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Lectures :
Marie Murski a traversé l’enfer. Elle écrit dans une encre de lave qui dessine des arabesques de toute beauté bien que souvent terrifiantes. Dans le Faust de Goethe, nous avons appris de la bouche même de Méphistophélès que l’enfer c’est ici. Plus tard, un autre grand poète, Jacques Higelin, a chanté lui aussi « Ici, c’est l’enfer ». C’est par le Poème que Marie Murski a échappé à l’enfer.
Poème chevalier blanc
tu rames empierré dans mes rivières à sec
tu surréalises tu vers-librismes tu alexandrines
tu couvres d’illuminés
mes cahiers couinant de pelotes d’épingles
triste tricot gisant les mailles en l’air
tu veilles aux lueurs démentes
mon corps crocus écarquillé pauvre de moi
Poème
à mon chevet de coquette lépreuse
en cavale de bataille et de fièvre
tu parles doux tu romantises
ta main fraîche étoilée sur mon front
me console depuis toujours
Poème
prince de sang
tu as grandi mine de rien
comme un pur diamant
Tu te tiens magnifique
contre mes volets fatigués
malgré tout tu es resté.
Avec Marie Murski, nous connaissons la nature de l’enfer et nous apprenons à reconnaître les démons. Si l’enfer est ici, les démons sont parmi nous, les démons, ce sont nous, bien souvent.
VIOL
Mère utérine a hurlé
écartelée nue dans la cabane avec les hommes
sur elle
Trois
Ils étaient trois
Chaque parcelle de sa peau gémit l’histoire terrifiante
Sa matrice hurle de douleur et d’épouvante
Malgré elle son ventre se resserre sur la semence
des trois hommes
Semences et sangs mêlés
Milliards de têtards à tête chercheuse
qui grouillent en elle
Qui grouillent
Elle les sent pulluler véloces et torpilleurs
vifs comme des ruisseaux
ils envahissent tous les recoins de sa chair
tous les couloirs muqueux
durant une nuit un jour une nuit
Les hommes sont partis à l’aube du deuxième jour
Ils sont rentrés chez eux pour dormir
près de leur femme ou chez leur mère
La cabane est calme elle flotte entre terre et ciel
Mère-utérine allongée nue sur le grabat
désarticulée
regarde ses cuisses tâchées de sang
Son bas ventre poisseux dégage une odeur de mort
Elle voudrait l’essuyer se laver elle tend la main
Et soudain elle sait
son ventre le sait son cœur le sait
le grand tremblement de mon histoire a commencé
dans le désastre des couloirs muqueux
une rencontre a eu lieu
C’est le début de mon histoire
Beaucoup le savent ou le pressentent, la poésie sauve, réconcilie, avec soi-même avant le monde, libère. Sans la poésie, l’humanité aurait déjà disparu. Marie Murski a trouvé l’intervalle par lequel se faufiler hors de l’enfer.
Passer l’amour par un trou d’enfer
tirer le fil jusqu’à l’usure
apposer son cœur ouvert
sur les guerres
les ailes en croix de la colombe
sur les bombes
s’y fracasser puis enlever les mots
Courir et brandir à son doigt
le dernier pompon du manège
Tuer Père inconnu fuir Mère-le danger
entrer en saison froide
maigrir jusqu’à plus soif
puis enlever des mots
Mettre du rouge sur sa bouche
prendre l’air et séduire tous les marins du port
les aimer en grappes
dans a vieille robe de mariée
un à un les épouser
puis enlever des mots
Après
le poème nu
frissonne au bord du monde
c’est alors qu’il faut l’écrire
le serrer dans ses bras
le bercer jusqu’à l’aube
en prenant soin de son regard.
Marie Murski est sortie de l’enfer pour créer un jardin de lumière sans rien oublier de ce qui fait l’enfer. Si elle crie aujourd’hui, c’est avant tout pour que nous entendions.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 14 juillet 2025).
*
L’ensemble de ses recueils écrits de 1977 à 2019 a été édité en un seul volume par la même maison d’édition. Après s’être consacrée à plusieurs romans et avoir témoigné des violences infligées aux femmes, Marie Murski revient à la poésie avec « la rage d’écrire ».
Elle écrit à la première personne, sans détours ni fioritures, délivrant son cri douloureux et brut de sa gangue. Venue « de nulle part / née de père inconnu en père inconnu / en mère-utérine hostile », repoussant les fantômes du passé, elle « se rempli(t) de soi » et de confiance retrouvée en ses mots. « Pas d’ancêtre / pas de lieu », fille de l’univers, désormais elle « voyage en poésie ».
Si elle affirme ne plus aimer « ce monde / dans lequel (elle) vi(t) », elle contemple néanmoins d’un regard aimant l’Atlantique du bout de la pointe de Mousterlin, guettant « le poème primitif / le plus beau poème du vaste monde ».
Marie-Josée CHRISTIEN (in revue Spered Gouez n°31, 2025).
*
Dans ce recueil de poésie, Marie Murski nous offre une poésie intense, vibrante d’amour et de passion. Chaque poème est une étincelle qui mêle force et délicatesse, dureté et douceur, comme deux faces inséparables.
On y sent l’auteure plus apaisée que dans ses précédents écrits, et surtout animée par l’envie de nous parler d’amour, comme si elle l’avait véritablement rencontré. C’est un livre qui se lit à petites gorgées, chaque page apportant son lot d’émotion et de vérité.
Un recueil fort, sensible, qui nous invite à ressentir plutôt qu’à simplement lire.
Vérone Lix'elle (in lespatchoulivresdeverone, 10 septembre 2025).
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Deux approches critiques
Comme des meilleurs vins millésimés, Paul Farellier a sélectionné pour chaque année écoulée, et depuis 1968, une bouteille de son excellent cru poétique. Publiés ici où là, les textes qu’il nous offre dans cette rigoureuse anthologie sont choisis pour leur représentativité, leur qualité, le goût subtil de leur longévité et, quelque part, leur tendresse donnée au temps qui court. Choisir un extrait de texte dans cette superbe sélection est dénaturer le message initial car la plupart des poèmes représentés ici le sont dans un contexte pourvoyeur d’instants privilégiés. Chaque âge a son destin, chaque vers son empire.
« cette sorte de voix mate et sans écho, ce faible cri de lanterne, une étoile sourde qu’on distingue à peine
au vent venu de la nuit. »
La démarche qui accompagne ce poème fascine, car c’est le regard même que Paul Farellier privilégie entre tous, opérant sur un choix qui importe déjà un choix supplémentaire où ne surnagent, en fin de compte que les seuls grands textes douloureux des « bonnes années », alors qu’il ne reste
« plus rien qu’un soleil ras pour faucher les pluies glaçantes. »
Un petit livre tendre et pathétique.
Jean CHATARD, note (mars 2009) pour la revue Le Mensuel littéraire et poétique.
Paul Farellier est un poète du souffle et de la distance. Ces poèmes naissent du creusement, du travail, de soins et d’attente. Ils maturent dans la grande cuve à poèmes, nous offrant des millésimes qui selon le poète lui-même peuvent varier selon la terre, le soleil, les pluies, l’attention du vendangeur. Quarante poèmes pour quarante années, le choix du poète a dû être bien difficile. Un peu de hasard a pu s’inscrire dans ce choix mais certaines années sont d’une qualité rare et c’est sans attendre que nous devons déguster ces poèmes. Des instants, des lumières, un regard sur un vécu, l’oiseau qui s’envole, le silence toujours en recherche dans l’œuvre de Paul Farellier, tout cela impose un moment poétique dense et questionnant. « J’écosse la mémoire » écrit le poète qui tente peut-être de ne pas laisser s’égarer le moindre tremblement dans ce que nous pourrions relier à un vers précédent : «Tout le métier d’aimer». C’est que le poème de Paul Farellier ne semble pas vouloir rester dans la solitude même si les apparences sont parfois trompeuses chez ce poète assez secret. Son espace poétique s’appuie sur la réflexion philosophique et métaphysique tout autant que sur les éléments du monde et de la nature accomplissant par son poème une symbiose qui nous conduit à vivre avec lui la matière du monde comme son néant. Ainsi par l’union du paysage et de la lumière comme connaissance d’une finitude acceptée, nous pouvons lire ces très beaux vers :
« il a gelé blanc et la lumière est prise ».
Silence, beauté, lumière, des étoiles que Paul Farellier ne doit plus chercher. Elles nous semblent véritablement atteintes dans ce recueil.
Monique W. LABIDOIRE, in revue Poésie sur Seine, n° 68, printemps 2009.
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Dans la revue Les Cahiers du Sens
"Chaque abonné aux HSE, avec ce seizième numéro, a reçu un CD passionnant intitulé « autour de Jean Cocteau ». Le témoignage de Jean Breton, direct et chaleureux, sur Cocteau, un « aîné capital », est sans nul doute utile. Il remet en place la vérité historique sur ce « Feu » qui ne voulait pas être comparé au Jeu. Dans le même esprit, l’ensemble de ce CD (avec Christophe Dauphin, Henri Rode, Jean Breton et Yves Gasc) constitue une sorte d’événement poétique à ne pas manquer…. En ce début de vingt-et-unième siècle, Les Hommes sans Épaules me semble être une grande revue de poésie, ouverte et libre qui mérite un coup de chapeau par son esprit de découverte poétique, le sérieux de sa démarche, l’indépendance des auteurs qui rendent compte des nouveautés poétiques de l’année. Elle me semble de haute tenue et d’utilité publique."
