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Lectures :

Marie Murski a traversé l’enfer. Elle écrit dans une encre de lave qui dessine des arabesques de toute beauté bien que souvent terrifiantes. Dans le Faust de Goethe, nous avons appris de la bouche même de Méphistophélès que l’enfer c’est ici. Plus tard, un autre grand poète, Jacques Higelin, a chanté lui aussi « Ici, c’est l’enfer ». C’est par le Poème que Marie Murski a échappé à l’enfer.

 

Poème chevalier blanc

tu rames empierré dans mes rivières à sec

tu surréalises tu vers-librismes tu alexandrines

tu couvres d’illuminés

mes cahiers couinant de pelotes d’épingles

triste tricot gisant les mailles en l’air

tu veilles aux lueurs démentes

mon corps crocus écarquillé pauvre de moi

 

Poème

à mon chevet de coquette lépreuse

en cavale de bataille et de fièvre

tu parles doux tu romantises

ta main fraîche étoilée sur mon front

me console depuis toujours

 

Poème

prince de sang

tu as grandi mine de rien

comme un pur diamant


Tu te tiens magnifique

contre mes volets fatigués

malgré tout tu es resté.

 

Avec Marie Murski, nous connaissons la nature de l’enfer et nous apprenons à reconnaître les démons. Si l’enfer est ici, les démons sont parmi nous, les démons, ce sont nous, bien souvent.

 

VIOL

 

Mère utérine a hurlé

écartelée nue dans la cabane avec les hommes

sur elle

 

Trois

Ils étaient trois

Chaque parcelle de sa peau gémit l’histoire terrifiante

Sa matrice hurle de douleur et d’épouvante

Malgré elle son ventre se resserre sur la semence

des trois hommes

 

Semences et sangs mêlés

Milliards de têtards à tête chercheuse

qui grouillent en elle

Qui grouillent

Elle les sent pulluler véloces et torpilleurs

vifs comme des ruisseaux

ils envahissent tous les recoins de sa chair

tous les couloirs muqueux

durant une nuit un jour une nuit

 

Les hommes sont partis à l’aube du deuxième jour

Ils sont rentrés chez eux pour dormir

près de leur femme ou chez leur mère

 

La cabane est calme elle flotte entre terre et ciel

Mère-utérine allongée nue sur le grabat

désarticulée

regarde ses cuisses tâchées de sang

Son bas ventre poisseux dégage une odeur de mort

Elle voudrait l’essuyer se laver elle tend la main

Et soudain elle sait

son ventre le sait son cœur le sait

le grand tremblement de mon histoire a commencé

dans le désastre des couloirs muqueux

une rencontre a eu lieu

 

C’est le début de mon histoire

 

Beaucoup le savent ou le pressentent, la poésie sauve, réconcilie, avec soi-même avant le monde, libère. Sans la poésie, l’humanité aurait déjà disparu. Marie Murski a trouvé l’intervalle par lequel se faufiler hors de l’enfer.

 

Passer l’amour par un trou d’enfer

tirer le fil jusqu’à l’usure

apposer son cœur ouvert

sur les guerres

les ailes en croix de la colombe

sur les bombes

s’y fracasser puis enlever les mots


Courir et brandir à son doigt

le dernier pompon du manège

 

Tuer Père inconnu fuir Mère-le danger

entrer en saison froide

maigrir jusqu’à plus soif

puis enlever des mots

 

Mettre du rouge sur sa bouche

prendre l’air et séduire tous les marins du port

les aimer en grappes

dans a vieille robe de mariée

un à un les épouser

puis enlever des mots

 

Après

le poème nu

frissonne au bord du monde

c’est alors qu’il faut l’écrire

le serrer dans ses bras

le bercer jusqu’à l’aube

en prenant soin de son regard.

 

Marie Murski est sortie de l’enfer pour créer un jardin de lumière sans rien oublier de ce qui fait l’enfer. Si elle crie aujourd’hui, c’est avant tout pour que nous entendions.

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 14 juillet 2025).

*

L’ensemble de ses recueils écrits de 1977 à 2019 a été édité en un seul volume par la même maison d’édition. Après s’être consacrée à plusieurs romans et avoir témoigné des violences infligées aux femmes, Marie Murski revient à la poésie avec « la rage d’écrire ».

Elle écrit à la première personne, sans détours ni fioritures, délivrant son cri douloureux et brut de sa gangue. Venue « de nulle part / née de père inconnu en père inconnu / en mère-utérine hostile », repoussant les fantômes du passé, elle « se rempli(t) de soi » et de confiance retrouvée en ses mots. « Pas d’ancêtre / pas de lieu », fille de l’univers, désormais elle « voyage en poésie ».

Si elle affirme ne plus aimer « ce monde / dans lequel (elle) vi(t) », elle contemple néanmoins d’un regard aimant l’Atlantique du bout de la pointe de Mousterlin, guettant « le poème primitif / le plus beau poème du vaste monde ».

Marie-Josée CHRISTIEN (in revue Spered Gouez n°31, 2025).

*

Dans ce recueil de poésie, Marie Murski nous offre une poésie intense, vibrante d’amour et de passion. Chaque poème est une étincelle qui mêle force et délicatesse, dureté et douceur, comme deux faces inséparables.

On y sent l’auteure plus apaisée que dans ses précédents écrits, et surtout animée par l’envie de nous parler d’amour, comme si elle l’avait véritablement rencontré. C’est un livre qui se lit à petites gorgées, chaque page apportant son lot d’émotion et de vérité.

Un recueil fort, sensible, qui nous invite à ressentir plutôt qu’à simplement lire.

Vérone Lix'elle (in lespatchoulivresdeverone, 10 septembre 2025).

 

 




Lectures critiques

" Comment rendre compte d'une telle somme ? Paul Farellier a regroupé dans ce gros volume de presque 700 pages, 12 périodes s'échelonnant de 1968 à 2013 ; des œuvres quasi-complètes donc : mais en est-on vraiment sûr ? Quasi car Paul Farellier est toujours vivant et sans doute continue-t-il d'écrire et parce que, peut-être, certains poèmes ont-ils été écartés de L'Entretien devant la nuit… Si l'étude de Pierrick de Chermont publiée en postface met bien en évidence les caractéristiques de la poésie de Paul Farellier telle qu'on peut la découvrir dans cet ouvrage, il manque une approche scientifique établissant la correspondance entre les poèmes ici reproduits et les recueils publiés au fil des années. Mais le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver dans cette édition un ersatz de la Pléiade ! L'Entretien devant la nuit contient les dix livres publiés entre 1984 et 2010 mais aussi des inédits anciens et Chemin de buées qui regroupe des inédits de la période 2009-2013. Pour les curieux, on peut affirmer, sans risque de se tromper, que Paul Farellier remet en cause la notion de poètes maudits (chère à un certain romantisme et popularisée par Paul Verlaine dans un ouvrage éponyme) puisqu'il suivit les cours de Sciences Politiques à Paris, qu'il est titulaire d'un Doctorat d'état en droit public et qu'il travailla sa vie durant dans l'industrie comme juriste international ! Mais Alain Borne ne fut-il pas avocat ?

Si Pierrick de Chermont dans sa postface, partant de réflexions sur la poésie contemporaine, met bien en évidence les caractéristiques de celle de Paul Farellier (un certain classicisme formel, une grande attention au proche et au présent, un attachement à la nature, une volonté affirmée d'honorer le simple et une attirance pour le mystère du monde et de la présence de l'humain dans ce monde), le lecteur peut être sensible à d'autres aspects de cette écriture. C'est ce qui va être mis en évidence dans les lignes qui suivent. Une grande part d'autobiographie est présente dans ces poèmes : ainsi le "Faux" Bonnard (avec son piano, l'étude et l'élève) rappelle-t-il que Paul Farellier a étudié le piano avec Fernand Lamy, parallèlement à ses études de droit). Il serait fastidieux de relever systématiquement tous ces ancrages dans la vie du poète, mais ils sont nombreux. Une certaine synesthésie n'est pas absente de certains poèmes, ainsi cette ductilité sonore dans Paroles du sourcier (1). Le monde est étrange, être au monde est étrange. C'est dans les poèmes "obscurs" que se dit le mieux cette étrangeté ; mais on y décèle une nostalgie angoissée face à une partie de l'être humain ; "l'éternité respire" constate Paul Farellier dès son premier recueil (vers qu'il faut mettre en regard de ces deux autres "le scandale permanent / de notre brièveté") ; c'est que le poète s'émerveille aussi de la splendeur singulière du monde. La notation est brève, si brève parfois que la pensée devient lapidaire ; ainsi, deux vers, par exemple, font sentence ou proverbe : "Qui chante juste / habite la poussière."

Quand on referme ce gros volume, on se dit que Paul Farellier maîtrisait sa voix dès ses premiers poèmes, aussi bien que son attitude face au monde qui, si elle a évolué, n'est pas radicalement différente, elle s'est seulement approfondie. La langue reste la même : à ces mots (p 59) "avéré, dans ma fibre de chose, je me reste, gravé sur mes yeux, incisé à quelque dur plaisir" font écho ces vers (p 654) "moins qu'une larme du temps, / une buée de retard // sur l'infime part du monde / qu'aura frôlée le regard." Même modestie de la vision, de l'écriture, même si la gravité est là : le poème de la page 653 ("Le temps venu / où tu comptes pour amis / moins de vivants que de morts…") exprime parfaitement cette gravité : effet de l'âge ?

