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Lectures critiques :
Deux poètes qu’on a dit maudits. Deux poètes aux destinées tragiques : Jean-Pierre Duprey, suicidé à 29 ans, Jacques Prével, mort de la tuberculose à 36 ans. Tous les deux venaient de Normandie et fréquentaient à Paris les mêmes cafés, les cafés de la bohème à Montparnasse et à Saint-Germain-des-Près. Ils ne se sont sans doute jamais rencontrés. Christophe Dauphin les rassemble dans un essai magnifique, Derrière mes doubles.
Le titre fait allusion au premier livre de Jean-Pierre Duprey aux éditions du Soleil Noir, Derrière son double. Duprey était un grand silencieux, un ange muet, un « taiseux » comme seuls savent l’être les Normands. C’était un jeune homme écorché et révolté, qui avait grandi à Rouen, dans une ville ravagée par les bombardements en 1944. Traumatisme durable. Seule compte pour lui la poésie.
« Duprey était un garçon de seize ans, d’excellente famille bourgeoise, raconte Jacques Brenner qui a publié ses premiers poèmes en revue. Il était très médiocre élève au lycée, ne parvenant pas à s’intéresser à ce qu’on lui enseignait et poursuivait des rêveries qui inquiétaient ses parents. »
Il quitte Rouen et sa famille et s’installe à Paris dans une chambre d’hôtel avec Jacqueline, la femme de sa vie. Il fait parvenir son manuscrit à la librairie de la Dragonne que fréquentent les surréalistes. André Breton demande à le voir et lui écrit avec enthousiasme : « Vous êtes certainement un grand poète doublé de quelqu’un d’autre qui m’intrigue. Votre éclairage est extraordinaire. »
Duprey a 20 ans lorsque paraît son premier livre et il entre aussitôt dans la légende du surréalisme. La même année, 1950, Breton l’intègre dans son Anthologie de l’humour noir.
Duprey, souligne très justement Christophe Dauphin, est posté « au bord de ce précipice où coule l’eau noire de la nuit ». La couleur noire occupe une place centrale dans sa poésie.
« Je nage en mon ombre
Trop de noir dedans.
Mon ombre est la tombe
Pénétrable au vent. »
Deux ans plus tard, Jean-Pierre Duprey quitte le groupe surréaliste. Il délaisse l’écriture, apprend le travail du fer et de la soudure chez un maître ferronnier et se consacre à la sculpture en fer forgé, une exploration indissociable de sa poésie. Il revient d’ailleurs à l’écriture en 1959. Le 2 octobre, il met le manuscrit de son dernier recueil dans une enveloppe à l’adresse d’André Breton. Il demande à sa femme d’aller le poster. « A son retour Jacqueline trouve Jean-Pierre pendu à la poutre de son atelier. Quelques jours auparavant, il avait répondu au téléphone à un ami : « Je suis allergique à la planète. » Jean-Pierre ne laisse ni mot ni explication. »
Poète maudit, a-t-on dit et répété : Christophe Dauphin ne le croit pas : « Il ne faut pas confondre le « poète malheureux » et le « poète maudit ». En revanche Jacques Prével, lui, fut bien un poète maudit. « Duprey était un ange, Prével un spectre », résume quant à lui Gérard Mordillat dans sa préface.
Jacques Prével fut l’ami et le disciple d’Antonin Artaud. C’est un Normand du Pays de Caux. Un homme habité par la douleur, instable, torturé, irascible, plongé très jeune dans l’horreur de la destruction, au Havre, dans une ville dévastée par les bombes.
« Je lutte contre une mélancolie terrible, un sentiment de l’inutilité de tout et de mes efforts en particulier et que je vomis pourtant de toutes mes forces », écrit-il dans son journal.
Lui aussi monte à Paris, passe ses journées à écrire dans les cafés de Montparnasse, dans une grande solitude. « J’ai souffert autant qu’on peut souffrir au monde. »
Ses compagnons d’infortune ne reconnaissent pas sa voix de poète et le tiennent à distance. Seul Roger Gilbert-Lecomte, le poète du Grand Jeu, l’entend et, lui semble-t-il, comprend ses poèmes. « Devenir un voyant, écrit Prével dans son journal. Etre un grand artiste dans la vie, dans l’amour, dans la mort. » Mais cette amitié sera brève : Roger Gilbert-Lecomte, celui qui, selon la belle formule de Zéno Bianu, s’était promis « de n’écrire que l’essentiel », meurt à 36 ans d’une crise de tétanos.
Aucun éditeur ne publiera les poèmes de Prével. Il est obligé de sortir à compte d’auteur son premier livre Poèmes mortels en 1945 à Paris. Mais bientôt il va faire la rencontre de son mentor, Antonin Artaud, à la maison de santé d’Ivry-sur-Seine. Alors il ne quitte plus le Momo, à qui il voue une admiration totale, mais cette amitié ne se situe pas sur un pied d’égalité. « C’est bien une relation de maître à disciple », montre Christophe Dauphin. « Deux hommes, deux poètes gravement malades et incompris, tels sont Artaud et Prével. Le premier souffre d’un mal mental, mais aussi physique dont on ne connaîtra la nature qu’un mois seulement avant sa mort : un cancer du rectum. Le deuxième est atteint d’une tuberculose pulmonaire. Il l’ignora encore, malgré ses quintes de toux et ses douleurs à la poitrine. »
Toujours à compte d’auteur, Prével publie Les Poèmes pour toute mesure en 1947. Artaud mourra l’année suivante. « Antonin Artaud était mon seul ami. C’était le seul homme que j’aimais. Maintenant je n’ai plus personne. »
Jacques Prével s’éteint en mai 1951 dans un sanatorium de la Creuse. Dans une solitude absolue.
On attendait un récit qui soit à la hauteur de ces deux existences tragiques et déchirées. C’est chose faite avec le livre de Christophe Dauphin, dont on aime aussi la touchante obstination à souligner la « normandité » de ces deux poètes. L’un orienté vers le surréalisme, l’autre vers le Grand Jeu.
Bruno SOURDIN (in brunosourdin.blogspot.com, février 2022).
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Dans la préface à cet essai important pour saisir à travers la poésie l’esprit de ce changement de millénaire, Gérard Mordillat dresse un sombre état des lieux de la poésie, « une écriture sans retour ».
« La poésie n’est pas rentable ni glamour ; sa voix est inaudible dans notre société dominée par le slogan et l’injure. Le poète est mal vu, il doit raser les murs, se satisfaire de l’ombre, s’excuser d’être. » « La poésie se diffuse dans des plaquettes, dans des revues, sous le manteau. C’est de la contrebande littéraire, de la clandestinité textuelle. »
Christophe Dauphin jette ainsi « les bases d’une future anthologie des poètes maudits du XXIème siècle » en provoquant la rencontre entre Jean-Pierre Duprey et Jacques Prevel, qui, probablement ne se sont jamais croisés. Cette rencontre à trois et non à deux puisque Christophe Dauphin, en provoquant l’événement, s’en fait pleinement acteur, s’inscrit dans la normandité poétique, tous les trois étant normands (voir le n° 52 de la revue Les Hommes sans Epaules consacrée aux poètes normands), normandité qui se caractérise par un métissage culturel.
Ce ternaire poète nous permet d’approcher l’essence de la poésie car à travers ces trois regards, ce sont les voies douloureuses vers toujours plus de liberté qui sont sillonnées. Christophe Dauphin met en évidence les parcours différents et complexes de ces deux poètes libres. Il évoque les rencontres déterminantes, le rayonnement d’Artaud et plus largement tous ceux qui les ont éclairés, parfois indirectement, par leurs œuvres. Il raconte les abîmes qu’ils ont explorés depuis l’enfance, les solitudes noires, les combats contre les « terribles simplifications » des différents milieux dans lesquels ils ont évolué, souvent contraints. Le prix de la lucidité peut être exorbitant et terrifiant.
Jean-Pierre Duprey a connu une réelle reconnaissance, particulièrement auprès d’André Breton et du groupe surréaliste, au contraire de Jacques Prevel qui fut « maudit » au-delà du possible, peut-être, partiellement, en raison de sa proximité avec Antonin Artaud. Il n’est pas éloigné du Grand Jeu de René Daumal et ses amis, ce qui ouvre bien des perspectives sur la profondeur de ses écrits. Tous les deux ont écrit avec leur sang, et l’amour de leurs compagnes respectives ne suffira pas à éteindre les souffrances car si Jean-Pierre Duprey fut moins malmené par la vie que Jacques Prevel, il n’en fut pas moins « un poète malheureux ».
Le face à face entre les deux poètes, jeu de miroirs tantôt ensanglantés tantôt lumineux, révèle la puissance à la fois créatrice et destructrice de la révolte quand celle-ci est la dernière citadelle où l’être peut se réfugier.
Ce livre est le premier tome d’une Chronique des poètes de l’émotion, expression plus ajustée et moins tordue par l’usage que « poètes maudits ». L’émotion est, dans la poésie intransigeante de ces deux poètes, à la fois matière première d’un processus alchimique et chemin.
Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, 20 novembre 2021).
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Poète et essayiste, Christophe Dauphin s’attache à sortir de l’oubli des poètes méconnus de la mouvance surréaliste. « Creusant sa falaise », il s’intéresse particulièrement aux météores qui ont eu un destin tragique. Le premier tome de sa « chronique des poètes de l’émotion », préfacé par Gérard Mordillat, met en lumière deux poètes normands qui ne se sont jamais rencontrés, bien qu’ayant fréquenté les mêmes lieux.
Ils ont pour points communs d’avoir consacré leur vie à la poésie et d’avoir eu une existence brève sans avoir obtenu la reconnaissance méritée : Jean-Pierre Duprey né en 1930 et suicidé à 29 ans, Jacques Prével né en 1915 et mort de la tuberculose à 36 ans. « Leur révolte était absolue, leurs œuvres uniques » résume César Birène dans sa postface. Christophe Dauphin éclaire leur vie et leur œuvre. Il nous apprend au passage le rôle joué en 1950 par notre discrète amie Colette Wittorski, alors étudiante, auprès de Jacques Prével dont elle a tapé les manuscrits qui furent ensuite édités à compte d’auteur.
Marie-Josée Christien, chronique "Nuits d'encre" du n°28 de la revue "Spered Gouez / l'esprit sauvage"
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Lectures
Le Dernier Chant d’Edwine rassemble l’œuvre poétique, quasi complète, de Frédéric Tison, poète né à Tarbes en 1972 et décédé à Paris, le 14 novembre 2023. Celui qui dans Nuages avait écrit : Je suis le pianiste qui rêve sous les nuages, aura donc rejoint la terre du non-retour à l’âge de cinquante et un ans.
Cet ensemble important comporte deux parties. La première : les publications d’Anuho (2005), jusqu’à Nuages rois (2021), dernier titre publié du vivant de l’auteur. Y sont joints les textes et poèmes inédits mais publié dans la revue Les Hommes sans Épaules. Une seconde partie, près de trois cent pages, rassemble l’œuvre inédite qui, selon Christophe Dauphin, le préfacier inspiré de ce livre, « comprend des titres importants, de haute voltige et qui ne relèvent absolument pas du fond de tiroir ».
Frédéric Tison, un poète et un ami, lit-on, « entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque ». Ainsi, au hasard et ponctuation respectée, ce poème titré « paysage avec fleuve » :
Le premier chant fut pour ce fleuve entre ses bras.
Silène
L’eau plus mystérieuse que le vin.
J’œuvre
Pour que même l’ombre soit une fenêtre
Je verse
Dans tes mains l’eau d’une rivière.
À propos du poète, les mots Janus et Edwine reviennent souvent dans la bouche de ceux qui l’ont fréquenté. Janus, parce que son univers poétique est à double visage où le désir comme l’Éros y sont bien présents, parce que le poète vit avec une face tournée vers le passé, l’autre vers l’avenir.
Edwine (auteur d’un Psautier du XIIe siècle) apparaît également comme un double de Frédéric Tison et donnera son nom à des manuscrits singuliers et protéiformes tels Le Dernier Chant d’Edwine et Fragments d’Edwine, autant de proses touchant à la mystique, à l’ésotérisme, à la prophétie, au dédoublement de la personnalité, etc. Un ensemble débridé mais fascinant qui pourrait s’apparenter à un carnet de longues notes prises par le méditant, le moine du Moyen Âge, voire le psychanalysé du XXIe siècle.
Ouvrir ce volume, c’est se confronter avec un homme curieux de tout et complexe, explorant une multitude de domaines, du religieux à la physique quantique ou celle des fluides.
Parmi cette œuvre ouverte, deux titres sont particulièrement à revisiter : Le Dieu des portes (2016), qui lui valut le prix Aliénor et La Table d’attente, qui reçut le prix du poème en prose Louis-Guillaume, en 2021, et à propos duquel Tison écrivait en note liminaire : « Cette table d’attente, je la dresse dans ces pages ; j’écris dans ses marges, autour d’une image manquante, d’un visage absent. Je m’y penche, et j’y vois mon ombre ; parfois, j’y aperçois celle de quelqu’un qui veille par-dessus mon épaule. » C’est, me semble-t-il, une approche intéressante pour circonscrire cette poétique de l’inspiré. Un extrait de ce recueil :
Il y a toujours une voix qui prie une absence dans ce règne du vent.
Il y a toujours un lointain.
Il y a toujours un oiseau qui chante ce qui n’est pas écrit, et que la branche autrement légère multiplie.
Personnage étrange et attachant que ce Frédéric Tison, serait-il apparenté au Voyant de Charleville ? La lecture du Dernier Chant d’Edwine vous passionnera, vous ouvrira de nombreuses portes derrière lesquelles se cache peut-être celui qui nous dit qu’Écrire, c’est aussi, vouloir ajouter à la beauté du monde, ou, tout du moins, souhaiter la souligner.
Yves NAMUR (in Le Journal des poètes n°4, 2025, Belgique).
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Les lecteurs de La Lettre du Crocodile se souviendront, entre autres, de l’hommage au poète Frédéric Tison offert par Claire Boitel pour la disparition du poète en 2023 et de l’essai qu’elle lui consacra sous le titre Frédéric Tison, la voix derrière la voix, aux Editions Petra. Cette fois, Norbert Crochet, Christophe Dauphin et Les Hommes sans Epaules ont rassemblé l’ensemble de l’œuvre poétique de cet auteur d’exception, dont plusieurs inédits.
« L’univers de la poésie de Frédéric Tison, écrit Christophe dauphin, est à double visage, à l’instar de Janus, et le désir comme l’Eros y sont bien présents. Cela n’est pas implicite, mais cet Eros ne concerne pas la femme mais l’homme : Toute sa voix/ ses membres amoureux / Parmi les allées / Dessinées dans les lignes de mon image coloriée. Frédéric le « masque » dans ses poèmes et ne s’en ouvre que peu, sauf peut-être dans ses poèmes plus récents ou en tirages confidentiels (…)
Certains ont pu dire et/ou penser, que Frédéric-Janus, le poète dieu des portes, était un poète maudit. Il n’en est rien. Il était entouré et soutenu, dans sa vie privée comme de poète, reconnu et publié d’emblée par les Hommes sans Epaules, en revue comme en livres. Sa reconnaissance, en tant que poète, dépasse le seul cadre des HSE pour s’étendre au milieu de la poésie… »
Christophe Dauphin retrace son parcours d’auteur, de poète en introduction à ce volume.
« Il est des êtres que jamais rien ni personne ne réconciliera avec la vie. Frédéric Tison était de ceux-là » nous avertit Norbert Crochet avant de préciser :
« Si l’on ne sait pas que Frédéric Tison était un homme pressé parce que menacé, on ne comprend pas sa soif inextinguible de connaissance et sa quête éperdue du Beau et du Vrai, sa recherche désespérée d’un soulagement psychique, physique aussi. Il fallait vite tout voir, tout lire, tout explorer pour connaître la Vérité. »
Parmi les inédits, se trouve Le Dernier chant d’Edwine (2003-2023), journal improbable d’un voyage initiatique dans lequel le « dieu des portes » a préféré prendre le chemin des intervalles, évanescent mais plus direct. Toujours l’urgence.
« Comme elles sont belles, y songe-t-on, ces pages blanches dans ce livre déjà relié avant d’être copié et enluminé – chose impossible –, ou bien Edwine serait-il en train de faire des annotations dans ses marges ? ou bien ce livre était-il un livre blanc, aux lettres blanches, illisibles, indécises, en attente de Dieu, ce Dieu blanc, ce Dieu-Lumière dont les ouvertures murales des cathédrales qui s’élevaient lentement en ce temps-là, selon ce qui sera la Théologie de la Lumière de l’abbé Suger, célébraient la pure couleur, la pure présence, son évidence ruisselante ? »
Revenons à la poésie avec la fin de ce poème inédit, L’automne infidèle.
« Je t’ai tout donné, à toi, automne fugitif,
Dont le sang pourpre est l’encre de ma plume
« Laisse couler les gouttes de pluie sur ton visage,
Ce soir, ce sont les nuages qui pleurent pour toi
« Fermons les yeux, et ne nous réveillons jamais plus.