Jean-Luc Maxence (Les Cahiers du Sens n°14, mai 2004).
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Critique
75 HP. C’est par cette audacieuse revue d’avant-garde qu’ Ilarie Voronca, déjà connu pour son premier recueil de poèmes, Restriti (1923), illustré par Victor Brauner, pénétra avec fracas sur la scène avant-gardiste roumaine. Il développa une approche intégrale remarquablement visionnaire et s’affirma ainsi comme un précurseur des précurseurs. En 1933, il s’installa avec Voronca, son épouse et muse, à Paris pour explorer un invisible où le désespoir et la joie sereine semblent inextricablement unis dans les profondeurs de l’esprit.
Christophe Dauphin, poète, critique littéraire, essayiste s’est déjà intéressé à nombre de figures comme James Douglas Morrison, Jean Breton, Verlaine, notre ami regretté Sarane Alexandrian, et plus récemment Jacques Patin et Lucien Coutaud, peintre de l’éroticomagie.
La rencontre, hors temps, entre Ilarie Voronca et Christophe Dauphin semblait inévitable tant le livre du second sur le premier, Ilarie Voronca le poète intégral, publié chez Editinter et Rafael de Surtis, se révèle une alliance brillante. Davantage qu’un livre sur Voronca, Christophe Dauphin a laissé sa pensée jouer dans la pensée de Voronca, son art de la plume élégant et précis se marier avec la poésie tourmentée du roumain pour mieux la souligner, la libérer de représentations et de jugements trop rapides, trop vite satisfaits.
Christophe Dauphin nous révèle un grand poète, un grand aventurier de l’esprit, un être épris de liberté, qui veut inclure en lui la totalité de l’expérience humaine sans rien rejeter quitte à se détruire.
C’est peut-être dans son Petit Manuel du Parfait Bonheur (achevé en 1944) que Voronca livre la clé de son être, de sa sensibilité, de son mystère créatif.
Christophe Dauphin : « Le Petit Manuel que Voronca présente comme un essai de livre sur la félicité, un acte d’adhésion et de foi dans le bonheur de l’avenir, n’est pas une fiction mais une prose éminemment poétique, un texte testamentaire, un manifeste qui pourrait très bien être celui de l’intégralisme. Partout l’air, le feu, la pierre, l’eau coopèrent. Ils ont peut-être l’air de se corroder, de s’attaquer mais au contraire, ils ne cherchent que la modalité de s’emboîter et s’intégrer les uns dans les autres. « Pourquoi les hommes n’en feraient-ils pas autant ? » interroge Voronca, avant d’en appeler à construire une harmonie et un bonheur en commun. « Je doute que le paradis terrestre ait jamais existé. Mais j’ai la conviction profonde qu’il est en train de s’édifier… Faisons donc un avec l’homme, dirent les choses, que l’outil s’intègre à l’homme tout comme la lyre prend racine dans la main du joueur. Le violon et celui qui en joue, font-ils deux choses distinctes ? (…) Ainsi selon Voronca, de chose en chose, la terre et l’univers entier font un avec l’homme qui gagne en immortalité : « Que m’importe donc que je disparaisse, puisque je sais maintenant que la flamme que m’a communiquée ton visage n’aura jamais de fin ? Peut-être aurais-je pu douter de la réalité du monde et de sa faculté de durer. Mais maintenant que j’ai la certitude que lorsque je ne serai plus, tu continueras de planer autour de ma non-existence comme un parfum autour de l’endroit où l’on a arraché une fleur, le monde m’apparaît tout entier réel, comme un arbre hors de son fourreau. Je sais qu’il me suffirait de tourner la tête pour te retrouver et reconstituer l’univers. »
Remarquable intuition du mécanisme de la conscience et du jeu de l’intervalle. Voronca perçoit la félicité de la totalité en même temps qu’il est déchiré par la séparation. La félicité semble l’emporter. Son suicide en 1946 voudrait démentir cette certitude mais il n’est pas certain qu’il en soit ainsi. Dans son infinie « annexion » de ce qui se présente comme de ce qui s’absente, cet acte a-t-il encore une signification désespérante ?
« Dans le vide universel, toute chose crie vers autre chose et cette autre chose reste sourde. Mai sil arrive aussi qu’elle réponde et que par d’invisibles antennes, elle rejoigne la chose qui l’appelle. La joie éclate à cette communion. Peut-être y a-t-il un désir (un désir fou, mais quel est le désir qui n’ait pas une nuance de folie) dans chaque chose aussi infime soit-elle de remplir, en union avec les autres choses, le vide, le néant de l’univers. Car toute chose prend en même temps conscience de sa propre existence et du gouffre sans limites qui l’entoure. »
Cet extrait du Petit Manuel du Parfait Bonheur exprime avec une grande justesse le jeu de la conscience se souvenant avec frémissement de sa nature non-duelle mais confrontée avec la dualité.
Le travail remarquable, hommage rigoureux et d’une grande lucidité, de Christophe Dauphin met en évidence la puissance ontologique et la dimension hautement philosophique de la poésie de Voronca.
La seconde partie de l’ouvrage propose un choix de textes et poèmes d’Ilarie Voronca s’étendant sur une longue période, 1924-1946, soit de sa naissance poétique à sa mort apparente. Mais la poésie persiste et aussi la force de sa pensée affranchie. Comme Voronca l’avait pressenti et annoncé, son parfum demeure.
Rémi Boyer (in La lettre du crocodile, 9 mars 2011).
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L’essai chez Chistophe Dauphin est un acte de création pur, d’une exigence, d’une rigueur et d’une ligne de conduite quasi extatiques, un acte de prolongement, d’investigation dans l’avenir, une œuvre profonde de débordement et réouverture des données de la mort et de la disparition, un hymne, une ode de sublimes fécondations ! Comprendre, chez lui, c’est créer ; l’aperception est un acte productif qui s’inspire et engendre du vivant. Ici apparait une sensualité, une sexualité de l’intelligence qui génère des effets flamboyants et ininterrompus. Je viens de relire ses deux livres sur le magnifique poète roumain Ilarie Voronca. Le premier est un essai sur sa vie et l‘ensemble de son œuvre, le second une présentation de son journal inédit, et me voici encore bouleversée, de fond en comble retournée comme si j’avais participé un jour, une nuit durant à un culte vaudou (les sacrifices en moins), à une sorte de célébration éruptive de la sensibilité et de l’esprit, une fête de transmission véridique. Comme un danseur pris de transe, je l’ai vu soudain s’élancer, porter plus loin, plus haut, l’aspiration de toute la communauté poétique. Il y a une sorte de sorcellerie, d’envoûtement dans l’essai biographique réussi, quelque chose qui négocie avec l’abîme et le vivant, traite, s’acharne, arrache au royaume des morts, ravive, ressuscite les matériaux défaits, dispersés, et leur confère plus qu’une seconde vie, une seconde éternité !
Création sensorielle, sensitive ? Connexion et surimpression créatives ? Gravures sur lignes ? Jugez-en par ce texte qui explicite les deux concepts fondamentaux d’intégralisme et de Poésie commune propre à Voronca et qui exulte d’une véritable profession de foi (in Ilarie Voronca, le poète intégral) : « Durant sa période française (1933 – 1946), certes, mais surtout universelle, Voronca va faire évoluer l’intégralisme à son stade suprême : La Poésie commune, soit le chant du monde et des hommes par un poète qui n’est pas qu’un chantre individuel, puisque son moi s’épanouit dans toutes les voix. La grande originalité de la poésie de Voronca fut toujours de ne rappeler personne, de ne se référer à aucun grand disparu, ni à aucun nom vivant ; d’être humaine, généreuse et enthousiaste, comme rarement cela fut le cas, avant et après elle. N’allons donc pas croire qu’il existe une rupture radicale entre la période roumaine intégraliste et la période française de La Poésie commune ; car l’intégralisme reste la notion clé de la création comme de la personnalité de Voronca, d’un bout à l’autre. » Cela pourrait suffire comme on reconnait instinctivement, immédiatement, l’aptitude à une humanité plus concertante et plus étincelante et comme on aime au premier regard ! Mais continuons pour les couches récalcitrantes. C’est dans la tombe qu’il est allé le chercher (Voronca), qu’il a affronté les légions de l’oubli, qu’il a patiemment soulevé, distingué, reconstruit pièce après pièce l’architecture somptueuse de son être et de son œuvre. C’est dans la tombe, parce que c’était son chemin, parce que c’était pour lui, aussi, au milieu des étincelles enfouies, scellées, un lieu de reconnaissance et de fraternité. De la même manière que l’on sonde la pierre et le marbre, Christophe Dauphin nous apprend que l’on peut sonder, sculpter les événements de l’histoire, en extraire le rayonnement primordial échappant à toute corruption, brisant le juste milieu entre l’avant et l’après, la connaissance de ce qui a été, le futur et l’inexistence. Car tout est à jamais « l’instant » dans la création poétique. Et c’est pourquoi l’homme, le grand, l’immense Voronca, il le fait traverser l’état de cadavre, de spectre, de fantôme, d’icône, d’idole languide dans la mémoire, pour le rendre à une actualité réelle, festive et volcanique, à l’actualité de sa vraie vie en Poésie. Et maintenant qu’au fil des lignes cela s’est produit, le poète Ilarie Voronca s’est remis à parler de la quête et de l’espérance, du deuil et de l’exil, de la révolution permanente des lettres, de la beauté de ce jour, de la communauté du rêve et s’apprête à partager le repas avec nous. « À quoi bon une parole qui ne lie pas deux hommes », dit Voronca. Du moins ces deux-là les voici liés !
