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Lectures critiques

Des poétesses qui écrivent le monde depuis les lisières de l’enfer

Par Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.

À une époque où le vacarme des guerres, des fondamentalismes et des marchés couvre tout, écrire sur les femmes apparaît comme un acte de résistance contre l’oubli, contre l’effacement des corps, des voix et des expériences. C’est ainsi que nous lisons le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes, récemment publié à Paris aux éditions Les Hommes sans épaules, comme une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité, façonnée par des poétesses, des militantes, des amantes et des exilées, avec leur sang, leurs rêves et leur langue inextinguible.

Dans ce vaste projet littéraire et intellectuel, Dauphin écrit une histoire humaine entière à partir des voix et des expériences des femmes, où la poésie devient témoignage, la vie résistance, et l’écriture confrontation ouverte avec la violence, l’exil, le déracinement et la domination. C’est une œuvre hybride, à la frontière de la biographie poétique, de la méditation philosophique, du témoignage historique et du manifeste humaniste, où chaque femme convoquée par le poète devient un continent entier de douleur, de révolte et de création.

Mais les femmes ici ne sont ni des figures exposées dans un musée des héroïsmes féminins, ni de simples noms ressuscités à des fins de documentation ou d’hommage. Elles sont des voix qui se croisent au sein d’une épopée cosmique de la liberté, et du corps comme ultime champ de bataille politique et spirituel à la fois.

Dans ses deux volumes, le livre ressemble à un immense archipel de biographies, de poèmes, de souvenirs et d’histoires entremêlées ; mais, au fond, il constitue un long hommage à la femme qui, tout au long du XXe siècle et au-delà, a affronté le fascisme, le colonialisme, l’exil, le fondamentalisme, le patriarcat ainsi que les violences physiques et symboliques. À travers cette multitude de poétesses, de militantes, d’artistes et de rebelles, Dauphin construit une vision du monde où la poésie devient acte de désobéissance et de défi, et où le féminin apparaît comme une force capable de réinventer le sens humain.

Ce qui frappe également dans le travail de Dauphin, c’est qu’il ne se contente ni du récit ni de la documentation : il écrit avec la voix d’un poète saisi par le destin de ses personnages, profondément engagé envers eux sur le plan émotionnel et moral. Il ne maintient donc jamais une distance froide avec son sujet ; au contraire, il s’y plonge avec une émotion assumée, parfois jusqu’à l’exaltation épique. Il ne cherche pas à dissimuler son parti pris ; il en fait au contraire une position esthétique et intellectuelle. Car, pour lui, la poésie n’est pas neutralité, mais affrontement permanent avec le monde.

Ainsi se dessinent les grandes lignes de son projet : défendre la liberté individuelle, rejeter toutes les formes de tyrannie, célébrer la poésie comme salut spirituel, et rendre justice à des femmes que l’histoire a transformées en victimes, mais qui ont refusé de demeurer à cette place. Des femmes ayant traversé la guerre civile espagnole, le nazisme, l’exil, la prison, l’oppression religieuse, l’exploitation du corps, le viol, la violence domestique, le déplacement forcé, le racisme ou la persécution politique — sans jamais capituler. C’est pourquoi le livre ne sombre pas dans la lamentation ; il célèbre au contraire l’énergie du relèvement et de la résistance.

Ainsi se côtoient dans l’ouvrage des noms et des expériences issus de géographies et d’époques éloignées, de la France à l’Iran, du Liban à l’Ukraine, de l’Espagne aux îles polynésiennes. Mais Dauphin ne cherche ni à écrire une encyclopédie féministe classique ni à composer une vaste fresque académique organisée chronologiquement ou thématiquement. Il tente plutôt de construire une sorte de « contre-histoire » de la modernité et du XXe siècle lui-même, à travers des femmes qui ont vécu en marge des récits officiels ou hors du centre lumineux de la culture patriarcale.

Sous cet angle, le livre devient également une redéfinition de la poésie elle-même. Dauphin refuse de réduire la poésie à la technique, à la rhétorique ou au jeu formel. Le poème n’est pas, chez lui, un objet linguistique froid, mais le prolongement direct de la vie, une expérience existentielle totale. Il répète ainsi, à plusieurs reprises, que les mots doivent être « imprégnés de poésie vécue », et non de simples constructions polies. On retrouve ici l’influence profonde du surréalisme français et des poètes de la « poésie pour vivre », qui voyaient dans l’écriture un acte de révélation, une aventure spirituelle et une révolte contre la banalité quotidienne et la raison instrumentale.

Cette conception de la poésie explique la nature des figures choisies par Dauphin. La plupart des femmes présentes dans le livre n’appartiennent pas seulement au monde littéraire, mais aux zones de tension extrême de l’existence humaine : guerre, révolution, corps, désir, exil, maladie, folie ou confrontation directe avec le pouvoir. Leurs vies semblent ainsi indissociables de leurs textes ; leurs poèmes apparaissent comme le prolongement des blessures et des expériences violentes qu’elles ont traversées.

