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Critique
Jeanne MAILLET, in revue L’Estracelle, n° 4 – 2006 :
" On ne saurait imaginer l’auteur de Tes rives finir que vivant dans la nuance, le froissement d’un temps de vivre entre « arbres d’espérance », « alerte de plaisir » et obsession, presque, d’un vide existentiel. D’où ce mouvement de balancier qu’expriment les textes de ce recueil : un pas en avant, on « ose » dire ce qu’on cherche, puis un temps de recul, par crainte d’entendre ce qu’on ne souhaitait pas. Et justement ceci : que les ruines rognent toujours la vie, que les rêves s’effritent ; bref que nous sommes condamnés à être « flagellés d’instants ». Plongée des regards sur les paysages, soupir « lentement soulevé comme un sein de falaise » (la belle, la puissante image !), et l’aube sans reproche, nette, claire, promise où l’imagination se perd, nous sommes entraînés malgré nous par les images comme un troupeau affolé (mais attentif) vers quelque catastrophe imminente. On frémit, on tremble un peu avec le poète de ce manque de certitude, de cette fuite des autres, lui qui souhaiterait tant trouver « pensé de distance » les mots définitifs qui seraient délivrance. Le texte qui clôt l’ouvrage est, nous semble-t-il, explicite et livre même discrètement, la clef de l’énigme : et si « mémoire et souffle » (ce qui nous constitue donc) n’étaient que « longs recommencements » ? Dans les difficiles définitions du temps, ce serait comme une révélation géographique et métaphysique ! Des millénaires de souvenirs ployés comme les strates d’une montagne et l’écho, en infinie résonance ! De quoi égarer le raisonnement et alimenter la « foi ». "
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critique
"Prose poétique, exacte, rythmée, musicale, toujours belle. On y chante juste « l'inépuisable intérêt de Dieu ». Le poète suit la lumière des yeux, « lance un chant aux étoiles », et sait relancer dans une certaine joie secrète le fil interrompu de sa singularité. Un sens du Sacré qui impose le respect. Un verbe suspendu, parfois de façon énigmatique, « entre les sautes d'un jour ». « Avec la faim comme bâton », Pierrick de Chermont est un pèlerin qui marche vers ce Dieu fidèle et jamais vu. "
Jean-Luc Maxence (La Nouvelle Lanterne n°9, octobre 2013, in lenouvelathanor.com)
"D'aucuns penseront que je suis bien placé pour parler de cette plaquette de Pierrick de Chermont puisque, seul, un abîme nous sépare, lui le croyant et moi l'athée ! Ils n'ont pas tout à fait tort dans la mesure où je suis sensible à la parole qui parcourt ces quinze chants. Des chants qui sont comme des laisses de versets, comme on dit des laisses de mer : des versets comme des mots drossés sur la page par la foi religieuse du poète. Et comme la mer est toujours recommencée, l'enjambement, parfois présent, souligne une pensée coulant comme une source qui, jamais, ne se tarit…
Pierrick de Chermont célèbre à sa façon un monde dans lequel il déambule, un monde pris dans sa diversité : ville/nature, violence/douceur… Mais il n'en reste pas moins que des passages comme "Demain, ouvrir au feu le silence, au verbe la présence, tel autrefois le chant de Siméon, puits de lumière dans un puits de lumière", même s'il me donne une idée du projet de Pierrick de Chermont, reste obscur au mécréant que je suis qui ignore tout de ce Siméon sans doute biblique… De même le mécréant laisse de côté toutes les occurrences des mots Dieu, âme, chapelet, psaume… (du moins dans le sens que leur donne l'auteur) pour ne s'intéresser qu'à la célébration du monde qui traverse ces chants.
Un poème comme le chant IX est révélateur à la fois de la démarche de Pierrick de Chermont et de la lecture que je peux en faire. Si Pierrick de Chermont annonce clairement sa quête de sens dans des expressions comme "Une lumière pleine de lenteur perce les flancs de mon âme" (on pense au Christ crucifié dont un soldat de Pilate perce le flanc de sa lance) ou "Par la foi, satisfaction de faire tomber les âges d'or, de fabriquer de l'histoire toutes portes ouvertes", je peux lire cet autre passage en me passant de l'hypothèse de Dieu : "La pluie sur un parc zoologique, la pluie sur les rues de la ville. Chacun se rapproche et se renouvelle, // Se revêt de milliers d'étoiles et recommence, avec le trouble d'avoir été visité dans ses profondeurs". L'un nomme Dieu ce trouble, l'autre le nomme mystère ou beauté du monde. Reste que les deux ont été sensibles à la même réalité. Et je pourrais multiplier les exemples, au risque de lasser le lecteur. C'est que Pierrick de Chermont se confronte au monde, au réel, tout comme les matérialistes. Il en tire sa conclusion alors que Guillevic, pour ne puiser que dans cette œuvre, en tirera une autre par son attention aux êtres et aux choses les plus humbles : "Oui, coquelicot, / Tu es l'empereur / De ton royaume. // Je ne sais pas t'imiter, / Mais continue à régner / Sur toi comme sur moi." (in Quotidiennes) ou, à propos d'un modeste jardin : "Rien que le temps / Qui s'est retiré là / Et n'attend rien." (in Creusement).