Qu’il fasse la relation d’une vie, d’un pays, d’une situation géographique ou politique, en quelques traits, avec une conviction, une concision que l’on sent joyeuses, impétueuses, il en dresse la structure fondamentale, d’une géométrie légère, efficace, comme un mobile qui tournoie dans le temps et l’espace, où apparaissent sur les arêtes et les médianes, d’une intelligibilité immédiate, des dates, des repères, des causalités profondes, facteurs du passé et vecteurs d’avenir. Esprit de synthèse ? Assurément, mais si l’on intègre à cette synthèse la part la plus hardie, la plus débridée de l’émotionnel. Rien ne se fait chez Chistophe Dauphin sans les palpitations exorbitantes du sang et du cœur. Car c’est bien le vivant, l’érection édifiante, intemporelle du vivant, le corps historique ainsi délivré ! foi (in Ilarie Voronca, le poète intégral) : « Être juif, naître et grandir en Roumanie au début du XXe siècle et prendre part à l’essor de l’art moderne envers et contre toutes les puissances obscures et conformistes, ne sont pas des faits anodins, qui ne pèseraient que le poids d’une plume dans l’itinéraire de Voronca, comme dans ceux de Tzara, Sernet, Fondane, Brauner, Hérold, Celan ou Luca. On ne peut pas les comprendre, ou alors partiellement ; on ne peut saisir l’essence de leur être et la quintessence de leur création, si l’on ignore ce premier pan fondateur de leur existence, qui loin d’être anecdotique, justifie et explique tout : ce que sont, feront et deviendront chacun de ces artistes, unis fraternellement par la langue, les épreuves, le sang de la révolte et l’encre du rêve. »
En relisant ces deux ouvrages, en vous incitant vivement à le faire, c’est une adhésion fondamentale, une croyance toute palpitante en la lecture, en sa fonction de souffle, d’inspiratrice, que j’ai senti bouillonner en moi. Ce que Christophe Dauphin porte et soutient durant toutes ces pages et verse en substance dans le cœur des lecteurs, c’est cette intention puissante d’amitié et de solidarité supérieures, une intention à vif, opérante et sans cesse aux aguets ! Car c’est bien comme l’ami, le plus élevé, le plus accompli, dans sa bonté essentielle, qu’il nous apparaît, le frère, l’ami investi comme lui d’une vocation sacrée ainsi que l’avait définie les plus grands poètes. Une intention qui est de fait la matière même de son action, concentré de tendresse, de volonté et d’entendement. Aucune fausse route dans sa démarche, son but se détermine d’un trait quand le poète Christophe Dauphin restaure l’âme et le corps du poète Ilarie Voronca quand, par la vigueur de sa parole, de ses images, de son intuition, il ravive le génie de sa joie, de sa foi et de ses oscillations, quand il le fait sortir du cachot du silence et de l’effacement. Écoutons sans que cela prenne fin en nous, car telle est aussi notre mission, les pulsations confondues de leur sang (in Journal inédit) : « La joie est pour l’homme, disais-tu, avant d’ouvrir le gaz et d’oublier de le refermer. Mais, de la joie, que te restait-il ? Moins qu’une fumée de cigarette à la fin de l’incendie du sommeil. Moins que ta vie dans laquelle ton pas est un mot oublié. Tout se dissout, tout part. Je ne sais plus rien. La joie est pour l’homme un cri qui blesse comme une balle perdue ; une balle qui fait toujours mouche… Mais si c’est toi ce brasier rouge, cette flamme, parmi les pierres et les débris du soleil, alors, je veux être l’oiseau aveuglé dont les ailes s’enflamment sous tes paupières vides de cimetière. Alors, je veux être et jeter bas le masque de la douleur, car rien n’obscurcira la beauté de ce monde, qui laisse tomber sa tête sur l’épaule de la fatigue. »
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°50, 2020).
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Critique
De tous les écrivains venus de Roumanie qui, au cours du XXe siècle, ont enrichi la littérature de langue française, Ilarie Voronca est l’un des plus importants et des plus méconnus. Tristan Tzara, Benjamin Fondane, Eugène Ionesco, Cioran et quelques autres font l’objet de nombreuses études ; pour les compléter, la parution de l’ouvrage de Christophe Dauphin est salutaire.
« Poète intégral », Voronca l’est à des titres divers. Théoricien de l’« intégralisme », il fut l’un des rédacteurs de la revue Integral, ainsi que d’autres revues de de cette avant-garde qui caractérisa la vie intellectuelle roumaine de l’entre-deux-guerres. En outre, toute son œuvre, en vers et en prose, relève d’une volonté d’unification « intégrale » des éléments naturels et humains. La biographie d’Eduard Marcus, alias Ilarie Voronca (1903-1946), très précisément rapportée, s’insère ici dans un environnement lui aussi parfaitement détaillé. Les années roumaines, l’installation en France, l’exil et ses difficultés, les brouilles littéraires momentanées, les amitiés, les amours, les rencontres (avec la plupart de ceux qui forment le monde artistique), les ruptures, la période de l’occupation et de la résistance, la quête désespérée du bonheur, jusqu’au suicide au domicile parisien – tout cela est solidement inscrit dans le contexte historique, social, politique, culturel, roumain, français, européen dont la destinée individuelle est indissociable.
Cette biographie est aussi un portrait moral (« Combattre les prisons, la haine, l’angoisse et l’oppression ») et surtout poétique, dans cet espace franco-roumain qu’Ilarie Voronca incarne totalement : symbolisme, avant-garde, intégralisme, lyrisme personnel… il est le poète du « mouvement », de l’« inquiétude », de l’« insatisfaction », de ces états qui ne laissent jamais en repos et d’où émane une incessante évolution.
Voilà un livre indispensable à la connaissance d’un poète majeur, qui plus est écrit par quelqu’un pour qui l’écriture est une matière vivante, puisque Christophe Dauphin, outre ses essais, a publié nombre de recueils poétiques. Son étude, qui s’appuie beaucoup sur les textes, forme un ensemble très documenté (citations, anthologie significative, riche iconographie…) : Ilarie Voronca, le poète intégral est un ouvrage nourri d’authenticité.
Jean-Pierre Longre (in Cahiers Rhône Roumanie, septembre 2011).
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Lectures critiques
« Les mots viennent sans cesse tressaillir du côté du vivant », écrit Alain Brissiaud dans Jusqu’au cœur (Collection Les HSE /éd. Librairie-galerie Racine,162 pages, 15 €). Oh que cela résonne ! D’autant qu’il évoque tout aussitôt cette « terre des mots, limon d’où surgissent nos fragilités, ici comme autrefois ». Avec ce poète né à Paris en 1949, qui n’a publié son premier recueil qu’en 2015, nous voici en pays d’humanité. Il cherche « l’étroit chemin menant de l’un à l’autre » dans des regards, des caresses, des amours… Il guette les présences visibles ou non d’autres humains. « Il y aura toujours un mot pour dire ce lien », affirme-t-il. »
Philippe SIMON (in Ouest France, 18/19 novembre 2017).
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" Au-delà des obédiences, des écoles et des mouvements, des mesures et des règles édictées, des discours et des gloses, existe la poésie. Elle échappe à toute tentative d’exégèse, car miraculeusement elle distend le signe et amplifie l’écho du langage. Alors les tableaux de vie ressassés par le poète acquièrent l’épaisseur d’une expérience humaine. Cet absolu, comme un cri ancestral, étoffe les poèmes d’Alain Brissiaud. Le lyrisme, si difficilement recevable lorsqu’il n’ouvre pas la voie à une transcendance, trouve dans Jusqu’au cœur l’occasion d’un renouveau. L’appareil tutélaire des chapitres est pourtant évocateur des thématiques romantiques, qui, pour l’une des plus récurrentes, est le paysage comme métaphore de l’état d’âme de l’énonciateur. Ainsi « terre d’octobre journal », « balises de brume », introduisent le recueil et annoncent les trois chapitres suivants, « la presqu’île », « les yeux fermés », et « communion solennelle ». L’automne, saison romantique, fut la saison de prédilection de ceux qui ont vécu en un dix-neuvième siècle hachuré par des séismes tant politiques que sociologiques. Saison de la maturité et signal d’une mélancolie existentielle, elle se veut représentative d’un moment propice aux bilans et aux retours en arrière. Et Alain Brissiaud, outre le fait de convoquer octobre et ses brumes, fait un usage fréquent des temps du passé et des pronoms personnels des premières et deuxièmes personnes du singulier. Le ton est donc aux épanchements personnels et à l’évocation des sentiments.
