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Sur L'Homme est une île ancrée dans ses émotions

"Le ton de Christophe Dauphin est très neuf. Il ne tente pas de se faire surréaliste. Il est lui-même et c’est assez ! De plus il a, je le constate au fil des années, le talent, et même plutôt le don, de mélanger les cris et révoltes de la poésie (engagée) et celle des images souvent involontaires. Au total ce qui apparaît le plus, c’est une puissance de verbe et une imagination contrôlée qui laisse le lecteur pantois, se demandant de quel univers il est question, entre les dérives et malfaisances de la société du fric-roi et un humanisme fougueux où se retrouvent les leçons du passé et les nouvelles approches sociologiques encore en formation. Un grand poète, ce Christophe Dauphin, qui restera comme ses aînés surréalistes des années autour de 1930, puis d’un après-guerre encore plus internationaliste."

Paul Van Melle (Inédit Nouveau n°248, décembre 2010).

"L'Homme est une île ancrée dans ses émotions", est un récit autobiographique mêlé à des poèmes. Christophe Dauphin utilise là tous les grands thèmes qui traversent sa poésie: la révolte, l'amour, le rêve, les rencontres avec d'autres poètes (Joyce Mansour, Ilarie Voronca, Max Jacob, Paul Nizan). Les scènes d'horreur défilent comme dans un film (camps de concentration nazis, Sarajevo, la mort de Malik Oussekine): "Très tôt j'ai compris que seuls les mots et mes émotions me tiendraient debout." Face à la solitude, face à la violence et aux idéologies, le poète n'a qu'une issue: développer son monde intérieur et se dresser contre les idoles et les croyances frelatées: "le poème est le reflet d'une explosion de l'être".

Gérard Paris (in revue "Chemin des livres" n°24, été 2012).

"J’ai eu la chance, enfin, de lire Christophe Dauphin il y a quelques années. Que de temps perdu jusque là ! Et depuis sa parole, si proche, si justement essentielle, ne m’a pas quitté. Comme une voix d’ami dans les joies et dans les peines. Puis, lors d’un printemps des poètes, j’ai eu cette fois l’heur de passer deux jours avec lui, dans l’Eure justement, son département. J’ai compris que cet homme intègre, vrai, serait effectivement un ami désormais quoiqu’il advienne : sa voix et lui ne faisaient qu’un. Et si j’ose parler d’amitié, de cette valeur suprême qui nous est commune, c’est que nous habitons tous deux sur une même île ouverte à tous les vents, tenus par la même conviction inébranlable quant à l’urgence du rêve et de la poésie. Comme moi, entre l’amour et la révolte, il choisit l’amour et la révolte !
 
 Dès ses premiers textes en 1985 (comme un Rimbaud, il n’a alors, et peut-être à jamais, que dix-sept ans) ce chantre de l’émotivisme écrit que « l’amour est à réinventer » et cet aphorisme augure, et ce de façon magistrale, de l’œuvre qui suivra. Dès ce moment, la poésie de Christophe Dauphin claque, cogne et caresse comme une évidence et avec une sûreté extraordinaire qui n’est agie par nulle certitude mais par la vraie rébellion, par le plus brûlant amour. Christophe Dauphin nous fait croire plus que jamais à cette aventure fabuleuse des mots de sang qui est l’honneur des hommes.

Avec lui, la poésie est belle et rebelle. Belle parce que rebelle quand « La révolte et l’amour logent dans l’étoile de nos pas ». Belle aussi contre tous ceux qui voudraient enterrer le mot « beauté ». Nous avons là une écriture quasi incendiaire (le feu y est aussi présent que le cri), une poésie du sens multiplié bien au-delà de cette polysémie absconse des petits maîtres qui trop souvent confine à l’insignifiance.

Il a trouvé le juste accord, la tonalité exacte de l’image surréaliste à hauteur d’homme. Une image d’une extraordinaire sensualité : « tes jambes prennent leur source dans mes mains » ; « ce sont les femmes qui m’inventent » ; « c’est une femme/Enroulée comme une bague autour de moi »… L’envie me prend de tout citer.

Dauphin, un grand poète ? Au diable ces qualificatifs éculés ; la poésie n’a pas à être grande mais à être vraie. J’ose dire ici simplement que Christophe Dauphin est peut-être le plus vrai poète français de ce temps.

« Je suis venu au monde
Comme on joue aux dés
Parmi les étoiles aux cheveux bien peignés
Le 7 août 1968 » C.D.

Christophe Dauphin est issu d’une famille normande, commerçants et ouvriers du côté paternel, artisans, travaillant le bois, du côté maternel). Son arrière-grand-père, Arthur Martin, était charron. C’est dans la maison que ce dernier acheta, en 1920, dans le village de La Madeleine-de-Nonancourt, après être revenu d’Allemagne où il était prisonnier de guerre, que Christophe Dauphin (dont la naissance sera déclarée à Nonancourt) est né en 1968, tout comme, avant lui, son grand-père, Raoul Martin, ami de Pierre Mendès France, et sa mère.

« Mon enfance fut normande
Comme la mer qui tourne en rond
Dans le fond de ma poche
Un village onirique
Avec lequel on voudrait partir
Un village que je transporte depuis dans une cage »

Ou encore :
« Au fond de mes poches, l’enfance demeura cette pierre qui serrait les poings. »

À l’enfance normande succède une adolescence tumultueuse dans la banlieue ouest de Paris. Au tout début des années 1970, le bidonville qui « siégeait » au pied de la tour qu’il habitait avec ses parents lui fit tôt prendre conscience de l’injustice sociale. Christophe Dauphin écrit ses premiers poèmes en 1985, dans la cité des Fossés-Jean, à Colombes.

« Moins ordurier que Rimbaud et moins criminel que Villon, nous dit le poète, je n’étais pas un ange »

En novembre 1986, alors étudiant, il prend part aux manifestations étudiantes et lycéennes contre le projet de loi dit Devaquet. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, des voltigeurs motocyclistes de la police française passent à tabac un jeune homme, Malik Oussekine, qui meurt de ses blessures. Christophe Dauphin, profondément marqué par les évènements, se trouvait non loin ce soir-là, rue Racine, devant la librairie du poète Guy Chambelland, qui devait devenir son ami trois ans plus tard.

