Dans la presse

 

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Dans la revue Les HSE

"Digne successeur de la Bouche d’orties, Pandémonium est un implacable couperet : Elle n’existe plus puisque vous respirez. Mais elle est quelque part. Elle vous apparaîtra quand vous éclairerez, cette nuit, comme un énorme cafard écrasé sur le mur. Henri Rode y poursuit son introspection singulière en enfonçant encore davantage les portes les plus reculées de l’être. Ici, les abîmes sont visités par un oeil impitoyable qui s’égare et fouille dans la profondeur de sa propre enceinte, « là où sexe et mort se rencontrent, se conjuguent, et s’hypnotisent pour la fulguration d’un rituel. » L’audace, la vision et le style de ces textes-poèmes touchent la perfection. Outre ce constat du sexe-monstre et de la vie, qui est billet pour l’abattoir, Henri Rode se révèle être un poète de l’illumination, dans la droite ligne de Baudelaire et de Rimbaud. Partant de la condition humaine, de la douleur en soi, Rode nous fait part de ses visions, qui prennent bien souvent la forme de véritables petits scénarii. Rode tutoie le merveilleux jusque dans la plaie. Composé de deux parties : L’Arbre prédateur et Pandémonium, ce recueil annonce très vite la couleur : « L’arbre prédateur est ce qui nous dévore, nous révolte et, sans doute, nous justifie. Trop de gens, qui préfèrent s’asseoir dans l’imbécillité des apparences, ne veulent pas savoir que cet arbre est en eux. » Dès le poème « Le mur », on songe à un automatisme visionnaire. Le vers rodien est une sonde qui circule dans nos artères (celles du poète, en l’occurrence). Jamais la douleur n’a été transposée avec autant de lucidité et de justesse : « La rage autodestructrice est contenue par les contradictions du corps et tient le monde en respect. » Poète de l’intériorité, Henri Rode observe et décrypte l’être sous toutes ses coutures : Ramifications qui me martyrisent, poussées obstinées laissant seules ma bouche libre, à vif. L’arbre fait de moi un utérus, prolifique et envahi, saccagé à la fois. Il cogne et s’insinue. »

Christophe DAUPHIN (Revue Les Hommes sans Epaules n°29/30, 2010).




A propos de René Iché

René Iché (1897-1954) fait partie de cette génération marquée à jamais par la Première Guerre mondiale. Engagé volontaire devançant l'appel en 1915, il est plusieurs fois blessé et termine la guerre avec la Légion d'honneur, la Médaille militaire et de solides convictions antimilitaristes. Ses premières oeuvres sont censurées pour pacifisme ou indécence, à cause de leurs évocations parfois explicites de l'homosexualité. Proche du groupe surréaliste, il commence à percer au milieu des années 20. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale - où il perd plusieurs proches, dont son gendre, le poète surréaliste Robert Rius (qui édita le poème Liberté d'Eluard), assassiné par la Gestapo - qu'il connaît la notoriété et devient la figure même de l'artiste engagé. En 1954, le gouvernement polonais lui commande ainsi un monument aux déportés d'Auschwitz. Il ne verra jamais le jour, l'artiste décédant d'une leucémie le 23 décembre de la même année.
 
CHEVASSUS-AU-LOUIS NICOLAS (in Libération, 18/09/2007).




Critique

Subtile, féline parfois, exigeante et concise, cette poésie impose une noblesse assez rare. Ce partage des mots est peuplé d'émotions fortes et féminines, on y sent « le cristal d'une présence », mieux qu'une lumière floue « dans laquelle se perdre », comme « l'hésitation d'un rêve ». Si l'on compte le nombre de mots utilisés, cela peut paraître court. Mais, à relire dans le silence, on aime ces « gestes en paroles », ces « rêves en éveil », cette voix de brûlures fascinantes comme « des soleils dans tes yeux » (sic). Oui, voilà bien une magie, des secrets dérobés, des arabesques de velours, du sang de poète authentique qui coule...

Jean-Luc Maxence

(La Nouvel Lanterne n°4, in lenouvelathanor.com, juin 2012).



Dans 7 a dire

"J'avais écrit qu'était mauve l'écriture d'Elodia Turki; qu'elle était haute et lisse; qu'elle s'égouttait doute à doute en des poèmes prunes, violets, bordeaux ou lilas. Comme la gazelle qu'elle demeure, dame de grands cours et d'interminables courses, assoifée d'errance, en sans cesse partance, enjambeuse de méditerranées, danseuse de sa vie, aérienne et libre de tout lieu. Et voilà que celle qui souvent chnate pour ne plus s'entendre penser dans l'une ou l'autre des sept ou huit langues qui dansent dans sa tête était passée au rouge. S'était mise à aimer en anglais et rouge. Ce fut Ily Olum. Puis elle avait repris l'écheveau de son existence pour nous tricoter La Chiqueta afin de retrouver les couleurs de la vie, de sa vie. Pour tenter d'oublier le reste. Or voici que resurgit ici le poème, en sa précise et vive langue de poésie. Dont notre revue sut orner ses pages au long de quatre numéros, égrenant une quinzaine de textes de haute tenue. Mains d'ombre est tirée de la mer de la mémoire qui n'arrête pas ses allers venues de marées chez Elodia Turki. La mer dessinée par ma soif - portera tes vaisseaux nous dit-elle d'entrée, se définissant comme l'enfant illégitime - d'une grotte... - et d'une étoile. Elodia Turki expose ici comment la légende d'un grand et fort passé survit à l'histoire: C'était de tous les souvenirs - le plus doucement triste - Quelque chose rouge - quelque chose fort - dans mes doigts dénoués... Dans un passé qu'elle repousse en un ailleurs, du bout de bras où s'expriment ses mains: Mes mains aveugles... - Mes mains sombre mémoire. On sent l'amour aller vers cet ailleurs qu'elle imagine mais ne veut pas savoir: Mon regard aligné sur la nonchalance de ton - renoncement - Ainsi se noyant - dans le lointain de toi - perdant les choses sues... Au passé bien enfui se mêle le désespoir d'une espérance qui appelle encore, avec son lot de promesses, de rêves et d'offrandes, d'utopies peut-être. Puis le toi devient lui: J'avais pour toi - pour lui - lissé tous les chemins dans le brouillon du soir... Jusqu'à préciser.... poser sur ta personne - la sienne - l'ocre de ma terre brûlée. Elle pose alors le bilan de cette histoire avant de souligner: J'étais celle - qui de lui qui de toi - attendait - dans les pointillés du jour - l'étreinte. Avant de conclure, ainsi qu'à l'issue d'un rapport, sachant enfin inoubliable son oubli: Ainsi lui parlait-elle - à même son oubli. Comme nouvellement sortie d'affaire, de l'affaire. Mais on sent, on sait que le rouge reste mis. De la poésie de juste noblesse et de la précise allure. inimitable Elodia."

Jean-Marie GILORY (in revue 7 à dire n°53, novembre 2012).




Critiques

"A l’occasion du centenaire de la naissance de ce grand poète que fut Jean Rousselot (1913-2004), Christophe Dauphin a dressé un portrait riche et touchant de cet homme aux multiples talents dont le parcours complexe est un exemple de foi en l’humanité et d’engagement pour la liberté.

A propos de son enterrement, quelques jours après son décès le 23 mai 2004, Christophe Dauphin confie : « Nous venions d’enterrer soixante-dix ans de poésie française. Jean était la poésie, une poésie sans cesse aux prises avec la vie, le fatum et l’Histoire ; un homme d’action, qui a durablement marqué les personnes qui l’ont approché. ».

Ce fut Louis Parrot, son mentor, qui l’initia à la poésie contemporaine. Ils se rencontrent en 1929. Cette initiation dépasse le cadre de la poésie, il est question aussi de philosophie, de psychologie, de politique et de religion. Il fut, dit Jean Rousselot de Louis Parrot, « mes universités ». C’est à Poitiers, ses nuits, ses cafés, le quartier ouvrier où vit Rousselot, les campagnes environnantes, que le poète se forge, que le génie se fraie un passage dans une forêt hostile faite de préjugés, de combats intérieurs, d’un isolement, peut-être salutaire, mais seulement apparent : « Je ne suis jamais seul. Je ne suis jamais Un. Je me tourmente pour des douleurs qui tiennent éveillée, la nuit entière, la vieille repasseuse qui m’a nourri ; pour la soif qui calcine un soldat au ventre ouvert… La douleur, l’angoisse, l’exil et le danger, voilà mes chemins de communication, voilà mes adhérences au placenta du monde… »

Proche des Jeunesses socialistes, puis en 1934 de la Ligue communiste, anticolonialiste, ses combats politiques sont, à l’époque, proches de ceux des surréalistes. Mais son combat politique reste distinct de sa poésie. En 1932, il participe à l’aventure de la revue bordelaise Jeunesse à la recherche d’un « renouvellement », d’un « rafraîchissement » de la poésie. C’est à partir de la publication en 1936 d’un recueil, intitulé Le Goût du pain, que Jean Rousselot est considéré comme un acteur essentiel de ce renouveau de la poésie.

Quand la guerre arrive, Jean Rousselot se sert de sa fonction de Commissaire de Police pour aider la Résistance et les poètes en danger. Sa poésie devient une poésie de combat, notamment dans cette « école » qui rassembla René Guy Cadou, Jean Bouhier, Michel Manoll, Marcel Béalu et d’autres. Une école, une manifestation de l’amitié.

Poète et homme d’action André Marissel parlera à propos de Jean Rousselot de « surréalisme en action ». Jean Rousselot gardera un grand respect pour le surréalisme qui l’aura éveillé, lui comme ses compagnons, et revendique une continuité entre les surréalistes et lui, tout particulièrement par une collaboration avec l’inconscient.

Après la deuxième guerre mondiale, Jean Rousselot tourne le dos à une vie sociale et poétique facile construite sur la reconnaissance de son action exemplaire pendant le conflit. Il renonce à son métier et veut vivre de sa plume ce qui se révèle évidemment aléatoire. En 1996, tout en affirmant ne pas regretter son choix, il confie à Christophe Dauphin : « Ne lâche jamais ton métier, tu m’entends ! Jamais ! Ne fais pas cette connerie ! Tu pourras ainsi écrire quand tu veux et surtout, ce que tu veux. ».

Jean Rousselot écrira de nombreux articles pour la presse. Le premier est consacré au désastre de Hiroshima qu’il qualifie de génocide, ce qui le brouille avec Aragon. Il va désormais écrire beaucoup, une trentaine de plaquettes et livres jusqu’en 1973, une vingtaine de pièces pour la radio, des romans, mais découvrir aussi et faire découvrir de nombreux poètes talentueux. Tombé amoureux de la Hongrie, il dénoncera le drame de Budapest en 1956, condamnant violemment la contre-révolution russe, et traduira beaucoup de grands poètes hongrois en français comme Attila József, Sándor Petőfi, Endre Ady…

De 1997 à sa disparition, Jean Rousselot continue d’écrire et de publier une « poésie de terrain », au plus proche de la vie, du peuple, des rêves de liberté de tous ceux qui sont contraints. Une écriture de plus en plus dépouillée, directe, grave, sans mensonge, sans artifice, sans effet.

Jean Rousselot, au bout de 137 volumes, continue d’œuvrer. « Les mots de Rousselot restent debout et marchent à nos côtés. Le poète rend la vie possible. C’est pour cela qu’il ne meurt pas tout à fait. » dit avec justesse Christophe Dauphin."