Tout cela ne va pas sans une certaine préciosité dans l'agencement des mots : "Une aile captive joue dans l'absence unanime" (p 83), une préciosité de bon aloi qui amènera le lecteur à se demander quels rapports entretient Paul Farellier avec le surréalisme (même si ces mots sont extraits d'un poème de En ce qui reste d'été, des carnets écrits en 1979-1982 et publiés en 1984). L'émotion n'est jamais bien loin dans les poèmes de Farellier : "Ce cœur, tu le retiens pour plus large ; pour y bercer le plus vaste. Oui, tu l'ouvriras jusqu'à l'absence" (p 98). Le lecteur pensera alors à l'émotivisme défendu par Les Hommes sans épaules, pour dire vite…

D'autres seront interpellés par cette vision du monde présente dans la poésie de Paul Farellier, une vision parfois hallucinée mais toujours particulière, où l'obscur féodal de la fuite le dispute à l'aléatoire du feu, où la montée, par le travers des brandes, conduit à ce que le poète désigne comme le Jugement dernier (p 125). C'est que le monde physique est complexe, tout comme la métaphysique. Le poème se suspend devant l'inconnu, les mots manquent : "Quelque chose parfois s'éloigne, sans voix, sans permission ; creusant l'éternité soudaine. Du familier pourtant ; mais qui, déjà, ne trouvera plus son nom" (p 149). Ce n'est pas le moindre charme de cette poésie… On n'en finirait pas de relever ainsi la spécificité chatoyante de la démarche de Paul Farellier : mais il faut laisser aux lecteurs le plaisir de la découverte…

Reste à expliquer (?) le titre de ce volume qui doit servir de point commun à ces poèmes d'une vie… On a l'impression que Paul Farellier n'en finit pas de s'adresser à la face cachée de lui-même, au mystère d'être au monde, un monde qu'il interroge sans cesse. D'où cet entretien devant la nuit. Une nuit si présente dans les poèmes, un exemple, un seul : "Il est temps encore. Tu peux fuir dans la nuit libre. // Pour moi, les mots sont tissés ; le regard, piégé. Je suis un arbre arrêté dans les étoiles" (p 116). Ce qui n'empêche pas l'émerveillement devant le monde…

Au terme de la rédaction de cette note de lecture, je suis tout à fait conscient de la légèreté de mes propos : il faudrait plus d'espace pour une approche sérieuse de l'œuvre de Paul Farellier (qui mériterait un essai complet). Et, en plus, il restera au lecteur à articuler ses propres remarques, éventuellement aux miennes ou à contredire ces dernières, pour découvrir l'expérience intérieure (qui peut prendre différents aspects mais qui reste profondément humaine) dont parlent Gérard Bocholier et Gilles Lades (en quatrième de couverture) : et ce ne sont pas là simplement paroles de lecteurs, fussent-ils poètes… Page 653, toujours, Paul Farellier écrit : "bientôt il ne t'étonne plus / d'aller ainsi de compagnie / dans les chemins du jugement. // C'est ton pas qui s'alourdit / et la terre qui s'allège / ou plutôt se divise"… Je pense alors au dernier recueil d'Aragon, Les Adieux, et à ces vers : "Un jour vient que le temps ne passe plus / Il se met en travers de notre gorge / On croirait avoir avalé du plomb / Qu'est-ce en nous qui fait ce soufflet de forge". Toute œuvre ne se termine-t-elle pas ainsi ? "

Lucien WASSELIN (Cf. "Fil de lecture" in recoursaupoeme.fr, novembre 2015).

*

"Ce livre de près de 700 pages réunit, en douze recueils, l’œuvre poétique de Paul Farellier de 1968 à 2013. Un tel ouvrage, qui s’est vu décerner le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres 2015, inspire un sentiment d’accomplissement et d’exemplarité, tant s’y trouvent réalisées toutes les dimensions de l’engagement poétique.

Cette écriture détient dès l’origine sa forme : précise et déliée, sobre mais sans excessive ellipse. Homme et poète déjà construits. Et, pour parapher l’ouvrage, une adresse au lecteur à voix haute, délivrant les secrets de la diction, du souffle et de l’inflexion : ainsi l’œuvre prendra-t-elle le large, pour toujours animée.

La poésie de Paul Farellier réalise le paradoxe d’une extrême urgence et d’une extrême patience. C’est par une transgression positive que le poète accède à l’être :

« L’eau germe / dans la pierre de ta soif ».

 Sage aux lèvres minces, il s’en remet à « la communauté de la nuit ». Comment ne pas penser à Georges de la Tour :

 « Une bougie restée seule / tout le silence dans sa flamme droite » ?

Recueillement et dépouillement, articulés au socle de l’être, à la mémoire de l’œuvre humaine, se donnent pour mission de dire « l’intense déploiement de l’immobile ». Et le regard est d’abord un révélateur : la neige devient « lumière de l’obscurité », le poème « fenêtre noire ».

 Un temps, le poète se délie de la verticalité en épousant l’espace – « l’adorable frémissement des herbes » –, le plus cher de son histoire personnelle (évoquant ses parents :

« à jamais tu te relèves / entre leurs deux présences »).

Mais il se relance bientôt vers les limites :

« l’heure où l’on voit plus loin que sa vue ».

Dans cette poésie, et c’est un de ses secrets, chaque clivage permet de progresser vers une plus exacte densité. À l’extrême, l’intériorisation s’accentue au péril du néant :

« Prison refermée. Lapidation de la lumière ».

 Elle voisine cependant avec les germes d’espérance :

 « Ce ti-tit d’insistance / douce d’un oiseau qui ne dit pas son nom ».

 À l’évidement, à l’amenuisement, succède dans les derniers recueils un chant plus lié, plus ample :

 « Et toi que fige soudain / dans ta prière la peur / d’éveiller l’invisible,… rêves-tu déjà les étoiles / d’une secrète épaule ? »"

L’image, loin d’être enchaînée à l’image suivante, monte vers la pensée. La parole, invariablement inscrite dans sa mesure (chaque poème semble fait pour la page), confronte le passé médité, contemplé, au rebelle présent : « toi, le flagellé d’instants ». La tension, toujours à l’œuvre, comme celle de l’alpiniste qui va de prise en prise, se résout en interrogation face à l’absolu :

« Est-il une fin / où vont les pas // hors limite, avalés par le vide ? »

Gilles LADES, in revue Friches, n° 119, septembre 2015.

*

"Ce gros recueil des œuvres de Paul Farellier donne au lecteur le sens de l’œuvre, le sens aussi de ce qu’est une œuvre, de sa puissance, entre émergence, disparition et résurgence.

Dans une postface élégante, Pierrick de Chermont évoque à son sujet une poésie de l’anonymat, dans un pays, la France, qui ignore la poésie. Cet anonymat pourrait être finalement plus qu’une chance ou une opportunité mais une véritable fortune. En effet, souligne Pierrick de Chermont :

« Sans aucune autre contrainte que son art inutile, entièrement consacré à lui, prêt à toutes les aventures de l’esprit, à tous les voyages, circulant seul ou presque dans la grande forêt de la poésie mondiale, n’ayant de compte à rendre à personne, le poète est la figure fantasmée de l’art contemporain. L’invisibilité de son art est donc une des sources de cette liberté. Elle le revêt d’une protection dont ne disposent pas les autres arts, qui eux sont exposés. »

Cette liberté, payée très cher le plus souvent par le poète, garde vierge l’espace de la création.

Sans prétendre à l’exhaustivité, Pierrick de Chermont retient cinq traits caractéristiques de la poésie de Paul Farellier. Tout d’abord un certain classicisme formel fait de « précision et exigence formelle » mais aussi d’une « économie de moyens ». Viennent ensuite « une attention au proche et au présent, un attachement à la nature et une volonté de dialoguer avec elle, une volonté d’honorer le simple et une attirance pour le mystère que recèle le monde ».

La saisie de ce qui se donne à voir, de l’instant présent, porteur d’une ouverture infinie, est au cœur de la poésie de Paul Farellier qui exprime une grandeur de la banalité, une beauté du quotidien, un abîme aussi de la limite, de ce qui nous borne dans l’apparaître des choses."

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 3 novembre 2014).

*

" Sous la direction magnifiquement tutélaire de Christophe Dauphin, Les HSE (Les Hommes sans Epaules éditions) poursuivent leur travail éditorial considérable en poésie. Outre la revue ‒ dont chaque livraison est à elle seule un livre‒ elles éditent, rééditent, restituent, récapitulent.

Ainsi de cet ouvrage de 659 pages : qui n’aime pas Paul Farellier ne le lira pas… Mais qui ne connaît pas Paul Farellier s’y précipitera : à ce prix-là (25€) on peut se permettre de découvrir un poète ‒ qui importe plus qu’un navet au cinéma, ou les tripatouillages politico-érotiques d’un(e) pipole dont on aura oublié le nom plus vite que celui de Paul Farellier.

Visionnaire.
Compagnon du Mystère ‒ et cependant du « chaotidien ».
Célébrant ‒ mais pris de silence comme on peut être « pris de Parole ».

Né à Paris en 1934 (comme Jean Chatard !), Paul Farellier collabore à de nombreuses revues, comme poète bien sûr mais aussi comme chroniqueur et critique. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Hommes Sans Épaules. Membre du jury du Prix du poème en prose Louis Guillaume.

Mais il est d’abord, et avant tout, poète. Certains diraient « prolixe ». Moi j’écris :«fécond ». Ce bel ouvrage « L’ entretien devant la nuit » paraît donc pour l’anniversaire du poète en 2014. C’est une somme, une part de sa vie et de son écriture. Mais ainsi qu’il l’écrit lui-même page 116 : «Il est temps encore. Tu peux fuir dans la nuit libre. »
Je vous conseille, ainsi qu’il le dit achevant ce poème, de le suivre :

« Je suis un arbre arrêté dans les étoiles »."

Roland NADAUS (cf. rubrique "Ici et là", in site de la Maison de la Poésie de St-Quentin-en-Yvelines).