« … Matraques sur les vertèbres des étoiles
Le poumon vomit son goudron

Les chiens sont lâchés
La nuit est armée
Quarante-huit motos de trial rouge vif
 
Sirènes hurlantes
Vrombissements
Les motos giclent d'une rue à l'autre
Et zigzaguent sur nos vertèbres… »


« … Tir tendu
Énucléation de l'œil
Fracas de la face

La pluie lèche les fleurs noires de leurs plaies
Qui sont aussi les nôtres

Fracture de la base du crâne
Enfoncement orbitaire
Amputation d'un membre

Malik!

Les matraques peuplent notre nuit
Jusque dans les halls des immeubles… » C. D.

Dans son poème, « Malik Oussekine », écrit en 1986, au moment des événements, la voix de Christophe Dauphin s’impose déjà, elle a déjà trouvé son timbre, sa force, sa conviction (« Mes convictions constituent ma patrie », dit-il). Il n’a pourtant que  dix-huit ans. Elle porte tout à la fois l’amour, au plus incandescent, la liberté et la révolte. Autant dire la poésie elle-même ; belle et rebelle, j’y tiens. Quand bien même il y aura chez Christophe Dauphin des expériences langagières multiples que l’on pourra découvrir ici, expériences jamais gratuites, jamais dans l’aboli bibelot d’inanité sonore, la voix ne changera pas, une « voix résolument insoumise » ainsi que l’affirme Lucien Wasselin. Une poésie irréductiblement fidèle à son auteur quand lui-même est irréductiblement fidèle à la poésie. 

« Une écriture qui ne triche pas avec la vie,
Un être qui ne triche pas avec l’être » dit le poète.

« Il est primordial, écrit-il encore, d’être à l’écoute d’une pulsion exempte de toute fabrication et de tout trucage. »

Oui, tout le matériau est là dans cette double ascendance de la poésie pour vivre de Jean Breton et du surréalisme.

« J’étais un poète de la poésie pour vivre, bien avant de rencontrer Jean Breton, car tout comme lui, je ne me suis jamais retranché derrière la littérature pour faire exulter l’imaginaire. En effet, écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. Au même titre, j’étais surréaliste avant de rencontrer Sarane Alexandrian »

Autant dire, qu’avant ces deux rencontres, l’émotivisme, que je conçois comme une magnifique synthèse entre ces deux courants, est en acte avant d’être théorisé.

« J’ai défini ma démarche, ma création, par le concept d’émotivisme. J’ai adopté ce terme en hommage à feux mes grands amis et ainés Jean Breton, tout d’abord, et Guy Chambelland. L’émotivisme, qui conjugue la poésie pour vire et le surréalisme, ne s’incarne, ni dans une école, ni dans un système, ni dans un mouvement idéologique, mais dans un groupe défini au sein duquel, l’individu, éloigné de toute complaisance, se tient au plus près du fatum humain contemporain, et demeure relié à l’autre, aux autres, par des affinités secrètes. » C.D.

L’émotivisme c’est d’abord fondamentalement une exigence, l’affirmation d’une intégrité sans faille loin des « arrivistes ligotés dans leurs intérêts de parti ou de classe », la réalité d’une résistance souveraine, d’une révolte comme « conscience du monde »

En somme « L’émotivisme est un art de penser et de vivre en poésie », un « renversement moral » qui va de pair avec un changement social que le libertaire Christophe Dauphin ne cesse de revendiquer.
L’affirmation de l’émotivisme a donné corps à une superbe anthologie parue au Nouvel Athanor en 2009 : Les Riverains du feu.

Guy ALLIX

(Présentation de "L'émotivisme de Christophe Dauphin" dans le cadre des Rencontres d’Arts et Jalons, le samedi 26 avril 2014, à Saint-Mandé).




Critique

Le dernier livre d'Yves Mazagre n'est pas (seulement) de la poésie ; il l'intitule lui-même "roman-poème" ; mi-récit, mi-méditation mélancolique, il relate la fin des aventures d'Ulysse... et c'est Protée, l'éternelle figure du Narrateur, qui raconte - mais peut-être Protée n'est-il autre qu'Ulysse lui-même... et Ulysse, le véritable auteur de l'Odyssée, sous le nom trompeur d'Homère... Tout est possible, à qui un jour a voulu s'appeler "Personne" !

"Ulysse désormais ne quittera plus Ithaque, il le sait, il s'y résigne sans l'admettre absolument", ainsi commence l'histoire.

Mais il n'est pas si facile de revenir chez soi après vingt ans d'errance et d'aventures, de retrouver la femme aimée, qui a vécu, vieilli, mûri de son côté ; et même si l'on éprouve presque de la nausée, à la seule vue d'un bateau, à force d'avoir trop navigué, il n'est pas si simple sans doute de se résigner à une vie purement terrestre.... Le récit commence par un long cauchemar où se mêlent les souvenirs des navigations tragiques de Noé au milieu du Déluge, les rencontres avec le Cyclope, les luttes contre les Prétendants de Pénélope... Puis vient l'apaisement. Ulysse redécouvre Ithaque - nous nous situons après les derniers combats où ont péri les prétendants, après la fin du chant XXIV de l'Odyssée ; mais l'île a bien changé, s'est dégarnie de sa végétation ; et surtout, Ulysse retrouve Pénélope... Il se souvenait à peine de la toute jeune fille tout juste entrevue (le temps de l'épouser et de lui faire un enfant), devenue une femme splendide, mais qui s'est épanouie sans lui, a seule appris à organiser sa vie, et s'agace parfois de cet intrus qui bouscule ses habitudes : et le "roman-poème" frôle parfois la comédie, se teinte d'humour et d'une certaine légèreté, plus présente ici, quoique les oeuvres antérieures d'Yves Mazagre n'en fussent pas dépourvues... L'humour, et aussi l'imagination. L'Ithaque que retrouve Ulysse n'a pas pris vingt ans, mais quarante siècles ; elle nous est contemporaine, reçoit l'écho de notre actualité, des révolutions arabes et de la chute des tyrans (et Ulysse un instant se sent menacé...) ; ainsi d'antiques Achéens, inconnus d'Homère, qui avaient fui dans les montagnes les attaques des pirates, perdent en quelques semaines, au contact de la modernité, la langue et la culture qu'ils avaient su préserver ! Mais Les Amants d'Ithaque laissent au lecteur une impression assez sombre ; Ithaque vit sous l'ombre de la puissante et violente Céphalonie, aux prises avec une sinistre dictature ; dans l'île même sévit un tueur en série mû, semble-t-il, par des motivations lugubrement racistes ; et si Pénélope survit à la flèche qui l'a atteinte, elle ne connaîtra plus qu'une courte saison dont la beauté miraculeuse ne compense pas la brièveté. Et l'histoire s'achève, comme elle avait commencé, par un épouvantable cauchemar, qui celui-là se révèle vrai :

"ton corps se déforma envahi par les durs cailloux d'une chair jumelle qui en six mois, sous mes yeux impuissants, te firent mourir..."

