Jacques TAURAND

Jacques TAURAND



Poète, nouvelliste, critique, collaborateur permanent des Hommes sans Épaules, Jacques Taurand a rejoint l’étoile flamboyante entre l’aile et le vide dans la nuit du 19 mai 2008. Son martyre, le mot n’est pas trop fort, aura duré trois ans, balisant une géographie de la douleur, une carte du sang. Je ne peux m’empêcher de revoir l’homme happé par la douleur, mais aussi et surtout, le bon vivant qu’il fut, l’homme du verbe, du rire et des agapes, l’homme de pensée, l’homme  fraternel, d’écoute, de dialogue et de partage. Bien sûr, nous ne pourrons pas oublier l’horreur de ce quotidien proche ; un quotidien que Jacques Taurand, se hissant une dernière fois au-dessus de la plaie qu’était devenue son corps, a transcrit dans son dernier recueil, autant dire son testament, cette poignante voix plus lointaine, qui se passe de commentaire, tellement le poème est ici à vif, limpide, les images lapidaires : Et fais route à dos de nuage – serrant contre moi la solitude – de mon poème blessé – serrant très fort ma vie – qui voudrait m’échapper – ma vie ma pauvre vie – mon beau voyage.

Poète, Jacques Taurand (né le 29 juillet 1936, à Paris) l’a toujours été. Il en eut tôt la préscience. Louis Guillaume, son premier lecteur attentif, lui confirma dès leur première rencontre en 1955 : « Il m’a incité à « entrer en moi », au plus près des laves éruptives puis à solidifier ce jaillissement, à en faire ce petit menhir dont les formes attestent de ces belles érosions de la vie mais ne laissent plus prise au temps ». Trois ans plus tard, Jacques résilia son sursis. Il fît partie de la cohorte des appelés en Algérie. De cette période éprouvante, verra le jour, quelques années plus tard, une longue nouvelle entre réalité et fiction. Un Dimanche (2000), inspira à Taurand le commentaire suivant : « J’avais à cœur de publier ce texte sur cet obscur et pénible épisode de notre vie, où de longs mois d’une jeunesse ont été engloutis pour défendre une cause absurde… » Cette nouvelle, l’une de ses meilleures,  fut remarquée et saluée par l’écrivain algérien Mohammed Dib. La grandeur de Jacques Taurand est précisément faite de cette vibration particulière qu’il sait donner à la faiblesse autant qu’à la souffrance. De retour du service militaire, Jacques épousa Simone pour « un voyage au long cours, une traversée, un beau partage sur les flots d’une double solitude ». La suite : deux fils, Philippe et Jérôme. Plus tard, six petits-enfants ; sans oublier les parents disparus et Gilles, son frère, romancier (Exécution d'un soldat en gare de Metz, Le Seuil, 2005) et scénariste (Les Roseaux sauvages d’André Téchiné, César du meilleur scénario en 1995, ou Nettoyage à sec d’Anne Fontaine, Prix du meilleur scénario du Festival de Venise en 1997). La vie professionnelle accapara Jacques, qui, autodidacte, gravit rapidement les échelons pour accéder à d’importantes responsabilités, non sans moments douloureux. Les vicissitudes de la vie professionnelle vont l’écarter de la vie littéraire, mais non de l’écriture, durant de longues années. Le long poème « Ode pour une jeunesse défunte », qui ouvre Une voix plus lointaine, relate fidèlement l’apprentissage de celui qui était alors poète et commercial itinérant : Je parcourais alors la France comme on parcourt une femme – le rubis du désir dans l’œil – et l’amour dans le sang – Mon regard était caresse sur les routes – Je vivais à toute vitesse... Jacques engrangea expériences et émotions ; il les coucha sur le papier ; elles trouvèrent plus tard le chemin de la publication.