Les images de Dinah Diwan qui accompagnent le texte de Pierrick de Chermont sont en harmonie avec le ton prophétique du poète et sa volonté de décrypter le réel (à sa façon, faut-il le redire ?). Il s'agit de collages sur un texte soigneusement raturé et ainsi rendu illisible : métaphore de la révélation ? Ou quoi d'autre ?
En tout cas, si la poésie est un outil pour atteindre Dieu ("Poésie, tu nous élèves à l'opiniâtre décision de vivre. Poésie, mer éternelle du sans-horizon - je cueille au matin la rose, // Tu m'affilies à la terre, à la promesse de mon Dieu…"), elle est aussi pour le mécréant ou le mystique sans dieu une simple façon de dire le monde, dans toute sa complexité et dans tout son mystère, un mystère dont la science ne fait que reculer les limites. "
Lucien Wasselin (in Recours au poème, décembre 2013).
"Une écriture inspirée dans l’écrin de délicatesse des mots, qui n’exclut ni la transgression ni la surprise. Ce beau livre, texte et illustrations, transporte. Quelle est la réalité de la réalité, que ce soit dans le quotidien qui s’étend ou la transcendance de l’instant qui persiste ?
Extraits :
« Sonnerie dans un préau vide. Une lumière, le feutre roux des platanes, un trottoir ravi de son mutisme.
Ah, si je connaissais les sources du vent, je leur dédierais l’été pour qu’elles le relancent avec une forêt
De nuages ! Nuages que je goûte en riant seul, peinture, croupes, crinière que les enfants empoignent,
Figures du libre qui s’épargnent et se prolongent comme une mémoire ayant choisie de se taire !
Le soir, à nouveau les faux de l’indicible : un halo de lune, une voiture qui manœuvre dans un présent immobile.
Finie la journée, fini le dehors où Dieu est le grand cherché ; voici la nuit avec ses escaliers et ses langues oubliées... »
« … Je vous rejoins, apprends vos mœurs où l’on s’approche par la distance, où l’on pèlerine seuls et ensemble, ébranlés et fraternels ;
L’abeille n’est-elle pas l’égale de l’astre quand elle le couvre de frémissements ? Et tous ces chants et tous ces mystères qui nous unissent !
Boire à la sainte nudité du jour, chair à chair s’ouvrir à la plénitude, où, par une mesure sans mesure,
Nos âmes aspirent et tètent le monde. Oui, par une libre admiration, se métamorphoser en prosodies intérieures.
Au bout du bout, je disparaîtrai. T’embrasserai-je alors, Homme-dieu, du plein baiser de notre terre ? »
Poète et dramaturge, Pierrick de Chermont, allie l’originalité avec la rigueur de l’ordonnancement des mots. Il explore le monde comme intériorité, l’intériorité comme poésie, la poésie comme monde. Ce ternaire libère la pensée et révèle une joie secrète propre à la vie qui demeure.
Rémi Boyer (in incoherism.wordpress.com, décembre 2013).
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Lectures
"Sans doute est-il difficile (voire impossible) de parler de "La Nuit succombe" d'Hervé Delabarre tant on y peut retrouver l'écriture automatique. Alain Joubert, dans sa préface, met en évidence le surréalisme qui coule dans ce recueil. Il en voit la preuve dans la lecture que fit André Breton de "Danger en rive" : "… c'est chez Hervé Delabarre que Breton retrouve et désigne le chemin de cette poésie qui ne doit rien au calcul, mais tout aux fulgurances de l'inconscient…" (p 10). Revenant à "La Nuit succombe", Alain Joubert relève les mots de vie qu'il oppose aux mots rares...
