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Lectures critiques :
Deux poètes qu’on a dit maudits. Deux poètes aux destinées tragiques : Jean-Pierre Duprey, suicidé à 29 ans, Jacques Prével, mort de la tuberculose à 36 ans. Tous les deux venaient de Normandie et fréquentaient à Paris les mêmes cafés, les cafés de la bohème à Montparnasse et à Saint-Germain-des-Près. Ils ne se sont sans doute jamais rencontrés. Christophe Dauphin les rassemble dans un essai magnifique, Derrière mes doubles.
Le titre fait allusion au premier livre de Jean-Pierre Duprey aux éditions du Soleil Noir, Derrière son double. Duprey était un grand silencieux, un ange muet, un « taiseux » comme seuls savent l’être les Normands. C’était un jeune homme écorché et révolté, qui avait grandi à Rouen, dans une ville ravagée par les bombardements en 1944. Traumatisme durable. Seule compte pour lui la poésie.
« Duprey était un garçon de seize ans, d’excellente famille bourgeoise, raconte Jacques Brenner qui a publié ses premiers poèmes en revue. Il était très médiocre élève au lycée, ne parvenant pas à s’intéresser à ce qu’on lui enseignait et poursuivait des rêveries qui inquiétaient ses parents. »
Il quitte Rouen et sa famille et s’installe à Paris dans une chambre d’hôtel avec Jacqueline, la femme de sa vie. Il fait parvenir son manuscrit à la librairie de la Dragonne que fréquentent les surréalistes. André Breton demande à le voir et lui écrit avec enthousiasme : « Vous êtes certainement un grand poète doublé de quelqu’un d’autre qui m’intrigue. Votre éclairage est extraordinaire. »
Duprey a 20 ans lorsque paraît son premier livre et il entre aussitôt dans la légende du surréalisme. La même année, 1950, Breton l’intègre dans son Anthologie de l’humour noir.
Duprey, souligne très justement Christophe Dauphin, est posté « au bord de ce précipice où coule l’eau noire de la nuit ». La couleur noire occupe une place centrale dans sa poésie.
« Je nage en mon ombre
Trop de noir dedans.
Mon ombre est la tombe
Pénétrable au vent. »
Deux ans plus tard, Jean-Pierre Duprey quitte le groupe surréaliste. Il délaisse l’écriture, apprend le travail du fer et de la soudure chez un maître ferronnier et se consacre à la sculpture en fer forgé, une exploration indissociable de sa poésie. Il revient d’ailleurs à l’écriture en 1959. Le 2 octobre, il met le manuscrit de son dernier recueil dans une enveloppe à l’adresse d’André Breton. Il demande à sa femme d’aller le poster. « A son retour Jacqueline trouve Jean-Pierre pendu à la poutre de son atelier. Quelques jours auparavant, il avait répondu au téléphone à un ami : « Je suis allergique à la planète. » Jean-Pierre ne laisse ni mot ni explication. »
Poète maudit, a-t-on dit et répété : Christophe Dauphin ne le croit pas : « Il ne faut pas confondre le « poète malheureux » et le « poète maudit ». En revanche Jacques Prével, lui, fut bien un poète maudit. « Duprey était un ange, Prével un spectre », résume quant à lui Gérard Mordillat dans sa préface.
Jacques Prével fut l’ami et le disciple d’Antonin Artaud. C’est un Normand du Pays de Caux. Un homme habité par la douleur, instable, torturé, irascible, plongé très jeune dans l’horreur de la destruction, au Havre, dans une ville dévastée par les bombes.
« Je lutte contre une mélancolie terrible, un sentiment de l’inutilité de tout et de mes efforts en particulier et que je vomis pourtant de toutes mes forces », écrit-il dans son journal.
Lui aussi monte à Paris, passe ses journées à écrire dans les cafés de Montparnasse, dans une grande solitude. « J’ai souffert autant qu’on peut souffrir au monde. »
Ses compagnons d’infortune ne reconnaissent pas sa voix de poète et le tiennent à distance. Seul Roger Gilbert-Lecomte, le poète du Grand Jeu, l’entend et, lui semble-t-il, comprend ses poèmes. « Devenir un voyant, écrit Prével dans son journal. Etre un grand artiste dans la vie, dans l’amour, dans la mort. » Mais cette amitié sera brève : Roger Gilbert-Lecomte, celui qui, selon la belle formule de Zéno Bianu, s’était promis « de n’écrire que l’essentiel », meurt à 36 ans d’une crise de tétanos.