1977 est une année charnière, comme le poète l’a relaté : « Au moment où je l’ai connue, l’Ecole de Rochefort avait déjà vécu. Je l’ai découverte avec le fameux essai de Manoll sur Cadou. J’écris aussitôt à Manoll qui a eu la gentillesse de me répondre et nous avons correspondu ainsi pendant un bon moment. » Jacques entre en contact avec Michel Manoll, qui lui répond, en date du 30 septembre 1977 : « Vous avez un langage aérien et fluide, qui « ne pèse, ni ne pose » ; vous ne recherchez pas «  l’effet », mais l’émotion, la participation active du lecteur. Tout baigne dans cette « lumière »  et ce « rêve » qui sont les mots-clefs de votre poésie. Ce qui apparaît, en outre très clairement, c’est que, comme Cadou, vous êtes porté par « une voix souveraine », que vous vous défiez, avec raison, de la gratuité et des machineries poétiques qui tournent à vide. Bref, votre poésie est imprégnée de sève et de sang. Elle naît du plus profonde de vous-même… » Tout est dit, déjà, de ce qui constituera la création poétique de Jacques Taurand, un langage qui épouse l’homme dans sa totalité. Par la suite, il ne se privera pas de rendre de nombreux hommages à son ami disparu en 1984 : des articles, des conférences et surtout un remarquable essai qui fera date : Michel Manoll ou L’envol de la lumière (1997). C’est grâce à ce livre, donc un peu grâce à Manoll, qu’en 1997, nous nous sommes connus. J’avais en effet consacré une chronique très favorable à son essai dans Le Cri d’os n°18 (1997). A Paris, lors du Marché de la poésie, en juin 1997, Jacques voulut me rencontrer. L’échange puis l’amitié s’installèrent instantanément. C’est notamment en raison de son amitié avec Michel Manoll, que l’on a souvent qualifié Jacques d’héritier de l’Ecole de Rochefort, dont le maître-mot fut Liberté. Manoll en fut l’un des principaux protagonistes. Mais il n’y a pas que l’amitié avec Manoll ; il y a surtout la  proximité de la thématique et de l’écriture de Jacques avec les poètes de la Loire. Jacques, frère de Cadou, de Bérimont, de Rousselot et de Manoll, ne s’en est jamais défendu : « Je suis le descendant des descendants. Mais l’idée de l’Ecole de Rochefort vit encore dans l’esprit de beaucoup de poètes modernes. » Il nous semble toutefois abusif de le cantonner à ce seul registre. Sa relation aux poètes de Rochefort fut, par-delà le temps, une relation de sang, fraternelle et humaine. Jacques, en effet, tout comme ses aînés, célébrait sans illusion, dans sa vie  (où il portait bien, étant un homme fidèle et droit comme l’est son lyrisme) comme dans son œuvre, la grande moisson de l’amitié, de l’amour, de la force, de la beauté et des « biens de ce monde ». Cette filiation, le poète l’a donc pleinement assumée, mais avec ses propres armes, comme en attestent les recueils et plaquettes qu’il publie à partir de 1980.

Dès les premiers écrits, la thématique se cristallise autour de l’enfance perdue et de ses mystères,  les pages mouvantes du temps,  la nostalgie : Une fête a eu lieu sur cette page vide ; la flamme de l’amitié : Je me glisse – dans votre regard – pour – caresser – le – monde ; l’énigme humaine et son malaise existentiel : Etreins ma vie mince rature – Soupir entre le nul et le néant ; l’amour ; car Jacques est aussi un poète de l’amour et de l’intensité charnelle. « Aimer c’est connaître. La femme est une merveilleuse médiatrice. Elle possède naturellement ce pouvoir poétique qui décuple le voltage de la vie  », a-t-il écrit. Puis, sa création évolua. Le poème gagna en densité ; il se fît plus court, allant droit à l’essentiel, soutenu par un lyrisme davantage maîtrisé et épuré, annoncé par Echos d’un soleil et La Cendre des Heures. Le recueil Les Allées du temps, confirma cette orientation. Nous pouvons le considérer comme l’accomplissement de son art poétique. Entre temps, en 1994, après avoir longtemps vécus à Ville d’Avray, Simone et Jacques Taurand se sont installés à L’Isle-Adam, ville située dans le Val d’Oise, en bordure de forêt, sur la rive gauche de l’Oise, à vingt-cinq kilomètres à vol d’oiseau, au nord-nord-ouest des portes de Paris. En 1998, quatre ans près son installation à L’Isle-Adam, Jacques Taurand rejoint, sur l’invitation du poète Jacques Simonomis, le Comité de rédaction de la revue qu’il dirige : Le Cri d’os. Le poète Jacques Simonomis, on le sait, nous a quittés en 2005 lui aussi, dans des conditions atroces. Jacques Simonomis, Jacques Taurand, Jehan Despert et moi-même, nous avons formé la fine équipe du Cri d’os, jusqu’au dernier numéro en 2003. C’est en grande partie, au sein du Cri d’os, puis dans Les Hommes sans Epaules, dont il était un collaborateur permanent, qu’outre la création poétique, Jacques développa une intense activité de critique littéraire. Nous devons à Jacques Taurand de nombreuses conférences, ainsi qu’une somme importante de notes et de chroniques publiées en revues, la meilleure façon, d’après lui, de « sortir de soi et d’oublier son ego. De découvrir d’autres paysages affectifs, d’autres géographies sentimentales. C’est un enrichissement par la différence. Il faut savoir fuir ce fâcheux et fatal Moi-je-mon-œuvre qui, hélas, caractérise tant de poètes incapables d’écrire trois lignes sur leurs confrères ! Des poètes qui se mordent la queue ou autre chose. » Ses travaux sur Michel Manoll, Hölderlin, Paul-Jean Toulet, Francis Carco, René Guy Cadou, le grand malgache Jacques Rabemananjara ou sur le belge Ernest Delève, sont aussi remarquables qu’éclairants. Jacques estimait que la critique est une création, un art à part entière, et que le critique se devait d’être exigeant sur le plan formel. L’œuvre de Jacques Taurand est conforme à un triangle qui engloberait le soleil, la lune et le delta lumineux. Le troisième côté, outre la création poétique et la critique, en est la fiction, la nouvelle, plus précisément, que l’écrivain aborde en 1995, avec la publication de La Langue des nuages, dans le numéro 4 de Rimbaud Revue. L’œuvre de fiction va se développer parallèlement à la création poétique que Jacques considérera toujours supérieure à la première : « C’est bien là que réside la supériorité de la poésie sur la prose : deux mots juxtaposés suffisent là où il faudrait plusieurs lignes. » Le texte court, en prose comme en vers, est le genre de prédilection de l’auteur, qui a également été tenté par le roman, sans jamais succomber au genre, quand bien même  Le Château de nulle part (2005), ce récit initiatique sur l’adolescence, en demeure très proche. Il n’y a point de fioritures ou de gratuité verbale chez Jacques Taurand, qui a toujours fuit « la poésie intellectuelle, tout ce qui est fabriqué par l’esprit seul et sec. Celle des fameux abstracteurs de quintessence ». Le poète se refuse à « écrire pour écrire », à fabriquer des poèmes, et donc à fausser la donne en forçant l’inspiration. Pour Jacques Taurand, le poème naît forcément d’une émotion : « Le travail consiste, à mes yeux, à tailler la Pierre brute de l’Emotion… L’émotion est mouvement de l’âme aussi le poème s’applique-t-il à éveiller, à capter, à révéler ce mouvement avec lequel il tente de se confondre mais avec lequel aussi il s’enfuit et sombre ». Quant au ton et au registre des poèmes ; c’est Pierre Seghers, le premier, qui les qualifia de mezza voce. Jacques, en effet, à toujours préférer l’intimisme, se sentant davantage à l’aise dans ce qui est murmuré, dans ce qui garde l’empreinte de la nuit, qui entre dans la lumière rasante du matin ou du crépuscule.

