fait figure de liste d’échecs ici est la substance même, les sacs d’offrande, les sacs poétiques, les muscles, la chair d’or, les égards, les désirs hyperboliques du poète. Tout est là, en excès ! Un sacrifice sublime, initiatique de tous les temps ! Et comment ne pas mentionner comme deux thèmes, deux inspirations liées par transparence, cette phrase tirée de la correspondance de Kafka : « En tout, je n’ai pas fait mes preuves », dans les deux cas comme un acte de mortification, doux et dur, une posture d’inclination devant la révélation, l’ange jaloux et – en dépit des riens, en dépit de tout – annonciateur de l’œuvre créatrice ! Demeure l’enfant de l’insomnie, l’enfant qui sait, qui ressasse ce qu’il sait dans l’indomptable silence intérieur, le passé, sans date, désaffecté et figé. Mon Dieu - renvoyez-nous dans les tétons qui causent - dans la langue du chien - Faites que l’on fâche - faites que l’on morde mais que l’on aime - Donnez-nous les poèmes les plus drus - les vers les plus féroces - les éclats dont mourrait même le feu. Moment d’arrêt où les frayeurs, déjà évoquées, se précisent, se concentrent. Où l’une d’entre elles, peut-être celle qui liait le tout, va révéler son identité : l’indifférence. Absence à l’être, subie ou suscitée ?

Mais là, surtout, dans l’oraison qui s’élève au milieu des vertiges, les deux ne se confondent-elles pas en une ? En nous aussi quelque chose se ralentit, frôle une fin, telle ou telle autre pressentie, se fixe. On éprouve la puissance et l’humilité envoûtante des mots de sa prière. L’insomnie du poète n’était-elle pas un autre visage de l’indifférence ?  Nonobstant tous ces contretemps, Alain, rapide, alerte, rebondit sans cesse, dribble pourrait-on dire (Alain est footballeur) devant tous les événements de l’existence réels ou moins réels. Qu’importe, la vie passe aussi par un jeu de jambes habilitées à gérer les passions, l’angoisse, l’adrénaline, le plaisir. J’ai rencontré John Coltrane et Nelson Mandela… J’ai croisé Didon l’effileuse infirmière trans-sexe… J’ai vécu dans un lit qui foisonne… J’ai prié Tatanka Iotake des Unkpapa… J’ai su éviter les tueurs à gages… S’animent, s’électrisent dans le champ textuel toujours en puissance d’émotion, d’inépuisables et orgiaques mutations.

Les rêves d’Alain Breton, sans égard pour leurs nuits blanches, s’assemblent, se fertilisent. Il y en aura pour toutes les obédiences et dramaturgies féminines, pour la lune en déshérence et pour la fin du monde ! Qui pourrait refuser sa part, laisser son butin entre les lignes, quand on joue, quand on ruse et que la mort elle-même est ludique ? Et s’il revêt toutes les panoplies, trophées de rêves et de pays lointains, s’il nous enivre de la prolifération des lieux, c’est parce que ivres nous serons plus enclins à frayer avec lui, maître et gardien invisible, insoumis, du questionnement. On le verra souvent, le poète use de dérision. Mais sa dérision est pleine de sentences et de raisons naturelles et couvre toute la distance entre le ciel et l’abîme. Elle connait et illustre les voyages, pose ses jalons sur l’histoire, la géographie, anticipe les lointains et se lie avec le prochain. Et l’amour est-il sauf de la raillerie ? Tient-il sa place au milieu des monstres et des travestis, des prouesses, des litiges de la magie, des transferts et mutations d’époques et de noms, dans la grande fête foraine de la Poésie ? Sauf ? De toute évidence : oui. Sauf, par-delà les apparences ? De toute évidence : non. Et pas seulement parce que l’amour est mortel, qu’il porte en naissant des germes de mort, et qu’il lui est imparti une certaine durée, un segment de vie, mais parce que l’indifférence des êtres pensants est toujours… reconductible. Je n’ai aimé que toi puis j’ai brûlé les draps Mais ne le cherchez pas où vous l’avez trouvé. Alain est doué d’étranges organes de locomotion qui le mènent d’éclipse en éclipse, de l’agonie à la vie, de prosodies, de fééries en dogmes cataleptiques et de la vie encore à des morts si douces, si nubiles. À ces dernières aussi, Alain Breton, indemne de chants secs et de superstition, prodigue des « je t’aime ». Peut-être que je ne conviendrai pas / à la Grande Calèche / C’est une chose la confiance de la mort / ses engouements soudains / pour les plus jeunes même.

Lueur des pas perdu, la deuxième partie du livre s’ouvre sur un manuel, un manifeste pratique de l’amour du monde réservé aux enfants des prophètes ou des dieux olympiens tant la minute de conciliation, de rapprochement sorcier avec la vérité est d’envergure et où, en quelques lignes, le remord, le scrupule, la matière peccable du sexe et des assauts d’universalité et d’intimité sont renversés. Tu me donneras le jour espiègle. J’ai du temps à perdre, tu m’apprendras à danser. Tu me persécuteras ; tu t’attendriras sur ma façon de tuer. Tout ce qui sera énoncé de plus essentiel désormais fait mystérieusement figure de dérive, use de paradoxes si savants, si supérieurs que le rire comme les larmes nous écorchent, dérangent la structure, l’harmonie et la peau du visage sans jamais rien remettre à sa place.

C‘est de ces visages décalés que nous le lisons. Ici, la décadence du sens, la blessure symptomatique des images illustre la révélation, c’est-à-dire l’instant d’élection du poète, sa désignation, sa proximité avec le verbe. Il n’y a pas de ballotage, de tremblement d’approximation, de foi perdue, indue, d’hésitations chiches ou malencontreuses : Alain Breton est le poète élu ! Son courage est double et triple, maitre et victime de soi et des événements, sa bravoure, sa bravade rieuse se retirent ou s’engouffrent dans la douleur et traversent tous les obstacles, tous les barrages du monde souffrant. « Lueur des pas perdus », des pas qui savent ce qui vit et ce qui meurt, qui redistribuent sans fin l’équilibre sur un fil de peur, sur un fil qui a peur et transmet cette peur comme offrande à celui qui le défie.

C’est cela l’héroïsme du poète, ce mystificateur / mystifié dans un corps de conquête, qui invente infatigablement des armes d’apprêt, d’appoint, dans le danger, l’incohérence, l’incertitude de la magnificence et du magnétisme de l’être. Ô halo de la grandeur - comme chez Phidias le Zeus d’Olympie - régnant sur la dynastie des hamsters anxieux - Ô temps désarticule donc ton rugueux atelier - ta mémoire voleuse d’oublis - Crée une nouvelle chevalerie des minutes - Protège nos égéries- dont la lumière s’allume en marchant - et les chiens des brumes - nos maraudeurs

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°58, octobre 2024)

*

En choisissant comme prix 2024 le recueil d’Alain Breton, Je ne rendrai pas le feu, remercions l’Académie Mallarmé de mettre à l’honneur un pan méconnu de la poésie française : un courant qui n’est pas né de la dernière pluie, avec ses poètes « à hauteur d’homme » des années 70, tournés vers le quotidien, la simplicité, usant d’un humour en demi-teinte, et qui compta parmi ses membres des Jean Rousselot, Yves Martin, Claude de Burine et bien sûr, le père d’Alain, Jean Breton. L’apport d’Alain Breton à cette histoire déjà demi-centenaire est d’ajouter à l’humour la dérision, à la simplicité la fantaisie onirique, ainsi qu’une belle tranche de surréalisme et un fumet de mélancolie produit par l’émerveillement du regard.

Relisant ce recueil, j’ai également noté un trait propre à notre poète : le goût de la fraternité. En interpellant tant de poètes à travers leur mise en exergue, c’est tout une génération qui défile dans la lucarne des pages ! Une génération et un lieu : la Librairie-Galerie Racine de Paris. J’y reconnais Paul Farellier, Elodia Turki, Odile Cohen-Abbas, Guy Chambelland, Henri Heurtebise, Sébastien Colmagro, Yves Mazagre, Gabrielle Althen, Christophe Dauphin, Serge Brindeau et tant d’autres.

Parlons maintenant du recueil. Il s’agit d’un album de voyages où le poète nous partage ses expériences et ses rencontres au sein d’un immense présent (une plaine) qui rassemblent des pharaons, des poneys sauvages… et aussi la rue Monge « car je suis seul souvent / comme je descends la rue Monge / comme je parle longuement à la pluie ». Les voyages proviennent des lectures de l’enfance avec leurs Indiens et leurs aventures, ou des rêves apparus en tournant les pages d’un livre d’histoire, ou devant les portulans d’aventuriers perdus, ou encore (j’imagine) après la lecture distraite d’une presse scientifique.

De ces poèmes, il ressort un sentiment de paix espiègle, celle d’avoir chassé les vanités du monde pour privilégier ses paysages intérieurs où les rêves d’enfant trouvent grâce et place. Et vient alors cette conclusion riche d’une fraternelle sagesse : « Ami ne t’inquiète plus / Tout est élucidé / Tout s’excuse ». Cette promesse, de poète, il la tient d’un « Moi / issu de toutes les absences ». Mais concluons en revenant aux Indiens d’Alain Breton.

Voyez comment ils traversent les poèmes un fois « debout sur le cheval », un fois tapis en train d’écouter « le discours des bisons dans les hordes fleuries de myrtilles ». Si vous vous approchez de cette petite tribu, avec prudence cela s’entend, regardez celui qui se tient au milieu, le ni-costaud, ni-malingre, mais avec un sourire qu’on n’oublie pas malgré ses peintures de guerre. Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à…

Pierrick de CHERMONT (in revue Possible, octobre 2024).

*

ALAIN BRETON, POETE VOYANT, PRIX MALLARME 2024

 

Né en 1956 à Paris, Alain Breton, poète, éditeur, critique littéraire, a reçu le prix Mallarmé 2024, l’une des plus hautes distinctions en matière de poésie en France, le samedi 9 novembre 2024, à Brive, pour son livre de poèmes Je ne rendrai pas le feu, paru aux Éditions des Hommes sans Épaules.

 

Alain Breton est poète, critique littéraire et éditeur. Après avoir été éditeur à l’enseigne du Milieu du jour de 1989 à 1996, il codirige à Paris, depuis 1996, avec Elodia Turki, les éditions Librairie-Galerie Racine. Critique littéraire, Alain Breton est membre du comité de rédaction, depuis 1997, de la revue Les Hommes sans Épaules, qui est une revue littéraire et poétique française fondée en 1953 par Jean Breton, inspirée par le mouvement surréaliste et dadaïste, elle représente un pan important de la vie poétique et littéraire française, et met souvent en lumière des voix innovantes ou peu conventionnelles.

 

Poète et découvreur de poètes, Alain Breton est également l’un des animateurs et des poètes principaux de l’« émotivisme », courant poétique contemporain qui prolonge l’action de la « Poésie pour vivre », dont l’acte de naissance fut cosigné en 1964 par Jean Breton et Serge Brindeau. « Or la poésie devrait être avant tout accueil, méditation-lucidité, communication aimantée », a ainsi écrit Alain Breton dans l’Editorial de la revue numéro 1 (deuxième série) des Hommes sans Épaules paru 1991.

