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Critiques
" Des poèmes à vivre, des poèmes de l'humain. Un poète qui porte le feu de la nuit. Du grand art ! A lire absolument. "
Revue la main millénaire n°5, 2013.
" Ces textes d'André Prodhomme, d'une écriture limpide, au sens directement accessible, aident à Boire un verre entre vieux copains / Tendre l'oreille à un vieux phono / Sourire à un étranger / Sans trop de manières.Cette manière d'apostropher son prochain n'aime pas la tisane, mais plutôt l'Armagnac fort de l'humanisme fraternel ! Les mots osent ici la liberté et la magie, fredonnent à l'oreille du coeur, cherchent en douceur à laisser filer le silence. Cette poésie est arc-en-ciel dont on se souvient longtemps. "
Jean-Luc Maxence (in revues Les Cahiers du Sens, 2013).
" Dans sa vie comme dans ses poèmes, l’humain prédomine, écrit Christophe Dauphin en introduction de sa préface. C’est dire si, déjà, la barre est haute, le soleil de vie, brûlant. Christophe Dauphin qui connaît bien André Prodhomme, nous dit tout ou presque tout de ce qu’il faut savoir sur l’œuvre de l’auteur de L’Innocence avec rage. L’œuvre est constituée de huit livres de poèmes d’Au soleil d’or (1983) à Il me reste la rivière (2009) en passant par Poèmes ferroviaires (1986), Surtout quand je n’ai pas soif (1989), L’Innocence avec rage (1996), Poèmes fatigués (2000), Dans la couleur des merles - poèmes à deux voix écrits avec son ami Jean-Claude Tardif (2003). Christophe Dauphin nous dit également que Prodhomme se rattache au courant de la Poésie pour vivre (voir le manifeste de Jean Breton et Serge Brindeau) de la poésie contemporaine. Sans oublier que le jazz, écrit encore Christophe Dauphin, innerve, alimente la vie et la création du poète. Ainsi, Prodhomme écrira L’Emeute, long poème de quatre- vingt pages où l‘auteur allie son amour des mots et des notes. On retrouve dans Poèmes accordés, d’ailleurs, l’hommage vibrant du poète au jazz et à ses musiciens : Monk, Coltrane, Billie Holiday, Lester Young, Charlie Parker… Avec "Poèmes à vivre" et "Le dire du silence", dédié à Jean Breton s’ouvre le temps de la douleur ( Ma souffrance le chiffon qui lustre le désespoir / Lorsqu’il s’ennuie), de la mère (Chaque mot qu’elle m’a donné aspire sa propre sève / Jusqu’au tarissement du sens) Le livre est écrit sans une fausse note, l’essentiel y est dit, simplement, humblement avec des mots de tous les jours, des mots qui glissent à la lecture, comme si la musique de jazz s’interpénétrant avec le poème, tout ruisselait d’un bonheur sensible, aigu, vertigineusement profond. La même veine poétique nous fait cheminer tout au long du livre de cette ville faite pour l’enfant/ qui ne porte pas le nom de son père à ce très beau poème de la beauté d’être. La mélopée des images, cette manière d’être du poète - à la fois présent et regardant- ne cesse de nous étonner : J’ai dans la tête l’automne Ses couleurs quand son visage y semble un achèvement. Arrivant au bout du livre, le poète n’abdique rien. Il est au plus près de sa création, qu’il nous parle de Chagall, d’Apollinaire ou de Villon. Ses mots rendent compte de la vie vécue, des rencontres, de son travail à mains nues. Mais sous son regard, l’écriture s’ouvre à une dimension insoupçonnée : Il dessine avec ses doigts avec son souffle / L’inconnaissable / Il dit quelque chose / Que je n’avais jamais entendu. Poésie du feu et de l’âme, chant noir basculant dans l’aurore, la poésie d’André Prodhomme nous hisse vers les sommets. Du grand art.
Jean-Pierre Védrines (in revue Les Hommes sans Epaules n°36, 2013).
" Les Poèmes accordés, lettre à Laurent (Epstein, pianiste de jazz), suivi de l’Innocence avec rage, m’a permis de renouer avec le jazz qui a hanté mes années d’errance dans un Bruxelles où cette musique était presque une signature de la ville avec Django, Jean Omer ou Fud Candrix… André Prodhomme, passionné d’une génération encore plus proche, avec Coltrane et Miles Davis, fait suivre ces premiers textes de deux autres ensembles : Poèmes à vivre et Un peu d’innocence se vole avec rage, qui auraient pu dignement figurer dans le titre. C’est que mes souvenirs, avec les rencontres des surréalistes bruxellois et le groupe Cobra font partie de cette part importante de ma vie où je naviguais sans visibilité au travers des sons et de ma parole en ne refusant aucune marginalité si elle restait musicale et créatrice. Et j’ai peu changé. Prodhomme lui aussi écrit et criez ses textes comme un saxo chante. Dauphin présente le tout avec rage."
Paul Van Melle (in Inédits Nouveau n°264, La Hulpe, Belgique, septembre 2013).
« La poésie n’a pas de raison d’être, pas de projet, pas d’obligation. Elle est rien, n’aspire à rien. Née d’un excès de liberté, elle vit et meurt en chaque poète et cela lui suffit. Cet excès de liberté la rend disponible, mystérieusement disponible ; et qui répondra à son invite s’éprouvera vivre, vivre tout simplement. Ces mots me viennent en souvenir de la lecture de Poèmes accordés, lettre à Laurent d’André Prodhomme. Le recueil dégage bien d’autres réflexions sur la poésie alors que ce n’est aucunement son propos. Par exemple, la simplicité qui se dégage de ses poèmes vient-elle de son (apparente) simplicité formelle ? Faut-il, pour être simple, n’avoir aucun souci formel ? Ces réflexions, ces questions n’ont pas grande importance, en fait. Elles cherchent simplement à prolonger le plaisir de la rencontre et visent à partager ce qui relève d’un moment d’intimité comme en produit la poésie d’André Prodhomme. Quelques vers m’ont touché, comme ceux sur le jazz : « Quand j’approche d’un disque de Monk (…) / je réponds à un appel / venu comme une averse » ; ou bien « nos corps balancent doucement » ; ou encore « il est l’heure de faire un saut vers l’enfance » ; ou enfin « Ce soir-là à Argyl Street / Maguy et moi buvions des bières » (notez l’outrecuidance des trois « a » du premier vers qui m’apparaissent comme une moquerie de la première phrase de Salammbô : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar »). Comme il est bon d’être au côté du poète et de l’écouter nous dire l’heure qui passe en lui. La vie est si grande quand elle est rendue à sa simplicité première. A noter dans ce recueil, la préface de Christophe Dauphin qui met en perspective la filiation d’André Prodhomme à la communauté de la « Poésie pour vivre » qui se regroupa autour de Jean Breton et Serge Brindeau. La citation qui sert d’ouverture montre que la simplicité n’est pas sans un engagement profond du poète : « Capter le choc du vécu avant de lui obéir et de le restituer. » La simplicité de vivre est la vertu des âmes fortes et humbles. »
Pierrick de CHERMONT (in revue Nunc n°31, octobre 2013).
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Lectures :
Mon article sur le livre du poète français Christophe Dauphin intitulé « Pour un soleil de femmes », une œuvre de référence monumentale qui restitue à la femme sa place et sa dignité dans l’histoire de la poésie et de la résistance :
À une époque où résonnent le vacarme des guerres, des fondamentalismes et des marchés, écrire sur les femmes apparaît comme un acte de résistance contre l’oubli et contre l’effacement des corps, des voix et des expériences. C’est ainsi que se lit le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes, récemment publié à Paris par Les Hommes sans Epaules : une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité, façonnée par les poétesses, les militantes, les amantes et les exilées, avec leur sang, leurs rêves et leur langue qui ne s’éteint jamais.
Dans ce vaste projet littéraire et intellectuel, Dauphin écrit une histoire humaine complète à partir des voix et des expériences des femmes, où la poésie devient témoignage, la vie résistance, et l’écriture une confrontation ouverte avec la violence, l’exil, le déracinement et la domination. Il s’agit d’une œuvre hybride, située à la frontière entre biographie poétique, méditation philosophique, témoignage historique et manifeste humaniste, où chaque femme convoquée par le poète devient un continent entier de douleur, de révolte et de création.
Mais les femmes ici ne sont ni des figures exposées dans un musée des héroïsmes féminins, ni de simples noms ressuscités à des fins de documentation ou d’hommage. Elles sont des voix qui se croisent au sein d’une épopée cosmique sur la liberté, et sur le corps comme ultime champ de bataille politique et spirituel à la fois.
Dans ses deux volumes, le livre ressemble à un immense archipel de biographies, de poèmes, de souvenirs et d’histoires entremêlées ; mais en profondeur, il constitue un long hommage à la femme qui, tout au long du XXe siècle et au-delà, a affronté le fascisme, le colonialisme, l’exil, le fondamentalisme, le patriarcat et les violences physiques et symboliques. À travers cette vaste constellation de poétesses, militantes, artistes et rebelles, Dauphin construit une vision du monde où la poésie devient acte d’insoumission et de défi, et où le féminin apparaît comme une force capable de réinventer le sens humain.
Ce qui frappe également dans l’œuvre de Dauphin, c’est qu’il ne se contente pas du récit ou de la documentation : il écrit avec la voix d’un poète fasciné par le destin de ses personnages, profondément engagé envers elles sur les plans affectif et moral. Il ne maintient donc pas de distance froide avec son sujet, mais s’y plonge avec une émotion assumée, parfois jusqu’à l’exaltation épique. Il ne cherche pas à dissimuler son parti pris ; au contraire, il le transforme en position esthétique et intellectuelle. Car pour lui, la poésie n’est pas neutralité, mais affrontement permanent avec le monde.
C’est ainsi que se dessinent les grandes lignes de son projet : défendre la liberté individuelle, rejeter toutes les formes de tyrannie, célébrer la poésie comme salut spirituel, et rendre justice à des femmes que l’histoire a transformées en victimes, mais qui ont refusé de demeurer dans cette position. Des femmes ayant connu la guerre civile espagnole, le nazisme, l’exil, la prison, la répression religieuse, l’exploitation du corps, le viol, la violence domestique, le déplacement forcé, le racisme ou la persécution politique — mais qui n’ont jamais capitulé. Le livre ne s’abandonne donc pas à la lamentation ; il célèbre plutôt l’énergie du relèvement et de la résistance.
Ainsi se côtoient dans le livre des noms et des expériences issus de géographies et d’époques éloignées : de la France à l’Iran, du Liban à l’Ukraine, de l’Espagne aux îles polynésiennes. Pourtant, Dauphin ne cherche ni à écrire une encyclopédie féministe classique, ni à composer une fresque académique ordonnée chronologiquement ou thématiquement. Il tente plutôt de bâtir une sorte de « contre-histoire » de la modernité et du XXe siècle lui-même, à travers des femmes ayant vécu à la marge des récits officiels ou hors du centre lumineux de la culture masculine.
Sous cet angle, le livre devient également une redéfinition de la poésie elle-même. Dauphin refuse de réduire la poésie à la technique, à la rhétorique ou au jeu formel. Le poème n’est pas, pour lui, un artifice linguistique froid, mais une extension directe de la vie et une expérience existentielle totale. C’est pourquoi il répète, dans plusieurs chapitres, que les mots doivent être « imprégnés de poésie vécue », et non de simples constructions polies. On y perçoit l’influence profonde du surréalisme français et des poètes de la « poésie pour vivre », qui voyaient dans l’écriture un acte de révélation, une aventure spirituelle et une révolte contre la banalité quotidienne et la raison instrumentale.
Cette conception de la poésie explique la nature des figures choisies par Dauphin. La plupart des femmes présentes dans le livre n’appartiennent pas seulement au monde littéraire, mais aux zones de tension extrême de l’existence humaine : guerre, révolution, corps, désir, exil, maladie, folie ou confrontation directe avec le pouvoir. Ainsi, leurs vies ne semblent jamais séparées de leurs textes ; les poèmes eux-mêmes apparaissent comme le prolongement des blessures et des expériences violentes qu’elles ont traversées.
Au début du premier volume, Dauphin place face à face deux figures apparemment opposées mais profondément complémentaires : Thérèse de Lisieux et Lucie Delarue-Mardrus. La première apparaît comme victime d’un système religieux ayant étouffé le corps et le désir au nom de la pureté, tandis que la seconde incarne la femme ayant décidé d’écrire sa propre vie et de vivre librement sa passion dans un espace littéraire hostile aux femmes. Dauphin ne traite pas Thérèse comme une simple sainte chrétienne : il tente de lui rendre son humanité et de la libérer de l’image ecclésiastique figée, tandis que Lucie devient le symbole de l’émergence de la femme écrivaine moderne.
Mais le cœur esthétique et intellectuel de ce volume réside dans son lien avec le surréalisme, qui constitue l’arrière-plan majeur de tout le projet de Dauphin. Pour lui, le surréalisme n’était pas seulement une école littéraire, mais une tentative radicale de « changer la vie », selon la formule de Arthur Rimbaud reprise par André Breton. C’est pourquoi il consacre de larges espaces à des poétesses et artistes liées à ce mouvement ou gravitant dans son orbite, de Joyce Mansour à Gisèle Prassinos, de Nusch Éluard à Annie Le Brun.
Cependant, l’importance de cet aspect ne réside pas uniquement dans la réhabilitation de noms féminins marginalisés, mais dans la manière dont Dauphin relit la relation du surréalisme aux femmes. Il refuse de réduire ce mouvement à l’accusation d’avoir transformé les femmes en objets du désir masculin, rappelant qu’il fut, malgré ses contradictions, l’un des rares mouvements à avoir accordé aux femmes une place centrale dans l’expérience créatrice moderne.
C’est précisément ici qu’apparaît l’un des aspects les plus complexes et stimulants du livre : Dauphin ne propose pas un discours féministe doctrinaire, mais laisse place à de profondes tensions et divergences autour même de l’idée d’émancipation. Ainsi, Annie Le Brun critique certaines formes du féminisme contemporain et refuse de réduire la femme à une identité collective rigide, tandis que d’autres voix plus radicales, comme Monique Wittig, relient la langue elle-même aux structures de domination patriarcale.
Cette pluralité donne au livre une véritable richesse, car il ne transforme pas les femmes en bloc homogène ni en icônes idéales. Ce qui intéresse Dauphin, c’est la contradiction humaine elle-même : force et fragilité, désir et fracture, héroïsme et abîme. C’est pourquoi il écrit sur certaines de ses figures avec une émotion manifeste, sans dissimuler les zones d’ombre ou de douleur de leurs existences.
Et ainsi de suite, le livre déploie une immense fresque où poésie, mémoire, exil, corps, résistance et liberté se répondent sans cesse, jusqu’à faire de Pour un soleil de femmes non seulement un livre sur les femmes, mais un livre sur l’être humain lorsqu’il affronte les tentatives d’effacement, et sur l’écriture comme forme de survie.
En définitive, Christophe Dauphin réussit à construire une œuvre ample et polyphonique, mêlant poésie, histoire, pensée et engagement. Un livre qui ne se contente pas d’offrir une panorama de poétesses et de militantes venues du monde entier, mais qui tente de réécrire le XXe siècle et les débuts du XXIe siècle depuis le point de vue de femmes ayant résisté à la violence, au pouvoir et à l’oubli par la seule puissance des mots.
C’est un livre sur le corps lorsqu’il devient champ de bataille, sur l’exil lorsqu’il devient identité, sur l’amour lorsqu’il devient résistance, et sur la poésie lorsqu’elle refuse de se séparer de la vie. Plus encore, c’est un livre sur des femmes qui ne se sont pas contentées de supporter le monde, mais ont tenté de le transformer — chacune avec sa langue propre, son corps, sa mémoire et son feu intérieur.
Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.
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La Contre-histoire féministe de la poésie contemporaine de Christophe Dauphin
Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine (Les Hommes sans Épaules, 522 p., 25 €) de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».
Les textes ici rassemblés ne s’inscrivent pas dans une démarche linéaire. Certains tiennent du portrait ou de la chronique, d’autres relèvent de l’essai. Mais tous mettent en avant la capacité de résistance de ces femmes et leur combattivité pour s’imposer dans un monde qui fut longtemps l’apanage des hommes. Parfois mal connues, elles méritent d’être découvertes ou redécouvertes, quels que soient le pays d’où elles viennent et le métier qu’elles exercent.
On y rencontre des militantes des droits civiques, des syndicalistes, des journalistes, des peintres, des sculpteurs, des comédiennes, des cinéastes, des enseignantes, et d’autres encore. Christophe Dauphin, qui est par ailleurs poète, essayiste, critique littéraire et directeur de la revue Les Hommes sans Épaules, les a réparties par souci de cohérence en trois chapitres distincts.
Le premier, « L’odeur de mon pays était dans une femme », a pour thème Lucie Delarue-Mardrus, l’une des incarnations, avec Anna de Noailles, Renée Vivien et Marie de Régnier – décrites en quelques courts portraits –, de ce qu’on a pu appeler le « romantisme féminin », et la mystique Thérèse Martin, plus connue sous la désignation de sainte Thérèse de Lisieux dont l’auteur fait une victime de l’action cléricale et du mythe construit autour d’elle après sa mort : « Mon intention est ici de désencarméliser et de réhumaniser Thérèse, loin du Carmel où son être fut livré à un “jeu de massacre” ».
Mais si la vie de ces deux femmes nous est contée dans ses moindres détails, c’est aussi tout un regard critique et très documenté que Christophe Dauphin développe sur la place des femmes à la Belle Époque et sur leurs tentatives d’émancipation sous l’impulsion d’idées nouvelles, comme celles du saint-simonien Prosper Enfantin, de Charles Fourier, de Flora Tristan et d’autres, qui ont été des précurseurs. Relatant les amours sous toutes leurs formes de Lucie Delarue-Mardrus, il nous fait voyager, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre, dans les méandres du contexte littéraire passionné et turbulent de l’époque, faisant surgir du passé des figures célèbres ou aujourd’hui oubliées, proches notamment du décadentisme, du symbolisme, de La Revue blanche.