Au début du premier volume, Dauphin place côte à côte deux figures apparemment opposées mais profondément complémentaires : Thérèse de Lisieux et Lucie Delarue-Mardrus. La première apparaît comme victime d’un système religieux ayant étouffé le corps et le désir au nom de la pureté ; la seconde incarne la femme qui choisit de s’écrire elle-même et de vivre librement sa passion dans un espace littéraire hostile aux femmes. Dauphin ne traite pas Thérèse comme une simple sainte chrétienne : il tente de lui rendre son humanité et de la libérer de son image ecclésiastique figée, tandis que Lucie devient le symbole de l’émergence de la femme écrivaine moderne.

Mais le cœur esthétique et intellectuel de cette première partie réside dans son rapport au surréalisme, qui constitue la toile de fond majeure de tout le projet de Dauphin. Pour lui, le surréalisme n’était pas simplement une école littéraire, mais une tentative radicale de « changer la vie », selon la formule de Arthur Rimbaud reprise par André Breton. C’est pourquoi il consacre de larges pages à des poétesses et artistes liées à ce mouvement ou gravitant autour de lui, de Joyce Mansour à Gisèle Prassinos, de Nusch Éluard à Annie Le Brun.

Cependant, l’importance de cette dimension ne réside pas seulement dans la redécouverte de figures féminines marginalisées, mais dans la manière dont Dauphin relit la relation entre le surréalisme et la femme. Il refuse de réduire ce mouvement à l’accusation d’avoir transformé les femmes en objets du désir masculin, rappelant qu’il fut, malgré ses contradictions, l’un des rares courants à avoir accordé aux femmes une place centrale dans l’expérience créatrice moderne.

C’est précisément ici qu’apparaît l’un des aspects les plus complexes et stimulants du livre : Dauphin ne propose pas un discours féministe doctrinaire, mais laisse émerger des tensions et des divergences profondes autour de la notion même de libération. Ainsi, Annie Le Brun critique certaines formes du féminisme contemporain et refuse de réduire la femme à une identité collective figée, tandis que des voix plus radicales, comme Monique Wittig, relient la langue elle-même aux structures de domination masculine.

Cette pluralité donne au livre une véritable richesse, car elle empêche de transformer les femmes en bloc homogène ou en icônes idéales. Ce qui intéresse Dauphin, c’est la contradiction humaine elle-même : la force et la fragilité, le désir et la fracture, l’héroïsme et l’abîme. C’est pourquoi il écrit sur certaines de ses figures avec une émotion manifeste, sans cacher les zones d’ombre ou de souffrance de leurs existences.

Le personnage de Nusch, épouse et muse de Paul Éluard, offre sans doute l’exemple le plus éclairant de cette approche. Dauphin ne répète pas l’image romantique traditionnelle de la « muse surréaliste » ; il pose une question plus dure : que signifie le fait que le corps de la femme devienne un objet permanent de regard, de désir et de représentation artistique ? Que reste-t-il de la femme derrière les images, les tableaux et les poèmes ? Et l’hommage qui lui est rendu n’est-il pas, parfois, une autre forme d’appropriation ?

L’une des plus belles qualités du livre réside également dans le fait que Dauphin ne sépare jamais la création de la vie quotidienne. Nombre des femmes qu’il évoque n’étaient pas des « stars » au sens habituel du terme, mais des femmes ayant travaillé dans l’ombre, au sein de petites revues ou de cercles poétiques marginaux. Certaines étaient les compagnes de poètes célèbres, mais Dauphin restitue leur rôle caché dans l’aventure poétique moderne.

Dans cette perspective, des figures comme María Andrade Breton, Thérèse Manoll ou Cécile Miguel acquièrent une dimension profondément humaine. Elles n’étaient pas simplement des « femmes de poètes », mais de véritables partenaires dans la construction même de la vie poétique : revues, amitiés, rencontres, édition, hospitalité, soutien spirituel et quotidien. Dauphin écrit à leur sujet avec une tendresse évidente, comme s’il réparait une injustice historique ayant laissé les femmes dans l’ombre tandis que les hommes conservaient la gloire littéraire visible.

Dans le second volume, Elodia Turki apparaît comme l’une des figures centrales, incarnation vivante de la mémoire de la résistance féminine espagnole. À travers son parcours, Dauphin revient sur la guerre civile espagnole et sur la mémoire républicaine antifasciste, ressuscitant des noms féminins oubliés, comme Amelia Jover, Lucía Sánchez Saornil ou Federica Montseny, en tant que visages multiples d’une révolution féminine rêvant d’un monde plus juste.

Mais l’importance de cette partie ne réside pas seulement dans la documentation historique : elle tient aussi à la manière dont Dauphin relie l’exil à l’identité poétique. Espagnole, française et tunisienne à la fois, Elodia devient le symbole de l’être exilé appartenant à plusieurs lieux sans appartenir totalement à aucun. L’exil n’est plus seulement un événement politique ; il devient une condition existentielle.

Dans les pages consacrées aux femmes confrontées aux régimes totalitaires et à la violence historique, apparaissent Annette Zelman, brisée par le nazisme, et Madeleine Riffaud, qui unit résistance, poésie, journalisme et lutte anticoloniale. Tout au long de ces pages, Dauphin associe constamment écriture et action. La poétesse n’est pas un être isolé dans une tour de langage, mais un sujet qui combat au cœur même de l’histoire.