Aucun éditeur ne publiera les poèmes de Prével. Il est obligé de sortir à compte d’auteur son premier livre Poèmes mortels en 1945 à Paris. Mais bientôt il va faire la rencontre de son mentor, Antonin Artaud, à la maison de santé d’Ivry-sur-Seine. Alors il ne quitte plus le Momo, à qui il voue une admiration totale, mais cette amitié ne se situe pas sur un pied d’égalité. « C’est bien une relation de maître à disciple », montre Christophe Dauphin. « Deux hommes, deux poètes gravement malades et incompris, tels sont Artaud et Prével. Le premier souffre d’un mal mental, mais aussi physique dont on ne connaîtra la nature qu’un mois seulement avant sa mort : un cancer du rectum. Le deuxième est atteint d’une tuberculose pulmonaire. Il l’ignora encore, malgré ses quintes de toux et ses douleurs à la poitrine. »
Toujours à compte d’auteur, Prével publie Les Poèmes pour toute mesure en 1947. Artaud mourra l’année suivante. « Antonin Artaud était mon seul ami. C’était le seul homme que j’aimais. Maintenant je n’ai plus personne. »
Jacques Prével s’éteint en mai 1951 dans un sanatorium de la Creuse. Dans une solitude absolue.
On attendait un récit qui soit à la hauteur de ces deux existences tragiques et déchirées. C’est chose faite avec le livre de Christophe Dauphin, dont on aime aussi la touchante obstination à souligner la « normandité » de ces deux poètes. L’un orienté vers le surréalisme, l’autre vers le Grand Jeu.
Bruno SOURDIN (in brunosourdin.blogspot.com, février 2022).
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Dans la préface à cet essai important pour saisir à travers la poésie l’esprit de ce changement de millénaire, Gérard Mordillat dresse un sombre état des lieux de la poésie, « une écriture sans retour ».
« La poésie n’est pas rentable ni glamour ; sa voix est inaudible dans notre société dominée par le slogan et l’injure. Le poète est mal vu, il doit raser les murs, se satisfaire de l’ombre, s’excuser d’être. » « La poésie se diffuse dans des plaquettes, dans des revues, sous le manteau. C’est de la contrebande littéraire, de la clandestinité textuelle. »
Christophe Dauphin jette ainsi « les bases d’une future anthologie des poètes maudits du XXIème siècle » en provoquant la rencontre entre Jean-Pierre Duprey et Jacques Prevel, qui, probablement ne se sont jamais croisés. Cette rencontre à trois et non à deux puisque Christophe Dauphin, en provoquant l’événement, s’en fait pleinement acteur, s’inscrit dans la normandité poétique, tous les trois étant normands (voir le n° 52 de la revue Les Hommes sans Epaules consacrée aux poètes normands), normandité qui se caractérise par un métissage culturel.
Ce ternaire poète nous permet d’approcher l’essence de la poésie car à travers ces trois regards, ce sont les voies douloureuses vers toujours plus de liberté qui sont sillonnées. Christophe Dauphin met en évidence les parcours différents et complexes de ces deux poètes libres. Il évoque les rencontres déterminantes, le rayonnement d’Artaud et plus largement tous ceux qui les ont éclairés, parfois indirectement, par leurs œuvres. Il raconte les abîmes qu’ils ont explorés depuis l’enfance, les solitudes noires, les combats contre les « terribles simplifications » des différents milieux dans lesquels ils ont évolué, souvent contraints. Le prix de la lucidité peut être exorbitant et terrifiant.
Jean-Pierre Duprey a connu une réelle reconnaissance, particulièrement auprès d’André Breton et du groupe surréaliste, au contraire de Jacques Prevel qui fut « maudit » au-delà du possible, peut-être, partiellement, en raison de sa proximité avec Antonin Artaud. Il n’est pas éloigné du Grand Jeu de René Daumal et ses amis, ce qui ouvre bien des perspectives sur la profondeur de ses écrits. Tous les deux ont écrit avec leur sang, et l’amour de leurs compagnes respectives ne suffira pas à éteindre les souffrances car si Jean-Pierre Duprey fut moins malmené par la vie que Jacques Prevel, il n’en fut pas moins « un poète malheureux ».