*

"Depuis près d’un demi-siècle, Paul Farellier poursuit une œuvre poétique dispersée, comme c’est souvent le cas, dans plusieurs maisons d’édition (L’Arbre à Paroles, la Bartavelle, Le Pont de l’Épée…). La réunion de ces poèmes en un fort volume est pour le lecteur un vrai bonheur et pour l’amateur (ne parlons pas de critique pour la poésie…) une excellente manière de déceler les lignes de force de ces recueils. On a beaucoup galvaudé, dans les grandes tendances de la poésie contemporaine, l’expression « poésie du quotidien », lorsque l’on puise l’inspiration dans le monde qui nous entoure plutôt que dans la culture classique ou les grands mythes du passé. Car il y a mille façons de regarder le monde : une évocation de sa beauté et de sa singularité, une approche de la plénitude par le fragment, du fugace par l’éternel, l’irruption d’une formule foudroyante, une expérience quasi mystique de la dépossession de soi par la communion au monde… On retrouve un peu de tout cela chez Paul Farellier, mais sans cette systématisation qui transforme l’émerveillement spontané en procédé. « J’écoute vivre », glisse-t-il : le taillis, la cigale, un doigt, un sourire, une étoile… Tout est porte d’entrée dans le monde créé par le regard, et le mot.

Le mot, plutôt que la formule. Trop souvent, le poète succombe au bonheur d’expression, à l’image fulgurante. Un mot suffit à Paul Farellier pour la transmutation du réel. Le « procès d’une fin de jour », la « montée maigre du sentier », « l’affrètement d’éclairs du soir », et nous voyons par son regard, nous sentons, nous palpons, nous entendons… Et soudain « l’oiseau a sauté hors du texte ».

Entre l’éclat et l’infini, l’œil a souvent besoin d’un cadre : s’il y a chez le poète un appel vers l’horizon, le ciel, la nuit, le vent, l’océan, le silence, tout ce qui ne conçoit pas de limite, et si le tremplin du minuscule nous permet d’y sauter à pieds joints, il y a souvent un plan intermédiaire, un cadre, une fenêtre,

Car tout fait clôture ici,

tout est serré dans ce poing

qui pourtant n’enferme que le vide,

oblige à des riens d’ombre, à des façons de taire

Et c’est ce double mouvement, du tremplin de l’infime au cadre de la fenêtre puis à l’infini de l’horizon, qui donne le vertige au lecteur. Le vertige d’une expérience partagée, d’un arrachement à soi. On plonge, « heureux comme on pourrait l’être dans l’oubli de soi » : la poésie a produit son effet, et l’on peut refermer les yeux, apaisé dans cette communion subtile (« nous, ce plaisir habitable »…), conscient d’être le monde et le poème : « je dors, superflu sous ma paupière »."

Jean Claude BOLOGNE (in jean-claude.bologne.pagesperso-orange.fr/#site)

*

"Mes préférences

Paul Farellier fait paraître L’Entretien devant la nuit (Les Hommes sans Épaules éditions) qui rassemble ses poèmes de 1968 à 2013. Dans sa postface fort intéressante, Pierrick de Chermont situe le poète dans ce qu’il appelle « la poésie de l’anonymat », un courant majeur de la poésie d’aujourd’hui. Il dégage cinq traits emblématiques de cette poésie, tous présents chez Paul Farellier : « un certain classicisme formel, une attention au proche et au présent, un attachement à la nature, une volonté d’honorer le simple et une attirance pour le mystère que recèle le monde. » Il faut entrer dans cet univers de nuit où la nudité de l’écriture s’applique rigoureusement à la nudité des choses. Rien n’est fermé, l’évasion vers le plus inaccessible hante toujours l’homme des frontières :

 

Ce qui s’est joué sur des frontières,

leur passage,

ta fuite au sentier de nuit,

 

n’y retourne pas,

mais prolonge plutôt la dernière étoile,


le secret qui recommence."


Gérard BOCHOLIER (in revue ARPA, n° 112, 1er trimestre 2015).

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" Paul Farellier est un poète qu’il faut lire dans la durée. C’est le chemin lancinant qu’il emprunte qui lui donne toute sa force. Ce poète est un chercheur qui pose sa parole devant la nuit. Plus que les réponses, il voudrait constamment parfaire sa question. Quelqu’un a écrit qu’il ne nous prenait pas à témoin. Lecteur depuis quelques années de la poésie de Paul Farellier, où je retrouve ici des poèmes que je connais comme ceux de Tes rives finir ou d’Une odeur d’avant la neige, je ne le ressens pas de cette façon. Dans cette somme que propose l’édition des Hommes sans Épaules, on est emmené par le poète dans une méditation qui touche par sa patience et sa cohérence. La respiration et les silences sont aussi importants que les mots eux-mêmes. Il s’agit d’accéder à la vérité intérieure. La seule qui permette d’aller vers le lecteur en évitant pose et malentendu. L’imaginaire du quotidien est installé dans sa réalité, l’importance des proches est là dans son évidence, et comme le dit avec justesse Pierrick de Chermont, il se manifeste là une présence étrange. J’oserai dire dans une certaine lumière. Mais c’est bien l’ombre, cette «somptueuse» qui est recherchée. Les derniers poèmes éclatent de fraternité exigeante. Le poète est arrivé au moment de sa vie où il continue sa quête, le père, peintre, n’est pas loin, avec la compagnie des disparus. Cette somme poétique, exemplaire de la nécessité poétique contemporaine, nous dit Pierrick de Chermont dans sa postface, en est un fleuron. "

André PRODHOMME (in Les Hommes sans Epaules n°39, mars 2015).

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"Dans ce livre admirable, c’est un chemin de vie que Paul Farellier nous offre, avec justesse et retenue. Des interrogations sans réponses et du constat d’une vie reportée à plus tard qui se font jour dans les recueils du début, en passant par de courts tableaux dans lesquels le poète interprète ce qui s’offre à sa vue, recherche une enfance perdue et dit ses craintes d’un temps dévastateur, nous parvenons à des poèmes où Farellier, en quête d’un monde inconnu, s’interroge sur l’acte même d’écrire avec des mots qui savent à peine nommer.
 Quand on interroge Paul Farellier sur ce qui lui a fait tantôt choisir le poème en vers, tantôt le poème en prose, il avoue qu’il existe une sorte de nécessité et que « le vers descend tout armé de son rythme dans la main qui l’écrit, car nous n’avons plus la férule de la rime, donc le rythme est indispensable ». Et Farellier conclut : le vers est dans l’espace d’un chant. Notre poète aime aller à la nature, car pour lui le paysage n’est pas une abstraction, « c’est un ailleurs dans l’ici ». On y apprivoise le provisoire, car l’on y apprend ce qui va mourir. On peut dire que dans sa poésie il y a une appropriation quasi charnelle du paysage : « le silence venant à l’épaule comme un suint de l’été ». Mais les terres vraies de Paul Farellier sont le plus souvent cachées, le « tu » qu’il utilise peut être celui de l’amour, mais ce peut être aussi le pronom de la prière. La plupart de ses poèmes sont écrits au présent, le passé est invisible nous dit le poète, mais il porte une trace évolutive : « je suis un flagellé d’instants, j’ai voulu sortir du tourbillon de l’agenda des vivants » et il ajoute : « je n’ai pas fait que subir le temps, je l’ai aussi aimé d’une sombre ferveur ». « Nous voulons la naissance des flammes, non le charbon ressaisi ».
Aussi dirons-nous, sans conclure, car ce livre étonnant est celui d’un visionnaire que l’on aimera lire et relire : Paul Farellier est un véritable alchimiste qui sait déceler des couleurs sous la nuit. Pensant à ses chers parents disparus, il sait nous rendre sensible: « Leur visite, chaque soir, l’entretien devant la nuit. » "

 Sylvestre CLANCIER

 (Texte présentant Paul Farellier, lauréat du Grand Prix de Poésie, au nom du Jury, à la SGDL, 23 juin 2015).

*

"L’Entretien devant la nuit rassemble en plus de 600 pages des poèmes de près de cinquante ans de poésie. Certains sont inédits, d’autres, la plupart, ont déjà été publiés. Ce gros recueil témoigne, selon la juste expression de Pierrick de Chermont dans la postface, d’une « poésie de l’anonymat », même si l’expression personnelle se fait plus sensible au fil du temps, par exemple dans des confidences discrètes sur l’insomnie d’hôpital, / le couloir d’urgences (« Heures », 1998) ou dans  « Maintenant, visage fixé », qui date de 2003 et est dédiée à son « père, qui était peintre ». Dans « La nuit passante » (1999), l’interrogation sur le temps et sur soi, se fait plus pressante. Mais ce qui reste stable dans cette traversée d’un demi-siècle est plus frappant que ce qui change. La qualité essentielle de ces poèmes est peut-être ce que l’on pourrait résumer par le terme de « délicatesse ». Délicatesse des sentiments, une pudeur constante qui évite tout excès sentimental, même quand la nostalgie ou une « pensée déchirante » menacent l’équilibre. Le « je » cède le plus souvent la place à un « on », qui renvoie sans doute à des circonstances et des personnes particulières, mais élargit à l’humaine condition, comme l’infinitif déracine ce qui serait trop précis : Poindre / au plus effacé du songe. Délicatesse des notations attentives à saisir l’instant où un oiseau s’envole, une cigale chante, la neige recouvre un paysage, les liserons se penchent sous la pluie… C’est la tâche du poète que de les dire pour défendre la beauté : une beauté de feuilles, d’oiseaux, de cascades, / j’ai rassemblé ces choses / dont je suis encore le lien secret. À la délicatesse s’adjoint la douceur : Seule monte la lueur de ce front / à la douce conquête de l’ombre. […] la douce insistance de l’heure. Le temps se décline à travers les saisons et les mois, avec, semble-t-il, une préférence pour l’hiver, la neige, le blanc, qui annulent toute aspérité. La sobriété qui caractérise le ton de ces poèmes va de pair avec leur brièveté qui fait parfois songer au haïku : La table de ce côté./ Le couvert pour traiter l’ombre./ Nous dînerons d’une pensée déchirante. Le vers libre, le plus souvent très court, alterne avec des poèmes en prose, le plus souvent faits d’un seul bloc. La disposition sur la page est, selon les dires de l’auteur, liée à un souci d’oralité. Et il est vrai que c’est une voix qui nous murmure que la poésie est « immense en peu de mots ». « J’écoute vivre », dit Paul Farellier. Vivre, en dépit de tout et de l’absurde toujours menaçant : l’arbre gagné par la nuit continue à se dresser."