Madeleine Riffaud semble d’ailleurs être l’une des figures les plus proches de la sensibilité de l’auteur. Il écrit à son sujet avec une intimité manifeste, comme s’il parlait d’une icône morale ou d’un modèle de « poétesse-témoin » dont la poésie ne saurait être dissociée de son engagement humain. Rien d’étonnant à cela : dans l’univers de Dauphin, la vraie poésie ne peut être séparée du destin des êtres humains. Ainsi, poèmes d’amour et scènes de guerre, massacres et exils coexistent dans son livre, et l’amour lui-même devient acte de résistance, force capable de restituer à l’homme son sens.

L’un des axes majeurs du second volume est la relation entre le corps et la liberté. C’est ici que le projet du poète atteint son sommet intellectuel et politique. Le corps féminin, tel qu’il le présente, n’est pas seulement un espace biologique, mais un champ de bataille historique entre pouvoir et liberté. C’est pourquoi il convoque des figures telles que Oksana Chatchko, Taslima Nasreen, Joumana Haddad ou Forough Farrokhzad, afin de faire du corps un texte politique ouvert à la confrontation.

Dans ces pages, le corps devient langage de protestation contre les pouvoirs religieux, sociaux et économiques. Longtemps réduit à un objet de domination, de honte ou de consommation, il devient instrument de reconquête de soi. Dauphin accorde ainsi une importance particulière à l’idée de « réappropriation du corps » dans les mouvements féministes modernes, non comme débat théorique abstrait, mais comme combat existentiel ayant coûté très cher aux femmes : prison, diffamation, exil, fatwa ou mort.

C’est aussi ce qui explique la place centrale de l’Iran dans le livre. Entre Forough Farrokhzad et Katayoun Afifi, Dauphin retrace une longue histoire de la lutte des femmes iraniennes contre l’oppression patriarcale et religieuse. Forough apparaît comme une précurseure poétique et spirituelle de toutes les voix féminines iraniennes ultérieures, tandis que Katayoun incarne la poursuite de cette révolte sous la République islamique, où le corps lui-même devient soumis à la surveillance et au châtiment.

Dauphin ne se contente pas de condamner les systèmes politiques ou religieux ; il va plus loin, vers une déconstruction des structures profondes de la domination masculine. Pourtant, son texte ne devient jamais un discours théorique sec, car il est sauvé par sa dimension poétique. Son écriture est saturée de rythme, d’images et de métaphores, même dans les passages documentaires les plus denses. Il écrit l’histoire comme s’il composait un long poème sur l’humanité blessée.

C’est là l’une des plus grandes forces du livre : sa capacité à unir savoir et émotion, documentation et intensité sensible. Le lecteur n’a jamais l’impression d’être face à une étude universitaire sur le féminisme ou la poésie, mais plutôt devant une longue série de vies ardentes où chaque femme devient à la fois un récit et un miroir de son époque. La diversité immense des figures confère également à l’œuvre une ampleur géographique et culturelle rare. De l’Espagne à l’Iran, de l’Ukraine à la Palestine, de l’Arménie au Bangladesh, des îles de l’océan Indien à l’Amérique latine, Dauphin construit une cartographie alternative du monde fondée sur la poésie, l’exil et la rébellion, refusant l’eurocentrisme traditionnel et choisissant la marge comme cœur de l’expérience humaine.

Dans les pages consacrées à la poétesse palestinienne Joumana Mustafa, la Palestine apparaît comme une expérience quotidienne de perte et de menace, et non comme un simple slogan politique. Chez la poétesse somalo-britannique Warsan Shire, l’exil devient une blessure cosmique touchant des millions d’êtres contemporains, et la migration apparaît comme une fuite hors de la gueule du monstre. Quant à la poétesse arménienne Violette Krikorian, l’histoire devient une matière vivante infiltrant la langue, le corps et la conscience.

Le livre ne se limite pas aux femmes ayant affronté les régimes politiques ou les grandes guerres ; il s’intéresse aussi à la violence intime et quotidienne. La figure de Marie Murski, rescapée d’une relation destructrice avec un narcissique violent, montre que l’oppression ne s’exerce pas seulement dans l’État ou les institutions religieuses, mais aussi dans les relations privées. Dauphin élargit ainsi l’idée même de résistance jusqu’à faire de la survie individuelle une forme de combat.

On remarque également son admiration pour les poétesses qui écrivent le corps et le désir sans peur, comme Joumana Haddad, Odile Cohen-Abbas ou Paloma Hermina Hidalgo. Dans un monde qui exige encore des femmes silence et soumission, l’écriture érotique devient un acte radical de libération, non une provocation gratuite, mais une reconquête de la parole et du plaisir.

Le livre n’est toutefois pas exempt de quelques limites critiques. L’élan émotionnel qui caractérise l’écriture de Dauphin le pousse parfois à idéaliser ses personnages au point d’affaiblir la distance critique. De même, l’accumulation de noms et de détails historiques peut donner par moments une impression de saturation, surtout en raison de la tendance de l’auteur à la digression et à l’emphase rhétorique.

Sa vision, malgré son ouverture profondément humaniste, demeure également structurée par une opposition nette : les victimes face aux oppresseurs, la liberté face au pouvoir. Or cette polarité, aussi légitime soit-elle sur le plan moral, simplifie parfois les complexités historiques et politiques. Mais ce choix semble conscient : Dauphin ne cherche pas à écrire une histoire neutre ; il veut composer une épopée morale de la poésie et de la résistance.