Les poèmes d'Hervé Delabarre ne vont pas sans une certaine obscurité tant ils explorent cet inconscient dont parle Alain Joubert dans sa préface. Le lecteur attentif remarquera le goût de Delabarre pour l'image insolite "L'ongle / Incise une nuit capitonnée" (p 17) tout comme pour les mots voisins sur le plan phonétique : "Ainsi va l'immonde / L'antre et l'autre / L'auge et l'ange" (p 18). Le jeu sur les mots n'est pas absent : "mot dire" qui évoque maudire (p 22). Dans la première suite, "Des douves en corps et toujours", le vers se fait bref (réduit souvent à un mot ou deux). "Fétiches", par contre, regroupent deux proses assez longues qui sont l'exemple même de l'écriture automatique (mâtinée de réflexions parfaitement rationnelles). Dans la seconde, on retrouve le sire de Baradel qui traversait déjà quelques pages de "Prolégomènes pour un futur" ; mais l'important n'est pas là, il réside dans le hasard objectif… "La nuit succombe 1" sait se gausser d'une certaine poésie : "la poétesse poétise / et met des bigoudis aux rimes" (p 44) : c'est réjouissant ! L'objectif est bien de capter ce que dit l'inconscient et non de faire joli… Quand ce n'est pas l'ironie qui reprend cette phrase jadis analysée par André Breton dans le Premier manifeste du Surréalisme (1924) et qui devient sous la plume de Delabarre "Laissez venir, marquise, vos cuisses ouvertes à deux battants" (p 56). Même l'attitude anti-cléricale propre aux surréalistes (je me souviens en particulier de cette photographie où l'on voit un crucifix pendu à une chaîne de chasse d'eau ! ou l'ai-je rêvée, ce qui en dirait long sur mon inconscient…) est présente dans un poème d'Hervé Delabarre : "Botter le cul aux pèlerins de Lourdes ou de La Mecque" (p 62) ! "Intermède" (qui regroupe trois poèmes consacrés à des héroïnes de contes traditionnels : Blanche-Neige, le Petit Chaperon rouge et la Belle au bois dormant) est placé sous le signe de la cruauté. Cet ensemble n'est pas le résultat direct de l'automatisme, du hasard tant il est réfléchi mais il exprime parfaitement un certain aspect de l'inconscient et la vision est décapante. L'érotisme n'est pas exempt d'une certaine imagerie convenue (cuissardes, cravache, nudité…) mais il est sauvé par l'humour (la vache qui rit) ! L'irrespect quant à la mort est de mise… La multiplicité des personnages qui apparaissent dans "La nuit succombe 2" assurant une distanciation salutaire et rendant acceptables l'irréligion et l'érotisme (la vulve est omniprésente) de ces poèmes.
La seconde partie du recueil est un longue (une vingtaine de pages) et libre médiation sur le mot carène qui s'est imposé pour sa sonorité. Les mots jouissent, s'accordent et s'abouchent pour leur musique, pour leur bruit sans aucun rapport au signifié comme le souligne Hervé Delabarre dans ses explications liminaires. Au total, ce livre témoigne du surréalisme qui irrigue la production de maints poètes qui ne s'en réclament pas ouvertement mais qui n'ont jamais fini de payer leurs dettes. Tant le surréalisme a été une porte qui reste ouverte."
Lucien WASSELIN (cf. "Fil de lecture" in recoursaupoeme.fr, juin 2017).
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" Ce livre, nous dit Alain Joubert dans sa préface, « va vous tenir longtemps au cœur même d’un monde en perpétuel renouvellement ». Il insiste sur le caractère automatique de la poésie d’Hervé Delabarre, marquée par le surréalisme et sa proximité avec André Breton, poésie qui évoque aussi un Benjamin Péret ou un Jean Arp.
Mais qu’est-ce, finalement, que l’écriture automatique ? Alain Joubert précise :
« L’écriture automatique est d’abord une preuve, pas une œuvre. Les textes ainsi produits sont le résultat d’une expérience intérieure qui s’aventure jusqu’à mettre au grand jour ce que l’être recèle de plus secret pour lui-même, ce qui se dissimule dans les plis de son inconscient. Cette preuve désigne la source de la poésie, et assigne au langage – à l’écriture – une exigence à s’incarner ; ainsi l’œuvre peut-elle ensuite apparaître.
Mais y-a-t-il une voie automatique, ou bien faut-il plutôt parler de voix automatique ? Ne serait-ce pas le bruit d’un mot, analogiquement proche de celui d’un autre, qui provoquerait un télescopage en forme d’image, plus riche que la somme des deux termes qui la composent ? Précisons cependant que le seul « son » ne suffit pas au poète, tant il est vrai que le rythme intérieur ne lui fait pas « entendre » des bings, des bangs, des zooms ou des zowies, mais bel et bien des mots qui sont chacun porteurs d’un son, des mots-sons en quelque sorte. Et s’il est vrai que le poète « entend » quelque chose en amont du langage en formation, ce sont des mots qu’il entend, pas des bruits ».
La poésie d’Hervé Delabarre recèle une dimension auditive singulière mais elle fait aussi émerger du non-conscient des forces crues et inattendues, parfois ludiques, parfois implacables.
Le premier poème de ce recueil s’intitule Le sourire noir et dès les premiers vers, un style s’impose, mais non restreint au langage, il s’agit d’un style de l’Être.
A la marge du sourire
La menace
Comme une détresse
Imprécation
A peine murmurée
De la blessure à la bouche
De la vénération à la terreur
Dans la ravine
Où les tourments sont soulignés du doigt
Le scalpel désigne à la blessure
Les crins noirs de l’abécédaire
Franchie l’orée des bas
Et des étoffes noctambules
L’ongle
Incise une nuit capitonnée
…
Ou encore avec Autre chose :
Les mots sont détournés de leur sens,
reste à savoir s’ils en ont un vraiment.