Le face à face entre les deux poètes, jeu de miroirs tantôt ensanglantés tantôt lumineux, révèle la puissance à la fois créatrice et destructrice de la révolte quand celle-ci est la dernière citadelle où l’être peut se réfugier.
Ce livre est le premier tome d’une Chronique des poètes de l’émotion, expression plus ajustée et moins tordue par l’usage que « poètes maudits ». L’émotion est, dans la poésie intransigeante de ces deux poètes, à la fois matière première d’un processus alchimique et chemin.
Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, 20 novembre 2021).
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Poète et essayiste, Christophe Dauphin s’attache à sortir de l’oubli des poètes méconnus de la mouvance surréaliste. « Creusant sa falaise », il s’intéresse particulièrement aux météores qui ont eu un destin tragique. Le premier tome de sa « chronique des poètes de l’émotion », préfacé par Gérard Mordillat, met en lumière deux poètes normands qui ne se sont jamais rencontrés, bien qu’ayant fréquenté les mêmes lieux.
Ils ont pour points communs d’avoir consacré leur vie à la poésie et d’avoir eu une existence brève sans avoir obtenu la reconnaissance méritée : Jean-Pierre Duprey né en 1930 et suicidé à 29 ans, Jacques Prével né en 1915 et mort de la tuberculose à 36 ans. « Leur révolte était absolue, leurs œuvres uniques » résume César Birène dans sa postface. Christophe Dauphin éclaire leur vie et leur œuvre. Il nous apprend au passage le rôle joué en 1950 par notre discrète amie Colette Wittorski, alors étudiante, auprès de Jacques Prével dont elle a tapé les manuscrits qui furent ensuite édités à compte d’auteur.
Marie-Josée Christien, chronique "Nuits d'encre" du n°28 de la revue "Spered Gouez / l'esprit sauvage"
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Lectures :
Mon article sur le livre du poète français Christophe Dauphin intitulé « Pour un soleil de femmes », une œuvre de référence monumentale qui restitue à la femme sa place et sa dignité dans l’histoire de la poésie et de la résistance :
À une époque où résonnent le vacarme des guerres, des fondamentalismes et des marchés, écrire sur les femmes apparaît comme un acte de résistance contre l’oubli et contre l’effacement des corps, des voix et des expériences. C’est ainsi que se lit le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes, récemment publié à Paris par Les Hommes sans Epaules : une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité, façonnée par les poétesses, les militantes, les amantes et les exilées, avec leur sang, leurs rêves et leur langue qui ne s’éteint jamais.
Dans ce vaste projet littéraire et intellectuel, Dauphin écrit une histoire humaine complète à partir des voix et des expériences des femmes, où la poésie devient témoignage, la vie résistance, et l’écriture une confrontation ouverte avec la violence, l’exil, le déracinement et la domination. Il s’agit d’une œuvre hybride, située à la frontière entre biographie poétique, méditation philosophique, témoignage historique et manifeste humaniste, où chaque femme convoquée par le poète devient un continent entier de douleur, de révolte et de création.
Mais les femmes ici ne sont ni des figures exposées dans un musée des héroïsmes féminins, ni de simples noms ressuscités à des fins de documentation ou d’hommage. Elles sont des voix qui se croisent au sein d’une épopée cosmique sur la liberté, et sur le corps comme ultime champ de bataille politique et spirituel à la fois.
Dans ses deux volumes, le livre ressemble à un immense archipel de biographies, de poèmes, de souvenirs et d’histoires entremêlées ; mais en profondeur, il constitue un long hommage à la femme qui, tout au long du XXe siècle et au-delà, a affronté le fascisme, le colonialisme, l’exil, le fondamentalisme, le patriarcat et les violences physiques et symboliques. À travers cette vaste constellation de poétesses, militantes, artistes et rebelles, Dauphin construit une vision du monde où la poésie devient acte d’insoumission et de défi, et où le féminin apparaît comme une force capable de réinventer le sens humain.
Ce qui frappe également dans l’œuvre de Dauphin, c’est qu’il ne se contente pas du récit ou de la documentation : il écrit avec la voix d’un poète fasciné par le destin de ses personnages, profondément engagé envers elles sur les plans affectif et moral. Il ne maintient donc pas de distance froide avec son sujet, mais s’y plonge avec une émotion assumée, parfois jusqu’à l’exaltation épique. Il ne cherche pas à dissimuler son parti pris ; au contraire, il le transforme en position esthétique et intellectuelle. Car pour lui, la poésie n’est pas neutralité, mais affrontement permanent avec le monde.