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 19 janvier 2014).

"Jean Rousselot aurait eu 100 ans le 27 octobre 2013. C’est l’occasion choisie par son ami, Christophe Dauphin, pour faire paraître cet essai qui nous dit ce qu’est et ce que doit être un poète : celui qui évoque le quotidien, homme parmi les hommes, travailleur parmi les travailleurs, qui, pour eux, fait le don de soi au sens le plus fraternel du mot.

« Ecolier » de Rochefort, proche de Cadou, Manoll ou Bérimont, admirateur fervent de Roger Toulouse, Jean Rousselot laisse une œuvre ample et diverse : l’œuvre d’un romancier, d’un historien, d’un critique aussi, amoureux de la parole, de l’écriture, et de l’émotion que l’une et l’autre procurent, et qui s’appelle poésie. « Le poème est pour moi l’inouïe prise de conscience des pouvoirs du poète sur le temps, qu’il arrête, sur la mémoire, qu’il ressuscite, sur les sentiments, qu’il élève au Sublime, sur le réel, qu’il perce et transmue pour en retrouver l’essence et a pérennité. »

Abel MOITTIE (in roger-toulouse.com, janvier 2014).

"Les analyses de Dauphin, comme d'habitude chez lui, cernent mieux qu'un portrait le personnage réputé impossible, mais il le transforme délibérément. Par exemple, ce qui n'était pas toujours mentionné dans les biographies, le rôle du poète dans la police et dans la résistance à l'occupant nazi est mis en evidence. Lorsqu'il eut quarante ans, Jean Rousselot parla du surréalisme en souriant de se croire un peu "plus surréaliste que les surréalistes eux-mêmes". Sa décision en 1946 de démissionner de tout et de vivre de sa plume fut capitale. Il devient alors grand voyageur et se produit et publie dans le monde entier. Il n'hésite pas non plus à prendre des positions fermes contre les injustices, comme pour Abdellatif Laâbi en 1972. Pour la forme de ses poèmes, il aura adopté tout. Avec force. Il s'insurge encore contre les inutiles: "Pour beaucoup de mes confrères, l'activité poétique consiste à fabriquer des objets de langage avec un langage sans objet... La poésie jetable gagne du terrain." Que n'aurait-il pas dit aujourd'hui ?"

Paul VAN MELLE (in Inédit Nouveau n°267, La Hulpe, Belgique, mars 2014).

"Jean Rousselot aurait eu cent ans en 2013. Et Christophe Dauphin a eu la bonne idée de faire à la fois sa biographie et un essai sur ce poète hors pair. Il divise son livre par chapitre chronologiques, et avec Jean Rousselot, c'est tout le vingtième siècle qu'on revisite... Christophe Dauphin insiste sur le fait que pour le poète, la poésie est surtout une manière d'être. L'homme est derrière son regard - Comme derrière une vitrine - Lavée à grande eau par le jour. Jean Rousselot prône une poésie de terrain et non de laboratoire ajoute l'auteur de la monographie. Je n'ai fait ici que survoler ce livre bien documenté. Ce qui étonne et retient chez Jean Rousselot, c'est la fidélité à ses idées et la rectitude de ses principes et de son action. Cela a toujours conféré à sa poésie une considérable autorité."

Jacques MORIN (in Décharge n°161, mars 2014).

"Le pari de Dauphin – restituer l’une des figures les plus emblématiques de la poésie francophone des années 30/80, à l’occasion du centenaire de sa naissance – est magnifiquement tenu par un autre passeur de poésie, rompu à l’exercice d’analyse et d’admiration d’un aîné qui a compté, qu’il a connu, avec lequel il a pu s’entretenir, avec lequel il a échangé nombre de correspondances.
Et le réseau se poursuit fidèlement : Jean Rousselot, qui a toujours revendiqué ses dettes envers Reverdy, Max Jacob, qui a toujours fait de l’amitié une vertu humaniste et littéraire, passe ainsi le relais à son  cadet de l’Académie Mallarmé pour qu’il chante (le mot n’est pas outré) un parcours poétique, celui d’un homme droit, qui s’est toujours voulu, comme il l’a énoncé dans ce beau poème (repris en fin de volume)  homme au sens le plus dense du terme: « Je parle droit, je parle net, je suis un homme. » Il est, certes, difficile de rappeler sans tomber dans les poncifs de la biographie et dans ceux de la vénération poétique. Christophe Dauphin, se basant sur une documentation de premier ordre, des témoignages de première main, des entretiens, de nombreuses lectures, une connaissance intime de la foison d’œuvres nées entre 1935 et 2002, rameute les grandes étapes de la formation d’un esprit, d’une conscience littéraire. L’occasion d’un tournage pour la télévision, sous l’impulsion du poète-maire Roland Nadaus, souda le poète des « Moyens d’existence » et son jeune biographe.  Le centenaire fêté à Saint-Quentin-en-Yvelines en 2013.

"Le 23 mai 2014, il y aura dix ans que l’écrivain Rousselot nous a quittés.
Le petit livre de Dauphin, qu’on lit d’une traite tant il respire le respect et le travail en profondeur pour nous faire mieux sentir une voix vraie, agrémenté de photographies (portraits de Rousselot et des groupes d’amis poètes) et d’une belle huile en 4e de couverture due à l’ami peintre Roger Toulouse, offre, en quatre sections chronologiques, une étude précise de soixante-dix ans dévolus à la poésie. Les origines ouvrières, le sens aigu du social et du juste, la lutte contre la tuberculose, les rencontres fondamentales des poètes Fombeure et Parrot, l’ancrage de Poitiers (la province enfin !) et l’effervescence intellectuelle de cette cité natale, une première revue créée (Le Dernier carré), la reconnaissance dès 1936 (avec « Le goût du pain »), le commissaire Rousselot résistant de la première heure (que de tâches et de faux papiers à prévoir !), l’intense expérience de Rochefort-sur-Loire (dont Rousselot est redevable, mais dont la seule mention finira un jour par l’agacer comme si c’était son seul ancrage), les travaux « alimentaires » dès qu’il cesse ses activités de commissaire pour se consacrer uniquement à la littérature…les matières sont multiples et le travail de Dauphin donne poids, relief, consistance à tous les trajets accomplis par le poète entre sens incisif d’une poésie à hauteur d’homme et conscience aussi précise de son devoir d’homme, de poète, d’écrivain solidaire, syndicaliste et engagé dans les mille et une tâches d’écriture poétique, critique, romanesque et de traduction.

Les solidarités littéraires s’inscrivent en grand dans cette perspective : les aînés salués (Reverdy, Jacob, Jouve en tête), les cadets mis à l’honneur (Cadou), les actions multiples dans les journaux et revues (jusqu’à Oran) pour défendre la poésie. Rousselot (que je comparerais volontiers à l’infatigable Armand Guibert, que Christophe ne cite pas) n’a jamais oublié d’être, en dépit de ses cent quarante volumes, en dépit des reconnaissances ; il méritait cette approche soignée.

Que retenir de plus frappant ? Tant de faits, tant de poèmes, tant de gestes ! Allez, sélectionnons : ses coups de gueule au moment où tout le monde se taisait lors des événements de Budapest (ah ! ses amis hongrois, Joszef, Gara, Illyés…) ; sa défense d’Abdellatif Laâbi des geôles hassaniennes ; sa défense d’une poésie de terrain (non de laboratoire)…. Mais, surtout, l’écriture d’une conscience. Et la fidélité souveraine à ses origines : « Et je suis seul à voir pendre derrière moi, - Comme des reines arrachées, -
Les rues de mon enfance pauvre », (« Pour Flora et Gyula Illyés », Jean Rousselot).

Un très bel essai de Christophe Dauphin !"

Philippe LEUCKX (in recoursaupoeme.fr, 11 juin 2014).

"Un remarquable essai de Christophe Dauphin, qui nous fait découvrir le parcours atypique de ce grand poète que fut Jean Rousselot. Ce grand admirateur de Victor Hugo, dont les premiers poèmes portent l'indéniable empreinte du maître, trace un chemin qui nous mène là où il écrit : Malgré moi j'ai pitié des cours profondes et visqueuses - sans oiseaux, sans feuilles tourbillonnantes - Et du pétrin invisible qui geint en bas - Jour et nuit comme un forçat enterré. Ce livre retrace l'itinéraire fondateur d'un poète portant la marque de l'inconscient et l'esprit libertaire, qui ne triche pas avec lui-même, et sur lequel bien d'entre nous feraient bien de méditer: descends vers les gouffres, dit-il, perds ta couleur, tes yeux et le dernier écho, là-haut, de ta présence..."

Bruno GENESTE (in revue Spered Gouez n°20, octobre 2014).




Lectures critiques :

Odile Cohen-Abbas nous entraîne une fois de plus dans un monde alternatif qui, au fil des mots, se fait de plus en plus réel, en approchant de l’imaginal d’où découlent nos réalités les plus quotidiennes, déformations denses des idées archétypales. C’est un retour à la source qu’elle inscrit dans la poésie, une élévation à la fois guerrière et tranquille :

 

Il y a vingt ans qu’il a éteint la lumière

une minute après, il y a cent ans

On pourrait croire qu’il a le pouvoir

de faire vieillir la lumière

Ce n’est pas cela

Il y a – les chiffres mentent –

cent ans et quelques années

qu’il a éteint la lumière

Mais la durée se décale sur l’ampoule noire

comme sur les draps

S’il se tient immobile il pourra faire le signe

aux serviteurs du langage d’apporter

le dire sur le temps et la luminosité

Il y a plusieurs fois cent ans qu’il a éteint la lumière

Plusieurs fois cent ans pour acquérir le pressentiment

de son lit aux draps auréolés.

 

Cette quête initiatique décalée, parfois à contre-sens pour mieux retrouver le sens de l’ascension, a pour véhicule le langage qui structure ou sert des visions, autant de tableaux qui ne se dessinent pas mais jaillissent soudainement dans un rythme apparemment chaotique. Comme en toute voie initiatique, c’est dans l’intervalle que nous pouvons nous extraire du chaos et se saisir de l’axe de l’être.

Les textes d’Odile Cohen-Abbas, particulièrement le superbe Cantique du Gilles, engloutiront sans regret quiconque manque de vigilance de l’esprit. Comme souvent, elle sait que la chair et l’esprit ne sont qu’un, dès lors le sexe devient art ascensionnel. Le geste est ainsi central, car nul ne peut tricher avec lui-même par le geste. Celui-ci est ajusté ou non, au monde comme à soi-même. Le geste « juste », au moment « juste », dans le lieu « juste », un précepte martial appliqué à l’écriture. La trace est comme le tranchant du sabre :

 

L’Evanith

 

– à chaque respiration son nom pénètre et reflue hors d’elle – pendule, lance sa nasse d’exhortations voisées sur la berge.

 

Du trigle, elle a la peau très rouge, des amoures, une jambe palmilobée qui s’arrête au genou.

 

Son placenta fut l’agent du néant.

Sa face et sa colonne épineuse exulcérées vers l’En-haut.

Elle veut extraire le Gilles de l’in-pace

et des vésanies médaillées de l’eau.

Elle lui réclame le nombre juste de ses organes,

la désinence de son membre et les plans de construction

nécessaire

pour fonder une tribu avec lui.

 

Nous ne pouvons qu’inviter à plonger dans la gaste forêt des mots d’Odile Cohen-Abbas. Il n’y a aucune garantie que vous en sortiez indemne, ou même que vous en sortiez tout simplement. C’est au centre, au cœur que se trouve l’unique sortie, verticale.