Le rasoir ne dort que d’un œil,
les draps en feu carillonnent,
un arbre foudroyé vous salue,
et la barbe elle-même se met à pleurer.
Quoi de plus beau qu’un cure-dent
sinon le cul de Proserpine
ou bien, pour faire bander les rimes,
celui de Messaline.
Quant à l’amour,
C’est à désespérer vraiment,
il n’est plus qu’un chemin de croix
qui monte vers un lointain Golgotha
…
Hervé Delabarre, ce sont aussi des contes et des chants, des contes cruels, à l’érotisme astringent et des chants hantés par le jeu des sonorités.
Il est là
Gominé dans ta glu
Englué dans ta glose
D’impudique immolée
D’immodérée sacrée
Et fosse profanée
Car c’est ainsi
Tu l’oses
Que viennent les images !
Voici un livre pour « affronter les intempéries du baiser ».
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 27 mai 2017).
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Les Hommes sans Epaules éditions qui ont en 2015 publié un fort volume des poèmes d’Hervé Delabarre récidivent avec un second recueil : La nuit succombe, suivi de Carène. On y retrouve les trois voix affectionnées par Delabarre, que j’entends comme trois paliers dans son expérience de l’écriture automatique, selon qu’un drame personnel, une dérive onirique ou une interprétation perverse-polymorphe (comme on dit des enfants) et parfois burlesque commande à la coulée verbale. La dernière partie de ce recueil donne à lire un long poème « Carène », qui, expérience unique pour son auteur, fut écrit, selon la même écoute de son inconscient, pour être lu en public, accompagné par un groupe de rock. Ce poème, longue incantation érotique, est bien ce jeu de colin-maillard entre signifiants et signifiés, quand les mots s’aimantent les uns les autres, vertigineusement : « Es-tu Carène – Es-tu – Le cri noir d’Hécate ». Une préface d’Alain Joubert ouvre ce livre, dont on retient cette proposition retournant comme un gant une célèbre formule : le langage se structure selon les mouvements de l’inconscient. »
Guy GIRARD (in Infosurr n°134, novembre 2017).
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Poète et peintre, Hervé Delabarre est l'auteur d'une vingtaine de plaquettes et livres de poèmes. Il est demeuré fidèle à l'éthique du surréel, à la morale de la vérité, à la poésie et au Merveilleux, au surréalisme historique et éternel, qu'il a prolongé dasn ses oeuvres et incarné avec un tel éclat, qu'il ne détonne certainement pas aux côtés d'André Breton et de Benjamin Péret. Avec ce dernier, Hervé Delabarre est le poète dont l'eouvre porte le plus l'empreinte de l'automatisme.
La nuit succombe, nous dit Alain Joubert dans sa préface, " va vous tenir longtemps au cœur même d’un monde en perpétuel renouvellement des approches et des sensations." Joubert précise le caractère automatique d ela poésie de Delabarre comme une preuve, aps une oeuvre: "les textes ainsi produits sont le résultat d'une expérience intérieure qui s'aventure jusqu'à mettre au grand jour ce que l'être recèle d eplus secret pour lui-même, ce qui se dissimule dans els plis de son inconcsient."
Mirela Papachlimintzou (in revue Contact n°81, Athènes, Grèce, mars 2018).
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"L'ouvrage contient un recueil de poèmes sur un monde en perpétuel renouvellement des approches et des sensations et un poème, écrit en 1981, dans lequel le poète traduit ce qu'il ressent pour le mot carène après avoir écouté, la veille, un groupe de rock amateur."
Electre, Livres Hebdo, 2018.
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Lectures critiques :
Poète aussi précis qu’aérien lorsque il parle l'amour, Tison transforme les corps en étoiles lointaines et proches. Il fait de sa passion pour une fleur disparue une longue patience. Plus désirable en effet devient la princesse lorsqu'elle est séparée de son guerrier. C'est comme si sa promesse ne fut que différée. D'où des mélodies insistantes mais discrètes par respect à son "silence".
Frédéric Tison rejoint ainsi celle qui ne serait désormais l'autre que par miracle. Mais surgissent ces "nuages rois" en retour, en offrande. C'est comme si la lune tendait sa psyché à un tel visage. La langue rôde au bord des ténèbres des nuages dont les voiles se défont loin de tout énoncé convenu. Le texte devient un miroir luminescent, instrument gigogne en latence pour celle qui arme encore le scribe toujours lesté de son amour. Les lecteurs deviennent les pèlerins d'un tel voyage de retour mais aussi de redécouverte pressentie. Et ce, en un éventail d'émotions charnelles ou divines. Clôtures et ouvertures, invitations sensorielles caractérisent une œuvre qui reste tout autant érotique que spirituelle.
Tison trouve le moyen de s'opposer au dualisme âme/corps en penchant pour une entité indivisible où tout fonctionne de manière interactive. La pensée vient de l'expérience sensorielle et vice-versa en un travail où se combine l'expression de la chair et de l'esprit en un cycle ininterrompu.
Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 23 avril 2021).