C’est ainsi que se dessinent les grandes lignes de son projet : défendre la liberté individuelle, rejeter toutes les formes de tyrannie, célébrer la poésie comme salut spirituel, et rendre justice à des femmes que l’histoire a transformées en victimes, mais qui ont refusé de demeurer dans cette position. Des femmes ayant connu la guerre civile espagnole, le nazisme, l’exil, la prison, la répression religieuse, l’exploitation du corps, le viol, la violence domestique, le déplacement forcé, le racisme ou la persécution politique — mais qui n’ont jamais capitulé. Le livre ne s’abandonne donc pas à la lamentation ; il célèbre plutôt l’énergie du relèvement et de la résistance.
Ainsi se côtoient dans le livre des noms et des expériences issus de géographies et d’époques éloignées : de la France à l’Iran, du Liban à l’Ukraine, de l’Espagne aux îles polynésiennes. Pourtant, Dauphin ne cherche ni à écrire une encyclopédie féministe classique, ni à composer une fresque académique ordonnée chronologiquement ou thématiquement. Il tente plutôt de bâtir une sorte de « contre-histoire » de la modernité et du XXe siècle lui-même, à travers des femmes ayant vécu à la marge des récits officiels ou hors du centre lumineux de la culture masculine.
Sous cet angle, le livre devient également une redéfinition de la poésie elle-même. Dauphin refuse de réduire la poésie à la technique, à la rhétorique ou au jeu formel. Le poème n’est pas, pour lui, un artifice linguistique froid, mais une extension directe de la vie et une expérience existentielle totale. C’est pourquoi il répète, dans plusieurs chapitres, que les mots doivent être « imprégnés de poésie vécue », et non de simples constructions polies. On y perçoit l’influence profonde du surréalisme français et des poètes de la « poésie pour vivre », qui voyaient dans l’écriture un acte de révélation, une aventure spirituelle et une révolte contre la banalité quotidienne et la raison instrumentale.
Cette conception de la poésie explique la nature des figures choisies par Dauphin. La plupart des femmes présentes dans le livre n’appartiennent pas seulement au monde littéraire, mais aux zones de tension extrême de l’existence humaine : guerre, révolution, corps, désir, exil, maladie, folie ou confrontation directe avec le pouvoir. Ainsi, leurs vies ne semblent jamais séparées de leurs textes ; les poèmes eux-mêmes apparaissent comme le prolongement des blessures et des expériences violentes qu’elles ont traversées.
Au début du premier volume, Dauphin place face à face deux figures apparemment opposées mais profondément complémentaires : Thérèse de Lisieux et Lucie Delarue-Mardrus. La première apparaît comme victime d’un système religieux ayant étouffé le corps et le désir au nom de la pureté, tandis que la seconde incarne la femme ayant décidé d’écrire sa propre vie et de vivre librement sa passion dans un espace littéraire hostile aux femmes. Dauphin ne traite pas Thérèse comme une simple sainte chrétienne : il tente de lui rendre son humanité et de la libérer de l’image ecclésiastique figée, tandis que Lucie devient le symbole de l’émergence de la femme écrivaine moderne.
Mais le cœur esthétique et intellectuel de ce volume réside dans son lien avec le surréalisme, qui constitue l’arrière-plan majeur de tout le projet de Dauphin. Pour lui, le surréalisme n’était pas seulement une école littéraire, mais une tentative radicale de « changer la vie », selon la formule de Arthur Rimbaud reprise par André Breton. C’est pourquoi il consacre de larges espaces à des poétesses et artistes liées à ce mouvement ou gravitant dans son orbite, de Joyce Mansour à Gisèle Prassinos, de Nusch Éluard à Annie Le Brun.
Cependant, l’importance de cet aspect ne réside pas uniquement dans la réhabilitation de noms féminins marginalisés, mais dans la manière dont Dauphin relit la relation du surréalisme aux femmes. Il refuse de réduire ce mouvement à l’accusation d’avoir transformé les femmes en objets du désir masculin, rappelant qu’il fut, malgré ses contradictions, l’un des rares mouvements à avoir accordé aux femmes une place centrale dans l’expérience créatrice moderne.