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 septembre 2021).

*

Quand La chair ruisselle. Magicienne du silence des tréfonds de la psyché, Odile Cohen-Abbas crée un mixage de qui nous sommes : “des êtres hybrides” aux « distorsions angéliques, diaboliques ».

Le tout dans un jeu de miroir, de focale et d’angles selon des prises autant de vues que de mots.

S’instruit tout un jeu amoureux et une lutte là où les êtres eux-mêmes se dédoublent en divers Gilles et Pierrot par une mise à feu de la vie dans les pans des peintures abstraites d’Alain Breton.

D’où cette « geste » et sa chanson habitée et inspirée. Elle est nourrie d’un savoir ancestral mais tout autant moderne. Les mots semblent assurer l’existence à cette histoire somme toute de sexe, en dépit des courants mystiques.

La chair ruisselle en un cantique des cantiques avant que la créatrice retourne son encre comme Godard retour¬nait sa caméra dans un de ses livres les plus célèbres.

Odile Cohen-Abbas joue d’une perversion secrète dans une transmutation des lieux et des êtres entre trivialité et spiritualité. Être embrigadé dans le terrestre charnel ne suffit pas à s’enkyster en ce qui est.

La poésie devient une source naturelle qui permet aux êtres, non de plonger en des abîmes, mais de monter au ciel là où s’inscrit une condition « ciné » qua non de reprise de vie.

Les mots de la tribu la recréent.

 

Jean-Paul GAVARD-PERRET (in www.lelitteraire.com, octobre 2021).




Lectures

« Chez Christophe Dauphin, il y a une flamme inhabituelle de nos jours, qui contient une passion, dans son poème « Les oracles de l'ouzo », pour la Grèce, que l’on appelle : expression spontanée des sentiments. Nous n'avons rien entendu de pareil depuis Apollinaire et Jarry.

Christophe Dauphin est un poète qui glorifie la « bouteille » comme la met en valeur Rabelais à la fin de son Cinquième livre :« La dive bouteille vous y envoye, soyez vous memes interpretes de votre entreprinse. »

Sur un ton exalté se présente une nouvelle perspective pour la Grèce déchirée par les coups féroces des élites économiques européennes. Christophe Dauphin nous tend la main comme le firent Victor Hugo, Eugène Delacroix et bien d'autres philhellènes français, vers la Grèce révolté.

Ce poème, « Les oracles de l'ouzo », est dédié à la Grèce de nouveau assujettie aux liens inextricables du cynisme économique. »  

Nanos VALAORITIS (in revue Eneken, Thessalonique, Grèce, août 2017).

*

" Ce « fanal », ensemble de poèmes très écrits, est bien l’éloge de ce que le vin, son entourage peuvent donner de plus beau. Le livre offre au lecteur, bien vivant, de très longs poèmes, chaque fois ancrés humainement et géographiquement. Ainsi, les nombreux dédicataires des textes ont un lien privilégié avec le poète voyageur, amateur de crus, qui, avec lyrisme et ferveur, à l’aide de métaphores parfois solennelles à l’adresse des lieux et des gens, au fil des rencontres dont il tire parti, sème de belles descriptions à l’usage des amateurs des régions de France et d’ailleurs, de leurs vins, et ce, par une traversée des vignobles, des divers cépages (« Cahors/ des tanins longs et concentrés ») et de l’histoire. Un peu comme l’eussent fait autrefois Cendrars et Thiry ou Goffin, pour insérer le banal, l’anecdote, le moderne, l’usage nouveau dans le poème. Ici, « la poésie roule plein gaz sur l’autoroute ».

Oui, il faut vivre et se donner le goût d’apprécier « la langue » qui « se nourrit de ce qu’elle absorbe », de  moderne, passé, anecdotique etc.

L’exotisme, ainsi, n’est pas absent : « Le téquila se boit dans une ville-monde / au manteau de bidonvilles/ dont les trottoirs se recouvrent de paupières »

Rien de paradoxal pourtant à voir, dans cette célébration de la vie et de la vigne, quelques « tombeaux » à l’adresse des poètes, d’anonymes.

Célébration mais avant tout du vin, que Dauphin décline selon des variations en « cette Côte-Rôtie de belle terre et de pluie » ou en « c’est le pays de Saint-Chinian/ des fruits noirs et des parfums de garrigue/ qui fusent sur les réglisses comme tram sur la mer ».

Mais avant tout, dire, la mer, le soleil sur Londres, l’amitié des gens, des lieux, de tous les proches (A. Breton).

« Un fanal », c’est de la poésie qui a de la chair, de l’étoffe, de la matière. Quelque chose de grenu : on sent le poète plus versé pour décrire le monde qu’à densifier ses élans. Ses poèmes, donc, prennent le temps, s’arrogent la féconde langue des métaphores et la pâte heureuse des beaux termes poétiques.

Le lecteur sans cesse est sollicité : les invites, les apostrophes, les conseils sont nombreux (« Buvons ce vin aux tanins frais/ pas de trêve pour la soif »).

Comme dans plusieurs recueils antérieurs, Dauphin use des mots-métaphores avec trait d’union, tels que « épée-rasoir »…

Nourri de culture, de références littéraires et autres (terroir, tradition), le livre sait aller du côté du « pays de Joë Bousquet », l’ermite contraint de Carcassonne, dont le « vin » cathare « a la robe intense.

Tout le livre propose de belles trouvailles de rythme  (ce que facilitent les anaphores et la longueur de nombre de poèmes) et des blasons :

Dans « Vau de vire des falaises », par exemple :

 « Paupières d’ardoise et d’écume
  Dieppe fait rouler ses falaises
  Dans le fond de tes poches trouées »

Un très long texte, trois pages, au titre « Poète assis au bord du Danube », déroule thèmes de soi et hommage aux autres poètes, tel cet Attila Josef, dont la « nuque » fut traversée de balles.

Aussi, le livre est-il fécond pour faire sentir la fraternité et le vin s’offrir en partage.

« Ce vin dont le ciel est l’enclume » m’a fait tout de suite penser (effet intertextuel ou de connivence) à Bousquet et son « le fruit dont l’ombre est la saveur ».

Les bonheurs d’écrire abondent : « Lausanne s’enivre de chasselas/ et de solitude ».

Je suis sûr que Pirotte eût aimé ce catalogue de vers(verres) / à boire.

Bon vin, Dauphin, dirai-je tout simplement. "

Philippe LEUCKX (cf. "Critiques" in www.recoursaupoeme.fr, décembre 2016).

*

«  Un fanal pour le vivant, poèmes décantés de Christophe Dauphin, Editions Les Hommes sans Epaules. Christophe Dauphin est une personnalité majeure du monde de la poésie. Essayiste, critique, éditeur, directeur de revue, il est avant tout un véritable poète c’est-à-dire un homme total. Le poète est celui qui porte sur le monde ce regard intransigeant qui fouille les entrailles de l’émotion comme du songe.

La poésie décantée de Christophe Dauphin est engagée. Elle s’engage et engage le lecteur très profondément dans les replis sombres ou lumineux de la psyché. C’est une poésie de la révolte. Le passant ordinaire devient corsaire de la liberté pour voguer sur une intimité ensanglantée. C’est le vent des mots qui sauve du vulgaire. Beaucoup de ces poèmes sont des cris.

Voici une poésie éveillante faite d’abordages et d’attaques intempestives. Des vivres pour ravitailler les habitants de l’Île des poètes, l’une des Îles des immortels bannis.
 
Christophe Dauphin, d’un continent à l’autre, voyageur des corps et des âmes déchirés, explore le continuum de la douleur. Il refuse de dormir. Il refuse de supporter l’insupportable. Vivant, il s’adresse aux vivants même quand il est trop tard.
 
Il ne s’agit pas de s’en laver les mains. Je dis et je retourne au banal. Non, l’amitié se construit, combattante ou distante du monde, elle est faite d’ivresse et de poésie. Face à l’impossibilité de ce monde-là, face à l’imposture permanente, il y a la posture rabelaisienne, le savoir et la joie. Le rire à en mourir. A plus haut sens. »

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 4 mars 2015).

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"Un fanal pour le vivant est le nouveau recueil de l'étonnant secrétaire général de l'Académie Mallarmé, et directeur de la revue désormais mythique, Les Hommes sans Epaules: Christophe Dauphin. J'oserais presque parler de poésie-essai, car j'y trouve des rappels de nouveaux classiques comme Ilarie Voronca, Marc Patin, Sarane Alexandrian ou André Breton, sinon d'autres que le poète analyse sans concessions mais avec la pure passion qui ne l'abandonne jamais, de quoi qu'il écrive ou parle. Un fanal pour le vivant, décanté comme le vin du Vau de Vire ou le Cognac de Camus, est plus qu'un recueil, presque un manifeste de toutes les tentatives de ce poète hors-norme et prêt à toutes les aventures des mots les plus signés, dans une oeuvre foisonnante et surtout vivante, jamais endormie, émotiviste selon lui."

Paul VAN MELLE (in Inédit Nouveau n°274, Belgique, mai/juin 2015).

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"Un fanal pour le vivant, c'est du Christophe Dauphin tout craché. Il faut lire "la ballade du salé", poème poignant et affectueux consacré à Alain Simon. Un livre où l'alcool roule grand train."

Jean-Pierre LESIEUR (in Comme en poésie n°62, juin 2015).

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"Je n’imaginais pas écrire une lettre ouverte aujourd’hui. Mais Jean-Pierre Thuillat me rappelle amicalement que je n’en ai pas écrit depuis longtemps pour la revue. Et comme je viens de consacrer une émission radio sur RCF (« Dieu écoute les poètes ») à Christophe Dauphin, j’ai pensé que je pourrais la prolonger ici, dans ce numéro 118 de "Friches".

Justement, commençons : Christophe Dauphin s’auto-proclames athée, parfois à grand renfort d’imageries surréaliste : il a écrit, par exemple, une charge violente contre et pour (« Thérèse, Cantate de l’Ange vagin », éditions Rafael de Surtis, 2006) celle que j’appelle « ma copine » : Thérèse Martin, plus connue sous le nom de sainte Thérèse de Lisieux et à laquelle j’ai, alors maire de Guyancourt, consacré une voie publique… parce qu’elle était aussi poète… Il est vrai que cette grande petite sainte est, comme Dauphin, Normande et que ce dernier porte en lui profondément ce que Léopold Sédar Senghor, dont il fut l’ami et par certains côtés le disciple, appela sa « normandité ». L’œuvre poétique de Christophe Dauphin y fait très souvent référence avec bonheur et il a même consacré une belle anthologie aux poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours : « Riverains des falaises » (éditions clarisse, 2012).

A propos de l’anthologie, Dauphin, qui est un boulimique de la lecture et de l’écriture, a également publié « Les riverains du feu » (Le Nouvel Athanor, 2009), un ouvrage anthologique dédié aux poètes qu’il rassemble sous le vocable émotivisme ». Ce concept, qu’il développe et qu’il illustre de cinq cents pages et qui reprend des extraits de recueils de plus de deux cents poètes (!), est au cœur de sa pensée et son écriture.