« L’ange de la mort l’ange de personne chantait les mots de la chanson tu savais qu’ils venaient
peu importe que cachaient ces paroles des éclats des cris coups ou rires il n’y avait pas de nom pour le dire
la chanson du matin la chanson du soir la chanson du sang à la nuit revenait et enfilait lavant ton esprit de sa lumière
maintenant depuis le bord du pré tu écoutes le bruit des pierres fracassées sous un ciel de mots
ton espoir est la pire des choses »
Cette sensibilité propre aux romantiques, qui a été le moteur d’innovations formelles si importantes au dix-neuvième siècle, est une des tonalités du recueil d’Alain Brissiaud. Mais là s’arrête tout rapprochement autorisé. Si l’auteur de Jusqu’au cœur nous livre ses sentiments et ses états d’âme, il n’en s’agit pas moins d’un lyrisme dont le sujet est le référent d’un pronom personnel de la deuxième personne du singulier. Ce dispositif permet une mise à distance qui soutient la gravité des propos, et confère aux épanchements personnels une tonalité particulière. Le poète porte un regard réflexif sur lui-même, il se livre à une introspection, s’examine, de l’extérieur, et restitue ses états d’âme de manière austère et détachée. Il apparaît alors comme une manière de fatalité. Loin des effusions lyriques romantiques, il n’y a plus d’égo cherchant la vérité dans une transcendance. Aucune quête métaphysique n’est envisagée comme une finalité salvatrice qui permettrait au sujet de trouver un sens à ses errances terrestres. Il n’y a plus non plus à accorder crédit au discours psychanalytique, car quand bien même les paroles de l’être sur lui-même seraient un moyen de s’approprier son histoire, il n’y a rien à y trouver d’autre que l’absurdité de toute chose. Agi, l’individu n’a plus d’autre destin que celui qui mène à un constat d’impuissance. Modernisant le sujet d’une énonciation personnelle, le poète ne cesse d’énumérer, à travers cette vacuité identitaire, l’avènement de sa disparition. Alors, l’écriture apparaît comme possible moyen de rédemption.
« Ta voix se creuse à mesure du message jusqu’à couler dans le papier et ta paupière tremble dans l’œil autour du visage puis s’efface
tu me parles dans le cercle d’écume en silence gardant les mots en toi avant la voix dans les poumons noirs de tes désirs
et ta paupière boit l’écrit qui se forme sur ton visage
incendié »
« Endormi à la nuit consumée tu n’écris pas tu marches dans le sommeil
vers quelle frontière fraternelle
et dérives cherchant ta place dans le monde tu n’es plus visible enclos derrière les murs de la parole
j’entends que rien ne s’ouvre comme si un poing de solitude s’abattait »
L’écriture s’oppose ici à la parole, dont l’inefficience à assurer toute communication est une thématique omniprésente dans les poèmes d’Alain Brissiaud. La poésie offre au signe l’occasion d’une portée sémantique supplémentaire. C’est alors qu’une possibilité apparaît, celle de transcender le réel et d’énoncer l’indicible solitude de la condition humaine. C’est également grâce à la poésie qu’il est possible d’approcher cette perfection insoutenable donnée à voir dans la beauté de la nature.
« Vers toi tendus jusqu’au cœur à l’échéance suceront le lait de ta pensée pour s’en vêtir
enclos dans l’ultime moment tu ne sauras retenir cet effroi de lumière
viendront les spasmes les paroles traduites
ces paroles jaillies de ta voix cabossée »
« Quand je te lis je t’écoute j’emprunte alors un autre chemin que le mien guidé par la voix couchée derrière tes paupières
et je nage contre tes cils à l’avant de ton ombre naissante
aussi la voix du souvenir entêtant »
Ainsi, il s’agit de dire l’impossibilité même de se tenir en une posture lyrique, de transmettre au pronom personnel toute substance sans que celle-ci ne soit regardée dans toute l’étendue de sa vacuité, de son impossibilité à être au monde. Dans un va et vient entre l’emploi des pronoms des première et deuxième personnes du singulier, Alain Brissiaud nous offre la réflexivité d’un regard qui ne peut intégrer la réalité et entonne son incessante renonciation à exister. Le poète brouille les pistes référentielles. Il apparaît comme une entité morcelée, vagabondant entre sa mémoire et ses perceptions, et l’incompréhension de l’être aimé, voué à disparaître, avec lequel un lien fugace et imparfait est source de souffrance. Toute communication est vécue comme impossible, ou pour le moins imparfaite. Ici encore, les mots ne sont qu’enfermement dans une solitude qui n’est surmontée que grâce à l’écriture.
« Tu me montres parfois ton visage cousu de fruits sauvages absolument et sa détresse et son exil comme un mot écrit à la machine
sérieuse tu caches la couleur de tes yeux ce chalet d’angoisse leur beauté enlaidie et ta psychose noient mon regard comme un privilège c’est ainsi tout ce que j’ai voulu se brise
c’est long d’aimer »
Dans ce contexte, le chant amoureux, dont la thématique vient encore suggérer le Romantisme, ne peut être qu’un chant de désespoir. Le lien à l’objet désiré est donné à voir comme impossible, éphémère. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Alain Brissiaud ne pleure pas l’absence de l’être cher. Il s’agit plutôt de constater, en une impuissance salvatrice, parce que porteuse de renonciation, l’impossibilité des êtres à communiquer, se rencontrer, s’entendre, et surtout s’aimer, au-delà de la parole.
« Est-ce le rêve où ma main saisissant l’ombre de ton épaule se changea en pierre
ou bien le souvenir de nos visages enlacés glissant sur la rivière
non
seulement cet exil circulant dans nos veines comme un crachat »
Il s’agit bien de lyrisme, mais d’un chant qui interroge le questionnement même, jusqu’au point ultime de ce constat de toute absurdité. Doit-on pour autant rapprocher les propos d’Alain Brissiaud d’une pensée existentialiste ? Si la libération vient de cet aveu d’impuissance et de l’acceptation de cette absurdité qu’est l’existence, pour ces derniers seul l’acte posé en conscience est le moyen d’affirmer sa liberté. Pour le poète Alain Brissiaud il semble que la rédemption soit dans la contemplation de la nature, de sa beauté insoutenable parce qu’il lui est impossible de s’y fondre, de l’intégrer et de toucher cette magnificence qui fait tant défaut à ce que vivent les hommes.
« Maintenant je n’ai pas de mot
la première chaleur
flacon d’innocence déversé dans le langage neuf soif entaillée
le vacarme s’éloigne libérant nos craintes
vient un flot de lumière pareil à l’eau du souffle
terre vaine sortie des crevasses de l’aube
se recompose »
C’est donc une poésie non pas du désespoir, mais de la quête de cette inimaginable perfection incarnée par la nature. Elle seule peut tenter d’en approcher l’immanence, de tracer les contours de cette beauté insoutenable parce qu’absente, inaccessible. Elle offre dans le travail abouti de la langue un moyen de dépasser les enfermements, les claustrations charnelles et verbales, les incompréhensions, le vide laissé par les souvenirs, l’absence, et le temps qui passe. Alors sourde le bruissement d’un silence porteur de cette ultime transcendance de l’union de l’être avec l’univers.
« Quand s’étirent les branches du tremble jusqu’à toucher la braise où tout souffle se perd quand vient ce moment d’innocence loin de l’écorce tendre dans le lit du cri de l’oiseau
je voudrais m’arrêter de vivre »
« Couple corps et toi ensemble couvrant le bégaiement de la parole et l’anarchie des mots dans une vague de lumière
quand planent gestes et souffle affranchis du choix des lèvres
viennent et se posent dans le silence pour me vêtir »
Carole MESROBIAN ( in recoursaupoeme.fr, octobre 2017).
*
« Alain Brissiaud est éditeur, libraire et poète. Editeur, il a notamment édité des auteurs de la Beat Generation ou de la Pataphysique comme Alfred Jarry.
Après un très beau premier recueil intitulé Au pas des gouffres, Alain Brissiaud nous propose un deuxième opus en cinq parties. Toujours, la poésie constitue un approfondissement de la langue qui révèle alors des étendues insoupçonnées. La langue est à la fois un véhicule pour naviguer sur l’océan de la conscience et un outil magique pour traverser les apparences et libérer toujours plus d’Être.
Si les mots révèlent ici l’extrême fragilité de ce qui se présente, la multiplication des impossibilités, l’écho d’un « ce qui demeure » s’impose avec une élégance rassurante. Peut-être juste la beauté, mais n’est-ce pas déjà l’infini ?
En cinq parties, Terre d’octobre, Balise de brume, La presqu’île, Les Yeux fermés, Communion solennelle, Alain Brissiaud invite et incite à l’intime, non l’intime personnel, mais l’intime indicible qui ne peut qu’être suggéré, pressenti.
Au bord de l’abîme, la langue se montre la seule solution ailée pour ne pas sombrer. »
Rémy BOYER (in incoherisme.wordpress.com, août 2017).
*
"C'est le second recueil d'Alain Brissiaud chez le même éditeur, aprèsAu pas du gouffre, en 2016. Cinq parties jalonnent ce nouvel opus, où l'on passe petit à petit de la réalité extérieure à l'intériorité profonde: successivement: "Terre d'octobre, journal", "Balises de brume", "La presqu'île", "Les yeux fermés", "Communion solennelle".
