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critique
"Prose poétique, exacte, rythmée, musicale, toujours belle. On y chante juste « l'inépuisable intérêt de Dieu ». Le poète suit la lumière des yeux, « lance un chant aux étoiles », et sait relancer dans une certaine joie secrète le fil interrompu de sa singularité. Un sens du Sacré qui impose le respect. Un verbe suspendu, parfois de façon énigmatique, « entre les sautes d'un jour ». « Avec la faim comme bâton », Pierrick de Chermont est un pèlerin qui marche vers ce Dieu fidèle et jamais vu. "
Jean-Luc Maxence (La Nouvelle Lanterne n°9, octobre 2013, in lenouvelathanor.com)
"D'aucuns penseront que je suis bien placé pour parler de cette plaquette de Pierrick de Chermont puisque, seul, un abîme nous sépare, lui le croyant et moi l'athée ! Ils n'ont pas tout à fait tort dans la mesure où je suis sensible à la parole qui parcourt ces quinze chants. Des chants qui sont comme des laisses de versets, comme on dit des laisses de mer : des versets comme des mots drossés sur la page par la foi religieuse du poète. Et comme la mer est toujours recommencée, l'enjambement, parfois présent, souligne une pensée coulant comme une source qui, jamais, ne se tarit…
Pierrick de Chermont célèbre à sa façon un monde dans lequel il déambule, un monde pris dans sa diversité : ville/nature, violence/douceur… Mais il n'en reste pas moins que des passages comme "Demain, ouvrir au feu le silence, au verbe la présence, tel autrefois le chant de Siméon, puits de lumière dans un puits de lumière", même s'il me donne une idée du projet de Pierrick de Chermont, reste obscur au mécréant que je suis qui ignore tout de ce Siméon sans doute biblique… De même le mécréant laisse de côté toutes les occurrences des mots Dieu, âme, chapelet, psaume… (du moins dans le sens que leur donne l'auteur) pour ne s'intéresser qu'à la célébration du monde qui traverse ces chants.
Un poème comme le chant IX est révélateur à la fois de la démarche de Pierrick de Chermont et de la lecture que je peux en faire. Si Pierrick de Chermont annonce clairement sa quête de sens dans des expressions comme "Une lumière pleine de lenteur perce les flancs de mon âme" (on pense au Christ crucifié dont un soldat de Pilate perce le flanc de sa lance) ou "Par la foi, satisfaction de faire tomber les âges d'or, de fabriquer de l'histoire toutes portes ouvertes", je peux lire cet autre passage en me passant de l'hypothèse de Dieu : "La pluie sur un parc zoologique, la pluie sur les rues de la ville. Chacun se rapproche et se renouvelle, // Se revêt de milliers d'étoiles et recommence, avec le trouble d'avoir été visité dans ses profondeurs". L'un nomme Dieu ce trouble, l'autre le nomme mystère ou beauté du monde. Reste que les deux ont été sensibles à la même réalité. Et je pourrais multiplier les exemples, au risque de lasser le lecteur. C'est que Pierrick de Chermont se confronte au monde, au réel, tout comme les matérialistes. Il en tire sa conclusion alors que Guillevic, pour ne puiser que dans cette œuvre, en tirera une autre par son attention aux êtres et aux choses les plus humbles : "Oui, coquelicot, / Tu es l'empereur / De ton royaume. // Je ne sais pas t'imiter, / Mais continue à régner / Sur toi comme sur moi." (in Quotidiennes) ou, à propos d'un modeste jardin : "Rien que le temps / Qui s'est retiré là / Et n'attend rien." (in Creusement).
Les images de Dinah Diwan qui accompagnent le texte de Pierrick de Chermont sont en harmonie avec le ton prophétique du poète et sa volonté de décrypter le réel (à sa façon, faut-il le redire ?). Il s'agit de collages sur un texte soigneusement raturé et ainsi rendu illisible : métaphore de la révélation ? Ou quoi d'autre ?
En tout cas, si la poésie est un outil pour atteindre Dieu ("Poésie, tu nous élèves à l'opiniâtre décision de vivre. Poésie, mer éternelle du sans-horizon - je cueille au matin la rose, // Tu m'affilies à la terre, à la promesse de mon Dieu…"), elle est aussi pour le mécréant ou le mystique sans dieu une simple façon de dire le monde, dans toute sa complexité et dans tout son mystère, un mystère dont la science ne fait que reculer les limites. "
Lucien Wasselin (in Recours au poème, décembre 2013).