Et c’est précisément là que réside la puissance du livre. Sa valeur ne tient pas à une prétendue neutralité, mais à la chaleur de sa voix et à son parti pris pour la vie contre la mort, pour la liberté contre l’oppression, et pour la poésie contre la ruine. Son importance ne vient pas non plus du fait qu’il serait un livre sur le féminisme au sens théorique étroit, mais parce qu’il est un livre sur l’être humain confronté aux tentatives d’effacement, et sur l’écriture comme forme de survie.

En définitive, Christophe Dauphin réussit à construire une œuvre ample et polyphonique, mêlant poésie, histoire, pensée et engagement. Un livre qui ne se contente pas de dresser une galerie de poétesses et de militantes venues du monde entier, mais qui tente de réécrire le XXe siècle et le début du XXIe siècle du point de vue de femmes ayant résisté à la violence, au pouvoir et à l’oubli par la seule puissance des mots.

C’est un livre sur le corps lorsqu’il devient champ de bataille, sur l’exil lorsqu’il devient identité, sur l’amour lorsqu’il devient résistance, et sur la poésie lorsqu’elle refuse de se séparer de la vie. Et surtout, c’est un livre sur des femmes qui ne se sont pas contentées de supporter le monde, mais qui ont tenté de le transformer, chacune avec sa propre langue, son corps, sa mémoire et son feu intérieur.

« C’est ainsi que nous lisons le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, récemment publié à Paris aux éditions Les Hommes sans épaules, comme une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité… »

Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.




Dans la revue Les HSE

"Yves Mazagre a ouvert la voie au poème d’aventures. Le lecteur participe avec lui à une chasse au trésor où le moindre brin d’herbe a le rôle principal, où chaque mot nous tient en haleine, où les anciens dieux sont ressuscités pour nous faire vivre les exploits et les défaites du vivant, avec un désespoir en liesse et une extraordinaire sensualité. Ses textes se dégustent à la manière d’un thriller d’un genre nouveau ; ils en combinent les ingrédients en jonglant avec les paradoxes, l’humour, l’Histoire, la science et l’érotisme. Ils expriment les facettes mystérieuses d’un monde intense - notre planète, telle que nous ne l’avions jamais vue -, assujetti aux claquements de doigts d’un rêve grouillant de désirs. Loin de ces poèmes arrêtés où l’or est osé et la rose rossée, Yves Mazagre nous fait jubiler en surprenant toujours. Il s’inscrit comme une sorte d’Homère contemporain, de ces auteurs rares qui ont le pouvoir de jeter du feu sur notre myopie."

Alain BRETON (Revue Les Hommes sans Epaules n°31, 2011).




Critique

 

Jeanne MAILLET, in revue L’Estracelle, n° 4 – 2006 :

" On ne saurait imaginer l’auteur de Tes rives finir que vivant dans la nuance, le froissement d’un temps de vivre entre « arbres d’espérance », « alerte de plaisir » et obsession, presque, d’un vide existentiel. D’où ce mouvement de balancier qu’expriment les textes de ce recueil : un pas en avant, on « ose » dire ce qu’on cherche, puis un temps de recul, par crainte d’entendre ce qu’on ne souhaitait pas. Et justement ceci : que les ruines rognent toujours la vie, que les rêves s’effritent ; bref que nous sommes condamnés à être « flagellés d’instants ». Plongée des regards sur les paysages, soupir « lentement soulevé comme un sein de falaise » (la belle, la puissante image !), et l’aube sans reproche, nette, claire, promise où l’imagination se perd, nous sommes entraînés malgré nous par les images comme un troupeau affolé (mais attentif) vers quelque catastrophe imminente. On frémit, on tremble un peu avec le poète de ce manque de certitude, de cette fuite des autres, lui qui souhaiterait tant trouver « pensé de distance » les mots définitifs qui seraient délivrance. Le texte qui clôt l’ouvrage est, nous semble-t-il, explicite et livre même discrètement, la clef de l’énigme : et si « mémoire et souffle » (ce qui nous constitue donc) n’étaient que « longs recommencements » ? Dans les difficiles définitions du temps, ce serait comme une révélation géographique et métaphysique ! Des millénaires de souvenirs ployés comme les strates d’une montagne et l’écho, en infinie résonance ! De quoi égarer le raisonnement et alimenter la « foi ». "

 




critique

"Prose poétique, exacte, rythmée, musicale, toujours belle. On y chante juste « l'inépuisable intérêt de Dieu ». Le poète suit la lumière des yeux, « lance un chant aux étoiles », et sait relancer dans une certaine joie secrète le fil interrompu de sa singularité. Un sens du Sacré qui impose le respect. Un verbe suspendu, parfois de façon énigmatique, « entre les sautes d'un jour ». « Avec la faim comme bâton », Pierrick de Chermont est un pèlerin qui marche vers ce Dieu fidèle et jamais vu. "

Jean-Luc Maxence (La Nouvelle Lanterne n°9, octobre 2013, in lenouvelathanor.com)