 

Dans son recueil Je ne rendrai pas le feu, le poète, nouveau Prométhée, affirme être l’Homme-Dieu-Monde, accueillant tous les autres poètes mais aussi le monde dans son entier et tous les règnes de la nature, comme toutes les époques et tous les temps dans son poème. L’habitation du monde, oikos, est écosophie prônée par un écrivain qui s’affirme dans le respect de toutes les formes de vie, le poème mettant en lumière sa force d’hospitalité et nous accueillant, comme le fait Edmond Jabès, dans son livre :

 

Comme l’oiseau

je ne me suis jamais éloigné des étoiles

pour espionner leurs coutumes

ni de la fleur dépeignée par l’abeille

buvant au goulot le soleil

ni du ruisseau assis au bord du ciel

de la Lune dans sa chapelle d’heures

ou de l’orage posé dans la maison d’hôtes

sur la table sacrée

et j’ai vécu près d’un nuage

 

Le monde, dans son ensemble est un répertoire de choses où tout renvoie à tout, éternellement, sans fin, comme l’oiseau n’oublie jamais que les choses font partie d’un tout. Il s’agit de sentir, le vertige, le tourbillon des choses cosmiques. La poésie est matière vivante. Elle consiste à rester aux écoutes, aux aguets de l’au-dehors et de l’au-dedans, c’est inépuisable et c’est une joie, comme de se trouver en vibration avec le monde. Vivre en poésie, c’est vivre dans le sacré du monde. Entrer en communion avec la vie. La parole d’Alain Breton est fraternelle, elle cherche à entrer en résonance avec l’autre, avec d’autres voix poétiques. Car nous sommes au monde et le monde est en nous à travers le temps immémorial, archétypal de la mémoire et du présent dans un éternel palimpseste. Le Phénix est le témoin d’une résurrection plurielle, la parole du poète étant capable de passion mais aussi de compassion comme le montre sa « larme brûlante » :

 

et si vous me voyez solitaire et confiant

c’est que j’ai pour ami le Phénix

dont la larme brûlante contient tous les noms

 

Tonalité rimbaldienne du « Bateau ivre », épopée, rapsodie évoquant les voyages en terre de poésie dans la filiation de Cendrars ou dans la revisitation des stèles de Segalen, Alain Breton se fait lecteur de tous les poètes du monde, visionnaire de tous les temps, de toutes les strates temporelles et de tous les paysages littéraires et cosmiques :

 

J’ai fait halte dans les poésies

de Ray d’Adonis de Ritsos

dit Tout doux à Arthur

et pleuré avec Rilke

 

L’essentiel de l’effort du poète ne consiste pas à produire des images, à transcrire des visions mais à empêcher que ces images ne se forment tout à fait. Par un mouvement très rapide, Alain Breton n’arrête le poème sur aucune vision fixe. Sa poésie est configuration de l’étonnement et de l’émerveillement.

 

Il est ce poète de l’éclat et de la rencontre. Voyant, voyageur, explorateur. Observateur d’un monde déconcertant, il en transcrit les aspects divers, tels qu’ils se présentent à lui, dans le désordre originel qu’aucune intervention de la raison n’aurait encore débrouillé. Comme le veut Rimbaud, « Il arrive à l’inconnu, et quand affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! ». L’univers évoqué, comme dans Les Illuminations rimbaldiennes, est animé d’une vie propre, permettant de donner voix aussi à un autre poète voyant, Daniel Biga :

 

Quel bonheur !

Je descendrai le Mississippi

pour rencontrer Tecumseh le Puma

comme avant

Daniel Biga

 

Succession d’images instantanées, « hallucinations simples » dont aucun souci descriptif n’entrave la liberté. Tohu-bohu des références mythiques historiques et géographiques contradictoires et juxtaposées où mythes, épopées, contes et fables, péplums voisinent tout comme l’Enéide, Dionysos, un gladiateur ou encore le quadrige de Ben Hur dans une sorte de fresque simultanéiste. Le je dépourvu de sa singularité d’individu, dissous en d’incessantes métamorphoses, perd cohérence et stabilité. Il tend à une forme d’impersonnalité :

 

Et je pensai

as-tu réinventé l’amour

 

et toi rêvé tant de fois

d’être un autre

 

« Car je est un autre », telle est la célèbre affirmation d’Arthur Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871. Il existe, en effet, dans l’écriture d’Alain Breton, une puissance de déplacement. C’est une poésie faite monde où le poète se dépersonnalise, où plus personne ne dit je, où « le cuivre s’éveille clairon ». La poésie est multiplicité, démultiplication, don d’ubiquité :

 

Trop jeune durant la Préhistoire

un peu en retard à la bataille de Samothrace

enroué au cours de la conférence de Valladolid

amoureux durant le concile de Nicée

nu sur une plage pendant la campagne de Russie

et je me suis cassé un ongle avant Hiroshima

Moi

issu de toutes les absences

 

La fraternité en poésie, c’est ce mouvement qui consiste à se mettre à la place de l’autre.

 

Ce n’est pas que de moi l’aveu

il y a toujours eu trop de peau

trop de se chercher dans les autres

 

Le lieu de la parole ne rejoint plus forcément le lieu politique de l’autorité mais parfois le lieu poétique de l’échange et du partage. Le mystère du poète, c’est alors un regard. Dans un premier temps, se faire voyant, devenir visionnaire, c’est se faire aveugle pour trouver un autre regard, comme l’a compris Henri Michaux (1899-1984), s’aventurant dans l’inconnu :

 

« C’était pendant l’épaississement du grand écran. Je voyais ! se peut-il me disais-je, se peut-il ainsi qu’on se survole. C’était à l’arrivée entre centre et absence, à l’Euréka, dans le nid de bulles. »

 

Poésie d’Alain Breton dont l’unique ambition serait de « donner à voir ». Livre d’un voyant, ces poèmes seraient, somme toute, moins à lire qu’à voir, à recevoir. Le lecteur devrait pour accéder au poème se transformer en spectateur de cet ensemble de scènes qui relèvent d’une théâtralité constante, travail d’enluminures, kaléidoscopes, lanternes magiques.

 

Il s’agit de susciter, grâce aux pouvoirs d’un langage créateur, un monde neuf. Il s’agit d’accéder à une réalité dont nous séparent d’ordinaire les limitations de notre moi. Composé instable, toujours sur le point de se défaire, la poésie d’Alain Breton tend naturellement vers l’éclat, la fulguration. Elle doit sa fascination à cette étrangeté radicale détachée de toute rhétorique de la représentation. L’œuvre rompt avec une poésie lyrique ou pittoresque qui limitait son champ aux émotions humaines et aux spectacles arrangés par et pour l’homme ; elle invente les formes nouvelles qui doivent permettre d’accéder à une réalité que l’on découvre et que l’on crée dans le même mouvement et qui ouvre le chemin vers une nouveauté poétique :

 

Parmi les usagers

certains connaisseurs choisiront la bonne gare

celle qui n’existe pas

et les horaires pour l’absolu

 

La révolution de l’écriture est aussi provocation contre les normes, les chiens y mordant la boue :

 

Mon Dieu

renvoyez-nous dans les tétons qui causent

dans la langue du chien

Faites que l’on fâche

faites que l’on morde mais que l’on aime

Donnez-nous les poèmes les plus drus

les vers les plus féroces

les éclats dont mourrait même le feu

 

Le poète perd son individualité pour devenir chantre de l’universel, voix traversante d’un inconscient commun. Il s’exprime dans les lieux d’une communauté refondée :

 

soufflant dans une pipe d’opium

un jour tu connaîtras les adeptes du krill

la baleine le cachalot

par le baiser qui les unit

et peut-être pourras-tu plusieurs fois mourir

par un chas de la mer

sans jamais lasser le Donneur d’embruns

 

La poésie, permet de créer du lien entre intime et communauté, partage, dialogue, tension lyrique, entre-deux entre émotion intime et dimension universelle :

 

Ainsi je t’ai aimée à Tizi Ouzou

près de la gare de l’Est

en toute imprécision

J’ai aussi foulé le sol cheyenne

maigri par pemmican

pour apprendre la danse de mort aux vautours

et guerroyer sur les chevaux arqués

 

Le poète, par sa poésie, a ouvert l’événement d’exister, l’espace et le temps de la naissance, il a donné, une fois pour toutes, dans l’instant aigu, dans l’instant qui dure, tout ce qu’il a à donner. Poète indien, poète boxeur à la manière de Kafka, poète d’illuminations où se ressaisit toute totalité entre pierres immémoriales, lectures de l’enfance, contes, fables et épopée, écriture d’une universalité dans la précarité de l’humanité mêlée au monde :

 

Allez

apportez-moi des fleuves un dolmen

ma tortue Caroline et la Sorcière des mers […]

 

Terre je m’incline ciel je suis venu

Lumières lointaines souvenez-vous de nous

 

Et si je t’aime cela te multiplie

 

Béatrice BONHOMME (in /litteratureportesouvertes.wordpress.com, le 24 janvier 2025).



Lectures critiques :

Déesse facile par la rose et la ruse

Surgie fendue d’entre les songes

entre tes seins et moi tous les pilleurs d’épaves

C’est toi la femme qu’un nécromant sortit

de sa cornue

durant l’émeute des oiseaux

J’appréciai sur ma peau tes couchers de soleil

Je n’ai aimé que toi puis j’ai brûlé les draps

 

Chaque recueil de poèmes d’Alain Breton étonne et détonne sans effacer un sentiment intime de familiarité. L’explosion des mots, non sans sagesse, révèle des alliances insoupçonnées.

 

Donc j’ai fait civilisation

j’ai fait beauté au seul défaut de l’herbe

j’ai fait rêves pour enrayer la pourriture

j’ai fait splendeur et bassesse

j’ai fait soleil mystérieux de ma face

j’ai fait éternité de mon absence

 

mais je n’ai pas trahi

 

Tout peut être dit suggère Alain Breton. Encore faut-il connaître la symphonie des mots pour en faire une fête salvatrice, non qu’il y ait quoi que ce soit à sauver de personnel mais la beauté, la liberté, l’amour… des puissances sans doute éternelles en soi, indépendantes de ce qu’en font les êtres humains avec leur expression sans cesse contestée.

 

En libérant les mots et les sons du carcan des préjugés et conditionnements, c’est l’espace même de l’être qui se désencombre. De nouveaux mondes apparaissent. Ils sont internes, externes, ni l’un ni l’autre. Le défi ultime, celui qui nous réintègre à notre propre nature, appelle la restauration d’un rapport secret au son, au mot, à la langue pour abolir les temps ou jouer avec, suspendre les causalités trop linéaires, choisir les tourbillons qui en leur centre préservent un lieu exquis.

 

Pendant qu’allaient et venaient

les Bönpos du mont Kailash

j’ai laissé quelques transes

chez les poneys des steppes

négligé des saillies pour la part du Diable

 

 

Compagnon des corsaires

j’ai capturé des îles fraîches

pleines de nèfles et d’oiseaux

chanté sous des nuages splendides

près des cercles respirants d’Asger Jo

nagé aussi dans l’eau de Lyre

en piétinant les herbes récitées

et demandé l’hospitalité au lièvre qui court

sans jamais s’arrêter

 

Beaucoup de poèmes apparemment réussis ne franchissent pas avec succès les lèvres. Dits sur scène, ils tombent lourdement au sol sans atteindre et réveiller les esprits de ceux qui entendent. Lire les textes d’Alain Breton à haute voix, donner vie aux images, permet de pénétrer des états nouveaux où la distinction entre le rêve et la réalité s’estompe.