« Jamais plus », me susurrais-tu dans ton savant vertige
Maintenant tu fuis, loin du parc où Eole se pavane,
Tu t’effaces des arbres et ôtes ta main du ciel
Tu es le soleil de mes larmes, la lune de mes joies,
N’oublie pas que je t’ai pardonné tes cruelles trahisons,
La nature s’ennuie de toi, reviens, et enlace-moi encore »
Parmi les œuvres rassemblés, nous retrouvons notamment : Nuages rois (2021) – La Table d’attente (2019), Prix du poème en prose Louis Guillaume 2021 – Aphélie, suivi de Noctifer (2018) – Le Dieu des portes (2016.), Prix Aliénor 2016 – Les Effigies (2013) – Les Ailes basses (2010) – Les Féeries amères (2008)…
Rémy BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, mai 2025).
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FRÉDÉRIC TISON, LE DERNIER CHANT D’EDWINE
par Norbert CROCHET
Je commencerai mon propos en rappelant une phrase que Frédéric disait régulièrement : « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire ». Il disait cela généralement avec un sourire en coin, sachant que la lecture de ses textes n’est pas aisée et réclame du lecteur un niveau d’exigence égal à celui que Frédéric s’imposait pour élaborer ses textes. Mais je modifierai cette phrase en disant plutôt que si l’on veut mieux connaître Fred, il faut lire tout ce que Frédéric Tison a écrit, et qui est maintenant rassemblé dans cet ouvrage. Car ce qui caractérise à la fois l’homme et le poète, c’est un travail intellectuel au long cours et une quête perpétuelle commencée il y a des décennies et qui n’atteint jamais son but.
L’homme d’abord, que j’ai rencontré alors qu’il avait 19 ans et moi 20. La vie a eu ses aléas mais nous avons toujours été les meilleurs amis du monde. Et ce que je peux dire, c’est que Fred a toujours recherché une Vérité qui aurait pu répondre à ses doutes, à ses angoisses, à son sentiment de solitude et surtout qui aurait pu expliquer sa présence ici et maintenant, lui qui avait le sentiment de n’être pas né à la bonne époque.
Curieux de tout et avide de connaissance, il s’est intéressé à l’histoire des civilisations, il a étudié tous les mythes et toutes les religions du monde, il s’est intéressé à l’art et à son histoire, mais aussi à l’alchimie, à la physique quantique et aux sciences en général, à l’architecture et à l’art des jardins, sans oublier la musique, qu’elle soit sacrée, classique, plus ou moins moderne, ou expérimentale. Et si Fred avait 200 CD et 4 000 livres dans sa bibliothèque, ce n’était pas uniquement pour répondre au souhait de posséder ce qu’il aimait, mais surtout pour toutes les petites vérités qui se cachaient là, des vérités multiples et parfois contradictoires dont il cherchait à atteindre une inaccessible source commune.
Frédéric Tison le poète ensuite, qui n’a jamais écrit pour distraire ou se distraire. Toujours inquiet quant au devenir de ses brouillons et manuscrits, il m’avait fait promettre de m’en occuper si jamais il venait à ne plus pouvoir le faire lui-même Et bien sûr, je lui ai promis de le faire.
La recherche du poète, évidemment, s’exprime dans ses écrits. Fred avait toujours sur lui un petit carnet dans lequel il pouvait écrire à tout moment ses pensées et ses impressions. Puis il les développait dans des cahiers plus gros. Quelque temps après, il reprenait ces cahiers pour tenter d’en extirper la substance, et exprimer celle-ci avec les bons mots et le bon rythme, jusqu’à aboutir à un texte définitif qui puisse s’intégrer non seulement dans un recueil mais aussi dans son œuvre tout entière. Car tous ses textes sont liés (d’où la présence de personnages qui apparaissent dans des textes différents) et celui qui semble être un aboutissement est Le Dernier chant d’Edwine, texte sur lequel il a travaillé durant plus de 20 ans. Ici la recherche d’un pourquoi devient la recherche de l’Autre. Et l’Autre n’ayant pas de définition propre, il a pu devenir polysémique : cet autre peut être l’aimé, l’aimant, la Beauté, la Vérité, une transcendance, une histoire, une origine, et peut traduire aussi la recherche de Narcisse auprès duquel se lamente Écho.
Frédéric Tison brouille et multiplie les pistes. Et si l’on ajoute à cela l’emploi de mots savants ou disparus, on se retrouve face à des textes qui finalement traduisent toute la complexité de Fred, qui était un être multiforme.
Je l’ai dit, Frédéric Tison travaillait et retravaillait ses textes, les laissant reposer et les reprenant sans cesse jusqu’à leur version définitive. Le problème qui s’est posé, c’est qu’il gardait tout tant que ce n’était pas définitif. Je me suis donc retrouvé avec plusieurs versions des mêmes textes qui parfois avaient été écrites à plusieurs années d’intervalle, face à des textes extournés mais conservés quand même et surtout, des textes dont l’agencement n’était pas achevé. Et quasiment tout était manuscrit, bien sûr.
Après plus d’un an de travail, et avec l’aide parfois de Catherine, la mère de Frédéric, la promesse a été tenu et je pense avoir été fidèle aux idées de mon ami Fred et que le résultat final correspond à ce que le poète aurait voulu accomplir. Et grâce à cet ouvrage posthume qui doit énormément aux Hommes sans Épaules et à la Librairie-Galerie Racine, Fred et Frédéric Tison sont à présent réunis.
Après ces quelques mots qui ne peuvent être qu’une brève introduction au vaste sujet qu’est Frédéric Tison, on comprend que ce sourire ironique qu’il arborait lorsqu’il disait « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire » signifiait que la phrase n’était pas finie, que la phrase entière est « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire, et me comprenne qui pourra ». Je terminerai tout comme j’ai commencé c’est-à-dire avec les mots de Frédéric. Il s’agit d’un poème magnifique que l’on trouve dans Aphélie et qui illustre parfaitement tout ce que je viens de dire :
IL Y A AUTRE CHOSE que le vent dans le vent qui s’en va.
Il y a l’heur et le malheur de tes voix, il y a des yeux clairs, des mondes et des corps, des milliers de tendresses.
Il y a d’autres mondes, d’autres corps ‒ et l’amour et son corps, et l’échec de tes eaux ; des prières, des oiseaux, des appels sans mémoire et des tombeaux déserts, les voix des sirènes et des faunes ‒ et les rêves des Thries, les arpèges des lunes et des soleils, des Heures éternelles.
Il y a autre chose, il y a autre chose que le vent, dans le vent qui s’en va…
Norbert CROCHET
(revue Les Hommes sans Epaules).
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FRÉDÉRIC TISON, LE POÈTE-JANUS DES HOMMES SANS ÉPAULES
par Christophe DAUPHIN
Je commencerai par remercier le cercle Aliénor, et, particulièrement Colette Klein, qui est à l’origine de cette séance, consacré au poète Frédéric Tison. Lequel, n’est évidemment pas un inconnu pour vous, puisque je garde en mémoire que le cercle Aliénor a été parmi les premiers à reconnaître son talent de poète et la valeur de son œuvre. Vous lui avez décerné votre prix en 2016, pour son livre emblématique, Le Dieu des portes, avant de l’accueillir parmi vous. Merci aussi à vous, pour tout cela.
Frédéric Tison est la révélation majeure, car confirmée, de la troisième série, active depuis 1997, de la revue Les Hommes sans Épaules. Il est l’auteur d’une œuvre poétique de haute voltige, qui tranche radicalement avec le panorama poétique soporifique et désincarné de notre époque. Il possède une voix. Et cette voix ne ressemble à aucune autre. C’est ce dont témoigne Le Dernier chant d’Edwine, qui rassemble son œuvre poétique.
Le titre reprend celui d’une œuvre inédite sur laquelle le poète a travaillé de manière « obsessionnelle » de 2003 à 2023. La première partie comprend le versant publié de l’œuvre, soit huit livres de 2005 à 2021, de Anuho (2005) à Nuages rois (2021). La première partie du Dernier chant d’Edwine, s’achève sur Adonis ou La Bibliothèque recommencée, qui rassemble les textes et poèmes inédits publiés dans la revue Les Hommes sans Épaules, entre 2017 et 2020.
À ce riche et fort corpus, la seconde partie de ce livre rassemble l’œuvre inédite, avec des titres importants, qui ne relèvent absolument pas du « fond de tiroir », bien au contraire, de, Le Vent pourpre (1987-2022), aux Fragments d’Edwine (2003-2023). Ces inédits nous remémorent quel magnifique poète nous avons perdu et quel ami, aussi, entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque.
Frédéric Tison est le poète qui marche dans les regards croisés, sur l’infini d’une déambulation frémissante, certes, de douleur, mais surtout, et avant tout, de beauté et d’amour.
Il écrit : « J’HABITE UN FEU NOIR, une herbe courbée ‒ une tour aux premières marches brisées. / Je me meus dans la marge des livres : c’est moi, le petit visage d’encre qui regarde ailleurs ; moi, le rinceau rêveur ; moi encore, la petite main crayonnée qui signale le passage. / Je suis une ombre qui parle à la vie ; j’ai vu de l’or dans les yeux du monde : serais-je un soupir qui parle à ce désir ? / Je suis l’aphélie ‒ Des falaises rongées du ciel étoilé, je rapporte des gemmes, des comètes, des yeux ‒ des astres amoureux. »
Frédéric Tison est l’Aphélie, qui est le nom donné à ce point de l’orbite d’un corps céleste le plus éloigné du Soleil.
Frédéric Tison est le Dieu des portes. Le dieu qui est de tous les passages, de tous les mondes. Toujours il paraît au seuil des demeures, qu’il franchit en un instant. Ce dieu connaît le temps ; il le contemple ; il y passe, lui aussi ‒ à nous de traquer à chaque instant sa présence, ses empreintes, sa voix, quels que soient ses éphémères visages ‒ ses possibles visages.
Frédéric Tison est né le 15 juillet 1972 à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, mais ses origines familiales sont à chercher beaucoup plus haut, dans le département du Nord. Mais, c’est Paris qui fut son lieu de vie et de travail, comme responsable d’une bibliothèque scolaire. Il écrit : « Je suis lecteur mort, en la Bibliothèque d’Or ».
Il est l’auteur de huit livres de poèmes, d’un récit poétique et de vingt-sept livres de contes et de poésie, en majorité auto-édités. Frédéric est également un grand mélomane. Il écrit : « Le poème est comme la musique. Il ne décrit rien. Il ne déclare rien. Il ne veut plus rien dire. Il ne bavarde pas. Il ne console personne. Il est là. Il rêve au-dessus du rêve. »
Frédéric Tison, c’est encore le voyageur des lointains, mais pas forcément si loin que cela, puisque souvent, chez lui, l’aventure, la rencontre ou la découverte peuvent intervenir au bas de la rue. De ces voyages, il rapporte de superbes et insolites photos, qu’il publie dans de non moins beaux albums, accompagnés de proses poétiques ou de poèmes.
Frédéric Tison, c’est encore l’amateur de textes rares et oubliés des XIIIe, XVe et XVIe siècles : Jehan Renart, Charles d’Orléans, Maurice Scève, Étienne Dolet…
Poète et photographe, Frédéric dessine et peint, dans le prolongement de sa poésie. Le dessin à l’encre de Chine, principalement. De ce travail plastique, il écrit : « Les lignes et les couleurs me détendent de la vie, m’en rapprochent également, m’en allègent. La douleur disparaît dans la couleur et la ligne, dans la seule seconde où elles se tracent. » Tout cela forme l’œuvre de Frédéric Tison, un univers poétique foisonnant, qui oscille entre deux pôles : d’un côté, la spiritualité, l’abstraction, l’apollinisme ; de l’autre, le dionysisme, le concret, la sensualité.
Oui, dionysiaque. On a peine à imaginer cela, du moins ceux qui n’ont fait que croiser Frédéric Tison. Comment un être si doux, si tendre, si discret, pourrait-il être d’un tempérament et d’une nature dionysiaques ? Il le fut, dans son poème comme dans sa vie. Et rimbaldien aussi, travaillant à se faire voyant, non seulement sur le papier de ses poèmes, mais aussi dans sa vie, allant jusqu’à l’extrême de ce que préconise Rimbaud.
Qu’est-ce que le poème tisonnien ? Frédéric répond : « Le poème est un regard... Il est une aventure de l’esprit qui se passe dans le langage. Mais il est aussi tissé de l’expérience sensible d’une personne, dans un lieu donné, dans un temps donné. On pourrait parler d’un tiraillement entre le rêve et le réel : mais le poème est justement le lieu où peut se résoudre ce conflit… ‒ Le poème est un langage qui veille au sein des langues… ‒ Le poème précipite le mot, le condense, le restitue à sa voix à défaut de le réunir à sa source insaisissable ; le poème fait de chaque mot un visage unique, infiniment précieux, à l’image des visages des hommes. »
C’est par La Poste que je reçois en 2007 la première lettre et les premiers poèmes de Frédéric Tison. D’emblée, nous (le comité de lecture des Hommes sans Épaules) sommes saisis, au premier abord, par cette écriture « décalée », par rapport à l’époque, ce que l’on peut lire et recevoir, et son ton personnel. Frédéric est alors présenté ainsi par Les HSE : « Dans un français très pur, moderne certes, mais irrigué en profondeur du passé de la langue, Frédéric Tison sait défendre sa jeune indépendance et l’originalité de sa pensée poétique. Les mythes antiques, tout autant que le trobar, ou encore le souci mallarméen du Livre et les hantises de l’inactuel et de l’inachèvement brossent l’arrière-fond, le décor mental d’une création ambitieuse et très évolutive ».
Nous faisons, dans la foulée, la rencontre de Frédéric, qui m’apparaît comme un être fragile, délicat, sensible et raffiné, tant dans son langage, sa manière de s’exprimer, sa culture très vaste (sa nourriture, dans laquelle il nage avec science et aisance), que dans son poème et son apparence qui entend jouer sur le mode dandy, dans le lointain voisinage de Brummell, Barbey d’Aurevilly ou Oscar Wilde.
Intempestif, au sens nietzschéen, Frédéric a conscience de l’être, autrement dit l’impératif d’être à contretemps, décalé, pour ouvrir un avenir à la pensée et au poétique. Ce sont précisément ces « petits événements » inaperçus, cette imperceptible poétique du réel et du monde qui constamment appellent une réinterprétation, à condition toutefois que l’on ait suffisamment de finesse pour les appréhender. Et, ces petits événements silencieux, qui sont comme la formation de nouveaux mondes, cette imperceptible poétique du réel et du monde… tout cela est au cœur même du projet de la poétique de Frédéric Tison.
Lorsque nous le rencontrons en 2007, Frédéric Tison écrit au secret et n’a encore jamais eu le moindre contact avec le milieu littéraire et poétique. À ce stade relativement précoce, nous avions perçu la poésie de Frédéric Tison, précise Paul Farellier, plus comme un exercice de la pensée descendant en soi-même que comme une approche sensitive des choses. Nous avions cru y déceler une trace mallarméenne qu’attestaient, dans le chant, certains de ses poèmes, mais aussi le goût de l’inachèvement et de l’annulation, sans compter le beau phrasé de certains vers (comme celui-ci par exemple : Ou renais, selon, tel le songe du héros des mythes d’Or) qui sonnaient pour nous en une harmonie dont l’époque semblait avoir perdu jusqu’au souvenir. Ensemble, l’énigme et le sens brillaient pour nous dans des fragments.
Mais Frédéric, la suite nous le révèlera, était bien plus que cela. Sa poésie est un lieu où se renouvelle le dialogue avec les mythes. Chez Frédéric, le mythe redevient lisible, contemporain, tout en restant fidèle à ses sources où le héros se partage entre la clarté vivante en Aphrodite et, en Perséphone, l’ombreuse mort. S’il apparaît ainsi clairement dans le poème une relation aux mythes et si l’on reconnaît très vite son importance, on comprend pourtant qu’elle n’est que médiate et seconde, et transcende le réel.
Les premiers poèmes de Frédéric sont publiés dans le numéro 23/24 des HSE, en 2007. Son premier livre, Les Ailes basses, est édité par Alain Breton, aux éditions Librairie-Galerie Racine, trois ans plus tard, en 2010. Frédéric nous dit : « Publier un livre, ou publier quelque écrit dans une revue, c’est donner rendez-vous dans le monde à un ami que l’on ne connaît pas toujours, à une heure inconnue ».
Frédéric est accueilli par la suite à quinze autres reprises dans la revue. Durant ce laps de temps, de 2010 à 2021, les HSE publient sous la houlette d’Alain Breton, de concert avec les éditions Librairie-Galerie Racine, les six principaux livres de poèmes de Frédéric, lesquels sont travaillés dans le vivre et ciselés dans l’orfèvrerie du langage. Ces livres de poèmes délivrent un univers personnel et bien à part, propre au poète. C’est rare de nos jours.