Ulysse alors s'éclipse, et il ne reste plus à Mentor, le (faux ?) prophète, qu'à annoncer la fin du monde. Une fin ? Ce dernier livre sonne comme un adieu, et sans doute l'auteur a-t-il voulu qu'il en soit ainsi. Ulysse ne veut plus, ne peut plus naviguer, et la disparition de Pénélope semble sceller son destin, en cinq petites lignes. Et pourtant, les Grecs eux-mêmes n'ont jamais pu se résigner à laisser mourir Ulysse dans son île : après le massacre des prétendants, il serait reparti, vers le pays des Thesprotes, ou en Étolie, voire même en Italie, où il se serait réconcilié avec Énée !...  Et Tacite, historien sérieux s'il en fut, prétend même qu'il aurait atteint les bords du Rhin... Et Télémaque ? Lui aussi a le voyage dans le sang ; à peine a-t-il fini d'aider son père à recouvrer son trône qu'il s'embarque, explore la Méditerranée, épouse une princesse de Samos... mais il est bien peu probable que ses aventures s'arrêtent là... Le roman-poème ne s'achève jamais ; ancré dans la légende, il se nourrit de la plus brûlante actualité ; Ulysse, comme Protée, Noé ou René Renais, sont nos contemporains. Comment pourraient-ils nous abandonner ?

Artémisia L.

(in, artemisia.over-blog.fr, juin 2012).



19 novembre 2012 Dans Le Monde des Livres

"Floraison tardive : Voyageur effaré /A moi même enchaîné / Trop pensif Robinson, sur une île de hasard, Yves Mazagre qui fut médecin et navigateur, a longtemps attendu avant de publier une quinzaine de livres, à partir de 1996 : floraison tardive pareille à celle de l'agave dont il fait son emblême L'agave jubile sec/ Dans l'attente de sa couronne mortuaire, écrivait-il dans Mise en garde. L'écrivain voyageur Gilles Lapouge présentait ainsi ces poèmes d'aventures, d'amour et de mort : "Qui parle dans ces mots et d'où vient cette voix ? Elle est rude, cruelle même. Elle a longue mémoire. Elle est contemporaine du fond des âges et du fond des océans." Lecteur de William Blake et de saint Jean de la Croix, d'Homère et de Lautréamont, Mazagre propose dans Les Amants d'Ithaque – un roman poème – un hommage vibrant à la subtile Pénélope, retrouvée, puis disparue, laissant "Odysseus, l'inconsolable" face à de sombres prophéties."

Monique Pétillon (in Le Monde des Livres, 19 novembre 2012 )



Sur incoherism.owni.fr

Les amants d’Ithaque par Yves Mazagre, collection Les Hommes sans Epaules, Editions Librairie-Galerie Racine.

Superbe texte, troublant et profond. Une écriture entre deux espaces temporels unis par la mer Méditerranée, mer psychopompe et chamanique qui demande parfois avec violence à être aimée. Méditations croisées sur l’être et l’étant donné.   Ulysse de retour en Ithaque. Pénélope, elle-même et autre. Ulysse qui se voudrait toujours identique à lui-même. Combien de couples habitent désormais le couple originel qu’ils formèrent ? Se reconnaître, se redécouvrir, se réunir, derrière les voiles du temps perdu. L’histoire héroïque et tragique inclut en elle les histoires banales des amants du monde. A chaque instant, se perdre et se retrouver.   Avec l’Odyssée méditerranéenne, l’Odyssée psychique.  

« Te convaincre de l’impérieuse nécessité du mensonge et de la ruse pour survivre :   Empêtrée dans ton hypocrite morale, tu me fais penser aux fables du futur Platon, prisonnier des ombres de sa caverne.  

Confondrais-tu la coutume, le « qu’en dira-t-on », la bienséance du moment, avec la droiture de l’esprit, oubliant que les seuls hommes aujourd’hui sans préjugés sont ceux qui dorment entre des cartons ou dans le trou de leur tonneau (s’il s’agit de philosophes) ?  

Aurais-tu (sans parler de ton habituelle mauvaise foi – souvent dictée par ta tenace jalousie) oublié des propres ruses en face des prétendants ;  

et que, même sur l’Olympe, la dissimulation relève d’une tradition qui remonte aux origines : Aphrodite et Ares (Vénus et Mars dans la novlangue) ne dissimulèrent-ils pas pendant quelques siècles leurs copulations avant d’être bêtement découverts ?   Zeus, lui-même, ne dut-il pas user de grossiers subterfuges pour parvenir à féconder de jeunes et belles (et souvent stupides) mortelles ?  

Quant à moi, l’inventif, c’est dès ma plus tendre enfance que je compris qu’il me faudrait pour m’en sortir les subtils arrangements de ces récits somptueux qui bouleverseront nos interlocuteurs.  

Informe-toi, Pénélope, écoute la radio de Céphalonie, notre vaste voisine, réfléchis au sort de ce jeune prêtre qui eut l’honnêteté de dénoncer sur la toile les sanglantes pirateries de ses collègues et paya sa franchise de sa vie. »  

Colères, reproches sourds, tendresses poétiques, retrouvailles amoureuses, disent l’humain, tissé de médiocrités et de grandeurs. La poésie est plus lucide que la science. Et plutôt que d’enfermer, elle libère.  

« Cependant, Pénélope, je voudrais croire – en témoigneraient les récits « d’étonnants voyageurs » – à une plus heureuse alternative :  

et je rêve de ces contrées stupéfiantes où les floraisons s’avèreraient perpétuelles et sans cesse différentes,  

Tel, je le veux, sera notre destin : c’est au sein des plus heureuses saisons et des plaisirs sans cesse renouvelés – auréolés de la pariade de tous les vivants – que notre amour nous perpétuera ! »  

Le roman-poème, doublement odysséen, est complété des étranges Prophéties de Mentor, le prophète rebouteux, qui se déclinent en Prophéties des ahuris et Prophéties de la fin des temps.  

« Et voici que je te prédis enfin ce successeur un peu farfelu, qui tirait à la face des imbéciles, une langue blanche, visiblement malsaine,   Lui aussi s’imaginera avoir inventé, tel Descartes (un fantaisiste) la règle universelle de la violence de l’univers.  