 

Poètes je suis venu voir vos boiteries les miennes

les broderies dans vos douleurs

Le saviez-vous

je vis poète je mange poète je lis poète

Jadis j’ai été décoré des ordres

du rire et du sanglot

aussi de la rivière fabuleuse

des cris de plaisir de l’hirondelle

 

Rémi Boyer (in lettreducrocodile.over-blog.net, février 2024).

*

J’ai cherché des passages, des périodes d’élection pour les citer dans mon texte, mettre en exergue les traits les plus percutants, les plus emblématiques et j’ai trouvé tout le livre. « Je ne rendrai pas le feu ». Il dit vrai, Alain Breton dit vrai, il ne l’a pas rendu ! Il l’a séduit, mûri, étayé, érotisé, soumis aux dents de l’étreinte, aux processions grimpantes et chutant de l’imaginaire et contraint à produire son ultime ou premier aveu : tout est le rêve. Cependant… C’est bien moi pourtant ce portrait des frayeurs.

L’ouvrage s’ouvre sur cette quête, à la fois affirmation et doute persistant de l’auteur sur son identité humaine et poétique. Il s’interroge sur l’instabilité du jour, des petits jours, de la connaissance et du lien amoureux. L’interrogation apporte-t-elle le bonheur, le malheur ? Le lien ténu du regard sur l’amour, auquel on reste suspendu – par la bouche, autrement dit par le baiser et le dire - comme une araignée à son fil, pendule du rien au rien, d’un sursaut, d’une esquisse au peut-être, au sans doute. Comme d’habitude tu ne dors pas / Les heures qui passent exhument la lumière / Écoute la pluie peut-être / quelques gouttes de sa gloire L’insomnie renvoie à une totale solitude.

L’insomnie sans fard ni fioriture, ni arrangement tonal, l’entêtante, la muette accompagnatrice engendre en lui une vierge et souple et durable et repentante mélancolie. Laquelle dépose sa morsure livide, péjorative, dans tout ce qu’elle sonde. Ainsi comme dans le poème de la page 16 : J’ai vu tous les oiseaux lassés par mes chansons / et mes amours abandonnées / puis mes bateaux qui ne partent jamais, que le lecteur le moins éclairé ne peut accueillir que par dénégation, car tout ce qui fait figure de liste d’échecs ici est la substance même, les sacs d’offrande, les sacs poétiques, les muscles, la chair d’or, les égards, les désirs hyperboliques du poète. Tout est là, en excès ! Un sacrifice sublime, initiatique de tous les temps ! Et comment ne pas mentionner comme deux thèmes, deux inspirations liées par transparence, cette phrase tirée de la correspondance de Kafka : « En tout, je n’ai pas fait mes preuves », dans les deux cas comme un acte de mortification, doux et dur, une posture d’inclination devant la révélation, l’ange jaloux et – en dépit des riens, en dépit de tout – annonciateur de l’œuvre créatrice ! Demeure l’enfant de l’insomnie, l’enfant qui sait, qui ressasse ce qu’il sait dans l’indomptable silence intérieur, le passé, sans date, désaffecté et figé. Mon Dieu - renvoyez-nous dans les tétons qui causent - dans la langue du chien - Faites que l’on fâche - faites que l’on morde mais que l’on aime - Donnez-nous les poèmes les plus drus - les vers les plus féroces - les éclats dont mourrait même le feu. Moment d’arrêt où les frayeurs, déjà évoquées, se précisent, se concentrent. Où l’une d’entre elles, peut-être celle qui liait le tout, va révéler son identité : l’indifférence. Absence à l’être, subie ou suscitée ?

Mais là, surtout, dans l’oraison qui s’élève au milieu des vertiges, les deux ne se confondent-elles pas en une ? En nous aussi quelque chose se ralentit, frôle une fin, telle ou telle autre pressentie, se fixe. On éprouve la puissance et l’humilité envoûtante des mots de sa prière. L’insomnie du poète n’était-elle pas un autre visage de l’indifférence ?  Nonobstant tous ces contretemps, Alain, rapide, alerte, rebondit sans cesse, dribble pourrait-on dire (Alain est footballeur) devant tous les événements de l’existence réels ou moins réels. Qu’importe, la vie passe aussi par un jeu de jambes habilitées à gérer les passions, l’angoisse, l’adrénaline, le plaisir. J’ai rencontré John Coltrane et Nelson Mandela… J’ai croisé Didon l’effileuse infirmière trans-sexe… J’ai vécu dans un lit qui foisonne… J’ai prié Tatanka Iotake des Unkpapa… J’ai su éviter les tueurs à gages… S’animent, s’électrisent dans le champ textuel toujours en puissance d’émotion, d’inépuisables et orgiaques mutations.

Les rêves d’Alain Breton, sans égard pour leurs nuits blanches, s’assemblent, se fertilisent. Il y en aura pour toutes les obédiences et dramaturgies féminines, pour la lune en déshérence et pour la fin du monde ! Qui pourrait refuser sa part, laisser son butin entre les lignes, quand on joue, quand on ruse et que la mort elle-même est ludique ? Et s’il revêt toutes les panoplies, trophées de rêves et de pays lointains, s’il nous enivre de la prolifération des lieux, c’est parce que ivres nous serons plus enclins à frayer avec lui, maître et gardien invisible, insoumis, du questionnement. On le verra souvent, le poète use de dérision. Mais sa dérision est pleine de sentences et de raisons naturelles et couvre toute la distance entre le ciel et l’abîme. Elle connait et illustre les voyages, pose ses jalons sur l’histoire, la géographie, anticipe les lointains et se lie avec le prochain. Et l’amour est-il sauf de la raillerie ? Tient-il sa place au milieu des monstres et des travestis, des prouesses, des litiges de la magie, des transferts et mutations d’époques et de noms, dans la grande fête foraine de la Poésie ? Sauf ? De toute évidence : oui. Sauf, par-delà les apparences ? De toute évidence : non. Et pas seulement parce que l’amour est mortel, qu’il porte en naissant des germes de mort, et qu’il lui est imparti une certaine durée, un segment de vie, mais parce que l’indifférence des êtres pensants est toujours… reconductible. Je n’ai aimé que toi puis j’ai brûlé les draps Mais ne le cherchez pas où vous l’avez trouvé. Alain est doué d’étranges organes de locomotion qui le mènent d’éclipse en éclipse, de l’agonie à la vie, de prosodies, de fééries en dogmes cataleptiques et de la vie encore à des morts si douces, si nubiles. À ces dernières aussi, Alain Breton, indemne de chants secs et de superstition, prodigue des « je t’aime ». Peut-être que je ne conviendrai pas / à la Grande Calèche / C’est une chose la confiance de la mort / ses engouements soudains / pour les plus jeunes même.

Lueur des pas perdu, la deuxième partie du livre s’ouvre sur un manuel, un manifeste pratique de l’amour du monde réservé aux enfants des prophètes ou des dieux olympiens tant la minute de conciliation, de rapprochement sorcier avec la vérité est d’envergure et où, en quelques lignes, le remord, le scrupule, la matière peccable du sexe et des assauts d’universalité et d’intimité sont renversés. Tu me donneras le jour espiègle. J’ai du temps à perdre, tu m’apprendras à danser. Tu me persécuteras ; tu t’attendriras sur ma façon de tuer. Tout ce qui sera énoncé de plus essentiel désormais fait mystérieusement figure de dérive, use de paradoxes si savants, si supérieurs que le rire comme les larmes nous écorchent, dérangent la structure, l’harmonie et la peau du visage sans jamais rien remettre à sa place.

C‘est de ces visages décalés que nous le lisons. Ici, la décadence du sens, la blessure symptomatique des images illustre la révélation, c’est-à-dire l’instant d’élection du poète, sa désignation, sa proximité avec le verbe. Il n’y a pas de ballotage, de tremblement d’approximation, de foi perdue, indue, d’hésitations chiches ou malencontreuses : Alain Breton est le poète élu ! Son courage est double et triple, maitre et victime de soi et des événements, sa bravoure, sa bravade rieuse se retirent ou s’engouffrent dans la douleur et traversent tous les obstacles, tous les barrages du monde souffrant. « Lueur des pas perdus », des pas qui savent ce qui vit et ce qui meurt, qui redistribuent sans fin l’équilibre sur un fil de peur, sur un fil qui a peur et transmet cette peur comme offrande à celui qui le défie.

C’est cela l’héroïsme du poète, ce mystificateur / mystifié dans un corps de conquête, qui invente infatigablement des armes d’apprêt, d’appoint, dans le danger, l’incohérence, l’incertitude de la magnificence et du magnétisme de l’être. Ô halo de la grandeur - comme chez Phidias le Zeus d’Olympie - régnant sur la dynastie des hamsters anxieux - Ô temps désarticule donc ton rugueux atelier - ta mémoire voleuse d’oublis - Crée une nouvelle chevalerie des minutes - Protège nos égéries- dont la lumière s’allume en marchant - et les chiens des brumes - nos maraudeurs

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°58, octobre 2024)

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En choisissant comme prix 2024 le recueil d’Alain Breton, Je ne rendrai pas le feu, remercions l’Académie Mallarmé de mettre à l’honneur un pan méconnu de la poésie française : un courant qui n’est pas né de la dernière pluie, avec ses poètes « à hauteur d’homme » des années 70, tournés vers le quotidien, la simplicité, usant d’un humour en demi-teinte, et qui compta parmi ses membres des Jean Rousselot, Yves Martin, Claude de Burine et bien sûr, le père d’Alain, Jean Breton. L’apport d’Alain Breton à cette histoire déjà demi-centenaire est d’ajouter à l’humour la dérision, à la simplicité la fantaisie onirique, ainsi qu’une belle tranche de surréalisme et un fumet de mélancolie produit par l’émerveillement du regard.

Relisant ce recueil, j’ai également noté un trait propre à notre poète : le goût de la fraternité. En interpellant tant de poètes à travers leur mise en exergue, c’est tout une génération qui défile dans la lucarne des pages ! Une génération et un lieu : la Librairie-Galerie Racine de Paris. J’y reconnais Paul Farellier, Elodia Turki, Odile Cohen-Abbas, Guy Chambelland, Henri Heurtebise, Sébastien Colmagro, Yves Mazagre, Gabrielle Althen, Christophe Dauphin, Serge Brindeau et tant d’autres.

Parlons maintenant du recueil. Il s’agit d’un album de voyages où le poète nous partage ses expériences et ses rencontres au sein d’un immense présent (une plaine) qui rassemblent des pharaons, des poneys sauvages… et aussi la rue Monge « car je suis seul souvent / comme je descends la rue Monge / comme je parle longuement à la pluie ». Les voyages proviennent des lectures de l’enfance avec leurs Indiens et leurs aventures, ou des rêves apparus en tournant les pages d’un livre d’histoire, ou devant les portulans d’aventuriers perdus, ou encore (j’imagine) après la lecture distraite d’une presse scientifique.