Dans le deuxième chapitre, « Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme », l’auteur évoque quelques-unes des plus belles figures artistiques féminines de ce mouvement libérateur qui s’imposa comme le plus important courant de pensée – et comme une manière de vivre en poète – de cette première partie du XXe siècle et dont l’esprit persiste aujourd’hui plus ou moins souterrainement. Cela n’allait pas forcément de soi, en ces Années folles qui portaient encore la marque des préjugés. Chez les surréalistes de ce temps-là, la femme, à la fois charnelle et sublimée, faisait l’objet d’un véritable culte que l’on peut qualifier de magique.
N’était-elle pas la source d’inspiration de leurs plus beaux textes, d’André Breton à Paul Éluard ? Mais si l’on savait célébrer la beauté, on ne reconnaissait pas toujours le talent, nous dit en substance Christophe Dauphin, d’où une certaine frustration chez celles qui se sentaient l’âme créatrice. Si elles voulaient se faire reconnaître comme poètes, indépendamment de toute notion de genre, c’est en produisant des œuvres fortes et originales qui n’ont rien à envier à celles des hommes, à l’instar de celles de Joyce Mansour ou de Gisèle Prassinos, présentes dans ce livre, aux côtés de Jeanne Bucher, Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Madeleine Novarina, Virginia Tentindo et Annie Le Brun, en quelques courtes biographies.
Tout en nous confiant de captivantes anecdotes qui éclairent la vie de ces femmes, l’auteur se penche d’une manière approfondie et originale sur leurs œuvres, avec des extraits et des citations, restituant la place qui leur est due dans le mouvement surréaliste et même ailleurs.
Le troisième chapitre, « Les femmes de la poésie pour vivre », se réfère à Jean Breton qui défendit naguère, dans un manifeste écrit avec Serge Brindeau, une poésie de « l’homme ordinaire », aussi éloignée « de la prétention raffinée des mandarins que d’un populisme de pacotille » : l’émotion avant tout, dégagée d’un intellectualisme étroit et cherchant à « réveiller le poète derrière sa poésie ».
Cette partie, qui est appelée à une suite dans le tome 2, relate, avec le même souci du détail biographique et d’un regard d’une grande acuité sur les œuvres, les combats de ces femmes – que la revue Les Hommes sans Épaules aura contribué à faire reconnaître – pour exister en littérature et en poésie. Elles s’appellent Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine. Les conjoints ne sont pas oubliés et l’on retrouvera avec intérêt, dans leurs œuvres vives, Michel Manoll, André Miguel ou Jean Breton.
Comme l’écrit Christophe Dauphin : « Les deux volumes de “Pour un soleil de femmes” forment une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine, par le biais d’un soleil aux 41 rayons de femmes, qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. »
Alain ROUSSEL (in en-attendant-nadeau.fr, 3 février 2026)
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"Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine!"
Electre, 2025
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Avec Pour un soleil de femmes 1, Chroniques pour un soleil de combats en poésie, de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, Christophe Dauphin rédige une véritable contre-histoire féministe de la poésie contemporaine en rétablissant les femmes, corps, âme et esprit, à leur place, autour de la grande table solaire de l’art. Elles sont 41, conviées enfin au festin souvent frugal de la création, 22 dans ce premier volume.
Elles ont pour noms :Lucie Delarue-Mardrus, Thérèse Martin, Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Elles sont femmes du surréalisme ou d’ailleurs, de littérature ou de poésie, de lettres et de l’être.
« Les textes consacrés à nos soleils sont de longueur inégale et vont de l’essai au portrait, en passant par la chronique. Ils sont inédits mis à part certains extraits qui ont paru en revues ou dans des magazines. Ils ont été écrits séparément les uns des autres, sans le souci de constituer un livre. Cela explique les absences, que certain(e)s pourraient déplorer, d’« icônes » du féminisme ou de la création. Dresser un tel panorama n’est pas notre dessein, mais nous ne perdons pas au change, avec les femmes dont il est question ici, qui méritent d’être découvertes ou redécouvertes. »
Cet hommage, amoureux, n’exclut pas la lucidité sur le talent, le rayonnement, l’influence bienfaisante comme sur les combats que chacune, en son propre style, a dû mener, bien souvent contre les hommes qui disaient les aimer ou prétendait les protéger, d’elles-mêmes bien sûr. « Le combat fut long, constate Christophe Dauphin, pour que la femme s’écrive elle-même. »
Cette contre-histoire de la littérature, de la poésie et de l’art, si nécessaire, éclaire l’histoire tout court.
Chaque femme est absolument unique, un univers impossible à cerner mais que Christophe Dauphin cherche à révéler avec respect, éclairant des recoins inconnus où sont dissimulés des trésors. Leurs mondes croisent tous les mondes, ceux de la banalité à l’horreur, ceux de la beauté, du secret et de l’amour. Les découvrir c’est aussi nous découvrir. La poésie féminine porte la fonction philosophique de l’interrogation des évidences. Les entendre, c’est traverser les formes accoutumées pour accéder aux champs de la liberté car elles sont à la fois du centre et des marges, elles voient au plus près, la peau, et au plus loin. Elles ne sont pas seulement poètes par leurs textes, elles le sont par leurs vies dont elles font tantôt un champ de bataille, tantôt un laboratoire alchimique, tantôt une œuvre d’art.
Christophe Dauphin n’écrit jamais sans faire coïncider l’intention et l’accomplissement. Ce livre est important, il ne fait pas seulement œuvre de réparation ou de réhabilitation, il découvre, dévoile, laisse le temps et l’espace au féminin, aux féminins, car ils sont innombrables. Il invite au retournement.
Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 4 novembre 2025).
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Voici un moment que je m’étais promis de parler de ces deux livres. Le livre d’Odile Cohen-Abbas, « Christophe Dauphin les yeux grands ouverts » (éditions unicité, 2025), qui est un essai sur l’œuvre poétique de Christophe Dauphin, et le dernier essai de ce dernier : « Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d'un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine ».
Encore fallait-il le temps de les lire pour leur rendre justice. Je ne saurais trop vous encourager à découvrir l’inépuisable générosité de Christophe Dauphin, poète, essayiste, éditeur, revuiste, passeur ; son ardeur et sa colère, son exigence et sa formidable capacité à tirer de l’ombre toutes les ressources les plus hétérodoxes, c’est à dire essentielles, du poème. Le volume consacré au « soleil de femmes » est une mine absolue, « contre-histoire féministe de la poésie contemporaine » plein de figures rares animées par les mêmes élans qui sont ceux de Christophe - et les miens : la poésie pour vivre et le surréalisme, unis dans l’émotivisme. Pour en savoir plus, commandez, lisez, découvrez, des mondes s’ouvriront.
Adeleine BALDACCHINO (Le printemps des poètes, décembre 2025).
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Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine.
Elles semblaient déjà prêtes à entrer dans ces pages, à y inscrire leur philosophie sensitive, sensuelle, combative et morale. On dirait, de fait, qu’un accord subtil, antérieur, implicite, prédestinait ces femmes du pays normand, ces femmes du surréalisme et ces femmes de la poésie pour vivre, à trouver leur temps de justice, leur reconnaissance, leur blason intellectuel et poétique et leur consécration définitive, entre ces lignes faites d’appels de part et d’autre, des leurs d’abord, vivants, superbement, au-delà de la mort, de l’histoire, des échecs et des réussites, et de celui de Christophe Dauphin qui aspirait profondément, à sa manière intègre et rebondissante, à leur rendre hommage.
Il semble véritablement qu’en amont des travaux de recherche positive, des strates d’échange, de rencontre, de partage, mystérieuses, et une intuition supérieure, aient guidé et prédéterminé la volonté de l’ouvrage. Étranges entrelacements de conjonctions passées et présentes, d’un homme, remué intérieurement, assidument, amoureusement, attelé à sa table d’étude, et d’un flux et reflux de souvenirs historiques. Quel est le lien intime personnel qui relie le poète à cette douce et forte gent féminine ? Quelles rumeurs de l’inconscient, de l’onirique s’insinuent dans ses marges ? Quoiqu’il en soit, Christophe Dauphin marque son œuvre de cette porte authentiquement sculptée de la mémoire.
Elles sont nombreuses, diverses, ces femmes, reliées entre elles par l’époque où les thèmes, mais chacune apparaissant dans sa découpe de lumière et auréolée de son génie individuel.
Le style est frappé d’un sceau d’empathie si véridique, si violent, qu’il semble que l’on ne puisse plus détacher l’empathie de l’écrit, l’amour de l’écriture de l’écriture de l’amour, des formes les plus extrêmes, les plus engagées de la sympathie, dans un livre dont le projet de redonner prophétiquement parole et sens au désir des femmes, est l’épicentre.
Or précisément parce que le sujet traite de cette femme proche et lointaine, il s’agit avant tout de lever quelques résistances ou malentendus, et d’appréhender le présent ouvrage avec une pensée et une sensibilité à neuf. Œuvre d’érudition, assurément, quant à ses qualités d’exigence, de concision, d’abondance de thèses et de documents, mais d’une érudition qui ne se borne aucunement à une forme abstraite, spéculative – donnant lieu à une nébuleuse de faits à la fois existants et inexistants, objectifs, subjectifs, opérants et inopérants –, mais agissant dans le sens de dégrossir tous les matériaux humains, sociaux, psychologiques, historiques, et de tendre vers une analytique profonde de l’être et de la vie.
Il faut attendre le tout début du XXe siècle, pour assister à l’essor créateur des femmes en littérature comme en poésie.
Voici donc ces femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies, en phase d’être délivrées de la forteresse inexpugnable de préjugés où elles étaient enfermées. Ou plutôt voici que Christophe met l’accent, rassemble tous les faisceaux de l’œuvre sur les moyens, les étapes forcenées, héroïques de leur fuite.
Et nous sentons s’inscrire maints stigmates d’indicible amour en nous, maintes blessures et cicatrices miraculeuses au fil des siècles et des situations, comme plongés au sein même de leur évasion. Cette symbiose, cette compassion motrice, identificatrice, allie aux thèmes, aux circonstances factuelles, le substrat si cher au cœur de l’auteur du principe d’« émotivisme » : un serment de foi esthétique, plénière, aboutissant à une transmutation / transfiguration / révélation sensible et émotionnelle du réel.
Et comment parler autrement de ces femmes qui établissent proprement, à travers leurs sens et leur corps et des circonstances si contraires, une métaphysique du courage et de l’héroïsme !
Ces poètes ont ouvert la route à plusieurs générations de femmes. Ne sont-elles pas les grandes aînées des voix féminines majeures de notre temps ? Leur apparition marque indéniablement une évolution dans le rapport des femmes à la carrière littéraire. Leurs textes expriment une perception toute personnelle de la réalité autour du thème central de l’amour et de son rapport avec différents aspects de la vie féminine : l’homosexualité, la maternité, la filiation, la vie professionnelle, le mariage et la sensualité.
De Lucie Delarue-Mardrus à Thérèse Martin, de Jeanne Bucher à Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, de Renée Brock à Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière, Claude de Burine - la liste est longue mais il serait offensant d’en oublier une tant leurs beautés, leur force, leur bravoure a dû contenter le Créateur du sixième jour, et c’est pourquoi il faut non seulement lire la liste, mais prononcer chaque nom distinctement – de toutes ces égéries donc, s’érige tout le spectre des possibles féminin.
Qu’il y ait ou non entre elles une communauté de destin, elles semblent toutes sous l’influence d’une injonction intérieure – peut-être eu égard à cette première Eve subversive, à ce féminin originel libre antérieur à toutes conditions – qui les pousse d’une part à accomplir chimiquement, intellectuellement leur individuation, mais aussi sur le plan social et collectif à réaliser ce qu’impliquait d’appartenir à leur genre : un combat pour révéler cette femme millénaire, pour aider cette part la plus douée et la plus rétractile d’elles-mêmes que les instances familiales et institutionnelles avaient laissé délibérément s’étioler, s’atrophier, pour l’aider à naître, à s’extraire et légitimer totalement, honorifiquement, cette naissance et cette haute extraction.
De la nature de cet honneur, Christophe Dauphin a pleinement conscience. La tâche immense dont il s’est investi – le cœur y est tant que tout nous semble de bon aloi – corroborant ses propres valeurs, et sa profonde considération d’autrui, sa tâche va dans ce sens de restaurer ou d’établir cette dignité et cette unité féminines dont l’absence entrainerait, n’a pu entrainer jusque là que douleur, trouble et dissociation. Car c’est sans doute sous la menace d’une mort psychique évidente, d’une implacable mort aux trousses psychologique que ces femmes ont dû accomplir tenacement, témérairement, la particularité de leur destin. Cette convergence de causes, comme s’il n’existait en vérité qu’une seule estime glorieuse dans son rapport à soi et au monde, une seule tacite et nécessaire dignité, fait de ces pages un grand livre qui rehausse, redore dans un enchantement inaugural, éthique et poétique, notre confiance éprouvée en notre humanité.
Nous attendons le second tome.
Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton !
Lavons les mots dans la rivière de notre vécu,
nous n’avons pas d’autre voie navigable à
notre disposition.
Jean Breton
Premier souvenir : juin 1990. Je traverse l’arrière-cour du 17, rue des Grands-Augustins, à Paris. J’accède au « sanctuaire » du Milieu du Jour éditeur par un petit couloir dont les murs sont des livres de poèmes du sol au plafond. Les livres, une femme est occupée à les ranger, à les classer, avec respect et délicatesse. Elle flotte dans sa blouse bleue trop grande pour elle et ses mains volettent, papillons au-dessus des piles de manuscrits. Elle trie aussi le courrier, en silence, alors que le saxophone de Coltrane s’envole sur plusieurs octaves et réaligne l’horizon sur la corde du Merveilleux. Cette femme qui vient m’accueillir, c’est Maria.
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Épaules, 2025).
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L’essai de Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, forme une contre-histoire de la poésie contemporaine de presque cinq cents pages. Il ne paraît pas assez long à son lecteur tant il est plongé dans cette fresque littéraire faisant rayonner, pour le tome 1, vingt-deux femmes ayant marqué de façon pérenne le paysage littéraire, artistique voire politique du tout début du XXe siècle à nos jours.
La poésie féminine existe-telle ? Je réponds non. Seule la poésie existe affirme avec ferveur Christophe Dauphin dans son avant-dire à l’œuvre. Si en 1900 l’écriture féminine serait donc une sorte de maladie, un débordement incontrôlable, Dauphin balaie d’un trait de plume ces inepties invalidant la puissance de ces femmes. Il définit et restitue leur juste place dans le champ littéraire, artistique et sociétal commun. Le livre se partage en essais, études fouillées, chroniques, portraits (le lecteur savoure son plaisir), le tout de façon harmonieuse ; chaque rayon de ce soleil, s’il fait partie d’un ensemble auquel il ajoute sa lumière, brille par sa singularité.
Le premier essai est consacré à Lucie Delarue-Mardrus, poète normande née en 1874 L’odeur de mon pays était dans une pomme. Quelle femme ! Quelle énergie ! Conteuse, nouvelliste, poète, romancière, dramaturge, essayiste, Lucie D-M n’a cessé d’écrire. Dauphin émet un parallèle entre son parcours et celui de Françoise Sagan les origines et l’éducation bourgeoise, l’attrait pour le saphisme, passion pour la littérature, la même solitude intérieure, le même parcours en dents de scie pour que chez l’une comme chez l’autre le personnel prenne le pas sur l’œuvre. Mariée (un assez long temps) à Joseph-Charles Mardrus dont le parcours est lié à la vague d’orientalisme, sa princesse amande parcourt et vit en Tunisie (principalement en Krouminie), Egypte…J.C Mardrus est le traducteur réputé des Mille et une nuits, il écrit que pour la traduction une seule méthode existe : la littérarité. Le couple vivra entre autres dans le Pavillon de la Reine à Honfleur.
Lucie D-M rayonne dans son monde, ses rencontres seront multiples et déterminantes, Renée Vivien, Natalie Barney, Germaine de Castro (Chattie), Sarah Bernhardt dont elle porte la bague sertie d’une pierre rouge…Personnage captivant, cette acharnée du travail à l’écriture au naturalisme épuré, a vécu une fin de vie difficile (narrée avec sensibilité), quelque chose de mon âme (à tout jamais perplexe) A fini d’être fleuve et n’est pas encore mer.
Une autre femme, Thérèse Martin, hante Lucie. Le mythe thérésien se fait obsédant, elle écrit en 1926 Sainte Thérèse de Lisieux. Lucie D-M veut retrouver la femme dans la carmélite et donner à son visage une densité perdue. Ainsi le fait Dauphin dans l’essai suivant Les épines des roses tuberculeuses de Thérèse Martin. Son intention est de désencarméliser et réhumaniser Thérèse. Je n’ai rien qu’aujourd’hui écrivait Thérèse, Dauphin dénonce les souffrances subies : écrasement de l’humain, négation de la vie et du monde ponctuée par la maladie (anorexie, crise de délire) l’isolement total. Née pour être un génie, elle est devenue une virtuose du renoncement et de la maîtrise de soi. Son livre Histoire d’une âme (1898) a subi censure et réécriture, pas moins de 7000 retouches dit Six. Celle qui affirmait la foi est toujours celle d’un incroyant qui croit, le long douloureux de sa petite voie, est restée poète.
La deuxième partie Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme, est consacré à Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Cézaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, et Annie Le Brun. Le portrait de Jeanne Buscher est lié à celui du poète Charles Guérin, il a écrit à son aimée pas moins de 2000 lettres et poèmes. Galeriste, elle expose Picasso, Masson, Max Ernst, de Chirico, Kandinsky, Man Ray et bien d’autres tout en promouvant leurs œuvres à l’international.
Le peintre chilien Roberto Matta dit des femmes qu’elles étaient pour les surréalistes des objets magiques. Ce mouvement littéraire, même si elles étaient davantage considérées comme inspiratrices plus que créatrices, aura mis en avant les femmes et leur extraordinaire pouvoir. Nusch Eluard a été l’inspiratrice du chant éluardien durant dix-sept années écrit Dauphin. Elles étaient nombreuses, bouillonnantes de créativité, flamboyantes, intrépides, à l’érotisme parfois débridé, bouleversantes. Thérèse Plantier reproche cependant à Breton d’avoir traité la femme en objet, Joana Masso, quant à elle, pose cette question terrible : « Elle en pensait quoi de tout cela Nusch de la dépossession de son corps ? ». Suzanne Cézaire était poète et essayiste. Elle a collaboré à la revue Tropiques, au sein de cette revue, elle n’est pas la femme de…, mais un pilier théorique, un mur porteur, une contributrice de premier plan. Poète, elle se bat pour une « poésie cannibale » et surréaliste en rupture avec la tradition doudouiste des écrits coloniaux.