Trinité, vous serez au fil des siècles le Même AHURI et sans tout à fait vous tromper vous vous tromperez, mes pauvres, sur presque tout ;  

car  

Tirant votre langue cynique, Ahuris, vous aurez oublié l’essentiel ! »

 

Rémy BOYER

(in incoherism.ownir.fr, 29 août 2012).




Critiques

"Un livre tout d’abord à regarder, comme un objet, tant les couleurs ocres de la couverture mettent à l’honneur la délicatesse du dessin qui la compose pour moitié. Le titre, Mains d’ombre, discrètement déposé au-dessus, dans un vert pastel, vient discrètement s’harmoniser avec ces couleurs, et annonce les tonalités aériennes de l’iconographie liminaire. Le recueil s’ouvre en effet sur un dessin de même facture, reproduit en couleur. Dès l’abord Elodia Turki sollicite le regard, et prépare le lecteur à la découverte de ces magnifiques lignes tracées en arabe littéraire qui ornent les pages de son recueil et proposent une traduction de ses textes, assumée par Habib Boulares. Le vis à vis rythme le livre, et les caractères orientaux dessinent des vagues de dentelle en regard de textes courts pour majorité écrits en italique sur les pages de droite. Ainsi cette version bilingue place l’écriture à un double niveau de réception, celui de la lecture proprement dite, et celui d’une réception sémantique de l’image. « De gestes en paroles » Elodia Turki invite le lecteur sur la quatrième de couverture à entrer dans cet univers plurisémantique. Là nous rencontrons une énonciatrice qui évoque sa difficulté à être, et suggère les épreuves traversées avec une pudeur et une discrétion non démenties. Un pronom personnel à peine incarné apparaît parfois, mais c’est dans la pudeur de l’évocation des étapes rencontrées.

 « Tremblée défaite et rire
comme un manque à rêver

Je-suave tourbillon-
fleur lacérée-dessin-
jasminée repentie
silence pire

C’est ce que je sentais »

 Une parole féminine qui suggère les difficultés de l’affirmation de soi-même mais aussi les ombres dessinées par les êtres rencontrés et aimés.

 « Autour de ses poignets
d’autres mains d’autres gestes

elle et toi
immenses arlequins sur le pont sans rive

Tu m’avais oubliée
ne retenant de moi que l’ombre de mon chant

que le son de mes doigts sur tes jours
ne retenant de moi
que toi
sans moi »

 Faut-il pour autant affirmer que ce recueil n’évoque qu’une expérience personnelle ? Loin s’en faut, car l’auteure fait partager au lecteur ses interrogations sur la matière de ses textes et sur l’acte d’écrire.

 « Sa main-la tienne
telle une ombre jalouse

dans la fleur innombrable de ma peur

Peut-être eut-il suffit-il
que la lenteur des yeux
épelle en
fin le trouble

pour que toujours soit
l’improbable partage »

 Mains d’ombre n’est donc pas uniquement le lieu d’une parole personnelle, et la volonté d’opérer un syncrétisme artistique soutient cette réflexivité sur le travail de l’écriture. L’iconographie qui entoure les textes ainsi que la graphie magnifique de l’écriture arabe forment écho à la récurrence de l’évocation de la musique. Et il faut comprendre la convocation de ces vecteurs artistiques comme métaphore de ce désir de mener l’humanité à la source de paix d’une communauté enfin unie dans le verbe mais aussi dans le silence, ainsi que l’énonce si magnifiquement l’épigraphe d’œuvre signée Omar Khayyam :

 « There was a Door to which i found no Key
There was a Veil through which I could not see

Some little Talk awhile of Me and Thee there was
And then no more of Thee and Me

Omar Khayyam (Quatrains) »

Carole MESROBIAN (cf. "Fil de lectures" in www.recoursaupoem.fr, mars 2016).

*

"Ce livre bilingue, arabe et français, d’une poésie magnifique, est disponible alors que Habib Boulares, essayiste, historien, poète et homme de théâtre tunisien, est décédé. Il a fait davantage que traduire la poésie d’Elodia Turki, il l’a inscrite dans l’écrin de la langue arabe qui est en poésie en soi.
 
« Ici, nous dit Elodia Turki, nous sommes, comme pour toujours, perdus retrouvés dans notre souffle, entourés de murmures, les mains ouvertes sur le vide apparent qui nous enveloppe. Nous hésitons : sommes-nous seuls ? Sommes-nous avec les autres ? Sommes-nous l’autre ? Tous les autres ? Qui parle à qui quand nous parlons ? Et à travers nous, qui parle ? De gestes en paroles, de rêves en éveil, le monde nous entraîne dans sa ronde… Certaines choses que l’on dit… Certaines choses que l’on nous dit, puis… plus rien de ce que l’on s’est dit. »
 
 La mer dessinée par ma soif
 portera mes vaisseaux

Tout sera car je suis
 fantastique animale
 Enfant illégitime
 d’une grotte… et d’une étoile

 La beauté, la grâce, la profondeur… le silence. Le lieu de la langue est le reflet du cœur, de l’intime. La poésie se fait queste, un fragile esquif, insubmersible toutefois sur l’océan de la vie.
  
 Le monde à travers moi se crée

Si je vis Tu existes
 Et Tu meurs si je meurs

A l’intérieur de moi
 un domaine effrayant
 martèle mes secondes

J’ai recousu l’entaille
 Enfermé ce moteur et ma peur
 et
 dans le lisse et la beauté
 de mes masques

j’ai chanté !


Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 août 2015).

*

"De courts poèmes plein de ferveur et d'amour qui se lisent avec tranquillité."

Jean-Pierre LESIEUR (in Comme en poésie n°63, septembre 2015).

*

Subtile, féline parfois, exigeante et concise, cette poésie impose une noblesse assez rare. Ce partage des mots est peuplé d'émotions fortes et féminines, on y sent « le cristal d'une présence », mieux qu'une lumière floue « dans laquelle se perdre », comme « l'hésitation d'un rêve ». Si l'on compte le nombre de mots utilisés, cela peut paraître court. Mais, à relire dans le silence, on aime ces « gestes en paroles », ces « rêves en éveil », cette voix de brûlures fascinantes comme « des soleils dans tes yeux » (sic). Oui, voilà bien une magie, des secrets dérobés, des arabesques de velours, du sang de poète authentique qui coule...

Jean-Luc Maxence

(La Nouvel Lanterne n°4, in lenouvelathanor.com, juin 2012).