Joëlle GARDES (note à la revue Phœnix, hiver 2015, n° 16).

*

"Quarante-cinq ans de poésie. 684 pages de texte. Une postface de Pierrick de Chermont. Le récent ouvrage de Paul Farellier est sans aucun doute un événement dans la vie poétique d’aujourd’hui. Ce superbe pavé regroupe les poèmes publiés de 1968 à 2013.

La postface tout d’abord, qui décortique avec autant de talent que de soin, la poésie qui se pratique de nos jours.

Ce qui intéresse au plus haut point dans ces textes c’est l’explication qu’en fournit Pierrick de Chermont qui ne se contente pas d’évoquer la technicité naturelle de Paul Farellier mais qui, globalement, explicite la poésie qui se crée aujourd’hui.

Quant à la poésie de Paul Farellier elle emporte l’adhésion, dès le premier texte repris d’un recueil publié en 1968. Cette masse imposante (plus de 650 pages !) ne comporte que des pièces de haute qualité dans lesquelles la syntaxe privilégie la métaphore. À l’endroit où l’envolée fait image et l’image à la fois couleur et douleur.

D’un quotidien assez quelconque, Paul Farellier extrait des sensations et des ancrages aux limites du Surréalisme. Dans tous les cas, des vers d’une audace mesurée dans leur lyrisme naturel se côtoient dans la fraternité de la création.

« Le jour qui monte retourne à l’oubli. La minute

blanche, ailée, s’est piquée au plus fort du courant »

Dès les premiers poèmes publiés, il semble que Paul Farellier ait adopté un rythme tout personnel créant ainsi un univers à sa mesure où les idées sont véhiculées dans un cadre défini dans lequel il évolue avec une aisance admirable. Poésie du bonheur et poésie de la mélancolie. Poésie dans laquelle chaque mot est irremplaçable.

Cette impressionnante publication démontre une nouvelle fois que la poésie est en effervescence et que les poètes actuels chantent avec talent sur la plus haute branche.

À lire absolument."

Jean CHATARD (note à la revue Diérèse, n° 64, automne-hiver 2014/2015).

*

"Compilation de poèmes en vers libres ou en prose mus par une même volonté de célébrer l'instant présent, la nature et les plaisirs simples de la vie. Grand prix SGDL de poésie 2015 décerné à P. Farellier pour l'ensemble de son oeuvre. "

Electre, Livres Hebdo, 2015.



Lectures critiques

" Comment rendre compte d'une telle somme ? Paul Farellier a regroupé dans ce gros volume de presque 700 pages, 12 périodes s'échelonnant de 1968 à 2013 ; des œuvres quasi-complètes donc : mais en est-on vraiment sûr ? Quasi car Paul Farellier est toujours vivant et sans doute continue-t-il d'écrire et parce que, peut-être, certains poèmes ont-ils été écartés de L'Entretien devant la nuit… Si l'étude de Pierrick de Chermont publiée en postface met bien en évidence les caractéristiques de la poésie de Paul Farellier telle qu'on peut la découvrir dans cet ouvrage, il manque une approche scientifique établissant la correspondance entre les poèmes ici reproduits et les recueils publiés au fil des années. Mais le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver dans cette édition un ersatz de la Pléiade ! L'Entretien devant la nuit contient les dix livres publiés entre 1984 et 2010 mais aussi des inédits anciens et Chemin de buées qui regroupe des inédits de la période 2009-2013. Pour les curieux, on peut affirmer, sans risque de se tromper, que Paul Farellier remet en cause la notion de poètes maudits (chère à un certain romantisme et popularisée par Paul Verlaine dans un ouvrage éponyme) puisqu'il suivit les cours de Sciences Politiques à Paris, qu'il est titulaire d'un Doctorat d'état en droit public et qu'il travailla sa vie durant dans l'industrie comme juriste international ! Mais Alain Borne ne fut-il pas avocat ?

Si Pierrick de Chermont dans sa postface, partant de réflexions sur la poésie contemporaine, met bien en évidence les caractéristiques de celle de Paul Farellier (un certain classicisme formel, une grande attention au proche et au présent, un attachement à la nature, une volonté affirmée d'honorer le simple et une attirance pour le mystère du monde et de la présence de l'humain dans ce monde), le lecteur peut être sensible à d'autres aspects de cette écriture. C'est ce qui va être mis en évidence dans les lignes qui suivent. Une grande part d'autobiographie est présente dans ces poèmes : ainsi le "Faux" Bonnard (avec son piano, l'étude et l'élève) rappelle-t-il que Paul Farellier a étudié le piano avec Fernand Lamy, parallèlement à ses études de droit). Il serait fastidieux de relever systématiquement tous ces ancrages dans la vie du poète, mais ils sont nombreux. Une certaine synesthésie n'est pas absente de certains poèmes, ainsi cette ductilité sonore dans Paroles du sourcier (1). Le monde est étrange, être au monde est étrange. C'est dans les poèmes "obscurs" que se dit le mieux cette étrangeté ; mais on y décèle une nostalgie angoissée face à une partie de l'être humain ; "l'éternité respire" constate Paul Farellier dès son premier recueil (vers qu'il faut mettre en regard de ces deux autres "le scandale permanent / de notre brièveté") ; c'est que le poète s'émerveille aussi de la splendeur singulière du monde. La notation est brève, si brève parfois que la pensée devient lapidaire ; ainsi, deux vers, par exemple, font sentence ou proverbe : "Qui chante juste / habite la poussière."

Quand on referme ce gros volume, on se dit que Paul Farellier maîtrisait sa voix dès ses premiers poèmes, aussi bien que son attitude face au monde qui, si elle a évolué, n'est pas radicalement différente, elle s'est seulement approfondie. La langue reste la même : à ces mots (p 59) "avéré, dans ma fibre de chose, je me reste, gravé sur mes yeux, incisé à quelque dur plaisir" font écho ces vers (p 654) "moins qu'une larme du temps, / une buée de retard // sur l'infime part du monde / qu'aura frôlée le regard." Même modestie de la vision, de l'écriture, même si la gravité est là : le poème de la page 653 ("Le temps venu / où tu comptes pour amis / moins de vivants que de morts…") exprime parfaitement cette gravité : effet de l'âge ?

Tout cela ne va pas sans une certaine préciosité dans l'agencement des mots : "Une aile captive joue dans l'absence unanime" (p 83), une préciosité de bon aloi qui amènera le lecteur à se demander quels rapports entretient Paul Farellier avec le surréalisme (même si ces mots sont extraits d'un poème de En ce qui reste d'été, des carnets écrits en 1979-1982 et publiés en 1984). L'émotion n'est jamais bien loin dans les poèmes de Farellier : "Ce cœur, tu le retiens pour plus large ; pour y bercer le plus vaste. Oui, tu l'ouvriras jusqu'à l'absence" (p 98). Le lecteur pensera alors à l'émotivisme défendu par Les Hommes sans épaules, pour dire vite…

D'autres seront interpellés par cette vision du monde présente dans la poésie de Paul Farellier, une vision parfois hallucinée mais toujours particulière, où l'obscur féodal de la fuite le dispute à l'aléatoire du feu, où la montée, par le travers des brandes, conduit à ce que le poète désigne comme le Jugement dernier (p 125). C'est que le monde physique est complexe, tout comme la métaphysique. Le poème se suspend devant l'inconnu, les mots manquent : "Quelque chose parfois s'éloigne, sans voix, sans permission ; creusant l'éternité soudaine. Du familier pourtant ; mais qui, déjà, ne trouvera plus son nom" (p 149). Ce n'est pas le moindre charme de cette poésie… On n'en finirait pas de relever ainsi la spécificité chatoyante de la démarche de Paul Farellier : mais il faut laisser aux lecteurs le plaisir de la découverte…

Reste à expliquer (?) le titre de ce volume qui doit servir de point commun à ces poèmes d'une vie… On a l'impression que Paul Farellier n'en finit pas de s'adresser à la face cachée de lui-même, au mystère d'être au monde, un monde qu'il interroge sans cesse. D'où cet entretien devant la nuit. Une nuit si présente dans les poèmes, un exemple, un seul : "Il est temps encore. Tu peux fuir dans la nuit libre. // Pour moi, les mots sont tissés ; le regard, piégé. Je suis un arbre arrêté dans les étoiles" (p 116). Ce qui n'empêche pas l'émerveillement devant le monde…

Au terme de la rédaction de cette note de lecture, je suis tout à fait conscient de la légèreté de mes propos : il faudrait plus d'espace pour une approche sérieuse de l'œuvre de Paul Farellier (qui mériterait un essai complet). Et, en plus, il restera au lecteur à articuler ses propres remarques, éventuellement aux miennes ou à contredire ces dernières, pour découvrir l'expérience intérieure (qui peut prendre différents aspects mais qui reste profondément humaine) dont parlent Gérard Bocholier et Gilles Lades (en quatrième de couverture) : et ce ne sont pas là simplement paroles de lecteurs, fussent-ils poètes… Page 653, toujours, Paul Farellier écrit : "bientôt il ne t'étonne plus / d'aller ainsi de compagnie / dans les chemins du jugement. // C'est ton pas qui s'alourdit / et la terre qui s'allège / ou plutôt se divise"… Je pense alors au dernier recueil d'Aragon, Les Adieux, et à ces vers : "Un jour vient que le temps ne passe plus / Il se met en travers de notre gorge / On croirait avoir avalé du plomb / Qu'est-ce en nous qui fait ce soufflet de forge". Toute œuvre ne se termine-t-elle pas ainsi ? "

Lucien WASSELIN (Cf. "Fil de lecture" in recoursaupoeme.fr, novembre 2015).