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Frédéric Tison a baigné chaque mot dans son Styx, son fleuve de mort personnel, avant de le déposer, rutilant, neuf, dans le poème. Chaque mot lâché par la bouche du poète est capital, sa vie en dépend. Sa vie ? Son chant intérieur, qu'on entend comme si le poète parlait à côté de nous. Mieux : en nous. C'est de la musique, c'est un rythme, discret et intime. Musique de l’âme.
À partir de là, nuages, ciels, barques, sentiers, d'essence divine, d'essence royale, ne cessent de nous hausser vers toujours plus de beauté et de liberté. Le souffle de la Nature a passé : Marcheur, épouse-moi dans mes détours de pierre" : Parole du sentier, qui monte vers toi. - Que ton pas sourde au sein de ces cailloux, parmi le chardon bleu, le bouton d'or, toute l'haleine. En lien avec la Nature se tient une civilisation magique où rois, reines, châteaux, sont fantasmagories sacrées du poète : Une reine se dérobe en ces lieux. - Elle avait quitté ce paysage ; ses larmes étaient tombées ainsi que des offrandes. - Son visage, ci-gît, se révèle sans parler, ainsi que la neige sur les toits. Les mots sont hiératiques, simples et forts.
La civilisation magique se perpétue dans le présent avec des éléments mythifiés comme la rue, la fenêtre, la chambre. Impression onirique très prégnante, presque hallucinatoire : Le désordre s'accroissait. Les statues égarées dans les rues, les passants de hasard, les sources noires étaient des songes pour mes yeux. - Et l'eau-forte du ciel n'entamait pas les nuages. - Des corps survenaient dans la ville qui étaient parlés par le vent. La vue à ses outils rêvés, déclinés sous la forme récurrente de miroirs, d'ombres, de silhouettes, bref de reflets. C’est l'image en variations du poète lui-même, mais aussi de tous êtres et choses aimés par lui, qui traverse telle une brise ville et campagne.
Dans Nuages rois, le lexique est aérien : oiseau, vent, toits, nuages, ciels, ailes, montagne, tout monte, vers quelle divinité intérieure ? Tu apprends du nuage sa leçon blanche et légère, sa lyre transparente, toute seule jouant ; ses haltes et ses hâtes ; ses éparpillements. Voici un art poétique, que l'on retrouve un peu plus loin : Hâte-toi - et ne te hâte pas ; ce que le vent vient de te dire ne s'annule pas : le ciel, l'oiseau, la terre et l'arbre ont lieu.
Car entre les poèmes sont des passerelles, des ponts légers comme un fil de toile d'araignée, et c'est bien un royaume de fils d'or tendus qu'est chaque livre de Frédéric Tison, un castel d'échos sans fin où se perdre avec délices, dans l'éternelle lutte contre la prison terrestre, dont la clé unique est la beauté : Elle se souvient. Belle détenue dans les miroirs, elle sait encore la lumière libre. - Elle sait qu'elle est de la même source que l'ombre, dans l'interrègne des fleurs. - Et toujours cette retenue, cette suspension, un dieu délicat : (...) entendez-vous ma prière éparpillée, vos neiges m'attendent-elles tandis que je passe devant votre visage et retiens doucement votre image en pleurs ?
Tout est délicatesse et dignité, telle cette notation du couchant : Inestimable rouge à l'horizon, inestimable rose, inestimables bleu et noir. Il s’agit bien d’amour, et d’un trop-plein de beauté : Il pleut ; mon Dieu, la pluie est bleue, face au vide intersidéral : Tu créeras ta barque éblouissante. - Ton navire dévorant l'amour sera sur la mer l'écriture qui tremble et la parole qui vibre. À la toute fin, le poète est le prince.
Claire BOITEL (in Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).
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Lectures critiques
Avez-vous une claire vision du paradis ? Ou de lui une bouffée d’espérance ? Êtes-vous attiré par ce lieu comme on peut l’être par un bon repas après des jours de famine ? Probablement pas. Mais à lire le dernier recueil de Breton, vous surprendra sa stupéfiante évidence. Vous vous interrogerez : Faut-il croire avec lui le paradis à porter des yeux et des âmes, ou est-ce du poète une nouvelle espièglerie ? Si l’on en croit le titre, il suffirait de prononcer ce simple sésame : « lumière » et, aussitôt, la nature prolixe se donnerait à voir. Elle vous établirait dans son royaume, vous rendant apte à nommer tout ce qu’elle contient, à acquiescer à toutes ses correspondances. Les mots pour le dire manqueront à votre enthousiasme bredouillant. Vous appellerez à l’aide vos proches, vivants ou morts, mais tous ensemble, bredouillant ou pas, vous conclurez profondément ravis : « et nous n’avons rien dit ».