"D'aucuns penseront que je suis bien placé pour parler de cette plaquette de Pierrick de Chermont puisque, seul, un abîme nous sépare, lui le croyant et moi l'athée !  Ils n'ont pas tout à fait tort dans la mesure où je suis sensible à la parole qui parcourt ces quinze chants. Des chants qui sont comme des laisses de versets, comme on dit des laisses de mer : des versets comme des mots drossés sur la page par la foi religieuse du poète. Et comme la mer est toujours recommencée, l'enjambement, parfois présent, souligne une pensée coulant comme une source qui, jamais, ne se tarit…

Pierrick de Chermont célèbre à sa façon un monde dans lequel il déambule, un monde pris dans sa diversité : ville/nature, violence/douceur… Mais il n'en reste pas moins que des passages comme "Demain, ouvrir au feu le silence, au verbe la présence, tel autrefois le chant de Siméon, puits de lumière dans un puits de lumière", même s'il me donne une idée du projet de Pierrick de Chermont, reste obscur au mécréant que je suis qui ignore tout de ce Siméon sans doute biblique… De même le mécréant laisse de côté toutes les occurrences des mots Dieu, âme, chapelet, psaume… (du moins dans le sens que leur donne l'auteur) pour ne s'intéresser qu'à la célébration du monde qui traverse ces chants.

Un poème comme le chant IX est révélateur à la fois de la démarche de Pierrick de Chermont et de la lecture que je peux en faire. Si Pierrick de Chermont annonce clairement sa quête de sens dans des expressions comme "Une lumière pleine de lenteur perce les flancs de mon âme" (on pense au Christ crucifié dont un soldat de Pilate perce le flanc de sa lance) ou "Par la foi, satisfaction de faire tomber les âges d'or, de fabriquer de l'histoire toutes portes ouvertes",  je peux lire cet autre passage en me passant de l'hypothèse de Dieu : "La pluie sur un parc zoologique, la pluie sur les rues de la ville. Chacun se rapproche et se renouvelle, // Se revêt de milliers d'étoiles et recommence, avec le trouble d'avoir été visité dans ses profondeurs". L'un nomme Dieu ce trouble, l'autre le nomme mystère ou beauté du monde. Reste que les deux ont été sensibles à la même réalité. Et je pourrais multiplier les exemples, au risque de lasser le lecteur. C'est que Pierrick de Chermont se confronte au monde, au réel, tout comme les matérialistes. Il en tire sa conclusion alors que Guillevic, pour ne puiser que dans cette œuvre, en tirera une autre par son attention aux êtres et aux choses les plus humbles : "Oui, coquelicot, / Tu es l'empereur / De ton royaume. // Je ne sais pas t'imiter, / Mais continue à régner / Sur toi comme sur moi." (in Quotidiennes) ou, à propos d'un modeste jardin : "Rien que le temps / Qui s'est retiré là / Et n'attend rien." (in Creusement).

Les images de Dinah Diwan qui accompagnent le texte de Pierrick de Chermont sont en harmonie avec le ton prophétique du poète et sa volonté de décrypter le réel (à sa façon, faut-il le redire ?). Il s'agit de collages sur un texte soigneusement raturé et ainsi rendu illisible : métaphore de la révélation ? Ou quoi d'autre ?

En tout cas, si la poésie est un outil pour atteindre Dieu ("Poésie, tu nous élèves à l'opiniâtre décision de vivre. Poésie, mer éternelle du sans-horizon - je cueille au matin la rose, // Tu m'affilies à la terre, à la promesse de mon Dieu…"), elle est aussi pour le mécréant ou le mystique sans dieu une simple façon de dire le monde, dans toute sa complexité et dans tout son mystère, un mystère dont la science ne fait que reculer les limites. "


Lucien Wasselin (in Recours au poème, décembre 2013).

"Une écriture inspirée dans l’écrin de délicatesse des mots, qui n’exclut ni la transgression ni la surprise. Ce beau livre, texte et illustrations, transporte. Quelle est la réalité de la réalité, que ce soit dans le quotidien qui s’étend ou la transcendance de l’instant qui persiste ?

Extraits :

« Sonnerie dans un préau vide. Une lumière, le feutre roux des platanes, un trottoir ravi de son mutisme.

Ah, si je connaissais les sources du vent, je leur dédierais l’été pour qu’elles le relancent avec une forêt

De nuages ! Nuages que je goûte en riant seul, peinture, croupes, crinière que les enfants empoignent,

Figures du libre qui s’épargnent et se prolongent comme une mémoire ayant choisie de se taire !

Le soir, à nouveau les faux de l’indicible : un halo de lune, une voiture qui manœuvre dans un présent immobile.

Finie la journée, fini le dehors où Dieu est le grand cherché ; voici la nuit avec ses escaliers et ses langues oubliées... »

« … Je vous rejoins, apprends vos mœurs où l’on s’approche par la distance, où l’on pèlerine seuls et ensemble, ébranlés et fraternels ;

L’abeille n’est-elle pas l’égale de l’astre quand elle le couvre de frémissements ? Et tous ces chants et tous ces mystères qui nous unissent !

Boire à la sainte nudité du jour, chair à chair s’ouvrir à la plénitude, où, par une mesure sans mesure,

Nos âmes aspirent et tètent le monde. Oui, par une libre admiration, se métamorphoser en prosodies intérieures.