Car si Christophe Dauphin s’insère dans une filiation surréaliste, ce n’est pas pour singer un mouvement disparu, mais au contraire pour en poursuivre l’esprit – dont il juge qu’il est toujours extrêmement vivant. Et il est vrai que ses poèmes brillent souvent d’un éclat surprenant grâce aux images dont il a le secret et qui laissent le lecteur pantois et admiratif devant leur inventivité et leur puissance. Dans son recueil, « Le gant perdu de l’imaginaire » (Le Nouvel Athanor, 2006), qui est un choix de poèmes écrits entre 1985 et 2006, on en trouve à toutes les pages, ainsi à la première :

« La lune a mis ses bretelles sur l’idée de beauté
Un train déraille dans la bouteille de la nuit
Il est temps de décapiter la pluie
D’égorger l’orage… »

Mais si j’ouvre ce beau recueil  à n’importe quelle autre page, je reconnais le poète prince de l’image, roi de la métaphore :

« Le sourire d’une femme est la lame de fond du regard
Debout entre trois océans »

Il faudrait aussi parler de son livre « Totems aux yeux de rasoirs » (éditions Librairie-Galerie Racine, 2010), préfacé par son ami Sarane Alexandrian, qui fut le très proche collaborateur d’André Breton et le directeur de la revue « Supérieur Inconnu », à laquelle dauphin collabora. Ou bien encore parler de ce gros ouvrage recueillant des poèmes, des notes, des aphorismes : « L’ombre que les loups emportent (Les Hommes sans Epaules éditions, 2012). Henri Rode surnomme Christophe Dauphin « l’ultime enfant du siècle et la fête promise ». C’est que, très tôt, dauphin a senti bouillonné en lui la poésie, indissociable de la révolte et de l’amour.

L’amour n’est d’ailleurs pour Dauphin pas loin de l’amitié à laquelle il sacrifie fidèlement notamment à travers la revue qu’il dirige : « Les Hommes sans Epaules », qui a d’ailleurs consacré une anthologie à ses collaborateurs de 1953 à 2013 sous le titre « Appel aux riverains » (Les Hommes sans Epaules éditions, 2013). A ce propos, il faudrait aussi évoquer son œuvre considérable de critique littéraire et de critique d’art. Dauphin a décidément une capacité de travail et de création qui, au sens propre, m’époustouflent !

Et comme il est encore jeune, bien que dans l’âge mûr, je lui souhaite de continuer ainsi avec la même vigueur et la même ferveur. Maintenant qu’il est devenu secrétaire général  de l’Académie Mallarmé, il n’en aura que plus de force pour défendre et illustrer la poésie contemporaine, et pour soutenir ses créateurs.

Fraternellement en notre diversité."

Roland NADAUS (cf. « Lettre ouverte à Christophe Dauphin », in revue Friches n°118, mai 2015).

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"Christophe Dauphin se sert du prétexte de diverses boissons alcoolisées et de différents vins pour faire appel à quelques poètes et autres célébrités (comme Joséphine Baker ou Léo Ferré) pour mieux se révolter contre l’ordre établi et ses injustices. Il renoue ainsi avec une tradition qui traverse la littérature française depuis Olivier Basselin et François Rabelais dont le « le vau de vire » du premier et l’ivresse chez le second ont été élevés au rang de métaphysique et de moyens de connaissance du réel. Et après ce parcours tant poétique qu’éthylique, Christophe Dauphin termine par ce mot qui sonne comme un coup de tocsin « Enivrez-vous ! ». Et par ce constat que la poésie n’est que la métaphore du vin (ou vice versa). Ses poèmes ont donc valeur de manifeste(s).

Ce n’est pas un hasard si le recueil s’ouvre sur une ode à l’ouzo qui se transforme rapidement en réquisitoire contre la politique européenne à l’égard de la Grèce : les technocrates unis contre la volonté d’un peuple. Technocrates et politiciens réunis par leurs trahisons ; l’exemple de la Grèce permet de dire ce qui se passe ailleurs (à propos de la crise) : « tu es belle comme les hauts-fourneaux de Florange / mastiquant de la gum Goodyear ». L’actualité du moment où j’écris ces lignes se retrouve dans ce vers « sur les chenilles des panzers de Madame Merckel ». Et ce n’est pas un hasard non plus si « Les oracles de l’ouzo » se termine par ce cri d’espoir « Rêve général ! » qui n’est pas sans rappeler ce beau titre de Pablo Neruda, « Le Chant général »…

Via le rhum, le whisky, le tequila, la bière ou, plus particuliers, le vin des côtes de Toul, le côteaux-du-layon, le chablis, le malbec, le montlouis, le champagne ou le saint-chinian (parmi d’autres) sont convoqués le surréalisme, l’anarchie, les poètes hongrois, Marc Patin, Jean Rousselot et bien d’autres. Et c’est à chaque fois l’occasion d’évocations d’événements historiques, du racisme, de la xénophobie, de la mort de l’amère Thatcher (qui nous vaut ces vers imprécatoires : « Dame de Fer, baronne de l’Enfer ! Rouille / rouille saloperie ! Que l’ordure aille aux ordures ! »), de l’assassinat du Che… Voilà qui explique l’engagement de Dauphin et qui donne sens à ces trois vers qui terminent « Poème ardéchois » (traversé par le souvenir de Jean Ferrat) : « Le jour est vide comme un verre / et le temps brûle comme une barricade / avec sa révolution licenciée par ses révolutionnaires. »

Mais Christophe Dauphin a aussi le culte de l’amitié et cultive le souvenir de ceux avec qui il a trinqué (du moins on se plaît à l’imaginer) : Guy Chambelland, Yves Martin, Jean et Alain Breton, Thérèse Plantier ou Jacques Simonomis qui sont, d’une certaine manière, à l’origine de ces vers émouvants : « Un Gewurz, un Riesling et un Singulier Grand ordinaire / c’était avant Jacques bien avant / que la tumeur ne ronge ton cri jusqu’à l’os » ou « Je suis seul et triste comme un con / avec Gabrieli et Meursault et toi… ». C’est peut-être là qu’il est le meilleur, peut-être... Le reste ne va pas sans quelques illusions : le Mexique est devenu l’arrière-cour des Yankees, la Hongrie s’est débarrassée de ses révolutionnaires d’opérette pour se donner au fascisme, les USA sont le pays de Guentanamo et toujours du racisme et du mépris pour les autres peuples… Christophe Dauphin, s’il rend hommage à des poètes comme Henri Rode, Alain Breton ou Paul Farellier, prêche pour sa paroisse (ce qui est normal) : « C’est un Lirac qui nous régalait là-bas / là où le Rhône émonde nos chants émotivistes / […] / ainsi sont les Hommes sans Épaules ainsi sont les Wah / buveurs de Lirac… » ; mais la poésie est diverse…

Que dire encore ? Qu’en cette époque où il ne faudrait boire que de l’eau, Christophe Dauphin est politiquement incorrect (ce qui est réjouissant), tant par ses préférences politiques, que par son éloge des boissons alcoolisées. Que le mot amitié revient souvent car ce recueil est celui de l’amitié qui n’est pas toujours nommée (mais alors on la devine), cette dernière coulant autour d’une table où les verres se remplissent… Que le temps est à relations intéressées… Que l’on ne prend jamais Christophe Dauphin en défaut sur la description des vins, que certains de ses poèmes comportent même des recettes (comme dans le poème intitulé « Asti »), que la fantaisie éclate dans la troisième strophe du « Vau de Vire du pauvre Lélian »  : « Est-elle brune blonde ou rousse ? Je l’ignore / mais la Belgique nous en offre plus de sept cents / […] / des îles de houblon glissent sous le vent trappiste »… Mais, il faut être sérieux avec l’objet de ses rêves, sachant que cet avertissement vaut autant pour le poète de « Un fanal pour le vivant » que pour le signataire de ces lignes…"

Lucien WASSELIN ("Chemins de lecture 2015" in revue-texture.fr, août 2015).

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"Ça bouge, ça danse, ça remue à profusion ! Il y a tant de matière à danser dans ce livre, il y a tant d’embryons, d’explosions, de longues et belles vies en chorégraphie que les lignes semblent la figure intrépide, les battements géants, les membres, la psyché multiprises d’un seul corps !

Lève-toi et danse ! Dévêts-toi de tes vêtements, de tes douleurs et désillusions, de ta mort, exalte la vie, le corps en transe, la primauté et l’infinitude du mouvement, comme David vêtu d’un simple pagne dansant devant l’arche d’alliance ! On dirait donc l’agencement, le rassemblement d’un seul être, transcendant, tumultueux, communautaire, où chaque poème, à tour de rôle, se lève, s’individualise, dit son histoire, son rêve, son essence, son origine, puis retrouve sa place au sein du corps dont il est solidaire. Et un autre à son tour se dresse, et un autre, et chaque effet individuel accroît l’effet général de rythme, de cadence, d’enivrement, d’allégresse qui doit autant à la réalité qu’à la prodigalité de l’auteur qui la met en texte. Je ne suis pas sûre (il s’en faut de beaucoup) de connaître le nom de tous ces vins, mais je suis sûre que Christophe Dauphin est un irremplaçable poète et que son ivresse de vivre nous promet encore de prodigieux lendemains.

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°40, octobre 2015).

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"Voilà bien longtemps que la poésie avait oublié les voies des chansons à boire. Non que les poèmes de Christophe Dauphin soient réellement à chanter, mais ils sont une véritable invite à boire. Il n'oublie certes pas toute la poésie à redécouvrir, les parfums et les couleurs avec le vocabulaire ad hoc qui déjà fait chanter les âmes. Et en bon poète qu'il est, il n'a de cese de se référer aux autres poètes, de Villon à Baudelaire, et de chanter autre chose que le vin, le whisky ou le calvados. Il remet ainsi au goût du jour les "vaux-de-vire" ou "vaudevires", célèbres au XVIe siècle.

Le vin sait couler ma naissance mon nom mon ombre - et mes angoisses - qui me suivent à la trace loup aux crocs de vigne.

En n'oubliant pas que le vin peut crier contre les misères sociales partout dans le monde et particulièrement dans nos territoires d'outre-mer: contre la vie chère kont pwofitasyon."

Bernard FOURNIER (in revue Poésie/première n°62, octobre 2015).

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Son recueil, Un fanal pour le vivant, aurait pu s’appeler Alcools. Las, Apollinaire avait pris ce titre. Car Christophe Dauphin, né en 1968 en Normandie, écrit avec toutes sortes de breuvages, cidre, whisky, bière, Gigondas… Sa poésie est forte en goût, tonitrue, éclabousse, ou s’engourdit dans quelque rêverie… « Paupières d’ardoises et cils d’écume/Dieppe fait rouler ses falaises/dans le fond de tes poches trouées/d’où s’envolent des avions en bois. » Et ce constat qui ravira tous les dignes amateurs : « Nous sommes deux pour inventer le temps/dans un verre de mercurey. » À lire sans modération. L’avantage de la poésie est que son verre ne se vide jamais.

Philippe SIMON (in Ouest France, 15/16 octobre 2016).

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"Il incombe à Adrian Miatlev d’ouvrir la marche d’Un fanal pour le vivant, le dernier livre de poèmes de Christophe Dauphin, dont le titre est tiré d’un texte du grand poète lyonnais Roger Kowalski : Un vin rigoureux dissipe la pénombre, une lueur de cuivre sur la table, un fanal pour le vivant. Sous l’aile de ces deux aînés, Christophe Dauphin donne libre cours à ses envies, à ses passions, à ses excès de toutes sortes, qu’il gère par le biais de la poésie ; une poésie qui rappelle celle du cher vieux Cendrars. On est dans le ton. On vit les choses avant de les écrire. Tiens ! En parlant de « vit », il en est fortement question dans ce livre. Allez-y voir ! Ici, on boit du vin, du bon, du meilleur : un Pomerol, par exemple ! À la santé de Luis Buñuel, de son Los Olvidados et de bien d’autres.