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"Ce livre de près de 700 pages réunit, en douze recueils, l’œuvre poétique de Paul Farellier de 1968 à 2013. Un tel ouvrage, qui s’est vu décerner le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres 2015, inspire un sentiment d’accomplissement et d’exemplarité, tant s’y trouvent réalisées toutes les dimensions de l’engagement poétique.

Cette écriture détient dès l’origine sa forme : précise et déliée, sobre mais sans excessive ellipse. Homme et poète déjà construits. Et, pour parapher l’ouvrage, une adresse au lecteur à voix haute, délivrant les secrets de la diction, du souffle et de l’inflexion : ainsi l’œuvre prendra-t-elle le large, pour toujours animée.

La poésie de Paul Farellier réalise le paradoxe d’une extrême urgence et d’une extrême patience. C’est par une transgression positive que le poète accède à l’être :

« L’eau germe / dans la pierre de ta soif ».

 Sage aux lèvres minces, il s’en remet à « la communauté de la nuit ». Comment ne pas penser à Georges de la Tour :

 « Une bougie restée seule / tout le silence dans sa flamme droite » ?

Recueillement et dépouillement, articulés au socle de l’être, à la mémoire de l’œuvre humaine, se donnent pour mission de dire « l’intense déploiement de l’immobile ». Et le regard est d’abord un révélateur : la neige devient « lumière de l’obscurité », le poème « fenêtre noire ».

 Un temps, le poète se délie de la verticalité en épousant l’espace – « l’adorable frémissement des herbes » –, le plus cher de son histoire personnelle (évoquant ses parents :

« à jamais tu te relèves / entre leurs deux présences »).

Mais il se relance bientôt vers les limites :

« l’heure où l’on voit plus loin que sa vue ».

Dans cette poésie, et c’est un de ses secrets, chaque clivage permet de progresser vers une plus exacte densité. À l’extrême, l’intériorisation s’accentue au péril du néant :

« Prison refermée. Lapidation de la lumière ».

 Elle voisine cependant avec les germes d’espérance :

 « Ce ti-tit d’insistance / douce d’un oiseau qui ne dit pas son nom ».

 À l’évidement, à l’amenuisement, succède dans les derniers recueils un chant plus lié, plus ample :

 « Et toi que fige soudain / dans ta prière la peur / d’éveiller l’invisible,… rêves-tu déjà les étoiles / d’une secrète épaule ? »"

L’image, loin d’être enchaînée à l’image suivante, monte vers la pensée. La parole, invariablement inscrite dans sa mesure (chaque poème semble fait pour la page), confronte le passé médité, contemplé, au rebelle présent : « toi, le flagellé d’instants ». La tension, toujours à l’œuvre, comme celle de l’alpiniste qui va de prise en prise, se résout en interrogation face à l’absolu :

« Est-il une fin / où vont les pas // hors limite, avalés par le vide ? »

Gilles LADES, in revue Friches, n° 119, septembre 2015.

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"Ce gros recueil des œuvres de Paul Farellier donne au lecteur le sens de l’œuvre, le sens aussi de ce qu’est une œuvre, de sa puissance, entre émergence, disparition et résurgence.

Dans une postface élégante, Pierrick de Chermont évoque à son sujet une poésie de l’anonymat, dans un pays, la France, qui ignore la poésie. Cet anonymat pourrait être finalement plus qu’une chance ou une opportunité mais une véritable fortune. En effet, souligne Pierrick de Chermont :

« Sans aucune autre contrainte que son art inutile, entièrement consacré à lui, prêt à toutes les aventures de l’esprit, à tous les voyages, circulant seul ou presque dans la grande forêt de la poésie mondiale, n’ayant de compte à rendre à personne, le poète est la figure fantasmée de l’art contemporain. L’invisibilité de son art est donc une des sources de cette liberté. Elle le revêt d’une protection dont ne disposent pas les autres arts, qui eux sont exposés. »

Cette liberté, payée très cher le plus souvent par le poète, garde vierge l’espace de la création.

Sans prétendre à l’exhaustivité, Pierrick de Chermont retient cinq traits caractéristiques de la poésie de Paul Farellier. Tout d’abord un certain classicisme formel fait de « précision et exigence formelle » mais aussi d’une « économie de moyens ». Viennent ensuite « une attention au proche et au présent, un attachement à la nature et une volonté de dialoguer avec elle, une volonté d’honorer le simple et une attirance pour le mystère que recèle le monde ».

La saisie de ce qui se donne à voir, de l’instant présent, porteur d’une ouverture infinie, est au cœur de la poésie de Paul Farellier qui exprime une grandeur de la banalité, une beauté du quotidien, un abîme aussi de la limite, de ce qui nous borne dans l’apparaître des choses."

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 3 novembre 2014).

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" Sous la direction magnifiquement tutélaire de Christophe Dauphin, Les HSE (Les Hommes sans Epaules éditions) poursuivent leur travail éditorial considérable en poésie. Outre la revue ‒ dont chaque livraison est à elle seule un livre‒ elles éditent, rééditent, restituent, récapitulent.

Ainsi de cet ouvrage de 659 pages : qui n’aime pas Paul Farellier ne le lira pas… Mais qui ne connaît pas Paul Farellier s’y précipitera : à ce prix-là (25€) on peut se permettre de découvrir un poète ‒ qui importe plus qu’un navet au cinéma, ou les tripatouillages politico-érotiques d’un(e) pipole dont on aura oublié le nom plus vite que celui de Paul Farellier.

Visionnaire.
Compagnon du Mystère ‒ et cependant du « chaotidien ».
Célébrant ‒ mais pris de silence comme on peut être « pris de Parole ».

Né à Paris en 1934 (comme Jean Chatard !), Paul Farellier collabore à de nombreuses revues, comme poète bien sûr mais aussi comme chroniqueur et critique. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Hommes Sans Épaules. Membre du jury du Prix du poème en prose Louis Guillaume.

Mais il est d’abord, et avant tout, poète. Certains diraient « prolixe ». Moi j’écris :«fécond ». Ce bel ouvrage « L’ entretien devant la nuit » paraît donc pour l’anniversaire du poète en 2014. C’est une somme, une part de sa vie et de son écriture. Mais ainsi qu’il l’écrit lui-même page 116 : «Il est temps encore. Tu peux fuir dans la nuit libre. »
Je vous conseille, ainsi qu’il le dit achevant ce poème, de le suivre :

« Je suis un arbre arrêté dans les étoiles »."

Roland NADAUS (cf. rubrique "Ici et là", in site de la Maison de la Poésie de St-Quentin-en-Yvelines).

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"Depuis près d’un demi-siècle, Paul Farellier poursuit une œuvre poétique dispersée, comme c’est souvent le cas, dans plusieurs maisons d’édition (L’Arbre à Paroles, la Bartavelle, Le Pont de l’Épée…). La réunion de ces poèmes en un fort volume est pour le lecteur un vrai bonheur et pour l’amateur (ne parlons pas de critique pour la poésie…) une excellente manière de déceler les lignes de force de ces recueils. On a beaucoup galvaudé, dans les grandes tendances de la poésie contemporaine, l’expression « poésie du quotidien », lorsque l’on puise l’inspiration dans le monde qui nous entoure plutôt que dans la culture classique ou les grands mythes du passé. Car il y a mille façons de regarder le monde : une évocation de sa beauté et de sa singularité, une approche de la plénitude par le fragment, du fugace par l’éternel, l’irruption d’une formule foudroyante, une expérience quasi mystique de la dépossession de soi par la communion au monde… On retrouve un peu de tout cela chez Paul Farellier, mais sans cette systématisation qui transforme l’émerveillement spontané en procédé. « J’écoute vivre », glisse-t-il : le taillis, la cigale, un doigt, un sourire, une étoile… Tout est porte d’entrée dans le monde créé par le regard, et le mot.

Le mot, plutôt que la formule. Trop souvent, le poète succombe au bonheur d’expression, à l’image fulgurante. Un mot suffit à Paul Farellier pour la transmutation du réel. Le « procès d’une fin de jour », la « montée maigre du sentier », « l’affrètement d’éclairs du soir », et nous voyons par son regard, nous sentons, nous palpons, nous entendons… Et soudain « l’oiseau a sauté hors du texte ».

Entre l’éclat et l’infini, l’œil a souvent besoin d’un cadre : s’il y a chez le poète un appel vers l’horizon, le ciel, la nuit, le vent, l’océan, le silence, tout ce qui ne conçoit pas de limite, et si le tremplin du minuscule nous permet d’y sauter à pieds joints, il y a souvent un plan intermédiaire, un cadre, une fenêtre,

Car tout fait clôture ici,

tout est serré dans ce poing

qui pourtant n’enferme que le vide,

oblige à des riens d’ombre, à des façons de taire

Et c’est ce double mouvement, du tremplin de l’infime au cadre de la fenêtre puis à l’infini de l’horizon, qui donne le vertige au lecteur. Le vertige d’une expérience partagée, d’un arrachement à soi. On plonge, « heureux comme on pourrait l’être dans l’oubli de soi » : la poésie a produit son effet, et l’on peut refermer les yeux, apaisé dans cette communion subtile (« nous, ce plaisir habitable »…), conscient d’être le monde et le poème : « je dors, superflu sous ma paupière »."

Jean Claude BOLOGNE (in jean-claude.bologne.pagesperso-orange.fr/#site)

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"Mes préférences

Paul Farellier fait paraître L’Entretien devant la nuit (Les Hommes sans Épaules éditions) qui rassemble ses poèmes de 1968 à 2013. Dans sa postface fort intéressante, Pierrick de Chermont situe le poète dans ce qu’il appelle « la poésie de l’anonymat », un courant majeur de la poésie d’aujourd’hui. Il dégage cinq traits emblématiques de cette poésie, tous présents chez Paul Farellier : « un certain classicisme formel, une attention au proche et au présent, un attachement à la nature, une volonté d’honorer le simple et une attirance pour le mystère que recèle le monde. » Il faut entrer dans cet univers de nuit où la nudité de l’écriture s’applique rigoureusement à la nudité des choses. Rien n’est fermé, l’évasion vers le plus inaccessible hante toujours l’homme des frontières :

 

Ce qui s’est joué sur des frontières,

leur passage,

ta fuite au sentier de nuit,

 

n’y retourne pas,

mais prolonge plutôt la dernière étoile,


le secret qui recommence."