De ces poèmes, il ressort un sentiment de paix espiègle, celle d’avoir chassé les vanités du monde pour privilégier ses paysages intérieurs où les rêves d’enfant trouvent grâce et place. Et vient alors cette conclusion riche d’une fraternelle sagesse : « Ami ne t’inquiète plus / Tout est élucidé / Tout s’excuse ». Cette promesse, de poète, il la tient d’un « Moi / issu de toutes les absences ». Mais concluons en revenant aux Indiens d’Alain Breton.

Voyez comment ils traversent les poèmes un fois « debout sur le cheval », un fois tapis en train d’écouter « le discours des bisons dans les hordes fleuries de myrtilles ». Si vous vous approchez de cette petite tribu, avec prudence cela s’entend, regardez celui qui se tient au milieu, le ni-costaud, ni-malingre, mais avec un sourire qu’on n’oublie pas malgré ses peintures de guerre. Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à…

Pierrick de CHERMONT (in revue Possible, octobre 2024).

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ALAIN BRETON, POETE VOYANT, PRIX MALLARME 2024

 

Né en 1956 à Paris, Alain Breton, poète, éditeur, critique littéraire, a reçu le prix Mallarmé 2024, l’une des plus hautes distinctions en matière de poésie en France, le samedi 9 novembre 2024, à Brive, pour son livre de poèmes Je ne rendrai pas le feu, paru aux Éditions des Hommes sans Épaules.

 

Alain Breton est poète, critique littéraire et éditeur. Après avoir été éditeur à l’enseigne du Milieu du jour de 1989 à 1996, il codirige à Paris, depuis 1996, avec Elodia Turki, les éditions Librairie-Galerie Racine. Critique littéraire, Alain Breton est membre du comité de rédaction, depuis 1997, de la revue Les Hommes sans Épaules, qui est une revue littéraire et poétique française fondée en 1953 par Jean Breton, inspirée par le mouvement surréaliste et dadaïste, elle représente un pan important de la vie poétique et littéraire française, et met souvent en lumière des voix innovantes ou peu conventionnelles.

 

Poète et découvreur de poètes, Alain Breton est également l’un des animateurs et des poètes principaux de l’« émotivisme », courant poétique contemporain qui prolonge l’action de la « Poésie pour vivre », dont l’acte de naissance fut cosigné en 1964 par Jean Breton et Serge Brindeau. « Or la poésie devrait être avant tout accueil, méditation-lucidité, communication aimantée », a ainsi écrit Alain Breton dans l’Editorial de la revue numéro 1 (deuxième série) des Hommes sans Épaules paru 1991.

 

Dans son recueil Je ne rendrai pas le feu, le poète, nouveau Prométhée, affirme être l’Homme-Dieu-Monde, accueillant tous les autres poètes mais aussi le monde dans son entier et tous les règnes de la nature, comme toutes les époques et tous les temps dans son poème. L’habitation du monde, oikos, est écosophie prônée par un écrivain qui s’affirme dans le respect de toutes les formes de vie, le poème mettant en lumière sa force d’hospitalité et nous accueillant, comme le fait Edmond Jabès, dans son livre :

 

Comme l’oiseau

je ne me suis jamais éloigné des étoiles

pour espionner leurs coutumes

ni de la fleur dépeignée par l’abeille

buvant au goulot le soleil

ni du ruisseau assis au bord du ciel

de la Lune dans sa chapelle d’heures

ou de l’orage posé dans la maison d’hôtes

sur la table sacrée

et j’ai vécu près d’un nuage

 

Le monde, dans son ensemble est un répertoire de choses où tout renvoie à tout, éternellement, sans fin, comme l’oiseau n’oublie jamais que les choses font partie d’un tout. Il s’agit de sentir, le vertige, le tourbillon des choses cosmiques. La poésie est matière vivante. Elle consiste à rester aux écoutes, aux aguets de l’au-dehors et de l’au-dedans, c’est inépuisable et c’est une joie, comme de se trouver en vibration avec le monde. Vivre en poésie, c’est vivre dans le sacré du monde. Entrer en communion avec la vie. La parole d’Alain Breton est fraternelle, elle cherche à entrer en résonance avec l’autre, avec d’autres voix poétiques. Car nous sommes au monde et le monde est en nous à travers le temps immémorial, archétypal de la mémoire et du présent dans un éternel palimpseste. Le Phénix est le témoin d’une résurrection plurielle, la parole du poète étant capable de passion mais aussi de compassion comme le montre sa « larme brûlante » :

 

et si vous me voyez solitaire et confiant

c’est que j’ai pour ami le Phénix

dont la larme brûlante contient tous les noms

 

Tonalité rimbaldienne du « Bateau ivre », épopée, rapsodie évoquant les voyages en terre de poésie dans la filiation de Cendrars ou dans la revisitation des stèles de Segalen, Alain Breton se fait lecteur de tous les poètes du monde, visionnaire de tous les temps, de toutes les strates temporelles et de tous les paysages littéraires et cosmiques :

 

J’ai fait halte dans les poésies

de Ray d’Adonis de Ritsos

dit Tout doux à Arthur

et pleuré avec Rilke

 

L’essentiel de l’effort du poète ne consiste pas à produire des images, à transcrire des visions mais à empêcher que ces images ne se forment tout à fait. Par un mouvement très rapide, Alain Breton n’arrête le poème sur aucune vision fixe. Sa poésie est configuration de l’étonnement et de l’émerveillement.

 

Il est ce poète de l’éclat et de la rencontre. Voyant, voyageur, explorateur. Observateur d’un monde déconcertant, il en transcrit les aspects divers, tels qu’ils se présentent à lui, dans le désordre originel qu’aucune intervention de la raison n’aurait encore débrouillé. Comme le veut Rimbaud, « Il arrive à l’inconnu, et quand affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! ». L’univers évoqué, comme dans Les Illuminations rimbaldiennes, est animé d’une vie propre, permettant de donner voix aussi à un autre poète voyant, Daniel Biga :

 

Quel bonheur !

Je descendrai le Mississippi

pour rencontrer Tecumseh le Puma

comme avant

Daniel Biga

 

Succession d’images instantanées, « hallucinations simples » dont aucun souci descriptif n’entrave la liberté. Tohu-bohu des références mythiques historiques et géographiques contradictoires et juxtaposées où mythes, épopées, contes et fables, péplums voisinent tout comme l’Enéide, Dionysos, un gladiateur ou encore le quadrige de Ben Hur dans une sorte de fresque simultanéiste. Le je dépourvu de sa singularité d’individu, dissous en d’incessantes métamorphoses, perd cohérence et stabilité. Il tend à une forme d’impersonnalité :

 

Et je pensai

as-tu réinventé l’amour

 

et toi rêvé tant de fois

d’être un autre

 

« Car je est un autre », telle est la célèbre affirmation d’Arthur Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871. Il existe, en effet, dans l’écriture d’Alain Breton, une puissance de déplacement. C’est une poésie faite monde où le poète se dépersonnalise, où plus personne ne dit je, où « le cuivre s’éveille clairon ». La poésie est multiplicité, démultiplication, don d’ubiquité :

 

Trop jeune durant la Préhistoire

un peu en retard à la bataille de Samothrace

enroué au cours de la conférence de Valladolid

amoureux durant le concile de Nicée

nu sur une plage pendant la campagne de Russie

et je me suis cassé un ongle avant Hiroshima

Moi

issu de toutes les absences

 

La fraternité en poésie, c’est ce mouvement qui consiste à se mettre à la place de l’autre.

 

Ce n’est pas que de moi l’aveu

il y a toujours eu trop de peau

trop de se chercher dans les autres

 

Le lieu de la parole ne rejoint plus forcément le lieu politique de l’autorité mais parfois le lieu poétique de l’échange et du partage. Le mystère du poète, c’est alors un regard. Dans un premier temps, se faire voyant, devenir visionnaire, c’est se faire aveugle pour trouver un autre regard, comme l’a compris Henri Michaux (1899-1984), s’aventurant dans l’inconnu :

 

« C’était pendant l’épaississement du grand écran. Je voyais ! se peut-il me disais-je, se peut-il ainsi qu’on se survole. C’était à l’arrivée entre centre et absence, à l’Euréka, dans le nid de bulles. »

 

Poésie d’Alain Breton dont l’unique ambition serait de « donner à voir ». Livre d’un voyant, ces poèmes seraient, somme toute, moins à lire qu’à voir, à recevoir. Le lecteur devrait pour accéder au poème se transformer en spectateur de cet ensemble de scènes qui relèvent d’une théâtralité constante, travail d’enluminures, kaléidoscopes, lanternes magiques.

 

Il s’agit de susciter, grâce aux pouvoirs d’un langage créateur, un monde neuf. Il s’agit d’accéder à une réalité dont nous séparent d’ordinaire les limitations de notre moi. Composé instable, toujours sur le point de se défaire, la poésie d’Alain Breton tend naturellement vers l’éclat, la fulguration. Elle doit sa fascination à cette étrangeté radicale détachée de toute rhétorique de la représentation. L’œuvre rompt avec une poésie lyrique ou pittoresque qui limitait son champ aux émotions humaines et aux spectacles arrangés par et pour l’homme ; elle invente les formes nouvelles qui doivent permettre d’accéder à une réalité que l’on découvre et que l’on crée dans le même mouvement et qui ouvre le chemin vers une nouveauté poétique :

 

Parmi les usagers

certains connaisseurs choisiront la bonne gare

celle qui n’existe pas

et les horaires pour l’absolu

 

La révolution de l’écriture est aussi provocation contre les normes, les chiens y mordant la boue :

 

Mon Dieu

renvoyez-nous dans les tétons qui causent

dans la langue du chien

Faites que l’on fâche

faites que l’on morde mais que l’on aime

Donnez-nous les poèmes les plus drus

les vers les plus féroces

les éclats dont mourrait même le feu

 

Le poète perd son individualité pour devenir chantre de l’universel, voix traversante d’un inconscient commun. Il s’exprime dans les lieux d’une communauté refondée :

 

soufflant dans une pipe d’opium

un jour tu connaîtras les adeptes du krill

la baleine le cachalot

par le baiser qui les unit

et peut-être pourras-tu plusieurs fois mourir

par un chas de la mer

sans jamais lasser le Donneur d’embruns

 

La poésie, permet de créer du lien entre intime et communauté, partage, dialogue, tension lyrique, entre-deux entre émotion intime et dimension universelle :

 

Ainsi je t’ai aimée à Tizi Ouzou

près de la gare de l’Est

en toute imprécision

J’ai aussi foulé le sol cheyenne

maigri par pemmican

pour apprendre la danse de mort aux vautours

et guerroyer sur les chevaux arqués

 

Le poète, par sa poésie, a ouvert l’événement d’exister, l’espace et le temps de la naissance, il a donné, une fois pour toutes, dans l’instant aigu, dans l’instant qui dure, tout ce qu’il a à donner. Poète indien, poète boxeur à la manière de Kafka, poète d’illuminations où se ressaisit toute totalité entre pierres immémoriales, lectures de l’enfance, contes, fables et épopée, écriture d’une universalité dans la précarité de l’humanité mêlée au monde :

 

Allez

apportez-moi des fleuves un dolmen

ma tortue Caroline et la Sorcière des mers […]

 

Terre je m’incline ciel je suis venu

Lumières lointaines souvenez-vous de nous

 

Et si je t’aime cela te multiplie

 

Béatrice BONHOMME (in /litteratureportesouvertes.wordpress.com, le 24 janvier 2025).