Mais il n’y a pas que le vin dans la vie, ni de films en version originale. Christophe Dauphin est sensible à bien d’autres choses. D’aventures syntaxiques, de paris, de jeux frivoles et/ou graves ; il amasse, il emplit ses coffres de poèmes et d’objets hétéroclites, qui s’avèrent être sous sa plume des objets poétiques, des mots qui dérangent, qui interpellent.

Dans cet ouvrage, comme dans la plupart de ceux de Dauphin, le quotidien est sublimé. Le poète veut tout. Maintenant. Tout vivre et tout voir. Tout entendre, tout respirer. On est riche d’expériences, de gestes, d’émois. Christophe est le dauphin de l’Empire du surréel. Son esprit fourmille. La poésie : il aime ; la sienne et celle des autres.

Chez lui, chaque battement de cil est un poème.

Il faut goûter les textes d’Un fanal pour le vivant, pour apprécier les saveurs de la poésie qui se crée aujourd’hui. Ajoutons, qu’Un fanal pour le vivant s’est vu décerner le premier Prix Roger-Kowalski des Lycéens en 2015."

Jean CHATARD (in Les Hommes sans Epaules n°43, 2017).

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"Il était possible de s’en tenir à l’esprit, à la lettre féconde de ce grand livre sur l’éloge de la Vigne de Christophe Dauphin « Un fanal pour le vivant », de suivre le parcours, les trajectoires innombrables de ce vin identitaire au travers des mœurs, des régions du cœur, des pays. Et notre joie, notre surprise auraient été combles. Mais ce qui m’a encore voluptueusement, béatement, captivée dans cette épopée énergique, magistralement composite de l’ivresse, c’est celle qui l’exprime, et la façon insolite, toute nouvelle dont elle l’exprime : la bouche. La bouche éminente du poète.

Ici la bouche qui dit et la bouche qui boit est érotisée à l’extrême, la bouche duelle du verbe et de l’ingestion, s’étire, se meut, se transcende sans retour, se compose en un mode majeur et, dans une tension de suprême dilatement, s’unifie, jusqu’à faire du poème un concept organique quand le lieu du vin et le lieu du texte convergent. « La poésie crée la soif du poème et du corps -que mord le mot soleil -une femme se cambre comme un pont sur l’été - et la bouteille libère son fleuve »

La bouche maîtresse du poème de Christophe Dauphin est une bouche qui nous donne à baiser ses lettres mêlées au goût des vins et de leurs origines, mais aussi, écartelée de tous les appels du réel, une bouche qui s’ouvre toute, qui a sa demeure dans l’engagement, le serment et l’honneur, fondant sa mystique de dons concrets et d’échanges substantiels. Car cette bouche, ces lèvres dilatées ont ceci de particulier qu’elles sont à la fois forme et action. Beauté formelle qui se réalise dans l’espace, y trouve son règne plastique, et percées dans les mouvements du temps, les circonstances, les traumatismes historiques. « Tyrannie dans la maison que tu habites - et dans la clé qui la ferme - dans le sommeil et les saisons au visage inutile - dans l’enfant qui boit un fil de lait - dans la femme et le travail que tu as perdus - dans le flocon qui fait fondre les oiseaux - dans le poème que tu écris ou n’écris pas - dans le soleil qui donne froid dans le dos - dans la couleur de tes yeux et celle de ta peau - il y a tyrannie »

Cette bouche généreuse, qui semble sans fin s’ouvrir primitivement sur l’univers, comme rejouant son surgissement d’un moment fatidique, originel, prend tout, combine tout, transmute tout, incorpore les substances scripturaires à la flaveur des vins et de la salive : l’être, l’écrit, le dire, le cep, la vigne, les hommes, les poètes, les bourreaux, les victimes, soi-même, la mort, le désir. Portée dans son discours vivant aussi, témérairement, la mort insupportable de l’ami !  Je me suis demandé s’il y avait concoction, préméditation ? alchimiques à cette allégeance totale aux forces efficientes du langage, ce fracas d’armes verbales d’une efficace et d’un sensualisme envoûtants.

Mais non, chez Christophe Dauphin, tout vient d’un coup, à chaque instant. C’est son panache, sa joute ascendante ! Le meilleur ni le pire n’épuiseront jamais les atouts de sa langue. Sa bouche, ses fonctions linguale et linguistique sont des liqueurs laudatives. « La joie est dans toute chose, mais toute chose a besoin d’une autre chose, pour faire jaillir sa joie. La joie c’est ce visage, cette vigne et ces mains énormes de soleil, ces yeux où les regards tournent comme des insectes dans les trous d’un arbre, ces tempes, ces joues creusées par l’orage, ce corps de femme qui attend l’amour et dont le fleuve est un bras jeté en travers d’un pont, alors que l’autre tient haut dans l’air le bouquet des comètes, qui voyagent comme les tannins traversent l’aurore boréale, pour atteindre Braila, que le fleuve rejette comme un vieux marin triste contre l’épaule des Carpates ; »

Et le vin, mémoire intime, mémoire commune, mémoire historique (toutes consanguines), prendra toujours le pas sur l’ensevelissement, la finitude de l’autre mémoire, triomphe et grâces indemnes du souvenir ! Cependant, la lecture de « Un fanal pour le vivant », n’est pas une lecture paisible. De part en part de la texture poétique, l’extraordinaire émerge et déchire la trame, offrandes de mots, d’images, d’associations violentes et rares qui ont coupé leurs nœuds et leurs liens avec le terrestre, le sensé, le raisonnable. La bouche fait des voltes, entre dans les voies sarmenteuses du secret, du jamais énoncé, connait l’union sensuelle avec d’autres langages de sang, de vin, de pierre, d’eau et de feu. « Le Tequila se boit la tête dans un mur - qui déchire les veines coupe les voix - arrache les tripes des mots et divise - jusqu’à la mer éventrée qui rouille dans ses vagues - à Tijuana les projecteurs sont braqués sur la mort - par le yankee qui sonne la charge de 7e de cavalerie »

Ce qui me transforme au fur et à mesure de ma lecture, c’est le polymorphisme d’un authentique courage (et pas seulement un courage poétique), une puissance, une jouissance insurgées de vivre qui affrontent les phases les plus sordides et les plus sublimes de la réalité. Voici sa révolte, l’enrôlement du cœur qui exulte : « Margaret n’a plus une seule arête - et le genre humain se donne la main - pour sabrer cette cuvée Amour blanc de blanc - pour savourer son trépas - des notes florales de tilleul et de chèvrefeuille - qui crachent sur sa mémoire et son sang pourri - Battler Britton et Lord Byron crient : champagne ! » Et parce que l’ouvrage ne saurait, par essence, en rester sur une fin, ceci encore, volubilement amoureux, qui me fait tant sourire : « Qu’est-ce qu’on boit maintenant Alain Thibault - un Gasnier ou un Angeliaume ? -Une Vieille vigne 100% Cabernet Franc - une Vielle vigne de Cravant-les-Coteaux  - pardi ! »

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°45, 2018).

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"Ces poèmes parcourent l'Europe pour célébrer le vin et la vigne, la richesse des terroirs et l'ivresse qui exalte les passions. "

Electre, Livres Hebdo, 2015.

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« Ce Vésuve qui marche en moi la nuit »

Christophe Dauphin

 

         On n'en finit/finirait pas de relever les bonheurs d'expression, les trouvailles, l'oeil surréaliste et inventif de l'auteur, à la lecture de ce Fanal pour le vivant, dont le sous-titre Poèmes décantés diffuse déjà un peu des effluves, des arômes corsés qui attendent le lecteur dès les premiers poèmes. La densité du livre ne se volatilise pas dans l'écoulement des pages. Il faut, consciemment, ou pas, se préparer à tendre souvent son verre. La soif du poète est communicative. Qui s'en plaindrait ?

         Livre ouvert, c'est souvent gargantuesque, ça porte une adresse verlainiene pour le pauvre Lélian, ça flatte ailleurs la chanterelle ou le bandonéon, ça trinque avec Jehan Rictus, ça enchante le gosier, tombe la veste/le cuir. Et souvent ça fait un bras d'honneur à la mort. Comme les toasts au champagne à la nouvelle du décès de Margareth Thatcher[1], dont la politique et le soutien affiché à un certain général chilien ont laissé leur traces dans les mémoires. La sentence pour celle qui n'aura su que se révéler indifférente, méprisante à ceux d'en bas, se mue, à juste titre, en hymne à la joie... et au champagne !

         Difficile de résister à l'élan de vie du bon buveur qu'est Christophe Dauphin, à l'enthousiasme de cet échanson, qui tient du maître de chais et qui le prouve à l'envie.

Mes dithyrambes de l'alambic/mes poèmes décantés des iles tanniques» C'est lui qui parle....Et qui ajoute La poésie crée la soif du poème et du corps/que mord le mot soleil/une femme se cambre comme un pont sur l'été/et la bouteille libère son fleuve. Ailleurs ce titre Il faut être ivre pour être vivant. Rappelons en passant que le personnage est un gilet jaune affirmé et qu'on a pu le voir, en bonne logique et bonne compagnie, sur les rond-points !

         Impossible non plus de ne pas lui tenir compagnie quand s'allonge l'insoutenable liste des amis passagers des voyages sans retour, avec lesquels les liens ne pouvaient être que fraternels et/ou teintés de respect. Parmi leurs noms qui s'allument dans le texte, figurent Albert Ayguesparse, Guy Chambelland, Jean Breton, Jean Rousselot, Illyes et Gara, Sarane Alexandrian, Jacques et Yvette Simonomis, (Jacques auquel le recours à l'argot fait penser) Marc Patin, Yves Martin, Alain Thibaut, Ilarie Voronca, Jean Sénac, Mouloud Feraoun, Jacques Taurand, etc, etc … Les poèmes alors sont chargés d'une tendresse réelle. Dauphin est un authentique adepte de la fraternité humaine, dont le pendant peut se révéler être une férocité justifiée, défensive. [2]  

         Le personnage  n'est pas épargné non plus par les plongées en abîme Ce vin c'est une cure de sommeil sur la rampe du coma/c'est le cru de l'oubli/ de l'homme qui boit/de l'homme que personne ne voit/qui apaise sa douleur dans la soif. Ou ailleurs Une corde est accrochée à une poutre//Les wagons  s'enfoncent dans la  nuit-Krisztina/et dans chaque compartiment/on dort dans le  verrou de la mort.

Sans oublier Ici rien ne chante/que les fonderies dans l'oracle du fer/et des oiseaux en fusion s'envolent/comme des cloches qui sonnent le glas.

         Christophe Dauphin, il tient la barre en bon Viking est un voyageur qui n'aura pas seulement voyagé autour de sa chambre, un voyageur qui salue, ce n'est pas contradictoire, Joë Bousquet, grand paralysé de guerre. Il a écrit (et bu, comment non ?) en Amérique Latine, (Chili, Mexique notamment) Lèche ta peau entre le pouce et l'index/le mot et la vie et bois le Tequila/qui nage dans l'agave et brille d'azur dans nos gouffres/au bord de l'aile et de l'abîme...Il a séjourné aux Etats-Unis C'est un whisky [3]que le blues distille/dans la nuit du lézard qui déboutonne le désert/sous les paupières ensevelies du sommeil. Son poème garde vivant le sang de son passage dans plusieurs pays d'Europe (et pas seulement le sang de la vigne). Et il ne maque pas d'appétit pour les dépaysements, les changements d'horizons qui fertilisent l'écriture, tordent le cou aux habitudes.