Dans le portrait suivant, de l’écriture de Gisèle Prassinos, Dauphin écrit Les alliances de mots sont la matrice d’une écriture toujours prête à bifurquer, se laissant aller à la puissance suprême des surréalistes : le hasard. Après cette chronique, l’auteur met à l’honneur la fée précieuse du peintre Saran Alexandrian, Madeleine Novarina.
Suit une étude sur Joyce Mansour, quelle femme, quelle combattante ! Collectionneuse, peintre, poète, Mansour est cela et plus encore, Hubert Nyssen rappelle qu’il est tout à fait sommaire de réduire Joyce Mansour à une érotomane du surréalisme ou même à un ange du bizarre. Pour Dauphin, elle est le soleil du poème.
Sculptrice surréaliste, Virginia Tentindo (qui aura été aussi secrétaire de Philippe Soupault) crée de l’or émotionnel en terre cuite, la juste fascination qu’elle opère sur Dauphin, poète émotiviste, n’en est que plus palpable.
Suit une étude sur Annie Le Brun, femme oh combien singulière, elle clamait la poésie sera subversive ou ne sera pas, elle écrivait avec une belle acuité le surréalisme n’est nullement une avant-garde, il s’agit d’une attitude devant la vie, dont la véritable radicalité aura autant à en refuser la misère qu’à y chercher l’émerveillement. Elle a défendu le lyrisme comme une louve le lyrisme est une façon de voir la beauté en transparence sur ce qui la menace, ou encore stupéfiant rempart passionnel qui protège ce qui vit en l’exaltant. Si elle adhérait au combat pour l’émancipation des femmes, Annie Le Brun n’en était pas moins lucide sur les méfaits d’un collectif oublieux des singularités Etrange libération, qui prive une nouvelle fois les femmes de devenir ce qu’on leur a toujours refusé d’être : des individus.
La partie trois du livre Les femmes de la Poésie pour vivre 1, est consacrée à Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquelle Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine.
Régine Deforge écrit à propos de Thérèse Plantier qu’elle est Femme forte au génie baroque et libertaire, elle a combattu avec hargne et beauté Le temps n’est plus aux femmes qui se plaignent. C’est celui du féminisme. Ardente, Thérèse Plantier n’en était pas moins sensible : Celui ou celle qui n’a pas eu la chance de rencontrer la pensée peut devenir, encore que ce soit rare, un artiste, il ne sera jamais délivré.
Dans son Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton, je citerai ces vers de Dauphin disant toute sa tendresse pour la femme qu’elle fut, toute la prépondérance de sa présence C’est aussi Maria en blouse bleue/dépoussiérant l’ombre des poètes. Tous ces portraits (il serait difficile de les évoquer tous) sont captivants, on ne lâche pas le livre.
Oh lire celui de Claude de Burine, il s’apparente à un roman tant sa vie fut tumultueuse et je n’en raconterai pas la fin. Cette femme-personnage est bouleversante. Ce livre vibre de l’amitié de l’auteur pour ces femmes. Non seulement un hommage singulier et appuyé leur est rendu, mais une parfaite connaissance de leur parcours, de leur œuvre, de leur rayonnement enrichit le propos et le rend passionnant à lire. Chaque étude est fouillée. Les rencontres déterminantes ayant jalonné l’existence de ces femmes sont toutes détaillées (même le nom, belle surprise, de Paul Vincensini a éclairé le texte).
Les notes bas de page sont multiples et variées, elles renvoient à des approfondissements historiques, politiques, sociétaux, littéraires. C’est captivant !
Le lecteur comprend d’autant plus la précieuse implication de ces femmes dans et pour leur monde et le nôtre. Le talent de Christophe Dauphin, poète émotiviste, essayiste, membre de l’Académie Mallarmé (siège du poète Robert Sabatier) est ici voué à ces soleils de femmes, la qualité littéraire de l’ensemble est telle que la lecture en est illuminée.
Marie-Christine MASSET (in revue Phoenix, 2026).
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La ronde féminine de Christophe Dauphin
Il est vrai que l’ouvrage rayonne d’un soleil, bon, magnanime, fait des énergies créatrices de la liberté, un soleil sous lequel on ne se perd pas. Car c’est bien des œuvres de la liberté qu’il va être question, celle de l’aventure à courir, celle au fil des épisodes de l’histoire et des générations, des femmes pour lesquelles elle n’était toujours qu’une impénitente et irrépressible solution, la liberté qui libère la diversité des plans de conscience et de la fatalité d’exister sans rime ni raison. Commettant l’acte, l’ordre du cœur, et loin d’un sens commun réducteur, Christophe Dauphin consacre leurs voies, les guérit du silence et de la solitude, profère leur parole encore trop longtemps méconnue.
Dès la préface cela s’entend, au fur et à mesure des apparitions, dans le fluide secret des images et des lignes, il crée un lieu pour elles, intemporel, méta spatial et méta onirique, le lieu des immortelles, tel une fontaine de jouvence poétique, une aire de consécration, un champ de salutations aux victoires féminines avec, circulant lumineusement entre les figures, le mot de passe, un schiboleth de la branche sororale, de la vie rendue à la beauté, à la justice fondamentales, initiatiques. Savez-vous ce qu’un tel milieu représente pour ces femmes ? Il faut, pour ce faire, entrer nu dans ces textes, sans la tentation de rajuster son vêtement, entrer nu, ayant tout oublié des exégèses précédentes, dans l’atelier de Christophe Dauphin. Il est là, il nous y attend dans son fiat éclairé, sa vocation de poète, appelant conquêtes et destinées triomphantes les moments de naissance, les moments de conscience de cette toute jeune féminité quittant les lieux intermédiaires, les impasses incertaines d’innocence, pour le monstre exhaustif, tentateur, du soi révélé. Toutes ont traversé, traversent le siècle. Il y a celles qui valent pour leurs œuvres poétiques et celles pour leur engagement et leurs actes de vie. Les amoureuses, les artistes, les poètes, les canonisables, les politiques, toutes ont senti l’altérité de leur corps qui avait aveuglément maille à partie avec les corps civils, le corps des autres et à commencer avec leur propre sexe et ses modes transitifs. Leur force génésique, leur force sexuelle trop souvent malheureuse et consciente de son malheur s’est soudain transmué en logos. C’est donc une révolution, un rejet du corps aliéné par les mille célébrations exubérantes du corps libéré, un renversement du sexe crédule, infantile, par le sexe volubile, une force spectaculaire, une arme organique qui refuse tout détournement cette fois, toute autre fin que l’extraction de sa gloire sensorielle, sensitive, de son prodige incarné, radiant, substantiel, abusivement enroulé, calfeutré entre ses flancs depuis des millénaires, depuis sa création. Une jubilante rhétorique de la chair féminine entre le juste et le « se rendre justice », rehaussée et ensemencée d’elle-même. En second lieu il appartiendra à la femme de trancher sur la question du partage et de ses perspectives.
Voilà ce que nous apporte l’auteur présent, en dialogue sensible avec les protagonistes : le regard qui témoigne, bouleverse, transvalue. La forte et scrupuleuse dimension historique de l’œuvre, insoumise au temps qui passe, aux intervalles dissolvants, et toujours au fait de l’apogée narratif, recrée à chaque époque et pour chaque autrice une sorte d’enchantement, de prestige, de séduction translucide de l’instant. Dans le pur cheminement de Christophe Dauphin, ni-passé ni-futur, le cycle de la femme créatrice réintègre une contemporanéité mitoyenne, un présent propre, inaugural, absolument présent, qui ne peut, haut perché, que durer. Examinons. Dans une époque perdant la tramontane, de jour en jour plus férue, plus avide d’anticipation, d’événements et d’illusions futurs (déversés sur interne, rencontres, messages, célébrations, repères de l’almanach, ne valent que pour ce qu’ils seront), dans une époque qui tend à censurer, à amoindrir, voire à tuer proprement le présent, Christophe Dauphin l’exalte, déclare et prouve que certains êtres et certaines vies s’inscrivent dans l’immédiat indéfectible, dans un superlatif du temps de l’action, dans un supra, impératif et continûment intrinsèque présent ! À nous de trouver un lieu, une force morale pour y paraitre. Ce que cherche Christophe Dauphin, il ne nous le dira pas ; mais ce qu’il trouve extrait à point de ses réflexions et de ses délibérations, de l’état le plus constructif et le plus passionnel de lui-même, d’une conscience intensément éprouvée, forte, rebelle, virtuose des affrontements entre la décadence de tous ordres et la pensée ascensionnelle, d’une conscience nette, décantée et qui en sait long, il nous le livre généreusement dans un dessein, une décision, une détermination résolument optimistes et toujours convertibles en don. C’est de cette intention portée à son comble que Christophe Dauphin nous investit comme d’une valeur régulatrice du flou, du faux et des demi-tons, et qui fait, cependant que nous le lisons, de son engagement un acte complet et de celui qui le reçoit un être complet pourvu qu’il y réponde. L’ensemble du livre, d’une initiative mémorielle à une initiative ontique, à une initiative apologétique, de rebond en rebond dans le champ très diversifié des biographies, se découpe en des thèmes et des registres majeurs, des foyers ardents de l’exploration et de la découverte, sans jamais s’affaiblir dans l’inertie des répétitions. Ses fouilles, ses archéologies en matière d’histoire et de rêve, parviennent au sommet d’une sorte de raffinement, de béatitude rationnelle, et s’y maintiennent.
Guerre, affrontement, conflit, résistance, voie singulière créative, quand l’auteur s’empare d’un sujet, il en fait la une, dans ce qui s’imprime comme valeur esthétique de l’extrême, la toujours première page d’un authentique et nécessaire combat. Nusch ELUARD, Annette ZELMAN, Gisèle PRASSINOS, Joyce MANSOUR, Madeleine NOVARINA, Virginia TENTINDO, Thérèse MARTIN, Renée BROCK, Thérèse MANOLL, Cécile MIGUEL, Alice COLONIS, Claude de BURINE, Maria BRETON, Janine MAGNAN, Elodia TURKI et tant d’autres, la liste de leurs noms ressemble à un défilé nimbé de la providence, chacune portant le chiffre sacré, univoque, d’une alliance, chacune rayonnant d’une lutte intègre régie par la passion, qu’elle soit artistique, idéologique ou d’introspection ; au sein de leur secret, de cet empire de soi vertigineusement retrouvé, Christophe Dauphin veille ; par lui, par ses jeux de bascule du présent, du passé dans l’ouvert, leur conscience qui ne devait pas cesser d’exister, leur mémoire exilée rompant avec toute causalité circulaire, leur mémoire, ce quelque chose marquant, marqué du réel, trouvent ici un oreiller sur lequel reposer la tête. Or à l’instar de nombre de ces héroïnes, on sent chez lui les allégeances du cœur politique et les allégeances du cœur poétique s’égaler, entrer en résonance, quand il est mis à l’épreuve des guerres, des débâcles sociales, des corruptions et des iniquités, de la nature humaine rechutant sans cesse dans son inguérissable et constitutive dualité.
Dans cette lecture qui lie, quantifie, qualifie purement et simplement tous les distinguos du vrai, du faux, du possible tirant les ficelles de la documentation historique, de l’authentique à l’apocryphe, de l’approximativement énoncé, répandu, la sincérité de l’auteur aura toujours le dernier mot. Comme si cette sincérité, cet agent, ce précepte purificatoire et cathartique, ce beau fruit d’or était à la fois matière et fin de ses écrits défiant le simple et le compliqué, l’inassimilable et l’irréductible. La ronde féminine de Christophe Dauphin est un facteur fertile d’événements, une propriété d’aborder ce qui est actuel, permanent dans l’épopée, le long poème épique de la femme à travers une série de périodes et d’instants, une totalité des repères dans son être qui nous implique positivement, faisant de ces participantes des élues, des baignées dans un rythme, une rapsodie de confiance et de reconnaissance – d’un élan, d’une force d’entrain, d’une crédibilité sans soupçons – quand le poète est là qui adoucit et consacre leur chemin. La force du vrai (ses ressources) est la seule nature de Christophe Dauphin. Sur la positivité du cœur et la sagesse des émotions, par-delà les zigzags, alternances/paradoxes qui sous-tendent les vérités, il choisit d’attirer l’attention. Sa posture sérieuse est extraordinairement remplie de bonne humeur. Il s’entend à donner un style à l’existence. Dans l’hospitalité de l’ouvrage, dans les gestes généreux du travail, on ne trouve ni manquement à l’ordre moral et intellectuel des intentions qui traversent les apparences, ni défaut d’accent, de ton, dispensés en vain, ou d’un jugement équivoque clandestin. L’influence de ses états d’âme sur notre âme – en raison de ce que, dès les premières lignes, nous avons pressenti et que nous constatons : la maitrise du trouble et de la confusion, de même le blâme du pêle-mêle et du méli-mélo – nous met en état de passion, et c’est émus et impliqués (et conscients d’un commun et pur enrichissement) que nous dansons la danse de ses évocations – surtout quand surgit un moment d’éloge ou de requiem d’amour que nous n’avions pas prévu ! Je ne dis pas que l’émotion ne traverse pas de part en part tout le matériel des écrits, bien au contraire, mais il y a des instants de transe fraternelle ! C’est en aparté alors qu’il convoque l’auteur dans la proximité de son texte et de sa présence, dans l’intimité et l’universel recueillement, dans la louange et l’universel tutoiement. Car chez Christophe Dauphin ce « tu » a valeur d’une œuvre de vie.
Odile COHEN-ABBAS
(Revue Les Hommes sans Epaules).
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Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine. Un soleil aux 42 rayons de femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. Poètes pour la plupart, mais pas seulement, elles embrasent et embrassent autant d’époques que de contrées, de rêves que de réalités et de combats.
Ce tome 1 présente vingt-deux portraits de femmes, de la chronique à l’essai. Il s’intéresse à l’essor de la femme en littérature et en poésie, aux combats difficiles menés par celle qui, en 1901, a choisi de prendre son destin en mains, de ne plus laisser à l’homme le soin de l’écrire à sa place et qui, parallèlement à l’œuvre, et même parfois en son sein, s’engage dans la lutte contre les injustices, les inégalités.
Parmi les visages proposés, Lucie Delarue-Mardrus s’affirme comme une éclaireuse, alors que sa payse normande Thérèse Martin est, elle, écrasée par le poids de la religion.
Le chapitre suivant est consacré aux femmes du surréalisme : Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun. Le surréalisme a élaboré une méthode permettant de réaliser le projet de Rimbaud : changer la vie ! En premier lieu, changer l’homme, accroché médiocrement au rocher de sa logique. En lui s’étendent de vastes océans inexplorés à sillonner d’urgence, comme le rêve ou l’inconscient, les territoires de l’imaginaire. Aucun autre mouvement artistique n’a davantage mis en valeur la femme que le surréalisme. Les femmes en son sein sont nombreuses. « Si nous nous mettons encore à genoux devant la femme, c’est pour lacer son soulier », affirme André Breton, dès 1920.
Il en va de même avec les femmes de la Poésie pour vivre, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Chez elles, la poésie n’est pas considérée comme un « genre » littéraire. L’écriture de nos poètes ne triche ni avec la vie ni avec l’être. Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue.
On peut lire sur en-attendant-nadeau.fr un article sur le premier volume :
"Contre-histoire féministe de la poésie", par Alain Roussel (en ligne le 3 février 2026)
Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».
Marc ESCOLA (fabula.org, 4 février 2026).
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Pour un soleil de femmes » de Christophe Dauphin, une contre-histoire !
Ce premier tome de Pour un soleil de femmes, ouvrage appelé à se déployer en deux volumes, se présente comme un long voyage poétique mené sous la conduite de Christophe Dauphin, en compagnie d’une quarantaine de femmes poètes. Le périple s’amorce aux premières lueurs du XXᵉ siècle et progresse jusqu’à notre présent, traversant le temps autant que les territoires, les climats intérieurs autant que les paysages du monde.
Le volume que nous tenons aujourd’hui entre les mains fait entendre la voix de vingt poètes — un nombre symboliquement plein — dont les écritures, diverses et singulières, composent une traversée plurielle. Ces femmes circulent entre les époques et les esthétiques, mais aussi entre les espaces géographiques et imaginaires, dessinant une cartographie mouvante de la poésie au féminin.
Dans la quatrième de couverture, Christophe Dauphin souligne l’importance de celles qui ont suivi, de près ou de biais, la trajectoire du surréalisme, s’en emparant pour le transformer, l’élargir, parfois le contester parce qu’« accroché médiocrement au rocher de sa logique ». Aux origines, beaucoup durent lutter pour simplement exister, pour affirmer leur présence dans un champ littéraire qui était largement masculin. Leur combat fut à la fois esthétique, vital et politique.
Il convient surtout de souligner que nombre de ces textes sont inédits. Ce choix confère à l’ensemble une force particulière : il ne s’agit pas d’une anthologie patrimoniale, mais d’une entreprise de révélation. Ces poètes, rassemblées ici, composent une contre-histoire — à la fois du féminisme, des luttes et de la poésie — une histoire souterraine, longtemps éclipsée, qui remonte aujourd’hui à la lumière pour former un soleil collectif, ardent et nécessaire. Et « Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue »
Ces femmes circulent entre les époques et les esthétiques, mais aussi entre les espaces géographiques et imaginaires.
Kamel BENCHEIKH (in rupture-mag.fr, 8 février 2026).
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Lectures :
Mon article sur le livre du poète français Christophe Dauphin intitulé « Pour un soleil de femmes », une œuvre de référence monumentale qui restitue à la femme sa place et sa dignité dans l’histoire de la poésie et de la résistance :
À une époque où résonnent le vacarme des guerres, des fondamentalismes et des marchés, écrire sur les femmes apparaît comme un acte de résistance contre l’oubli et contre l’effacement des corps, des voix et des expériences. C’est ainsi que se lit le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes, récemment publié à Paris par Les Hommes sans Epaules : une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité, façonnée par les poétesses, les militantes, les amantes et les exilées, avec leur sang, leurs rêves et leur langue qui ne s’éteint jamais.