*



Dans 7 a dire

"J'avais écrit qu'était mauve l'écriture d'Elodia Turki; qu'elle était haute et lisse; qu'elle s'égouttait doute à doute en des poèmes prunes, violets, bordeaux ou lilas. Comme la gazelle qu'elle demeure, dame de grands cours et d'interminables courses, assoifée d'errance, en sans cesse partance, enjambeuse de méditerranées, danseuse de sa vie, aérienne et libre de tout lieu. Et voilà que celle qui souvent chnate pour ne plus s'entendre penser dans l'une ou l'autre des sept ou huit langues qui dansent dans sa tête était passée au rouge. S'était mise à aimer en anglais et rouge. Ce fut Ily Olum. Puis elle avait repris l'écheveau de son existence pour nous tricoter La Chiqueta afin de retrouver les couleurs de la vie, de sa vie. Pour tenter d'oublier le reste. Or voici que resurgit ici le poème, en sa précise et vive langue de poésie. Dont notre revue sut orner ses pages au long de quatre numéros, égrenant une quinzaine de textes de haute tenue. Mains d'ombre est tirée de la mer de la mémoire qui n'arrête pas ses allers venues de marées chez Elodia Turki. La mer dessinée par ma soif - portera tes vaisseaux nous dit-elle d'entrée, se définissant comme l'enfant illégitime - d'une grotte... - et d'une étoile. Elodia Turki expose ici comment la légende d'un grand et fort passé survit à l'histoire: C'était de tous les souvenirs - le plus doucement triste - Quelque chose rouge - quelque chose fort - dans mes doigts dénoués... Dans un passé qu'elle repousse en un ailleurs, du bout de bras où s'expriment ses mains: Mes mains aveugles... - Mes mains sombre mémoire. On sent l'amour aller vers cet ailleurs qu'elle imagine mais ne veut pas savoir: Mon regard aligné sur la nonchalance de ton - renoncement - Ainsi se noyant - dans le lointain de toi - perdant les choses sues... Au passé bien enfui se mêle le désespoir d'une espérance qui appelle encore, avec son lot de promesses, de rêves et d'offrandes, d'utopies peut-être. Puis le toi devient lui: J'avais pour toi - pour lui - lissé tous les chemins dans le brouillon du soir... Jusqu'à préciser.... poser sur ta personne - la sienne - l'ocre de ma terre brûlée. Elle pose alors le bilan de cette histoire avant de souligner: J'étais celle - qui de lui qui de toi - attendait - dans les pointillés du jour - l'étreinte. Avant de conclure, ainsi qu'à l'issue d'un rapport, sachant enfin inoubliable son oubli: Ainsi lui parlait-elle - à même son oubli. Comme nouvellement sortie d'affaire, de l'affaire. Mais on sent, on sait que le rouge reste mis. De la poésie de juste noblesse et de la précise allure. inimitable Elodia."

Jean-Marie GILORY (in revue 7 à dire n°53, novembre 2012).

*

"Pour reprendre les mots de Pierrick de Chermont dans son étude « L’appel de la muse chez Elodia Turki », cette dernière « est née dans une prison espagnole à la fin de la guerre d’Espagne, où sa mère antifranquiste militante était enfermée et condamnée à mort. Au bout de dix mois, elles rejoignirent la Tunisie où son père se trouvait déjà ». Ce qui explique peut-être son goût pour la culture arabe et, en partie, la présente publication de « Mains d’ombre » (déjà édité en 2011 à la Librairie-Galerie Racine) où ses poèmes en français dialoguent avec la traduction en arabe due à Habib Boulares.

« Mains d’ombre » est un chant d’amour. Un chant d’amour à la graphie arabe car Elodia Turki écrit dans son avant-propos (qui est un hommage à Habib Boulares) à cette édition : « Je sais que la traduction qu’il a faite des poèmes de mon recueil "Mains d’ombre" est non seulement fidèle, mais, aux dires de ceux qui ont comparé les textes dans les deux langues, il y a tellement de poésie dans sa proposition que l’on oublie très vite qui a écrit et qui a traduit ». Nous voilà loin du vieil adage qui assimile la traduction à une trahison. Ne connaissant pas l’arabe, je n’ai rien à ajouter à ces mots…

Mais chant d’amour également dans les poèmes d’Elodia Turki dont l’écriture rend fidèlement une perception originale de l’amour. Si l’obscurité n’est pas absente de ces textes, le dialogue amoureux que le lecteur devine traduit la vocation ultime de la femme qui est l’amour. Là encore, la culture arabe (et je suis conscient que cette dernière expression manque de précision) qui érige l’amour en règle n’est pas loin : Elodia Turki a publié en 1999 un recueil intitulé « Al Ghazal », ce qui rappelle au lecteur occidental qui est familiarisé aux genres poétiques définis par des règles de construction très strictes que le ghazal (dépositaire de la poésie amoureuse dans la culture arabe) ne renvoie pas aux formes comme dans la poésie occidentale mais au thème abordé. D’où l’extrême liberté de ton d’Elodia Turki.

Mais il faut aussi s’arrêter à l’iconographie de ce recueil. Pour remarquer tout d’abord que l’illustration de couverture (reprise sur la page de titre) est différente, quant au style, du frontispice. Ce qui prouve que la culture arabe n’existe pas, mais qu’il existe des cultures arabes… Cependant ces deux illustrations représentent un couple, amoureux (?) dans un jardin. Dans les deux cas, la femme tient un flacon ou une carafe. Sur la couverture, la femme a dans la main droite une coupe dans laquelle elle semble avoir servi un peu du breuvage de la carafe pour l’offrir à l’homme face à elle. Comment interpréter ces éléments visuels ? Il faut se souvenir que dans la culture arabe, on trouve de nombreux jardins dédiés au plaisir et de nombreuses représentations de ces jardins. On n’est pas loin, dans certains, cas, du jardin d’amour auquel font penser ces illustrations. Si chez les musulmans l’alcool est frappé d’interdit, le vin est considéré comme la récompense suprême au Paradis : « Les Purs seront abreuvés d’un vin rare » (Le Coran, Sourate LXXXIII, 25). Et dans l’histoire, les époques où les poètes (Omar Khayyam en est un bel exemple), chantèrent le vin et l’ivresse ne sont pas rares.