C’est précisément ici qu’apparaît l’un des aspects les plus complexes et stimulants du livre : Dauphin ne propose pas un discours féministe doctrinaire, mais laisse place à de profondes tensions et divergences autour même de l’idée d’émancipation. Ainsi, Annie Le Brun critique certaines formes du féminisme contemporain et refuse de réduire la femme à une identité collective rigide, tandis que d’autres voix plus radicales, comme Monique Wittig, relient la langue elle-même aux structures de domination patriarcale.
Cette pluralité donne au livre une véritable richesse, car il ne transforme pas les femmes en bloc homogène ni en icônes idéales. Ce qui intéresse Dauphin, c’est la contradiction humaine elle-même : force et fragilité, désir et fracture, héroïsme et abîme. C’est pourquoi il écrit sur certaines de ses figures avec une émotion manifeste, sans dissimuler les zones d’ombre ou de douleur de leurs existences.
Et ainsi de suite, le livre déploie une immense fresque où poésie, mémoire, exil, corps, résistance et liberté se répondent sans cesse, jusqu’à faire de Pour un soleil de femmes non seulement un livre sur les femmes, mais un livre sur l’être humain lorsqu’il affronte les tentatives d’effacement, et sur l’écriture comme forme de survie.
En définitive, Christophe Dauphin réussit à construire une œuvre ample et polyphonique, mêlant poésie, histoire, pensée et engagement. Un livre qui ne se contente pas d’offrir une panorama de poétesses et de militantes venues du monde entier, mais qui tente de réécrire le XXe siècle et les débuts du XXIe siècle depuis le point de vue de femmes ayant résisté à la violence, au pouvoir et à l’oubli par la seule puissance des mots.
C’est un livre sur le corps lorsqu’il devient champ de bataille, sur l’exil lorsqu’il devient identité, sur l’amour lorsqu’il devient résistance, et sur la poésie lorsqu’elle refuse de se séparer de la vie. Plus encore, c’est un livre sur des femmes qui ne se sont pas contentées de supporter le monde, mais ont tenté de le transformer — chacune avec sa langue propre, son corps, sa mémoire et son feu intérieur.
Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.
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La Contre-histoire féministe de la poésie contemporaine de Christophe Dauphin
Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine (Les Hommes sans Épaules, 522 p., 25 €) de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».
Les textes ici rassemblés ne s’inscrivent pas dans une démarche linéaire. Certains tiennent du portrait ou de la chronique, d’autres relèvent de l’essai. Mais tous mettent en avant la capacité de résistance de ces femmes et leur combattivité pour s’imposer dans un monde qui fut longtemps l’apanage des hommes. Parfois mal connues, elles méritent d’être découvertes ou redécouvertes, quels que soient le pays d’où elles viennent et le métier qu’elles exercent.
On y rencontre des militantes des droits civiques, des syndicalistes, des journalistes, des peintres, des sculpteurs, des comédiennes, des cinéastes, des enseignantes, et d’autres encore. Christophe Dauphin, qui est par ailleurs poète, essayiste, critique littéraire et directeur de la revue Les Hommes sans Épaules, les a réparties par souci de cohérence en trois chapitres distincts.
Le premier, « L’odeur de mon pays était dans une femme », a pour thème Lucie Delarue-Mardrus, l’une des incarnations, avec Anna de Noailles, Renée Vivien et Marie de Régnier – décrites en quelques courts portraits –, de ce qu’on a pu appeler le « romantisme féminin », et la mystique Thérèse Martin, plus connue sous la désignation de sainte Thérèse de Lisieux dont l’auteur fait une victime de l’action cléricale et du mythe construit autour d’elle après sa mort : « Mon intention est ici de désencarméliser et de réhumaniser Thérèse, loin du Carmel où son être fut livré à un “jeu de massacre” ».
Mais si la vie de ces deux femmes nous est contée dans ses moindres détails, c’est aussi tout un regard critique et très documenté que Christophe Dauphin développe sur la place des femmes à la Belle Époque et sur leurs tentatives d’émancipation sous l’impulsion d’idées nouvelles, comme celles du saint-simonien Prosper Enfantin, de Charles Fourier, de Flora Tristan et d’autres, qui ont été des précurseurs. Relatant les amours sous toutes leurs formes de Lucie Delarue-Mardrus, il nous fait voyager, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre, dans les méandres du contexte littéraire passionné et turbulent de l’époque, faisant surgir du passé des figures célèbres ou aujourd’hui oubliées, proches notamment du décadentisme, du symbolisme, de La Revue blanche.