Gérard BOCHOLIER (in revue ARPA, n° 112, 1er trimestre 2015).

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" Paul Farellier est un poète qu’il faut lire dans la durée. C’est le chemin lancinant qu’il emprunte qui lui donne toute sa force. Ce poète est un chercheur qui pose sa parole devant la nuit. Plus que les réponses, il voudrait constamment parfaire sa question. Quelqu’un a écrit qu’il ne nous prenait pas à témoin. Lecteur depuis quelques années de la poésie de Paul Farellier, où je retrouve ici des poèmes que je connais comme ceux de Tes rives finir ou d’Une odeur d’avant la neige, je ne le ressens pas de cette façon. Dans cette somme que propose l’édition des Hommes sans Épaules, on est emmené par le poète dans une méditation qui touche par sa patience et sa cohérence. La respiration et les silences sont aussi importants que les mots eux-mêmes. Il s’agit d’accéder à la vérité intérieure. La seule qui permette d’aller vers le lecteur en évitant pose et malentendu. L’imaginaire du quotidien est installé dans sa réalité, l’importance des proches est là dans son évidence, et comme le dit avec justesse Pierrick de Chermont, il se manifeste là une présence étrange. J’oserai dire dans une certaine lumière. Mais c’est bien l’ombre, cette «somptueuse» qui est recherchée. Les derniers poèmes éclatent de fraternité exigeante. Le poète est arrivé au moment de sa vie où il continue sa quête, le père, peintre, n’est pas loin, avec la compagnie des disparus. Cette somme poétique, exemplaire de la nécessité poétique contemporaine, nous dit Pierrick de Chermont dans sa postface, en est un fleuron. "

André PRODHOMME (in Les Hommes sans Epaules n°39, mars 2015).

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"Dans ce livre admirable, c’est un chemin de vie que Paul Farellier nous offre, avec justesse et retenue. Des interrogations sans réponses et du constat d’une vie reportée à plus tard qui se font jour dans les recueils du début, en passant par de courts tableaux dans lesquels le poète interprète ce qui s’offre à sa vue, recherche une enfance perdue et dit ses craintes d’un temps dévastateur, nous parvenons à des poèmes où Farellier, en quête d’un monde inconnu, s’interroge sur l’acte même d’écrire avec des mots qui savent à peine nommer.
 Quand on interroge Paul Farellier sur ce qui lui a fait tantôt choisir le poème en vers, tantôt le poème en prose, il avoue qu’il existe une sorte de nécessité et que « le vers descend tout armé de son rythme dans la main qui l’écrit, car nous n’avons plus la férule de la rime, donc le rythme est indispensable ». Et Farellier conclut : le vers est dans l’espace d’un chant. Notre poète aime aller à la nature, car pour lui le paysage n’est pas une abstraction, « c’est un ailleurs dans l’ici ». On y apprivoise le provisoire, car l’on y apprend ce qui va mourir. On peut dire que dans sa poésie il y a une appropriation quasi charnelle du paysage : « le silence venant à l’épaule comme un suint de l’été ». Mais les terres vraies de Paul Farellier sont le plus souvent cachées, le « tu » qu’il utilise peut être celui de l’amour, mais ce peut être aussi le pronom de la prière. La plupart de ses poèmes sont écrits au présent, le passé est invisible nous dit le poète, mais il porte une trace évolutive : « je suis un flagellé d’instants, j’ai voulu sortir du tourbillon de l’agenda des vivants » et il ajoute : « je n’ai pas fait que subir le temps, je l’ai aussi aimé d’une sombre ferveur ». « Nous voulons la naissance des flammes, non le charbon ressaisi ».
Aussi dirons-nous, sans conclure, car ce livre étonnant est celui d’un visionnaire que l’on aimera lire et relire : Paul Farellier est un véritable alchimiste qui sait déceler des couleurs sous la nuit. Pensant à ses chers parents disparus, il sait nous rendre sensible: « Leur visite, chaque soir, l’entretien devant la nuit. » "

 Sylvestre CLANCIER

 (Texte présentant Paul Farellier, lauréat du Grand Prix de Poésie, au nom du Jury, à la SGDL, 23 juin 2015).

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"L’Entretien devant la nuit rassemble en plus de 600 pages des poèmes de près de cinquante ans de poésie. Certains sont inédits, d’autres, la plupart, ont déjà été publiés. Ce gros recueil témoigne, selon la juste expression de Pierrick de Chermont dans la postface, d’une « poésie de l’anonymat », même si l’expression personnelle se fait plus sensible au fil du temps, par exemple dans des confidences discrètes sur l’insomnie d’hôpital, / le couloir d’urgences (« Heures », 1998) ou dans  « Maintenant, visage fixé », qui date de 2003 et est dédiée à son « père, qui était peintre ». Dans « La nuit passante » (1999), l’interrogation sur le temps et sur soi, se fait plus pressante. Mais ce qui reste stable dans cette traversée d’un demi-siècle est plus frappant que ce qui change. La qualité essentielle de ces poèmes est peut-être ce que l’on pourrait résumer par le terme de « délicatesse ». Délicatesse des sentiments, une pudeur constante qui évite tout excès sentimental, même quand la nostalgie ou une « pensée déchirante » menacent l’équilibre. Le « je » cède le plus souvent la place à un « on », qui renvoie sans doute à des circonstances et des personnes particulières, mais élargit à l’humaine condition, comme l’infinitif déracine ce qui serait trop précis : Poindre / au plus effacé du songe. Délicatesse des notations attentives à saisir l’instant où un oiseau s’envole, une cigale chante, la neige recouvre un paysage, les liserons se penchent sous la pluie… C’est la tâche du poète que de les dire pour défendre la beauté : une beauté de feuilles, d’oiseaux, de cascades, / j’ai rassemblé ces choses / dont je suis encore le lien secret. À la délicatesse s’adjoint la douceur : Seule monte la lueur de ce front / à la douce conquête de l’ombre. […] la douce insistance de l’heure. Le temps se décline à travers les saisons et les mois, avec, semble-t-il, une préférence pour l’hiver, la neige, le blanc, qui annulent toute aspérité. La sobriété qui caractérise le ton de ces poèmes va de pair avec leur brièveté qui fait parfois songer au haïku : La table de ce côté./ Le couvert pour traiter l’ombre./ Nous dînerons d’une pensée déchirante. Le vers libre, le plus souvent très court, alterne avec des poèmes en prose, le plus souvent faits d’un seul bloc. La disposition sur la page est, selon les dires de l’auteur, liée à un souci d’oralité. Et il est vrai que c’est une voix qui nous murmure que la poésie est « immense en peu de mots ». « J’écoute vivre », dit Paul Farellier. Vivre, en dépit de tout et de l’absurde toujours menaçant : l’arbre gagné par la nuit continue à se dresser."

Joëlle GARDES (note à la revue Phœnix, hiver 2015, n° 16).

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"Quarante-cinq ans de poésie. 684 pages de texte. Une postface de Pierrick de Chermont. Le récent ouvrage de Paul Farellier est sans aucun doute un événement dans la vie poétique d’aujourd’hui. Ce superbe pavé regroupe les poèmes publiés de 1968 à 2013.

La postface tout d’abord, qui décortique avec autant de talent que de soin, la poésie qui se pratique de nos jours.

Ce qui intéresse au plus haut point dans ces textes c’est l’explication qu’en fournit Pierrick de Chermont qui ne se contente pas d’évoquer la technicité naturelle de Paul Farellier mais qui, globalement, explicite la poésie qui se crée aujourd’hui.

Quant à la poésie de Paul Farellier elle emporte l’adhésion, dès le premier texte repris d’un recueil publié en 1968. Cette masse imposante (plus de 650 pages !) ne comporte que des pièces de haute qualité dans lesquelles la syntaxe privilégie la métaphore. À l’endroit où l’envolée fait image et l’image à la fois couleur et douleur.

D’un quotidien assez quelconque, Paul Farellier extrait des sensations et des ancrages aux limites du Surréalisme. Dans tous les cas, des vers d’une audace mesurée dans leur lyrisme naturel se côtoient dans la fraternité de la création.

« Le jour qui monte retourne à l’oubli. La minute

blanche, ailée, s’est piquée au plus fort du courant »

Dès les premiers poèmes publiés, il semble que Paul Farellier ait adopté un rythme tout personnel créant ainsi un univers à sa mesure où les idées sont véhiculées dans un cadre défini dans lequel il évolue avec une aisance admirable. Poésie du bonheur et poésie de la mélancolie. Poésie dans laquelle chaque mot est irremplaçable.

Cette impressionnante publication démontre une nouvelle fois que la poésie est en effervescence et que les poètes actuels chantent avec talent sur la plus haute branche.

À lire absolument."

Jean CHATARD (note à la revue Diérèse, n° 64, automne-hiver 2014/2015).

*

"Compilation de poèmes en vers libres ou en prose mus par une même volonté de célébrer l'instant présent, la nature et les plaisirs simples de la vie. Grand prix SGDL de poésie 2015 décerné à P. Farellier pour l'ensemble de son oeuvre. "

Electre, Livres Hebdo, 2015.