Certains ont pu dire et/ou penser, que Frédéric-Janus, le poète-dieu des portes était un poète maudit. La tentation est grande, et la légende à portée de main. On aime cela en France, les « poètes maudits ». D’ailleurs, les aiment-on autrement ? Mais, non, désolé, pour la légende. Il n’en est rien. Frédéric était entouré et soutenu, dans sa vie privée comme de poète, reconnu et publié d’emblée par les Hommes sans Épaules, en revue comme en livres. Sa reconnaissance, en tant que poète, dépasse le seul cadre des HSE pour s’étendre au milieu de la poésie, comme en témoignent les notes de lecture consacrées à ces livres, les revues qui l’accueillent ou les deux prix de poésie qu’il obtient et le fait, encore, par exemple, qu’il soit à plusieurs reprises retenu dans la sélection du prix Mallarmé.
En 2007, nous faisons, Les HSE, la connaissance d’un Frédéric timide, effacé, mais toujours souriant, d’une fine intelligence, érudit, curieux, vivant en poésie, très présent dans la vie et les activités de notre groupe. Puis, nous le voyons s’affirmer, gagner en maturité et en confiance, avant, soudain, de le voir tomber inexorablement. Il écrit « Où sont tes traces ? Les vents sur tes rives et les blessures de tes rames... Nous le voyons se faire happer par ses « démons », dans sa chair comme dans son esprit : Une bouche me recrache avec ses voix. »
Puis, il arrive un point de rupture où il n’est plus possible de donner le change. Un point où la déchirure devient un masque qui s’empare du visage. Frédéric écrit « J’étais ce creux d’où la musique veut fuir. » Il écrit encore : « Le roi est-il ici ? Oui, mais il est souffrant. Sa présence, rare : Peut-on le visiter ? Personne ne voit véritablement le roi. Il se terre : Cette ombre où rôde un visage porte-t-elle encore un nom, et serait-ce le mien ? »
La porte du poète-Janus se dégonde de la vie, notre ami Frédéric s’effondre le 14 novembre 2023, à l’âge de 51 ans. Mais, rien ne meurt jamais tout à fait. Moins d’un an et demi plus trad, paraît Le Dernier chant d’Edwine, qui rassemble son œuvre poétique complète.
Le Dernier chant d’Edwine ‒ texte par lequel tout commence et tout prend fin, et qui donne son nom au présent livre, ainsi que les Fragments d’Edwine, qui en découlent, propulse cette œuvre poétique sous la forme d’un ultime chant crépusculaire, débridé et jouissif à la fois, relevant autant de l’imaginaire que de l’introspection du poète en lui-même. Alors, là, oui, à présent, la légende peut prendre son envol.
Christophe DAUPHIN
(revue Les Hommes sans Epaules).
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LA POÉSIE DE FRÉDÉRIC TISON
par Jean-Louis BERNARD
Oiseau, image, ville, rue. Ces termes reviendront en leitmotiv chez Frédéric Tison. Il y en a d’autres, qui peuplent, bien au-delà de leur signification première, et avec toute leur charge symbolique, une œuvre emplie d’innombrables références temporelles et spatiales et en même temps complètement inclassable. Impossible de définir la poésie de Frédéric Tison : toute définition exclut, et ici tout est ouvert. Tout juste peut-on la considérer comme en permanence à la jointure du tangible et de l’impalpable. Au milieu de ce foisonnement, je ne peux que tenter de faire ressortir quelques lignes de force, pas forcément les plus importantes, mais en tout cas, celles ayant fait le plus appel à mon imaginaire de lecteur...
Ce n’est bien sûr pas un hasard si le syncrétisme revendiqué par Frédéric Tison avec la beauté se traduit par une relation très forte avec les autres arts, en particulier avec la peinture (proximité avec des peintres aussi différents que les miniaturistes médiévaux, Claude Gellée ou James Ensor), ainsi que par ses nombreuses collaborations avec divers plasticiens (peintres, graveurs, photographes...), l’art en général étant ici considéré comme une utopie de transformation intime. À quoi finalement sommes-nous confrontés ? À une œuvre affûtée au tranchant de l’absence et du perdu, et en même temps en désir permanent d’élévation, marche obstinée à la fois vers l’infime et l’infini, les deux intimement mêlés dans « toute l’eau lente et légère, celle où tu ne t’es pas encore connu ». L’imaginaire de Frédéric Tison n’invente pas, ne déserte pas : il recompose le monde.
Sa poésie manifeste la plénitude de la vie dans le jeu tragique entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque. On l’aura compris, le confort n’existe pas quand on lit Frédéric Tison. Il chevauche une monture blessée qui s’appelle le langage, et la mène parfois très au-delà de notre perception première. La forme prend toute sa place dans cette démarche. Les polices de caractères (gras, italiques, capitales) s’entrechoquent. Les ponctuations explosent, parfois en des endroits inattendus, nous forçant à remettre en question nos évidences grammaticales. La résonance elle-même, dont nous parlions précédemment, est parfois syncopée, dissonante. L’objet s’éloigne du sujet (sur la page, mais pas seulement). Certaines constructions de phrases, venues d’on ne sait où, nous laissent assoiffés, le poète nous mettant au défi de trouver la fontaine adéquate, et en proie à une fascination quasi chamanique. « L’autre chemin est sans chemin » disait Maître Eckhart. Ici on marche vers l’insu. Les réflexions du lecteur sont sans cesse empêchées de se dérouler linéairement, elles ne peuvent que tenter de rattraper le poème qui lui-même essaie de les semer, se laisse frôler pour bifurquer à nouveau sans prévenir. Un poème devient poème lorsqu’il cesse d’être une suite de vers pour devenir autre chose, dont on ne sait pas ce que c’est. Frédéric Tison nous fait devenir, presque malgré nous, « lecteur de lenteur en la Bibliothèque d’Or ».
Mais serons-nous capables, nous lecteurs, de consentir à notre propre métamorphose à la lecture de cette œuvre ? Et si oui, serons-nous disponibles ? Si nous le sommes, il nous faudra entrer à fond dans cette écriture de l’intervalle, puis s’en éloigner. Puis revenir, mais plus au même endroit, et on n’est plus le même. On ajuste passé un cap essentiel, celui de l’hermétisme, au sujet duquel on pourra dire, comme Jacques Dupin à propos de Char : « Son questionnement ouvre, dans les parois de la nuit qui le détient, les brèches par où s’engouffre et se fortifie la lumière ». Et on aura compris que le langage de Frédéric Tison, parfois difficile, met un baume sur les plaies que l’oubli du mystère trace sur la langue.
Le philosophe Giorgio Agamben a écrit : « La poésie est une opération dans le langage qui désactive les fonctions communicatives et informatives pour les ouvrir à un nouvel usage possible ». Dit autrement : à lire Frédéric Tison, on se prend à rêver d’un monde où le primordial serait le discours poétique, au-delà de toute autre préoccupation.
Je ne sais pas si l’écriture apporte le bonheur à Frédéric Tison, mais je citerai Foucault : « Ce n’est pas l’écriture qui est heureuse, c’est le bonheur d’exister qui est suspendu à l’écriture, ce qui est un peu différent ». Quoi qu’il en soit, l’œuvre de Frédéric Tison, nourrie du lointain passé, nous précipite en devenir, nous invitant à nous mettre en quête des mystères qui nous fondent, quête à la fois infructueuse et indispensable. Alors peut-être parviendrons-nous à « ouvrir d’un doigt délicat les ailes de l’oiseau noir aux yeux clairs ». Obscur et lumière une dernière fois mêlés.
Jean-Louis BERNARD
(revue Les Hommes sans Epaules).
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LA LUMIÈRE DE LA PROSE DE FRÉDÉRIC TISON
par Paul FARELLIER
En 2021, Frédéric Tison a reçu le Prix du Poème en Prose Louis Guillaume pour son livre « La Table d’attente ». À quoi bon le rappeler ? Quel éclairage cela peut-il ajouter à cette œuvre poétique maintenant si justement reconnue ? Eh ! bien, ceci peut-être : la Prose, précisément – la lumière de cette prose, dont Tison fut un artiste incomparable. C’est là l’aspect particulier de son travail sur lequel j’invite aujourd’hui à poser un regard attentif.
Avant « Le Dieu des portes », les ouvrages publiés de Tison comportent essentiellement des pièces de vers. Ce sont des vers modernes, libres, blancs, en aucune manière archaïsants ; rien, en eux-mêmes, qui trahisse une quelconque nostalgie de la métrique classique ; et d’ailleurs, nulle tyrannie de l’alexandrin, un vers au demeurant assez rare sous sa plume.
Et voici que me revient un précieux souvenir : c’était un après-midi, à l’heure du thé qui, de loin en loin, nous réunissait dans l’arrière-salle-bibliothèque du café « Le Fumoir » (en face de la colonnade du Louvre). Tison me lança soudain : « Que penseriez-vous d’une écriture en prose pour mes prochains ouvrages ? » Il n’avait, bien sûr, nul besoin de mon avis là-dessus ; malgré tout, ce fut, de ma part, une approbation, aussi sincère que superflue. Quelque temps après nous parvint le manuscrit du « Dieu des portes ».
Quelle est cette prose, telle que Tison l’a développée ? Pourrait-on y voir une forme proche du verset ? mais l’ampleur même du texte déborde souvent le gabarit respiratoire de cette forme telle qu’on la trouve par exemple chez un Claudel ou un Oster. Aussi, ne faut-il pas chercher, à mon sens, une exigence pneumatique, sinon métrique, à la base de ce discours.
Ce que je crois plutôt, c’est que Tison a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de la fluidité essentielle de la prose : en effet, elle s’accorde à merveille avec sa pensée poétique qui est entièrement vouée au discontinu, aux métamorphoses, au mouvement, au passage ; cette pensée voyage, aimantée par le mystère, elle coule en un fleuve qu’orientent les mythes et le sacré.
Enfin et surtout, le travail de la prose française était un terrain d’élection pour un lettré comme Frédéric, latiniste, médiéviste, féru de manuscrits anciens, poète qui se sentait naître comme réincarnation d’un moine copiste idéalisé en ce personnage mythique d’Edwine. Et de fait, ce qui sous-tend la prose moderne de Tison, c’est tout le lointain passé de la langue : langue d’oïl comme langue d’oc, roman courtois, troubadours surtout, à qui l’on doit d’avoir initié, en marge de leurs « chansons », cette petite forme de prose dans leurs « vies brèves » et leur « cuento ».
De là, en grande partie, ce qui donne à la prose de Tison le lustre sans égal qui la signale au lecteur d’aujourd’hui. Mais, dirons-nous, c’est aussi qu’elle est vraiment belle, cette prose. Belle ? qu’est-ce que cela veut dire ? On ne démontre pas la beauté : tout au plus on la montre. On la dévoile : encore faut-il en avoir le discernement, sans compter le courage et la passion.
Rien de tout cela ne manquait à Frédéric Tison. Et d’abord, chez lui, quelque chose d’essentiel : comme un primat absolu de la Beauté, une exigence esthétique première. Chaque fois que cette exigence a pu, plus ou moins, se perdre de vue ou même simplement s’estomper, elle n’a jamais tardé à se réaffirmer. On lit ceci dans Le dernier chant d’Edwine : « Tout ce que j’ai de délirant en moi-même, il eût mieux fallu que je le réservasse à mes pages avec la Beauté, dont Amour m’a planté la flèche dans le cœur à mon tour. »
On notera, en passant, que cette exigence de Beauté est en rupture totale avec le sentiment dominant de l’époque. Elle est quasiment inconvenante, incongrue ; à la limite, impudique. En effet, que veut l’époque ? Elle tient de savants colloques sur des thèmes du genre : « Un poème doit-il être beau ? » (Réponse négative évidemment sous-entendue). On encense l’impersonnel, le dépouillé, le sobre – ce qui, en soi, est parfaitement légitime ; on cultive la phobie de l’image, on se pince le nez devant l’émotion lyrique ; on vante l’absence de vibrato censée garantir la pureté d’une voix poétique… De là, dans la plupart des cas et par excès de conformisme, la grisaille invertébrée d’un langage désaccordé, non modulant ; une parole neutre, aseptisée, asexuée… et surtout, non distinctive : on pourrait croire que, sous une apparence de grande diversité formelle, c’est en réalité un même et unique poème qui fourmille dans tous les livres, un seul discours tombé d’une barbe universelle et bien peignée.
La prose de Tison échappe miraculeusement à ce couvre-feu sociétal. Sa beauté est dans sa liberté – liberté de mouvement, liberté d’allure. Quand on est beau, qu’a-t-on à faire d’être joli ? Aucun maquillage : visage pur. Lignes pures. Pas d’accessoires. Le trait est direct, ciblé : beauté sans méandres et sans détours.
On pourrait, de tout cela, donner une foule d’exemples. Quelques-uns suffiront, ainsi ces trois poèmes tirés des dernières pages de La Table d’attente :
VI.
Toujours, toujours en retard sur la mer ! – J’avais quarante-six ans à peine, la pluie tombait sur la plage et la mer se retirait vers l’orage captif des nuages, à l’horizon – et moi, je pensais aux naufrages, et sur mes chevilles chaque vague était douce qui apportait le rebut de la mer. Mais j’avançais, et j’étais encore, encore en retard sur la mer !
À mes pieds, mon navire ensablé avait été disloqué parmi les crânes et les cyprées de la Blanche Nef du monde et des années.
XVIII.
J’ai d’abord écrit cela sur une peau douce, sur une écorce, sur la bure des roches. J’ai ruisselé sur des parois grises et noires.
C’est l’heure d’écrire sur la table devinée, où de l’eau claire fut renversée.
Au milieu de la ville se trouve mon nom, sous le ciel dégrisé, si tremblent mes années.
XX.
Je suis ici le rythme et l’élan d’un autre vent, d’un autre chant, d’un autre temps.
Nuages ! Haltes incessantes, je suis ici le mouvant.
Je suis ici l’eau vivante – Mort ! Que je te peigne sur fond d’or ou d’océan... Soirs ! Que je vous baigne dans mes miroirs et mes rouges... Amour ! Que je t’invente...
Je serai là l’image qui manque, la ressouvenance, la pleine fenêtre et l’innombrable passant.
La richesse musicale de cette prose, certainement l’une des plus éblouissantes qui se puissent rencontrer dans la poésie de langue française d’aujourd’hui, témoigne du caractère profondément artiste de la création de Frédéric Tison. Par-là, il semblerait même que le discours de toute son œuvre ait pu s’édifier comme un monde second pouvant servir de demeure idéale, un monde artistement habitable, où Beauté égale Vérité.
C’est Tison lui-même qui suggère cette perspective : il aurait écrit son Livre (avec un grand L) pour racheter les mensonges et la trahison quasi métaphysique dont il accuse les livres qui avaient présidé à sa propre formation. Voici ce qu’il en dit dans Le dernier chant d’Edwine :
Ici, pose un ouragan. Là, circonscris la tempête. Sur un parchemin couleur d’ivoire, définis l’arc-en-ciel. Dans l’herbe, capte tout le vent.
[…] Edwine écrit cela – moi simple, moi terrible ! Et pourquoi écrire follement cela, sinon parce que tous les livres – ceux que j’ai lus, ceux que j’ai copiés – parce que, dis-je, tous les livres m’ont menti, les plus sages même, les plus tristes même, les plus beaux et les plus enthousiastes même ?
[…] Ah ! Les bibliothèques sont remplies de livres d’hommes de livres qui (presque...) jamais ne nous disent que les rêves, les systèmes ou les spéculations raffinées dont ils ornent leurs pensées n’atteignent pas le confort ou la sérénité relative d’où ils parlent.
[…] Ils taisent que tout est à déceler en soi-même, et que le livre n’a rien à dire... mais tout à aimer.
Ô mon livre ! ne sois pas la gorgée de mort, ne sois pas la touffe frelatée d’herbes médicinales – mais sois l’ami fébrile, l’ami du partage tremblant et l’ami vivant – et sois-moi l’accompagnement.
Paul FARELLIER
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FRÉDÉRIC TISON, LE POÈTE DE LA GESTE
par Odile COHEN-ABBAS
Avant toute chose mes affectueux remerciements à Catherine Tison, à Norbert Crochet, à François Charmoille, à Christophe Dauphin, à Alain Breton, à Paul Farellier, à tous ceux qui ont participé à la confection de ce somptueux ouvrage où dort et s’éveille Frédéric, subtilement, à sa façon, où il nous instruit, de son sourire si mystérieux et si sage, qu’une œuvre n’est pas un mirage, qu’il y travaille encore et s’y repose, nous y rencontre, qu’il continue de recevoir et de donner de l’amour, tout ce dont il a toujours la prémonition, le sens si justement éclairé.