Au bout du bout, je disparaîtrai. T’embrasserai-je alors, Homme-dieu, du plein baiser de notre terre ? »

Poète et dramaturge, Pierrick de Chermont, allie l’originalité avec la rigueur de l’ordonnancement des mots. Il explore le monde comme intériorité, l’intériorité comme poésie, la poésie comme monde. Ce ternaire libère la pensée et révèle une joie secrète propre à la vie qui demeure.

Rémi Boyer (in incoherism.wordpress.com, décembre 2013).




Lectures

"Sans doute est-il difficile (voire impossible) de parler de "La Nuit succombe" d'Hervé Delabarre tant on y peut retrouver l'écriture automatique. Alain Joubert, dans sa préface, met en évidence le surréalisme qui coule dans ce recueil. Il en voit la preuve dans la lecture que fit André Breton de "Danger en rive" : "… c'est chez Hervé Delabarre que Breton retrouve et désigne le chemin de cette poésie qui ne doit rien au calcul, mais tout aux fulgurances de l'inconscient…" (p 10). Revenant à "La Nuit succombe", Alain Joubert relève les mots de vie qu'il oppose aux mots rares...

Les poèmes d'Hervé Delabarre ne vont pas sans une certaine obscurité tant ils explorent cet inconscient dont parle Alain Joubert dans sa préface. Le lecteur attentif remarquera le goût de Delabarre pour l'image  insolite "L'ongle / Incise une nuit capitonnée" (p 17) tout comme pour les mots voisins sur le plan phonétique : "Ainsi va l'immonde / L'antre et l'autre / L'auge et l'ange" (p 18). Le jeu sur les mots n'est pas absent : "mot dire" qui évoque maudire (p 22). Dans la première suite, "Des douves en corps et toujours", le vers se fait bref (réduit souvent à un mot ou deux). "Fétiches", par contre, regroupent deux proses assez longues qui sont l'exemple même de l'écriture automatique (mâtinée de réflexions parfaitement rationnelles). Dans la seconde, on retrouve le sire de Baradel qui traversait déjà quelques pages de "Prolégomènes pour un futur" ; mais l'important n'est pas là, il réside dans le hasard objectif… "La nuit succombe 1" sait se gausser d'une certaine poésie : "la poétesse poétise / et met des bigoudis aux rimes" (p 44) : c'est réjouissant ! L'objectif est bien de capter ce que dit l'inconscient et non de faire joli… Quand ce n'est pas l'ironie qui reprend cette phrase jadis analysée par André Breton dans le Premier manifeste du Surréalisme (1924) et qui devient sous la plume de Delabarre "Laissez venir, marquise, vos cuisses ouvertes à deux battants" (p 56). Même l'attitude anti-cléricale propre aux surréalistes (je me souviens en particulier de cette photographie où l'on voit un crucifix pendu à une chaîne de chasse d'eau ! ou l'ai-je rêvée, ce qui en dirait long sur mon inconscient…) est présente dans un poème d'Hervé Delabarre : "Botter le cul aux pèlerins de Lourdes ou de La Mecque" (p 62) ! "Intermède" (qui regroupe trois poèmes consacrés à des héroïnes de contes traditionnels : Blanche-Neige, le Petit Chaperon rouge et la Belle au bois dormant) est placé sous le signe de la cruauté. Cet ensemble n'est pas le résultat direct de l'automatisme, du hasard tant il est réfléchi mais il exprime parfaitement un certain aspect de l'inconscient et la vision est décapante. L'érotisme n'est pas exempt d'une certaine imagerie convenue (cuissardes, cravache, nudité…) mais il est sauvé par l'humour (la vache qui rit) ! L'irrespect quant à la mort est de mise… La multiplicité des personnages qui apparaissent dans "La nuit succombe 2" assurant une distanciation salutaire et rendant acceptables l'irréligion et l'érotisme (la vulve est omniprésente) de  ces poèmes.

La seconde partie du recueil est un longue (une vingtaine de pages) et libre médiation sur le mot carène qui s'est imposé pour sa sonorité. Les mots jouissent, s'accordent et s'abouchent pour leur musique, pour leur bruit sans aucun rapport au signifié comme le souligne Hervé Delabarre dans ses explications liminaires. Au total, ce livre témoigne du surréalisme qui irrigue la production de maints poètes qui ne s'en réclament pas ouvertement mais qui n'ont jamais fini de payer leurs dettes. Tant le surréalisme a été une porte qui reste ouverte."

Lucien WASSELIN (cf. "Fil de lecture" in recoursaupoeme.fr, juin 2017).

*

" Ce livre, nous dit Alain Joubert dans sa préface, « va vous tenir longtemps au cœur même d’un monde en perpétuel renouvellement ». Il insiste sur le caractère automatique de la poésie d’Hervé Delabarre, marquée par le surréalisme et sa proximité avec André Breton, poésie qui évoque aussi un Benjamin Péret ou un Jean Arp.

Mais qu’est-ce, finalement, que l’écriture automatique ? Alain Joubert précise :

« L’écriture automatique est d’abord une preuve, pas une œuvre. Les textes ainsi produits sont le résultat d’une expérience intérieure qui s’aventure jusqu’à mettre au grand jour ce que l’être recèle de plus secret pour lui-même, ce qui se dissimule dans les plis de son inconscient. Cette preuve désigne la source de la poésie, et assigne au langage – à l’écriture – une exigence à s’incarner ; ainsi l’œuvre peut-elle ensuite apparaître.