Dès les premières pages, il est question de paroes - d'alluvions et de promesses - dissoutes, mais c'est le mois, la saison ou le lieu qui garde le coeur du poème : Se noie dans le martèlement - de la rosée. Mais rapidement la houle osseuse laisse la place à celles à qui s'adresse le poème, la mère, la fille, la femme. Et les sentiments, et les émotions se mêlent pour évoquer l'amour aussi bien que la mort: je mettrai sur mon corps une bâche - un poème impraticable. Et un certain lyrisme teinte toutes ces pages où Alain Brissiaud tente de démêler les noeuds psychologiques dans leurs contradictions: Tu me tends d'impeccables nausées, ou plus simplement dans l'analyse lucide du déroulement mental: de vains soulèvements - cisaillent notre pensée.
Une emprise de la foi se fait sentir comme en atteste la partie finale, même si la révolte lui fait écrire: ô mon âme - devenue sciure... On a parfois l'impression d'être un peu à côté du dialogue instauré dans le poème, mais la conviction de l'auteur rétablit l'écoute."
Jacques MORIN (in revue Décharge n°176, décembre 2017).
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Lectures critiques
« Les mots viennent sans cesse tressaillir du côté du vivant », écrit Alain Brissiaud dans Jusqu’au cœur (Collection Les HSE /éd. Librairie-galerie Racine,162 pages, 15 €). Oh que cela résonne ! D’autant qu’il évoque tout aussitôt cette « terre des mots, limon d’où surgissent nos fragilités, ici comme autrefois ». Avec ce poète né à Paris en 1949, qui n’a publié son premier recueil qu’en 2015, nous voici en pays d’humanité. Il cherche « l’étroit chemin menant de l’un à l’autre » dans des regards, des caresses, des amours… Il guette les présences visibles ou non d’autres humains. « Il y aura toujours un mot pour dire ce lien », affirme-t-il. »
Philippe SIMON (in Ouest France, 18/19 novembre 2017).
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" Au-delà des obédiences, des écoles et des mouvements, des mesures et des règles édictées, des discours et des gloses, existe la poésie. Elle échappe à toute tentative d’exégèse, car miraculeusement elle distend le signe et amplifie l’écho du langage. Alors les tableaux de vie ressassés par le poète acquièrent l’épaisseur d’une expérience humaine. Cet absolu, comme un cri ancestral, étoffe les poèmes d’Alain Brissiaud. Le lyrisme, si difficilement recevable lorsqu’il n’ouvre pas la voie à une transcendance, trouve dans Jusqu’au cœur l’occasion d’un renouveau. L’appareil tutélaire des chapitres est pourtant évocateur des thématiques romantiques, qui, pour l’une des plus récurrentes, est le paysage comme métaphore de l’état d’âme de l’énonciateur. Ainsi « terre d’octobre journal », « balises de brume », introduisent le recueil et annoncent les trois chapitres suivants, « la presqu’île », « les yeux fermés », et « communion solennelle ». L’automne, saison romantique, fut la saison de prédilection de ceux qui ont vécu en un dix-neuvième siècle hachuré par des séismes tant politiques que sociologiques. Saison de la maturité et signal d’une mélancolie existentielle, elle se veut représentative d’un moment propice aux bilans et aux retours en arrière. Et Alain Brissiaud, outre le fait de convoquer octobre et ses brumes, fait un usage fréquent des temps du passé et des pronoms personnels des premières et deuxièmes personnes du singulier. Le ton est donc aux épanchements personnels et à l’évocation des sentiments.
« L’ange de la mort l’ange de personne chantait les mots de la chanson tu savais qu’ils venaient
peu importe que cachaient ces paroles des éclats des cris coups ou rires il n’y avait pas de nom pour le dire
la chanson du matin la chanson du soir la chanson du sang à la nuit revenait et enfilait lavant ton esprit de sa lumière
maintenant depuis le bord du pré tu écoutes le bruit des pierres fracassées sous un ciel de mots
ton espoir est la pire des choses »
Cette sensibilité propre aux romantiques, qui a été le moteur d’innovations formelles si importantes au dix-neuvième siècle, est une des tonalités du recueil d’Alain Brissiaud. Mais là s’arrête tout rapprochement autorisé. Si l’auteur de Jusqu’au cœur nous livre ses sentiments et ses états d’âme, il n’en s’agit pas moins d’un lyrisme dont le sujet est le référent d’un pronom personnel de la deuxième personne du singulier. Ce dispositif permet une mise à distance qui soutient la gravité des propos, et confère aux épanchements personnels une tonalité particulière. Le poète porte un regard réflexif sur lui-même, il se livre à une introspection, s’examine, de l’extérieur, et restitue ses états d’âme de manière austère et détachée. Il apparaît alors comme une manière de fatalité. Loin des effusions lyriques romantiques, il n’y a plus d’égo cherchant la vérité dans une transcendance. Aucune quête métaphysique n’est envisagée comme une finalité salvatrice qui permettrait au sujet de trouver un sens à ses errances terrestres. Il n’y a plus non plus à accorder crédit au discours psychanalytique, car quand bien même les paroles de l’être sur lui-même seraient un moyen de s’approprier son histoire, il n’y a rien à y trouver d’autre que l’absurdité de toute chose. Agi, l’individu n’a plus d’autre destin que celui qui mène à un constat d’impuissance. Modernisant le sujet d’une énonciation personnelle, le poète ne cesse d’énumérer, à travers cette vacuité identitaire, l’avènement de sa disparition. Alors, l’écriture apparaît comme possible moyen de rédemption.
« Ta voix se creuse à mesure du message jusqu’à couler dans le papier et ta paupière tremble dans l’œil autour du visage puis s’efface
tu me parles dans le cercle d’écume en silence gardant les mots en toi avant la voix dans les poumons noirs de tes désirs
et ta paupière boit l’écrit qui se forme sur ton visage
incendié »
« Endormi à la nuit consumée tu n’écris pas tu marches dans le sommeil
vers quelle frontière fraternelle
et dérives cherchant ta place dans le monde tu n’es plus visible enclos derrière les murs de la parole
j’entends que rien ne s’ouvre comme si un poing de solitude s’abattait »
L’écriture s’oppose ici à la parole, dont l’inefficience à assurer toute communication est une thématique omniprésente dans les poèmes d’Alain Brissiaud. La poésie offre au signe l’occasion d’une portée sémantique supplémentaire. C’est alors qu’une possibilité apparaît, celle de transcender le réel et d’énoncer l’indicible solitude de la condition humaine. C’est également grâce à la poésie qu’il est possible d’approcher cette perfection insoutenable donnée à voir dans la beauté de la nature.
« Vers toi tendus jusqu’au cœur à l’échéance suceront le lait de ta pensée pour s’en vêtir
enclos dans l’ultime moment tu ne sauras retenir cet effroi de lumière
viendront les spasmes les paroles traduites
ces paroles jaillies de ta voix cabossée »
« Quand je te lis je t’écoute j’emprunte alors un autre chemin que le mien guidé par la voix couchée derrière tes paupières
et je nage contre tes cils à l’avant de ton ombre naissante
aussi la voix du souvenir entêtant »
Ainsi, il s’agit de dire l’impossibilité même de se tenir en une posture lyrique, de transmettre au pronom personnel toute substance sans que celle-ci ne soit regardée dans toute l’étendue de sa vacuité, de son impossibilité à être au monde. Dans un va et vient entre l’emploi des pronoms des première et deuxième personnes du singulier, Alain Brissiaud nous offre la réflexivité d’un regard qui ne peut intégrer la réalité et entonne son incessante renonciation à exister. Le poète brouille les pistes référentielles. Il apparaît comme une entité morcelée, vagabondant entre sa mémoire et ses perceptions, et l’incompréhension de l’être aimé, voué à disparaître, avec lequel un lien fugace et imparfait est source de souffrance. Toute communication est vécue comme impossible, ou pour le moins imparfaite. Ici encore, les mots ne sont qu’enfermement dans une solitude qui n’est surmontée que grâce à l’écriture.
« Tu me montres parfois ton visage cousu de fruits sauvages absolument et sa détresse et son exil comme un mot écrit à la machine
sérieuse tu caches la couleur de tes yeux ce chalet d’angoisse leur beauté enlaidie et ta psychose noient mon regard comme un privilège c’est ainsi tout ce que j’ai voulu se brise
c’est long d’aimer »
Dans ce contexte, le chant amoureux, dont la thématique vient encore suggérer le Romantisme, ne peut être qu’un chant de désespoir. Le lien à l’objet désiré est donné à voir comme impossible, éphémère. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Alain Brissiaud ne pleure pas l’absence de l’être cher. Il s’agit plutôt de constater, en une impuissance salvatrice, parce que porteuse de renonciation, l’impossibilité des êtres à communiquer, se rencontrer, s’entendre, et surtout s’aimer, au-delà de la parole.
« Est-ce le rêve où ma main saisissant l’ombre de ton épaule se changea en pierre
ou bien le souvenir de nos visages enlacés glissant sur la rivière
non
seulement cet exil circulant dans nos veines comme un crachat »
Il s’agit bien de lyrisme, mais d’un chant qui interroge le questionnement même, jusqu’au point ultime de ce constat de toute absurdité. Doit-on pour autant rapprocher les propos d’Alain Brissiaud d’une pensée existentialiste ? Si la libération vient de cet aveu d’impuissance et de l’acceptation de cette absurdité qu’est l’existence, pour ces derniers seul l’acte posé en conscience est le moyen d’affirmer sa liberté. Pour le poète Alain Brissiaud il semble que la rédemption soit dans la contemplation de la nature, de sa beauté insoutenable parce qu’il lui est impossible de s’y fondre, de l’intégrer et de toucher cette magnificence qui fait tant défaut à ce que vivent les hommes.