Arpentons maintenant quelques pages. Le poème d’ouverture donne le ton et l’allure de la terre à découvrir : « Les arbres sont parfaits et les fleurs si pures », et nous, « dans la maison, nous continuons à vivre. Un chat médite en silence. Non lue, une lettre jubile ». Le recueil s’organise ensuite en deux étapes, aux nuances infimes : Choisis plutôt quelques rivières, dont je reçois les poèmes comme un conseil, puis, Métiers, qui liste quelques édéniques activités humaines (électricien, puisatier, etc.) ou les fruits de leur travail (jardin, lampe, la table garnie, le bal, etc.). Un même hymne à la présence traverse les deux parties. Nommons-en quelques-unes : la bruyère, le roncier, l’œillet, la tulipe, la marguerite, la jonquille, les chèvrefeuilles, et le coquelicot ; la libellule, les abeilles, le criquet, le ramier, le héron, le condor, la chouette, le chat (mais pas le chien), etc. ; mais également le ruisseau, le vent, la lune, les collines et montagnes, l’herbe, la pluie « qui parle bas au mystère du feuillage », etc.
En dernier lieu, on doit citer les nuages, princes bienveillants qui traversent les cieux avec nonchalance. Comme on le voit, le paradis du poète se trouve être une terre parfaite, pas loin du sud de la France (je me souviens alors des livres de Jean Delumeau sur le Paradis, racontant les nombreuses expéditions qui l’avaient cherché loin, très loin, du côté de l’Iran et de la Chine, alors qu’il serait par ici). Y ayant élu domicile, le poète muet de joie s’exclame : « J’y scintille » et y reçoit des encouragements : « sois l’extraordinaire, » ose être là avec tous, « fragiles et forts, au cœur de tout / dans la majesté des choses ».
Vivre au Paradis consisterait à vivre en paix au milieu d’une beauté inépuisable, et sans fin de dire « merci à la calme lumière », et sans fin d’être comblé par l’extraordinaire d’une rivière, tel « l’art à son sommet ». Oui, me dis-je en refermant le recueil, une telle vie serait le paradis. Dans ce dernier recueil, Alain Breton poursuit sa quête, toujours animé par son « optimisme d’étonnement ». Dans Je ne rendrai pas le feu, prix Apollinaire 2024, il nous avait introduits dans un immense présent propice à mille et un enfantillages, tous plus sérieux et plus exaltants les uns que les autres.
Dans En attendant qu’ait parlé le Grand Cerf, en 2025, nous avons vu le souffle de la Genèse s’emparer à neuf de notre monde – et nous, d’y assister, nous nous impatientions que cela se produise. Maintenant ce nouveau recueil nous propose une nouvelle alliée : « Ménage-toi, ô lumière ! La nuit reprend confiance et nous montons la garde ». Et si nous prononçons ce mot-sésame, « Lumière », nous découvrirons que nous n’y sommes pas seuls : « Ainsi vous étiez là, homme des rires et des grimaces éphémères », tous fragiles et humbles, « comme ces nuages qui, à peine écrits, effacent leur nom ».
Utopie ? Farce ? Naïveté d’un verbe tenu par un fou léger se promenant dans nos rues ? Ces poèmes sont tout cela. Nous les offrant, Alain Breton répond simplement à sa vocation de poète : tendre vers l’insaisissable présence, ainsi que l’invite Gaston Puel (1924-2013) à la dernière page : « Nous écrirons qu’au nom des étoiles dont nous sommes tombés. Et nous n’oublierons pas cette fumée si légère qui semble lointaine dès qu’elle apparaît, c’est le meilleur de notre parole, c’est ce qui veut aller plus loin que nous, vers l’insaisissable présence. »
Pierrick de CHERMONT (in revue La Forge).
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Avec ce livre nous nous sommes encore élevés de plusieurs degrés. Quelque chose de l’appréhension mystique s’est accomplie, dans le réel, là où l’assigne le poète. Et c’est le temps du bonheur et de sa réfutation, autrement dit dans une perspective à la fois céleste et tellurique, le temps non pas d’une réconciliation idéale mais d’une annulation littérale des contraires.
La première impression qui émane du fond et de la forme dans la création / révélation majeure de l’ouvrage est éminemment sonore. D’emblée, insensiblement, les sons se substituent aux mots, aux lieux, aux situations, poursuivent leurs métamorphoses et commutations, les enrobent, les habillent, les percent, absorbent leur substance, se généralisent et culminent dans l’apologétique du nombre universel et acoustique !
Dès que nous avons perçu et intégré ce phénomène dans une pétillante poétique de synthèse, nous sommes appareillés pour entendre toutes les péripéties virtuelles des poèmes.
Cette transposition dans le domaine sonore fait de l’ouïe une lectrice éblouie arpentant les pays du réel, et entraîne dans son cours dégondé et démultiplié une réévaluation de l’ensemble du visuel.
Ainsi Alain Breton nomme-t-il non pas l’image mais le son, le faisant exister, lui conférant une authentique et prééminente matérialité dans sa fusion avec l’image et ses représentations graphiques, chromatiques et multisensorielles.