Dans ce vaste projet littéraire et intellectuel, Dauphin écrit une histoire humaine complète à partir des voix et des expériences des femmes, où la poésie devient témoignage, la vie résistance, et l’écriture une confrontation ouverte avec la violence, l’exil, le déracinement et la domination. Il s’agit d’une œuvre hybride, située à la frontière entre biographie poétique, méditation philosophique, témoignage historique et manifeste humaniste, où chaque femme convoquée par le poète devient un continent entier de douleur, de révolte et de création.
Mais les femmes ici ne sont ni des figures exposées dans un musée des héroïsmes féminins, ni de simples noms ressuscités à des fins de documentation ou d’hommage. Elles sont des voix qui se croisent au sein d’une épopée cosmique sur la liberté, et sur le corps comme ultime champ de bataille politique et spirituel à la fois.
Dans ses deux volumes, le livre ressemble à un immense archipel de biographies, de poèmes, de souvenirs et d’histoires entremêlées ; mais en profondeur, il constitue un long hommage à la femme qui, tout au long du XXe siècle et au-delà, a affronté le fascisme, le colonialisme, l’exil, le fondamentalisme, le patriarcat et les violences physiques et symboliques. À travers cette vaste constellation de poétesses, militantes, artistes et rebelles, Dauphin construit une vision du monde où la poésie devient acte d’insoumission et de défi, et où le féminin apparaît comme une force capable de réinventer le sens humain.
Ce qui frappe également dans l’œuvre de Dauphin, c’est qu’il ne se contente pas du récit ou de la documentation : il écrit avec la voix d’un poète fasciné par le destin de ses personnages, profondément engagé envers elles sur les plans affectif et moral. Il ne maintient donc pas de distance froide avec son sujet, mais s’y plonge avec une émotion assumée, parfois jusqu’à l’exaltation épique. Il ne cherche pas à dissimuler son parti pris ; au contraire, il le transforme en position esthétique et intellectuelle. Car pour lui, la poésie n’est pas neutralité, mais affrontement permanent avec le monde.
C’est ainsi que se dessinent les grandes lignes de son projet : défendre la liberté individuelle, rejeter toutes les formes de tyrannie, célébrer la poésie comme salut spirituel, et rendre justice à des femmes que l’histoire a transformées en victimes, mais qui ont refusé de demeurer dans cette position. Des femmes ayant connu la guerre civile espagnole, le nazisme, l’exil, la prison, la répression religieuse, l’exploitation du corps, le viol, la violence domestique, le déplacement forcé, le racisme ou la persécution politique — mais qui n’ont jamais capitulé. Le livre ne s’abandonne donc pas à la lamentation ; il célèbre plutôt l’énergie du relèvement et de la résistance.
Ainsi se côtoient dans le livre des noms et des expériences issus de géographies et d’époques éloignées : de la France à l’Iran, du Liban à l’Ukraine, de l’Espagne aux îles polynésiennes. Pourtant, Dauphin ne cherche ni à écrire une encyclopédie féministe classique, ni à composer une fresque académique ordonnée chronologiquement ou thématiquement. Il tente plutôt de bâtir une sorte de « contre-histoire » de la modernité et du XXe siècle lui-même, à travers des femmes ayant vécu à la marge des récits officiels ou hors du centre lumineux de la culture masculine.
Sous cet angle, le livre devient également une redéfinition de la poésie elle-même. Dauphin refuse de réduire la poésie à la technique, à la rhétorique ou au jeu formel. Le poème n’est pas, pour lui, un artifice linguistique froid, mais une extension directe de la vie et une expérience existentielle totale. C’est pourquoi il répète, dans plusieurs chapitres, que les mots doivent être « imprégnés de poésie vécue », et non de simples constructions polies. On y perçoit l’influence profonde du surréalisme français et des poètes de la « poésie pour vivre », qui voyaient dans l’écriture un acte de révélation, une aventure spirituelle et une révolte contre la banalité quotidienne et la raison instrumentale.
Cette conception de la poésie explique la nature des figures choisies par Dauphin. La plupart des femmes présentes dans le livre n’appartiennent pas seulement au monde littéraire, mais aux zones de tension extrême de l’existence humaine : guerre, révolution, corps, désir, exil, maladie, folie ou confrontation directe avec le pouvoir. Ainsi, leurs vies ne semblent jamais séparées de leurs textes ; les poèmes eux-mêmes apparaissent comme le prolongement des blessures et des expériences violentes qu’elles ont traversées.
Au début du premier volume, Dauphin place face à face deux figures apparemment opposées mais profondément complémentaires : Thérèse de Lisieux et Lucie Delarue-Mardrus. La première apparaît comme victime d’un système religieux ayant étouffé le corps et le désir au nom de la pureté, tandis que la seconde incarne la femme ayant décidé d’écrire sa propre vie et de vivre librement sa passion dans un espace littéraire hostile aux femmes. Dauphin ne traite pas Thérèse comme une simple sainte chrétienne : il tente de lui rendre son humanité et de la libérer de l’image ecclésiastique figée, tandis que Lucie devient le symbole de l’émergence de la femme écrivaine moderne.
Mais le cœur esthétique et intellectuel de ce volume réside dans son lien avec le surréalisme, qui constitue l’arrière-plan majeur de tout le projet de Dauphin. Pour lui, le surréalisme n’était pas seulement une école littéraire, mais une tentative radicale de « changer la vie », selon la formule de Arthur Rimbaud reprise par André Breton. C’est pourquoi il consacre de larges espaces à des poétesses et artistes liées à ce mouvement ou gravitant dans son orbite, de Joyce Mansour à Gisèle Prassinos, de Nusch Éluard à Annie Le Brun.
Cependant, l’importance de cet aspect ne réside pas uniquement dans la réhabilitation de noms féminins marginalisés, mais dans la manière dont Dauphin relit la relation du surréalisme aux femmes. Il refuse de réduire ce mouvement à l’accusation d’avoir transformé les femmes en objets du désir masculin, rappelant qu’il fut, malgré ses contradictions, l’un des rares mouvements à avoir accordé aux femmes une place centrale dans l’expérience créatrice moderne.
C’est précisément ici qu’apparaît l’un des aspects les plus complexes et stimulants du livre : Dauphin ne propose pas un discours féministe doctrinaire, mais laisse place à de profondes tensions et divergences autour même de l’idée d’émancipation. Ainsi, Annie Le Brun critique certaines formes du féminisme contemporain et refuse de réduire la femme à une identité collective rigide, tandis que d’autres voix plus radicales, comme Monique Wittig, relient la langue elle-même aux structures de domination patriarcale.
Cette pluralité donne au livre une véritable richesse, car il ne transforme pas les femmes en bloc homogène ni en icônes idéales. Ce qui intéresse Dauphin, c’est la contradiction humaine elle-même : force et fragilité, désir et fracture, héroïsme et abîme. C’est pourquoi il écrit sur certaines de ses figures avec une émotion manifeste, sans dissimuler les zones d’ombre ou de douleur de leurs existences.
Et ainsi de suite, le livre déploie une immense fresque où poésie, mémoire, exil, corps, résistance et liberté se répondent sans cesse, jusqu’à faire de Pour un soleil de femmes non seulement un livre sur les femmes, mais un livre sur l’être humain lorsqu’il affronte les tentatives d’effacement, et sur l’écriture comme forme de survie.
En définitive, Christophe Dauphin réussit à construire une œuvre ample et polyphonique, mêlant poésie, histoire, pensée et engagement. Un livre qui ne se contente pas d’offrir une panorama de poétesses et de militantes venues du monde entier, mais qui tente de réécrire le XXe siècle et les débuts du XXIe siècle depuis le point de vue de femmes ayant résisté à la violence, au pouvoir et à l’oubli par la seule puissance des mots.
C’est un livre sur le corps lorsqu’il devient champ de bataille, sur l’exil lorsqu’il devient identité, sur l’amour lorsqu’il devient résistance, et sur la poésie lorsqu’elle refuse de se séparer de la vie. Plus encore, c’est un livre sur des femmes qui ne se sont pas contentées de supporter le monde, mais ont tenté de le transformer — chacune avec sa langue propre, son corps, sa mémoire et son feu intérieur.
Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.
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La Contre-histoire féministe de la poésie contemporaine de Christophe Dauphin
Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine (Les Hommes sans Épaules, 522 p., 25 €) de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».
Les textes ici rassemblés ne s’inscrivent pas dans une démarche linéaire. Certains tiennent du portrait ou de la chronique, d’autres relèvent de l’essai. Mais tous mettent en avant la capacité de résistance de ces femmes et leur combattivité pour s’imposer dans un monde qui fut longtemps l’apanage des hommes. Parfois mal connues, elles méritent d’être découvertes ou redécouvertes, quels que soient le pays d’où elles viennent et le métier qu’elles exercent.
On y rencontre des militantes des droits civiques, des syndicalistes, des journalistes, des peintres, des sculpteurs, des comédiennes, des cinéastes, des enseignantes, et d’autres encore. Christophe Dauphin, qui est par ailleurs poète, essayiste, critique littéraire et directeur de la revue Les Hommes sans Épaules, les a réparties par souci de cohérence en trois chapitres distincts.
Le premier, « L’odeur de mon pays était dans une femme », a pour thème Lucie Delarue-Mardrus, l’une des incarnations, avec Anna de Noailles, Renée Vivien et Marie de Régnier – décrites en quelques courts portraits –, de ce qu’on a pu appeler le « romantisme féminin », et la mystique Thérèse Martin, plus connue sous la désignation de sainte Thérèse de Lisieux dont l’auteur fait une victime de l’action cléricale et du mythe construit autour d’elle après sa mort : « Mon intention est ici de désencarméliser et de réhumaniser Thérèse, loin du Carmel où son être fut livré à un “jeu de massacre” ».
Mais si la vie de ces deux femmes nous est contée dans ses moindres détails, c’est aussi tout un regard critique et très documenté que Christophe Dauphin développe sur la place des femmes à la Belle Époque et sur leurs tentatives d’émancipation sous l’impulsion d’idées nouvelles, comme celles du saint-simonien Prosper Enfantin, de Charles Fourier, de Flora Tristan et d’autres, qui ont été des précurseurs. Relatant les amours sous toutes leurs formes de Lucie Delarue-Mardrus, il nous fait voyager, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre, dans les méandres du contexte littéraire passionné et turbulent de l’époque, faisant surgir du passé des figures célèbres ou aujourd’hui oubliées, proches notamment du décadentisme, du symbolisme, de La Revue blanche.
Dans le deuxième chapitre, « Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme », l’auteur évoque quelques-unes des plus belles figures artistiques féminines de ce mouvement libérateur qui s’imposa comme le plus important courant de pensée – et comme une manière de vivre en poète – de cette première partie du XXe siècle et dont l’esprit persiste aujourd’hui plus ou moins souterrainement. Cela n’allait pas forcément de soi, en ces Années folles qui portaient encore la marque des préjugés. Chez les surréalistes de ce temps-là, la femme, à la fois charnelle et sublimée, faisait l’objet d’un véritable culte que l’on peut qualifier de magique.
N’était-elle pas la source d’inspiration de leurs plus beaux textes, d’André Breton à Paul Éluard ? Mais si l’on savait célébrer la beauté, on ne reconnaissait pas toujours le talent, nous dit en substance Christophe Dauphin, d’où une certaine frustration chez celles qui se sentaient l’âme créatrice. Si elles voulaient se faire reconnaître comme poètes, indépendamment de toute notion de genre, c’est en produisant des œuvres fortes et originales qui n’ont rien à envier à celles des hommes, à l’instar de celles de Joyce Mansour ou de Gisèle Prassinos, présentes dans ce livre, aux côtés de Jeanne Bucher, Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Madeleine Novarina, Virginia Tentindo et Annie Le Brun, en quelques courtes biographies.
Tout en nous confiant de captivantes anecdotes qui éclairent la vie de ces femmes, l’auteur se penche d’une manière approfondie et originale sur leurs œuvres, avec des extraits et des citations, restituant la place qui leur est due dans le mouvement surréaliste et même ailleurs.
Le troisième chapitre, « Les femmes de la poésie pour vivre », se réfère à Jean Breton qui défendit naguère, dans un manifeste écrit avec Serge Brindeau, une poésie de « l’homme ordinaire », aussi éloignée « de la prétention raffinée des mandarins que d’un populisme de pacotille » : l’émotion avant tout, dégagée d’un intellectualisme étroit et cherchant à « réveiller le poète derrière sa poésie ».
Cette partie, qui est appelée à une suite dans le tome 2, relate, avec le même souci du détail biographique et d’un regard d’une grande acuité sur les œuvres, les combats de ces femmes – que la revue Les Hommes sans Épaules aura contribué à faire reconnaître – pour exister en littérature et en poésie. Elles s’appellent Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine. Les conjoints ne sont pas oubliés et l’on retrouvera avec intérêt, dans leurs œuvres vives, Michel Manoll, André Miguel ou Jean Breton.
Comme l’écrit Christophe Dauphin : « Les deux volumes de “Pour un soleil de femmes” forment une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine, par le biais d’un soleil aux 41 rayons de femmes, qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. »
Alain ROUSSEL (in en-attendant-nadeau.fr, 3 février 2026)
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"Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine!"
Electre, 2025
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Avec Pour un soleil de femmes 1, Chroniques pour un soleil de combats en poésie, de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, Christophe Dauphin rédige une véritable contre-histoire féministe de la poésie contemporaine en rétablissant les femmes, corps, âme et esprit, à leur place, autour de la grande table solaire de l’art. Elles sont 41, conviées enfin au festin souvent frugal de la création, 22 dans ce premier volume.
Elles ont pour noms :Lucie Delarue-Mardrus, Thérèse Martin, Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Elles sont femmes du surréalisme ou d’ailleurs, de littérature ou de poésie, de lettres et de l’être.
« Les textes consacrés à nos soleils sont de longueur inégale et vont de l’essai au portrait, en passant par la chronique. Ils sont inédits mis à part certains extraits qui ont paru en revues ou dans des magazines. Ils ont été écrits séparément les uns des autres, sans le souci de constituer un livre. Cela explique les absences, que certain(e)s pourraient déplorer, d’« icônes » du féminisme ou de la création. Dresser un tel panorama n’est pas notre dessein, mais nous ne perdons pas au change, avec les femmes dont il est question ici, qui méritent d’être découvertes ou redécouvertes. »
Cet hommage, amoureux, n’exclut pas la lucidité sur le talent, le rayonnement, l’influence bienfaisante comme sur les combats que chacune, en son propre style, a dû mener, bien souvent contre les hommes qui disaient les aimer ou prétendait les protéger, d’elles-mêmes bien sûr. « Le combat fut long, constate Christophe Dauphin, pour que la femme s’écrive elle-même. »
Cette contre-histoire de la littérature, de la poésie et de l’art, si nécessaire, éclaire l’histoire tout court.
Chaque femme est absolument unique, un univers impossible à cerner mais que Christophe Dauphin cherche à révéler avec respect, éclairant des recoins inconnus où sont dissimulés des trésors. Leurs mondes croisent tous les mondes, ceux de la banalité à l’horreur, ceux de la beauté, du secret et de l’amour. Les découvrir c’est aussi nous découvrir. La poésie féminine porte la fonction philosophique de l’interrogation des évidences. Les entendre, c’est traverser les formes accoutumées pour accéder aux champs de la liberté car elles sont à la fois du centre et des marges, elles voient au plus près, la peau, et au plus loin. Elles ne sont pas seulement poètes par leurs textes, elles le sont par leurs vies dont elles font tantôt un champ de bataille, tantôt un laboratoire alchimique, tantôt une œuvre d’art.
Christophe Dauphin n’écrit jamais sans faire coïncider l’intention et l’accomplissement. Ce livre est important, il ne fait pas seulement œuvre de réparation ou de réhabilitation, il découvre, dévoile, laisse le temps et l’espace au féminin, aux féminins, car ils sont innombrables. Il invite au retournement.
Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 4 novembre 2025).
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Voici un moment que je m’étais promis de parler de ces deux livres. Le livre d’Odile Cohen-Abbas, « Christophe Dauphin les yeux grands ouverts » (éditions unicité, 2025), qui est un essai sur l’œuvre poétique de Christophe Dauphin, et le dernier essai de ce dernier : « Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d'un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine ».
Encore fallait-il le temps de les lire pour leur rendre justice. Je ne saurais trop vous encourager à découvrir l’inépuisable générosité de Christophe Dauphin, poète, essayiste, éditeur, revuiste, passeur ; son ardeur et sa colère, son exigence et sa formidable capacité à tirer de l’ombre toutes les ressources les plus hétérodoxes, c’est à dire essentielles, du poème. Le volume consacré au « soleil de femmes » est une mine absolue, « contre-histoire féministe de la poésie contemporaine » plein de figures rares animées par les mêmes élans qui sont ceux de Christophe - et les miens : la poésie pour vivre et le surréalisme, unis dans l’émotivisme. Pour en savoir plus, commandez, lisez, découvrez, des mondes s’ouvriront.
Adeleine BALDACCHINO (Le printemps des poètes, décembre 2025).
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Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine.
Elles semblaient déjà prêtes à entrer dans ces pages, à y inscrire leur philosophie sensitive, sensuelle, combative et morale. On dirait, de fait, qu’un accord subtil, antérieur, implicite, prédestinait ces femmes du pays normand, ces femmes du surréalisme et ces femmes de la poésie pour vivre, à trouver leur temps de justice, leur reconnaissance, leur blason intellectuel et poétique et leur consécration définitive, entre ces lignes faites d’appels de part et d’autre, des leurs d’abord, vivants, superbement, au-delà de la mort, de l’histoire, des échecs et des réussites, et de celui de Christophe Dauphin qui aspirait profondément, à sa manière intègre et rebondissante, à leur rendre hommage.
Il semble véritablement qu’en amont des travaux de recherche positive, des strates d’échange, de rencontre, de partage, mystérieuses, et une intuition supérieure, aient guidé et prédéterminé la volonté de l’ouvrage. Étranges entrelacements de conjonctions passées et présentes, d’un homme, remué intérieurement, assidument, amoureusement, attelé à sa table d’étude, et d’un flux et reflux de souvenirs historiques. Quel est le lien intime personnel qui relie le poète à cette douce et forte gent féminine ? Quelles rumeurs de l’inconscient, de l’onirique s’insinuent dans ses marges ? Quoiqu’il en soit, Christophe Dauphin marque son œuvre de cette porte authentiquement sculptée de la mémoire.
Elles sont nombreuses, diverses, ces femmes, reliées entre elles par l’époque où les thèmes, mais chacune apparaissant dans sa découpe de lumière et auréolée de son génie individuel.