De là à penser que ce recueil s’inscrit dans cette tradition particulière, il n’y a qu’un pas facile à franchir… Elodia Turki ne nomme jamais l’objet ou le sujet de son amour. Et elle se situe comme l’égale de l’homme : « Tu succombais aux mots / je t’offrais l’hésitation du rêve ». Ces mains d’ombre sont des mains faites pour la caresse, pour l’interrogation. Ce que résume admirablement ce vers « Elle vers lui avançait une esquisse ». Pierrick de Chermont dit d’Elodia Turki qu’elle a « une foi sans Dieu ». Ses poèmes ruissellent d’une foi très forte mais quant au Dieu, ne parle-t-elle pas de « croix sans Christ » ? Au-delà de ces affirmations, « Mains d’ombre » est un beau livre à la poésie subtile, en même temps qu’un bel objet…  "

Lucien WASSELIN (cf. Chemins de lecture in revue-texture.fr, 2016)




Lecture

"L'exercice de l'humour nécessite un recul et une perspective morale ; il charge le rire de gravité, voire de larmes, car le tragique y fait souvent son lit ; il compte autant sur les stratégies que sur les délires de l'imagination.

Drôles de rires est une anthologie de textes d'humour enrichie par de nombreux dessins de Chaval, Piem, Serre... Des pensées d'humour (ou aphorismes) accompagnent les textes - nombre d'elles inédites, les autres nous ont semblé relever du meilleur du genre. L'oeuvre d'humour, mêlant scepticisme et idéalisme, propose des niveaux de survie, ou la vie quotidienne et le fanstastique, la tendresse et la cruauté, le ridicule et l'étrange s'aboutonnent."

Mirela Papachlimintzou (in revue Contact n°81, Athènes, Grèce, mars 2018).

*

Les Hommes sans Épaules éditions publie régulièrement des anthologies. Des volumes généreux, à la couverture blanche, et des mines de diamants taillés par Christophe Dauphin. Il édifie le parcours d’un auteur à travers les œuvres convoquées, dont les étapes sont motivées par ses choix éditoriaux. Ceux-ci sont expliqués dans une préface et une postface, dont il est l’auteur, ou bien qui sont signées par un de ses nombreux  collaborateurs. 

Le lecteur peut alors apprécier les extraits proposés, les replacer dans u contexte illustré par des documents iconographiques d’une grande richesse, eux aussi. Une immersion dans l’univers d’un auteur, qui est à découvrir ou à comprendre dans la globalité d’une démarche exposée dans le déroulé temporel de ses productions, en lien avec une existence dont certains moments sont éclairés par la mise en œuvre.

Ces anthologies sont élaborées autour de thématiques. Drôles de rires signée Alain Breton et Sébastien Colmagro nous propose un florilège de morceaux choisis parmi les productions d’auteurs tels Sacha Guitry, Alphonse Allais…Un tour d’horizon d’Aphorismes, contes et fables, Une anthologie de l’humour de Allais Alphonse à Allen Woody, avec en ouverture une belle préface des auteurs, et un extrait du Rire de Bergson. Pour clausule un Après rire… Un groupement de textes d’un grande richesse, qui interroge l’ancrage historique et social de l’humour, problématique bien sûr relevée par le paratexte. Et comme pour chaque volume du genre, pléthore de documents iconographiques établissent un dialogisme riche et pertinent avec les textes. 

En plus d’un moment jubilatoire, le lecteur peut réfléchir sur la question du rire, car ce groupement de textes propose un cadre de réflexion dont les enjeux nous sont montrés par le paratexte. Mystification, dérision, non-sens, ironie, parodie, la liste peut-être longue, et ces modalités humoristiques sont à prendre très au sérieux. A  la fin du dix-neuvième siècle le comique a été le premier moyen d’expression d’une crise du sens, bien avant que l’absurdité ne soit la trame féconde d’oeuvres plus sérieuses… 

Carole MESROBIAN (cf. "Les anthologies à entête des Hommes sans Épaules" in recoursaupoeme.fr, 4 janvier 2019).




Lectures :

Je suivrai la découpe en quatre parties de cette œuvre.

1 – « Brûlant l’été ». Il y a dans l’écriture de Paul Farellier ce que l’on serait tenté d’appeler, telle une source de signes et d’appels sous-jacents, une imagerie musicale. Je ne parle pas de sonorité, mais bien d’une émanation des images, des constructions poétiques, métaphoriques, associatives, autant de parties qui, par une jonction supérieure entre la vue et une ouïe absolue, métaphysique, et qui ne tranche pas, dispensent de très justes, nouvelles et lisibles harmonies.

Ces sons d’images nous pénètrent et changent notre rapport à la lettre et à notre posture, créant à notre insu un imperceptible mouvement spirituel. Nous sommes en état d’écoute totale, d’engagement manifeste ; en désir d’écoute sacrée. La maison, loin dans le parc, / fenêtre ouverte à la harpe, / à des mains en pente de lumière. Voilà un flux qui se retrouve, se reprend sans fin à son début. Écoute le corps, le corps blessé, exténué du poète dans le mystère du ciel, de la vie et de la mort. Pas n’importe quel corps, le corps donné, trop éprouvé, subtilisé, du poète, offrande et quête, celui-ci toujours à la tâche, soucieux, secret, liturgique, hiératique, éthéré, intemporel.

Tant d’absences, de séparations, de sanctions d’être gisent en lui ! Aussi sommes-nous en état de miroir sublimé, de miroir rituel. Quel dieu sans paupière / dans le regard des morts ? / Quel jamais dessillé ? / La main tremble encore / d’avoir fermé ce bleu. Paul Farellier a un sens si altier de l’être poétique que tout en lui, les mots durs sur le temps qui passe, les angoisses solennelles sur les jours qui s’amenuisent, sur l’exposant sensible des disparitions, le constat insatiable sur le sens de sa vie en écriture et l’exigence d’en rendre compte dans sa claire et douce tonalité, tout en lui est dignité de la langue et célébration.

Il est bon de capter la noblesse, les étincelles lyriques de son parcours intérieur. Il est bon de les faire siennes, de les laisser rallumer la chaleur du cœur. Le faux, le mensonge, la lâcheté, le refus de se voir en héros tout autant qu’en vaincu, le feu pur de ses mots les aura dissipés. Et dans ce feu, qui ne voudrait s’y entendre nommer ? Partager la tragédie du vrai avec lui. Paul Farellier, ce n’est pas un feu qui s’épuise en un livre. C’est celui dont il nous fait don et qui se propage en nos propres assises. La trace ? Une très sensible et presque en larmes reconnaissance. Ce bref recueil est d’un bout à l’autre un champ d’honneur poétique. 