Dans le deuxième chapitre, « Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme », l’auteur évoque quelques-unes des plus belles figures artistiques féminines de ce mouvement libérateur qui s’imposa comme le plus important courant de pensée – et comme une manière de vivre en poète – de cette première partie du XXe siècle et dont l’esprit persiste aujourd’hui plus ou moins souterrainement. Cela n’allait pas forcément de soi, en ces Années folles qui portaient encore la marque des préjugés. Chez les surréalistes de ce temps-là, la femme, à la fois charnelle et sublimée, faisait l’objet d’un véritable culte que l’on peut qualifier de magique.
N’était-elle pas la source d’inspiration de leurs plus beaux textes, d’André Breton à Paul Éluard ? Mais si l’on savait célébrer la beauté, on ne reconnaissait pas toujours le talent, nous dit en substance Christophe Dauphin, d’où une certaine frustration chez celles qui se sentaient l’âme créatrice. Si elles voulaient se faire reconnaître comme poètes, indépendamment de toute notion de genre, c’est en produisant des œuvres fortes et originales qui n’ont rien à envier à celles des hommes, à l’instar de celles de Joyce Mansour ou de Gisèle Prassinos, présentes dans ce livre, aux côtés de Jeanne Bucher, Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Madeleine Novarina, Virginia Tentindo et Annie Le Brun, en quelques courtes biographies.
Tout en nous confiant de captivantes anecdotes qui éclairent la vie de ces femmes, l’auteur se penche d’une manière approfondie et originale sur leurs œuvres, avec des extraits et des citations, restituant la place qui leur est due dans le mouvement surréaliste et même ailleurs.
Le troisième chapitre, « Les femmes de la poésie pour vivre », se réfère à Jean Breton qui défendit naguère, dans un manifeste écrit avec Serge Brindeau, une poésie de « l’homme ordinaire », aussi éloignée « de la prétention raffinée des mandarins que d’un populisme de pacotille » : l’émotion avant tout, dégagée d’un intellectualisme étroit et cherchant à « réveiller le poète derrière sa poésie ».
Cette partie, qui est appelée à une suite dans le tome 2, relate, avec le même souci du détail biographique et d’un regard d’une grande acuité sur les œuvres, les combats de ces femmes – que la revue Les Hommes sans Épaules aura contribué à faire reconnaître – pour exister en littérature et en poésie. Elles s’appellent Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine. Les conjoints ne sont pas oubliés et l’on retrouvera avec intérêt, dans leurs œuvres vives, Michel Manoll, André Miguel ou Jean Breton.
Comme l’écrit Christophe Dauphin : « Les deux volumes de “Pour un soleil de femmes” forment une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine, par le biais d’un soleil aux 41 rayons de femmes, qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. »
Alain ROUSSEL (in en-attendant-nadeau.fr, 3 février 2026)
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"Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine!"
Electre, 2025
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Avec Pour un soleil de femmes 1, Chroniques pour un soleil de combats en poésie, de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, Christophe Dauphin rédige une véritable contre-histoire féministe de la poésie contemporaine en rétablissant les femmes, corps, âme et esprit, à leur place, autour de la grande table solaire de l’art. Elles sont 41, conviées enfin au festin souvent frugal de la création, 22 dans ce premier volume.
Elles ont pour noms :Lucie Delarue-Mardrus, Thérèse Martin, Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Elles sont femmes du surréalisme ou d’ailleurs, de littérature ou de poésie, de lettres et de l’être.
« Les textes consacrés à nos soleils sont de longueur inégale et vont de l’essai au portrait, en passant par la chronique. Ils sont inédits mis à part certains extraits qui ont paru en revues ou dans des magazines. Ils ont été écrits séparément les uns des autres, sans le souci de constituer un livre. Cela explique les absences, que certain(e)s pourraient déplorer, d’« icônes » du féminisme ou de la création. Dresser un tel panorama n’est pas notre dessein, mais nous ne perdons pas au change, avec les femmes dont il est question ici, qui méritent d’être découvertes ou redécouvertes. »
Cet hommage, amoureux, n’exclut pas la lucidité sur le talent, le rayonnement, l’influence bienfaisante comme sur les combats que chacune, en son propre style, a dû mener, bien souvent contre les hommes qui disaient les aimer ou prétendait les protéger, d’elles-mêmes bien sûr. « Le combat fut long, constate Christophe Dauphin, pour que la femme s’écrive elle-même. »
Cette contre-histoire de la littérature, de la poésie et de l’art, si nécessaire, éclaire l’histoire tout court.