Dans la revue Les Cahiers du Sens

"Chaque abonné aux HSE, avec ce seizième numéro, a reçu un CD passionnant intitulé « autour de Jean Cocteau ». Le témoignage de Jean Breton, direct et chaleureux, sur Cocteau, un « aîné capital », est sans nul doute utile. Il remet en place la vérité historique sur ce « Feu » qui ne voulait pas être comparé au Jeu. Dans le même esprit, l’ensemble de ce CD (avec Christophe Dauphin, Henri Rode, Jean Breton et Yves Gasc) constitue une sorte d’événement poétique à ne pas manquer…. En ce début de vingt-et-unième siècle, Les Hommes sans Épaules me semble être une grande revue de poésie, ouverte et libre qui mérite un coup de chapeau par son esprit de découverte poétique, le sérieux de sa démarche, l’indépendance des auteurs qui rendent compte des nouveautés poétiques de l’année. Elle me semble de haute tenue et d’utilité publique."

Jean-Luc Maxence (Les Cahiers du Sens n°14, mai 2004).




Critique

Alain Breton refuse les facilités des "comme" qui dépaysent. les métaphores atteignent aux extrêmes de la compression de sens à laquelle peut résister la métonymie. De justesse. L'image bifurque vers une autre image qui ne semblait pas l'attendre, engendre le plaisir poétique réel, qui est bien de découvrir que ler dévoiement contrôlé des mots, leurs rebonds inattendus sont source d'enchantement et de significations intenses. Dans la Chambre avec légende, on dort dans un éveil secret : "nuit perdue en mer sur la page blanche des seins - nuit tardive aux mouchards du soleil - nuit dans le soupir de l'aulne où des larmes resquillent - fais que jamais je ne retombe - du mâchicoulis de ton amour." Ah! Ce mâchicoulis ! Si près d'un amour à nouveau nommé, trois, voire même quatre sens...

Jean DUBACQ

(in Les Hommes sans Epaules n°9, 2000).




critique

"Prose poétique, exacte, rythmée, musicale, toujours belle. On y chante juste « l'inépuisable intérêt de Dieu ». Le poète suit la lumière des yeux, « lance un chant aux étoiles », et sait relancer dans une certaine joie secrète le fil interrompu de sa singularité. Un sens du Sacré qui impose le respect. Un verbe suspendu, parfois de façon énigmatique, « entre les sautes d'un jour ». « Avec la faim comme bâton », Pierrick de Chermont est un pèlerin qui marche vers ce Dieu fidèle et jamais vu. "

Jean-Luc Maxence (La Nouvelle Lanterne n°9, octobre 2013, in lenouvelathanor.com)

"D'aucuns penseront que je suis bien placé pour parler de cette plaquette de Pierrick de Chermont puisque, seul, un abîme nous sépare, lui le croyant et moi l'athée !  Ils n'ont pas tout à fait tort dans la mesure où je suis sensible à la parole qui parcourt ces quinze chants. Des chants qui sont comme des laisses de versets, comme on dit des laisses de mer : des versets comme des mots drossés sur la page par la foi religieuse du poète. Et comme la mer est toujours recommencée, l'enjambement, parfois présent, souligne une pensée coulant comme une source qui, jamais, ne se tarit…

Pierrick de Chermont célèbre à sa façon un monde dans lequel il déambule, un monde pris dans sa diversité : ville/nature, violence/douceur… Mais il n'en reste pas moins que des passages comme "Demain, ouvrir au feu le silence, au verbe la présence, tel autrefois le chant de Siméon, puits de lumière dans un puits de lumière", même s'il me donne une idée du projet de Pierrick de Chermont, reste obscur au mécréant que je suis qui ignore tout de ce Siméon sans doute biblique… De même le mécréant laisse de côté toutes les occurrences des mots Dieu, âme, chapelet, psaume… (du moins dans le sens que leur donne l'auteur) pour ne s'intéresser qu'à la célébration du monde qui traverse ces chants.

Un poème comme le chant IX est révélateur à la fois de la démarche de Pierrick de Chermont et de la lecture que je peux en faire. Si Pierrick de Chermont annonce clairement sa quête de sens dans des expressions comme "Une lumière pleine de lenteur perce les flancs de mon âme" (on pense au Christ crucifié dont un soldat de Pilate perce le flanc de sa lance) ou "Par la foi, satisfaction de faire tomber les âges d'or, de fabriquer de l'histoire toutes portes ouvertes",  je peux lire cet autre passage en me passant de l'hypothèse de Dieu : "La pluie sur un parc zoologique, la pluie sur les rues de la ville. Chacun se rapproche et se renouvelle, // Se revêt de milliers d'étoiles et recommence, avec le trouble d'avoir été visité dans ses profondeurs". L'un nomme Dieu ce trouble, l'autre le nomme mystère ou beauté du monde. Reste que les deux ont été sensibles à la même réalité. Et je pourrais multiplier les exemples, au risque de lasser le lecteur. C'est que Pierrick de Chermont se confronte au monde, au réel, tout comme les matérialistes. Il en tire sa conclusion alors que Guillevic, pour ne puiser que dans cette œuvre, en tirera une autre par son attention aux êtres et aux choses les plus humbles : "Oui, coquelicot, / Tu es l'empereur / De ton royaume. // Je ne sais pas t'imiter, / Mais continue à régner / Sur toi comme sur moi." (in Quotidiennes) ou, à propos d'un modeste jardin : "Rien que le temps / Qui s'est retiré là / Et n'attend rien." (in Creusement).

Les images de Dinah Diwan qui accompagnent le texte de Pierrick de Chermont sont en harmonie avec le ton prophétique du poète et sa volonté de décrypter le réel (à sa façon, faut-il le redire ?). Il s'agit de collages sur un texte soigneusement raturé et ainsi rendu illisible : métaphore de la révélation ? Ou quoi d'autre ?

En tout cas, si la poésie est un outil pour atteindre Dieu ("Poésie, tu nous élèves à l'opiniâtre décision de vivre. Poésie, mer éternelle du sans-horizon - je cueille au matin la rose, // Tu m'affilies à la terre, à la promesse de mon Dieu…"), elle est aussi pour le mécréant ou le mystique sans dieu une simple façon de dire le monde, dans toute sa complexité et dans tout son mystère, un mystère dont la science ne fait que reculer les limites. "


Lucien Wasselin (in Recours au poème, décembre 2013).

"Une écriture inspirée dans l’écrin de délicatesse des mots, qui n’exclut ni la transgression ni la surprise. Ce beau livre, texte et illustrations, transporte. Quelle est la réalité de la réalité, que ce soit dans le quotidien qui s’étend ou la transcendance de l’instant qui persiste ?

Extraits :

« Sonnerie dans un préau vide. Une lumière, le feutre roux des platanes, un trottoir ravi de son mutisme.

Ah, si je connaissais les sources du vent, je leur dédierais l’été pour qu’elles le relancent avec une forêt

De nuages ! Nuages que je goûte en riant seul, peinture, croupes, crinière que les enfants empoignent,

Figures du libre qui s’épargnent et se prolongent comme une mémoire ayant choisie de se taire !

Le soir, à nouveau les faux de l’indicible : un halo de lune, une voiture qui manœuvre dans un présent immobile.

Finie la journée, fini le dehors où Dieu est le grand cherché ; voici la nuit avec ses escaliers et ses langues oubliées... »

« … Je vous rejoins, apprends vos mœurs où l’on s’approche par la distance, où l’on pèlerine seuls et ensemble, ébranlés et fraternels ;

L’abeille n’est-elle pas l’égale de l’astre quand elle le couvre de frémissements ? Et tous ces chants et tous ces mystères qui nous unissent !

Boire à la sainte nudité du jour, chair à chair s’ouvrir à la plénitude, où, par une mesure sans mesure,

Nos âmes aspirent et tètent le monde. Oui, par une libre admiration, se métamorphoser en prosodies intérieures.

Au bout du bout, je disparaîtrai. T’embrasserai-je alors, Homme-dieu, du plein baiser de notre terre ? »

Poète et dramaturge, Pierrick de Chermont, allie l’originalité avec la rigueur de l’ordonnancement des mots. Il explore le monde comme intériorité, l’intériorité comme poésie, la poésie comme monde. Ce ternaire libère la pensée et révèle une joie secrète propre à la vie qui demeure.

Rémi Boyer (in incoherism.wordpress.com, décembre 2013).




Lectures :

"Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.

« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »

La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.

La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.

Ecoutons Yves Martin :

« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »

La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.

 

          Extrait de L’âme et le corps :

 

« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule

Est prêt à se décharger de son fardeau

Ainsi mon âme tu te tiens prête

A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.

 

Est-ce pour quelqu’un d’autres

Pour un fossoyeur ou pour un prince

Que tu portes cette chair un instant vivante

Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?

 

Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps

A oublié de te montrer les routes ensoleillées

Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort

Tu t’égares entre les marais et les ronces.

 

Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville

Où les femmes sont comme des fenêtres.

On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales

Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.

… »

 Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.

Rémi BOYER (in incoherism.worpress.com).

*

"Ilarie Voronca, s’étant suicidé, son Journal est resté inédit durant de longues années (de son suicide en 1946 jusqu’à nos jours) puisque sa femme Colomba le confia à Sasa Pana de l’avant-garde roumaine. On ne redécouvrit ce manuscrit qu’en 2016 et la publication en français est un événement « qui éclaire d’un jour nouveau la dernière année de vie d’Ilarie Voronca ». La traduction est de Petre Raileanu et l’édition française est assurée par ce dernier et Christophe Dauphin, le directeur des Hommes sans Epaules Editions. Las, ce livre est placé sous le signe des progrès du modernisme qui ne nous a apporté que les méfaits liés aux affaires, à l’industrialisation forcenée et à l’affairisme qui remplace la poésie. Certes, certains progrès sont bons à prendre mais c’est au prix de certains autres comme la poésie ou l’art qui est remplacé par les marchands (il n’est pas étonnant que Jeff Koons soit un ancien courtier de matières premières à la Bourse de Wall-Street !). Heureusement Petre Raileanu, parlant des premiers recueils de poèmes d’Ilarie Voronca édités en France, écrit : « … la capacité d’élever au rang de miracles les joies simples et même les contraintes de la vie » (p 11). Mais je m’éloigne du Journal d’llarie Voronca. Après une préface de Petre Raileanu et des repères chronologiques de Christophe Dauphin, le Journal peut commencer.