"Une écriture inspirée dans l’écrin de délicatesse des mots, qui n’exclut ni la transgression ni la surprise. Ce beau livre, texte et illustrations, transporte. Quelle est la réalité de la réalité, que ce soit dans le quotidien qui s’étend ou la transcendance de l’instant qui persiste ?
Extraits :
« Sonnerie dans un préau vide. Une lumière, le feutre roux des platanes, un trottoir ravi de son mutisme.
Ah, si je connaissais les sources du vent, je leur dédierais l’été pour qu’elles le relancent avec une forêt
De nuages ! Nuages que je goûte en riant seul, peinture, croupes, crinière que les enfants empoignent,
Figures du libre qui s’épargnent et se prolongent comme une mémoire ayant choisie de se taire !
Le soir, à nouveau les faux de l’indicible : un halo de lune, une voiture qui manœuvre dans un présent immobile.
Finie la journée, fini le dehors où Dieu est le grand cherché ; voici la nuit avec ses escaliers et ses langues oubliées... »
« … Je vous rejoins, apprends vos mœurs où l’on s’approche par la distance, où l’on pèlerine seuls et ensemble, ébranlés et fraternels ;
L’abeille n’est-elle pas l’égale de l’astre quand elle le couvre de frémissements ? Et tous ces chants et tous ces mystères qui nous unissent !
Boire à la sainte nudité du jour, chair à chair s’ouvrir à la plénitude, où, par une mesure sans mesure,
Nos âmes aspirent et tètent le monde. Oui, par une libre admiration, se métamorphoser en prosodies intérieures.
Au bout du bout, je disparaîtrai. T’embrasserai-je alors, Homme-dieu, du plein baiser de notre terre ? »
Poète et dramaturge, Pierrick de Chermont, allie l’originalité avec la rigueur de l’ordonnancement des mots. Il explore le monde comme intériorité, l’intériorité comme poésie, la poésie comme monde. Ce ternaire libère la pensée et révèle une joie secrète propre à la vie qui demeure.
Rémi Boyer (in incoherism.wordpress.com, décembre 2013).
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Lectures critiques
« Les mots viennent sans cesse tressaillir du côté du vivant », écrit Alain Brissiaud dans Jusqu’au cœur (Collection Les HSE /éd. Librairie-galerie Racine,162 pages, 15 €). Oh que cela résonne ! D’autant qu’il évoque tout aussitôt cette « terre des mots, limon d’où surgissent nos fragilités, ici comme autrefois ». Avec ce poète né à Paris en 1949, qui n’a publié son premier recueil qu’en 2015, nous voici en pays d’humanité. Il cherche « l’étroit chemin menant de l’un à l’autre » dans des regards, des caresses, des amours… Il guette les présences visibles ou non d’autres humains. « Il y aura toujours un mot pour dire ce lien », affirme-t-il. »
Philippe SIMON (in Ouest France, 18/19 novembre 2017).
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" Au-delà des obédiences, des écoles et des mouvements, des mesures et des règles édictées, des discours et des gloses, existe la poésie. Elle échappe à toute tentative d’exégèse, car miraculeusement elle distend le signe et amplifie l’écho du langage. Alors les tableaux de vie ressassés par le poète acquièrent l’épaisseur d’une expérience humaine. Cet absolu, comme un cri ancestral, étoffe les poèmes d’Alain Brissiaud. Le lyrisme, si difficilement recevable lorsqu’il n’ouvre pas la voie à une transcendance, trouve dans Jusqu’au cœur l’occasion d’un renouveau. L’appareil tutélaire des chapitres est pourtant évocateur des thématiques romantiques, qui, pour l’une des plus récurrentes, est le paysage comme métaphore de l’état d’âme de l’énonciateur. Ainsi « terre d’octobre journal », « balises de brume », introduisent le recueil et annoncent les trois chapitres suivants, « la presqu’île », « les yeux fermés », et « communion solennelle ». L’automne, saison romantique, fut la saison de prédilection de ceux qui ont vécu en un dix-neuvième siècle hachuré par des séismes tant politiques que sociologiques. Saison de la maturité et signal d’une mélancolie existentielle, elle se veut représentative d’un moment propice aux bilans et aux retours en arrière. Et Alain Brissiaud, outre le fait de convoquer octobre et ses brumes, fait un usage fréquent des temps du passé et des pronoms personnels des premières et deuxièmes personnes du singulier. Le ton est donc aux épanchements personnels et à l’évocation des sentiments.