Mais je me tourne un instant vers vous, Paul, pour vous livrer enfin ce que Frédéric m’a tant de fois confié. Il avait pour vous le sentiment le plus élevé qui puisse se concevoir dans le cœur d’un homme : la gratitude. Il se sentait comme votre fils spirituel, uni à vous par un lien d’adoption, ne croyait pas à son bonheur, ne se lassait jamais de l’évoquer. Il disait de vous que vous étiez à l’image de votre poésie, sublime ! sublime ! sublime ! et quand la voix de Frédéric montait dans les aigus, c’est qu’il était très ému, qu’il était au comble de l’émotion.
C’est étrange, et d’autres sans doute ici l’ont vécu, mais quand un être comme Frédéric vous fait le don et l’honneur de ses confidences, vous élit dépositaire de ses doutes, de ses amours, de ses secrets, nous nous sentons confusément comme sanctifiés de tendresse et de reconnaissance. Alors, parmi tant de dons, d’aptitude à l’amour, à la vie, de prédilection pour tout ce qui est dans la nature et demande à vivre, parmi tant de douce et sereine confiance en lui, qu’est-ce qui a atteint si mortellement Frédéric ?
Rien ne m’a semblé plus proche d’une réponse que la note liminaire de son premier ouvrage Anuho publié en 2005.
Les notes liminaires de Frédéric sont des grâces subliminales, des fulgurances, des chocs de joie, des traumatismes de naissance où tout se dit et se reprend et se redonne au fil de l’âme, au fil des pages en d’éblouissantes variations. Je lis :
Anuho, voix dont le nom est bruit et chaos, est interpellé ; il va parler. Sa présence au monde, énigmatique et singulière, s’interroge : est-il enchanté ? Bientôt Quatre Livres vont s’ouvrir pour dévoiler ses poèmes. Le Premier Livre nous présentera les errances d’un Prince indécis de lui-même. Le Deuxième évoquera sa conscience effarée – sa lutte angélique. Le Troisième nous fera pénétrer en sa Bibliothèque éclatée. Un Quatrième enfin dira son Rêve étrange, épanché dans le Rythme et l’Image. Fin de citation
Je reprends partiellement les quatre thèmes évoqués :
1 – Les errances d’un prince indécis de lui-même.
Frédéric sait que le chemin, le chemin jusqu’au bout, passe par l’errance non pas une errance esthétique ou bonnement imaginaire, mais celle qui écartèle, n’accorde de laisser passer qu’à condition de nous mettre en danger mortel. Derrière le permanent sourire, le sourire quiet de Frédéric, plane un danger de mort qu’il exorcise, pour peu qu’on l’ait avec crainte intercepté, par un regard défenseur, complice et une tendresse toute protectrice. De ce duel entre deux infinis, sa pulsion, son génie poétique et l’errance duelle, existentielle, lequel allait triompher ? Lequel a triomphé ?
2 – Sa conscience effarée
Sa conscience effarée de tout ce qui n’est pas l’amour dans le monde c’est à dire à peu près tout, allant parfois jusqu’à anticiper, provoquer un état panique, le mettre dans une situation extrême, d’échec, de dérèglement, tout plutôt que de subir cette conscience effarée, de l’appréhender ou de s’en sentir pourvu, comme d’un destin, une fatalité.
C’est fait, la crainte, l’appréhension retombent, c’est à dire, c’est défait, et c’est bien la preuve que cela ne pouvait pas exister. Cela qui est son tout, sa quête d’amour qui ne s’avoue démise, n’avoue sa méprise, sa fêlure que pour être aussitôt reconduite. Ainsi du cycle, du cercle célébré et brisé, et de son cœur de danaïde que rien ne peut combler. L’insatisfaction, voilà bien celle qui rôde au fond de lui-même, celle qui altère ses « je t’aime », perce le centre, les axes de ses soleils. Une insatisfaction inextinguible, à contretemps, à contrefil, une insatisfaction a priori. Mais peut-être faut-il cette disposition si contraire, si taraudante, si tyrannique, pour qu’infuse l’inestimable lumière de son écriture.
Si Frédéric est bien le poète de la geste, du mouvement, du déplacement incessant de ville en ville, de porte en porte, de ciel en ciel, et si l’aspect labyrinthique, divinatoire de ses avancées nous transporte littéralement, alors peut-être ces deux éléments, ces lacis et ces déplacements sont-ils une tentative de résolution de cette insatisfaction, une manière de la perdre en chemin et de l’empêcher de se fixer.
3 – La bibliothèque éclatée
C’est l’instant de l’écrit heureux, l’écrit de la liberté prodigue, libertaire et des jouets divins reçus, le ressouvenir et la transmutation sans réserve des matériaux scripturaires, des sources nouvelles et anciennes, la bibliothèque d’or, nous dit Frédéric, l’édifice luxueux traversé par tous les mouvements de l’âme, du corps, de l’imaginaire et de l’inconscient, un érotisme sublimé ou vertement appelé imprégnant l’ensemble du texte, tirant à soi la horde des symboles, les messagers confiants de la fin et du commencement !
C’est le rire de Frédéric et son désir et ses fantasmes déliés, fractionnés ou étrangement accouplés qui viennent nous embraser, mêlés toujours – car il faut bien les nommer pour les conjurer – à ses frayeurs de, je cite, « ce qui rugit par terre » !
Et l’on sent l’or invulnérable de la Bibliothèque qui résiste contre l’attaque dans les parties basses de l’âme et de l’être, des démons ambigus. Car la joie chez Frédéric est toujours éphémère, et il faut sans cesse lui rappeler qu’il y a aussi des raisons de se réjouir.
4 – Son rêve étrange, épanché dans le rythme et l’image
Étrangeté de sa nudité, de sa trop grande nudité, entendre là le substrat électif, paroxystique de sa sensibilité vécue paradoxalement comme ce qui lui permet d’écrire, je cite « sur le saphir des mers et des yeux qui regardent », mais aussi comme une faute inconnue, cachée et inexpiable.
Étrangeté qui réclame au préalable des sacrifices rituels, ponctuels d’être et de vie réelle avant que de s’épancher dans le Rythme et l’Image. Comme si le rythme et l’image ne s’enivraient, ne se révélaient qu’une fois l’octroi accordé. N’est-ce pas là une économie de l’écrit sur le fil du rasoir, la possibilité, je cite « d’un étourdissement clair vers le ciel - le ciel quand le monde tombe », qui relève pourtant des propres sources et ressources du poète et de sa seule élaboration.
Mais chez Frédéric, le mystère ne s’entame pas, ne se risque pas à être élucidé : il se vit dans son immédiate majesté. Alors, de fait, la Féerie peut lui être concédée, la gestation des rythmes, des images, le cycle des départs, des voyages, des transmutations et des métaphores, même s’il reste parfois dans la doublure des choses un peu de faute ou d’erreur, de culpabilité sacrée. Je cite « Mais je me risquerais malade sur l’aile / En robe blanche de tour et scellé / Entre la terre et le ciel pour étreindre l’air. »
De fait l’ivresse aussi lui est accordée, la vieille et jubilante nécessité de s’enivrer, le recours perpétuel à l’enivrement physique et spirituel envisagé en conscience, lucidement et sans recouvrement de l’esprit comme ce qui sauve et perd, parce que les étoiles de l’amour et de la vie ne s’allument qu’à ce prix. De cette ivresse, il ne démordra pas, avait réglé ses comptes avec l’éventualité de son abstinence une bonne fois. Une bonne fois que sa volonté farouche et douce prolongera, réitèrera d’étape en étape. L’injonction du poète, les vers célébrant, officiant de Baudelaire ne le justifiaient-ils pas ?
Il faut être toujours ivre, tout est là, c’est l’unique question, etc.
Excepté que cette ivresse est un corps étranger qui pénètre sûrement, insidieusement en soi et peu à peu prend le pouvoir.
Quoi qu’il en soit, tel qu’il a vécu et comme il a aimé sans ménagement, inconditionnellement, tel qu’il nous a fasciné et tel qu’il s’est donné, son œuvre de vie et son œuvre littéraire sont totalement justifiées et hautement proclamées sous le soleil !
Pour le reste, pour le fond intime de l’être et de l’amitié révélés, il y a des choses, comme pour chacun de vous, qui ne se disent pas, et resteront dans le secret avec lui.
Odile COHEN-ABBAS
(revue Les Hommes sans Epaules).
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FRÉDÉRIC TISON & LE DIEU DES PORTES
par Béatrice MARCHAL
Le titre d’abord nous interpelle, servi par la saisissante photo, en couverture, d’un regard d’ange dirigé vers un Au-delà. Dans une Note liminaire, l’auteur explique d’emblée que « de Janus à proprement parler [le dieu romain au double visage], il ne sera pas question dans ces pages » ; mais le dieu des portes n’en reste pas moins actuel, puisque son œuvre, qui se situe essentiellement dans le temps, « est de passer – d’aller enfin », passage perçu par la présence du vent dans ces textes , aussi forte qu’insaisissable : « J’aime le vent, et chaque vent me déçoit » ; « à nous de traquer à chaque instant sa présence », et le poète de faire sienne la devise de son aîné, Jean-Antoine Roucher, « se regarder passer ».
Le livre est composé de trois Cahiers, dont les titres respectifs Heurteville, Sylvestres, Planètes, évoquent d’emblée une déambulation qui s’élargit du lieu circonscrit de la ville, aux forêts et au cosmos tout entier. Heurteville, avec sa discrète allusion à Perceval le Gallois, d’emblée nous situe dans l’espace du mythe, ces mythes et contes (Grimm, Perrault avec la Belle au Bois dormant, etc) auxquels recourt de façon fréquente et naturelle un poète qui en est nourri et qui les adapte librement à son propos ; de manière générale, c’est le recueil dans son ensemble qui mêle, en un syncrétisme harmonieux, de nombreuses références à l’antiquité, avec les évocations de lieux et d’objets (péristyles, trirèmes…), la mythologie (Silène, Orphée, Ulysse…), mais aussi la littérature du Moyen-Âge, courtoise notamment et la Bible. Il est d’ailleurs frappant que tout au long du recueil, la parole se revendique comme l’expression d’une doxa bien plutôt que d’une intangible et incontestable vérité : « il paraît que », « on raconte, on dit que… », de telles formules introduisent et ponctuent sans cesse ces « histoires en peu de phrases », qu’évoque le sous-titre ; pour Frédéric Tison, elles sont la définition du poème en prose.
Dans cette pérégrination traversée de rencontres, l’amour est mentionné dès le premier poème comme la condition essentielle de sa réussite : « et tu n’auras rien vu, ou bien du gris ou du bleu – si tu n’entres en amant ». La rencontre amoureuse y acquiert une dimension d’archétype : l’aimée, c’est « Elle – celle qui n’a pas de nom » ; l’amour est évoqué, en référence à la Genèse, comme un éblouissement créateur et la figure du poète s’identifie à Orphée, l’enchanteur doublement éploré par la perte d’Eurydice et celle d’« un fils du vent », Calaïs.
La richesse autant que la complexité du Dieu des portes tient sans doute aux pronoms personnels, dont le poète varie à sa guise l’emploi des trois personnes, notamment du singulier. Il s’en explique dans une note de l’un de ses carnets: « Que, dans le poème, le "je", le "tu", le "vous" et le "nous" se parlent et se confondent ne doit pas étonner ; ils s'échangent parfois, si chaque homme ne sait, bien souvent, croyant parler de lui-même, qui il est, à cette heure et à ce moment — ni quelle voix le hante quand il vient de parler, ni d'où il vient de dire ». Comprenons qu’à ce recours très concerté aux pronoms est dévolue la mission de dire l’éparpillement des identités : qui parle, quand "je" parle ? C'est aussi, parfois, un moyen, ou une tentative de s'éclairer soi-même. Ainsi dans trois textes consacrés aux « villes précieuses », égrenés dans chaque cahier, l’emploi du pronom "tu" fait implicitement référence à « Zone » d’Apollinaire : comment mieux signifier que la déambulation est à la fois extérieure et intérieure, physique et mentale ? Car la quête est difficile, « Parmi les immeubles, quelque chose ne s’ouvre pas », mais la liaison entre la marche et la voix du poème ne fait pas de doute : « la trace feutrée de tes pas […] peut-être ébauche-t-elle la clef qui manque à ton trousseau sonore ? » Quant au motif de l’ombre, il traverse tout le recueil (p. 12, 47, 71), illustrant l’opacité du poète à lui-même – « L’ombre – ton ombre – est ton grand oiseau blessé » – en même temps que cette ombre apparaît comme une chance de se connaître – « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ».
À l’instar de l’ombre, liée à la question de l’identité, sont privilégiées des réalités aussi légères et immatérielles que le vent, les nuages, voire l’eau, liées de façon corollaire à la question de l’écriture et du chant.
Si importante que soit la place du vent – « Les vents nourrissent ta parole », c’est le chant qui est premier : « Le chant devance le vent », et le poète est son « otage ». Un chant qui a bien sûr partie liée avec le silence : il part « du côté du silence ». De même le satyre Silène appartient à la suite de Dionysos, le dieu du chant poétique : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix », pourtant ce n’est pas dans le vin, mais dans l’eau, « l’eau qui parle », « plus mystérieuse que le vin » qu’il retrouvera les noms perdus et nécessaires. Pour Frédéric Tison, le chant est en effet nomination, ainsi le poème XI du deuxième cahier apparaît comme une sorte de Fiat : « Soit l’aube au bout de tes bras, soit la feuille sous la neige. […] Soit toute l’eau lente et légère – celle où tu ne t’es pas encore connu ». À la nomination, s’ajoute la fonction de célébration : « Loue…, célèbre… chante… », ces impératifs donnent au chant le pouvoir de rompre le maléfice, de libérer et d’ouvrir l’espace à la lumière.
A la fin du premier Cahier, l’écriture apparaît, à travers l’allusion à un conte de Grimm, comme une clef qui peut ouvrir, mais ne permet pas de passer le seuil. Pour pallier la difficulté de l’écriture à circonscrire une réalité trop délicate, le poète va recourir à la peinture : « Parce qu’elle était silhouette je la peignis avec les noirs de mes encres. […] ». Écriture et peinture vont alors se trouver associées de façon complémentaire : « afin de peindre les images qui figurent dans l’ouvrage de tes Heures ». Cette référence aux livres d’Heures est chère à Frédéric Tison, il leur associe le sens de ces histoires, qui ont d’autant plus de force qu’elles sont brèves : « Plusieurs textes ont pour trame une « histoire », un « récit », ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple) ».
L’écriture bientôt confondue à la peinture apparaît finalement comme un de ces sorts heureux que notre poète se jette à lui-même : il fait d’elle un moyen d’échapper aux apparences, un gage de vérité et de vie : « Prends ton visage dans tes mains – et porte-le sur la page blanche encore, sauve-le du miroir ! Chacune de tes couleurs est un vœu. Une touche de blanc dans tes yeux – Tu es vivant ».
Le dieu se cache – ou se révèle – en de multiples réalités : « Il règne matin et soir à chaque coin de rue. Si peu le regardent, et l’admirent et l’encouragent ; d’aucuns prétendent que son nom – son vénérable, son lent, son lointain nom – n’est pas connu. Et toi, tu l’appellerais volontiers Celui Qui Manque, si ce n’était l’interrompre ». Car le poète connaît la finitude du réel : « Tu auras su cette immense blessure – en toute chose et pour jamais, sous le ciel clair […] partout régnait l’adieu ». Pourtant si ce « quelqu’Un est caché dans les visages, au sein des vents, parmi les millions de corps et de pas », certains permettent parfois d’en approcher l’identification : « Mais il y avait un visage et celui-là parlait : l’amour ! disait-il, l’amour, lorsque tes pensées m’animent, lorsque tes mains me déclinent ».
Dans le Cahier III se confirment les thèmes précédemment rencontrés et l’errance se poursuit, conformément à l’étymologie du titre « Planètes » (planetes, en grec, signifie errant, vagabond) : on y retrouve « les villes précieuses » mais aussi l’évocation d’Ulysse et, bien sûr, la présence du vent, « le vent qui contient nos secrets », qu’il convient de savoir entendre, lui qui « apportera les mêmes images, les mêmes phrases, les mêmes cadences ». Toujours l’amour en apparaît le moteur : « Tu as emprunté des voitures et des trains pour un visage aimé ».
Il semble que cette errance, amplifiée, trouve ici une forme d’achèvement. Elle devient cosmique : « Le monde bientôt roulera ton corps dans les galaxies de diamant… ». Mais elle se fait aussi, autant qu’à travers l’espace, dans le temps ; il semble alors qu’elle ne se plaît à rappeler le passé, antique ou personnel – « l’eau claire sur le flanc des trirèmes » –, que pour le changer en éternité. Sous le regard du dieu-poète, tout ce qui compose le réel devient sacré. D’où l’importance de savoir regarder : « Au voyageur, [tu demandes] le double de ses yeux » car le regard échangé est parole. Son but n’est autre que la beauté, « âpre, et sombre », dont la présence si proche est si difficile à discerner.