Chaque femme est absolument unique, un univers impossible à cerner mais que Christophe Dauphin cherche à révéler avec respect, éclairant des recoins inconnus où sont dissimulés des trésors. Leurs mondes croisent tous les mondes, ceux de la banalité à l’horreur, ceux de la beauté, du secret et de l’amour. Les découvrir c’est aussi nous découvrir. La poésie féminine porte la fonction philosophique de l’interrogation des évidences. Les entendre, c’est traverser les formes accoutumées pour accéder aux champs de la liberté car elles sont à la fois du centre et des marges, elles voient au plus près, la peau, et au plus loin. Elles ne sont pas seulement poètes par leurs textes, elles le sont par leurs vies dont elles font tantôt un champ de bataille, tantôt un laboratoire alchimique, tantôt une œuvre d’art.
Christophe Dauphin n’écrit jamais sans faire coïncider l’intention et l’accomplissement. Ce livre est important, il ne fait pas seulement œuvre de réparation ou de réhabilitation, il découvre, dévoile, laisse le temps et l’espace au féminin, aux féminins, car ils sont innombrables. Il invite au retournement.
Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 4 novembre 2025).
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Voici un moment que je m’étais promis de parler de ces deux livres. Le livre d’Odile Cohen-Abbas, « Christophe Dauphin les yeux grands ouverts » (éditions unicité, 2025), qui est un essai sur l’œuvre poétique de Christophe Dauphin, et le dernier essai de ce dernier : « Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d'un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine ».
Encore fallait-il le temps de les lire pour leur rendre justice. Je ne saurais trop vous encourager à découvrir l’inépuisable générosité de Christophe Dauphin, poète, essayiste, éditeur, revuiste, passeur ; son ardeur et sa colère, son exigence et sa formidable capacité à tirer de l’ombre toutes les ressources les plus hétérodoxes, c’est à dire essentielles, du poème. Le volume consacré au « soleil de femmes » est une mine absolue, « contre-histoire féministe de la poésie contemporaine » plein de figures rares animées par les mêmes élans qui sont ceux de Christophe - et les miens : la poésie pour vivre et le surréalisme, unis dans l’émotivisme. Pour en savoir plus, commandez, lisez, découvrez, des mondes s’ouvriront.
Adeleine BALDACCHINO (Le printemps des poètes, décembre 2025).
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Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine.
Elles semblaient déjà prêtes à entrer dans ces pages, à y inscrire leur philosophie sensitive, sensuelle, combative et morale. On dirait, de fait, qu’un accord subtil, antérieur, implicite, prédestinait ces femmes du pays normand, ces femmes du surréalisme et ces femmes de la poésie pour vivre, à trouver leur temps de justice, leur reconnaissance, leur blason intellectuel et poétique et leur consécration définitive, entre ces lignes faites d’appels de part et d’autre, des leurs d’abord, vivants, superbement, au-delà de la mort, de l’histoire, des échecs et des réussites, et de celui de Christophe Dauphin qui aspirait profondément, à sa manière intègre et rebondissante, à leur rendre hommage.
Il semble véritablement qu’en amont des travaux de recherche positive, des strates d’échange, de rencontre, de partage, mystérieuses, et une intuition supérieure, aient guidé et prédéterminé la volonté de l’ouvrage. Étranges entrelacements de conjonctions passées et présentes, d’un homme, remué intérieurement, assidument, amoureusement, attelé à sa table d’étude, et d’un flux et reflux de souvenirs historiques. Quel est le lien intime personnel qui relie le poète à cette douce et forte gent féminine ? Quelles rumeurs de l’inconscient, de l’onirique s’insinuent dans ses marges ? Quoiqu’il en soit, Christophe Dauphin marque son œuvre de cette porte authentiquement sculptée de la mémoire.
Elles sont nombreuses, diverses, ces femmes, reliées entre elles par l’époque où les thèmes, mais chacune apparaissant dans sa découpe de lumière et auréolée de son génie individuel.
Le style est frappé d’un sceau d’empathie si véridique, si violent, qu’il semble que l’on ne puisse plus détacher l’empathie de l’écrit, l’amour de l’écriture de l’écriture de l’amour, des formes les plus extrêmes, les plus engagées de la sympathie, dans un livre dont le projet de redonner prophétiquement parole et sens au désir des femmes, est l’épicentre.