LE JOURNAL.

Christophe Dauphin souligne que Voronca part en Roumanie dès janvier 1946 où il retrouvera Rovena « qu’il n’a pas revue depuis 1939 » (p 44). Le Journal commence par l’embarquement sur le navire, la femme aimée est idéalisée « ce n’est pas la femme réelle, qui était devant moi, que j’ai embrassée, mais celle que durant six années j’ai portée dans mon esprit » (p 51). « Mais éveillé peu à peu de ma griserie, ce fut dans le port de Varna que je constatai la disparition de ce regard. Il y avait en lui moins d’affection, moins d’indulgence ; dans les gestes, une impatience, une vague tristesse qui recouvrait les yeux adorés d’où jaillissait autrefois, à ma seule approche, la flamme de la joie et du bonheur. » (p 52). « Le bonheur que j’avais échafaudé pendant six ans s’ébranlait » (p 58) On pourrait multiplier les citations ! « Quel genre de femme était cette Roneva après laquelle j’avais si longtemps langui (p 60) ? Ilarie Voronca est bien obligé de se l’avouer : avec lui sa soif d’inconnu jamais ne s’assouvirait ; l’amour fou n’est pas partagé ! Ilarie Voronca s’est suicidé pour échapper à « l’immense miroir de (sa) propre solitude » (p 64). Ce Journal n’évite pas les comparaisons, il est écrit dans une langue lyrique. Rovena est irascible (p 69), l’amour de Voronca pour Rovena est raté (p 70) ; dès lors ce Journal prend l’allure d’un ratage. Trahison de celle pour qui il avait quitté son épouse : « Pour la suivre vous avez quitté votre épouse. Pendant une longue séparation due à la guerre cette femme a entretenu par ses lettres la chaleur de votre passion. Vous avez fait de cette femme votre raison de vivre. Et voici que soudain cette femme vous traite avec mépris et même avec haine. Elle vous chasse, vous humilie… » (p 80). Après un essai qui est un échec, Ilarie Voronca finit par réussir son suicide le 4 avril 1946 à Paris, dans son appartement. Christophe Dauphin reprend ce Journal pour lui apporter une triste conclusion. Un poète n’écrira plus, un « homme bon, généreux, fraternel », comme le dit Denys-Paul Bouloc, (p 102) nous a quittés…

Suivent alors des témoignages d’époque sur Ilarie Voronca dus à ses pairs, des poèmes regroupés sous le titre de « Beauté de ce monde », une postface et une bibliographie de Christophe Dauphin…

Regroupés sous le titre « Retouches pour un portrait d’Ilarie Voronca » treize poètes (et non des moindres) donnent leurs points de vue sur l’auteur de « Poèmes parmi les hommes », suivis d’un poème intégraliste (en prose) de Christophe Dauphin (extrait d’Un fanal pour le vivant qui fut publié en 2015). A noter que ce choix de Retouches commence par celle de Geo Bogza, traduite par Petre Raileanu et que le plus grand nombre provient de la revue Le Pont de l’Epée…

BEAUTE DE CE MONDE.

Il y a comme un écho dans le poème liminaire de Beauté de ce monde de la rencontre avec Rovena en 1937 entre celle-ci et Voronca qui provoquera la séparation d’avec la femme de ce dernier, Colomba, l’année suivante. A noter que le suspens souffre quelque peu de la place du Journal dès le début du livre ; mais ce n’est qu’un reproche mineur !

Les poèmes, au surréalisme tempéré, sont relativement longs ; ce qui domine, c’est l’amour pour les proches, pour les humbles, pour le monde… Le poème, Les maisons et les hommes, n’est pas sans rappeler les Bâtisseurs de Fernand Léger. Ilarie Voronca est un optimiste. Ses poèmes en témoignent : ils encouragent les travailleurs les plus humbles à la patience. Un texte intitulé Préparez-vous au bonheur le dit parfaitement : « Préparez-vous à aller vers le monde / Où tout est grâce et beauté et joie » (p 163). Le Vous est remplacé par le Nous : Voronca rejoint la cohorte des travailleurs (pp 166-167). Mais l’optimisme est de trop : car les exploiteurs en profitent. Cependant on ne peut demander à un optimiste-né de se renier et de se transformer en pessimiste. Mais ce pessimisme est occasionnel (pp 168-169), l’espoir revient toujours. Ilarie Voronca est optimiste finalement. Ilarie Voronca dans Les Témoins fait preuve d’un retour à l’inquiétude, au pessimisme… Ses poèmes se font l’écho des incertitudes humaines comme la nature qui est chassée des villes ; mais le « merveilleux lendemain » n’est jamais bien loin, pourvu que l’homme s’en donne la peine en vivant au plus près de la nature : certes le chemin ne semble pas être pris ! L’homme balance entre optimisme et pessimisme, mais c’est l’avenir qui l’emporte. Cette opposition est symbolisée par la dichotomie prose / vers et renforcée par l’utilisation du caractère italique dans les pavés de prose et du romain dans les vers. La séparation forcée d’avec Rovena continue de hanter Ilarie Voronca (193) ainsi que les nombreuses allusions à la femme qui, parfois, se confond avec l’absente. Mais cela n’empêche pas Voronca d’écrire un poème sobrement intitulé Août 1942 ( p 288) qui montre qu’un poète vaut bien un résistant qui combat les armes à la main : les vers sont une arme parmi d’autres, Aragon l’a bien prouvé…

Le livre est utile pour mieux connaître (ou découvrir) un poète majeur du XXème siècle. Une bibliographie, complète à l’heure où ces lignes sont écrites (car sait-on jamais…), clôt cet ouvrage.

Lucien WASSELIN (in lafauteadiderot.net).

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Réunit le journal tenu par le poète en 1946, l'année de son suicide dont il permet d'éclairer certaines zones d'ombre, quelques témoignages et études (Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Jean Cassou, Jean Follain, Guy Chambelland...), ainsi que l'intégralité de ses poèmes écrits entre 1940 et 1946.

Electre, Livres Hebdo.

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Les Hommes sans Épaules éditions publie régulièrement des anthologies. Des volumes généreux, à la couverture blanche, et des mines de diamants taillés par Christophe Dauphin. Il édifie le parcours d’un auteur à travers les œuvres convoquées, dont les étapes sont motivées par ses choix éditoriaux. Ceux-ci sont expliqués dans une préface et une postface, dont il est l’auteur, ou bien qui sont signées par un de ses nombreux  collaborateurs. 

Et enfin un volume qui convoque un poète rare : Ilarie Volonca, présenté dans une édition établie par Pierre Raileanu et Christophe Dauphin. Un Journal inédit et une anthologie de ses textes, Beauté de ce monde, qui offre un panel de poèmes classés par ordre chronologique, de 1940 à 1946. Là encore un paratexte riche et qui propose des éléments pour situer l’homme et l’œuvre. Poète français et roumain, cette figure-phare de la littérature de l’Est participe dans son pays de naissance à l’édification d’une avant-garde qui favorise l’émergence d’une modernité littéraire roumaine. Il fonde avec Victor Brauner la célèbre revue 75 HP qui perdure de nos jours.

Ces anthologies sont donc des volumes précieux, qui plongent le lecteur dans l’univers d’un auteur, pas uniquement grâce à ses productions artistiques. Elles entrouvrent la porte d’une intimité qui n’est qu’esquissée par les liens effectués entre les éléments biographiques purement factuels et une mise en situation historique. Le plus souvent engagés dans une démarche critique, les poètes dont il est question offrent matière à ce que le lecteur prenne connaissance de leur apport dans l’avancée d’une littérature qui peine à s’engager sur de nouvelles voies en ce début de siècle. Et que leur nom soit peu ou pas connu, il n’en demeure pas moins que Christophe Dauphin et Henri Rode savent où s’écrit la Poésie, de celle qui ne se taira pas.

Carole MESROBIAN (in recoursaupoeme.fr).

*

Comment échapper à la fascination qu’exerce une œuvre poétique lorsque l’on sait par avance que l’on en sera la victime consentante ? Poète de deux langues, le roumain et le français, Voronca en est le parfait exemple lui qui se suicida en 1946 à l’âge de 42 ans. Sur la corde raide de la recherche d’identité, la fragilité et le doute le tenaillaient en permanence et ravageaient sa conscience.


Son « Journal inédit » enfin édité se lit comme un complément à cette œuvre poétique traversée par des éclairs d’espoir et de désespoir. On ne remerciera jamais assez Christophe Dauphin d’avoir regroupé en cet épais ouvrage ces deux volets complémentaires. Les poèmes sont regroupés sous le titre de l’un des poèmes emblématiques de Voronca : La beauté de ce monde. Certains de ces textes semblent prophétiques dans une dimension lyrique et visionnaire qui n’avait pas été entrevue lors de leur parution malgré l’attention et le dévouement des poètes résistants dans les années sombres de la deuxième guerre mondiale : les Ruthénois Jean Digot et Denys-Paul Bouloc ou, par la suite, les éditeurs posthumes que furent Guy Chambelland et Jean Le Mauve.


On lira aussi avec une attention particulière les contributions d’une quinzaine d’auteurs choisis pour évoquer les multiples facettes d’IlarieVoronca. Exégètes dévoués et compétents, Petre Raileanu et Christophe Dauphin ont réuni leur parfaite connaissance de cette œuvre majeure pour proposer un livre qui fera date.

Georges CATHALO (in revue-texture.fr).

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Heureux de ce livre. Le Journal Inédit de Ilarie Voronca. Né en Roumanie, parti en France dans les années 30, ce grand poète fut l'ami de Brauner, Chagall ou Ionesco. Engagé dans la Résistance, il se suicide en 1946, peu de temps après avoir écrit "Le manuel du parfait bonheur".

Luca Niculescu, Ambassadeur de Roumanie en france, 4 juillet 2020.




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