« Maintenant je n’ai pas de mot
la première chaleur
flacon d’innocence déversé dans le langage neuf soif entaillée
le vacarme s’éloigne libérant nos craintes
vient un flot de lumière pareil à l’eau du souffle
terre vaine sortie des crevasses de l’aube
se recompose »
C’est donc une poésie non pas du désespoir, mais de la quête de cette inimaginable perfection incarnée par la nature. Elle seule peut tenter d’en approcher l’immanence, de tracer les contours de cette beauté insoutenable parce qu’absente, inaccessible. Elle offre dans le travail abouti de la langue un moyen de dépasser les enfermements, les claustrations charnelles et verbales, les incompréhensions, le vide laissé par les souvenirs, l’absence, et le temps qui passe. Alors sourde le bruissement d’un silence porteur de cette ultime transcendance de l’union de l’être avec l’univers.
« Quand s’étirent les branches du tremble jusqu’à toucher la braise où tout souffle se perd quand vient ce moment d’innocence loin de l’écorce tendre dans le lit du cri de l’oiseau
je voudrais m’arrêter de vivre »
« Couple corps et toi ensemble couvrant le bégaiement de la parole et l’anarchie des mots dans une vague de lumière
quand planent gestes et souffle affranchis du choix des lèvres
viennent et se posent dans le silence pour me vêtir »
Carole MESROBIAN ( in recoursaupoeme.fr, octobre 2017).
*
« Alain Brissiaud est éditeur, libraire et poète. Editeur, il a notamment édité des auteurs de la Beat Generation ou de la Pataphysique comme Alfred Jarry.
Après un très beau premier recueil intitulé Au pas des gouffres, Alain Brissiaud nous propose un deuxième opus en cinq parties. Toujours, la poésie constitue un approfondissement de la langue qui révèle alors des étendues insoupçonnées. La langue est à la fois un véhicule pour naviguer sur l’océan de la conscience et un outil magique pour traverser les apparences et libérer toujours plus d’Être.
Si les mots révèlent ici l’extrême fragilité de ce qui se présente, la multiplication des impossibilités, l’écho d’un « ce qui demeure » s’impose avec une élégance rassurante. Peut-être juste la beauté, mais n’est-ce pas déjà l’infini ?
En cinq parties, Terre d’octobre, Balise de brume, La presqu’île, Les Yeux fermés, Communion solennelle, Alain Brissiaud invite et incite à l’intime, non l’intime personnel, mais l’intime indicible qui ne peut qu’être suggéré, pressenti.
Au bord de l’abîme, la langue se montre la seule solution ailée pour ne pas sombrer. »
Rémy BOYER (in incoherisme.wordpress.com, août 2017).
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"C'est le second recueil d'Alain Brissiaud chez le même éditeur, aprèsAu pas du gouffre, en 2016. Cinq parties jalonnent ce nouvel opus, où l'on passe petit à petit de la réalité extérieure à l'intériorité profonde: successivement: "Terre d'octobre, journal", "Balises de brume", "La presqu'île", "Les yeux fermés", "Communion solennelle".
Dès les premières pages, il est question de paroes - d'alluvions et de promesses - dissoutes, mais c'est le mois, la saison ou le lieu qui garde le coeur du poème : Se noie dans le martèlement - de la rosée. Mais rapidement la houle osseuse laisse la place à celles à qui s'adresse le poème, la mère, la fille, la femme. Et les sentiments, et les émotions se mêlent pour évoquer l'amour aussi bien que la mort: je mettrai sur mon corps une bâche - un poème impraticable. Et un certain lyrisme teinte toutes ces pages où Alain Brissiaud tente de démêler les noeuds psychologiques dans leurs contradictions: Tu me tends d'impeccables nausées, ou plus simplement dans l'analyse lucide du déroulement mental: de vains soulèvements - cisaillent notre pensée.
Une emprise de la foi se fait sentir comme en atteste la partie finale, même si la révolte lui fait écrire: ô mon âme - devenue sciure... On a parfois l'impression d'être un peu à côté du dialogue instauré dans le poème, mais la conviction de l'auteur rétablit l'écoute."
Jacques MORIN (in revue Décharge n°176, décembre 2017).
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Lectures :
"Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.
« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »
La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.
La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.
Ecoutons Yves Martin :
« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »
La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.
Extrait de L’âme et le corps :
« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule
Est prêt à se décharger de son fardeau
Ainsi mon âme tu te tiens prête
A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.
Est-ce pour quelqu’un d’autres
Pour un fossoyeur ou pour un prince
Que tu portes cette chair un instant vivante
Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?
Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps
A oublié de te montrer les routes ensoleillées
Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort
Tu t’égares entre les marais et les ronces.
Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville
Où les femmes sont comme des fenêtres.
On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales
Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.
… »
Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.
Rémi BOYER (in incoherism.worpress.com).
*
"Ilarie Voronca, s’étant suicidé, son Journal est resté inédit durant de longues années (de son suicide en 1946 jusqu’à nos jours) puisque sa femme Colomba le confia à Sasa Pana de l’avant-garde roumaine. On ne redécouvrit ce manuscrit qu’en 2016 et la publication en français est un événement « qui éclaire d’un jour nouveau la dernière année de vie d’Ilarie Voronca ». La traduction est de Petre Raileanu et l’édition française est assurée par ce dernier et Christophe Dauphin, le directeur des Hommes sans Epaules Editions. Las, ce livre est placé sous le signe des progrès du modernisme qui ne nous a apporté que les méfaits liés aux affaires, à l’industrialisation forcenée et à l’affairisme qui remplace la poésie. Certes, certains progrès sont bons à prendre mais c’est au prix de certains autres comme la poésie ou l’art qui est remplacé par les marchands (il n’est pas étonnant que Jeff Koons soit un ancien courtier de matières premières à la Bourse de Wall-Street !). Heureusement Petre Raileanu, parlant des premiers recueils de poèmes d’Ilarie Voronca édités en France, écrit : « … la capacité d’élever au rang de miracles les joies simples et même les contraintes de la vie » (p 11). Mais je m’éloigne du Journal d’llarie Voronca. Après une préface de Petre Raileanu et des repères chronologiques de Christophe Dauphin, le Journal peut commencer.
LE JOURNAL.
Christophe Dauphin souligne que Voronca part en Roumanie dès janvier 1946 où il retrouvera Rovena « qu’il n’a pas revue depuis 1939 » (p 44). Le Journal commence par l’embarquement sur le navire, la femme aimée est idéalisée « ce n’est pas la femme réelle, qui était devant moi, que j’ai embrassée, mais celle que durant six années j’ai portée dans mon esprit » (p 51). « Mais éveillé peu à peu de ma griserie, ce fut dans le port de Varna que je constatai la disparition de ce regard. Il y avait en lui moins d’affection, moins d’indulgence ; dans les gestes, une impatience, une vague tristesse qui recouvrait les yeux adorés d’où jaillissait autrefois, à ma seule approche, la flamme de la joie et du bonheur. » (p 52). « Le bonheur que j’avais échafaudé pendant six ans s’ébranlait » (p 58) On pourrait multiplier les citations ! « Quel genre de femme était cette Roneva après laquelle j’avais si longtemps langui (p 60) ? Ilarie Voronca est bien obligé de se l’avouer : avec lui sa soif d’inconnu jamais ne s’assouvirait ; l’amour fou n’est pas partagé ! Ilarie Voronca s’est suicidé pour échapper à « l’immense miroir de (sa) propre solitude » (p 64). Ce Journal n’évite pas les comparaisons, il est écrit dans une langue lyrique. Rovena est irascible (p 69), l’amour de Voronca pour Rovena est raté (p 70) ; dès lors ce Journal prend l’allure d’un ratage. Trahison de celle pour qui il avait quitté son épouse : « Pour la suivre vous avez quitté votre épouse. Pendant une longue séparation due à la guerre cette femme a entretenu par ses lettres la chaleur de votre passion. Vous avez fait de cette femme votre raison de vivre. Et voici que soudain cette femme vous traite avec mépris et même avec haine. Elle vous chasse, vous humilie… » (p 80). Après un essai qui est un échec, Ilarie Voronca finit par réussir son suicide le 4 avril 1946 à Paris, dans son appartement. Christophe Dauphin reprend ce Journal pour lui apporter une triste conclusion. Un poète n’écrira plus, un « homme bon, généreux, fraternel », comme le dit Denys-Paul Bouloc, (p 102) nous a quittés…
Suivent alors des témoignages d’époque sur Ilarie Voronca dus à ses pairs, des poèmes regroupés sous le titre de « Beauté de ce monde », une postface et une bibliographie de Christophe Dauphin…
Regroupés sous le titre « Retouches pour un portrait d’Ilarie Voronca » treize poètes (et non des moindres) donnent leurs points de vue sur l’auteur de « Poèmes parmi les hommes », suivis d’un poème intégraliste (en prose) de Christophe Dauphin (extrait d’Un fanal pour le vivant qui fut publié en 2015). A noter que ce choix de Retouches commence par celle de Geo Bogza, traduite par Petre Raileanu et que le plus grand nombre provient de la revue Le Pont de l’Epée…
BEAUTE DE CE MONDE.
