Les Hommes sans Épaules


Dossier : René DEPESTRE ou l’Odyssée de l’Homme-Rage de vivre

Numéro 50
350 pages
14/07/2020
17.00 €


Sommaire du numéro



Editorial : Éditorial d'une colère coronavirienne, qui a tué le poète Guy Chaty ?, Christophe DAUPHIN, Poèmes de Guy CHATY, Yves NAMUR

Les Porteurs de Feu : René DEPESTRE, par Christophe DAUPHIN, Pierre-Alain TÂCHE, par Paul FARELLIER, Poèmes de René DEPESTRE, Pierre-Alain TÂCHE

Ainsi furent les Wah 1 : Poèmes de Christian VIGUIE, Jean-Pierre OTTE, Philippe BARMA, Philippe MONNEVEUX, Béatrice PAILLER, Denis PETIT-BENOPOULOS, Anne PESLIER, Kouam TAWA

Dossier : René DEPESTRE ou l'Odyssée de l'Homme-Rage de vivre (Eloge de l'Homme Banyan), par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Frédéric Jacques TEMPLE, Poèmes de René DEPESTRE

Une Voix, une oeuvre : "Gérard Mordillat, le réel à nu", dessins de Patrice Giorda, par Thomas DEMOULIN, Poèmes de Gérard MORDILLAT, Patrice GIORDA

Ainis furent les Wah 2, Poètes à l'hôpital : Poèmes de Arthur RIMBAUD, Antonio TABUCCHI, Richard ROGNET, Paul VERLAINE, Madeleine RIFFAUD, Henri MICHAUX, Jean ROUSSELOT, Stanislas RODANSKI, Antonin ARTAUD, Paul ELUARD, Yves MARTIN, Loïc HERRY, Alain MORIN, Michel MERLEN, Jacques SIMONOMIS, Jacques TAURAND, Jean-Michel ROBERT, Tristan CABRAL

Vers les Terres Libres : "Dans la gueule du jour", Poèmes de ELEUSIS

Dans les cheveux d'Aoûn, prose 1 : "Minuscules II, Frédéric TISON

Dans les cheveux d'Aoûn, Prose 2 : RER Migration, Lionel LATHUILLE

Les pages libres des Hommes sans Epaules : Poèmes de Jean CHATARD, Paul FARELLIER, Alain BRETON, Christophe DAUPHIN

Avec la moelle des arbres, notes de lecture : par Odile COHEN-ABBAS, Branko ALEKSIC, Monique W. LABIDOIRE, Claire BOITEL, Claude LUEZIOR

Infos / Echos des Hommes sans Epaules, Poèmes, textes, dessins et sculptures, : par Virginia TENTINDO, Karel HADEK, César BIRÈNE, Kiki DIMOULA, Claude ARGÈS, Adeline BALDACCHINO, Christophe DAUPHIN, Ernesto CARDENAL, Alain BRETON, Ilarie VORONCA, Anne PESLIER

Hommage à l'Espagnole, Maria la Femme sans Épaules : par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Henri RODE, Maria BRETON


Revue de presse

Lectures :

Tout ce cinquantième numéro est orienté vers la liberté et la résistance comme si, en cette période, il fallait rappeler que la poésie est toujours une résistance à toutes les formes d’oppression, jamais une collaboration.

Les premières pages rendent hommage à Maria Andueza, personnalité foret et discrète de la scène poétique, compagne de Jean Breton, basque espagnole de la Retirada, retraite des réfugiés espagnols de la guerre civile 1936-1939.

Christophe Dauphin livre un éditorial plein d’une saine colère dite coronavirienne à propos de la mort de Guy Chaty : Qui a tué le poète Guy Chaty ? lance-t-il, cette « femme tousseuse » ? La sous-estimation des risques ? Le mépris des « expériences étrangères » ? Le court-termisme  cynique politicien ? Leur incompétence ? L’Etat néolibéral et son inhumanité ? L’hôpital à la carcasse désossée par l’Etat néolibéral ? L’absence de tests, de moyens, de masques ? Marc Bloch nous dit d’outre-tombe (in L’Etrange Défaite, Société des Editions Franc-Tireur, 1946) : « Nous venons de subir une incroyable défaite. A qui la faute ?… A tout le monde en somme, sauf à eux (nos généraux). Quoi que l’on pense des causes profondes du désastre, la cause directe – qui demandera elle-même à être expliquée – fut l’incapacité du commandement. » Et plus loin : « l’épidémie a mis à nu et fait ressortir toutes les impostures de la doctrine libérale ».