         Ce fanal pour le vivant illumine les ivresses, adoucit les angoisses. Comment ne pas être tenté de remettre une tournée porteuse d'autant d'arômes ?

Gérard Cléry (in revue Concerto pour marées et silence n°16, 2023).


[1]    Requiem pour une dame de fer, page 60

[2]    Soleil d'Agave, page 20

[3]    Le blues de la nuit californienne, page 34

Gérard CLERY (in revue Concerto pour marées est silence, 2023).



Lectures

« Chez Christophe Dauphin, il y a une flamme inhabituelle de nos jours, qui contient une passion, dans son poème « Les oracles de l'ouzo », pour la Grèce, que l’on appelle : expression spontanée des sentiments. Nous n'avons rien entendu de pareil depuis Apollinaire et Jarry.

Christophe Dauphin est un poète qui glorifie la « bouteille » comme la met en valeur Rabelais à la fin de son Cinquième livre :« La dive bouteille vous y envoye, soyez vous memes interpretes de votre entreprinse. »

Sur un ton exalté se présente une nouvelle perspective pour la Grèce déchirée par les coups féroces des élites économiques européennes. Christophe Dauphin nous tend la main comme le firent Victor Hugo, Eugène Delacroix et bien d'autres philhellènes français, vers la Grèce révolté.

Ce poème, « Les oracles de l'ouzo », est dédié à la Grèce de nouveau assujettie aux liens inextricables du cynisme économique. »  

Nanos VALAORITIS (in revue Eneken, Thessalonique, Grèce, août 2017).

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" Ce « fanal », ensemble de poèmes très écrits, est bien l’éloge de ce que le vin, son entourage peuvent donner de plus beau. Le livre offre au lecteur, bien vivant, de très longs poèmes, chaque fois ancrés humainement et géographiquement. Ainsi, les nombreux dédicataires des textes ont un lien privilégié avec le poète voyageur, amateur de crus, qui, avec lyrisme et ferveur, à l’aide de métaphores parfois solennelles à l’adresse des lieux et des gens, au fil des rencontres dont il tire parti, sème de belles descriptions à l’usage des amateurs des régions de France et d’ailleurs, de leurs vins, et ce, par une traversée des vignobles, des divers cépages (« Cahors/ des tanins longs et concentrés ») et de l’histoire. Un peu comme l’eussent fait autrefois Cendrars et Thiry ou Goffin, pour insérer le banal, l’anecdote, le moderne, l’usage nouveau dans le poème. Ici, « la poésie roule plein gaz sur l’autoroute ».

Oui, il faut vivre et se donner le goût d’apprécier « la langue » qui « se nourrit de ce qu’elle absorbe », de  moderne, passé, anecdotique etc.

L’exotisme, ainsi, n’est pas absent : « Le téquila se boit dans une ville-monde / au manteau de bidonvilles/ dont les trottoirs se recouvrent de paupières »

Rien de paradoxal pourtant à voir, dans cette célébration de la vie et de la vigne, quelques « tombeaux » à l’adresse des poètes, d’anonymes.

Célébration mais avant tout du vin, que Dauphin décline selon des variations en « cette Côte-Rôtie de belle terre et de pluie » ou en « c’est le pays de Saint-Chinian/ des fruits noirs et des parfums de garrigue/ qui fusent sur les réglisses comme tram sur la mer ».

Mais avant tout, dire, la mer, le soleil sur Londres, l’amitié des gens, des lieux, de tous les proches (A. Breton).

« Un fanal », c’est de la poésie qui a de la chair, de l’étoffe, de la matière. Quelque chose de grenu : on sent le poète plus versé pour décrire le monde qu’à densifier ses élans. Ses poèmes, donc, prennent le temps, s’arrogent la féconde langue des métaphores et la pâte heureuse des beaux termes poétiques.

Le lecteur sans cesse est sollicité : les invites, les apostrophes, les conseils sont nombreux (« Buvons ce vin aux tanins frais/ pas de trêve pour la soif »).

Comme dans plusieurs recueils antérieurs, Dauphin use des mots-métaphores avec trait d’union, tels que « épée-rasoir »…

Nourri de culture, de références littéraires et autres (terroir, tradition), le livre sait aller du côté du « pays de Joë Bousquet », l’ermite contraint de Carcassonne, dont le « vin » cathare « a la robe intense.

Tout le livre propose de belles trouvailles de rythme  (ce que facilitent les anaphores et la longueur de nombre de poèmes) et des blasons :

Dans « Vau de vire des falaises », par exemple :

 « Paupières d’ardoise et d’écume
  Dieppe fait rouler ses falaises
  Dans le fond de tes poches trouées »

Un très long texte, trois pages, au titre « Poète assis au bord du Danube », déroule thèmes de soi et hommage aux autres poètes, tel cet Attila Josef, dont la « nuque » fut traversée de balles.

Aussi, le livre est-il fécond pour faire sentir la fraternité et le vin s’offrir en partage.

« Ce vin dont le ciel est l’enclume » m’a fait tout de suite penser (effet intertextuel ou de connivence) à Bousquet et son « le fruit dont l’ombre est la saveur ».

Les bonheurs d’écrire abondent : « Lausanne s’enivre de chasselas/ et de solitude ».

Je suis sûr que Pirotte eût aimé ce catalogue de vers(verres) / à boire.

Bon vin, Dauphin, dirai-je tout simplement. "

Philippe LEUCKX (cf. "Critiques" in www.recoursaupoeme.fr, décembre 2016).

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«  Un fanal pour le vivant, poèmes décantés de Christophe Dauphin, Editions Les Hommes sans Epaules. Christophe Dauphin est une personnalité majeure du monde de la poésie. Essayiste, critique, éditeur, directeur de revue, il est avant tout un véritable poète c’est-à-dire un homme total. Le poète est celui qui porte sur le monde ce regard intransigeant qui fouille les entrailles de l’émotion comme du songe.

La poésie décantée de Christophe Dauphin est engagée. Elle s’engage et engage le lecteur très profondément dans les replis sombres ou lumineux de la psyché. C’est une poésie de la révolte. Le passant ordinaire devient corsaire de la liberté pour voguer sur une intimité ensanglantée. C’est le vent des mots qui sauve du vulgaire. Beaucoup de ces poèmes sont des cris.

Voici une poésie éveillante faite d’abordages et d’attaques intempestives. Des vivres pour ravitailler les habitants de l’Île des poètes, l’une des Îles des immortels bannis.
 
Christophe Dauphin, d’un continent à l’autre, voyageur des corps et des âmes déchirés, explore le continuum de la douleur. Il refuse de dormir. Il refuse de supporter l’insupportable. Vivant, il s’adresse aux vivants même quand il est trop tard.
 
Il ne s’agit pas de s’en laver les mains. Je dis et je retourne au banal. Non, l’amitié se construit, combattante ou distante du monde, elle est faite d’ivresse et de poésie. Face à l’impossibilité de ce monde-là, face à l’imposture permanente, il y a la posture rabelaisienne, le savoir et la joie. Le rire à en mourir. A plus haut sens. »

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 4 mars 2015).

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"Un fanal pour le vivant est le nouveau recueil de l'étonnant secrétaire général de l'Académie Mallarmé, et directeur de la revue désormais mythique, Les Hommes sans Epaules: Christophe Dauphin. J'oserais presque parler de poésie-essai, car j'y trouve des rappels de nouveaux classiques comme Ilarie Voronca, Marc Patin, Sarane Alexandrian ou André Breton, sinon d'autres que le poète analyse sans concessions mais avec la pure passion qui ne l'abandonne jamais, de quoi qu'il écrive ou parle. Un fanal pour le vivant, décanté comme le vin du Vau de Vire ou le Cognac de Camus, est plus qu'un recueil, presque un manifeste de toutes les tentatives de ce poète hors-norme et prêt à toutes les aventures des mots les plus signés, dans une oeuvre foisonnante et surtout vivante, jamais endormie, émotiviste selon lui."

Paul VAN MELLE (in Inédit Nouveau n°274, Belgique, mai/juin 2015).

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"Un fanal pour le vivant, c'est du Christophe Dauphin tout craché. Il faut lire "la ballade du salé", poème poignant et affectueux consacré à Alain Simon. Un livre où l'alcool roule grand train."

Jean-Pierre LESIEUR (in Comme en poésie n°62, juin 2015).

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"Je n’imaginais pas écrire une lettre ouverte aujourd’hui. Mais Jean-Pierre Thuillat me rappelle amicalement que je n’en ai pas écrit depuis longtemps pour la revue. Et comme je viens de consacrer une émission radio sur RCF (« Dieu écoute les poètes ») à Christophe Dauphin, j’ai pensé que je pourrais la prolonger ici, dans ce numéro 118 de "Friches".

Justement, commençons : Christophe Dauphin s’auto-proclames athée, parfois à grand renfort d’imageries surréaliste : il a écrit, par exemple, une charge violente contre et pour (« Thérèse, Cantate de l’Ange vagin », éditions Rafael de Surtis, 2006) celle que j’appelle « ma copine » : Thérèse Martin, plus connue sous le nom de sainte Thérèse de Lisieux et à laquelle j’ai, alors maire de Guyancourt, consacré une voie publique… parce qu’elle était aussi poète… Il est vrai que cette grande petite sainte est, comme Dauphin, Normande et que ce dernier porte en lui profondément ce que Léopold Sédar Senghor, dont il fut l’ami et par certains côtés le disciple, appela sa « normandité ». L’œuvre poétique de Christophe Dauphin y fait très souvent référence avec bonheur et il a même consacré une belle anthologie aux poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours : « Riverains des falaises » (éditions clarisse, 2012).

A propos de l’anthologie, Dauphin, qui est un boulimique de la lecture et de l’écriture, a également publié « Les riverains du feu » (Le Nouvel Athanor, 2009), un ouvrage anthologique dédié aux poètes qu’il rassemble sous le vocable émotivisme ». Ce concept, qu’il développe et qu’il illustre de cinq cents pages et qui reprend des extraits de recueils de plus de deux cents poètes (!), est au cœur de sa pensée et son écriture.

Car si Christophe Dauphin s’insère dans une filiation surréaliste, ce n’est pas pour singer un mouvement disparu, mais au contraire pour en poursuivre l’esprit – dont il juge qu’il est toujours extrêmement vivant. Et il est vrai que ses poèmes brillent souvent d’un éclat surprenant grâce aux images dont il a le secret et qui laissent le lecteur pantois et admiratif devant leur inventivité et leur puissance. Dans son recueil, « Le gant perdu de l’imaginaire » (Le Nouvel Athanor, 2006), qui est un choix de poèmes écrits entre 1985 et 2006, on en trouve à toutes les pages, ainsi à la première :

« La lune a mis ses bretelles sur l’idée de beauté
Un train déraille dans la bouteille de la nuit
Il est temps de décapiter la pluie
D’égorger l’orage… »

Mais si j’ouvre ce beau recueil  à n’importe quelle autre page, je reconnais le poète prince de l’image, roi de la métaphore :

« Le sourire d’une femme est la lame de fond du regard
Debout entre trois océans »

Il faudrait aussi parler de son livre « Totems aux yeux de rasoirs » (éditions Librairie-Galerie Racine, 2010), préfacé par son ami Sarane Alexandrian, qui fut le très proche collaborateur d’André Breton et le directeur de la revue « Supérieur Inconnu », à laquelle dauphin collabora. Ou bien encore parler de ce gros ouvrage recueillant des poèmes, des notes, des aphorismes : « L’ombre que les loups emportent (Les Hommes sans Epaules éditions, 2012). Henri Rode surnomme Christophe Dauphin « l’ultime enfant du siècle et la fête promise ». C’est que, très tôt, dauphin a senti bouillonné en lui la poésie, indissociable de la révolte et de l’amour.