Il y a comme un écho dans le poème liminaire de Beauté de ce monde de la rencontre avec Rovena en 1937 entre celle-ci et Voronca qui provoquera la séparation d’avec la femme de ce dernier, Colomba, l’année suivante. A noter que le suspens souffre quelque peu de la place du Journal dès le début du livre ; mais ce n’est qu’un reproche mineur !
Les poèmes, au surréalisme tempéré, sont relativement longs ; ce qui domine, c’est l’amour pour les proches, pour les humbles, pour le monde… Le poème, Les maisons et les hommes, n’est pas sans rappeler les Bâtisseurs de Fernand Léger. Ilarie Voronca est un optimiste. Ses poèmes en témoignent : ils encouragent les travailleurs les plus humbles à la patience. Un texte intitulé Préparez-vous au bonheur le dit parfaitement : « Préparez-vous à aller vers le monde / Où tout est grâce et beauté et joie » (p 163). Le Vous est remplacé par le Nous : Voronca rejoint la cohorte des travailleurs (pp 166-167). Mais l’optimisme est de trop : car les exploiteurs en profitent. Cependant on ne peut demander à un optimiste-né de se renier et de se transformer en pessimiste. Mais ce pessimisme est occasionnel (pp 168-169), l’espoir revient toujours. Ilarie Voronca est optimiste finalement. Ilarie Voronca dans Les Témoins fait preuve d’un retour à l’inquiétude, au pessimisme… Ses poèmes se font l’écho des incertitudes humaines comme la nature qui est chassée des villes ; mais le « merveilleux lendemain » n’est jamais bien loin, pourvu que l’homme s’en donne la peine en vivant au plus près de la nature : certes le chemin ne semble pas être pris ! L’homme balance entre optimisme et pessimisme, mais c’est l’avenir qui l’emporte. Cette opposition est symbolisée par la dichotomie prose / vers et renforcée par l’utilisation du caractère italique dans les pavés de prose et du romain dans les vers. La séparation forcée d’avec Rovena continue de hanter Ilarie Voronca (193) ainsi que les nombreuses allusions à la femme qui, parfois, se confond avec l’absente. Mais cela n’empêche pas Voronca d’écrire un poème sobrement intitulé Août 1942 ( p 288) qui montre qu’un poète vaut bien un résistant qui combat les armes à la main : les vers sont une arme parmi d’autres, Aragon l’a bien prouvé…
Le livre est utile pour mieux connaître (ou découvrir) un poète majeur du XXème siècle. Une bibliographie, complète à l’heure où ces lignes sont écrites (car sait-on jamais…), clôt cet ouvrage.
Lucien WASSELIN (in lafauteadiderot.net).
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Réunit le journal tenu par le poète en 1946, l'année de son suicide dont il permet d'éclairer certaines zones d'ombre, quelques témoignages et études (Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Jean Cassou, Jean Follain, Guy Chambelland...), ainsi que l'intégralité de ses poèmes écrits entre 1940 et 1946.
Electre, Livres Hebdo.
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Les Hommes sans Épaules éditions publie régulièrement des anthologies. Des volumes généreux, à la couverture blanche, et des mines de diamants taillés par Christophe Dauphin. Il édifie le parcours d’un auteur à travers les œuvres convoquées, dont les étapes sont motivées par ses choix éditoriaux. Ceux-ci sont expliqués dans une préface et une postface, dont il est l’auteur, ou bien qui sont signées par un de ses nombreux collaborateurs.
Et enfin un volume qui convoque un poète rare : Ilarie Volonca, présenté dans une édition établie par Pierre Raileanu et Christophe Dauphin. Un Journal inédit et une anthologie de ses textes, Beauté de ce monde, qui offre un panel de poèmes classés par ordre chronologique, de 1940 à 1946. Là encore un paratexte riche et qui propose des éléments pour situer l’homme et l’œuvre. Poète français et roumain, cette figure-phare de la littérature de l’Est participe dans son pays de naissance à l’édification d’une avant-garde qui favorise l’émergence d’une modernité littéraire roumaine. Il fonde avec Victor Brauner la célèbre revue 75 HP qui perdure de nos jours.
Ces anthologies sont donc des volumes précieux, qui plongent le lecteur dans l’univers d’un auteur, pas uniquement grâce à ses productions artistiques. Elles entrouvrent la porte d’une intimité qui n’est qu’esquissée par les liens effectués entre les éléments biographiques purement factuels et une mise en situation historique. Le plus souvent engagés dans une démarche critique, les poètes dont il est question offrent matière à ce que le lecteur prenne connaissance de leur apport dans l’avancée d’une littérature qui peine à s’engager sur de nouvelles voies en ce début de siècle. Et que leur nom soit peu ou pas connu, il n’en demeure pas moins que Christophe Dauphin et Henri Rode savent où s’écrit la Poésie, de celle qui ne se taira pas.
Carole MESROBIAN (in recoursaupoeme.fr).
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Comment échapper à la fascination qu’exerce une œuvre poétique lorsque l’on sait par avance que l’on en sera la victime consentante ? Poète de deux langues, le roumain et le français, Voronca en est le parfait exemple lui qui se suicida en 1946 à l’âge de 42 ans. Sur la corde raide de la recherche d’identité, la fragilité et le doute le tenaillaient en permanence et ravageaient sa conscience.
Son « Journal inédit » enfin édité se lit comme un complément à cette œuvre poétique traversée par des éclairs d’espoir et de désespoir. On ne remerciera jamais assez Christophe Dauphin d’avoir regroupé en cet épais ouvrage ces deux volets complémentaires. Les poèmes sont regroupés sous le titre de l’un des poèmes emblématiques de Voronca : La beauté de ce monde. Certains de ces textes semblent prophétiques dans une dimension lyrique et visionnaire qui n’avait pas été entrevue lors de leur parution malgré l’attention et le dévouement des poètes résistants dans les années sombres de la deuxième guerre mondiale : les Ruthénois Jean Digot et Denys-Paul Bouloc ou, par la suite, les éditeurs posthumes que furent Guy Chambelland et Jean Le Mauve.
On lira aussi avec une attention particulière les contributions d’une quinzaine d’auteurs choisis pour évoquer les multiples facettes d’IlarieVoronca. Exégètes dévoués et compétents, Petre Raileanu et Christophe Dauphin ont réuni leur parfaite connaissance de cette œuvre majeure pour proposer un livre qui fera date.
Georges CATHALO (in revue-texture.fr).
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Heureux de ce livre. Le Journal Inédit de Ilarie Voronca. Né en Roumanie, parti en France dans les années 30, ce grand poète fut l'ami de Brauner, Chagall ou Ionesco. Engagé dans la Résistance, il se suicide en 1946, peu de temps après avoir écrit "Le manuel du parfait bonheur".
Luca Niculescu, Ambassadeur de Roumanie en france, 4 juillet 2020.
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Lectures :
"Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.
« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »
La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.
La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.
Ecoutons Yves Martin :
« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »
La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.
Extrait de L’âme et le corps :
« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule
Est prêt à se décharger de son fardeau
Ainsi mon âme tu te tiens prête
A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.
Est-ce pour quelqu’un d’autres
Pour un fossoyeur ou pour un prince
Que tu portes cette chair un instant vivante
Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?
Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps
A oublié de te montrer les routes ensoleillées
Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort
Tu t’égares entre les marais et les ronces.
Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville
Où les femmes sont comme des fenêtres.
On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales
Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.
… »
Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.
Rémi BOYER (in incoherism.worpress.com).
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"Ilarie Voronca, s’étant suicidé, son Journal est resté inédit durant de longues années (de son suicide en 1946 jusqu’à nos jours) puisque sa femme Colomba le confia à Sasa Pana de l’avant-garde roumaine. On ne redécouvrit ce manuscrit qu’en 2016 et la publication en français est un événement « qui éclaire d’un jour nouveau la dernière année de vie d’Ilarie Voronca ». La traduction est de Petre Raileanu et l’édition française est assurée par ce dernier et Christophe Dauphin, le directeur des Hommes sans Epaules Editions. Las, ce livre est placé sous le signe des progrès du modernisme qui ne nous a apporté que les méfaits liés aux affaires, à l’industrialisation forcenée et à l’affairisme qui remplace la poésie. Certes, certains progrès sont bons à prendre mais c’est au prix de certains autres comme la poésie ou l’art qui est remplacé par les marchands (il n’est pas étonnant que Jeff Koons soit un ancien courtier de matières premières à la Bourse de Wall-Street !). Heureusement Petre Raileanu, parlant des premiers recueils de poèmes d’Ilarie Voronca édités en France, écrit : « … la capacité d’élever au rang de miracles les joies simples et même les contraintes de la vie » (p 11). Mais je m’éloigne du Journal d’llarie Voronca. Après une préface de Petre Raileanu et des repères chronologiques de Christophe Dauphin, le Journal peut commencer.
LE JOURNAL.