« L’ange de la mort l’ange de personne chantait les mots de la chanson tu savais qu’ils venaient
peu importe que cachaient ces paroles des éclats des cris coups ou rires il n’y avait pas de nom pour le dire
la chanson du matin la chanson du soir la chanson du sang à la nuit revenait et enfilait lavant ton esprit de sa lumière
maintenant depuis le bord du pré tu écoutes le bruit des pierres fracassées sous un ciel de mots
ton espoir est la pire des choses »
Cette sensibilité propre aux romantiques, qui a été le moteur d’innovations formelles si importantes au dix-neuvième siècle, est une des tonalités du recueil d’Alain Brissiaud. Mais là s’arrête tout rapprochement autorisé. Si l’auteur de Jusqu’au cœur nous livre ses sentiments et ses états d’âme, il n’en s’agit pas moins d’un lyrisme dont le sujet est le référent d’un pronom personnel de la deuxième personne du singulier. Ce dispositif permet une mise à distance qui soutient la gravité des propos, et confère aux épanchements personnels une tonalité particulière. Le poète porte un regard réflexif sur lui-même, il se livre à une introspection, s’examine, de l’extérieur, et restitue ses états d’âme de manière austère et détachée. Il apparaît alors comme une manière de fatalité. Loin des effusions lyriques romantiques, il n’y a plus d’égo cherchant la vérité dans une transcendance. Aucune quête métaphysique n’est envisagée comme une finalité salvatrice qui permettrait au sujet de trouver un sens à ses errances terrestres. Il n’y a plus non plus à accorder crédit au discours psychanalytique, car quand bien même les paroles de l’être sur lui-même seraient un moyen de s’approprier son histoire, il n’y a rien à y trouver d’autre que l’absurdité de toute chose. Agi, l’individu n’a plus d’autre destin que celui qui mène à un constat d’impuissance. Modernisant le sujet d’une énonciation personnelle, le poète ne cesse d’énumérer, à travers cette vacuité identitaire, l’avènement de sa disparition. Alors, l’écriture apparaît comme possible moyen de rédemption.
« Ta voix se creuse à mesure du message jusqu’à couler dans le papier et ta paupière tremble dans l’œil autour du visage puis s’efface
tu me parles dans le cercle d’écume en silence gardant les mots en toi avant la voix dans les poumons noirs de tes désirs
et ta paupière boit l’écrit qui se forme sur ton visage
incendié »
« Endormi à la nuit consumée tu n’écris pas tu marches dans le sommeil
vers quelle frontière fraternelle
et dérives cherchant ta place dans le monde tu n’es plus visible enclos derrière les murs de la parole
j’entends que rien ne s’ouvre comme si un poing de solitude s’abattait »
L’écriture s’oppose ici à la parole, dont l’inefficience à assurer toute communication est une thématique omniprésente dans les poèmes d’Alain Brissiaud. La poésie offre au signe l’occasion d’une portée sémantique supplémentaire. C’est alors qu’une possibilité apparaît, celle de transcender le réel et d’énoncer l’indicible solitude de la condition humaine. C’est également grâce à la poésie qu’il est possible d’approcher cette perfection insoutenable donnée à voir dans la beauté de la nature.
« Vers toi tendus jusqu’au cœur à l’échéance suceront le lait de ta pensée pour s’en vêtir
enclos dans l’ultime moment tu ne sauras retenir cet effroi de lumière
viendront les spasmes les paroles traduites
ces paroles jaillies de ta voix cabossée »
« Quand je te lis je t’écoute j’emprunte alors un autre chemin que le mien guidé par la voix couchée derrière tes paupières
et je nage contre tes cils à l’avant de ton ombre naissante
aussi la voix du souvenir entêtant »
Ainsi, il s’agit de dire l’impossibilité même de se tenir en une posture lyrique, de transmettre au pronom personnel toute substance sans que celle-ci ne soit regardée dans toute l’étendue de sa vacuité, de son impossibilité à être au monde. Dans un va et vient entre l’emploi des pronoms des première et deuxième personnes du singulier, Alain Brissiaud nous offre la réflexivité d’un regard qui ne peut intégrer la réalité et entonne son incessante renonciation à exister. Le poète brouille les pistes référentielles. Il apparaît comme une entité morcelée, vagabondant entre sa mémoire et ses perceptions, et l’incompréhension de l’être aimé, voué à disparaître, avec lequel un lien fugace et imparfait est source de souffrance. Toute communication est vécue comme impossible, ou pour le moins imparfaite. Ici encore, les mots ne sont qu’enfermement dans une solitude qui n’est surmontée que grâce à l’écriture.