Le style est frappé d’un sceau d’empathie si véridique, si violent, qu’il semble que l’on ne puisse plus détacher l’empathie de l’écrit, l’amour de l’écriture de l’écriture de l’amour, des formes les plus extrêmes, les plus engagées de la sympathie, dans un livre dont le projet de redonner prophétiquement parole et sens au désir des femmes, est l’épicentre.
Or précisément parce que le sujet traite de cette femme proche et lointaine, il s’agit avant tout de lever quelques résistances ou malentendus, et d’appréhender le présent ouvrage avec une pensée et une sensibilité à neuf. Œuvre d’érudition, assurément, quant à ses qualités d’exigence, de concision, d’abondance de thèses et de documents, mais d’une érudition qui ne se borne aucunement à une forme abstraite, spéculative – donnant lieu à une nébuleuse de faits à la fois existants et inexistants, objectifs, subjectifs, opérants et inopérants –, mais agissant dans le sens de dégrossir tous les matériaux humains, sociaux, psychologiques, historiques, et de tendre vers une analytique profonde de l’être et de la vie.
Il faut attendre le tout début du XXe siècle, pour assister à l’essor créateur des femmes en littérature comme en poésie.
Voici donc ces femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies, en phase d’être délivrées de la forteresse inexpugnable de préjugés où elles étaient enfermées. Ou plutôt voici que Christophe met l’accent, rassemble tous les faisceaux de l’œuvre sur les moyens, les étapes forcenées, héroïques de leur fuite.
Et nous sentons s’inscrire maints stigmates d’indicible amour en nous, maintes blessures et cicatrices miraculeuses au fil des siècles et des situations, comme plongés au sein même de leur évasion. Cette symbiose, cette compassion motrice, identificatrice, allie aux thèmes, aux circonstances factuelles, le substrat si cher au cœur de l’auteur du principe d’« émotivisme » : un serment de foi esthétique, plénière, aboutissant à une transmutation / transfiguration / révélation sensible et émotionnelle du réel.
Et comment parler autrement de ces femmes qui établissent proprement, à travers leurs sens et leur corps et des circonstances si contraires, une métaphysique du courage et de l’héroïsme !
Ces poètes ont ouvert la route à plusieurs générations de femmes. Ne sont-elles pas les grandes aînées des voix féminines majeures de notre temps ? Leur apparition marque indéniablement une évolution dans le rapport des femmes à la carrière littéraire. Leurs textes expriment une perception toute personnelle de la réalité autour du thème central de l’amour et de son rapport avec différents aspects de la vie féminine : l’homosexualité, la maternité, la filiation, la vie professionnelle, le mariage et la sensualité.
De Lucie Delarue-Mardrus à Thérèse Martin, de Jeanne Bucher à Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, de Renée Brock à Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière, Claude de Burine - la liste est longue mais il serait offensant d’en oublier une tant leurs beautés, leur force, leur bravoure a dû contenter le Créateur du sixième jour, et c’est pourquoi il faut non seulement lire la liste, mais prononcer chaque nom distinctement – de toutes ces égéries donc, s’érige tout le spectre des possibles féminin.
Qu’il y ait ou non entre elles une communauté de destin, elles semblent toutes sous l’influence d’une injonction intérieure – peut-être eu égard à cette première Eve subversive, à ce féminin originel libre antérieur à toutes conditions – qui les pousse d’une part à accomplir chimiquement, intellectuellement leur individuation, mais aussi sur le plan social et collectif à réaliser ce qu’impliquait d’appartenir à leur genre : un combat pour révéler cette femme millénaire, pour aider cette part la plus douée et la plus rétractile d’elles-mêmes que les instances familiales et institutionnelles avaient laissé délibérément s’étioler, s’atrophier, pour l’aider à naître, à s’extraire et légitimer totalement, honorifiquement, cette naissance et cette haute extraction.
De la nature de cet honneur, Christophe Dauphin a pleinement conscience. La tâche immense dont il s’est investi – le cœur y est tant que tout nous semble de bon aloi – corroborant ses propres valeurs, et sa profonde considération d’autrui, sa tâche va dans ce sens de restaurer ou d’établir cette dignité et cette unité féminines dont l’absence entrainerait, n’a pu entrainer jusque là que douleur, trouble et dissociation. Car c’est sans doute sous la menace d’une mort psychique évidente, d’une implacable mort aux trousses psychologique que ces femmes ont dû accomplir tenacement, témérairement, la particularité de leur destin. Cette convergence de causes, comme s’il n’existait en vérité qu’une seule estime glorieuse dans son rapport à soi et au monde, une seule tacite et nécessaire dignité, fait de ces pages un grand livre qui rehausse, redore dans un enchantement inaugural, éthique et poétique, notre confiance éprouvée en notre humanité.
Nous attendons le second tome.
Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton !
Lavons les mots dans la rivière de notre vécu,
nous n’avons pas d’autre voie navigable à
notre disposition.
Jean Breton
Premier souvenir : juin 1990. Je traverse l’arrière-cour du 17, rue des Grands-Augustins, à Paris. J’accède au « sanctuaire » du Milieu du Jour éditeur par un petit couloir dont les murs sont des livres de poèmes du sol au plafond. Les livres, une femme est occupée à les ranger, à les classer, avec respect et délicatesse. Elle flotte dans sa blouse bleue trop grande pour elle et ses mains volettent, papillons au-dessus des piles de manuscrits. Elle trie aussi le courrier, en silence, alors que le saxophone de Coltrane s’envole sur plusieurs octaves et réaligne l’horizon sur la corde du Merveilleux. Cette femme qui vient m’accueillir, c’est Maria.
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Épaules, 2025).
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L’essai de Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, forme une contre-histoire de la poésie contemporaine de presque cinq cents pages. Il ne paraît pas assez long à son lecteur tant il est plongé dans cette fresque littéraire faisant rayonner, pour le tome 1, vingt-deux femmes ayant marqué de façon pérenne le paysage littéraire, artistique voire politique du tout début du XXe siècle à nos jours.
La poésie féminine existe-telle ? Je réponds non. Seule la poésie existe affirme avec ferveur Christophe Dauphin dans son avant-dire à l’œuvre. Si en 1900 l’écriture féminine serait donc une sorte de maladie, un débordement incontrôlable, Dauphin balaie d’un trait de plume ces inepties invalidant la puissance de ces femmes. Il définit et restitue leur juste place dans le champ littéraire, artistique et sociétal commun. Le livre se partage en essais, études fouillées, chroniques, portraits (le lecteur savoure son plaisir), le tout de façon harmonieuse ; chaque rayon de ce soleil, s’il fait partie d’un ensemble auquel il ajoute sa lumière, brille par sa singularité.
Le premier essai est consacré à Lucie Delarue-Mardrus, poète normande née en 1874 L’odeur de mon pays était dans une pomme. Quelle femme ! Quelle énergie ! Conteuse, nouvelliste, poète, romancière, dramaturge, essayiste, Lucie D-M n’a cessé d’écrire. Dauphin émet un parallèle entre son parcours et celui de Françoise Sagan les origines et l’éducation bourgeoise, l’attrait pour le saphisme, passion pour la littérature, la même solitude intérieure, le même parcours en dents de scie pour que chez l’une comme chez l’autre le personnel prenne le pas sur l’œuvre. Mariée (un assez long temps) à Joseph-Charles Mardrus dont le parcours est lié à la vague d’orientalisme, sa princesse amande parcourt et vit en Tunisie (principalement en Krouminie), Egypte…J.C Mardrus est le traducteur réputé des Mille et une nuits, il écrit que pour la traduction une seule méthode existe : la littérarité. Le couple vivra entre autres dans le Pavillon de la Reine à Honfleur.
Lucie D-M rayonne dans son monde, ses rencontres seront multiples et déterminantes, Renée Vivien, Natalie Barney, Germaine de Castro (Chattie), Sarah Bernhardt dont elle porte la bague sertie d’une pierre rouge…Personnage captivant, cette acharnée du travail à l’écriture au naturalisme épuré, a vécu une fin de vie difficile (narrée avec sensibilité), quelque chose de mon âme (à tout jamais perplexe) A fini d’être fleuve et n’est pas encore mer.
Une autre femme, Thérèse Martin, hante Lucie. Le mythe thérésien se fait obsédant, elle écrit en 1926 Sainte Thérèse de Lisieux. Lucie D-M veut retrouver la femme dans la carmélite et donner à son visage une densité perdue. Ainsi le fait Dauphin dans l’essai suivant Les épines des roses tuberculeuses de Thérèse Martin. Son intention est de désencarméliser et réhumaniser Thérèse. Je n’ai rien qu’aujourd’hui écrivait Thérèse, Dauphin dénonce les souffrances subies : écrasement de l’humain, négation de la vie et du monde ponctuée par la maladie (anorexie, crise de délire) l’isolement total. Née pour être un génie, elle est devenue une virtuose du renoncement et de la maîtrise de soi. Son livre Histoire d’une âme (1898) a subi censure et réécriture, pas moins de 7000 retouches dit Six. Celle qui affirmait la foi est toujours celle d’un incroyant qui croit, le long douloureux de sa petite voie, est restée poète.
La deuxième partie Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme, est consacré à Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Cézaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, et Annie Le Brun. Le portrait de Jeanne Buscher est lié à celui du poète Charles Guérin, il a écrit à son aimée pas moins de 2000 lettres et poèmes. Galeriste, elle expose Picasso, Masson, Max Ernst, de Chirico, Kandinsky, Man Ray et bien d’autres tout en promouvant leurs œuvres à l’international.
Le peintre chilien Roberto Matta dit des femmes qu’elles étaient pour les surréalistes des objets magiques. Ce mouvement littéraire, même si elles étaient davantage considérées comme inspiratrices plus que créatrices, aura mis en avant les femmes et leur extraordinaire pouvoir. Nusch Eluard a été l’inspiratrice du chant éluardien durant dix-sept années écrit Dauphin. Elles étaient nombreuses, bouillonnantes de créativité, flamboyantes, intrépides, à l’érotisme parfois débridé, bouleversantes. Thérèse Plantier reproche cependant à Breton d’avoir traité la femme en objet, Joana Masso, quant à elle, pose cette question terrible : « Elle en pensait quoi de tout cela Nusch de la dépossession de son corps ? ». Suzanne Cézaire était poète et essayiste. Elle a collaboré à la revue Tropiques, au sein de cette revue, elle n’est pas la femme de…, mais un pilier théorique, un mur porteur, une contributrice de premier plan. Poète, elle se bat pour une « poésie cannibale » et surréaliste en rupture avec la tradition doudouiste des écrits coloniaux.
Dans le portrait suivant, de l’écriture de Gisèle Prassinos, Dauphin écrit Les alliances de mots sont la matrice d’une écriture toujours prête à bifurquer, se laissant aller à la puissance suprême des surréalistes : le hasard. Après cette chronique, l’auteur met à l’honneur la fée précieuse du peintre Saran Alexandrian, Madeleine Novarina.
Suit une étude sur Joyce Mansour, quelle femme, quelle combattante ! Collectionneuse, peintre, poète, Mansour est cela et plus encore, Hubert Nyssen rappelle qu’il est tout à fait sommaire de réduire Joyce Mansour à une érotomane du surréalisme ou même à un ange du bizarre. Pour Dauphin, elle est le soleil du poème.
Sculptrice surréaliste, Virginia Tentindo (qui aura été aussi secrétaire de Philippe Soupault) crée de l’or émotionnel en terre cuite, la juste fascination qu’elle opère sur Dauphin, poète émotiviste, n’en est que plus palpable.
Suit une étude sur Annie Le Brun, femme oh combien singulière, elle clamait la poésie sera subversive ou ne sera pas, elle écrivait avec une belle acuité le surréalisme n’est nullement une avant-garde, il s’agit d’une attitude devant la vie, dont la véritable radicalité aura autant à en refuser la misère qu’à y chercher l’émerveillement. Elle a défendu le lyrisme comme une louve le lyrisme est une façon de voir la beauté en transparence sur ce qui la menace, ou encore stupéfiant rempart passionnel qui protège ce qui vit en l’exaltant. Si elle adhérait au combat pour l’émancipation des femmes, Annie Le Brun n’en était pas moins lucide sur les méfaits d’un collectif oublieux des singularités Etrange libération, qui prive une nouvelle fois les femmes de devenir ce qu’on leur a toujours refusé d’être : des individus.
La partie trois du livre Les femmes de la Poésie pour vivre 1, est consacrée à Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquelle Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine.
Régine Deforge écrit à propos de Thérèse Plantier qu’elle est Femme forte au génie baroque et libertaire, elle a combattu avec hargne et beauté Le temps n’est plus aux femmes qui se plaignent. C’est celui du féminisme. Ardente, Thérèse Plantier n’en était pas moins sensible : Celui ou celle qui n’a pas eu la chance de rencontrer la pensée peut devenir, encore que ce soit rare, un artiste, il ne sera jamais délivré.
Dans son Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton, je citerai ces vers de Dauphin disant toute sa tendresse pour la femme qu’elle fut, toute la prépondérance de sa présence C’est aussi Maria en blouse bleue/dépoussiérant l’ombre des poètes. Tous ces portraits (il serait difficile de les évoquer tous) sont captivants, on ne lâche pas le livre.
Oh lire celui de Claude de Burine, il s’apparente à un roman tant sa vie fut tumultueuse et je n’en raconterai pas la fin. Cette femme-personnage est bouleversante. Ce livre vibre de l’amitié de l’auteur pour ces femmes. Non seulement un hommage singulier et appuyé leur est rendu, mais une parfaite connaissance de leur parcours, de leur œuvre, de leur rayonnement enrichit le propos et le rend passionnant à lire. Chaque étude est fouillée. Les rencontres déterminantes ayant jalonné l’existence de ces femmes sont toutes détaillées (même le nom, belle surprise, de Paul Vincensini a éclairé le texte).
Les notes bas de page sont multiples et variées, elles renvoient à des approfondissements historiques, politiques, sociétaux, littéraires. C’est captivant !
Le lecteur comprend d’autant plus la précieuse implication de ces femmes dans et pour leur monde et le nôtre. Le talent de Christophe Dauphin, poète émotiviste, essayiste, membre de l’Académie Mallarmé (siège du poète Robert Sabatier) est ici voué à ces soleils de femmes, la qualité littéraire de l’ensemble est telle que la lecture en est illuminée.
Marie-Christine MASSET (in revue Phoenix, 2026).
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La ronde féminine de Christophe Dauphin
Il est vrai que l’ouvrage rayonne d’un soleil, bon, magnanime, fait des énergies créatrices de la liberté, un soleil sous lequel on ne se perd pas. Car c’est bien des œuvres de la liberté qu’il va être question, celle de l’aventure à courir, celle au fil des épisodes de l’histoire et des générations, des femmes pour lesquelles elle n’était toujours qu’une impénitente et irrépressible solution, la liberté qui libère la diversité des plans de conscience et de la fatalité d’exister sans rime ni raison. Commettant l’acte, l’ordre du cœur, et loin d’un sens commun réducteur, Christophe Dauphin consacre leurs voies, les guérit du silence et de la solitude, profère leur parole encore trop longtemps méconnue.
Dès la préface cela s’entend, au fur et à mesure des apparitions, dans le fluide secret des images et des lignes, il crée un lieu pour elles, intemporel, méta spatial et méta onirique, le lieu des immortelles, tel une fontaine de jouvence poétique, une aire de consécration, un champ de salutations aux victoires féminines avec, circulant lumineusement entre les figures, le mot de passe, un schiboleth de la branche sororale, de la vie rendue à la beauté, à la justice fondamentales, initiatiques. Savez-vous ce qu’un tel milieu représente pour ces femmes ? Il faut, pour ce faire, entrer nu dans ces textes, sans la tentation de rajuster son vêtement, entrer nu, ayant tout oublié des exégèses précédentes, dans l’atelier de Christophe Dauphin. Il est là, il nous y attend dans son fiat éclairé, sa vocation de poète, appelant conquêtes et destinées triomphantes les moments de naissance, les moments de conscience de cette toute jeune féminité quittant les lieux intermédiaires, les impasses incertaines d’innocence, pour le monstre exhaustif, tentateur, du soi révélé. Toutes ont traversé, traversent le siècle. Il y a celles qui valent pour leurs œuvres poétiques et celles pour leur engagement et leurs actes de vie. Les amoureuses, les artistes, les poètes, les canonisables, les politiques, toutes ont senti l’altérité de leur corps qui avait aveuglément maille à partie avec les corps civils, le corps des autres et à commencer avec leur propre sexe et ses modes transitifs. Leur force génésique, leur force sexuelle trop souvent malheureuse et consciente de son malheur s’est soudain transmué en logos. C’est donc une révolution, un rejet du corps aliéné par les mille célébrations exubérantes du corps libéré, un renversement du sexe crédule, infantile, par le sexe volubile, une force spectaculaire, une arme organique qui refuse tout détournement cette fois, toute autre fin que l’extraction de sa gloire sensorielle, sensitive, de son prodige incarné, radiant, substantiel, abusivement enroulé, calfeutré entre ses flancs depuis des millénaires, depuis sa création. Une jubilante rhétorique de la chair féminine entre le juste et le « se rendre justice », rehaussée et ensemencée d’elle-même. En second lieu il appartiendra à la femme de trancher sur la question du partage et de ses perspectives.