C’est aussi au sein de cette errance qu’a lieu la création poétique, qui est genèse du monde, puisqu’elle consiste à amener « un songe » « jusqu’à la voix », par le truchement d’une « pensée qui le descelle ». Le poète est l’instance – le dieu ? – qui rend effective l’existence de ce qui n’existait « avant [lui] » qu’à l’état de limbes. Par la grâce des « noms qui veillaient sur [s]es lèvres », un paysage s’ordonne et acquiert une âme qui est un peu la sienne : « Il paraît qu’aujourd’hui l’arbre te ressemble, et que lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi. Il paraît que le chant des oiseaux se souvient du son de ta gorge et de tes lyres. Il paraît même que les saisons renouvellent tes danses, et que les fleurs s’en étonnent ». (Notons en passant la réminiscence à Macbeth, et la manière très personnelle dont Frédéric Tison utilise le mythe). « Oh, jaillir ! », voilà exprimé le souhait profond, l’attitude désirée qui ouvrirait à ce qui est recherché. Pour cela, il n’est que d’aller au-delà de soi-même, le poème devient alors la fin même de l’errance : « Sache que tu es toi-même l’obstacle – et que ton chant est déjà le lieu que tu attends ». Le livre s’achève enfin sur l’évocation d’un conte qui ne laisse pas de doute sur le caractère mystique d’une telle quête.
Le Dieu des portes est une errance où se mêlent intimement quête de soi, quête de l’écriture et quête mystique. Ajoutons que son pouvoir poétique tient certes à la solide architecture du livre mais aussi à un rythme, une prosodie qui répond à l’exigence, selon laquelle « le poème en prose doit proposer un autre Chant », en témoigne une musique, comme par exemple celle de ces alexandrins (ex. XV, cahier II : « C’est une fleur souterraine et c’est un visage, c’est un jardin qui fait d’une fleur un visage »).
Béatrice MARCHAL
(revue Les Hommes sans Epaules).
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Dans la revue Autre Sud
"Jean Breton occupe une place particulière dans le panorama de la poésie française contemporaine depuis la publication de son manifeste (en collaboration avec Serge Brindeau), Poésie pour vivre, en 1964. Il y développait des idées proches de celles qu’exposera plus tard Guy Chambelland, à savoir que la poésie ne doit pas se couper de l’homme ordinaire. Il proposait don un art de vivre et de penser en poésie dont la publication causa quelques remous. L’essai que Christophe Dauphin consacre à Jean Breton insiste évidemment sur ce point essentiel. Mais il ne s’y limite pas. Son propos est de suivre l’itinéraire du poète depuis ses premières armes à Avignon, sa ville natale, avec une part importante accordée à la période parisienne. C’est en effet le moment où sont fondées les éditions Saint-Germain-des-Prés et le cherche midi éditeur, celui où il crée, après Les Hommes sans Épaules, la revue Poésie 1, sur une idée originale promise à un succès étonnant. Les analyses sont entrecoupées d’entretiens de Jean Breton avec l’auteur qui donnent un regard rétrospectif et confirment les tendances les plus caractéristiques de son ouvre. Christophe Dauphin souligne le souci d’authenticité, la volonté d’établir entre la vie et l’œuvre un accord parfait… L’essai se termine par une partie anthologique de vers et proses, et d’une bibliographie précieuse pour qui veut découvrir Jean Breton."
Jean-Max Tixier (Autre Sud n°22, 2003).
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Critique
Une préface rappelle l’histoire de Thérèse Martin entrée au carmel de Lisieux à 15 ans et morte à 24 ans de la tuberculose dans des circonstances qui relèvent de la non-assistance à personne en danger. Le diable veut que ce soit le dernier grand mythe catholique. Elle fut canonisée en 1925, 28 ans après sa mort. Sa mort, elle la désirait pour devenir la fiancée du Christ. Son père était ce que l’on appellerait aujourd’hui un catholique intégriste. L’auteur rappelle que le docteur Mabille, ami d’André Breton, s’était intéressé au cas de cette jeune femme, victime de la religion. Dans le poème qui suit cette préface éclairante, Christophe Dauphin va invoquer tous ceux que la Normandie a inspirés dans le domaine de la joie de vivre, de la fête, de la paillardise et du libertinage pour libérer Thérèse, la désenvouter en somme. Il accuse : Ils ont rongé tes ongles – Etouffé tes cris – Ils ont muré ta démence dans un cierge – Broyé l’amour comme le sable de ton corps – Toutes les respirations – Comme on jette une femme sur un obus. L’idée que la religion est la clé des malheurs fait son chemin ici : Dieu est mort à Lisieux au carmel – En Pologne dans un camp – Dieu est un charnier qui ne finit pas – Dieu est vide comme une armoire d’hôtel. Cela entre dans la panoplie des mensonges du pouvoir : Eux – qui se signent dans le bénitier du CAC 40 – Eux – qui derrière leurs comptoirs – célèbrent le profit la mort – et l’âme chewing-gum – la meilleure vente – du bazar de l’Hôtel de Ville. Non contents de vous réduire à la misère ces puissants de la banque et de l’église vous confisquent votre corps. D’où : Je vous salue Marie pleine de grâce – Votre pistache est le bilboquet de nos rêves. Et ce refrain : Je ne veux pas que l’on encarmélise cette fille.
Alain Wexler (Verso n°132, mars 2008).
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Critiques
"Je voudrais pointer deux poètes qui incarnent un mouvement nouveau de la poésie française actuelle : l’un, Matthieu Baumier, avec Le silence des pierres (Le Nouvel Athanor), porteur d’une révolte blanche, froide et implacable ; l’autre, Christophe Dauphin, avec L'ombre que les loups emportent, poèmes 1985-2000 (Les Hommes sans Epaules éditions), porteur d’une révolte noire, fraternelle et conquérante. Les deux arpentent les terres de la poésie d’un pas ferme et avec une écoute chasseur expérimenté. Que leur prend-il alors de se dresser soudain ? Pourquoi veulent-ils en découdre, alors que leur culture devrait les attirer vers une poésie sagement communautaire ? Il y a chez l’un et l’autre la conviction que le « Recours au poème » agirait comme une arme salvifique sur le monde d’aujourd’hui ou que le poète est aujourd’hui le dernier « porteur de feu » nécessaire pour produire un lendemain. Fini donc le temps des recherches formelles, des plaintes délicates et lointaines ! Aujourd’hui – soudain – une gravité (Baumier) une urgence (les deux), une ivresse (Dauphin) mobilisent le poète au-delà de lui-même, le forcent (Baumier) ou l’exaltent (Dauphin) à sortir la poésie de sa dimension littéraire (synonyme d’échangeable, discutable, comparable…), pour revenir à sa dimension première qui est le débordement, l’impatience, l’inévitable, l’obligation d’une lutte à bras-le-corps contre le destin, qu’on pourrait définir en mots actuels comme une aspiration incontrôlable et séculaire à se défaire de l’idée de l’homme. Comme rappelée à sa vocation, leur poésie se condense, se fait muscle, arme et entraîne vers les horizons de « l’après fin du monde » (où nous sommes)… Il est aussi significatif de noter que l’un et l’autre animent collectivement des communautés de poètes à travers le site poétique de « Recours au poème » pour Matthieu Baumier et la revue « Les Hommes sans Epaules » pour Christophe Dauphin…
La poésie de Christophe Dauphin, comme l’introduit Jean Breton dans sa préface à L’ombre que les loups emportent, est un « feu » et « un coup de poing ». L’autre élément immédiatement pointé dans la préface et que je rejoins plutôt deux fois qu’une, c’est celui de guide lyrique qu’incarne Christophe Dauphin. Un guide sûr, généreux, solaire, riche d’une confiance jamais entamée. Un guide pour un combat toujours à mener : « Battons-nous jusqu’au jaillissement de l’homme », un soleil qui se fait noir par son besoin de justice et sa volonté de tenir l’homme libre. Plonger dans cette anthologie de près de cinq cents pages, c’est prendre l’océan d’assaut, retrouver l’appétit du large, des grands espaces et des rencontres. Essayons d’ordonner les impressions et sentiments que la lecture de ces poèmes souleva au long de cette traversée.
La première est la joie de retrouver si vivante la grande veine du surréalisme ; ainsi donc sa vitalité, son immédiateté ne sont pas mortes. Des poètes la portent fièrement et usent de ses moyens splendides. Exemples : « il est minuit / vos doigts ne servent à rien », ou « ton nom est la lame de mon couteau », ou « après la lune au regard d’ange, l’ouragan marche sur des planches ».
La deuxième est le plaisir, si rare, de trouver un grand poète français, c’est-à-dire, qui connaît le pulpe de notre langue et retrouver ces accents classiques qui donnent envie d’apprendre par cœur ses vers pour les réciter. Exemple : « Je suis l’enfant du grenier / où rien ne bouge » ou « Paris le bleu des vagues et l’ombre des réverbères ».
La troisième est la satisfaction d’un poète qui ose tout : le journalisme, le manifeste, le pamphlet, l’aphorisme, la prose, la vitesse, le collage, le parti-pris, le croc-en jambe. Le poète est un animal dangereux quand il traverse la rue. Exemple : « Je parle droit je parle net / je ne ravale pas mon crachat », ou « Mon adolescence fut banlieusarde /Une nuit noire à pied de biche / cigarette en main ».
La quatrième est la gravité d’approcher des confidences d’un cœur doué pour la rencontre, attentif, à l’écoute, qui accepte de se perdre dans l’échange. Exemple qui me touche particulièrement : « Le jour commençant / me dit Elodia Turki / ne dicte rien et nous devance », ou encore son attachement à une fraternité, sa reconnaissance et sa fidélité à une communauté de poètes et d’amis : « Dans la nuit mes amis / je retrouve vos visages ».
La cinquième est la complicité secrète à son anarchie qui mélange un communisme social et une protestation lapidaire proche de la Beat Generation (pensez au « Blind poet » de Ferlinghetti) ; « « le consommateur est un citoyen raté ». Ou « Choisissez vos armes : la Colère, la révolte ou l’Amour » (je suppose que Dauphin n’a pas choisi et a pris les trois). Ou « Un poète est un coup de poing dans la gueule du réel ». A lire intégralement, son poème « cela ne se discute même pas », dont je ne résiste pas au plaisir de vous donner quelques vers : « plutôt Maïakovski que le parti (..) / plutôt ma femme que la tienne ( ..) / plutôt mon enfance que mon adolescence ( ?..) / plutôt le nœud que le papillon (..) / plutôt le cri que le silence / plutôt la boucle que l’oreille (..) / plutôt oui que non (..) » La sixième est une adhésion profonde à l’ambition humaniste de sa poésie, fût-elle empreinte d’une volonté d’effacer Dieu de tout horizon (« Plutôt l’homme que Dieu »), car on ne peut trouver Dieu qu’en cherchant l’homme. Et c’est pourquoi, bien souvent, la poésie des poètes communistes, dont Dauphin est le fils spirituel, par leur simplicité et leur élan me semble porteuse d’une foi plus vivante (et plus riche) que bien des poètes chrétiens. Exemple : « Je est un pluriel de paupières / le poème est une rencontre humaine », ou « Mon usine / c’est l’amour que le poète construit / pour les autres – presque tous les autres ».
On ne peut que regretter le manque d’intérêt des grands critiques pour ce qui se passe en poésie. Pourquoi condamner au silence la vie et le dynamisme qu’on y trouve ? Pourquoi retirer cette pièce maîtresse de la création ? J’avoue ne pas comprendre. "
Pierrick de CHERMONT (in revue Nunc n°31, octobre 2013).
"J’ai eu la chance, enfin, de lire Christophe Dauphin il y a quelques années seulement. Que de temps perdu jusque là ! Et depuis sa parole, si proche, si justement essentielle, ne m’a pas quitté. Comme une voix d’ami dans les joies et dans les peines. Puis, lors d’un Printemps des Poètes, j’ai eu cette fois l’heur de passer deux jours avec lui, dans l’Eure justement, son département aimé. Nous étions un peu comme Laurel (moi) et Hardy (lui). Mais j’ai compris que cet homme intègre, vrai, serait effectivement un ami désormais quoi qu’il advienne : sa voix et lui ne faisaient qu’un. Et si j’ose parler d’amitié, de cette valeur suprême qui nous est commune, c’est que nous habitons tous deux sur une même île ouverte à tous les vents, tenus par la même conviction inébranlable quant à l’urgence du rêve et de la poésie. Comme moi, entre l’amour et la révolte, il choisit l’amour et la révolte ! Et je reçois aujourd’hui L’ombre que les loups emportent comme la confirmation de ce qui nous unit.
À voir l’ouvrage, on pense tenir là un pavé romanesque. Ou alors une de ces anthologies dont l’auteur a le secret : 461 pages ! Un ouvrage à la taille de ce colosse qui impose par sa stature avant d’en imposer par sa parole. Quelle audace ! Aucun poète n’ose aujourd’hui publier de tels volumes. On trouve dans L’ombre que les loups emportent les poèmes publiés par Christophe Dauphin de 1985 à 2000. À 32 ans, il avait déjà une œuvre derrière lui. Et quelle œuvre !
Dès ses premiers textes en 1985 (comme un Rimbaud, il n’a alors, et peut-être à jamais, que 17 ans) ce chantre de l’émotivisme écrit que « l’amour est à réinventer » et cet aphorisme augure, et ce de façon magistrale, de l’œuvre qui suivra. Dès ce moment, la poésie de Christophe claque, cogne et caresse comme une évidence et avec une sûreté extraordinaire qui n’est agie par nulle certitude mais par la vraie rébellion, par le plus brûlant amour. Christophe Dauphin nous fait croire plus que jamais à cette aventure fabuleuse des mots de sang qui est l’honneur des hommes.
Avec lui, la poésie est belle et rebelle. Belle parce que rebelle quand « La révolte et l’amour logent dans l’étoile de nos pas ». Belle aussi contre tous ceux qui voudraient enterrer le mot « beauté ». Nous avons là une écriture quasi incendiaire (le feu y est aussi présent que le cri), une poésie du sens multiplié bien au delà de cette polysémie absconse des petits maîtres qui trop souvent confine à l’insignifiance.
Il a trouvé le juste accord, la tonalité exacte de l’image surréaliste à hauteur d’homme. Une image d’une extraordinaire sensualité : « tes jambes prennent leur source dans mes mains » ; « ce sont les femmes qui m’inventent » ; « c’est une femme / Enroulée comme une bague autour de moi »… L’envie me prend de tout citer.
Dauphin, un grand poète ? Au diable ces qualificatifs éculés ; la poésie n’a pas à être grande mais à être vraie. J’ose dire ici simplement que Christophe Dauphin est peut-être le plus vrai poète français de ce temps."
Guy ALLIX (in Mediapart, le 1er décembre 2012).
"Les textes. L’acte créateur et vivificateur de donner, de se donner. De compromettre l’instance de repli, de retrait, pour l’amour d’une attente, d’une exigence, d’un simple relais dans le geste salvateur, instrumental du livre, dans le geste de penser, de dire, de transcrire : l’ensemble des recueils de Christophe Dauphin, s’étendant sur plusieurs années, pourrait s’entendre comme vingt-quatre heures de la vie d’un corps. D’un corps assurément né en poésie, à vocation précoce, fertilisant jusqu’à l’extrême de par ses forces et ses intentions, de par ses rigueurs oblatives, le mouvement même de la vie, et en lequel les fastes de tous les désirs sans faille ni dichotomie, à parts égales, dans une vigueur unitive, au plus profond s’inscrivent. Un corps d’un réservoir infini, une grille, une arche poétique, perpétuellement en alerte, un de ces « qui-vive », captant toutes les espèces d’étincelles, des plus fondamentales, des plus matérielles aux plus oniriques, et qui n’en aurait jamais fini de se tendre, d’éprouver, de se confronter. Vingt-quatre heures de la vie d’un corps qui naît sans discontinuer de sa quête, ses prismes intrinsèques, aussi de sa présence aux événements du monde, y apportant son « commentaire », au plus vrai, son commentaire concret et substantiel, au sens de se rendre au mystère, au sens de vivre et d’aimer, agissant pragmatiquement par le biais des écrits, érigeant sa beauté inté-rieure en vindicte, versant l’action des lettres dans l’indigence et l’immobilisme. Il y a, dans cet homme qui consigne, un chirurgien averti qui traite, avec les instruments de la parole et des signes, les plaies et les ulcères de son temps. Il y a un homme qui opère avec justesse et précision, les yeux ouverts sur l’infection, et s’achemine de guerre en guerre, de passion en passion, vers l’ouvert et la transparence. Car jamais les mains du poète ne se déprennent du matériau vivant, jamais elles ne battent pour leur propre compte ; je le répète, il y a dans sa cure d’écriture, une morsure guérissant tous les maux du dégoût de l’injustice et de la solitude. Christophe Dauphin est un meneur de rêves, de rêves solides, coriaces, de rêves d’élite qu’il lance dans le feu de toutes les batailles. Dressé, toujours nouveau dans son armement sensuel de mots - chez lui le verbe a un sexe -, dans une poétique efficiente du partage et de l’engagement. Car le comble de Christophe Dauphin est cette générosité de l’intelligence. Pour preuve, je cite l’ensemble de l’oeuvre et l’ensemble du corps, d’un seul tenant, prêt à défier, au seuil d’un poème d’avenir, tous les carcans de la désespérance."