Lectures

« Je m'assiérai sur le pas de vos portes»

 "Excellence et simplicité... Gérard Cléry s'est détourné des arts poétiques aussi pertinents soient-ils. Il s'est aussi  dépouillé du superflu (rhétorique absente, circonlocutions proscrites)... Roi nu(l) n'est pas un titre mais un état des lieux intimes, la mesure abyssale de l'homme rendu à l'essentiel. Et ce n'est pas rien.

 Le voyage immobile est fascinant et douloureux à la fois : « permettez cependant/que ma vie vous effleure  prêtez/rien qu'un moment l'odeur de votre lit... » Au fil des pages se profile un homme détaché – oh si peu ! - de sa posture poétique pour marcher au pas de l'homme. Le roi nu(l) est une sorte d'albatros baudelairien privé de majesté, d'empire (sur soi, sur les autres), mais perclus de vérités contradictoires, faufilé de tendresse, s'excusant d'être là, comme le Plume de Michaux.

 Un livre de chevet  qui brûle pendant les nuits blanches et qu'on consulte, qu'on touche et qu'on respire : « voyez j'habite si mal/les pierres que je pose »... Mais la présence sensorielle de cet opus absolument remarquable est obsédante et s'étale comme l'huile sur la toile. On retrouve pourtant la mise en relation de l'homme avec son environnement immédiat : « fenêtre mouillées par les baisers/fenêtre enjouée  fenêtres/affûtée/laisse mes mains te reconnaître »... Et le lecteur s'inquiète de cette présence-absence qui ne se repère que dans le chuchotement, dans l'écrit, dans le souffle. Le parcours d'un aveugle ébloui cependant par le monde qu'il traverse blessé par les aspérités de l'univers ambiant, mais aussi touché par : « cette grâce de ceux qui savent s' effacer pour laisser tout son pouls à cette parole qui les dépasse », comme l'écrit Guy Allix dans sa postface.

 « Dormir m'est interdit », nous dit le veilleur, sans oublier que la vie ne vaut peut-être que par les « restes », ces insignifiants qui chargent le havresac d'une silhouette de poète : « la peau de ses mains nues/quelques poils de barbe/une écharpe parfumée/la mèche de cheveux/héritée d'une femme/l'aile d'un oiseau/le rire de deux enfants/grimpés près de son cou/une gousse d'ail/une paire de souliers mal tenus... » un inventaire à la Prévert pour « l'idiot d'amour/le fou l'aveugle » qui se cherche des parenthèses sensorielles pour affirmer que le jour existe. Palpitant encore et encore ce coeur « bêlant ce coeur brûlé ce coeur boiteux », qu'il faut bien se dissimuler à soi-même pour ne pas être débusqué et demeurer a fortiori le passager clandestin de ses émotions... Cette mise à nu ou mise à nu(l), c'est selon, apparaît comme l'outil décisif du parcours poétique et humain de Gérard Cléry. Il est bluffant d'authenticité partagée et sa proximité nous renvoie aux veilleuses qui balaient la nuit nos chemins d'existence."

 Michel JOIRET (in Revue Le Non-Dit, Art et Littérature N°111, avril 2016, Bruxelles).

 

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" Suivi d'une excellente post-face de Guy Allix, voici « Roi nu(l) » nouveau recueil de Gérard Cléry, publié dans la collection « Les Hommes sans épaules» de la Librairie Galerie Racine, Paris.

Tous les poèmes de Gérard Cléry sont pour rejoindre, et, ici, se rejoindre. Rejoindre soi-même. Rejoindre son corps. Sa vie qui fout le camp. Rejoindre les autres.

Surtout rejoindre la femme. Joindre. Et rejoindre, avec des mots, la poésie des mots.

C'est dire qu'ici le « je » n'est pas un autre, mais le pluriel d'un moi qui, d'abord, s'attendra au futur comme pour s'excuser d'avoir fait attendre, puis se dégager pour disparaître en laissant, comme Villon son frêre, les témoignages de son chemin.

Ce testament devient vite un présent de mémoire, avec l'évocation, dans les écarts, comme dans les marges, des bouffées du désir ou de l'espoir :

                                    « Tu prends à présent la barre

                                   jusqu'à la déraison

                                   et tu gouvernes entre les bras du vent

 

                                   accroupi pour mieux voir

                                   les mains posées sur les genoux

 

                                   et disant oui

                                   et disant non »

 Et le rêve, à petits coups de bec, fait tinter la vitre du vécu duralex.

 Ce cri une fois dit il faut, comme l'oiseau qui, d'un coup d'aile, aile sans parenthèse, remonte le vent de mer, le vent d'amer, il faut remonter le texte. « Retour amont » aurait dit René Char. Et, remontant le vent, nous passons du réel, qui un rêve, à la réalité, qui est une illusion. L'hymne à l'amoureuse, avec son feu patient, est une rosée qui irise « jardin-fenêtre-bouche-luisance d'eau ». C'est une caresse que les mots attendrissent encore pour délivrer le corps. Mais surtout c'est une musique que les mots scandent en rythme syncopé :

 

                                    Le dit du bûcheron

 

                                   est-ce bien moi qui parle de tes cuisses

                                   pour le couteau

                                                                       trouvant ta chair aux versants

                                   d'actinies      dans l'horizon de quoi je dors

                                                                                              est-ce encore moi

                                   régnant désemparé qui continue

                                   qui épaule ton corps

                                   femme univers de ma manducation.... »

 

c'est là que la « Royauté » prend sa source, elle qui vient du chaos, comme le torrent d'amont décoche ses eaux sur le vide. Ce torrent qui n'économise pas la matière, mais la bouscule, pour jeter le délire dans la raison lumineuse.

 Claude ALABAREDE (in revue Diérèse, 2016).

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" Ces poèmes au rythme haletant, qui semblent écrits dans l'urgence nous parlent autant de nous que de son auteur. C'est ce lien qui nous touche profondément, cette empathie. Gérard Cléry est à l'écoute du monde et des hommes.  Son écriture est sans fioriture, sans réthorique,  elle est comme un silex, mais elle cache ou recèle, une tendresse, un amour, celui d'un homme à hauteur d'homme. Sa poésie questionne, parfois avec angoisse, parfois avec brutalité, elle frappe, touche profondément, elle est essentielle. « Gérard Cléry écrit superbement », dit Guy Allix dans sa post-face. Oui, et chaque mot, chaque courte phrase frappent juste, évoquent, appellent, oui, Gérard Cléry est un poète majeur."

Maurice Cury (in revue Les Cahiers du Sens, 2016).

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" Belle plaquette dont le titre « Roi nu(l) » rappelle un conte d’Andersen « Les habits neufs de l’empereur ». L’expression « le roi est nu » est passée dans le langage courant pour désigner des apparences trompeuses. Gérard Cléry, avec « Roi nu(l) », réunit deux ensembles poétiques affirmant que l’amour laisse celui qui le vit ou l’éprouve nu et nul, le poète ne cherchant pas à tromper qui que ce soit, il aime et c’est tout.

Le premier ensemble, qui donne son titre à la plaquette, commence par ce vers « Ici roi nu » qui sonne comme le début d’une conversation téléphonique. D’ailleurs, un peu plus loin, un autre poème commence par ces mots : « Quand le téléphone n’est plus le téléphone »… Sans doute Gérard Cléry utilise-t-il, quand il en a envie, la parabole du téléphone pour dire ce qu’il ne peut directement à l’aimée. La succession des deux ensembles ne laisse pas d’étonner. Si le second est un chant d’amour, le premier est plutôt un constat sombre de ce que peut devenir l’amour, le temps passant. Si l’on remarque, d’une suite à l’autre, le même vers (en gros, de l’hexasyllabe à l’alexandrin, les deux vers qui se suivent étant toujours séparés par un blanc, contrairement aux proses), la première suite donne aussi à lire une écriture plus torturée, plus écorchée : prose trouée de blancs (p 20) [signe que « les mots renâclent à passer la gorge » (p 13)] ou brisée quant au sens (p 24) comme si le constat aboutissait à l’impossibilité ; même si les choses sont énoncées clairement : les morts qui se sont accumulées, les ruptures et les rencontres avortées, ce moment où « le manteau de la tendresse / glisse des épaules se déchire ». Alors que la seconde suite semble plus épanouie, plus charnelle ; il est vrai que ces vers « et l’amoureuse / feu rêvant / enlumine l’amant » (p 42) poussent à une telle lecture.

Il faut enfin signaler que ce livre se termine par une postface de Guy Allix dans laquelle je relève ces mots : « Parole de roi nu. De roi humble. Parole oxymore en quelque sorte. » Et Allix d’ajouter que ce que laisse le roi après son passage, c’est « presque rien, mais l’essentiel ». Pour mieux montrer ensuite le « double geste de monstration subliminale » et en arriver ensuite à ce constat que « Roi nu(l) » est un « poème d’amour au fond »… Et pour terminer, relever enfin ces mots : « Qui ne sait aimer ainsi, n’a jamais aimé, n’aimera jamais ». 

Lucien WASSELIN ("Chemins de lecture" in revue-texture.fr, mars 2016).

*

"La judicieuse citation signée Louis Aragon de la première page (« Ce que je n’ai plus donnez-leur/ je reste roi de mes douleurs ») donne le ton à cet ouvrage de Gérard Cléry qui, dans une mise en pages aérée présente son Roi nu(l) accompagné d’une postface de Guy Allix qui souligne avec émotion et une légitime tendresse les vagues hautes de cette poésie mûre depuis déjà longtemps dans l’esprit et le coeur du poète et qui explose ici, en des vers élégants dont le poids est à la fois cruel et tendre.

En une douzaine de recueils, Gérard Cléry a réussi à se faire un nom qui importe dans notre petit domaine de la poésie. Il est vrai qu’il n’est pas uniquement poète. Depuis longtemps déjà il participe et anime des réunions poétiques en compagnie de jeunes comédiens et d’animateurs (entre autres : Marie-Josée Christien).

Avec Roi nu(l) Gérard Cléry démontre combien le poète, « roi des rois » n’est en définitive qu’un pauvre homme comme vous et moi, un être vivant et donc faillible. Il est nul car il est nu et nu parce qu’il est seul. C’est une question de vocabulaire.

Cependant l’ami Gérard Cléry s’avère ici et comme toujours trop modeste car sa poésie n’a rien de gratuit, rien de superficiel. Elle pèse lourd dans le jardin de la qualité. Elle prend en compte les divers aspects de notre vie ordinaire et en dénonce les abus, les carences, les folies. Il faut...

« laisser brûler l’ampoule de l’incertitude »

... prophétise-t-il avec ce sens aigu de l’à-propos qui caractérise son oeuvre et ses actes.

Dense et charnu, cet ouvrage me semble être l’oeuvre majeure d’un poète aux qualités multiples qui se donne avec fougue et volupté aux complicités et aux caprices de l’instant.

Un livre flamboyant. Un poète vrai."

Jean CHATARD (Revue Les Hommes sans Epaules n°41, mars 2016).