Dès lors entrent en scène tous les bruissements, froissements, murmures de la nature, l’intensité sonore pouvant, selon notre acuité du moment, s’amenuiser, s’éteindre ou s’intensifier. Parfois même l’auteur réactive l’enchantement au cœur d’un seul poème par la décharge plus forte d’un son isolé.
La seconde composante qui ne prend pas la précaution élémentaire de se différencier de la première est la lumière. Alternent-ils les poèmes sonores et les poèmes de la clarté ? On pourrait dire que périodiquement ou simultanément, ils se reposent, font des pauses les uns dans les autres, se condensent, s’objectivent ou trouvent encore des nouveaux moyens d’être conjointement dans l’équilibre des formes sensibles.
S’insère aussi une autre catégorie de poèmes, ceux de la nostalgie motrice, telle l’aile paradoxale, conductrice, majeure et évolutive de l’indépassable, de l’infranchissable douleur, de ces chants qui étouffent le cœur. Auxquels se rajoutent les poèmes philosophiques – aux chutes poignantes et énigmatiques – prospectifs, rétrogrades, ceux coupés dans le vif de l’espoir, ceux de l’acceptation, ceux en lévitation, en haut, en bas, des poèmes à étages, à tiroirs, au faîte du ciel, du détaché, du détachement, la liste se renouvelle sans fin, se complexifie et prend conscience à mesure de ses avancées.
Il y a la présence, la contingence sublimée de la pluie à qui il est beaucoup demandé comme à une madone, entre atomes et simulacre, dissimulée entre les éléments. Ô pluie, seras-tu la charitable ? La forme liquide, tangible, évanescente de l’espérance, la dernière vivante, Allons, prends patience. / Demain, la pluie remuera bien encore un peu, avec son pouvoir réparateur de tout impressionner.
La pluie est la plus subtile de la famille de l’eau, composée aussi des nuages, des courants, des orages, des fontaines, des neiges, des rivières, mais qui n’ont pas comme elle la passion ou l’innocence de croire que tout sur son passage peut s’apaiser, se refaire ou se transfigurer.
Chez Alain Breton l’effeuillement du nu, l’effeuillement en une seule fois de toutes ses nudités l’assimile à la pluie, c’est pourquoi si vous approchez l’ombre, la feuille, la terre, le scarabée, vous y verrez ce que son âme liquide, à force de noblesse et de spiritualité, y a fraternellement déposé.
Le style de ce recueil est si agile qu’on dirait qu’Alain Breton a retiré l’inutile des mots et même l’inutile des lettres. Avec un stylet fantôme « il écrit à » et décrit la transparence immédiate des choses et l’évanescence / souvenance des ombres et des formes dans la nature. Car c’est avec cette dernière qu’il traite d’évidence, de fidélité, d’identité et d’allégeance, plaçant en elle son unique et droite certitude, lui qui, par vision, révélation latente et supériorité atavique, n’en a aucune, donnant lieu à ses assises mêlées d’air, d’eau, de terre, de ciel, de vie et de mort, maximes lyriques, sentences oniriques, long, doux inépuisable homomorphisme empirique.
De cette nature il sera dit tant en des pages hors des tombes et hors des froids vestiges, jusqu’à nous transformer en feuillage, jusqu’à nous offrir ces lieux boisés, ces lieux du ciel, ces lieux liquides comme consolation et augures !
Du reste Pourquoi s’inquiéter ? quand nous vivons au milieu de choses, de naissance et d’essence, elles-mêmes consolées ; et bruissant parmi elles tant que nous vivons, échangeant avec le vent, les fleurs, les chemins, les étoiles ce que nous connaissons, puis faisant la nuit sur notre savoir. Est-ce pour cela que les poèmes ont raccourci ? A travers chacun d’eux Alain nous élève avec la brièveté, la fulgurance tranquille d’un baiser. Pourquoi s’inquiéter ? puisque celle qui ne sera pas nommée fait son aire éternelle dans L’inventaire des herbes / la chorégraphie des murs écroulés et quelle valeur a la mort dans l’eau d’une rivière ? Celle qui ne sera pas nommée mais qui faisait déjà son nid ultime dans la neige.
Enfin c’est aussi la démarche d’un poète qui cherche et trouve le bonheur dans le respect et la frugalité de son rapport à l’être. Ce n’est pas en six jours pour lui que se crée le monde, mais dans l’inachevé des jours, du temps, en des milliards de fragments visuels, auditifs, rabattant tous les critères des outrances et des débordements dans une jubilation aussi modeste que permanente de l’existence. Lumière et nous n’avons rien dit.
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules).
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C’est peu dire que la poésie d’Alain Breton, toujours très attendue, ne cesse de surprendre, d’ouvrir des routes inédites ou interdites pour nous entraîner irrésistiblement dans une sensation charnelle de liberté sous la lumière implacable de l’esprit, lumière qui met à nu le caché comme l’évidence, vraie ou fausse.