Odile COHEN-ABBAS (in Les Hommes sans Epaules n°35, 2013).
"Christophe Dauphin est un poète majeur du monde contemporain, un poète qui assume pleinement la fonction d’éveilleur, fonction traditionnelle du poète. C’est dans le choix de l’alternative nomade que Christophe Dauphin transmet, avec une grande originalité, non une connaissance, mais un art de se relier librement au réel. Il maintient en alerte, une double alerte, l’une pour la personne afin qu’elle ne se laisse pas engluer par la bêtise envahissante, l’autre à la l’individu, la part indivisible, afin qu’elle préserve les chemins sinueux qui conduisent à l’être. Poèmes de queste, profondément initiatiques, voyages au centre de soi-même, ses textes sont sans concession au monde des apparences. C’est le réel qu’il veut, et rien d’autre, ce réel qui pointe dans le temps du rêve où les mots se défont pour s’assembler dans une langue inconnue qui résonne comme la cloche du monastère qui annonce l’heure du silence, tout prêt du sommet de la montagne. Réenchantement des mondes, les poèmes de Christophe Dauphin libèrent les espaces des carcans de préjugés des mondes normés afin que l’esprit se déploie. Après Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2001-2008, ce nouveau recueil rassemble les poèmes de la période 1985-2000 dans un volume de près de 500 pages. Essayiste et critique littéraire, Christophe Dauphin, inscrit consciemment dans le poème continu de la vie, laisse une trace subtile avec l’encre des émotions."
Rémi BOYER (in incoherism.owni.fr, le 1er décembre 2012).
"Imprégné par les avancées du Surréalisme, Christophe Dauphin s’en est dégagé autant par son inspiration que par son écriture. Son livre est par excellence la somme qui le prouve. Elle permet aussi de voir un pan du chemin de celui qui caresse l’utopie comme il ouvre parfois à des chants moins sereins. Adepte des voyages sous toutes ses formes, « par la rivière Kwai » comme sur « les pas de Baudelaire dans les voiles », de la nuit mexicaine aux touffeurs de Samarkand, à travers un tableau de Monet, de Madeleine Novarina ou de Frida Khalo le poète est toujours au plus près de la vie : le monde est là. L’idéalisme du poète ne l’expurge pas de ses miasmes. De même sa propension à l’absolu ne prive pas le lecteur de toute une sensualité. Dauphin crée une œuvre qui se dérobe à l’ombre même s’il se dit « un crépuscule aux mains coupées ». Et si la poésie ne sauve pas elle cicatrise un peu. Certes la peau est souvent prête à éclater à nouveau, le sang pulse mais il n’empêche que l’écriture métamorphose tout – jusqu'au « collier de Buick et de Lada » sur l’île de Cuba.
Il existe dans une telle œuvre des sortes de narrations plastiques poétiques qui forcent l'espoir en luttant contre la réalité lorsque nécessaire. L’écriture est donc la source de la résistance à la vérité instrumentalisée comme à l’amour déçu. La femme y est d’ailleurs présente de manière paradoxale, hors champ. Et le poème devient parfois par-delà la douleur le lieu sourd de rêves provoqués par les attentes que la femme comme les lieux provoquent. Dans ces derniers réside toujours quelque chose d’intime qui joue de l’entre deux : l’ici et le là-bas, l’avant et l’après.
Le visible et l’énoncé suggèrent de l’invisible et du tu, du nous, du liant et du lien – c’est d’ailleurs une idée mère chez Dauphin. Un tel livre permet de traverser les couches sédimentaires d’une œuvre et d’une existence. Certes son contenu ne se confond pas avec le signifié. Dauphin élabore des énoncés qui n’ont rien de « médico-légaux». Ils expriment un état particulier de la visibilité du monde et de la profondeur des émotions et leur charge d'ineffable que l’artiste engendre et nourrit. Chaque texte révèle le cri de vie, d'amour, d'exigence intérieure. C’est pourquoi il se conçoit comme un espace à relire et relire pour découvrir ce qu’il en est - par-delà le poète - de l’être et de ce qui le met en question et l’affecte dans sa relation au monde. "
Jean-Paul GAVARD-PERRET (in incertainregard.hautetfort.com, 7 octobre 2012).
"Ce n'est pas la première fois que Christophe Dauphin rassemble dans un gros livre ses poèmes de longues périodes de son passé, soit une production incroyablement imposante. Ce fut d'abord Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008 (lire Inédit Nouveau n°248) et maintenant L'ombre que les loups emportent, qui rassemble les poèmes publiés et/ou inédits, de la période allant de 1985 et 2000. Par conséquent cette fois, des poèmes de jeunesse. On y retrouve d'ailleurs les préfaces, très instructives, de Jean Breton, Henri Rode et Alain Breton. Le temps écoulé indique que le poète a changé, et cela aussi aide à mieux comprendre les différences. car Dauphin ne cesse de modifier son approche de la poésie. Il a même lancé le terme d'"émotivisme". Pas pour se séparer de son surréalisme d'origine, auquel il reste absolument fidèle, mais pour marquer sa place dans l'histoire littéraire... Dauphin n'hésite pas à présenter ses successives admirations, sinon ses révoltes, comme cela est le cas, à travers l'assassinat de Malik Oussekine en 1986, mais aussi ses réflexions, qui le construisent aux yeux du lecteur. Quelques exemples: "L'amitié, je la porte comme une écharpe qui réchauffe", ou: "Un ami est quelqu'un avec qui on peut se taire sans s'ennuyer." Un peu plus loin, c'est la poésie qui prend le relais: "Il n'y a que la poésie qui soit vie, tout le reste n'est que boniments." Plus loin encore, Rode le signale: "Christophe Dauphin sait exalter les grands humiliés du temporel par le sentiment", et lui-même refuse "le mètre classique." D'un voyage au Mexique, il a rapporté Frida Kahlo et toute la civilisation aztèque. Décidément, Dauphin est un poète du monde entier ! "
Paul VAN MELLE (in Inédit Nouveau n°260, janvier 2013, La Hulpe, Belgique).
"Avec L'ombre que les loups emportent, Christophe Dauphin rassemble ses poèmes de 1985 à 2000. A ceux qui croient que le surréalisme est mort comme à ceux qui espèrent qu'il est (vraiment) toujours vivant, je conseille cet ouvrage constellé de comètes verbales et d'aphorismes pyrotechniques: "Le printemps est un révolver d'herbes claires". "Il est minuit - Vos doigts ne servent à rien". "La nuit est une gare aux pas invisibles". Oui, le surréalisme - mais humaniste et pas dictatorial à la Breton - est bien vivant. Christophe Dauphin l'actualise sous le nom d'émotivisme."
Roland NADAUS (in Le Petit Quentin n°283, mars 2013).
CE POETE SE NOURRIT DE LA VIE.
" Seule la poésie est vie, tout le reste n'est que boniment ou subsistance", entend démontrer le poète Christophe Dauphin, dans L’ombre que les loups emportent. Christophe Dauphin signe un recueil de poèmes en prise directe avec le monde. Reconnu par le milieu littéarire, l'artiste est originaire de Nonancourt (Eure) où il naît en 1968, dans une demeure de famille acquise depuis plusieurs générations. Il y vit avec ses grands-parents jusqu’à l’âge de 3 ans avant de rejoindre ses parents à Colombes (Hauts-de-Seine). Leur logement surplombe un bidonville où survivent des immigrés de tous bords politiques. L’enfant n’a pas pleinement conscience de cette situation potentiellement explosive mais il observe et s’imprègne de ces images. Pendant les vacances, il retourne dans l’Eure. Son grand-père lui transmet son esprit d’« ouverture culturelle, sa fibre littéraire et sa passion de l’Histoire ». A 9 ans, Christophe découvre Napoléon, Flaubert et Maupassant. Il lit, dessine, s’interroge à propos de la Société et écrit des poèmes. Cette enfance, suivie d’une adolescence tourmentée, constitueront la « matière vivante » de son art poétique. « On naît et on est poète », dit-il. Christophe rencontre des hommes illustres (Léopold Senghor), des écrivains, des poètes (Jean et Alain Breton, Henri Rode). Il se reconnaît dans le surréalisme (une influence qui correspond à l’intrusion du rêve dans la réalité) et dans un courant de la poésie contemporaine dénommé La Poésie pour vivre qui se veut non-élitiste, « émotiviste »* et en lien avec le monde. Jean Breton le définit comme « le poète-phare de sa génération ». A 45 ans, l'Eurois a derrière lui une œuvre constituée d’une trentaine de recueils, essais, anthologies, critiques littéraires. Il est aussi Directeur de l’une des plus prestigieuses et ancienne revue Les Hommes sans Epaules.
* La poésie émotiviste par l’exemple : « Le cœur en papillote - Je tremble d’amour - Dans le calme d’une rue peinte par Giorgio de Chirico » : devant une œuvre plastique du peintre italien Chirico, « chef de file de la peinture métaphysique », le poète ressent une émotion intense proche du sentiment d’amour. « Si le mot oiseau ne vole pas - l’idée me donne des ailes » : l’auteur fait appel à un souvenir. Son ami poète Jean Rousselot lui avait dit que « le mot oiseau comportait toutes les voyelles et que c’était ce qui lui donnait des ailes ». Ici, le poète utilise le pouvoir des mots pour signifier que le mot oiseau vole. « Ne lâche jamais la vie - elle te lâchera elle-même - toujours assez tôt » : en faisant sienne la pensée « Je cherche l’or du temps » d’André Breton, fondateur du surréalisme, l’auteur signifie qu’il faut savoir saisir les doux moments de la vie.
Marie-France Escofier (in Paris Normandie, 25 mars 2013).
"Si vous vous interrogez sur ce qu'est devenu le dadaïsme, le surréalisme, le communisme, la beat generation, ces courants que la flamme poétique embrasa, lui donnant son excès, sa révolte, sa vitesse, son immédiate simplicité, et que vous regardez notre siècle comme une plage à marée basse où le sable, à peine mouillé, si peu scintille et la mer, si loin, trop se confond avec un ciel irréel, ouvrez, ouvrez cette anthologie des poèmes de Christophe Dauphin. Tout est là, généreux, ouvert, fraternel. Aucune nostalgie, mais "la même innocence essentielle" comme l'écrivit Henri Rode. La discussion à peine interrompue, reprend. La parole retrouve ses habits du grand libre. Tout redevient force, envie, combat, rêve, camaraderie. La poésie, à nouveau prolixe, arrose tout ce qu'elle touche, ravive, rafraîchit, reprend le combat au nom de la conscience universelle, se laisse pénétrer par le monde; mourra - nous le savons - sera "l'ombre que les loups emportent", mais les chants qu'elle nous offre, nous feront frères et soeurs des étoiles, des fleuves, des rêves des hauts fonds qui nous rendent plus grands que nos larmes. Dites avec lui, au moins une fois: Je parle de l'homme libre - L'homme aux paupières de fleurs électriques - Que j'étais - Je suis - Je serai."
Pierrick de Chermont (in revue Nunc n°30, juin 2013).
"Selon moi, Christophe Dauphin écrit à main armée. Puisqu’ici c’est le poète qui est évoqué, il est inimaginable - comme pour Michel Voiturier - de concevoir son travail de création annexe ou parallèle à celui du critique, du biographe, de l’animateur des Hommes sans Épaules, agitateur de mémoires sans nostalgie et sentinelle insomniaque sur la ligne de front de la création contemporaine. Il propose dans ses poèmes une lecture boulimique de l’existence, de l’être pris au piège des désirs les plus inutiles de l’humain, ce qui revient à dire : vivre. Christophe Dauphin propose de vivre. Contre la pédanterie, parfois contre soi. Même. N’aurait pas manqué d’ajouter Rrose Sélavy. Christophe Dauphin n’est pas un poète de Poësie, mais de l’intelligence au service d’un quotidien. Il évoque Malik Oussekine. Son poème ne prend pas de coups : il saigne. Christophe Dauphin est l’instant même. Il est toujours possible de dévier avec les fausses toiles « sur le motif » des Impressionnistes d’aujourd’hui. Toute modernité qui se prévaut d’elle est mondaine. Christophe Dauphin comme Michel Voiturier sont aujourd’hui et n’ont pas besoin de se prétendre poètes pour donner ce qu’aucune autre forme de langage n’aborde. Rentrer ici dans les diverses conceptions de la poésie - chacune jamais partagée que par celui-là même qui a développé la sienne - est futile. Lorsque je lis ou entends des poèmes de ces deux-là, unis par l’amitié qui me lie à chacun d’eux, j’espère fermement que c’est bien de cela qu’il s’agit : s’entretenir.
Éric SÉNÉCAL (in Les Hommes sans Epaules n°37, 2014).
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"Poésie de l'émotion qui s'insurge contre les maux du siècle."
Electre, Livres Hebdo, 2013.
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Je n’imaginais pas écrire une lettre ouverte aujourd’hui. Mais Jean-Pierre Thuillat me rappelle amicalement que je n’en ai pas écrit depuis longtemps pour la revue. Et comme je viens de consacrer une émission RCF (« Dieu écoute les poètes ») à Christophe Dauphin, j’ai pensé que je pourrais la prolonger ici, dans ce numéro 118 de Friches.
Justement, commençons : Christophe Dauphin s’auto-proclames athée, parfois à grand renfort d’imageries surréaliste : il a écrit, par exemple, une charge violente contre et pour (« Thérèse, Cantate de l’Ange vagin », éditions Rafael de Surtis, 2006) celle que j’appelle « ma copine » : Thérèse Martin, plus connue sous le nom de sainte Thérèse de Lisieux et à laquelle j’ai, alors maire de Guyancourt, consacré une voie publique… parce qu’elle était aussi poète… Il est vrai que cette grande petite sainte est, comme Dauphin, Normande et que ce dernier porte en lui profondément ce que Léopold Sédar Senghor, dont il fut l’ami et par certains côtés le disciple, appela sa « normandité ». L’œuvre poétique de Christophe Dauphin y fait très souvent référence avec bonheur et il a même consacré une belle anthologie aux poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours : « Riverains des falaises » (éditions clarisse, 2012).
A propos de l’anthologie, Dauphin, qui est un boulimique de la lecture et de l’écriture, a également publié « Les riverains du feu » (Le Nouvel Athanor, 2009), un ouvrage anthologique dédié aux poètes qu’il rassemble sous le vocable émotivisme ». Ce concept, qu’il développe et qu’il illustre de cinq cents pages et qui reprend des extraits de recueils de plus de deux cents poètes (!), est au cœur de sa pensée et son écriture.
Car si Christophe Dauphin s’insère dans une filiation surréaliste, ce n’est pas pour singer un mouvement disparu, mais au contraire pour en poursuivre l’esprit – dont il juge qu’il est toujours extrêmement vivant. Et il est vrai que ses poèmes brillent souvent d’un éclat surprenant grâce aux images dont il a le secret et qui laissent le lecteur pantois et admiratif devant leur inventivité et leur puissance. Dans son recueil, « Le gant perdu de l’imaginaire » (Le Nouvel Athanor, 2006), qui est un choix de poèmes écrits entre 1985 et 2006, on en trouve à toutes les pages, ainsi à la première :
« La lune a mis ses bretelles sur l’idée de beauté
Un train déraille dans la bouteille de la nuit
Il est temps de décapiter la pluie
D’égorger l’orage… »
Mais si j’ouvre ce beau recueil à n’importe quelle autre page, je reconnais le poète prince de l’image, roi de la métaphore :
« Le sourire d’une femme est la lame de fond du regard
Debout entre trois océans »
Il faudrait aussi parler de son livre « Totems aux yeux de rasoirs » (éditions Librairie-Galerie Racine, 2010), préfacé par son ami Sarane Alexandrian, qui fut le très proche collaborateur d’André Breton et le directeur de la revue « Supérieur Inconnu », à laquelle Dauphin collabora. Ou bien encore parler de ce gros ouvrage recueillant des poèmes, des notes, des aphorismes : « L’ombre que les loups emportent (Les Hommes sans Epaules éditions, 2012). Henri Rode surnomme Christophe Dauphin « l’ultime enfant du siècle et la fête promise ». C’est que, très tôt, dauphin a senti bouillonné en lui la poésie, indissociable de la révolte et de l’amour.
L’amour n’est d’ailleurs pour Dauphin pas loin de l’amitié à laquelle il sacrifie fidèlement notamment à travers la revue qu’il dirige : « Les Hommes sans Epaules », qui a d’ailleurs consacré une anthologie à ses collaborateurs de 1953 à 2013 sous le titre « Appel aux riverains » (Les Hommes sans Epaules éditions, 2013). A ce propos, il faudrait aussi évoquer son œuvre considérable de critique littéraire et de critique d’art. Dauphin a décidément une capacité de travail et de création qui, au sens propre, m’époustouflent !