« Tu me montres parfois ton visage cousu de fruits sauvages absolument et sa détresse et son exil comme un mot écrit à la machine
sérieuse tu caches la couleur de tes yeux ce chalet d’angoisse leur beauté enlaidie et ta psychose noient mon regard comme un privilège c’est ainsi tout ce que j’ai voulu se brise
c’est long d’aimer »
Dans ce contexte, le chant amoureux, dont la thématique vient encore suggérer le Romantisme, ne peut être qu’un chant de désespoir. Le lien à l’objet désiré est donné à voir comme impossible, éphémère. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Alain Brissiaud ne pleure pas l’absence de l’être cher. Il s’agit plutôt de constater, en une impuissance salvatrice, parce que porteuse de renonciation, l’impossibilité des êtres à communiquer, se rencontrer, s’entendre, et surtout s’aimer, au-delà de la parole.
« Est-ce le rêve où ma main saisissant l’ombre de ton épaule se changea en pierre
ou bien le souvenir de nos visages enlacés glissant sur la rivière
non
seulement cet exil circulant dans nos veines comme un crachat »
Il s’agit bien de lyrisme, mais d’un chant qui interroge le questionnement même, jusqu’au point ultime de ce constat de toute absurdité. Doit-on pour autant rapprocher les propos d’Alain Brissiaud d’une pensée existentialiste ? Si la libération vient de cet aveu d’impuissance et de l’acceptation de cette absurdité qu’est l’existence, pour ces derniers seul l’acte posé en conscience est le moyen d’affirmer sa liberté. Pour le poète Alain Brissiaud il semble que la rédemption soit dans la contemplation de la nature, de sa beauté insoutenable parce qu’il lui est impossible de s’y fondre, de l’intégrer et de toucher cette magnificence qui fait tant défaut à ce que vivent les hommes.
« Maintenant je n’ai pas de mot
la première chaleur
flacon d’innocence déversé dans le langage neuf soif entaillée
le vacarme s’éloigne libérant nos craintes
vient un flot de lumière pareil à l’eau du souffle
terre vaine sortie des crevasses de l’aube
se recompose »
C’est donc une poésie non pas du désespoir, mais de la quête de cette inimaginable perfection incarnée par la nature. Elle seule peut tenter d’en approcher l’immanence, de tracer les contours de cette beauté insoutenable parce qu’absente, inaccessible. Elle offre dans le travail abouti de la langue un moyen de dépasser les enfermements, les claustrations charnelles et verbales, les incompréhensions, le vide laissé par les souvenirs, l’absence, et le temps qui passe. Alors sourde le bruissement d’un silence porteur de cette ultime transcendance de l’union de l’être avec l’univers.
« Quand s’étirent les branches du tremble jusqu’à toucher la braise où tout souffle se perd quand vient ce moment d’innocence loin de l’écorce tendre dans le lit du cri de l’oiseau
je voudrais m’arrêter de vivre »
« Couple corps et toi ensemble couvrant le bégaiement de la parole et l’anarchie des mots dans une vague de lumière
quand planent gestes et souffle affranchis du choix des lèvres
viennent et se posent dans le silence pour me vêtir »
Carole MESROBIAN ( in recoursaupoeme.fr, octobre 2017).
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« Alain Brissiaud est éditeur, libraire et poète. Editeur, il a notamment édité des auteurs de la Beat Generation ou de la Pataphysique comme Alfred Jarry.
Après un très beau premier recueil intitulé Au pas des gouffres, Alain Brissiaud nous propose un deuxième opus en cinq parties. Toujours, la poésie constitue un approfondissement de la langue qui révèle alors des étendues insoupçonnées. La langue est à la fois un véhicule pour naviguer sur l’océan de la conscience et un outil magique pour traverser les apparences et libérer toujours plus d’Être.
Si les mots révèlent ici l’extrême fragilité de ce qui se présente, la multiplication des impossibilités, l’écho d’un « ce qui demeure » s’impose avec une élégance rassurante. Peut-être juste la beauté, mais n’est-ce pas déjà l’infini ?