Voilà ce que nous apporte l’auteur présent, en dialogue sensible avec les protagonistes : le regard qui témoigne, bouleverse, transvalue. La forte et scrupuleuse dimension historique de l’œuvre, insoumise au temps qui passe, aux intervalles dissolvants, et toujours au fait de l’apogée narratif, recrée à chaque époque et pour chaque autrice une sorte d’enchantement, de prestige, de séduction translucide de l’instant. Dans le pur cheminement de Christophe Dauphin, ni-passé ni-futur, le cycle de la femme créatrice réintègre une contemporanéité mitoyenne, un présent propre, inaugural, absolument présent, qui ne peut, haut perché, que durer. Examinons. Dans une époque perdant la tramontane, de jour en jour plus férue, plus avide d’anticipation, d’événements et d’illusions futurs (déversés sur interne, rencontres, messages, célébrations, repères de l’almanach, ne valent que pour ce qu’ils seront), dans une époque qui tend à censurer, à amoindrir, voire à tuer proprement le présent, Christophe Dauphin l’exalte, déclare et prouve que certains êtres et certaines vies s’inscrivent dans l’immédiat indéfectible, dans un superlatif du temps de l’action, dans un supra, impératif et continûment intrinsèque présent ! À nous de trouver un lieu, une force morale pour y paraitre. Ce que cherche Christophe Dauphin, il ne nous le dira pas ; mais ce qu’il trouve extrait à point de ses réflexions et de ses délibérations, de l’état le plus constructif et le plus passionnel de lui-même, d’une conscience intensément éprouvée, forte, rebelle, virtuose des affrontements entre la décadence de tous ordres et la pensée ascensionnelle, d’une conscience nette, décantée et qui en sait long, il nous le livre généreusement dans un dessein, une décision, une détermination résolument optimistes et toujours convertibles en don. C’est de cette intention portée à son comble que Christophe Dauphin nous investit comme d’une valeur régulatrice du flou, du faux et des demi-tons, et qui fait, cependant que nous le lisons, de son engagement un acte complet et de celui qui le reçoit un être complet pourvu qu’il y réponde. L’ensemble du livre, d’une initiative mémorielle à une initiative ontique, à une initiative apologétique, de rebond en rebond dans le champ très diversifié des biographies, se découpe en des thèmes et des registres majeurs, des foyers ardents de l’exploration et de la découverte, sans jamais s’affaiblir dans l’inertie des répétitions. Ses fouilles, ses archéologies en matière d’histoire et de rêve, parviennent au sommet d’une sorte de raffinement, de béatitude rationnelle, et s’y maintiennent.
Guerre, affrontement, conflit, résistance, voie singulière créative, quand l’auteur s’empare d’un sujet, il en fait la une, dans ce qui s’imprime comme valeur esthétique de l’extrême, la toujours première page d’un authentique et nécessaire combat. Nusch ELUARD, Annette ZELMAN, Gisèle PRASSINOS, Joyce MANSOUR, Madeleine NOVARINA, Virginia TENTINDO, Thérèse MARTIN, Renée BROCK, Thérèse MANOLL, Cécile MIGUEL, Alice COLONIS, Claude de BURINE, Maria BRETON, Janine MAGNAN, Elodia TURKI et tant d’autres, la liste de leurs noms ressemble à un défilé nimbé de la providence, chacune portant le chiffre sacré, univoque, d’une alliance, chacune rayonnant d’une lutte intègre régie par la passion, qu’elle soit artistique, idéologique ou d’introspection ; au sein de leur secret, de cet empire de soi vertigineusement retrouvé, Christophe Dauphin veille ; par lui, par ses jeux de bascule du présent, du passé dans l’ouvert, leur conscience qui ne devait pas cesser d’exister, leur mémoire exilée rompant avec toute causalité circulaire, leur mémoire, ce quelque chose marquant, marqué du réel, trouvent ici un oreiller sur lequel reposer la tête. Or à l’instar de nombre de ces héroïnes, on sent chez lui les allégeances du cœur politique et les allégeances du cœur poétique s’égaler, entrer en résonance, quand il est mis à l’épreuve des guerres, des débâcles sociales, des corruptions et des iniquités, de la nature humaine rechutant sans cesse dans son inguérissable et constitutive dualité.
Dans cette lecture qui lie, quantifie, qualifie purement et simplement tous les distinguos du vrai, du faux, du possible tirant les ficelles de la documentation historique, de l’authentique à l’apocryphe, de l’approximativement énoncé, répandu, la sincérité de l’auteur aura toujours le dernier mot. Comme si cette sincérité, cet agent, ce précepte purificatoire et cathartique, ce beau fruit d’or était à la fois matière et fin de ses écrits défiant le simple et le compliqué, l’inassimilable et l’irréductible. La ronde féminine de Christophe Dauphin est un facteur fertile d’événements, une propriété d’aborder ce qui est actuel, permanent dans l’épopée, le long poème épique de la femme à travers une série de périodes et d’instants, une totalité des repères dans son être qui nous implique positivement, faisant de ces participantes des élues, des baignées dans un rythme, une rapsodie de confiance et de reconnaissance – d’un élan, d’une force d’entrain, d’une crédibilité sans soupçons – quand le poète est là qui adoucit et consacre leur chemin. La force du vrai (ses ressources) est la seule nature de Christophe Dauphin. Sur la positivité du cœur et la sagesse des émotions, par-delà les zigzags, alternances/paradoxes qui sous-tendent les vérités, il choisit d’attirer l’attention. Sa posture sérieuse est extraordinairement remplie de bonne humeur. Il s’entend à donner un style à l’existence. Dans l’hospitalité de l’ouvrage, dans les gestes généreux du travail, on ne trouve ni manquement à l’ordre moral et intellectuel des intentions qui traversent les apparences, ni défaut d’accent, de ton, dispensés en vain, ou d’un jugement équivoque clandestin. L’influence de ses états d’âme sur notre âme – en raison de ce que, dès les premières lignes, nous avons pressenti et que nous constatons : la maitrise du trouble et de la confusion, de même le blâme du pêle-mêle et du méli-mélo – nous met en état de passion, et c’est émus et impliqués (et conscients d’un commun et pur enrichissement) que nous dansons la danse de ses évocations – surtout quand surgit un moment d’éloge ou de requiem d’amour que nous n’avions pas prévu ! Je ne dis pas que l’émotion ne traverse pas de part en part tout le matériel des écrits, bien au contraire, mais il y a des instants de transe fraternelle ! C’est en aparté alors qu’il convoque l’auteur dans la proximité de son texte et de sa présence, dans l’intimité et l’universel recueillement, dans la louange et l’universel tutoiement. Car chez Christophe Dauphin ce « tu » a valeur d’une œuvre de vie.
Odile COHEN-ABBAS
(Revue Les Hommes sans Epaules).
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Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine. Un soleil aux 42 rayons de femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. Poètes pour la plupart, mais pas seulement, elles embrasent et embrassent autant d’époques que de contrées, de rêves que de réalités et de combats.
Ce tome 1 présente vingt-deux portraits de femmes, de la chronique à l’essai. Il s’intéresse à l’essor de la femme en littérature et en poésie, aux combats difficiles menés par celle qui, en 1901, a choisi de prendre son destin en mains, de ne plus laisser à l’homme le soin de l’écrire à sa place et qui, parallèlement à l’œuvre, et même parfois en son sein, s’engage dans la lutte contre les injustices, les inégalités.
Parmi les visages proposés, Lucie Delarue-Mardrus s’affirme comme une éclaireuse, alors que sa payse normande Thérèse Martin est, elle, écrasée par le poids de la religion.
Le chapitre suivant est consacré aux femmes du surréalisme : Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun. Le surréalisme a élaboré une méthode permettant de réaliser le projet de Rimbaud : changer la vie ! En premier lieu, changer l’homme, accroché médiocrement au rocher de sa logique. En lui s’étendent de vastes océans inexplorés à sillonner d’urgence, comme le rêve ou l’inconscient, les territoires de l’imaginaire. Aucun autre mouvement artistique n’a davantage mis en valeur la femme que le surréalisme. Les femmes en son sein sont nombreuses. « Si nous nous mettons encore à genoux devant la femme, c’est pour lacer son soulier », affirme André Breton, dès 1920.
Il en va de même avec les femmes de la Poésie pour vivre, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Chez elles, la poésie n’est pas considérée comme un « genre » littéraire. L’écriture de nos poètes ne triche ni avec la vie ni avec l’être. Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue.
On peut lire sur en-attendant-nadeau.fr un article sur le premier volume :
"Contre-histoire féministe de la poésie", par Alain Roussel (en ligne le 3 février 2026)
Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».
Marc ESCOLA (fabula.org, 4 février 2026).
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Pour un soleil de femmes » de Christophe Dauphin, une contre-histoire !
Ce premier tome de Pour un soleil de femmes, ouvrage appelé à se déployer en deux volumes, se présente comme un long voyage poétique mené sous la conduite de Christophe Dauphin, en compagnie d’une quarantaine de femmes poètes. Le périple s’amorce aux premières lueurs du XXᵉ siècle et progresse jusqu’à notre présent, traversant le temps autant que les territoires, les climats intérieurs autant que les paysages du monde.
Le volume que nous tenons aujourd’hui entre les mains fait entendre la voix de vingt poètes — un nombre symboliquement plein — dont les écritures, diverses et singulières, composent une traversée plurielle. Ces femmes circulent entre les époques et les esthétiques, mais aussi entre les espaces géographiques et imaginaires, dessinant une cartographie mouvante de la poésie au féminin.
Dans la quatrième de couverture, Christophe Dauphin souligne l’importance de celles qui ont suivi, de près ou de biais, la trajectoire du surréalisme, s’en emparant pour le transformer, l’élargir, parfois le contester parce qu’« accroché médiocrement au rocher de sa logique ». Aux origines, beaucoup durent lutter pour simplement exister, pour affirmer leur présence dans un champ littéraire qui était largement masculin. Leur combat fut à la fois esthétique, vital et politique.
Il convient surtout de souligner que nombre de ces textes sont inédits. Ce choix confère à l’ensemble une force particulière : il ne s’agit pas d’une anthologie patrimoniale, mais d’une entreprise de révélation. Ces poètes, rassemblées ici, composent une contre-histoire — à la fois du féminisme, des luttes et de la poésie — une histoire souterraine, longtemps éclipsée, qui remonte aujourd’hui à la lumière pour former un soleil collectif, ardent et nécessaire. Et « Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue »
Ces femmes circulent entre les époques et les esthétiques, mais aussi entre les espaces géographiques et imaginaires.
Kamel BENCHEIKH (in rupture-mag.fr, 8 février 2026).
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Dans La Revue de Belles-Lettres :
Ces poèmes en prose, récemment révélés au public, constituent non un recueil mais un livre fortement unitaire, qui frappe tant par la hauteur de son inspiration que par la puissance et l’originalité de son écriture. Il y a comme un vrai bonheur à voir cette poésie – dégagée des modèles de l’actualité littéraire – reprendre en charge la langue exténuée que traînent bien des ruisseaux contemporains et la vivifier soudain, redonnant aux mots l’ampleur et le souffle perdus. Plus encore : la profondeur et l’élévation se tissent d’un humour sans mépris et l’équilibre s’établit, miraculeux, entre la gourmandise lexicale et le sensible du monde.
Nous allions décontenancés face aux bourgeons de la vigne, aux cerises dans les arbres, vertes comme des sauterelles. Même la pierre voulait agrandir la toge empire des vieux lichens. Le printemps est une marche trop petite pour la gloire, le cycle des soleils, une vieille au manteau trop étroit pour le culte. Venez enfants druides, venez célébrer ce que les oreilles écoutent mais n’entendent pas ! Cueillez en paix ce que les paroles promettent de fraîcheur ! Redites comme la marguerite pigeonne au champ, le chevreuil à la fontaine de vos yeux et comme tous palpitent d’or sous la lune ! (Extrait de « Verdure »)
Le poète, on le voit, parvient à imposer à la force du verbe une confrontation assidue au réel. Ce réel, quel est-il pour lui ? À la question, cette note, nourrie d’une lecture attentive des poèmes, mais aussi d’entretiens avec leur auteur, tente une réponse qui ne soit pas trahison. Ce qui est réel, c’est l’existence d’un dehors, d’un extérieur donc, mais si proche en définitive, si disponible, tellement à portée des sens et, croirait-on, du sens, qu’il lance paradoxalement une invitation permanente à s’y tenir, à s’en faire un intérieur. Y coexistent mesure et démesure : ainsi une Méditerranée, dehors « infini et clos », à l’opposé d’un Océan, dehors « des vertiges et du vide », avec lequel le poète entretient une complicité toute bretonne.
Accordées à cette perspective, vie du dehors et vie intérieure ne vont cesser de s’interpénétrer. Dans le poème intitulé « Sillon », le paysage vu du train et la page d’écriture du voyageur ne cessent de se superposer, jusqu’à y découvrir leur impossible perméabilité – entendons tout à la fois l’impossible dissolution de l’un dans l’autre, comme l’impossible clôture entre les deux : « Folie que vouloir retenir les âmes sur des rails terrestres ! »
Cependant, le dehors, comme tout être vivant, résiste à la prise de possession. Les choses ne se laissent pas faire. Le poète nous initie à l’art de composer, au sens le plus tragique du mot : il faut délocaliser ses états, se fragiliser. Non pas tourisme avec garantie de rapatriement, mais exil sans retour, entraînant perte de repères et lente déréliction. Au bout, encore des marches à descendre, le déracinement final d’un soi, présent certes, mais dont rien ne peut plus assurer qu’il soit distinct du monde : « Aucun lien ne peut m’arracher aux forces du provisoire, à son absorption dans le tourbillon noir de la cendre. » On relève cette singulière et impressionnante figure : « Il monde ! Il pleut ! Parole impossible à prononcer… » d’où se dégage l’effroi d’une impossible extériorité au monde. Rien ne nous en distingue, nul endroit où se tenir et le tenir sous le joug d’une observation. Nous voici dans cet état que le poète appelle « néantitude ».
Parvenir à soi-même, faire cesser cet exil, se rendre extérieur au monde ? Seul le permettrait un saut dans l’absolu. Mais ce livre n’en sent pas le vouloir. Au contraire, c’est avec une manière de tendresse et un humour des plus attentifs que le monde et l’humain sont sillonnés : que ce soit sur le pavé des villes ou à travers les terroirs, un Ulysse, évidemment rusé, parcourt cette « néantitude ». Balayeurs, clochards, piétons sans visage, commerçants, ouvriers, couturières… tels sont les Lotophages, Cyclopes, Lestrygons ou Sirènes de notre appartenance au dehors, de notre résidence forcée en quelque sorte, et voici donc, non sans étonnement, que s’en découvre « l’usage » ! Il y a là, pour le regard et l’écoute, une faculté merveilleuse que le poète appelle « l’âme » dans le beau poème « Résistance à la négation », que nous citons intégralement :
Qui veille adossé aux parois du jour ? Qui considère la nuit avec espérance ? Qui forme les emplois inédits de ce que nous sommes et dont il fait soif ? Qui fait silence et suit en arôme les contours d’une parole ? Qui garde une disponibilité suffisante pour s’immiscer dans le labyrinthe de nos gestes ? L’arbre livre au soleil le battement des saisons. La pierre aux océans, la courbe et la langueur de vivre. Tous offrent des réponses et des questions aux réponses. Qui s’en approche et les écoute ? Qui tourne et fouille notre obscurité ? Qui cherche un salut dans une langue oubliée, une promesse derrière l’entêtement ? Qui voudrait un rapport neuf avec ce qui ne meurt pas ? L’âme, notre fierté, notre passe-droit. Unicité sans encoche, fraternité aux enroulés stellaires. En elle, les fragilités de la vie sauvage, la torpeur du cristal, la harpe éblouie de l’aurore, la fierté du sel, l’appétit de nos villes, le rire écume des océans. En l’âme, le miracle du livre unique. Une langue nouvelle, avec une grammaire, des voyelles et un vocabulaire neufs, parfaitement éternels, parfaitement recevables par l’autre. En l’âme, l’homme debout, droit comme un soleil.
Pourtant, en dépit de ces moments de gloire, la vie intérieure est toute d’opposition et, à toute tentative de possession, dresse autant d’obstacles que le dehors lui-même. Ce cocon n’est pas prêt à se rendre, à se soumettre à cette absence de bord, à la perte de soi-même :
Chaque matin, je réapprends qu’un autre que moi existe. Il serait ni chose, ni bien comestible, mais un vide insondable au cœur, irréductible à l’intelligence. Par le jeu des millénaires, quelques modes de coopération me furent enseignés, un petit pécule remis pour tout échange entrepris dans les règles de l’art. Mais que sa parole soit prière ou bariolure, toujours je la reçois avec violence. L’autre figure une lutte avec un dieu impossible. D’homme, il ne porte que les cendres et sa mort annoncée. (Extrait de « Éloge funèbre »)
La vie intérieure, aussi sauvage que le dehors, recèle une violence inouïe, une capacité à renier tout ce qui n’est pas elle-même. Ulysse encore en représente la figure emblématique : tellement marqué, brûlé dans ses intérieurs par le voyage au dehors que, rendu à lui-même en reposant pied sur Ithaque, il n’est plus capable de se gouverner, de demeurer auprès des siens, d’apprivoiser le quotidien. Justiciable des dieux seuls : autant dire de personne !
À rapprocher ces deux électrodes que sont le dehors, infini et clos, et la vie intérieure, il y a pour le poète, non seulement une forme d’aventure, de recherche d’inconnu, mais un choix de vie, qui relève d’une foi, d’une confiance en la présence/absence de l’Être-Dieu pour l’homme. Très significatif d’un engagement chrétien, ce verset de Saint Paul placé en épigraphe : « Lui, ne retint pas Dieu en lui. Au contraire, Il s’anéantit homme parmi les hommes. » Une allégeance « au monde invisible » est revendiquée. Même s’il ne semble qu’« injustifié, inutile, avec un amour qui sonne en nous comme une injure », Dieu étaye et promeut : « Dieu travaille à m’inventer dans la rude étoffe des êtres et des choses ».
Un grand voyage de la pensée où se révèlent puissance d’écriture et nouvelle maîtrise du poème en prose.
Paul FARELLIER, in La Revue de Belles-Lettres, n° 2-4 2009.
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Lectures :
"Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.
« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »
La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.
La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.
Ecoutons Yves Martin :
« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »
La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.
Extrait de L’âme et le corps :
« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule
Est prêt à se décharger de son fardeau
Ainsi mon âme tu te tiens prête
A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.
Est-ce pour quelqu’un d’autres
Pour un fossoyeur ou pour un prince
Que tu portes cette chair un instant vivante
Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?
Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps
A oublié de te montrer les routes ensoleillées
Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort
Tu t’égares entre les marais et les ronces.
Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville
Où les femmes sont comme des fenêtres.
On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales
Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.
… »
Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.
Rémi BOYER (in incoherism.worpress.com).