Et comme il est encore jeune, bien que dans l’âge mûr, je lui souhaite de continuer ainsi avec la même vigueur et la même ferveur. Maintenant qu’il est devenu secrétaire général de l’Académie Mallarmé, il n’en aura que plus de force pour défendre et illustrer la poésie contemporaine, et pour soutenir ses créateurs.
Fraternellement en notre diversité,
Roland NADAUS (cf. « Lettre ouverte à Christophe Dauphin », in revue Friches n°118, mai 2015).
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Lectures
« Chez Christophe Dauphin, il y a une flamme inhabituelle de nos jours, qui contient une passion, dans son poème « Les oracles de l'ouzo », pour la Grèce, que l’on appelle : expression spontanée des sentiments. Nous n'avons rien entendu de pareil depuis Apollinaire et Jarry.
Christophe Dauphin est un poète qui glorifie la « bouteille » comme la met en valeur Rabelais à la fin de son Cinquième livre :« La dive bouteille vous y envoye, soyez vous memes interpretes de votre entreprinse. »
Sur un ton exalté se présente une nouvelle perspective pour la Grèce déchirée par les coups féroces des élites économiques européennes. Christophe Dauphin nous tend la main comme le firent Victor Hugo, Eugène Delacroix et bien d'autres philhellènes français, vers la Grèce révolté.
Ce poème, « Les oracles de l'ouzo », est dédié à la Grèce de nouveau assujettie aux liens inextricables du cynisme économique. »
Nanos VALAORITIS (in revue Eneken, Thessalonique, Grèce, août 2017).
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" Ce « fanal », ensemble de poèmes très écrits, est bien l’éloge de ce que le vin, son entourage peuvent donner de plus beau. Le livre offre au lecteur, bien vivant, de très longs poèmes, chaque fois ancrés humainement et géographiquement. Ainsi, les nombreux dédicataires des textes ont un lien privilégié avec le poète voyageur, amateur de crus, qui, avec lyrisme et ferveur, à l’aide de métaphores parfois solennelles à l’adresse des lieux et des gens, au fil des rencontres dont il tire parti, sème de belles descriptions à l’usage des amateurs des régions de France et d’ailleurs, de leurs vins, et ce, par une traversée des vignobles, des divers cépages (« Cahors/ des tanins longs et concentrés ») et de l’histoire. Un peu comme l’eussent fait autrefois Cendrars et Thiry ou Goffin, pour insérer le banal, l’anecdote, le moderne, l’usage nouveau dans le poème. Ici, « la poésie roule plein gaz sur l’autoroute ».
Oui, il faut vivre et se donner le goût d’apprécier « la langue » qui « se nourrit de ce qu’elle absorbe », de moderne, passé, anecdotique etc.
L’exotisme, ainsi, n’est pas absent : « Le téquila se boit dans une ville-monde / au manteau de bidonvilles/ dont les trottoirs se recouvrent de paupières »
Rien de paradoxal pourtant à voir, dans cette célébration de la vie et de la vigne, quelques « tombeaux » à l’adresse des poètes, d’anonymes.
Célébration mais avant tout du vin, que Dauphin décline selon des variations en « cette Côte-Rôtie de belle terre et de pluie » ou en « c’est le pays de Saint-Chinian/ des fruits noirs et des parfums de garrigue/ qui fusent sur les réglisses comme tram sur la mer ».
Mais avant tout, dire, la mer, le soleil sur Londres, l’amitié des gens, des lieux, de tous les proches (A. Breton).
« Un fanal », c’est de la poésie qui a de la chair, de l’étoffe, de la matière. Quelque chose de grenu : on sent le poète plus versé pour décrire le monde qu’à densifier ses élans. Ses poèmes, donc, prennent le temps, s’arrogent la féconde langue des métaphores et la pâte heureuse des beaux termes poétiques.
Le lecteur sans cesse est sollicité : les invites, les apostrophes, les conseils sont nombreux (« Buvons ce vin aux tanins frais/ pas de trêve pour la soif »).
Comme dans plusieurs recueils antérieurs, Dauphin use des mots-métaphores avec trait d’union, tels que « épée-rasoir »…
Nourri de culture, de références littéraires et autres (terroir, tradition), le livre sait aller du côté du « pays de Joë Bousquet », l’ermite contraint de Carcassonne, dont le « vin » cathare « a la robe intense.
Tout le livre propose de belles trouvailles de rythme (ce que facilitent les anaphores et la longueur de nombre de poèmes) et des blasons :
Dans « Vau de vire des falaises », par exemple :
« Paupières d’ardoise et d’écume Dieppe fait rouler ses falaises Dans le fond de tes poches trouées »
Un très long texte, trois pages, au titre « Poète assis au bord du Danube », déroule thèmes de soi et hommage aux autres poètes, tel cet Attila Josef, dont la « nuque » fut traversée de balles.
Aussi, le livre est-il fécond pour faire sentir la fraternité et le vin s’offrir en partage.
« Ce vin dont le ciel est l’enclume » m’a fait tout de suite penser (effet intertextuel ou de connivence) à Bousquet et son « le fruit dont l’ombre est la saveur ».
Les bonheurs d’écrire abondent : « Lausanne s’enivre de chasselas/ et de solitude ».
Je suis sûr que Pirotte eût aimé ce catalogue de vers(verres) / à boire.
Bon vin, Dauphin, dirai-je tout simplement. "
Philippe LEUCKX (cf. "Critiques" in www.recoursaupoeme.fr, décembre 2016).
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« Un fanal pour le vivant, poèmes décantés de Christophe Dauphin, Editions Les Hommes sans Epaules. Christophe Dauphin est une personnalité majeure du monde de la poésie. Essayiste, critique, éditeur, directeur de revue, il est avant tout un véritable poète c’est-à-dire un homme total. Le poète est celui qui porte sur le monde ce regard intransigeant qui fouille les entrailles de l’émotion comme du songe.
La poésie décantée de Christophe Dauphin est engagée. Elle s’engage et engage le lecteur très profondément dans les replis sombres ou lumineux de la psyché. C’est une poésie de la révolte. Le passant ordinaire devient corsaire de la liberté pour voguer sur une intimité ensanglantée. C’est le vent des mots qui sauve du vulgaire. Beaucoup de ces poèmes sont des cris.
Voici une poésie éveillante faite d’abordages et d’attaques intempestives. Des vivres pour ravitailler les habitants de l’Île des poètes, l’une des Îles des immortels bannis. Christophe Dauphin, d’un continent à l’autre, voyageur des corps et des âmes déchirés, explore le continuum de la douleur. Il refuse de dormir. Il refuse de supporter l’insupportable. Vivant, il s’adresse aux vivants même quand il est trop tard. Il ne s’agit pas de s’en laver les mains. Je dis et je retourne au banal. Non, l’amitié se construit, combattante ou distante du monde, elle est faite d’ivresse et de poésie. Face à l’impossibilité de ce monde-là, face à l’imposture permanente, il y a la posture rabelaisienne, le savoir et la joie. Le rire à en mourir. A plus haut sens. »
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 4 mars 2015).
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"Un fanal pour le vivant est le nouveau recueil de l'étonnant secrétaire général de l'Académie Mallarmé, et directeur de la revue désormais mythique, Les Hommes sans Epaules: Christophe Dauphin. J'oserais presque parler de poésie-essai, car j'y trouve des rappels de nouveaux classiques comme Ilarie Voronca, Marc Patin, Sarane Alexandrian ou André Breton, sinon d'autres que le poète analyse sans concessions mais avec la pure passion qui ne l'abandonne jamais, de quoi qu'il écrive ou parle. Un fanal pour le vivant, décanté comme le vin du Vau de Vire ou le Cognac de Camus, est plus qu'un recueil, presque un manifeste de toutes les tentatives de ce poète hors-norme et prêt à toutes les aventures des mots les plus signés, dans une oeuvre foisonnante et surtout vivante, jamais endormie, émotiviste selon lui."
Paul VAN MELLE (in Inédit Nouveau n°274, Belgique, mai/juin 2015).
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"Un fanal pour le vivant, c'est du Christophe Dauphin tout craché. Il faut lire "la ballade du salé", poème poignant et affectueux consacré à Alain Simon. Un livre où l'alcool roule grand train."
Jean-Pierre LESIEUR (in Comme en poésie n°62, juin 2015).
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"Je n’imaginais pas écrire une lettre ouverte aujourd’hui. Mais Jean-Pierre Thuillat me rappelle amicalement que je n’en ai pas écrit depuis longtemps pour la revue. Et comme je viens de consacrer une émission radio sur RCF (« Dieu écoute les poètes ») à Christophe Dauphin, j’ai pensé que je pourrais la prolonger ici, dans ce numéro 118 de "Friches".
Justement, commençons : Christophe Dauphin s’auto-proclames athée, parfois à grand renfort d’imageries surréaliste : il a écrit, par exemple, une charge violente contre et pour (« Thérèse, Cantate de l’Ange vagin », éditions Rafael de Surtis, 2006) celle que j’appelle « ma copine » : Thérèse Martin, plus connue sous le nom de sainte Thérèse de Lisieux et à laquelle j’ai, alors maire de Guyancourt, consacré une voie publique… parce qu’elle était aussi poète… Il est vrai que cette grande petite sainte est, comme Dauphin, Normande et que ce dernier porte en lui profondément ce que Léopold Sédar Senghor, dont il fut l’ami et par certains côtés le disciple, appela sa « normandité ». L’œuvre poétique de Christophe Dauphin y fait très souvent référence avec bonheur et il a même consacré une belle anthologie aux poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours : « Riverains des falaises » (éditions clarisse, 2012).
A propos de l’anthologie, Dauphin, qui est un boulimique de la lecture et de l’écriture, a également publié « Les riverains du feu » (Le Nouvel Athanor, 2009), un ouvrage anthologique dédié aux poètes qu’il rassemble sous le vocable émotivisme ». Ce concept, qu’il développe et qu’il illustre de cinq cents pages et qui reprend des extraits de recueils de plus de deux cents poètes (!), est au cœur de sa pensée et son écriture.
Car si Christophe Dauphin s’insère dans une filiation surréaliste, ce n’est pas pour singer un mouvement disparu, mais au contraire pour en poursuivre l’esprit – dont il juge qu’il est toujours extrêmement vivant. Et il est vrai que ses poèmes brillent souvent d’un éclat surprenant grâce aux images dont il a le secret et qui laissent le lecteur pantois et admiratif devant leur inventivité et leur puissance. Dans son recueil, « Le gant perdu de l’imaginaire » (Le Nouvel Athanor, 2006), qui est un choix de poèmes écrits entre 1985 et 2006, on en trouve à toutes les pages, ainsi à la première :
« La lune a mis ses bretelles sur l’idée de beauté Un train déraille dans la bouteille de la nuit Il est temps de décapiter la pluie D’égorger l’orage… »
Mais si j’ouvre ce beau recueil à n’importe quelle autre page, je reconnais le poète prince de l’image, roi de la métaphore :
« Le sourire d’une femme est la lame de fond du regard Debout entre trois océans »
Il faudrait aussi parler de son livre « Totems aux yeux de rasoirs » (éditions Librairie-Galerie Racine, 2010), préfacé par son ami Sarane Alexandrian, qui fut le très proche collaborateur d’André Breton et le directeur de la revue « Supérieur Inconnu », à laquelle dauphin collabora. Ou bien encore parler de ce gros ouvrage recueillant des poèmes, des notes, des aphorismes : « L’ombre que les loups emportent (Les Hommes sans Epaules éditions, 2012). Henri Rode surnomme Christophe Dauphin « l’ultime enfant du siècle et la fête promise ». C’est que, très tôt, dauphin a senti bouillonné en lui la poésie, indissociable de la révolte et de l’amour.
L’amour n’est d’ailleurs pour Dauphin pas loin de l’amitié à laquelle il sacrifie fidèlement notamment à travers la revue qu’il dirige : « Les Hommes sans Epaules », qui a d’ailleurs consacré une anthologie à ses collaborateurs de 1953 à 2013 sous le titre « Appel aux riverains » (Les Hommes sans Epaules éditions, 2013). A ce propos, il faudrait aussi évoquer son œuvre considérable de critique littéraire et de critique d’art. Dauphin a décidément une capacité de travail et de création qui, au sens propre, m’époustouflent !
Et comme il est encore jeune, bien que dans l’âge mûr, je lui souhaite de continuer ainsi avec la même vigueur et la même ferveur. Maintenant qu’il est devenu secrétaire général de l’Académie Mallarmé, il n’en aura que plus de force pour défendre et illustrer la poésie contemporaine, et pour soutenir ses créateurs.
Fraternellement en notre diversité."
Roland NADAUS (cf. « Lettre ouverte à Christophe Dauphin », in revue Friches n°118, mai 2015).
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"Christophe Dauphin se sert du prétexte de diverses boissons alcoolisées et de différents vins pour faire appel à quelques poètes et autres célébrités (comme Joséphine Baker ou Léo Ferré) pour mieux se révolter contre l’ordre établi et ses injustices. Il renoue ainsi avec une tradition qui traverse la littérature française depuis Olivier Basselin et François Rabelais dont le « le vau de vire » du premier et l’ivresse chez le second ont été élevés au rang de métaphysique et de moyens de connaissance du réel. Et après ce parcours tant poétique qu’éthylique, Christophe Dauphin termine par ce mot qui sonne comme un coup de tocsin « Enivrez-vous ! ». Et par ce constat que la poésie n’est que la métaphore du vin (ou vice versa). Ses poèmes ont donc valeur de manifeste(s).
Ce n’est pas un hasard si le recueil s’ouvre sur une ode à l’ouzo qui se transforme rapidement en réquisitoire contre la politique européenne à l’égard de la Grèce : les technocrates unis contre la volonté d’un peuple. Technocrates et politiciens réunis par leurs trahisons ; l’exemple de la Grèce permet de dire ce qui se passe ailleurs (à propos de la crise) : « tu es belle comme les hauts-fourneaux de Florange / mastiquant de la gum Goodyear ». L’actualité du moment où j’écris ces lignes se retrouve dans ce vers « sur les chenilles des panzers de Madame Merckel ». Et ce n’est pas un hasard non plus si « Les oracles de l’ouzo » se termine par ce cri d’espoir « Rêve général ! » qui n’est pas sans rappeler ce beau titre de Pablo Neruda, « Le Chant général »…
Via le rhum, le whisky, le tequila, la bière ou, plus particuliers, le vin des côtes de Toul, le côteaux-du-layon, le chablis, le malbec, le montlouis, le champagne ou le saint-chinian (parmi d’autres) sont convoqués le surréalisme, l’anarchie, les poètes hongrois, Marc Patin, Jean Rousselot et bien d’autres. Et c’est à chaque fois l’occasion d’évocations d’événements historiques, du racisme, de la xénophobie, de la mort de l’amère Thatcher (qui nous vaut ces vers imprécatoires : « Dame de Fer, baronne de l’Enfer ! Rouille / rouille saloperie ! Que l’ordure aille aux ordures ! »), de l’assassinat du Che… Voilà qui explique l’engagement de Dauphin et qui donne sens à ces trois vers qui terminent « Poème ardéchois » (traversé par le souvenir de Jean Ferrat) : « Le jour est vide comme un verre / et le temps brûle comme une barricade / avec sa révolution licenciée par ses révolutionnaires. »
Mais Christophe Dauphin a aussi le culte de l’amitié et cultive le souvenir de ceux avec qui il a trinqué (du moins on se plaît à l’imaginer) : Guy Chambelland, Yves Martin, Jean et Alain Breton, Thérèse Plantier ou Jacques Simonomis qui sont, d’une certaine manière, à l’origine de ces vers émouvants : « Un Gewurz, un Riesling et un Singulier Grand ordinaire / c’était avant Jacques bien avant / que la tumeur ne ronge ton cri jusqu’à l’os » ou « Je suis seul et triste comme un con / avec Gabrieli et Meursault et toi… ». C’est peut-être là qu’il est le meilleur, peut-être... Le reste ne va pas sans quelques illusions : le Mexique est devenu l’arrière-cour des Yankees, la Hongrie s’est débarrassée de ses révolutionnaires d’opérette pour se donner au fascisme, les USA sont le pays de Guentanamo et toujours du racisme et du mépris pour les autres peuples… Christophe Dauphin, s’il rend hommage à des poètes comme Henri Rode, Alain Breton ou Paul Farellier, prêche pour sa paroisse (ce qui est normal) : « C’est un Lirac qui nous régalait là-bas / là où le Rhône émonde nos chants émotivistes / […] / ainsi sont les Hommes sans Épaules ainsi sont les Wah / buveurs de Lirac… » ; mais la poésie est diverse…
Que dire encore ? Qu’en cette époque où il ne faudrait boire que de l’eau, Christophe Dauphin est politiquement incorrect (ce qui est réjouissant), tant par ses préférences politiques, que par son éloge des boissons alcoolisées. Que le mot amitié revient souvent car ce recueil est celui de l’amitié qui n’est pas toujours nommée (mais alors on la devine), cette dernière coulant autour d’une table où les verres se remplissent… Que le temps est à relations intéressées… Que l’on ne prend jamais Christophe Dauphin en défaut sur la description des vins, que certains de ses poèmes comportent même des recettes (comme dans le poème intitulé « Asti »), que la fantaisie éclate dans la troisième strophe du « Vau de Vire du pauvre Lélian » : « Est-elle brune blonde ou rousse ? Je l’ignore / mais la Belgique nous en offre plus de sept cents / […] / des îles de houblon glissent sous le vent trappiste »… Mais, il faut être sérieux avec l’objet de ses rêves, sachant que cet avertissement vaut autant pour le poète de « Un fanal pour le vivant » que pour le signataire de ces lignes…"
Lucien WASSELIN ("Chemins de lecture 2015" in revue-texture.fr, août 2015).