En cinq parties, Terre d’octobre, Balise de brume, La presqu’île, Les Yeux fermés, Communion solennelle, Alain Brissiaud invite et incite à l’intime, non l’intime personnel, mais l’intime indicible qui ne peut qu’être suggéré, pressenti.
Au bord de l’abîme, la langue se montre la seule solution ailée pour ne pas sombrer. »
Rémy BOYER (in incoherisme.wordpress.com, août 2017).
*
"C'est le second recueil d'Alain Brissiaud chez le même éditeur, aprèsAu pas du gouffre, en 2016. Cinq parties jalonnent ce nouvel opus, où l'on passe petit à petit de la réalité extérieure à l'intériorité profonde: successivement: "Terre d'octobre, journal", "Balises de brume", "La presqu'île", "Les yeux fermés", "Communion solennelle".
Dès les premières pages, il est question de paroes - d'alluvions et de promesses - dissoutes, mais c'est le mois, la saison ou le lieu qui garde le coeur du poème : Se noie dans le martèlement - de la rosée. Mais rapidement la houle osseuse laisse la place à celles à qui s'adresse le poème, la mère, la fille, la femme. Et les sentiments, et les émotions se mêlent pour évoquer l'amour aussi bien que la mort: je mettrai sur mon corps une bâche - un poème impraticable. Et un certain lyrisme teinte toutes ces pages où Alain Brissiaud tente de démêler les noeuds psychologiques dans leurs contradictions: Tu me tends d'impeccables nausées, ou plus simplement dans l'analyse lucide du déroulement mental: de vains soulèvements - cisaillent notre pensée.
Une emprise de la foi se fait sentir comme en atteste la partie finale, même si la révolte lui fait écrire: ô mon âme - devenue sciure... On a parfois l'impression d'être un peu à côté du dialogue instauré dans le poème, mais la conviction de l'auteur rétablit l'écoute."
Jacques MORIN (in revue Décharge n°176, décembre 2017).
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Lectures critiques :
Il est parfois impossible de commenter un texte par crainte de le profaner. C’est le cas pour ce long et superbe poème, enlacement de deux êtres et de deux textes au-delà de la mort et au plus profond de la psyché.
Le titre de l’ouvrage essentiel de Leonardo Coimbra, La joie, la douleur et la grâce, titre qui fait procès, évoque parfaitement ce que nous rencontrons dans le chant et le cri d’Anne Peslier.
Un extrait est préférable à tout autre commentaire :
« Cette nuit-là je querelle mon corps
effacé devenu blanc et ton désir en plain visage
étonne ma peine d’être belle
comment pourrais-je te dire
que le désir abruti d’absence
fige le corps dans du marbre
C’est bien ton visage là et ton nom
tu me suis jusqu’à mes instants
je suis installée sur une pierre
telle une sentinelle ne voyant aucun ciel
l’intérieur sous la peau suffit à me diriger
mais l’heure est une épée et
notre chair saigne dans l’écorce de Mars
et ta forêt n’y peut rien tant d’heures
à dérouler ta face dans l’abrutissement de
la nuit
pour tenter d’effacer épuise nos sortilèges
comme un glacier dérive sans jamais
trépasser
Quand j’ai repris le fil de ma naissance j’ai rêvé
que tu m’avais diablement envoûtée
et que mon portrait avait échoué dans la vie pour cette seule raison
deviner ton corps alors
Je me brise parfois pour voir ton
visage jaillir d’une flaque au ciel
partout je suis née et morte sur les
murs où je passe en fille rageuse
nettoyée par plusieurs orages
inerte comme si la vie avait écrasé
ma peau, mais dans quelle mer
plonger pour être sûre de gagner
le naufrage
C’est bien après six mois d’agonie
que tu pleures ta dernière heure
il reste une année avant que l’eau se mêle à ton sang
comme la mer-océan se mêle
ton cœur parlait deux fois
et je n’écoutais que l’âme
pensant qu’un être-mort se noue facilement
à son amante et que cette prison ne s’achève jamais
car chaque parcelle est reconstituée à chaque
endroit du corps qui reste
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, mai 2021).