*

« Un titre d’un laconisme flamboyant et qui permet de nombreuses lectures, interprétations et rêveries. Comment ne pas penser, tout d’abord, au jeu d’échecs quand la pièce maîtresse est privée de ses défenses : le roi nu. Quand, en dépit de toute logique, il obtient le pat : le roi nul.

L’exergue, égaré dans une pagination ignorant manifestement les règles les plus élémentaires de la typographie, nous fournit une première indication

précieuse avec ces deux vers d’Aragon : « ce que je n’ai plus donnez-­leur / je reste roi de mes douleurs ».

Qui est ce roi des douleurs, sinon le poète régnant sur son désert de mots : « Ici roi nul / roi nul appelle / … / la pitié est horrible / et le bonheur béance ».

Règne ici une tristesse diffuse (celle du poète face à l’incompréhension de ses frères humains) : « je m’assiérai sur le pas de vos portes / sur vos bancs sur vos marches / … / j’essaierai quelque temps vos outils / au seuil de l’œuvre inhabitable / voyez j’habite si mal / les pierres que je pose / permettez cependant / que ma vie vous effleure »…

Une tristesse aux limites du désespoir : « allumer chaque soir le flambeau de l’absence faire le lit du vide vous nommer ne pas vous nommer laisser brûler l’ampoule de l’incertitude (…) regarder votre visage et se crever les yeux / et puis sourire comme font les aveugles ».

Suivent L’ivre lit/Livre lit qui est en somme une lecture du corps de l’autre et une postface de Guy Allix, Breton d’adoption comme Cléry : Oui, Gérard Cléry est un poète. Un vrai poète, en même temps qu’un homme vrai (comment pourrait-il en être autrement ?) et qui ne prend jamais la pose, mais dépose les mots au plus juste de l’émotion. »

Francis CHENOT (in revue Traversées, Virton, Belgique, mai 2016).

*

" C'est un peu l'image du poète. A la fois rayonnant et vain. Superbe au sein de son écriture et désarmé, désolé en même temps. Avec la parenthèse du titre qui redouble et réactualise l'adjectif. C'est aussi plus simplement celle de l'homme, en général, vainqueur et faillible, voyez j'habite si mal - les pierres que je pose; Gérard Cléry semble tirer sa révérence au monde et quitter la société avec pas mal de tendresse enfuie et beaucoup de dignité. Je laisserai si peu de traces. Recueil du désenchantement, de la déconvenue, de la déréliction. Vous ne trouverez rien derrière - mon regard disparu. L'écriture draine dans son lit d'encre, amour, émotion et silence. Le poète ne regrette rien, il n'a pas oublié tous les bonheurs cueillis sur le chemin des jours. Il les voit s'évanouir dans le rétroviseur, maquillés d'ombres charbonneuses. La mémoire relit les pages écornées et relie les chapitres inachevés. Guy Allix donne une belle postface pour relancer la lecture de son ami Gérard Cléry. Le recueil a emporté à juste raison le premier prix Angèle-Vannier."

Jacques MORIN (in revue Décharge n°172, décembre 2016).




Lectures :

Pendant combien de temps peut-on tomber - avec élégance. Cette question, Marie Murski se l'est certainement posée longtemps et plus d'une fois dans sa vie qui ne fut pas simple... et c'est, à vrai dire, un euphémisme ! Fallait-il pour autant ouvrir cet Ailleurs jusqu'à l'aube, en connaissant certains faits et souffrances advenus à l'autrice, en en supposant peut-être d'autres, plus enfuis jusqu'à l'enfance ? Si pour l'exégète d'une oeuvre tout cela semble utile voire nécessaire, le lecteur de poésie doit peut-être faire fi de ces blessures et entrer dans un poème tel qu'il est, sans cadre, sans arrière-fond, sans autre but que celui d'être touché par la grâce d'un texte.

C'est la voie que j'ai suivie en lisant Ailleurs jusqu'à l'aube, un volume important qui reprend quatre recueils publiés dans les années 1980, à l'enseigne de Chambelland ou Saint-Germain-des-Prés, et une suite inédite intitulée Le Grand Imperméable. Dans ces premiers ouvrages, publiés sous le nom de Marie-Josée Hamy, on y découvre, outre l'affrontement avec le réel, l'onirisme un peu rageur écrit Jean Breton qui ajoute qu'elle a su, de façon personnelle, déployer les ailes du surréalisme.

Le surréalisme ? Oui, Marie murski - qui a désormais repris son nom de jeune fille - s'y frotte beaucoup... sans en avoir l'air, tout en convoquant simultanément ce réel auquel elle tient malgré tout ! Les poèmes se composent et se décomposent en de multiples miroirs qui nous renvoient peut-être à l'inconscient de l'autrice et au nôtre également.

Ainsi : Au regard sans fin qui m'observe - à deux doigts du manège - croupe légère et cheval de bois - j'aime à répondre - entre mes cils longuement peignés - qu'il y a encore - dans le creux de mes journées - quelques noix à casser.

Marie Murski doit se lire dans la lenteur, en s'accordant quelques temps pour respirer ou retrouver ses esprits, tant ses poèmes ont ce pouvoir de nous étouffer, de nous mettre en demeure d'affronter l'insupportable. C'est d'ailleurs là l'une des forces de cette poésie : l'affrontement.

Mais une question reste posée par la poète elle-même : Mais comment voir le fond - d'un précipice - que l'on porte à son cou ? - Parfois tu pleures - parfois tu détournes les yeux - à cause de l'écho - et du vide.

Yves NAMUR (inLe Journal des poètes n°3, 2019, Belgique).

*

Marie Murski connût une première vie d’auteur sous le nom de Marie-José Hamy. Elle publie un premier recueil de poèmes en 1977 sous le titre Pour changer de Clarté. Deux autres recueils suivirent qui permirent à Marie-José Hamy d’être reconnue comme une poétesse capable de voyager entre réel et surréel. Elle se dit déjà survivante, ce réel ne l’ayant pas épargné. Au début des années 90, elle publiera quatre nouvelles avant de tomber dans le cycle infernal des violences faites aux femmes. Totalement isolée par un conjoint pervers narcissique, elle disparaît du monde de l’écriture. Elle s’extraira in extremis de quatorze années de violence, grâce à des rencontres salutaires et à l’écriture qui lui donne une nouvelle vie. C’est sous son nom de jeune fille, Marie Murski qu’elle écrit désormais. 

Ce recueil rassemble l’ensemble de son œuvre à ce jour, de son premier recueil de 1977 à ses derniers poèmes écrit l’an passé. Sa poésie puissante, blessée, n’en est pas moins cathartique. C’est un hymne, non à la survie mais bien à la vie.

 

 Extrait de Si tu rencontres un précipice :

 Le matin jupe claire

dans la rondeur des chances

un raccourci pour prendre l’heure

la relève des guetteurs.

 

M’aime-t-on dans les sous-bois

dans les rivières

au creux des bras perdus

dérivant vers le lieu du berceau

accroché à l’étoile morte ?

 

Obstacle

roulis des murs sans joie

le soir passe

un couteau sur la hanche.

 

Qui donc s’envole ainsi

Emporte le bleu et le blanc

Et désole mon désert ?

 

Extrait de La baigneuse :

 

Dans le décolleté des vagues

le bleu poussé au large.

 

Le dernier appel

sans doute.

 

A sauver toujours la même baigneuse

qui ne se lasse ?

 

Et encore Attentat :

 

Une menace est tombée sur tes yeux

une menace et soudain

tu laisses là tes outils de jardin

l’ombre à racines nues

l’écaille des lys à la nuit des rongeurs

l’idée dans le cercle, inconsolable.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 février 2019).

*

Après quatre volumes de prose, Marie Murski revient à ses premières amours. Ses quatre recueils de poèmes et des inédits viennent de paraître en un seul volume.

Si Marie Murski a souvent occupé les pages des journaux ces dernières années, c’est pour les romans et nouvelles qu’elle a fait paraître depuis cinq ans. Plusieurs évoquaient – à mots couverts ou explicitement, comme Cris dans un jardin, récemment adapté au théâtre – les années passées sous l’emprise d’un mari violent et pervers narcissique.

Mais avant de signer ses ouvrages de son vrai nom, et avant cela de ne plus toucher à un stylo pendant quatorze ans, Marie Murski s’était fait connaître, sous le nom de plume de Marie-José Hamy, pour son œuvre poétique, qui l’avait menée, notamment, sur le plateau d’Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot, en mars 1986.

De 1977 à 1989, l’auteure de Saint-Victor-de-Chrétienville (ancienne sage-femme à Pont-Audemer) avait publié quatre recueils de poèmes : Pour changer de clarté (1977), Le Bleu des rois (1980), Si tu rencontres un précipice (1988) et La Baigneuse (1989). Les voilà tous réunis en un seul volume, Ailleurs jusqu’à l’aube, qui rassemble également les poèmes inédits de Le Grand imperméable, écrits l’été dernier.

Car après quatre volumes de prose, Marie Murski a repris et son vrai patronyme et la plume pour « renaître » à la poésie. « Vive la poésie ! Vive ce bien précieux que j’avais cru perdu lorsque j’étais décervelée, minuscule chose écrasée au fond de mon jardin ! », livre-t-elle.

« Marie-José Hamy était l’une des meilleures d’entre nous, dans les années 80. Il en va de même aujourd’hui avec Marie Murski, une poète comme on n’en rencontre pas tous les jours ; une poésie qui dit la mort et les mots qui l’entourent, la solitude et ses couteaux d’étoiles », salue le poète eurois Christophe Dauphin, de l’Académie Mallarmé, qui signe la préface de l’ouvrage.

Florent LEMAIRE (in L'Éveil Normand, 15 mars 2019).

*

"Ailleurs jusqu'à l'aube" rassemble l'intégralité de l'œuvre poétique de Marie Murski ; du tout début jusqu'aux derniers poèmes écrits l'été dernier.

Les Hommes sans Épaules, artistes-guerriers comme il se doit, lui ont fait un bel ouvrage avec une préface de Christophe Dauphin, de l'Académie Mallarmé.

Bulletin de la Société des poètes normands, 10 février 2019.

*

Une oeuvre poétique …

Une berceuse fleurie sur des mots écorchés …
Un Ailleurs tourmenté, torturé …
un Ailleurs qui nous inonde …
un Ailleurs évocateur … onirique ou cauchemardesque …

La poésie des sensations
L’émoi des mots qui se conte à voix haute, pour en saisir toute l’intensité
Les mots qui se cognent, s’inventent, se chevauchent, se caressent, se libèrent, s’emprisonnent … se fracassent …

Une oeuvre qui, la dernière page tournée se garde encore à portée de main … 
Marie Murski, une poétesse, qui avec merveille sublime les mots …
« elle y trouvait des mots légers suspendus à l’encre, ... » p 166

Quel délice !!

in lespatchoulivresdeverone.com, mars 2019.

*

Marie Murski a publié quatre livres de poésie remarqués sous le pseudonyme de Marie-José Hamy entre 1977 et 1989. Je me souviens de ce nom, sans doute croisé dans des revues de l’époque, ou saisi lors de son passage dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot en 1986. Elle est alors une des voix émergeantes de la poésie. Après avoir publié quelques nouvelles en revues, elle disparaît brusquement du paysage éditorial au début des années 90.