Mais y-a-t-il une voie automatique, ou bien faut-il plutôt parler de voix automatique ? Ne serait-ce pas le bruit d’un mot, analogiquement proche de celui d’un autre, qui provoquerait un télescopage en forme d’image, plus riche que la somme des deux termes qui la composent ? Précisons cependant que le seul « son » ne suffit pas au poète, tant il est vrai que le rythme intérieur ne lui fait pas « entendre » des bings, des bangs, des zooms ou des zowies, mais bel et bien des mots qui sont chacun porteurs d’un son, des mots-sons en quelque sorte. Et s’il est vrai que le poète « entend » quelque chose en amont du langage en formation, ce sont des mots qu’il entend, pas des bruits ».

La poésie d’Hervé Delabarre recèle une dimension auditive singulière mais elle fait aussi émerger du non-conscient des forces crues et inattendues, parfois ludiques, parfois implacables.

Le premier poème de ce recueil s’intitule Le sourire noir et dès les premiers vers, un style s’impose, mais non restreint au langage, il s’agit d’un style de l’Être.

A la marge du sourire

La menace

Comme une détresse

 

Imprécation

A peine murmurée

De la blessure à la bouche

De la vénération à la terreur

 

Dans la ravine

Où les tourments sont soulignés du doigt

Le scalpel désigne à la blessure

Les crins noirs de l’abécédaire

 

Franchie l’orée des bas

Et des étoffes noctambules

L’ongle

Incise une nuit capitonnée

Ou encore avec Autre chose :

 

Les mots sont détournés de leur sens,

reste à savoir s’ils en ont un vraiment.

Le rasoir ne dort que d’un œil,

les draps en feu carillonnent,

un arbre foudroyé vous salue,

et la barbe elle-même se met à pleurer.

 

Quoi de plus beau qu’un cure-dent

sinon le cul de Proserpine

ou bien, pour faire bander les rimes,

celui de Messaline.

 

Quant à l’amour,

C’est à désespérer vraiment,

il n’est plus qu’un chemin de croix

qui monte vers un lointain Golgotha

Hervé Delabarre, ce sont aussi des contes et des chants, des contes cruels, à l’érotisme astringent et des chants hantés par le jeu des sonorités.

 

Il est là

Gominé dans ta glu

Englué dans ta glose

D’impudique immolée

D’immodérée sacrée

Et fosse profanée

Car c’est ainsi

Tu l’oses

 

Que viennent les images !

Voici un livre pour « affronter les intempéries du baiser ».

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 27 mai 2017).

*

Les Hommes sans Epaules éditions qui ont en 2015 publié un fort volume des poèmes d’Hervé Delabarre récidivent avec un second recueil : La nuit succombe, suivi de Carène. On y retrouve les trois voix affectionnées par Delabarre, que j’entends comme trois paliers dans son expérience de l’écriture automatique, selon qu’un drame personnel, une dérive onirique ou une interprétation perverse-polymorphe (comme on dit des enfants) et parfois burlesque commande à la coulée verbale. La dernière partie de ce recueil donne à lire un long poème « Carène », qui, expérience unique pour son auteur, fut écrit, selon la même écoute de son inconscient, pour être lu en public, accompagné par un groupe de rock. Ce poème, longue incantation érotique, est bien ce jeu de colin-maillard entre signifiants et signifiés, quand les mots s’aimantent les uns les autres, vertigineusement : « Es-tu Carène – Es-tu – Le cri noir d’Hécate ». Une préface d’Alain Joubert ouvre ce livre, dont on retient cette proposition retournant comme un gant une célèbre formule : le langage se structure selon les mouvements de l’inconscient. »

Guy GIRARD (in Infosurr n°134, novembre 2017).

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Poète et peintre, Hervé Delabarre est l'auteur d'une vingtaine de plaquettes et livres de poèmes. Il est demeuré fidèle à l'éthique du surréel, à la morale de la vérité, à la poésie et au Merveilleux, au surréalisme historique et éternel, qu'il a prolongé dasn ses oeuvres et incarné avec un tel éclat, qu'il ne détonne certainement pas aux côtés d'André Breton et de Benjamin Péret. Avec ce dernier, Hervé Delabarre est le poète dont l'eouvre porte le plus l'empreinte de l'automatisme.

La nuit succombe, nous dit Alain Joubert dans sa préface, " va vous tenir longtemps au cœur même d’un monde en perpétuel renouvellement des approches et des sensations." Joubert précise le caractère automatique d ela poésie de Delabarre comme une preuve, aps une oeuvre: "les textes ainsi produits sont le résultat d'une expérience intérieure qui s'aventure jusqu'à mettre au grand jour ce que l'être recèle d eplus secret pour lui-même, ce qui se dissimule dans els plis de son inconcsient."

Mirela Papachlimintzou (in revue Contact n°81, Athènes, Grèce, mars 2018).

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"L'ouvrage contient un recueil de poèmes sur un monde en perpétuel renouvellement des approches et des sensations et un poème, écrit en 1981, dans lequel le poète traduit ce qu'il ressent pour le mot carène après avoir écouté, la veille, un groupe de rock amateur."