2 – « Dessiné dans le noir et dans le blanc ». Et le voici à nouveau dans cette exténuation du vivre et du dire qui sollicite de nouvelles forces en lui. Je ne connais rien de plus admirable que ce poète à bout de tout qui, dans une majesté, un soulèvement quasi biblique, une tension de pauvre, de défait et d’invulnérable, une puissance poétique hors d’atteinte, inaltérable, défie les lois et les décrets de l’existence. Figure mythique, c’est au moment où tout fait clôture ici, / tout est serré dans ce poing / qui pourtant n’enferme que le vide / oblige à des riens d’ombre, à des façons de taire, que ces forces tant espérées, et au-delà, lui sont conférées, car ce que

Paul Farellier énonce ainsi, retranché de tout énoncé fautif et impur, est lumière. Plus son propos s’obscurcit, plus jaillit un point lumineux immesurable, infinissable, et ce seul point nous aurait suffi pour concevoir et recevoir toute sa clarté, si ce n’est qu’il s’allonge sans cesse, varie, se fluidifie tant que notre souffle, notre savoir et notre expérience, peuvent l’appréhender. Nous avons entendu les temps riches, les temps mornes, infinis, du combat, mais la splendeur du vrai qu’il nous transmet, cette beauté nue, cette communion incorruptible, cette joie que nous concevons de cette transmission, l’entend-il ? Sa solitude est notre présent / futur, notre totalité, notre envergure.

3 – « Approches ».  Deux mondes, deux horizons temporels se font face, beaucoup plus subtils, plus éthérés que la distinction entre passé et avenir, ou alors dans le sens où ils seraient devenus deux nébuleuses consacrées, deux textes saints sur les fins et les crépuscules de la connaissance. Partout des saisies de mystère s’esquissent, s’agrègent, des avènements mystiques, certains sans prise, ni forme, ni habit qui ont eu le temps cependant de nous enchanter, de laisser une empreinte éblouie dans le mouvement de notre pensée. Mais il y a une modestie suprême dans l’âme du poète Paul Farellier, qui laisse les trésors à leur place et refuse de s’en emparer. L‘itinéraire est doublé : / il faut errer sur les deux bords. / C’est cela, les anciens, qui nous donne / des glissades au regard / - demi-sourire, / demi-larme. 4 – « Le pas de l’heure ».

Nous avons vu que l’amour des évocations, des questions et réponses dans des échanges éblouissants de style, de tension, de chants neufs et aveugles, s’éludait parce que l’élévation innocente de l’auteur, pour que se perpétue cette élévation, les avait conçus ainsi, jusqu’à ce que dans « Le pas de l’heure » l’interrogation consente à naître dans son entièreté, et que la mort animale – symétrique – prête son flanc à l’animal poétique. Mais cette fois avec la main, les armes et les larmes du poète nous y sommes préparés. Abolition du mode vivant, litanie des disparus, doutes sur les fondements même de l’origine, lave, ruines, sentier brûlé d’oubli, tout émerge enfin de la sidération et de la douleur de survivre, et la pensée s’affine, s’aiguise, devient comme un stylet, une main rituelle pour dévoiler le sacré, laisser sa trace dans le sillon de l’inconnu.

« Le pas de l’heure » résiliant le cauchemar, le contrat du faux pas, est cette lisière où la surprise, l’étonnement, le foudroiement de l’homme et de l’être se régénèrent partiellement et attendent le passeur / passant tout au bout de cette route… / si même il reste une route. / Toi qui dors, flottant sous ta fenêtre, - es-tu le songe - d’une barque adossée à l’orage ? - Sens-tu mourir cette heure où la mer - soudain te freine, - affale sa voile dans ton souffle ? - Puisse l’éclair te prêter une aube : - brise ta vitre, - sois l’enfant des désordres du ciel.  

Pierrick de Chermont (in revue Les Hommes sans Epaules n°59, mars 2025).

*

C’est tout le jeu des polarités peu sereines de la vie qui est condensée dans la poésie de Paul Farellier. Un précipité d’incertitudes qui devrait nous angoisser et qui pourtant nous libère. L’épure du verbe de Paul Farellier est aussi épure de l’expérience humaine. Il rend ainsi l’essentiel accessible. Les mots, par « leur pointe aiguisée », retrouvent leur puissance.

 

Vivre n’a pas suffi

à te frayer le passage.

 

Et rien n’est visible encore

dans ta vitre embuée.

 

En travers de ta porte,

un dragon reste couché.

 

Au loin peut-être

                              et plus tard,

ton pas sur le sentier.

 

L’ouvrage, porté par les monotypes de Béatrice Cazaubon qui appellent à une méditation tranquille, sans objet et sans sujet, rassemble deux ensembles de poèmes, Chemin de buées puis Le pas de l’heure, un titre qui a lui seul évoque aussi bien la mort que l’éternité.

 

Quel dieu sans paupière

dans le regard des morts ?

 

Quel jamais dessillé ?

 

La main tremble, encore

d’avoir fermé ce bleu.

 

C’est l’intensité de l’instant présent, fusse-t-il un combat perdu d’avance, qui ouvre un intervalle enchanté, une porte lumineuse au cœur de l’obscur. Rien ne peut empêcher la beauté des mots de révéler l’innommable, le « vrai visage ». Nous sommes touchés par la lente irradiation des mots.

 

Quelle absence as-tu creusée

 

pour n’y trouver que la peur,

n’en exhumer que le cri ?

 

Va plus loin dans ton mur d’ombre,

 

franchis l’embrasure,

dépasse le rideau qu’entaillent les vents,

 

Reprends-leur la main de ta mémoire,

 

entends-la qui souffle sur le seuil

dans les mille voix de sa feuillure,

 

A deux battants de lumière

qui t’ouvre ses portes bleues

 

Dans l’œil et l’oubli futurs.

 

Pour l’ensemble de son œuvre, Paul Farellier a reçu en 2015 le Grand Prix de Poésie de la Société des gens de lettres couronnant son livre L’Entretien devant la nuit, Poèmes 1968-2013.

Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, janvier 2025).

*

Juriste international et poète, Paul Farellier, né en 1934, a publié son premier livre L’Intempérie douce, au Pont de L’Épée de Guy Chambelland, en 1984. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Hommes sans Épaules, que dirige Christophe Dauphin.

C’est dans la collection « Peinture et Parole », que paraît son dernier livre, Le pas de l’heure, dont le titre est aussi celui de la dernière section.