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Lectures critiques
Nous le savons bien : André Prodhomme est le poète de la fraternité. Elle est la source de chacun de ses vers, l’air qui les fait vibrer, le geste poétique qu’il renouvelle chaque jour. Lisant son dernier recueil, les poèmes agissent en moi comme la poignée de main d’un vieil ami rejoint à la table d’un café parisien du côté du Parc Montsouris, sous un ciel « couleur bleu-ecchymose ». J’y retrouve son humour léger, usant de la sonorité des mots quand il papote avec le vent, « tu puputes tu turlutes et frigoulotes, oui / tu turlutes et frigoulotes ». Je renoue avec le bleu de ses yeux, son tendre amour des bouquins, dont il aime « la fraternité orageuse ».
Me touche, comme au premier jour de notre rencontre, sa relation à quelques poètes, qu’il ne lit pas, explique-t-il, mais avec qui il « entreprend un voyage », ou avec qui il « explore le risque », ou se laisse embarquer « dans un ping-pong incessant » ; bref, en leur compagnie, il réduit « la peur de la peur » à trois rien, et dont il se moque en l’appelant « Mademoiselle Perte de temps ».
La fraternité chez Prodhomme signifie fidélité : aux siens, à ses enfants et à ses petits-enfants, à qui il est soucieux de transmettre un « climat de confiance », car lui seul qui produit ce « lien d’amour / Mystérieux / Souriant / chaleureux » ; fidélité à sa mère (décédée), qu’il emmène partout, car il n’a pas fait son deuil, parce qu’il a encore des projets « dans ce bouillon de fraternité / dans la clarté des âmes simples ». Sa fidélité s’étend même à tout ce qu’il croise, comme ce vieux meuble qu’il déménage au gré de son existence. Enfin, la fraternité a sa musique bien à elle chez Prodhomme : le jazz. Elle circule en continu dans ses poèmes par l’évocation de ses artistes.
Maintenant que le poète entre dans le grand âge, que vient-il nous en dire de neuf et de chaleureux ? Que son « vieux corps rabougri » a encore et toujours le droit de chercher en elle la beauté ; de s’interroger sur le nom qu’elle porte aujourd’hui, ainsi que sur son odeur, tandis que dans la cuisine son fils le moque et que lui rit de son rire. Dans un poème dédicacé à Christophe Dauphin, elle lui fait raconter sa journée par le menu : d’abord, il a mis en marche son « vieux corps sur le tapis du salon », puis il a noué un dialogue avec « jonquilles et boutons d’or », a convoqué au téléphone de vieilles amitiés et ils ont ri de leurs « douleurs articulaires / Qui seront magnifiées en juillet / Sur le chemin de Stevenson ».
Dans un autre poème, la fraternité l’appelle à témoigner : « Vieillir c’est jouer / Avec une pièce en or / À chaque instant », ou encore « Vieillir c’est / Jusque dans les rêves / l’inattention ». Enfin, quand il s’adresse à Maguy, la fraternité le fait chanter le pré du plein amour : « Chaque pas / Y tremble / de notre amour // Chaque oiseau / Y chante / La vie // Chaque rire de nos petits-enfants / L’ensemence. » Si vous croisez André Prodhomme, dites-lui de ma part : Ta fraternité est contagieuse.
Pierrick de CHERMONT (in revue Possibles).
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André Prodhomme introduit le recueil par ce poème :
« Le poète est un homme ordinaire
Comme l’épicier ou le boulanger
Il lui arrive d’être utile
Pour peu
Qu’on ne se trompe pas de boutique »
Le poème éveille, ou il n’est pas un poème. S’il éveille, c’est que le rapport intime à la mort, une amitié spirituelle, est au moins accepté, voire transcendé.
Le quotidien, l’ordinaire et la banalité de l’apparaître sont la matière première qu’André Prodhomme, poète-alchimiste des mots, travaille, afin d’en faire sortir une substance lumineuse, qu’elle soit beauté, force ou sagesse. Une fraternité se forme aussi bien avec la mouche qu’avec cet autre soi-même, éloigné sur un lointain continent, qui réalise le même geste que le poète.
Ce n’est pas seulement la mort qui rode ici, « aux heures creuses », c’est le vieillissement, autant dire la vie, qu’André Prodhomme expose sans voile mais avec l’élégance de celui qui a appris à « voir ».