Electre, Livres Hebdo, 2018.




Lectures critiques :

Poète aussi précis qu’aérien lorsque il parle l'amour, Tison  transforme les corps en étoiles lointaines et proches. Il fait de sa passion pour une fleur disparue une longue patience.
Plus désirable en effet devient la princesse lorsqu'elle est séparée de son guerrier. C'est comme si sa promesse ne fut que différée. D'où des mélodies insistantes mais discrètes par respect à son "silence".

Frédéric Tison rejoint ainsi celle qui ne serait désormais l'autre que par miracle. Mais surgissent ces "nuages rois" en retour, en offrande. C'est comme si la lune tendait sa psyché à un tel visage.
La langue rôde au bord des ténèbres des nuages dont les voiles se défont loin de tout énoncé convenu. Le texte devient un miroir luminescent, instrument gigogne en latence pour celle qui arme encore le scribe toujours lesté de son amour.
Les lecteurs deviennent les pèlerins d'un tel voyage de retour mais aussi de redécouverte pressentie. Et ce, en un éventail d'émotions charnelles ou divines. Clôtures et ouvertures, invitations sensorielles caractérisent une œuvre qui reste tout autant érotique que spirituelle.

Tison trouve le moyen de s'opposer au dualisme âme/corps en penchant pour une entité indivisible où tout fonctionne de manière interactive. La pensée vient de l'expérience sensorielle et vice-versa en un  travail où se combine l'expression de la chair et de l'esprit en un cycle ininterrompu.  


Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 23 avril 2021).

*

Frédéric Tison a baigné chaque mot dans son Styx, son fleuve de mort personnel, avant de le déposer, rutilant, neuf, dans le poème. Chaque mot lâché par la bouche du poète est capital, sa vie en dépend. Sa vie ? Son chant intérieur, qu'on entend comme si le poète parlait à côté de nous. Mieux : en nous. C'est de la musique, c'est un rythme, discret et intime. Musique de l’âme.

À partir de là, nuages, ciels, barques, sentiers, d'essence divine, d'essence royale, ne cessent de nous hausser vers toujours plus de beauté et de liberté.  Le souffle de la Nature a passé : Marcheur, épouse-moi dans mes détours de pierre" : Parole du sentier, qui monte vers toi. - Que ton pas sourde au sein de ces cailloux, parmi le chardon bleu, le bouton d'or, toute l'haleine. En lien avec la Nature se tient une civilisation magique où rois, reines, châteaux, sont fantasmagories sacrées du poète : Une reine se dérobe en ces lieux. - Elle avait quitté ce paysage ; ses larmes étaient tombées ainsi que des offrandes. - Son visage, ci-gît, se révèle sans parler, ainsi que la neige sur les toits. Les mots sont hiératiques, simples et forts.

La civilisation magique se perpétue dans le présent avec des éléments mythifiés comme la rue, la fenêtre, la chambre. Impression onirique très prégnante, presque hallucinatoire : Le désordre s'accroissait. Les statues égarées dans les rues, les passants de hasard, les sources noires étaient des songes pour mes yeux. - Et l'eau-forte du ciel n'entamait pas les nuages. - Des corps survenaient dans la ville qui étaient parlés par le vent. La vue à ses outils rêvés, déclinés sous la forme récurrente de miroirs, d'ombres, de silhouettes, bref de reflets. C’est l'image en variations du poète lui-même, mais aussi de tous êtres et choses aimés par lui, qui traverse telle une brise ville et campagne.

Dans Nuages rois, le lexique est aérien : oiseau, vent, toits, nuages, ciels, ailes, montagne, tout monte, vers quelle divinité intérieure ? Tu apprends du nuage sa leçon blanche et légère, sa lyre transparente, toute seule jouant ; ses haltes et ses hâtes ; ses éparpillements. Voici un art poétique, que l'on retrouve un peu plus loin : Hâte-toi - et ne te hâte pas ; ce que le vent vient de te dire ne s'annule pas : le ciel, l'oiseau, la terre et l'arbre ont lieu.

Car entre les poèmes sont des passerelles, des ponts légers comme un fil de toile d'araignée, et c'est bien un royaume de fils d'or tendus qu'est chaque livre de Frédéric Tison, un castel d'échos sans fin où se perdre avec délices, dans l'éternelle lutte contre la prison terrestre, dont la clé unique est la beauté : Elle se souvient. Belle détenue dans les miroirs, elle sait encore la lumière libre. - Elle sait qu'elle est de la même source que l'ombre, dans l'interrègne des fleurs. - Et toujours cette retenue, cette suspension, un dieu délicat : (...) entendez-vous ma prière éparpillée, vos neiges m'attendent-elles tandis que je passe devant votre visage et retiens doucement votre image en pleurs ?

Tout est délicatesse et dignité, telle cette notation du couchant : Inestimable rouge à l'horizon, inestimable rose, inestimables bleu et noir. Il s’agit bien d’amour, et d’un trop-plein de beauté : Il pleut ; mon Dieu, la pluie est bleue, face au vide intersidéral : Tu créeras ta barque éblouissante. - Ton navire dévorant l'amour sera sur la mer l'écriture qui tremble et la parole qui vibre. À la toute fin, le poète est le prince.

 

Claire BOITEL (in Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).




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