L’amour n’est d’ailleurs pour Dauphin pas loin de l’amitié à laquelle il sacrifie fidèlement notamment à travers la revue qu’il dirige : « Les Hommes sans Epaules », qui a d’ailleurs consacré une anthologie à ses collaborateurs de 1953 à 2013 sous le titre « Appel aux riverains » (Les Hommes sans Epaules éditions, 2013). A ce propos, il faudrait aussi évoquer son œuvre considérable de critique littéraire et de critique d’art. Dauphin a décidément une capacité de travail et de création qui, au sens propre, m’époustouflent !

Et comme il est encore jeune, bien que dans l’âge mûr, je lui souhaite de continuer ainsi avec la même vigueur et la même ferveur. Maintenant qu’il est devenu secrétaire général  de l’Académie Mallarmé, il n’en aura que plus de force pour défendre et illustrer la poésie contemporaine, et pour soutenir ses créateurs.

Fraternellement en notre diversité."

Roland NADAUS (cf. « Lettre ouverte à Christophe Dauphin », in revue Friches n°118, mai 2015).

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"Christophe Dauphin se sert du prétexte de diverses boissons alcoolisées et de différents vins pour faire appel à quelques poètes et autres célébrités (comme Joséphine Baker ou Léo Ferré) pour mieux se révolter contre l’ordre établi et ses injustices. Il renoue ainsi avec une tradition qui traverse la littérature française depuis Olivier Basselin et François Rabelais dont le « le vau de vire » du premier et l’ivresse chez le second ont été élevés au rang de métaphysique et de moyens de connaissance du réel. Et après ce parcours tant poétique qu’éthylique, Christophe Dauphin termine par ce mot qui sonne comme un coup de tocsin « Enivrez-vous ! ». Et par ce constat que la poésie n’est que la métaphore du vin (ou vice versa). Ses poèmes ont donc valeur de manifeste(s).

Ce n’est pas un hasard si le recueil s’ouvre sur une ode à l’ouzo qui se transforme rapidement en réquisitoire contre la politique européenne à l’égard de la Grèce : les technocrates unis contre la volonté d’un peuple. Technocrates et politiciens réunis par leurs trahisons ; l’exemple de la Grèce permet de dire ce qui se passe ailleurs (à propos de la crise) : « tu es belle comme les hauts-fourneaux de Florange / mastiquant de la gum Goodyear ». L’actualité du moment où j’écris ces lignes se retrouve dans ce vers « sur les chenilles des panzers de Madame Merckel ». Et ce n’est pas un hasard non plus si « Les oracles de l’ouzo » se termine par ce cri d’espoir « Rêve général ! » qui n’est pas sans rappeler ce beau titre de Pablo Neruda, « Le Chant général »…

Via le rhum, le whisky, le tequila, la bière ou, plus particuliers, le vin des côtes de Toul, le côteaux-du-layon, le chablis, le malbec, le montlouis, le champagne ou le saint-chinian (parmi d’autres) sont convoqués le surréalisme, l’anarchie, les poètes hongrois, Marc Patin, Jean Rousselot et bien d’autres. Et c’est à chaque fois l’occasion d’évocations d’événements historiques, du racisme, de la xénophobie, de la mort de l’amère Thatcher (qui nous vaut ces vers imprécatoires : « Dame de Fer, baronne de l’Enfer ! Rouille / rouille saloperie ! Que l’ordure aille aux ordures ! »), de l’assassinat du Che… Voilà qui explique l’engagement de Dauphin et qui donne sens à ces trois vers qui terminent « Poème ardéchois » (traversé par le souvenir de Jean Ferrat) : « Le jour est vide comme un verre / et le temps brûle comme une barricade / avec sa révolution licenciée par ses révolutionnaires. »

Mais Christophe Dauphin a aussi le culte de l’amitié et cultive le souvenir de ceux avec qui il a trinqué (du moins on se plaît à l’imaginer) : Guy Chambelland, Yves Martin, Jean et Alain Breton, Thérèse Plantier ou Jacques Simonomis qui sont, d’une certaine manière, à l’origine de ces vers émouvants : « Un Gewurz, un Riesling et un Singulier Grand ordinaire / c’était avant Jacques bien avant / que la tumeur ne ronge ton cri jusqu’à l’os » ou « Je suis seul et triste comme un con / avec Gabrieli et Meursault et toi… ». C’est peut-être là qu’il est le meilleur, peut-être... Le reste ne va pas sans quelques illusions : le Mexique est devenu l’arrière-cour des Yankees, la Hongrie s’est débarrassée de ses révolutionnaires d’opérette pour se donner au fascisme, les USA sont le pays de Guentanamo et toujours du racisme et du mépris pour les autres peuples… Christophe Dauphin, s’il rend hommage à des poètes comme Henri Rode, Alain Breton ou Paul Farellier, prêche pour sa paroisse (ce qui est normal) : « C’est un Lirac qui nous régalait là-bas / là où le Rhône émonde nos chants émotivistes / […] / ainsi sont les Hommes sans Épaules ainsi sont les Wah / buveurs de Lirac… » ; mais la poésie est diverse…

Que dire encore ? Qu’en cette époque où il ne faudrait boire que de l’eau, Christophe Dauphin est politiquement incorrect (ce qui est réjouissant), tant par ses préférences politiques, que par son éloge des boissons alcoolisées. Que le mot amitié revient souvent car ce recueil est celui de l’amitié qui n’est pas toujours nommée (mais alors on la devine), cette dernière coulant autour d’une table où les verres se remplissent… Que le temps est à relations intéressées… Que l’on ne prend jamais Christophe Dauphin en défaut sur la description des vins, que certains de ses poèmes comportent même des recettes (comme dans le poème intitulé « Asti »), que la fantaisie éclate dans la troisième strophe du « Vau de Vire du pauvre Lélian »  : « Est-elle brune blonde ou rousse ? Je l’ignore / mais la Belgique nous en offre plus de sept cents / […] / des îles de houblon glissent sous le vent trappiste »… Mais, il faut être sérieux avec l’objet de ses rêves, sachant que cet avertissement vaut autant pour le poète de « Un fanal pour le vivant » que pour le signataire de ces lignes…"

Lucien WASSELIN ("Chemins de lecture 2015" in revue-texture.fr, août 2015).

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"Ça bouge, ça danse, ça remue à profusion ! Il y a tant de matière à danser dans ce livre, il y a tant d’embryons, d’explosions, de longues et belles vies en chorégraphie que les lignes semblent la figure intrépide, les battements géants, les membres, la psyché multiprises d’un seul corps !

Lève-toi et danse ! Dévêts-toi de tes vêtements, de tes douleurs et désillusions, de ta mort, exalte la vie, le corps en transe, la primauté et l’infinitude du mouvement, comme David vêtu d’un simple pagne dansant devant l’arche d’alliance ! On dirait donc l’agencement, le rassemblement d’un seul être, transcendant, tumultueux, communautaire, où chaque poème, à tour de rôle, se lève, s’individualise, dit son histoire, son rêve, son essence, son origine, puis retrouve sa place au sein du corps dont il est solidaire. Et un autre à son tour se dresse, et un autre, et chaque effet individuel accroît l’effet général de rythme, de cadence, d’enivrement, d’allégresse qui doit autant à la réalité qu’à la prodigalité de l’auteur qui la met en texte. Je ne suis pas sûre (il s’en faut de beaucoup) de connaître le nom de tous ces vins, mais je suis sûre que Christophe Dauphin est un irremplaçable poète et que son ivresse de vivre nous promet encore de prodigieux lendemains.

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°40, octobre 2015).

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"Voilà bien longtemps que la poésie avait oublié les voies des chansons à boire. Non que les poèmes de Christophe Dauphin soient réellement à chanter, mais ils sont une véritable invite à boire. Il n'oublie certes pas toute la poésie à redécouvrir, les parfums et les couleurs avec le vocabulaire ad hoc qui déjà fait chanter les âmes. Et en bon poète qu'il est, il n'a de cese de se référer aux autres poètes, de Villon à Baudelaire, et de chanter autre chose que le vin, le whisky ou le calvados. Il remet ainsi au goût du jour les "vaux-de-vire" ou "vaudevires", célèbres au XVIe siècle.

Le vin sait couler ma naissance mon nom mon ombre - et mes angoisses - qui me suivent à la trace loup aux crocs de vigne.

En n'oubliant pas que le vin peut crier contre les misères sociales partout dans le monde et particulièrement dans nos territoires d'outre-mer: contre la vie chère kont pwofitasyon."

Bernard FOURNIER (in revue Poésie/première n°62, octobre 2015).

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Son recueil, Un fanal pour le vivant, aurait pu s’appeler Alcools. Las, Apollinaire avait pris ce titre. Car Christophe Dauphin, né en 1968 en Normandie, écrit avec toutes sortes de breuvages, cidre, whisky, bière, Gigondas… Sa poésie est forte en goût, tonitrue, éclabousse, ou s’engourdit dans quelque rêverie… « Paupières d’ardoises et cils d’écume/Dieppe fait rouler ses falaises/dans le fond de tes poches trouées/d’où s’envolent des avions en bois. » Et ce constat qui ravira tous les dignes amateurs : « Nous sommes deux pour inventer le temps/dans un verre de mercurey. » À lire sans modération. L’avantage de la poésie est que son verre ne se vide jamais.

Philippe SIMON (in Ouest France, 15/16 octobre 2016).

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"Il incombe à Adrian Miatlev d’ouvrir la marche d’Un fanal pour le vivant, le dernier livre de poèmes de Christophe Dauphin, dont le titre est tiré d’un texte du grand poète lyonnais Roger Kowalski : Un vin rigoureux dissipe la pénombre, une lueur de cuivre sur la table, un fanal pour le vivant. Sous l’aile de ces deux aînés, Christophe Dauphin donne libre cours à ses envies, à ses passions, à ses excès de toutes sortes, qu’il gère par le biais de la poésie ; une poésie qui rappelle celle du cher vieux Cendrars. On est dans le ton. On vit les choses avant de les écrire. Tiens ! En parlant de « vit », il en est fortement question dans ce livre. Allez-y voir ! Ici, on boit du vin, du bon, du meilleur : un Pomerol, par exemple ! À la santé de Luis Buñuel, de son Los Olvidados et de bien d’autres.

Mais il n’y a pas que le vin dans la vie, ni de films en version originale. Christophe Dauphin est sensible à bien d’autres choses. D’aventures syntaxiques, de paris, de jeux frivoles et/ou graves ; il amasse, il emplit ses coffres de poèmes et d’objets hétéroclites, qui s’avèrent être sous sa plume des objets poétiques, des mots qui dérangent, qui interpellent.