C’est un poète de l’instant, dans lequel se coagulent tous les passés et les futurs qui se bousculent pour accéder à la conscience par la moindre faille, la moindre fissure. En l’instant, il révèle les contraires pour les concilier par magie. Ainsi, Alain Breton renoue avec la véritable fonction des poètes qui est de célébrer le Réel, quel qu’il soit.
« Jadis, l’incorruptible vent a renoncé ; les eaux se sont cachées.
Nous nous sommes relevés parmi les cœurs. Il y a longtemps : appels, injonctions, alarmes.
Depuis lors, l’arbre vit avec ses dures joues, sous terre ses bouches dansantes.
Mais connaissons-nous vraiment les pouvoirs du nuage, le consentement de la rose, les raisons de l’abeille,
le vent qui consulte parfois l’hirondelle ? »
Ici, point de jeux de mots pour le plaisir, Alain Breton connaît le pouvoir réel et insaisissable des mots et des sons. Il les respecte profondément, alors sons et mots se font ses alliés pour un envoutement nouveau. Chaque mot se fait charme, invocation, évocation, et dans le tissage du poème apparaît la trame du monde.
« L’aède fut l’innombrable vent. Que sait-on de lui ? Il cherchait le génie des confins. Un hymne ancien fut sa promesse, parfois un long cri – force et rupture.
Ainsi avançait-il, cherchant un temps guéri, vénéré par la fleur. »
Alain Roussel parle d’une « sorte de pratique chamanique de l’écriture ». Et il est vrai que pour écrire ainsi, il faut naviguer d’un monde à l’autre, des profondeurs aux cieux, en chevauchant le dragon du langage. Alain Breton consulte les oracles des uns et des autres et soumet leurs prédictions à la nature, juge ultime.
« Il y eut la parole sans mesure du ruisseau.
Je fus conduit – offrande des rues, don des chemins, éclats des fées.
Un ramier connaissait l’entrée de la forêt.
Était-ce l’érudit ? Une libellule bougea à ses côtés.
Je fus ému. Une fleur inventa le soleil. Quel voyage adoré !
Je fus l’oiseau de quelque cri. »
Cette poésie est célébration, elle est aussi survivance, une survivance glorieuse, dans un monde disloqué, il s’agit « d’effrayer les guerres » mais aussi de se révéler. Et toujours, de carrefour en carrefour, un chat nous fait signe, un signe supérieur, une orientation ver l’esprit pour s’extraire du torrent, du temps.
« Avance, avance, la nuit sera là pour veiller sur toute chose,
sur cette rocaille, ce gravier, cette ramille,
sur le cerisier rançonné par des vers, sur cette chambre où le papier peint s’est noyé dans la mer,
et sur quoi d’autre encore, quels choix d’avant les temps ? »
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 24 octobre 2026).
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Dans la revue Les HSE
"Digne successeur de la Bouche d’orties, Pandémonium est un implacable couperet : Elle n’existe plus puisque vous respirez. Mais elle est quelque part. Elle vous apparaîtra quand vous éclairerez, cette nuit, comme un énorme cafard écrasé sur le mur. Henri Rode y poursuit son introspection singulière en enfonçant encore davantage les portes les plus reculées de l’être. Ici, les abîmes sont visités par un oeil impitoyable qui s’égare et fouille dans la profondeur de sa propre enceinte, « là où sexe et mort se rencontrent, se conjuguent, et s’hypnotisent pour la fulguration d’un rituel. » L’audace, la vision et le style de ces textes-poèmes touchent la perfection. Outre ce constat du sexe-monstre et de la vie, qui est billet pour l’abattoir, Henri Rode se révèle être un poète de l’illumination, dans la droite ligne de Baudelaire et de Rimbaud. Partant de la condition humaine, de la douleur en soi, Rode nous fait part de ses visions, qui prennent bien souvent la forme de véritables petits scénarii. Rode tutoie le merveilleux jusque dans la plaie. Composé de deux parties : L’Arbre prédateur et Pandémonium, ce recueil annonce très vite la couleur : « L’arbre prédateur est ce qui nous dévore, nous révolte et, sans doute, nous justifie. Trop de gens, qui préfèrent s’asseoir dans l’imbécillité des apparences, ne veulent pas savoir que cet arbre est en eux. » Dès le poème « Le mur », on songe à un automatisme visionnaire. Le vers rodien est une sonde qui circule dans nos artères (celles du poète, en l’occurrence). Jamais la douleur n’a été transposée avec autant de lucidité et de justesse : « La rage autodestructrice est contenue par les contradictions du corps et tient le monde en respect. » Poète de l’intériorité, Henri Rode observe et décrypte l’être sous toutes ses coutures : Ramifications qui me martyrisent, poussées obstinées laissant seules ma bouche libre, à vif. L’arbre fait de moi un utérus, prolifique et envahi, saccagé à la fois. Il cogne et s’insinue. »
Christophe DAUPHIN (Revue Les Hommes sans Epaules n°29/30, 2010).
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