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"Ilarie Voronca, s’étant suicidé, son Journal est resté inédit durant de longues années (de son suicide en 1946 jusqu’à nos jours) puisque sa femme Colomba le confia à Sasa Pana de l’avant-garde roumaine. On ne redécouvrit ce manuscrit qu’en 2016 et la publication en français est un événement « qui éclaire d’un jour nouveau la dernière année de vie d’Ilarie Voronca ». La traduction est de Petre Raileanu et l’édition française est assurée par ce dernier et Christophe Dauphin, le directeur des Hommes sans Epaules Editions. Las, ce livre est placé sous le signe des progrès du modernisme qui ne nous a apporté que les méfaits liés aux affaires, à l’industrialisation forcenée et à l’affairisme qui remplace la poésie. Certes, certains progrès sont bons à prendre mais c’est au prix de certains autres comme la poésie ou l’art qui est remplacé par les marchands (il n’est pas étonnant que Jeff Koons soit un ancien courtier de matières premières à la Bourse de Wall-Street !). Heureusement Petre Raileanu, parlant des premiers recueils de poèmes d’Ilarie Voronca édités en France, écrit : « … la capacité d’élever au rang de miracles les joies simples et même les contraintes de la vie » (p 11). Mais je m’éloigne du Journal d’llarie Voronca. Après une préface de Petre Raileanu et des repères chronologiques de Christophe Dauphin, le Journal peut commencer.
LE JOURNAL.
Christophe Dauphin souligne que Voronca part en Roumanie dès janvier 1946 où il retrouvera Rovena « qu’il n’a pas revue depuis 1939 » (p 44). Le Journal commence par l’embarquement sur le navire, la femme aimée est idéalisée « ce n’est pas la femme réelle, qui était devant moi, que j’ai embrassée, mais celle que durant six années j’ai portée dans mon esprit » (p 51). « Mais éveillé peu à peu de ma griserie, ce fut dans le port de Varna que je constatai la disparition de ce regard. Il y avait en lui moins d’affection, moins d’indulgence ; dans les gestes, une impatience, une vague tristesse qui recouvrait les yeux adorés d’où jaillissait autrefois, à ma seule approche, la flamme de la joie et du bonheur. » (p 52). « Le bonheur que j’avais échafaudé pendant six ans s’ébranlait » (p 58) On pourrait multiplier les citations ! « Quel genre de femme était cette Roneva après laquelle j’avais si longtemps langui (p 60) ? Ilarie Voronca est bien obligé de se l’avouer : avec lui sa soif d’inconnu jamais ne s’assouvirait ; l’amour fou n’est pas partagé ! Ilarie Voronca s’est suicidé pour échapper à « l’immense miroir de (sa) propre solitude » (p 64). Ce Journal n’évite pas les comparaisons, il est écrit dans une langue lyrique. Rovena est irascible (p 69), l’amour de Voronca pour Rovena est raté (p 70) ; dès lors ce Journal prend l’allure d’un ratage. Trahison de celle pour qui il avait quitté son épouse : « Pour la suivre vous avez quitté votre épouse. Pendant une longue séparation due à la guerre cette femme a entretenu par ses lettres la chaleur de votre passion. Vous avez fait de cette femme votre raison de vivre. Et voici que soudain cette femme vous traite avec mépris et même avec haine. Elle vous chasse, vous humilie… » (p 80). Après un essai qui est un échec, Ilarie Voronca finit par réussir son suicide le 4 avril 1946 à Paris, dans son appartement. Christophe Dauphin reprend ce Journal pour lui apporter une triste conclusion. Un poète n’écrira plus, un « homme bon, généreux, fraternel », comme le dit Denys-Paul Bouloc, (p 102) nous a quittés…
Suivent alors des témoignages d’époque sur Ilarie Voronca dus à ses pairs, des poèmes regroupés sous le titre de « Beauté de ce monde », une postface et une bibliographie de Christophe Dauphin…
Regroupés sous le titre « Retouches pour un portrait d’Ilarie Voronca » treize poètes (et non des moindres) donnent leurs points de vue sur l’auteur de « Poèmes parmi les hommes », suivis d’un poème intégraliste (en prose) de Christophe Dauphin (extrait d’Un fanal pour le vivant qui fut publié en 2015). A noter que ce choix de Retouches commence par celle de Geo Bogza, traduite par Petre Raileanu et que le plus grand nombre provient de la revue Le Pont de l’Epée…
BEAUTE DE CE MONDE.
Il y a comme un écho dans le poème liminaire de Beauté de ce monde de la rencontre avec Rovena en 1937 entre celle-ci et Voronca qui provoquera la séparation d’avec la femme de ce dernier, Colomba, l’année suivante. A noter que le suspens souffre quelque peu de la place du Journal dès le début du livre ; mais ce n’est qu’un reproche mineur !
Les poèmes, au surréalisme tempéré, sont relativement longs ; ce qui domine, c’est l’amour pour les proches, pour les humbles, pour le monde… Le poème, Les maisons et les hommes, n’est pas sans rappeler les Bâtisseurs de Fernand Léger. Ilarie Voronca est un optimiste. Ses poèmes en témoignent : ils encouragent les travailleurs les plus humbles à la patience. Un texte intitulé Préparez-vous au bonheur le dit parfaitement : « Préparez-vous à aller vers le monde / Où tout est grâce et beauté et joie » (p 163). Le Vous est remplacé par le Nous : Voronca rejoint la cohorte des travailleurs (pp 166-167). Mais l’optimisme est de trop : car les exploiteurs en profitent. Cependant on ne peut demander à un optimiste-né de se renier et de se transformer en pessimiste. Mais ce pessimisme est occasionnel (pp 168-169), l’espoir revient toujours. Ilarie Voronca est optimiste finalement. Ilarie Voronca dans Les Témoins fait preuve d’un retour à l’inquiétude, au pessimisme… Ses poèmes se font l’écho des incertitudes humaines comme la nature qui est chassée des villes ; mais le « merveilleux lendemain » n’est jamais bien loin, pourvu que l’homme s’en donne la peine en vivant au plus près de la nature : certes le chemin ne semble pas être pris ! L’homme balance entre optimisme et pessimisme, mais c’est l’avenir qui l’emporte. Cette opposition est symbolisée par la dichotomie prose / vers et renforcée par l’utilisation du caractère italique dans les pavés de prose et du romain dans les vers. La séparation forcée d’avec Rovena continue de hanter Ilarie Voronca (193) ainsi que les nombreuses allusions à la femme qui, parfois, se confond avec l’absente. Mais cela n’empêche pas Voronca d’écrire un poème sobrement intitulé Août 1942 ( p 288) qui montre qu’un poète vaut bien un résistant qui combat les armes à la main : les vers sont une arme parmi d’autres, Aragon l’a bien prouvé…
Le livre est utile pour mieux connaître (ou découvrir) un poète majeur du XXème siècle. Une bibliographie, complète à l’heure où ces lignes sont écrites (car sait-on jamais…), clôt cet ouvrage.
Lucien WASSELIN (in lafauteadiderot.net).
*
Réunit le journal tenu par le poète en 1946, l'année de son suicide dont il permet d'éclairer certaines zones d'ombre, quelques témoignages et études (Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Jean Cassou, Jean Follain, Guy Chambelland...), ainsi que l'intégralité de ses poèmes écrits entre 1940 et 1946.
Electre, Livres Hebdo.
*
Les Hommes sans Épaules éditions publie régulièrement des anthologies. Des volumes généreux, à la couverture blanche, et des mines de diamants taillés par Christophe Dauphin. Il édifie le parcours d’un auteur à travers les œuvres convoquées, dont les étapes sont motivées par ses choix éditoriaux. Ceux-ci sont expliqués dans une préface et une postface, dont il est l’auteur, ou bien qui sont signées par un de ses nombreux collaborateurs.
Et enfin un volume qui convoque un poète rare : Ilarie Volonca, présenté dans une édition établie par Pierre Raileanu et Christophe Dauphin. Un Journal inédit et une anthologie de ses textes, Beauté de ce monde, qui offre un panel de poèmes classés par ordre chronologique, de 1940 à 1946. Là encore un paratexte riche et qui propose des éléments pour situer l’homme et l’œuvre. Poète français et roumain, cette figure-phare de la littérature de l’Est participe dans son pays de naissance à l’édification d’une avant-garde qui favorise l’émergence d’une modernité littéraire roumaine. Il fonde avec Victor Brauner la célèbre revue 75 HP qui perdure de nos jours.
Ces anthologies sont donc des volumes précieux, qui plongent le lecteur dans l’univers d’un auteur, pas uniquement grâce à ses productions artistiques. Elles entrouvrent la porte d’une intimité qui n’est qu’esquissée par les liens effectués entre les éléments biographiques purement factuels et une mise en situation historique. Le plus souvent engagés dans une démarche critique, les poètes dont il est question offrent matière à ce que le lecteur prenne connaissance de leur apport dans l’avancée d’une littérature qui peine à s’engager sur de nouvelles voies en ce début de siècle. Et que leur nom soit peu ou pas connu, il n’en demeure pas moins que Christophe Dauphin et Henri Rode savent où s’écrit la Poésie, de celle qui ne se taira pas.
Carole MESROBIAN (in recoursaupoeme.fr).
*
Comment échapper à la fascination qu’exerce une œuvre poétique lorsque l’on sait par avance que l’on en sera la victime consentante ? Poète de deux langues, le roumain et le français, Voronca en est le parfait exemple lui qui se suicida en 1946 à l’âge de 42 ans. Sur la corde raide de la recherche d’identité, la fragilité et le doute le tenaillaient en permanence et ravageaient sa conscience.
Son « Journal inédit » enfin édité se lit comme un complément à cette œuvre poétique traversée par des éclairs d’espoir et de désespoir. On ne remerciera jamais assez Christophe Dauphin d’avoir regroupé en cet épais ouvrage ces deux volets complémentaires. Les poèmes sont regroupés sous le titre de l’un des poèmes emblématiques de Voronca : La beauté de ce monde. Certains de ces textes semblent prophétiques dans une dimension lyrique et visionnaire qui n’avait pas été entrevue lors de leur parution malgré l’attention et le dévouement des poètes résistants dans les années sombres de la deuxième guerre mondiale : les Ruthénois Jean Digot et Denys-Paul Bouloc ou, par la suite, les éditeurs posthumes que furent Guy Chambelland et Jean Le Mauve.
On lira aussi avec une attention particulière les contributions d’une quinzaine d’auteurs choisis pour évoquer les multiples facettes d’IlarieVoronca. Exégètes dévoués et compétents, Petre Raileanu et Christophe Dauphin ont réuni leur parfaite connaissance de cette œuvre majeure pour proposer un livre qui fera date.
Georges CATHALO (in revue-texture.fr).
*
Heureux de ce livre. Le Journal Inédit de Ilarie Voronca. Né en Roumanie, parti en France dans les années 30, ce grand poète fut l'ami de Brauner, Chagall ou Ionesco. Engagé dans la Résistance, il se suicide en 1946, peu de temps après avoir écrit "Le manuel du parfait bonheur".
Luca Niculescu, Ambassadeur de Roumanie en france, 4 juillet 2020.
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Lectures :
"Le tapuscrit de ce journal fut retrouvé très récemment, en 2016, dans les archives de Sașa Pană, directeur de la revue Unu, proche d’Ilarie Voronca (1903 – 1946) et figure centrale de l’avant-garde roumaine. En 1946, Ilarie Voronca s’est donné la mort. Le journal permet de mieux comprendre ce qui l’aura conduit à ce geste puisqu’il rend compte de l’année 1946. Il faut noter que Voronca est l’un des rares roumains exilés à Paris qui reviendra régulièrement en Roumanie, amplifiant sans doute, par ses retours, de terribles déchirures. Nous découvrons dans ces pages la puissance de ses angoisses et de ses tendances suicidaires. L’errance de Voronca, territoriale et spirituelle, malgré le recours permanent à la poésie comme seule axialité, n’a pas été contenue par les amitiés de Brauner, Tzara et autres. Le talent et l’amour ne suffisent pas toujours à compenser l’arrachement.
« C’était la femme d’avant la séparation que je cherchais. La femme de maintenant m’offrait les rides de son visage comme celles de son âme mais moi, je m’obstinais à ne pas les voir. J’aurais voulu l’emporter hors de la pièce, telle qu’elle était et m’enfuir avec elle vers le rivage de la mer d’où un bateau devait me reconduire vers le pays où j’avais organisé ma vie. J’avais décidé d’emprunter la voie maritime parce que les routes terrestres étaient exposées à trop de fatigues et de périls. Mais la femme et les amis et les parents qui l’entouraient ne l’entendaient pas ainsi. Il fallait emporter une partie de ce qui avait constitué sa vie pendant les années de la séparation. Remplir des coffres et des valises avec les choses matérielles de sa vie. (…) Embarqués à Constantza, nous n’avons quitté le bord qu’après trois jours de mouillage. J’étais encore dans l’extase de l’incroyable réunion et la femme réelle avait encore tous les aspects de la femme de ma mémoire ! Ce n’est que le sixième jour, pendant une longue escale dans le port bulgare de Varna que les premiers symptômes d’une vie qui m’était inconnue, se manifestèrent. »
La lecture de ce journal démontrera une fois de plus que la poésie demeure bien supérieure à la psychologie dans la connaissance des méandres de la psyché.
La deuxième partie du livre rassemble divers témoignages de Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Georges Ribemont-Dessaignes, Jean Cassou, Jean Follain, Claude Sernet, Eugène Ionesco, Yves Martin, Alain Simon, Guy Chambelland.
Ecoutons Yves Martin :
« Relire Ilarie Voronca, non pas dans le douillet, le silence d’un appartement, mais dans les lieux où il a dû être tellement perdu, les lieux qui l’ont usé, broyé après bien d’autres, Voronca, tu marches, c’est toi dans ce coin de métro, c’est toi qui regardes les draps de la Mort que chaque matin étend derrière l’hôpital Lariboisière. Tu te demandes si parfois il y a des survivants. Tu es de toutes les rues de la capitale, celle qu’un peu de soleil fait bouger comme une ville du Midi, celles qui glissent insidieusement comme Jack L’Eventreur. C’est toi qui es sa victime. Toujours toi. Tu ne vis pas le danger. A force de rêver d’indivisibilité pour être mieux présent dans chaque homme, dans chaque objet, tu te crois réellement invisible… »
La troisième partie rassemble l’intégralité de l’oeuvre poétique d’Ilarie Voronca sous le titre Beauté de ce monde.
Extrait de L’âme et le corps :
« Comme un débardeur qui d’un coup d’épaule
Est prêt à se décharger de son fardeau
Ainsi mon âme tu te tiens prête
A rejeter le corps sous lequel tu te courbes.
Est-ce pour quelqu’un d’autres
Pour un fossoyeur ou pour un prince
Que tu portes cette chair un instant vivante
Dont tu es étrangère et qui te fait souffrir ?
Ah ! Peut-être que celui qui t’a confié mon corps
A oublié de te montrer les routes ensoleillées
Et pour me conduire du néant de ma naissance à celui de ma mort
Tu t’égares entre les marais et les ronces.
Réjouissons-nous, mon âme, il y a par ici une ville
Où les femmes sont comme des fenêtres.
On reconnaît leurs sourires dans les vitraux des cathédrales
Leurs voix sont les parcs, les fils de la Vierge.
… »
Lisons et relisons Ilarie Voronca plutôt que le prix Apollinaire 2018, accordé lamentablement au médiocre Ronces de Cécile Coulon.
Rémi BOYER (in incoherism.worpress.com).
*
"Ilarie Voronca, s’étant suicidé, son Journal est resté inédit durant de longues années (de son suicide en 1946 jusqu’à nos jours) puisque sa femme Colomba le confia à Sasa Pana de l’avant-garde roumaine. On ne redécouvrit ce manuscrit qu’en 2016 et la publication en français est un événement « qui éclaire d’un jour nouveau la dernière année de vie d’Ilarie Voronca ». La traduction est de Petre Raileanu et l’édition française est assurée par ce dernier et Christophe Dauphin, le directeur des Hommes sans Epaules Editions. Las, ce livre est placé sous le signe des progrès du modernisme qui ne nous a apporté que les méfaits liés aux affaires, à l’industrialisation forcenée et à l’affairisme qui remplace la poésie. Certes, certains progrès sont bons à prendre mais c’est au prix de certains autres comme la poésie ou l’art qui est remplacé par les marchands (il n’est pas étonnant que Jeff Koons soit un ancien courtier de matières premières à la Bourse de Wall-Street !). Heureusement Petre Raileanu, parlant des premiers recueils de poèmes d’Ilarie Voronca édités en France, écrit : « … la capacité d’élever au rang de miracles les joies simples et même les contraintes de la vie » (p 11). Mais je m’éloigne du Journal d’llarie Voronca. Après une préface de Petre Raileanu et des repères chronologiques de Christophe Dauphin, le Journal peut commencer.
LE JOURNAL.
Christophe Dauphin souligne que Voronca part en Roumanie dès janvier 1946 où il retrouvera Rovena « qu’il n’a pas revue depuis 1939 » (p 44). Le Journal commence par l’embarquement sur le navire, la femme aimée est idéalisée « ce n’est pas la femme réelle, qui était devant moi, que j’ai embrassée, mais celle que durant six années j’ai portée dans mon esprit » (p 51). « Mais éveillé peu à peu de ma griserie, ce fut dans le port de Varna que je constatai la disparition de ce regard. Il y avait en lui moins d’affection, moins d’indulgence ; dans les gestes, une impatience, une vague tristesse qui recouvrait les yeux adorés d’où jaillissait autrefois, à ma seule approche, la flamme de la joie et du bonheur. » (p 52). « Le bonheur que j’avais échafaudé pendant six ans s’ébranlait » (p 58) On pourrait multiplier les citations ! « Quel genre de femme était cette Roneva après laquelle j’avais si longtemps langui (p 60) ? Ilarie Voronca est bien obligé de se l’avouer : avec lui sa soif d’inconnu jamais ne s’assouvirait ; l’amour fou n’est pas partagé ! Ilarie Voronca s’est suicidé pour échapper à « l’immense miroir de (sa) propre solitude » (p 64). Ce Journal n’évite pas les comparaisons, il est écrit dans une langue lyrique. Rovena est irascible (p 69), l’amour de Voronca pour Rovena est raté (p 70) ; dès lors ce Journal prend l’allure d’un ratage. Trahison de celle pour qui il avait quitté son épouse : « Pour la suivre vous avez quitté votre épouse. Pendant une longue séparation due à la guerre cette femme a entretenu par ses lettres la chaleur de votre passion. Vous avez fait de cette femme votre raison de vivre. Et voici que soudain cette femme vous traite avec mépris et même avec haine. Elle vous chasse, vous humilie… » (p 80). Après un essai qui est un échec, Ilarie Voronca finit par réussir son suicide le 4 avril 1946 à Paris, dans son appartement. Christophe Dauphin reprend ce Journal pour lui apporter une triste conclusion. Un poète n’écrira plus, un « homme bon, généreux, fraternel », comme le dit Denys-Paul Bouloc, (p 102) nous a quittés…
Suivent alors des témoignages d’époque sur Ilarie Voronca dus à ses pairs, des poèmes regroupés sous le titre de « Beauté de ce monde », une postface et une bibliographie de Christophe Dauphin…
Regroupés sous le titre « Retouches pour un portrait d’Ilarie Voronca » treize poètes (et non des moindres) donnent leurs points de vue sur l’auteur de « Poèmes parmi les hommes », suivis d’un poème intégraliste (en prose) de Christophe Dauphin (extrait d’Un fanal pour le vivant qui fut publié en 2015). A noter que ce choix de Retouches commence par celle de Geo Bogza, traduite par Petre Raileanu et que le plus grand nombre provient de la revue Le Pont de l’Epée…
BEAUTE DE CE MONDE.