Dans cet ouvrage, comme dans la plupart de ceux de Dauphin, le quotidien est sublimé. Le poète veut tout. Maintenant. Tout vivre et tout voir. Tout entendre, tout respirer. On est riche d’expériences, de gestes, d’émois. Christophe est le dauphin de l’Empire du surréel. Son esprit fourmille. La poésie : il aime ; la sienne et celle des autres.

Chez lui, chaque battement de cil est un poème.

Il faut goûter les textes d’Un fanal pour le vivant, pour apprécier les saveurs de la poésie qui se crée aujourd’hui. Ajoutons, qu’Un fanal pour le vivant s’est vu décerner le premier Prix Roger-Kowalski des Lycéens en 2015."

Jean CHATARD (in Les Hommes sans Epaules n°43, 2017).

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"Il était possible de s’en tenir à l’esprit, à la lettre féconde de ce grand livre sur l’éloge de la Vigne de Christophe Dauphin « Un fanal pour le vivant », de suivre le parcours, les trajectoires innombrables de ce vin identitaire au travers des mœurs, des régions du cœur, des pays. Et notre joie, notre surprise auraient été combles. Mais ce qui m’a encore voluptueusement, béatement, captivée dans cette épopée énergique, magistralement composite de l’ivresse, c’est celle qui l’exprime, et la façon insolite, toute nouvelle dont elle l’exprime : la bouche. La bouche éminente du poète.

Ici la bouche qui dit et la bouche qui boit est érotisée à l’extrême, la bouche duelle du verbe et de l’ingestion, s’étire, se meut, se transcende sans retour, se compose en un mode majeur et, dans une tension de suprême dilatement, s’unifie, jusqu’à faire du poème un concept organique quand le lieu du vin et le lieu du texte convergent. « La poésie crée la soif du poème et du corps -que mord le mot soleil -une femme se cambre comme un pont sur l’été - et la bouteille libère son fleuve »

La bouche maîtresse du poème de Christophe Dauphin est une bouche qui nous donne à baiser ses lettres mêlées au goût des vins et de leurs origines, mais aussi, écartelée de tous les appels du réel, une bouche qui s’ouvre toute, qui a sa demeure dans l’engagement, le serment et l’honneur, fondant sa mystique de dons concrets et d’échanges substantiels. Car cette bouche, ces lèvres dilatées ont ceci de particulier qu’elles sont à la fois forme et action. Beauté formelle qui se réalise dans l’espace, y trouve son règne plastique, et percées dans les mouvements du temps, les circonstances, les traumatismes historiques. « Tyrannie dans la maison que tu habites - et dans la clé qui la ferme - dans le sommeil et les saisons au visage inutile - dans l’enfant qui boit un fil de lait - dans la femme et le travail que tu as perdus - dans le flocon qui fait fondre les oiseaux - dans le poème que tu écris ou n’écris pas - dans le soleil qui donne froid dans le dos - dans la couleur de tes yeux et celle de ta peau - il y a tyrannie »

Cette bouche généreuse, qui semble sans fin s’ouvrir primitivement sur l’univers, comme rejouant son surgissement d’un moment fatidique, originel, prend tout, combine tout, transmute tout, incorpore les substances scripturaires à la flaveur des vins et de la salive : l’être, l’écrit, le dire, le cep, la vigne, les hommes, les poètes, les bourreaux, les victimes, soi-même, la mort, le désir. Portée dans son discours vivant aussi, témérairement, la mort insupportable de l’ami !  Je me suis demandé s’il y avait concoction, préméditation ? alchimiques à cette allégeance totale aux forces efficientes du langage, ce fracas d’armes verbales d’une efficace et d’un sensualisme envoûtants.

Mais non, chez Christophe Dauphin, tout vient d’un coup, à chaque instant. C’est son panache, sa joute ascendante ! Le meilleur ni le pire n’épuiseront jamais les atouts de sa langue. Sa bouche, ses fonctions linguale et linguistique sont des liqueurs laudatives. « La joie est dans toute chose, mais toute chose a besoin d’une autre chose, pour faire jaillir sa joie. La joie c’est ce visage, cette vigne et ces mains énormes de soleil, ces yeux où les regards tournent comme des insectes dans les trous d’un arbre, ces tempes, ces joues creusées par l’orage, ce corps de femme qui attend l’amour et dont le fleuve est un bras jeté en travers d’un pont, alors que l’autre tient haut dans l’air le bouquet des comètes, qui voyagent comme les tannins traversent l’aurore boréale, pour atteindre Braila, que le fleuve rejette comme un vieux marin triste contre l’épaule des Carpates ; »

Et le vin, mémoire intime, mémoire commune, mémoire historique (toutes consanguines), prendra toujours le pas sur l’ensevelissement, la finitude de l’autre mémoire, triomphe et grâces indemnes du souvenir ! Cependant, la lecture de « Un fanal pour le vivant », n’est pas une lecture paisible. De part en part de la texture poétique, l’extraordinaire émerge et déchire la trame, offrandes de mots, d’images, d’associations violentes et rares qui ont coupé leurs nœuds et leurs liens avec le terrestre, le sensé, le raisonnable. La bouche fait des voltes, entre dans les voies sarmenteuses du secret, du jamais énoncé, connait l’union sensuelle avec d’autres langages de sang, de vin, de pierre, d’eau et de feu. « Le Tequila se boit la tête dans un mur - qui déchire les veines coupe les voix - arrache les tripes des mots et divise - jusqu’à la mer éventrée qui rouille dans ses vagues - à Tijuana les projecteurs sont braqués sur la mort - par le yankee qui sonne la charge de 7e de cavalerie »

Ce qui me transforme au fur et à mesure de ma lecture, c’est le polymorphisme d’un authentique courage (et pas seulement un courage poétique), une puissance, une jouissance insurgées de vivre qui affrontent les phases les plus sordides et les plus sublimes de la réalité. Voici sa révolte, l’enrôlement du cœur qui exulte : « Margaret n’a plus une seule arête - et le genre humain se donne la main - pour sabrer cette cuvée Amour blanc de blanc - pour savourer son trépas - des notes florales de tilleul et de chèvrefeuille - qui crachent sur sa mémoire et son sang pourri - Battler Britton et Lord Byron crient : champagne ! » Et parce que l’ouvrage ne saurait, par essence, en rester sur une fin, ceci encore, volubilement amoureux, qui me fait tant sourire : « Qu’est-ce qu’on boit maintenant Alain Thibault - un Gasnier ou un Angeliaume ? -Une Vieille vigne 100% Cabernet Franc - une Vielle vigne de Cravant-les-Coteaux  - pardi ! »

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°45, 2018).

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"Ces poèmes parcourent l'Europe pour célébrer le vin et la vigne, la richesse des terroirs et l'ivresse qui exalte les passions. "

Electre, Livres Hebdo, 2015.

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« Ce Vésuve qui marche en moi la nuit »

Christophe Dauphin

 

         On n'en finit/finirait pas de relever les bonheurs d'expression, les trouvailles, l'oeil surréaliste et inventif de l'auteur, à la lecture de ce Fanal pour le vivant, dont le sous-titre Poèmes décantés diffuse déjà un peu des effluves, des arômes corsés qui attendent le lecteur dès les premiers poèmes. La densité du livre ne se volatilise pas dans l'écoulement des pages. Il faut, consciemment, ou pas, se préparer à tendre souvent son verre. La soif du poète est communicative. Qui s'en plaindrait ?

         Livre ouvert, c'est souvent gargantuesque, ça porte une adresse verlainiene pour le pauvre Lélian, ça flatte ailleurs la chanterelle ou le bandonéon, ça trinque avec Jehan Rictus, ça enchante le gosier, tombe la veste/le cuir. Et souvent ça fait un bras d'honneur à la mort. Comme les toasts au champagne à la nouvelle du décès de Margareth Thatcher[1], dont la politique et le soutien affiché à un certain général chilien ont laissé leur traces dans les mémoires. La sentence pour celle qui n'aura su que se révéler indifférente, méprisante à ceux d'en bas, se mue, à juste titre, en hymne à la joie... et au champagne !

         Difficile de résister à l'élan de vie du bon buveur qu'est Christophe Dauphin, à l'enthousiasme de cet échanson, qui tient du maître de chais et qui le prouve à l'envie.

Mes dithyrambes de l'alambic/mes poèmes décantés des iles tanniques» C'est lui qui parle....Et qui ajoute La poésie crée la soif du poème et du corps/que mord le mot soleil/une femme se cambre comme un pont sur l'été/et la bouteille libère son fleuve. Ailleurs ce titre Il faut être ivre pour être vivant. Rappelons en passant que le personnage est un gilet jaune affirmé et qu'on a pu le voir, en bonne logique et bonne compagnie, sur les rond-points !

         Impossible non plus de ne pas lui tenir compagnie quand s'allonge l'insoutenable liste des amis passagers des voyages sans retour, avec lesquels les liens ne pouvaient être que fraternels et/ou teintés de respect. Parmi leurs noms qui s'allument dans le texte, figurent Albert Ayguesparse, Guy Chambelland, Jean Breton, Jean Rousselot, Illyes et Gara, Sarane Alexandrian, Jacques et Yvette Simonomis, (Jacques auquel le recours à l'argot fait penser) Marc Patin, Yves Martin, Alain Thibaut, Ilarie Voronca, Jean Sénac, Mouloud Feraoun, Jacques Taurand, etc, etc … Les poèmes alors sont chargés d'une tendresse réelle. Dauphin est un authentique adepte de la fraternité humaine, dont le pendant peut se révéler être une férocité justifiée, défensive. [2]  

         Le personnage  n'est pas épargné non plus par les plongées en abîme Ce vin c'est une cure de sommeil sur la rampe du coma/c'est le cru de l'oubli/ de l'homme qui boit/de l'homme que personne ne voit/qui apaise sa douleur dans la soif. Ou ailleurs Une corde est accrochée à une poutre//Les wagons  s'enfoncent dans la  nuit-Krisztina/et dans chaque compartiment/on dort dans le  verrou de la mort.

Sans oublier Ici rien ne chante/que les fonderies dans l'oracle du fer/et des oiseaux en fusion s'envolent/comme des cloches qui sonnent le glas.

         Christophe Dauphin, il tient la barre en bon Viking est un voyageur qui n'aura pas seulement voyagé autour de sa chambre, un voyageur qui salue, ce n'est pas contradictoire, Joë Bousquet, grand paralysé de guerre. Il a écrit (et bu, comment non ?) en Amérique Latine, (Chili, Mexique notamment) Lèche ta peau entre le pouce et l'index/le mot et la vie et bois le Tequila/qui nage dans l'agave et brille d'azur dans nos gouffres/au bord de l'aile et de l'abîme...Il a séjourné aux Etats-Unis C'est un whisky [3]que le blues distille/dans la nuit du lézard qui déboutonne le désert/sous les paupières ensevelies du sommeil. Son poème garde vivant le sang de son passage dans plusieurs pays d'Europe (et pas seulement le sang de la vigne). Et il ne maque pas d'appétit pour les dépaysements, les changements d'horizons qui fertilisent l'écriture, tordent le cou aux habitudes.

         Ce fanal pour le vivant illumine les ivresses, adoucit les angoisses. Comment ne pas être tenté de remettre une tournée porteuse d'autant d'arômes ?

Gérard Cléry (in revue Concerto pour marées et silence n°16, 2023).


[1]    Requiem pour une dame de fer, page 60

[2]    Soleil d'Agave, page 20

[3]    Le blues de la nuit californienne, page 34

Gérard CLERY (in revue Concerto pour marées est silence, 2023).




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