« Vieillir c’est avoir à disposition
Deux échelles
Une pour guetter vers le haut
En gardant un œil vers celle du bas
Vieillir c’est jouer
Avec une pièce en or
A chaque instant
Croire pile
Ne pas croire
Face
Vieillir
C’est jusque dans les rêves
L’inattention… »
André Prodhomme voyage dans les couloirs des mots comme d’autres dans les couloirs du temps. D’ailleurs, il se pourrait que ce soient les mêmes couloirs, perçus légèrement différemment mais avec un même étonnement face à l’exactitude comme face à l’absurdité. Il fait d’un détail, une jupe froissée, un café raté, une note jouée sur un saxo, un chemin de liberté. Pas d’exaltation, plutôt une profonde réception à ce qui est.
« Le monstre en moi
Inhumanité verdâtre
Insulte à la nuit
Souffre
Lacère mon âme
La tripaille en silence
Je le transforme au matin
En animal domestique
Le gardant à portée de main le jour durant
Pour ne pas oublier devant la beauté du monde
Le prix de l’innocence »
La plupart des poèmes de ce recueil sont dédicacés. Ils font lien sans enfermer le lecteur dans un filet de sens. Au contraire, ils multiplient, comme dans un jeu de miroirs, les reflets de nous-mêmes, au service de la fréquentation de qui nous sommes vraiment.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 24 octobre 2026).
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Dans la revue Les HSE
"Digne successeur de la Bouche d’orties, Pandémonium est un implacable couperet : Elle n’existe plus puisque vous respirez. Mais elle est quelque part. Elle vous apparaîtra quand vous éclairerez, cette nuit, comme un énorme cafard écrasé sur le mur. Henri Rode y poursuit son introspection singulière en enfonçant encore davantage les portes les plus reculées de l’être. Ici, les abîmes sont visités par un oeil impitoyable qui s’égare et fouille dans la profondeur de sa propre enceinte, « là où sexe et mort se rencontrent, se conjuguent, et s’hypnotisent pour la fulguration d’un rituel. » L’audace, la vision et le style de ces textes-poèmes touchent la perfection. Outre ce constat du sexe-monstre et de la vie, qui est billet pour l’abattoir, Henri Rode se révèle être un poète de l’illumination, dans la droite ligne de Baudelaire et de Rimbaud. Partant de la condition humaine, de la douleur en soi, Rode nous fait part de ses visions, qui prennent bien souvent la forme de véritables petits scénarii. Rode tutoie le merveilleux jusque dans la plaie. Composé de deux parties : L’Arbre prédateur et Pandémonium, ce recueil annonce très vite la couleur : « L’arbre prédateur est ce qui nous dévore, nous révolte et, sans doute, nous justifie. Trop de gens, qui préfèrent s’asseoir dans l’imbécillité des apparences, ne veulent pas savoir que cet arbre est en eux. » Dès le poème « Le mur », on songe à un automatisme visionnaire. Le vers rodien est une sonde qui circule dans nos artères (celles du poète, en l’occurrence). Jamais la douleur n’a été transposée avec autant de lucidité et de justesse : « La rage autodestructrice est contenue par les contradictions du corps et tient le monde en respect. » Poète de l’intériorité, Henri Rode observe et décrypte l’être sous toutes ses coutures : Ramifications qui me martyrisent, poussées obstinées laissant seules ma bouche libre, à vif. L’arbre fait de moi un utérus, prolifique et envahi, saccagé à la fois. Il cogne et s’insinue. »
Christophe DAUPHIN (Revue Les Hommes sans Epaules n°29/30, 2010).
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Critique
Éliane BIEDERMANN, in revue Friches, n° 93, printemps 2006 :
" Après un hommage au père disparu, l’auteur poursuit l’œuvre de celui-ci qui était peintre, en utilisant les mots sur sa palette de poète. Il le fait avec la délicatesse des artistes d’Extrême-Orient dans une mosaïque de touches légères : « Avant l’heure l’ailée s’éveille, / marche dans son jardin, / remue un peu de lumière. / Il a plu dans la nuit: / les flaques décideront le ciel. » Ici, les lumières de l’aube sur des jardins noyés de pluie font reculer l’ombre de la mort. […] Le mystère de notre identité, mémoire et passé qui se dérobent, hante la poésie de Paul Farellier. L’ombre et le miroir en sont des variantes qui apparaissent d’une manière récurrente. La célébration de la nature, « signe en paradis », et une quête fébrile de soi-même sont les composantes majeures de ce très beau recueil : « Le temps t’aveugle d’images, de reflets, de regards. / Que cherches-tu / sinon ta parole d’ombre ? / Un seuil est là / qu’il te faut déceler, / la demeure de la voix, / le sombre où luira ton silence ». "
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