Christophe Dauphin souligne que Voronca part en Roumanie dès janvier 1946 où il retrouvera Rovena « qu’il n’a pas revue depuis 1939 » (p 44). Le Journal commence par l’embarquement sur le navire, la femme aimée est idéalisée « ce n’est pas la femme réelle, qui était devant moi, que j’ai embrassée, mais celle que durant six années j’ai portée dans mon esprit » (p 51). « Mais éveillé peu à peu de ma griserie, ce fut dans le port de Varna que je constatai la disparition de ce regard. Il y avait en lui moins d’affection, moins d’indulgence ; dans les gestes, une impatience, une vague tristesse qui recouvrait les yeux adorés d’où jaillissait autrefois, à ma seule approche, la flamme de la joie et du bonheur. » (p 52). « Le bonheur que j’avais échafaudé pendant six ans s’ébranlait » (p 58) On pourrait multiplier les citations ! « Quel genre de femme était cette Roneva après laquelle j’avais si longtemps langui (p 60) ? Ilarie Voronca est bien obligé de se l’avouer : avec lui sa soif d’inconnu jamais ne s’assouvirait ; l’amour fou n’est pas partagé ! Ilarie Voronca s’est suicidé pour échapper à « l’immense miroir de (sa) propre solitude » (p 64). Ce Journal n’évite pas les comparaisons, il est écrit dans une langue lyrique. Rovena est irascible (p 69), l’amour de Voronca pour Rovena est raté (p 70) ; dès lors ce Journal prend l’allure d’un ratage. Trahison de celle pour qui il avait quitté son épouse : « Pour la suivre vous avez quitté votre épouse. Pendant une longue séparation due à la guerre cette femme a entretenu par ses lettres la chaleur de votre passion. Vous avez fait de cette femme votre raison de vivre. Et voici que soudain cette femme vous traite avec mépris et même avec haine. Elle vous chasse, vous humilie… » (p 80). Après un essai qui est un échec, Ilarie Voronca finit par réussir son suicide le 4 avril 1946 à Paris, dans son appartement. Christophe Dauphin reprend ce Journal pour lui apporter une triste conclusion. Un poète n’écrira plus, un « homme bon, généreux, fraternel », comme le dit Denys-Paul Bouloc, (p 102) nous a quittés…
Suivent alors des témoignages d’époque sur Ilarie Voronca dus à ses pairs, des poèmes regroupés sous le titre de « Beauté de ce monde », une postface et une bibliographie de Christophe Dauphin…
Regroupés sous le titre « Retouches pour un portrait d’Ilarie Voronca » treize poètes (et non des moindres) donnent leurs points de vue sur l’auteur de « Poèmes parmi les hommes », suivis d’un poème intégraliste (en prose) de Christophe Dauphin (extrait d’Un fanal pour le vivant qui fut publié en 2015). A noter que ce choix de Retouches commence par celle de Geo Bogza, traduite par Petre Raileanu et que le plus grand nombre provient de la revue Le Pont de l’Epée…
BEAUTE DE CE MONDE.
Il y a comme un écho dans le poème liminaire de Beauté de ce monde de la rencontre avec Rovena en 1937 entre celle-ci et Voronca qui provoquera la séparation d’avec la femme de ce dernier, Colomba, l’année suivante. A noter que le suspens souffre quelque peu de la place du Journal dès le début du livre ; mais ce n’est qu’un reproche mineur !
Les poèmes, au surréalisme tempéré, sont relativement longs ; ce qui domine, c’est l’amour pour les proches, pour les humbles, pour le monde… Le poème, Les maisons et les hommes, n’est pas sans rappeler les Bâtisseurs de Fernand Léger. Ilarie Voronca est un optimiste. Ses poèmes en témoignent : ils encouragent les travailleurs les plus humbles à la patience. Un texte intitulé Préparez-vous au bonheur le dit parfaitement : « Préparez-vous à aller vers le monde / Où tout est grâce et beauté et joie » (p 163). Le Vous est remplacé par le Nous : Voronca rejoint la cohorte des travailleurs (pp 166-167). Mais l’optimisme est de trop : car les exploiteurs en profitent. Cependant on ne peut demander à un optimiste-né de se renier et de se transformer en pessimiste. Mais ce pessimisme est occasionnel (pp 168-169), l’espoir revient toujours. Ilarie Voronca est optimiste finalement. Ilarie Voronca dans Les Témoins fait preuve d’un retour à l’inquiétude, au pessimisme… Ses poèmes se font l’écho des incertitudes humaines comme la nature qui est chassée des villes ; mais le « merveilleux lendemain » n’est jamais bien loin, pourvu que l’homme s’en donne la peine en vivant au plus près de la nature : certes le chemin ne semble pas être pris ! L’homme balance entre optimisme et pessimisme, mais c’est l’avenir qui l’emporte. Cette opposition est symbolisée par la dichotomie prose / vers et renforcée par l’utilisation du caractère italique dans les pavés de prose et du romain dans les vers. La séparation forcée d’avec Rovena continue de hanter Ilarie Voronca (193) ainsi que les nombreuses allusions à la femme qui, parfois, se confond avec l’absente. Mais cela n’empêche pas Voronca d’écrire un poème sobrement intitulé Août 1942 ( p 288) qui montre qu’un poète vaut bien un résistant qui combat les armes à la main : les vers sont une arme parmi d’autres, Aragon l’a bien prouvé…
Le livre est utile pour mieux connaître (ou découvrir) un poète majeur du XXème siècle. Une bibliographie, complète à l’heure où ces lignes sont écrites (car sait-on jamais…), clôt cet ouvrage.
Lucien WASSELIN (in lafauteadiderot.net).
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Réunit le journal tenu par le poète en 1946, l'année de son suicide dont il permet d'éclairer certaines zones d'ombre, quelques témoignages et études (Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Jean Cassou, Jean Follain, Guy Chambelland...), ainsi que l'intégralité de ses poèmes écrits entre 1940 et 1946.
Electre, Livres Hebdo.
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Les Hommes sans Épaules éditions publie régulièrement des anthologies. Des volumes généreux, à la couverture blanche, et des mines de diamants taillés par Christophe Dauphin. Il édifie le parcours d’un auteur à travers les œuvres convoquées, dont les étapes sont motivées par ses choix éditoriaux. Ceux-ci sont expliqués dans une préface et une postface, dont il est l’auteur, ou bien qui sont signées par un de ses nombreux collaborateurs.
Et enfin un volume qui convoque un poète rare : Ilarie Volonca, présenté dans une édition établie par Pierre Raileanu et Christophe Dauphin. Un Journal inédit et une anthologie de ses textes, Beauté de ce monde, qui offre un panel de poèmes classés par ordre chronologique, de 1940 à 1946. Là encore un paratexte riche et qui propose des éléments pour situer l’homme et l’œuvre. Poète français et roumain, cette figure-phare de la littérature de l’Est participe dans son pays de naissance à l’édification d’une avant-garde qui favorise l’émergence d’une modernité littéraire roumaine. Il fonde avec Victor Brauner la célèbre revue 75 HP qui perdure de nos jours.
Ces anthologies sont donc des volumes précieux, qui plongent le lecteur dans l’univers d’un auteur, pas uniquement grâce à ses productions artistiques. Elles entrouvrent la porte d’une intimité qui n’est qu’esquissée par les liens effectués entre les éléments biographiques purement factuels et une mise en situation historique. Le plus souvent engagés dans une démarche critique, les poètes dont il est question offrent matière à ce que le lecteur prenne connaissance de leur apport dans l’avancée d’une littérature qui peine à s’engager sur de nouvelles voies en ce début de siècle. Et que leur nom soit peu ou pas connu, il n’en demeure pas moins que Christophe Dauphin et Henri Rode savent où s’écrit la Poésie, de celle qui ne se taira pas.
Carole MESROBIAN (in recoursaupoeme.fr).
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Comment échapper à la fascination qu’exerce une œuvre poétique lorsque l’on sait par avance que l’on en sera la victime consentante ? Poète de deux langues, le roumain et le français, Voronca en est le parfait exemple lui qui se suicida en 1946 à l’âge de 42 ans. Sur la corde raide de la recherche d’identité, la fragilité et le doute le tenaillaient en permanence et ravageaient sa conscience.
Son « Journal inédit » enfin édité se lit comme un complément à cette œuvre poétique traversée par des éclairs d’espoir et de désespoir. On ne remerciera jamais assez Christophe Dauphin d’avoir regroupé en cet épais ouvrage ces deux volets complémentaires. Les poèmes sont regroupés sous le titre de l’un des poèmes emblématiques de Voronca : La beauté de ce monde. Certains de ces textes semblent prophétiques dans une dimension lyrique et visionnaire qui n’avait pas été entrevue lors de leur parution malgré l’attention et le dévouement des poètes résistants dans les années sombres de la deuxième guerre mondiale : les Ruthénois Jean Digot et Denys-Paul Bouloc ou, par la suite, les éditeurs posthumes que furent Guy Chambelland et Jean Le Mauve.
On lira aussi avec une attention particulière les contributions d’une quinzaine d’auteurs choisis pour évoquer les multiples facettes d’IlarieVoronca. Exégètes dévoués et compétents, Petre Raileanu et Christophe Dauphin ont réuni leur parfaite connaissance de cette œuvre majeure pour proposer un livre qui fera date.
Georges CATHALO (in revue-texture.fr).
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Heureux de ce livre. Le Journal Inédit de Ilarie Voronca. Né en Roumanie, parti en France dans les années 30, ce grand poète fut l'ami de Brauner, Chagall ou Ionesco. Engagé dans la Résistance, il se suicide en 1946, peu de temps après avoir écrit "Le manuel du parfait bonheur".
Luca Niculescu, Ambassadeur de Roumanie en france, 4 juillet 2020.
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