Christophe Dauphin, reprenant de larges extraits de Cris dans un jardin, le récit de sa renaissance réédité plusieurs fois depuis sa parution en 2014,  expose les raisons de cette éclipse involontaire dans sa préface : en proie à un pervers narcissique, isolée et coupée de ses amis et de toute vie sociale, Marie-José Hamy a subi durant quatorze années de violences conjugales un inexorable processus de décervelage et de destruction, ne trouvant de réconfort que dans le jardin qu’elle parvint à créer, en guise de substitut à l’écriture.

Ce volume, publié sous son patronyme de naissance, reprend son œuvre poétique, ses quatre premiers recueils et Le grand imperméable, écrit récemment. Un livre pour effacer la douloureuse parenthèse, reprendre le cours de sa vie et renaître à l’écriture et à la poésie.

Marie-Josée CHRISTIEN (cf. "Nuits d'encre" in Spered Gouez / l'esprit sauvage n°25, 2019).

*

Les éditions Les Hommes sans épaules publient l’ensemble des poésies de Marie Murski, poétesse singulière d’origine polonaise qui vit actuellement en Bretagne, et dont l’œuvre d’une grande sensibilité est ici réunie, depuis Pour changer de Clarté, paru en 1977, sous le nom de plume de Marie-José Hamy, suivi par Le Bleu des rois (1983), Si tu rencontres un précipice (1988), La Baigneuse, et enfin Le Grand Imperméable.

 

Marie Murski a rejoint le comité de rédaction des HSE en 1989, avant de disparaître pendant quatorze ans de la scène littéraire. Elle réapparaît en 2007, reprend son nom de jeune fille, et publiera notamment un récit, Cris dans un jardin. Nous ne reviendrons pas ici sur la violence conjugale subie par Marie Murski, qui est rappelée par Christophe Dauphin dans sa préface. Mais l’enfance traumatisée, « l’enfance à la mine de plomb » est déjà présente dans les recueils qui précèdent chronologiquement la fatale rencontre.

 

Car la poésie de Marie Murski est un jardin, c’est-à-dire un lieu changeant ou s’expriment toutes les saisons de poésie, un lieu de vie, et un lieu de mort. Je pense en la lisant aux roseraies d’Apollinaire d’Automne malade, où le vent souffle, aux vergers vénéneux, où il a neigé ; chez Marie Murski,

 

L’automne est en sursis

 

Lèvres fendues en leur milieu

puis ouvertes en vol d’hirondelles

se parjurent d’onguents cireux

nommés rouge sang dans les couloirs de la mort.

 

 

Marie Murski, Ailleurs jusqu’à l’aube, Les hommes sans épaules, 2019, 20 euros.

 

Le jardin de Marie Marie Murski est un jardin intime où s’épanouissent -  et avortent parfois — d’étranges images qui rappellent celles d’André Breton ou de Philippe Soupault. C’est un jardin où se rejoue, se recompose en permanence, un drame personnel. La poète rebat les cartes et remodèle son territoire.

 

Ce jardin est aussi le lieu où se pressent l’intrusion, où la violence n’est jamais très loin :

 

Décisive cette main qui déshabille

qui se taille la part du lion

et crachote dans mes crocus

 

Mais on y trouvera aussi un érotisme floral qui prend le temps de s’épanouir, notamment dans le recueil La Baigneuse :

 

laisser la légèreté

dans son plaisir

la lenteur du fruit

autour du noyau

 

La poète nous livre une anatomie intime, à travers les images d’un corps-jardin, qui devient parfois un corps-paysage, et aussi un corps-mémoire :

 

Certains nuages restent

sous la peau

 

Mais le jardin de Marie Murski est aussi un laboratoire, un lieu de renaissance et de re-création, dont l’enchantement procède d’une animation virevoltante, parfois éperdue, d’abord parce que c’est un lieu habité de présences, un bestiaire dont la poète entend l’appel ambivalent :

 

Le rêve a ses raisons

des raisons de loup dans une forêt verte

 

Et si je cours sans cesse

c’est pour passer sans regarder

les petites têtes hilares

qui partout

jaillissent des troncs d’arbres

 

Des voix tantôt harcelantes, tantôt consolantes.

 

Inlassablement la poète est

 

Dragueuse d’infini

porteuse d’eau dans le combat des heures

 

On ne compte plus ses incarnations, « toupie » (rêve d’un mouvement perpétuel ?), ou lutteuse qui ne souhaite pas « mourir gentiment », et qui oppose à la fixité glaçante de la mort la virtuosité du verbe. Déjà, enfant, elle « tournait à l’envers ». N’est-ce pas la vocation du poète d’aller contre la rotation habituelle du monde ?

 

Le jardin est juste en-dessous du ciel, comme chez Verlaine le ciel est par-dessus les toits. On lira aussi des poèmes plus contemplatifs comme celui qui est dédié à Hubert Reeves, où la poète « chavire en boule de vertige ». Sage-femme de son métier, Marie Murski accouche aussi les étoiles :

 

Au-dessus il y a les étoiles

qui sont mes sœurs on le dit et c’est vrai

nous avons le même ventre dur

fécond dans l’éternité

 

Nous l’avons dit, le jardin de Marie Murski est un jardin violenté, un jardin saccagé, et pourtant, par la puissance du langage, elle fait entendre, dans des poèmes parfois difficiles, une voix dont les échos résonnent longtemps en nous, s’enracinent douloureusement dans la sensibilité du lecteur, y plongent des racines écorchées, à vif, palpitantes.

 

La poésie a sauvé la vie de Marie Murski, qui ne cesse de « vider ses poches », comme le petit Poucet rêveur de Rimbaud égrenant des vers. Et en effet, l’appel d’un départ se fait entendre souvent :

 

Partir vraiment

comme un pied qui s’écarte du continent.

 

Voici pour l’ailleurs.

 

Et pour terminer, je cite intégralement le magnifique poème qui termine le recueil Si tu rencontres un précipice, où la mort est évoquée dans un élan nuptial :

 

Qu’elle vienne

au galop comme dans les terres dangereuses

ou patientes comme les filets d’oiseleur,

mais

que son ombrelle ne soit pas tranchante

aux abords de mes yeux

qu’elle sache avec délicatesse

ôter la bulle d’air enroulée à mon doigt

qu’elle m’enserre doucement

dans son simple éclair

 

 

Voici pour l’aube.

 

Vincent PUYMOYEN (in recoursuapoeme.fr, 5 février 2025).



Lectures :

Pendant combien de temps peut-on tomber - avec élégance. Cette question, Marie Murski se l'est certainement posée longtemps et plus d'une fois dans sa vie qui ne fut pas simple... et c'est, à vrai dire, un euphémisme ! Fallait-il pour autant ouvrir cet Ailleurs jusqu'à l'aube, en connaissant certains faits et souffrances advenus à l'autrice, en en supposant peut-être d'autres, plus enfuis jusqu'à l'enfance ? Si pour l'exégète d'une oeuvre tout cela semble utile voire nécessaire, le lecteur de poésie doit peut-être faire fi de ces blessures et entrer dans un poème tel qu'il est, sans cadre, sans arrière-fond, sans autre but que celui d'être touché par la grâce d'un texte.

C'est la voie que j'ai suivie en lisant Ailleurs jusqu'à l'aube, un volume important qui reprend quatre recueils publiés dans les années 1980, à l'enseigne de Chambelland ou Saint-Germain-des-Prés, et une suite inédite intitulée Le Grand Imperméable. Dans ces premiers ouvrages, publiés sous le nom de Marie-Josée Hamy, on y découvre, outre l'affrontement avec le réel, l'onirisme un peu rageur écrit Jean Breton qui ajoute qu'elle a su, de façon personnelle, déployer les ailes du surréalisme.

Le surréalisme ? Oui, Marie murski - qui a désormais repris son nom de jeune fille - s'y frotte beaucoup... sans en avoir l'air, tout en convoquant simultanément ce réel auquel elle tient malgré tout ! Les poèmes se composent et se décomposent en de multiples miroirs qui nous renvoient peut-être à l'inconscient de l'autrice et au nôtre également.

Ainsi : Au regard sans fin qui m'observe - à deux doigts du manège - croupe légère et cheval de bois - j'aime à répondre - entre mes cils longuement peignés - qu'il y a encore - dans le creux de mes journées - quelques noix à casser.

Marie Murski doit se lire dans la lenteur, en s'accordant quelques temps pour respirer ou retrouver ses esprits, tant ses poèmes ont ce pouvoir de nous étouffer, de nous mettre en demeure d'affronter l'insupportable. C'est d'ailleurs là l'une des forces de cette poésie : l'affrontement.

Mais une question reste posée par la poète elle-même : Mais comment voir le fond - d'un précipice - que l'on porte à son cou ? - Parfois tu pleures - parfois tu détournes les yeux - à cause de l'écho - et du vide.

Yves NAMUR (inLe Journal des poètes n°3, 2019, Belgique).

*

Marie Murski connût une première vie d’auteur sous le nom de Marie-José Hamy. Elle publie un premier recueil de poèmes en 1977 sous le titre Pour changer de Clarté. Deux autres recueils suivirent qui permirent à Marie-José Hamy d’être reconnue comme une poétesse capable de voyager entre réel et surréel. Elle se dit déjà survivante, ce réel ne l’ayant pas épargné. Au début des années 90, elle publiera quatre nouvelles avant de tomber dans le cycle infernal des violences faites aux femmes. Totalement isolée par un conjoint pervers narcissique, elle disparaît du monde de l’écriture. Elle s’extraira in extremis de quatorze années de violence, grâce à des rencontres salutaires et à l’écriture qui lui donne une nouvelle vie. C’est sous son nom de jeune fille, Marie Murski qu’elle écrit désormais. 

Ce recueil rassemble l’ensemble de son œuvre à ce jour, de son premier recueil de 1977 à ses derniers poèmes écrit l’an passé. Sa poésie puissante, blessée, n’en est pas moins cathartique. C’est un hymne, non à la survie mais bien à la vie.

 

 Extrait de Si tu rencontres un précipice :

 Le matin jupe claire

dans la rondeur des chances

un raccourci pour prendre l’heure

la relève des guetteurs.

 

M’aime-t-on dans les sous-bois

dans les rivières

au creux des bras perdus

dérivant vers le lieu du berceau

accroché à l’étoile morte ?

 

Obstacle

roulis des murs sans joie

le soir passe

un couteau sur la hanche.

 

Qui donc s’envole ainsi

Emporte le bleu et le blanc

Et désole mon désert ?

 

Extrait de La baigneuse :

 

Dans le décolleté des vagues

le bleu poussé au large.

 

Le dernier appel

sans doute.

 

A sauver toujours la même baigneuse

qui ne se lasse ?

 

Et encore Attentat :

 

Une menace est tombée sur tes yeux

une menace et soudain

tu laisses là tes outils de jardin

l’ombre à racines nues

l’écaille des lys à la nuit des rongeurs

l’idée dans le cercle, inconsolable.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 février 2019).

*

Après quatre volumes de prose, Marie Murski revient à ses premières amours. Ses quatre recueils de poèmes et des inédits viennent de paraître en un seul volume.