L’ensemble est ponctué d’énigmatiques monotypes de bris, effacements et griffures : vestiges d’impressions ombrées, en déshérence, de Béatrice Cazaubon. Poésie en vers libres d’une musicalité subtile, la parole de Paul Farellier sonde la difficulté d’être et la fugacité du passage de l’âge d’homme à) la fin sur le mode métaphorique : « Vivre, - ce n’était plus qu’une saison, - l’épuisement d’une aile, - ce jardin de cendres : / à l’épais du feuillage / brûlant l’été – le vert écobuage / du soleil enseveli. »

L’écrit singulier pourtant demeure : « Il ne reste que les mots, - leur pointe aiguisée ; / le flanc percé de la parole, - poussière et sang… » Bouteille à la mer, encre ou buée sur la vitre, sans espoir de salut : « sac de gravats – que l’on jette en travers de la selle ». Dernier galop avant le saut dans le vide, la nuit éternelle : « N’as-tu fait que durer, / n’as-tu rien pelleté que ce petit tas du vivre ? »

Pourtant la quête du sens, jusqu’au bout continue : « Passé le poste frontière, / le temps n’est plus fléché, - ta course est un vide. / Tu vis sur parole : - ton fin mot est chemin… » Vers le haut qui exige effort et concentration, le regard avide : « Cette lumière – à gravir, l’œil serré sur la soif – tel un silence de plus en plus aride, - efface le chemin… »

Gravir encore, se dépasser enfin, résister à l’écroulement, « à l’absence promise » : « S’agripper là, - à flanc de roche ? / Se poursuivre seul – sur l’étroite rive ? » (Approches).

Dans cette même section du livre, le poète réunit tous les arts dans sa démarche de célébration de la beauté partout où il l’accueille : « A des moments – j’étais, dit-il, le peintre – affolé de lumière, - et à d’autres le graveur – qui tentait d’inaugurer les ombres, / puis même le musicien, - le madrigaliste, - quand j’ai descendu et remonté – la bruissante échelle – qu’on voyait appuyée sur le ciel. »

Dans Le Pas de l’heure, le vieux poète sommeillant rêve : « es-tu le songe – d’une barque adossée à l’orage ? » En un sursaut d’ardeur, il s’exclame : « Puisse l’éclair te prêter une aube : - brise ta vitre, - sois l’enfant des désordres du ciel. »

L’absence des disparus, de l’amour perdu, ravive « le sourd sanglot » : « Seul à seule étiez-vous – seule à seul a-t-il fui – le dieu d’entre vos souffles » Il anticipe sa propre disparition tel un Exode : « j’ouvre un chemin, - je surprends une autre terre ».

Suit ce combat contre la mort, glaçant, esquissé au réveil : « Toute la nuit, j’ai lutté – contre quelqu’un qui voulait – m’arracher de ma peau ; / C’était comme un vêtement, / un drap que l’on tirait de mon corps, - une dépouille, un filet de vie, / le tissu de mon nom. »

Livre d’adieu : « Pose le crayon, n’ajoute rien à l’épure… » Lyrisme sobre, chant profond.

Michel MENACHE (in revue Europe n°1153, mai 2025).

*

Il y a une forme d'indécence à parler de ce dernier recueil de Paul Farellier, à entrer à sa suite au plus intime d'un être, à l'écouter dans son ultime dialogue avec la mort, qui est ce Pas de l'heure. Oui, il y a une gravité dans cette voix déjà au loin - et comme l'heure est soudainement immense tandis que la main amie que vous teniez dans la vôtre s'efface et s'indistingue dans la lumière qui l'ensevelit ! « La maison, loin dans le parc, / fenêtre ouverte à la harpe / à des mains en pente de lumière, / à des voix qu'il fut donné de perdre. » Ainsi débute le recueil, s'ouvrant sur l'été et son « jardin de cendres » où les mots avec « leur pointe aiguisée » brillent comme des « tessons » et où l'on demeure perdu avec les « yeux de ton silence».

Nous le regardons, nous voudrions l'assurer de notre présence, offrir à son regard le nôtre. Sans nous voir, il nous interroge : « Dites I...] Y a-t-il un chemin [...] Est-il une fin / où vont les pas / hors limite / avalés par le vide ? » Puis, après un silence, la voix se prolonge en un solitaire monologue: « Vivre n'a pas suffi / à te frayer un passage » et ici « même la lumière est sans sépulture », et l'on n'est qu'« un songe à l'urne glacée ».

Alors, commencent l'exode et la lutte « contre quelqu'un qui voulait / m'arracher la peau » ; et à qui désormais il s'adresse et se confie : oui, j'ai rêvé « l'immérité d'un signe », attendu « de tremblantes nouvelles ». Oui j'ai cherché un mouillage sur l'île « où il reste à vivre », même si, ultime ironie railleuse, vivre alors ne signifie que « dormir sous un nom de pierre ». Au dernier poème, « Pose le crayon, n'ajoute rien à l'épure » tandis que « la rive te délivre et tu vas » vers « une ignorance neuve ».

Peut-être que toute la poésie de Paul Farellier, dont Les Hommes sans Epaules avaient publié en 2014 une anthologie, L'Entretien avec la nuit, ne visait qu'à préparer ces ultimes poèmes qui s'avancent si près de la rive intérieure où il ne sait « s'il rajeunit ou s'il meurt » tandis que, penché en lui, se laisse découvrir « le sombre du vrai visage ».

Pierrick de CHERMONT (in revue Possibles n° 36, 2025).

 




Dans la revue Les Cahiers du Sens

"Chaque abonné aux HSE, avec ce seizième numéro, a reçu un CD passionnant intitulé « autour de Jean Cocteau ». Le témoignage de Jean Breton, direct et chaleureux, sur Cocteau, un « aîné capital », est sans nul doute utile. Il remet en place la vérité historique sur ce « Feu » qui ne voulait pas être comparé au Jeu. Dans le même esprit, l’ensemble de ce CD (avec Christophe Dauphin, Henri Rode, Jean Breton et Yves Gasc) constitue une sorte d’événement poétique à ne pas manquer…. En ce début de vingt-et-unième siècle, Les Hommes sans Épaules me semble être une grande revue de poésie, ouverte et libre qui mérite un coup de chapeau par son esprit de découverte poétique, le sérieux de sa démarche, l’indépendance des auteurs qui rendent compte des nouveautés poétiques de l’année. Elle me semble de haute tenue et d’utilité publique."

Jean-Luc Maxence (Les Cahiers du Sens n°14, mai 2004).




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