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"Ça bouge, ça danse, ça remue à profusion ! Il y a tant de matière à danser dans ce livre, il y a tant d’embryons, d’explosions, de longues et belles vies en chorégraphie que les lignes semblent la figure intrépide, les battements géants, les membres, la psyché multiprises d’un seul corps !
Lève-toi et danse ! Dévêts-toi de tes vêtements, de tes douleurs et désillusions, de ta mort, exalte la vie, le corps en transe, la primauté et l’infinitude du mouvement, comme David vêtu d’un simple pagne dansant devant l’arche d’alliance ! On dirait donc l’agencement, le rassemblement d’un seul être, transcendant, tumultueux, communautaire, où chaque poème, à tour de rôle, se lève, s’individualise, dit son histoire, son rêve, son essence, son origine, puis retrouve sa place au sein du corps dont il est solidaire. Et un autre à son tour se dresse, et un autre, et chaque effet individuel accroît l’effet général de rythme, de cadence, d’enivrement, d’allégresse qui doit autant à la réalité qu’à la prodigalité de l’auteur qui la met en texte. Je ne suis pas sûre (il s’en faut de beaucoup) de connaître le nom de tous ces vins, mais je suis sûre que Christophe Dauphin est un irremplaçable poète et que son ivresse de vivre nous promet encore de prodigieux lendemains.
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°40, octobre 2015).
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"Voilà bien longtemps que la poésie avait oublié les voies des chansons à boire. Non que les poèmes de Christophe Dauphin soient réellement à chanter, mais ils sont une véritable invite à boire. Il n'oublie certes pas toute la poésie à redécouvrir, les parfums et les couleurs avec le vocabulaire ad hoc qui déjà fait chanter les âmes. Et en bon poète qu'il est, il n'a de cese de se référer aux autres poètes, de Villon à Baudelaire, et de chanter autre chose que le vin, le whisky ou le calvados. Il remet ainsi au goût du jour les "vaux-de-vire" ou "vaudevires", célèbres au XVIe siècle.
Le vin sait couler ma naissance mon nom mon ombre - et mes angoisses - qui me suivent à la trace loup aux crocs de vigne.
En n'oubliant pas que le vin peut crier contre les misères sociales partout dans le monde et particulièrement dans nos territoires d'outre-mer: contre la vie chère kont pwofitasyon."
Bernard FOURNIER (in revue Poésie/première n°62, octobre 2015).
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Son recueil, Un fanal pour le vivant, aurait pu s’appeler Alcools. Las, Apollinaire avait pris ce titre. Car Christophe Dauphin, né en 1968 en Normandie, écrit avec toutes sortes de breuvages, cidre, whisky, bière, Gigondas… Sa poésie est forte en goût, tonitrue, éclabousse, ou s’engourdit dans quelque rêverie… « Paupières d’ardoises et cils d’écume/Dieppe fait rouler ses falaises/dans le fond de tes poches trouées/d’où s’envolent des avions en bois. » Et ce constat qui ravira tous les dignes amateurs : « Nous sommes deux pour inventer le temps/dans un verre de mercurey. » À lire sans modération. L’avantage de la poésie est que son verre ne se vide jamais.
Philippe SIMON (in Ouest France, 15/16 octobre 2016).
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"Il incombe à Adrian Miatlev d’ouvrir la marche d’Un fanal pour le vivant, le dernier livre de poèmes de Christophe Dauphin, dont le titre est tiré d’un texte du grand poète lyonnais Roger Kowalski : Un vin rigoureux dissipe la pénombre, une lueur de cuivre sur la table, un fanal pour le vivant. Sous l’aile de ces deux aînés, Christophe Dauphin donne libre cours à ses envies, à ses passions, à ses excès de toutes sortes, qu’il gère par le biais de la poésie ; une poésie qui rappelle celle du cher vieux Cendrars. On est dans le ton. On vit les choses avant de les écrire. Tiens ! En parlant de « vit », il en est fortement question dans ce livre. Allez-y voir ! Ici, on boit du vin, du bon, du meilleur : un Pomerol, par exemple ! À la santé de Luis Buñuel, de son Los Olvidados et de bien d’autres.
Mais il n’y a pas que le vin dans la vie, ni de films en version originale. Christophe Dauphin est sensible à bien d’autres choses. D’aventures syntaxiques, de paris, de jeux frivoles et/ou graves ; il amasse, il emplit ses coffres de poèmes et d’objets hétéroclites, qui s’avèrent être sous sa plume des objets poétiques, des mots qui dérangent, qui interpellent.
Dans cet ouvrage, comme dans la plupart de ceux de Dauphin, le quotidien est sublimé. Le poète veut tout. Maintenant. Tout vivre et tout voir. Tout entendre, tout respirer. On est riche d’expériences, de gestes, d’émois. Christophe est le dauphin de l’Empire du surréel. Son esprit fourmille. La poésie : il aime ; la sienne et celle des autres.
Chez lui, chaque battement de cil est un poème.
Il faut goûter les textes d’Un fanal pour le vivant, pour apprécier les saveurs de la poésie qui se crée aujourd’hui. Ajoutons, qu’Un fanal pour le vivant s’est vu décerner le premier Prix Roger-Kowalski des Lycéens en 2015."
Jean CHATARD (in Les Hommes sans Epaules n°43, 2017).
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"Il était possible de s’en tenir à l’esprit, à la lettre féconde de ce grand livre sur l’éloge de la Vigne de Christophe Dauphin « Un fanal pour le vivant », de suivre le parcours, les trajectoires innombrables de ce vin identitaire au travers des mœurs, des régions du cœur, des pays. Et notre joie, notre surprise auraient été combles. Mais ce qui m’a encore voluptueusement, béatement, captivée dans cette épopée énergique, magistralement composite de l’ivresse, c’est celle qui l’exprime, et la façon insolite, toute nouvelle dont elle l’exprime : la bouche. La bouche éminente du poète.
Ici la bouche qui dit et la bouche qui boit est érotisée à l’extrême, la bouche duelle du verbe et de l’ingestion, s’étire, se meut, se transcende sans retour, se compose en un mode majeur et, dans une tension de suprême dilatement, s’unifie, jusqu’à faire du poème un concept organique quand le lieu du vin et le lieu du texte convergent. « La poésie crée la soif du poème et du corps -que mord le mot soleil -une femme se cambre comme un pont sur l’été - et la bouteille libère son fleuve »
La bouche maîtresse du poème de Christophe Dauphin est une bouche qui nous donne à baiser ses lettres mêlées au goût des vins et de leurs origines, mais aussi, écartelée de tous les appels du réel, une bouche qui s’ouvre toute, qui a sa demeure dans l’engagement, le serment et l’honneur, fondant sa mystique de dons concrets et d’échanges substantiels. Car cette bouche, ces lèvres dilatées ont ceci de particulier qu’elles sont à la fois forme et action. Beauté formelle qui se réalise dans l’espace, y trouve son règne plastique, et percées dans les mouvements du temps, les circonstances, les traumatismes historiques. « Tyrannie dans la maison que tu habites - et dans la clé qui la ferme - dans le sommeil et les saisons au visage inutile - dans l’enfant qui boit un fil de lait - dans la femme et le travail que tu as perdus - dans le flocon qui fait fondre les oiseaux - dans le poème que tu écris ou n’écris pas - dans le soleil qui donne froid dans le dos - dans la couleur de tes yeux et celle de ta peau - il y a tyrannie »
Cette bouche généreuse, qui semble sans fin s’ouvrir primitivement sur l’univers, comme rejouant son surgissement d’un moment fatidique, originel, prend tout, combine tout, transmute tout, incorpore les substances scripturaires à la flaveur des vins et de la salive : l’être, l’écrit, le dire, le cep, la vigne, les hommes, les poètes, les bourreaux, les victimes, soi-même, la mort, le désir. Portée dans son discours vivant aussi, témérairement, la mort insupportable de l’ami ! Je me suis demandé s’il y avait concoction, préméditation ? alchimiques à cette allégeance totale aux forces efficientes du langage, ce fracas d’armes verbales d’une efficace et d’un sensualisme envoûtants.
Mais non, chez Christophe Dauphin, tout vient d’un coup, à chaque instant. C’est son panache, sa joute ascendante ! Le meilleur ni le pire n’épuiseront jamais les atouts de sa langue. Sa bouche, ses fonctions linguale et linguistique sont des liqueurs laudatives. « La joie est dans toute chose, mais toute chose a besoin d’une autre chose, pour faire jaillir sa joie. La joie c’est ce visage, cette vigne et ces mains énormes de soleil, ces yeux où les regards tournent comme des insectes dans les trous d’un arbre, ces tempes, ces joues creusées par l’orage, ce corps de femme qui attend l’amour et dont le fleuve est un bras jeté en travers d’un pont, alors que l’autre tient haut dans l’air le bouquet des comètes, qui voyagent comme les tannins traversent l’aurore boréale, pour atteindre Braila, que le fleuve rejette comme un vieux marin triste contre l’épaule des Carpates ; »
Et le vin, mémoire intime, mémoire commune, mémoire historique (toutes consanguines), prendra toujours le pas sur l’ensevelissement, la finitude de l’autre mémoire, triomphe et grâces indemnes du souvenir ! Cependant, la lecture de « Un fanal pour le vivant », n’est pas une lecture paisible. De part en part de la texture poétique, l’extraordinaire émerge et déchire la trame, offrandes de mots, d’images, d’associations violentes et rares qui ont coupé leurs nœuds et leurs liens avec le terrestre, le sensé, le raisonnable. La bouche fait des voltes, entre dans les voies sarmenteuses du secret, du jamais énoncé, connait l’union sensuelle avec d’autres langages de sang, de vin, de pierre, d’eau et de feu. « Le Tequila se boit la tête dans un mur - qui déchire les veines coupe les voix - arrache les tripes des mots et divise - jusqu’à la mer éventrée qui rouille dans ses vagues - à Tijuana les projecteurs sont braqués sur la mort - par le yankee qui sonne la charge de 7e de cavalerie »
Ce qui me transforme au fur et à mesure de ma lecture, c’est le polymorphisme d’un authentique courage (et pas seulement un courage poétique), une puissance, une jouissance insurgées de vivre qui affrontent les phases les plus sordides et les plus sublimes de la réalité. Voici sa révolte, l’enrôlement du cœur qui exulte : « Margaret n’a plus une seule arête - et le genre humain se donne la main - pour sabrer cette cuvée Amour blanc de blanc - pour savourer son trépas - des notes florales de tilleul et de chèvrefeuille - qui crachent sur sa mémoire et son sang pourri - Battler Britton et Lord Byron crient : champagne ! » Et parce que l’ouvrage ne saurait, par essence, en rester sur une fin, ceci encore, volubilement amoureux, qui me fait tant sourire : « Qu’est-ce qu’on boit maintenant Alain Thibault - un Gasnier ou un Angeliaume ? -Une Vieille vigne 100% Cabernet Franc - une Vielle vigne de Cravant-les-Coteaux - pardi ! »
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°45, 2018).
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"Ces poèmes parcourent l'Europe pour célébrer le vin et la vigne, la richesse des terroirs et l'ivresse qui exalte les passions. "
Electre, Livres Hebdo, 2015.
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« Ce Vésuve qui marche en moi la nuit »
Christophe Dauphin
On n'en finit/finirait pas de relever les bonheurs d'expression, les trouvailles, l'oeil surréaliste et inventif de l'auteur, à la lecture de ce Fanal pour le vivant, dont le sous-titre Poèmes décantés diffuse déjà un peu des effluves, des arômes corsés qui attendent le lecteur dès les premiers poèmes. La densité du livre ne se volatilise pas dans l'écoulement des pages. Il faut, consciemment, ou pas, se préparer à tendre souvent son verre. La soif du poète est communicative. Qui s'en plaindrait ?
Livre ouvert, c'est souvent gargantuesque, ça porte une adresse verlainiene pour le pauvre Lélian, ça flatte ailleurs la chanterelle ou le bandonéon, ça trinque avec Jehan Rictus, ça enchante le gosier, tombe la veste/le cuir. Et souvent ça fait un bras d'honneur à la mort. Comme les toasts au champagne à la nouvelle du décès de Margareth Thatcher[1], dont la politique et le soutien affiché à un certain général chilien ont laissé leur traces dans les mémoires. La sentence pour celle qui n'aura su que se révéler indifférente, méprisante à ceux d'en bas, se mue, à juste titre, en hymne à la joie... et au champagne !
Difficile de résister à l'élan de vie du bon buveur qu'est Christophe Dauphin, à l'enthousiasme de cet échanson, qui tient du maître de chais et qui le prouve à l'envie.
Mes dithyrambes de l'alambic/mes poèmes décantés des iles tanniques» C'est lui qui parle....Et qui ajoute La poésie crée la soif du poème et du corps/que mord le mot soleil/une femme se cambre comme un pont sur l'été/et la bouteille libère son fleuve. Ailleurs ce titre Il faut être ivre pour être vivant. Rappelons en passant que le personnage est un gilet jaune affirmé et qu'on a pu le voir, en bonne logique et bonne compagnie, sur les rond-points !
Impossible non plus de ne pas lui tenir compagnie quand s'allonge l'insoutenable liste des amis passagers des voyages sans retour, avec lesquels les liens ne pouvaient être que fraternels et/ou teintés de respect. Parmi leurs noms qui s'allument dans le texte, figurent Albert Ayguesparse, Guy Chambelland, Jean Breton, Jean Rousselot, Illyes et Gara, Sarane Alexandrian, Jacques et Yvette Simonomis, (Jacques auquel le recours à l'argot fait penser) Marc Patin, Yves Martin, Alain Thibaut, Ilarie Voronca, Jean Sénac, Mouloud Feraoun, Jacques Taurand, etc, etc … Les poèmes alors sont chargés d'une tendresse réelle. Dauphin est un authentique adepte de la fraternité humaine, dont le pendant peut se révéler être une férocité justifiée, défensive. [2]
Le personnage n'est pas épargné non plus par les plongées en abîme Ce vin c'est une cure de sommeil sur la rampe du coma/c'est le cru de l'oubli/ de l'homme qui boit/de l'homme que personne ne voit/qui apaise sa douleur dans la soif. Ou ailleurs Une corde est accrochée à une poutre//Les wagons s'enfoncent dans la nuit-Krisztina/et dans chaque compartiment/on dort dans le verrou de la mort.
Sans oublier Ici rien ne chante/que les fonderies dans l'oracle du fer/et des oiseaux en fusion s'envolent/comme des cloches qui sonnent le glas.
Christophe Dauphin, il tient la barre en bon Viking est un voyageur qui n'aura pas seulement voyagé autour de sa chambre, un voyageur qui salue, ce n'est pas contradictoire, Joë Bousquet, grand paralysé de guerre. Il a écrit (et bu, comment non ?) en Amérique Latine, (Chili, Mexique notamment) Lèche ta peau entre le pouce et l'index/le mot et la vie et bois le Tequila/qui nage dans l'agave et brille d'azur dans nos gouffres/au bord de l'aile et de l'abîme...Il a séjourné aux Etats-Unis C'est un whisky [3]que le blues distille/dans la nuit du lézard qui déboutonne le désert/sous les paupières ensevelies du sommeil. Son poème garde vivant le sang de son passage dans plusieurs pays d'Europe (et pas seulement le sang de la vigne). Et il ne maque pas d'appétit pour les dépaysements, les changements d'horizons qui fertilisent l'écriture, tordent le cou aux habitudes.
Ce fanal pour le vivant illumine les ivresses, adoucit les angoisses. Comment ne pas être tenté de remettre une tournée porteuse d'autant d'arômes ?
Gérard Cléry (in revue Concerto pour marées et silence n°16, 2023).
[1] Requiem pour une dame de fer, page 60
[2] Soleil d'Agave, page 20
[3] Le blues de la nuit californienne, page 34
Gérard CLERY (in revue Concerto pour marées est silence, 2023).
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