Il y a comme un écho dans le poème liminaire de Beauté de ce monde de la rencontre avec Rovena en 1937 entre celle-ci et Voronca qui provoquera la séparation d’avec la femme de ce dernier, Colomba, l’année suivante. A noter que le suspens souffre quelque peu de la place du Journal dès le début du livre ; mais ce n’est qu’un reproche mineur !
Les poèmes, au surréalisme tempéré, sont relativement longs ; ce qui domine, c’est l’amour pour les proches, pour les humbles, pour le monde… Le poème, Les maisons et les hommes, n’est pas sans rappeler les Bâtisseurs de Fernand Léger. Ilarie Voronca est un optimiste. Ses poèmes en témoignent : ils encouragent les travailleurs les plus humbles à la patience. Un texte intitulé Préparez-vous au bonheur le dit parfaitement : « Préparez-vous à aller vers le monde / Où tout est grâce et beauté et joie » (p 163). Le Vous est remplacé par le Nous : Voronca rejoint la cohorte des travailleurs (pp 166-167). Mais l’optimisme est de trop : car les exploiteurs en profitent. Cependant on ne peut demander à un optimiste-né de se renier et de se transformer en pessimiste. Mais ce pessimisme est occasionnel (pp 168-169), l’espoir revient toujours. Ilarie Voronca est optimiste finalement. Ilarie Voronca dans Les Témoins fait preuve d’un retour à l’inquiétude, au pessimisme… Ses poèmes se font l’écho des incertitudes humaines comme la nature qui est chassée des villes ; mais le « merveilleux lendemain » n’est jamais bien loin, pourvu que l’homme s’en donne la peine en vivant au plus près de la nature : certes le chemin ne semble pas être pris ! L’homme balance entre optimisme et pessimisme, mais c’est l’avenir qui l’emporte. Cette opposition est symbolisée par la dichotomie prose / vers et renforcée par l’utilisation du caractère italique dans les pavés de prose et du romain dans les vers. La séparation forcée d’avec Rovena continue de hanter Ilarie Voronca (193) ainsi que les nombreuses allusions à la femme qui, parfois, se confond avec l’absente. Mais cela n’empêche pas Voronca d’écrire un poème sobrement intitulé Août 1942 ( p 288) qui montre qu’un poète vaut bien un résistant qui combat les armes à la main : les vers sont une arme parmi d’autres, Aragon l’a bien prouvé…
Le livre est utile pour mieux connaître (ou découvrir) un poète majeur du XXème siècle. Une bibliographie, complète à l’heure où ces lignes sont écrites (car sait-on jamais…), clôt cet ouvrage.
Lucien WASSELIN (in lafauteadiderot.net).
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Réunit le journal tenu par le poète en 1946, l'année de son suicide dont il permet d'éclairer certaines zones d'ombre, quelques témoignages et études (Tristan Tzara, Stéphane Lupasco, Jean Cassou, Jean Follain, Guy Chambelland...), ainsi que l'intégralité de ses poèmes écrits entre 1940 et 1946.
Electre, Livres Hebdo.
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Les Hommes sans Épaules éditions publie régulièrement des anthologies. Des volumes généreux, à la couverture blanche, et des mines de diamants taillés par Christophe Dauphin. Il édifie le parcours d’un auteur à travers les œuvres convoquées, dont les étapes sont motivées par ses choix éditoriaux. Ceux-ci sont expliqués dans une préface et une postface, dont il est l’auteur, ou bien qui sont signées par un de ses nombreux collaborateurs.
Et enfin un volume qui convoque un poète rare : Ilarie Volonca, présenté dans une édition établie par Pierre Raileanu et Christophe Dauphin. Un Journal inédit et une anthologie de ses textes, Beauté de ce monde, qui offre un panel de poèmes classés par ordre chronologique, de 1940 à 1946. Là encore un paratexte riche et qui propose des éléments pour situer l’homme et l’œuvre. Poète français et roumain, cette figure-phare de la littérature de l’Est participe dans son pays de naissance à l’édification d’une avant-garde qui favorise l’émergence d’une modernité littéraire roumaine. Il fonde avec Victor Brauner la célèbre revue 75 HP qui perdure de nos jours.
Ces anthologies sont donc des volumes précieux, qui plongent le lecteur dans l’univers d’un auteur, pas uniquement grâce à ses productions artistiques. Elles entrouvrent la porte d’une intimité qui n’est qu’esquissée par les liens effectués entre les éléments biographiques purement factuels et une mise en situation historique. Le plus souvent engagés dans une démarche critique, les poètes dont il est question offrent matière à ce que le lecteur prenne connaissance de leur apport dans l’avancée d’une littérature qui peine à s’engager sur de nouvelles voies en ce début de siècle. Et que leur nom soit peu ou pas connu, il n’en demeure pas moins que Christophe Dauphin et Henri Rode savent où s’écrit la Poésie, de celle qui ne se taira pas.
Carole MESROBIAN (in recoursaupoeme.fr).
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Comment échapper à la fascination qu’exerce une œuvre poétique lorsque l’on sait par avance que l’on en sera la victime consentante ? Poète de deux langues, le roumain et le français, Voronca en est le parfait exemple lui qui se suicida en 1946 à l’âge de 42 ans. Sur la corde raide de la recherche d’identité, la fragilité et le doute le tenaillaient en permanence et ravageaient sa conscience.
Son « Journal inédit » enfin édité se lit comme un complément à cette œuvre poétique traversée par des éclairs d’espoir et de désespoir. On ne remerciera jamais assez Christophe Dauphin d’avoir regroupé en cet épais ouvrage ces deux volets complémentaires. Les poèmes sont regroupés sous le titre de l’un des poèmes emblématiques de Voronca : La beauté de ce monde. Certains de ces textes semblent prophétiques dans une dimension lyrique et visionnaire qui n’avait pas été entrevue lors de leur parution malgré l’attention et le dévouement des poètes résistants dans les années sombres de la deuxième guerre mondiale : les Ruthénois Jean Digot et Denys-Paul Bouloc ou, par la suite, les éditeurs posthumes que furent Guy Chambelland et Jean Le Mauve.
On lira aussi avec une attention particulière les contributions d’une quinzaine d’auteurs choisis pour évoquer les multiples facettes d’IlarieVoronca. Exégètes dévoués et compétents, Petre Raileanu et Christophe Dauphin ont réuni leur parfaite connaissance de cette œuvre majeure pour proposer un livre qui fera date.
Georges CATHALO (in revue-texture.fr).
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Heureux de ce livre. Le Journal Inédit de Ilarie Voronca. Né en Roumanie, parti en France dans les années 30, ce grand poète fut l'ami de Brauner, Chagall ou Ionesco. Engagé dans la Résistance, il se suicide en 1946, peu de temps après avoir écrit "Le manuel du parfait bonheur".
Luca Niculescu, Ambassadeur de Roumanie en france, 4 juillet 2020.
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Lectures critiques :
Il est parfois impossible de commenter un texte par crainte de le profaner. C’est le cas pour ce long et superbe poème, enlacement de deux êtres et de deux textes au-delà de la mort et au plus profond de la psyché.
Le titre de l’ouvrage essentiel de Leonardo Coimbra, La joie, la douleur et la grâce, titre qui fait procès, évoque parfaitement ce que nous rencontrons dans le chant et le cri d’Anne Peslier.
Un extrait est préférable à tout autre commentaire :
« Cette nuit-là je querelle mon corps
effacé devenu blanc et ton désir en plain visage
étonne ma peine d’être belle
comment pourrais-je te dire
que le désir abruti d’absence
fige le corps dans du marbre
C’est bien ton visage là et ton nom
tu me suis jusqu’à mes instants
je suis installée sur une pierre
telle une sentinelle ne voyant aucun ciel
l’intérieur sous la peau suffit à me diriger
mais l’heure est une épée et
notre chair saigne dans l’écorce de Mars
et ta forêt n’y peut rien tant d’heures
à dérouler ta face dans l’abrutissement de
la nuit
pour tenter d’effacer épuise nos sortilèges
comme un glacier dérive sans jamais
trépasser
Quand j’ai repris le fil de ma naissance j’ai rêvé
que tu m’avais diablement envoûtée
et que mon portrait avait échoué dans la vie pour cette seule raison
deviner ton corps alors
Je me brise parfois pour voir ton
visage jaillir d’une flaque au ciel
partout je suis née et morte sur les
murs où je passe en fille rageuse
nettoyée par plusieurs orages
inerte comme si la vie avait écrasé
ma peau, mais dans quelle mer
plonger pour être sûre de gagner
le naufrage
C’est bien après six mois d’agonie
que tu pleures ta dernière heure
il reste une année avant que l’eau se mêle à ton sang
comme la mer-océan se mêle
ton cœur parlait deux fois
et je n’écoutais que l’âme
pensant qu’un être-mort se noue facilement
à son amante et que cette prison ne s’achève jamais
car chaque parcelle est reconstituée à chaque
endroit du corps qui reste
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, mai 2021).
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Lectures critiques :
Il est parfois impossible de commenter un texte par crainte de le profaner. C’est le cas pour ce long et superbe poème, enlacement de deux êtres et de deux textes au-delà de la mort et au plus profond de la psyché.
Le titre de l’ouvrage essentiel de Leonardo Coimbra, La joie, la douleur et la grâce, titre qui fait procès, évoque parfaitement ce que nous rencontrons dans le chant et le cri d’Anne Peslier.
Un extrait est préférable à tout autre commentaire :
« Cette nuit-là je querelle mon corps
effacé devenu blanc et ton désir en plain visage
étonne ma peine d’être belle
comment pourrais-je te dire
que le désir abruti d’absence
fige le corps dans du marbre
C’est bien ton visage là et ton nom
tu me suis jusqu’à mes instants
je suis installée sur une pierre
telle une sentinelle ne voyant aucun ciel
l’intérieur sous la peau suffit à me diriger
mais l’heure est une épée et
notre chair saigne dans l’écorce de Mars
et ta forêt n’y peut rien tant d’heures
à dérouler ta face dans l’abrutissement de
la nuit
pour tenter d’effacer épuise nos sortilèges
comme un glacier dérive sans jamais
trépasser
Quand j’ai repris le fil de ma naissance j’ai rêvé
que tu m’avais diablement envoûtée
et que mon portrait avait échoué dans la vie pour cette seule raison
deviner ton corps alors
Je me brise parfois pour voir ton
visage jaillir d’une flaque au ciel
partout je suis née et morte sur les
murs où je passe en fille rageuse
nettoyée par plusieurs orages
inerte comme si la vie avait écrasé
ma peau, mais dans quelle mer
plonger pour être sûre de gagner
le naufrage
C’est bien après six mois d’agonie
que tu pleures ta dernière heure
il reste une année avant que l’eau se mêle à ton sang
comme la mer-océan se mêle
ton cœur parlait deux fois
et je n’écoutais que l’âme
pensant qu’un être-mort se noue facilement
à son amante et que cette prison ne s’achève jamais
car chaque parcelle est reconstituée à chaque
endroit du corps qui reste
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, mai 2021).
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critique
"Prose poétique, exacte, rythmée, musicale, toujours belle. On y chante juste « l'inépuisable intérêt de Dieu ». Le poète suit la lumière des yeux, « lance un chant aux étoiles », et sait relancer dans une certaine joie secrète le fil interrompu de sa singularité. Un sens du Sacré qui impose le respect. Un verbe suspendu, parfois de façon énigmatique, « entre les sautes d'un jour ». « Avec la faim comme bâton », Pierrick de Chermont est un pèlerin qui marche vers ce Dieu fidèle et jamais vu. "
Jean-Luc Maxence (La Nouvelle Lanterne n°9, octobre 2013, in lenouvelathanor.com)
"D'aucuns penseront que je suis bien placé pour parler de cette plaquette de Pierrick de Chermont puisque, seul, un abîme nous sépare, lui le croyant et moi l'athée ! Ils n'ont pas tout à fait tort dans la mesure où je suis sensible à la parole qui parcourt ces quinze chants. Des chants qui sont comme des laisses de versets, comme on dit des laisses de mer : des versets comme des mots drossés sur la page par la foi religieuse du poète. Et comme la mer est toujours recommencée, l'enjambement, parfois présent, souligne une pensée coulant comme une source qui, jamais, ne se tarit…
Pierrick de Chermont célèbre à sa façon un monde dans lequel il déambule, un monde pris dans sa diversité : ville/nature, violence/douceur… Mais il n'en reste pas moins que des passages comme "Demain, ouvrir au feu le silence, au verbe la présence, tel autrefois le chant de Siméon, puits de lumière dans un puits de lumière", même s'il me donne une idée du projet de Pierrick de Chermont, reste obscur au mécréant que je suis qui ignore tout de ce Siméon sans doute biblique… De même le mécréant laisse de côté toutes les occurrences des mots Dieu, âme, chapelet, psaume… (du moins dans le sens que leur donne l'auteur) pour ne s'intéresser qu'à la célébration du monde qui traverse ces chants.
Un poème comme le chant IX est révélateur à la fois de la démarche de Pierrick de Chermont et de la lecture que je peux en faire. Si Pierrick de Chermont annonce clairement sa quête de sens dans des expressions comme "Une lumière pleine de lenteur perce les flancs de mon âme" (on pense au Christ crucifié dont un soldat de Pilate perce le flanc de sa lance) ou "Par la foi, satisfaction de faire tomber les âges d'or, de fabriquer de l'histoire toutes portes ouvertes", je peux lire cet autre passage en me passant de l'hypothèse de Dieu : "La pluie sur un parc zoologique, la pluie sur les rues de la ville. Chacun se rapproche et se renouvelle, // Se revêt de milliers d'étoiles et recommence, avec le trouble d'avoir été visité dans ses profondeurs". L'un nomme Dieu ce trouble, l'autre le nomme mystère ou beauté du monde. Reste que les deux ont été sensibles à la même réalité. Et je pourrais multiplier les exemples, au risque de lasser le lecteur. C'est que Pierrick de Chermont se confronte au monde, au réel, tout comme les matérialistes. Il en tire sa conclusion alors que Guillevic, pour ne puiser que dans cette œuvre, en tirera une autre par son attention aux êtres et aux choses les plus humbles : "Oui, coquelicot, / Tu es l'empereur / De ton royaume. // Je ne sais pas t'imiter, / Mais continue à régner / Sur toi comme sur moi." (in Quotidiennes) ou, à propos d'un modeste jardin : "Rien que le temps / Qui s'est retiré là / Et n'attend rien." (in Creusement).
Les images de Dinah Diwan qui accompagnent le texte de Pierrick de Chermont sont en harmonie avec le ton prophétique du poète et sa volonté de décrypter le réel (à sa façon, faut-il le redire ?). Il s'agit de collages sur un texte soigneusement raturé et ainsi rendu illisible : métaphore de la révélation ? Ou quoi d'autre ?
En tout cas, si la poésie est un outil pour atteindre Dieu ("Poésie, tu nous élèves à l'opiniâtre décision de vivre. Poésie, mer éternelle du sans-horizon - je cueille au matin la rose, // Tu m'affilies à la terre, à la promesse de mon Dieu…"), elle est aussi pour le mécréant ou le mystique sans dieu une simple façon de dire le monde, dans toute sa complexité et dans tout son mystère, un mystère dont la science ne fait que reculer les limites. "
Lucien Wasselin (in Recours au poème, décembre 2013).
"Une écriture inspirée dans l’écrin de délicatesse des mots, qui n’exclut ni la transgression ni la surprise. Ce beau livre, texte et illustrations, transporte. Quelle est la réalité de la réalité, que ce soit dans le quotidien qui s’étend ou la transcendance de l’instant qui persiste ?
Extraits :
« Sonnerie dans un préau vide. Une lumière, le feutre roux des platanes, un trottoir ravi de son mutisme.
Ah, si je connaissais les sources du vent, je leur dédierais l’été pour qu’elles le relancent avec une forêt
De nuages ! Nuages que je goûte en riant seul, peinture, croupes, crinière que les enfants empoignent,
Figures du libre qui s’épargnent et se prolongent comme une mémoire ayant choisie de se taire !
Le soir, à nouveau les faux de l’indicible : un halo de lune, une voiture qui manœuvre dans un présent immobile.
Finie la journée, fini le dehors où Dieu est le grand cherché ; voici la nuit avec ses escaliers et ses langues oubliées... »
« … Je vous rejoins, apprends vos mœurs où l’on s’approche par la distance, où l’on pèlerine seuls et ensemble, ébranlés et fraternels ;
L’abeille n’est-elle pas l’égale de l’astre quand elle le couvre de frémissements ? Et tous ces chants et tous ces mystères qui nous unissent !
Boire à la sainte nudité du jour, chair à chair s’ouvrir à la plénitude, où, par une mesure sans mesure,
Nos âmes aspirent et tètent le monde. Oui, par une libre admiration, se métamorphoser en prosodies intérieures.
Au bout du bout, je disparaîtrai. T’embrasserai-je alors, Homme-dieu, du plein baiser de notre terre ? »
Poète et dramaturge, Pierrick de Chermont, allie l’originalité avec la rigueur de l’ordonnancement des mots. Il explore le monde comme intériorité, l’intériorité comme poésie, la poésie comme monde. Ce ternaire libère la pensée et révèle une joie secrète propre à la vie qui demeure.
Rémi Boyer (in incoherism.wordpress.com, décembre 2013).
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