Si Marie Murski a souvent occupé les pages des journaux ces dernières années, c’est pour les romans et nouvelles qu’elle a fait paraître depuis cinq ans. Plusieurs évoquaient – à mots couverts ou explicitement, comme Cris dans un jardin, récemment adapté au théâtre – les années passées sous l’emprise d’un mari violent et pervers narcissique.

Mais avant de signer ses ouvrages de son vrai nom, et avant cela de ne plus toucher à un stylo pendant quatorze ans, Marie Murski s’était fait connaître, sous le nom de plume de Marie-José Hamy, pour son œuvre poétique, qui l’avait menée, notamment, sur le plateau d’Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot, en mars 1986.

De 1977 à 1989, l’auteure de Saint-Victor-de-Chrétienville (ancienne sage-femme à Pont-Audemer) avait publié quatre recueils de poèmes : Pour changer de clarté (1977), Le Bleu des rois (1980), Si tu rencontres un précipice (1988) et La Baigneuse (1989). Les voilà tous réunis en un seul volume, Ailleurs jusqu’à l’aube, qui rassemble également les poèmes inédits de Le Grand imperméable, écrits l’été dernier.

Car après quatre volumes de prose, Marie Murski a repris et son vrai patronyme et la plume pour « renaître » à la poésie. « Vive la poésie ! Vive ce bien précieux que j’avais cru perdu lorsque j’étais décervelée, minuscule chose écrasée au fond de mon jardin ! », livre-t-elle.

« Marie-José Hamy était l’une des meilleures d’entre nous, dans les années 80. Il en va de même aujourd’hui avec Marie Murski, une poète comme on n’en rencontre pas tous les jours ; une poésie qui dit la mort et les mots qui l’entourent, la solitude et ses couteaux d’étoiles », salue le poète eurois Christophe Dauphin, de l’Académie Mallarmé, qui signe la préface de l’ouvrage.

Florent LEMAIRE (in L'Éveil Normand, 15 mars 2019).

*

"Ailleurs jusqu'à l'aube" rassemble l'intégralité de l'œuvre poétique de Marie Murski ; du tout début jusqu'aux derniers poèmes écrits l'été dernier.

Les Hommes sans Épaules, artistes-guerriers comme il se doit, lui ont fait un bel ouvrage avec une préface de Christophe Dauphin, de l'Académie Mallarmé.

Bulletin de la Société des poètes normands, 10 février 2019.

*

Une oeuvre poétique …

Une berceuse fleurie sur des mots écorchés …
Un Ailleurs tourmenté, torturé …
un Ailleurs qui nous inonde …
un Ailleurs évocateur … onirique ou cauchemardesque …

La poésie des sensations
L’émoi des mots qui se conte à voix haute, pour en saisir toute l’intensité
Les mots qui se cognent, s’inventent, se chevauchent, se caressent, se libèrent, s’emprisonnent … se fracassent …

Une oeuvre qui, la dernière page tournée se garde encore à portée de main … 
Marie Murski, une poétesse, qui avec merveille sublime les mots …
« elle y trouvait des mots légers suspendus à l’encre, ... » p 166

Quel délice !!

in lespatchoulivresdeverone.com, mars 2019.

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Marie Murski a publié quatre livres de poésie remarqués sous le pseudonyme de Marie-José Hamy entre 1977 et 1989. Je me souviens de ce nom, sans doute croisé dans des revues de l’époque, ou saisi lors de son passage dans l’émission Apostrophes de Bernard Pivot en 1986. Elle est alors une des voix émergeantes de la poésie. Après avoir publié quelques nouvelles en revues, elle disparaît brusquement du paysage éditorial au début des années 90.

Christophe Dauphin, reprenant de larges extraits de Cris dans un jardin, le récit de sa renaissance réédité plusieurs fois depuis sa parution en 2014,  expose les raisons de cette éclipse involontaire dans sa préface : en proie à un pervers narcissique, isolée et coupée de ses amis et de toute vie sociale, Marie-José Hamy a subi durant quatorze années de violences conjugales un inexorable processus de décervelage et de destruction, ne trouvant de réconfort que dans le jardin qu’elle parvint à créer, en guise de substitut à l’écriture.

Ce volume, publié sous son patronyme de naissance, reprend son œuvre poétique, ses quatre premiers recueils et Le grand imperméable, écrit récemment. Un livre pour effacer la douloureuse parenthèse, reprendre le cours de sa vie et renaître à l’écriture et à la poésie.

Marie-Josée CHRISTIEN (cf. "Nuits d'encre" in Spered Gouez / l'esprit sauvage n°25, 2019).

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Les éditions Les Hommes sans épaules publient l’ensemble des poésies de Marie Murski, poétesse singulière d’origine polonaise qui vit actuellement en Bretagne, et dont l’œuvre d’une grande sensibilité est ici réunie, depuis Pour changer de Clarté, paru en 1977, sous le nom de plume de Marie-José Hamy, suivi par Le Bleu des rois (1983), Si tu rencontres un précipice (1988), La Baigneuse, et enfin Le Grand Imperméable.

 

Marie Murski a rejoint le comité de rédaction des HSE en 1989, avant de disparaître pendant quatorze ans de la scène littéraire. Elle réapparaît en 2007, reprend son nom de jeune fille, et publiera notamment un récit, Cris dans un jardin. Nous ne reviendrons pas ici sur la violence conjugale subie par Marie Murski, qui est rappelée par Christophe Dauphin dans sa préface. Mais l’enfance traumatisée, « l’enfance à la mine de plomb » est déjà présente dans les recueils qui précèdent chronologiquement la fatale rencontre.

 

Car la poésie de Marie Murski est un jardin, c’est-à-dire un lieu changeant ou s’expriment toutes les saisons de poésie, un lieu de vie, et un lieu de mort. Je pense en la lisant aux roseraies d’Apollinaire d’Automne malade, où le vent souffle, aux vergers vénéneux, où il a neigé ; chez Marie Murski,

 

L’automne est en sursis

 

Lèvres fendues en leur milieu

puis ouvertes en vol d’hirondelles

se parjurent d’onguents cireux

nommés rouge sang dans les couloirs de la mort.

 

 

Marie Murski, Ailleurs jusqu’à l’aube, Les hommes sans épaules, 2019, 20 euros.

 

Le jardin de Marie Marie Murski est un jardin intime où s’épanouissent -  et avortent parfois — d’étranges images qui rappellent celles d’André Breton ou de Philippe Soupault. C’est un jardin où se rejoue, se recompose en permanence, un drame personnel. La poète rebat les cartes et remodèle son territoire.

 

Ce jardin est aussi le lieu où se pressent l’intrusion, où la violence n’est jamais très loin :

 

Décisive cette main qui déshabille

qui se taille la part du lion

et crachote dans mes crocus

 

Mais on y trouvera aussi un érotisme floral qui prend le temps de s’épanouir, notamment dans le recueil La Baigneuse :

 

laisser la légèreté

dans son plaisir

la lenteur du fruit

autour du noyau

 

La poète nous livre une anatomie intime, à travers les images d’un corps-jardin, qui devient parfois un corps-paysage, et aussi un corps-mémoire :

 

Certains nuages restent

sous la peau

 

Mais le jardin de Marie Murski est aussi un laboratoire, un lieu de renaissance et de re-création, dont l’enchantement procède d’une animation virevoltante, parfois éperdue, d’abord parce que c’est un lieu habité de présences, un bestiaire dont la poète entend l’appel ambivalent :

 

Le rêve a ses raisons

des raisons de loup dans une forêt verte

 

Et si je cours sans cesse

c’est pour passer sans regarder

les petites têtes hilares

qui partout

jaillissent des troncs d’arbres

 

Des voix tantôt harcelantes, tantôt consolantes.

 

Inlassablement la poète est

 

Dragueuse d’infini

porteuse d’eau dans le combat des heures

 

On ne compte plus ses incarnations, « toupie » (rêve d’un mouvement perpétuel ?), ou lutteuse qui ne souhaite pas « mourir gentiment », et qui oppose à la fixité glaçante de la mort la virtuosité du verbe. Déjà, enfant, elle « tournait à l’envers ». N’est-ce pas la vocation du poète d’aller contre la rotation habituelle du monde ?

 

Le jardin est juste en-dessous du ciel, comme chez Verlaine le ciel est par-dessus les toits. On lira aussi des poèmes plus contemplatifs comme celui qui est dédié à Hubert Reeves, où la poète « chavire en boule de vertige ». Sage-femme de son métier, Marie Murski accouche aussi les étoiles :

 

Au-dessus il y a les étoiles

qui sont mes sœurs on le dit et c’est vrai

nous avons le même ventre dur

fécond dans l’éternité

 

Nous l’avons dit, le jardin de Marie Murski est un jardin violenté, un jardin saccagé, et pourtant, par la puissance du langage, elle fait entendre, dans des poèmes parfois difficiles, une voix dont les échos résonnent longtemps en nous, s’enracinent douloureusement dans la sensibilité du lecteur, y plongent des racines écorchées, à vif, palpitantes.

 

La poésie a sauvé la vie de Marie Murski, qui ne cesse de « vider ses poches », comme le petit Poucet rêveur de Rimbaud égrenant des vers. Et en effet, l’appel d’un départ se fait entendre souvent :

 

Partir vraiment

comme un pied qui s’écarte du continent.

 

Voici pour l’ailleurs.

 

Et pour terminer, je cite intégralement le magnifique poème qui termine le recueil Si tu rencontres un précipice, où la mort est évoquée dans un élan nuptial :

 

Qu’elle vienne

au galop comme dans les terres dangereuses

ou patientes comme les filets d’oiseleur,

mais

que son ombrelle ne soit pas tranchante

aux abords de mes yeux

qu’elle sache avec délicatesse

ôter la bulle d’air enroulée à mon doigt

qu’elle m’enserre doucement

dans son simple éclair

 

 

Voici pour l’aube.

 

Vincent PUYMOYEN (in recoursuapoeme.fr, 5 février 2025).




Critiques

  

" Lisez ce beau recueil qui convie le lecteur à une recherche patiente, là où jour et nuit se mélangent en de curieuses et bouleversantes alchimies, alors que l’instant, par sa fragilité même, ouvre les chemins de la durée: (...) il te faudra te ressaisir, / recommencer contre l’obscurité, / l’amenuiser de son triomphe même, / tenir des promesses précaires. Car il s’agit bien d’un perpétuel recommencement, non sans douleur, mais sans amertume, puisque cette vie quotidienne et menacée doit conduire à sa propre naissance. "

Catherine FUCHS, in La Revue de Belles-Lettres, n° 2, 1995, p. 137.


" Dans les trois parties de cet ouvrage […], Paul FARELLIER se met à l’épreuve, avec une rigueur impitoyable et douce. Être est d’abord descendre en soi, avec certitude et quelque effroi mais c’est aussi en venir à ce point d’acuité qui épouse les choses défaites, jusqu’à délivrer « le flux rapide de l’éternel ». […] Toujours, Paul FARELLIER a un sens aigu des pouvoirs de perception : la moindre vibration libère un sens multiple, une lumière dont l’excès serait mortel. La fin provisoire du chemin, dans la complexité indiscernable, s’émerveille des cris les plus élancés malgré la lancinante prison intérieure. Un secret, terrible, rassurant, veille. "

Gilles LADES, in Friches, n° 45, hiver 1994.




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