Jacques Taurand a publié des poèmes, des notes de lecture et des études dans la 3ème série des HSE. Il a été présenté (par Christophe Dauphin) dans la rubrique « Une Voix, une œuvre  (in HSE 26, 2008). Les poèmes et les aphorismes inédits de Jacques Taurand ont été publiés dans Les HSE 32 (2011) sous le titre de : Instantanés.

A lire :

Poésie : Reflets du silence (Millas-Martin, 1979), Paroles d’eau, préface de Jacques Rabemananjara, (éd. Candice, 1989), Miroirs de l’ombre (La Bartavelle, 1995), Fragmenfance (Clapas, 1997), Cinq poèmes pour un seul chant (Clapas, 1998), Les Jeux de l’écume, postface de Chantal Danjou (Encre Vives, 1998), Échos d’un soleil, préface de Jehan Despert, illustration de F.X. Maha (Librairie-Galerie Racine, 1999), La Cendre des heures (L’Harmattan, 2001), Le Partage inventé, poèmes sur des huiles et lavis de Jean-Marie Girard (éd. Soleil natal, 2004), Les Allées du temps, postface de Christophe Dauphin (éd. de Saint-Mont, 2006), Une Voix plus lointaine, préface de Jean Chatard (éditions des Silves, 2007), Instantanés, aphorismes et poèmes inédits (Les Hommes sans Epaules n°32, 2011).

Récits et nouvelles : La Langue des nuages (Rimbaud Revue n° 4, 1995 –réédition dans le Journal Littéraire n° 63, 2005), Ce jour là (Rimbaud Revue n° 10, 1997), Un Été à L’Isle-Adam (Clapas, 1997), Le Jardin des cinq sens (Clapas, 1998), Les Moutons de Kerhop, illustration de Julien Schuster (Clapas, 1998), Les Cloches de Saint-Joly (Clapas, 1999), Œil pour œil(Le Cri d’os n° 25/26,1999), Les Sirènes (De l’autre côté du mur,1999), La Cadence (Le Cri d’os n° 29/30, 2000 – réédition dans le Journal Littéraire n° 41, 2004), Un dimanche (Clapas, 2000), Jour de grève (Clapas, 2000), Les Fantaisies d’un fonctionnaire, illustration de Julien Schuster (Clapas, 2000), La Rose de Janus (La Nouvelle Tour de Feu n° 45), Recueillement (Le Cri d’os n° 37/38, 2002), Le Passant, illustration d’Emmanuel Watt (Clapas, 2002), Front de mer, illustration de Jean-Marie Girard (Clapas, 2003), Le château de nulle part, illustration de Françoise Coulon (L’Harmattan, 2004), Un Été à L’Isle-Adam suivi de Le Jardin des cinq sens (éditions de Saint-Mont, 2005).

Essais : Michel Manoll ou L’envol de la lumière, préface de Jean Rousselot (L’Harmattan, 1997), Au pays de l'inconsolé – Lettres à Gérard de Nerval (L'Harmattan, 2007).

 

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




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