Christophe Dauphin propose textes et notices de poètes à l’hôpital. Nous retrouvons Arthur Rimbaud, Antonio Tabucchi, Richard Rognet, Paul Verlaine, Madeleine Riffaud, Henri Michaux, Jean Rousselot, Stanislas Rodanski.

Le dossier est consacré à René Depestre « ou l’odyssée de l’Homme-Rage de vivre ». René Depestre, poète haïtien errant et homme d’exception dont la route serpentine le conduisit auprès de Che Guevara, Fidel Castro, Mao-Tsé-Toung comme aux côtés des poètes et penseurs Blaise Cendrars, Tristan Tzara, Jean-Paul Sartre, Pablo Neruda, André Breton, Léopold Sédar Senghor et tant d’autres.

L’un des aspects les plus intéressants soulevés par Christophe Dauphin à propos de son nomadisme est sa capacité à exiler l’exil : « Je ne suis pourtant pas un homme de l’exil, explique René Depestre ; je ne connais pas l’effondrement existentiel, la perte tragique de soi des exilés de à vie. J’ai pu partout sur mon chemin prendre des racines. Je me suis ajouté les pays de mon nomadisme. Et je ne suis pas désespéré, et j’ai fait de la mondialisation comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir ! Comme aurait dit Sartre, j’ai fait de ses antagonismes de l’exil des contradictions fécondes. »

« René Depestre ne s’est jamais considéré en exil, reprend Christophe Dauphin, il n’en a jamais souffert, car, nous dit-il : « J’ai emporté avec moi Jacmel, mon enfance. Je n’ai jamais eu le sentiment d’être un exilé ; je n’ai jamais souffert de l’exil parce que depuis la plus haute Antiquité, il y a une sorte de dolorisme attaché à la notion de l’exil, à la notion de nostalgie, à la notion de saudade au Brésil, en portugais. Moi, je n’ai jamais connu cette sorte de malaise existentiel dû à l’exil, parce que j’emporte avec moi partout où je vais Haïti, mon chez-soi haïtien ; mon chez soi insulaire m’a toujours accompagné, mon natif natal fait partie de mon nomadisme, si je peux dire. »

C’est sur ce socle que René Depestre a développé une poésie puissante et joyeuse pendant « soixante années de création poétique, précise Christophe Dauphin, dont chaque mot a été lavé par la vie, dont le poète est le vaudou-l’arc-en-ciel, avançant à grands pas de diamant ; véritable journal de bord intérieur sur le qui-vive du monde, autobiographie criblée de combats, de rivières et de rêves en crue ; taillée dans la saison des îles du sang poétique, le long d’un itinéraire exceptionnel, qui unit le mythe aux nervures du vécu, des premiers poèmes en colère, au chant dionysiaque et vigoureux des passions caribéennes, avec l’étoile de tous les hommes. »

 

« Poème ouvert à tous les vents »

 

Tu as mis une paire d’ailes à ton art

Car tout poète sait quand c’est l’heure

De jeter ses dernières cages à la mer

Et de lever  des voiles qui font route vers son identité.

A l’homme à qui on a tout pris : son nom,

Sa patrie, la fable de son enfance,

Le bois de ses souvenirs, sa rage de vivre.

A cet homme à qui on a enlevé ses jambes

Pour qu’il reste à jamais coincé dans ses cris.

A cet homme brisé, fourvoyé dans sa peau.

Je lègue ma fureur et mon bruit, je remets

Une colline que tous les vents traversent

Pour qu’il soit toujours en train de se battre

Et qu’il n’arrête jamais de frapper les papes

Qui vole à la vie ses perles et son orient.

A cet homme que l’horreur infinie du monde

N’a pas encore vaincu, à cet homme dompteur

Des métaux de son sang, géomètre des courbes

Lyriques de la femme, et qui répète que

La vie humaine est la fumée d’un incendie

Dont le nom n’apparaît dans aucun idiome.

A cet homme né sur un ordre du rossignol

Et à qui le feu confie ses bêtes de proie

Je réveille son droit de réinventer l’homme.

Je luis dis : « Suis-moi. Je suis le vieux soleil

Qui émerge de la douleur pour mieux sauter

Dans la vie du siècle et pour combattre

Sa routine et ses malheurs. Viens avec moi,

Homme qui ressemble à l’aventure des flammes

Et des illusions qui protestent dans mes yeux ! »

René DEPESTRE

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 2 août 2020).