Or précisément parce que le sujet traite de cette femme proche et lointaine, il s’agit avant tout de lever quelques résistances ou malentendus, et d’appréhender le présent ouvrage avec une pensée et une sensibilité à neuf. Œuvre d’érudition, assurément, quant à ses qualités d’exigence, de concision, d’abondance de thèses et de documents, mais d’une érudition qui ne se borne aucunement à une forme abstraite, spéculative – donnant lieu à une nébuleuse de faits à la fois existants et inexistants, objectifs, subjectifs, opérants et inopérants –, mais agissant dans le sens de dégrossir tous les matériaux humains, sociaux, psychologiques, historiques, et de tendre vers une analytique profonde de l’être et de la vie.
Il faut attendre le tout début du XXe siècle, pour assister à l’essor créateur des femmes en littérature comme en poésie.
Voici donc ces femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies, en phase d’être délivrées de la forteresse inexpugnable de préjugés où elles étaient enfermées. Ou plutôt voici que Christophe met l’accent, rassemble tous les faisceaux de l’œuvre sur les moyens, les étapes forcenées, héroïques de leur fuite.
Et nous sentons s’inscrire maints stigmates d’indicible amour en nous, maintes blessures et cicatrices miraculeuses au fil des siècles et des situations, comme plongés au sein même de leur évasion. Cette symbiose, cette compassion motrice, identificatrice, allie aux thèmes, aux circonstances factuelles, le substrat si cher au cœur de l’auteur du principe d’« émotivisme » : un serment de foi esthétique, plénière, aboutissant à une transmutation / transfiguration / révélation sensible et émotionnelle du réel.
Et comment parler autrement de ces femmes qui établissent proprement, à travers leurs sens et leur corps et des circonstances si contraires, une métaphysique du courage et de l’héroïsme !
Ces poètes ont ouvert la route à plusieurs générations de femmes. Ne sont-elles pas les grandes aînées des voix féminines majeures de notre temps ? Leur apparition marque indéniablement une évolution dans le rapport des femmes à la carrière littéraire. Leurs textes expriment une perception toute personnelle de la réalité autour du thème central de l’amour et de son rapport avec différents aspects de la vie féminine : l’homosexualité, la maternité, la filiation, la vie professionnelle, le mariage et la sensualité.
De Lucie Delarue-Mardrus à Thérèse Martin, de Jeanne Bucher à Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, de Renée Brock à Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière, Claude de Burine - la liste est longue mais il serait offensant d’en oublier une tant leurs beautés, leur force, leur bravoure a dû contenter le Créateur du sixième jour, et c’est pourquoi il faut non seulement lire la liste, mais prononcer chaque nom distinctement – de toutes ces égéries donc, s’érige tout le spectre des possibles féminin.
Qu’il y ait ou non entre elles une communauté de destin, elles semblent toutes sous l’influence d’une injonction intérieure – peut-être eu égard à cette première Eve subversive, à ce féminin originel libre antérieur à toutes conditions – qui les pousse d’une part à accomplir chimiquement, intellectuellement leur individuation, mais aussi sur le plan social et collectif à réaliser ce qu’impliquait d’appartenir à leur genre : un combat pour révéler cette femme millénaire, pour aider cette part la plus douée et la plus rétractile d’elles-mêmes que les instances familiales et institutionnelles avaient laissé délibérément s’étioler, s’atrophier, pour l’aider à naître, à s’extraire et légitimer totalement, honorifiquement, cette naissance et cette haute extraction.
De la nature de cet honneur, Christophe Dauphin a pleinement conscience. La tâche immense dont il s’est investi – le cœur y est tant que tout nous semble de bon aloi – corroborant ses propres valeurs, et sa profonde considération d’autrui, sa tâche va dans ce sens de restaurer ou d’établir cette dignité et cette unité féminines dont l’absence entrainerait, n’a pu entrainer jusque là que douleur, trouble et dissociation. Car c’est sans doute sous la menace d’une mort psychique évidente, d’une implacable mort aux trousses psychologique que ces femmes ont dû accomplir tenacement, témérairement, la particularité de leur destin. Cette convergence de causes, comme s’il n’existait en vérité qu’une seule estime glorieuse dans son rapport à soi et au monde, une seule tacite et nécessaire dignité, fait de ces pages un grand livre qui rehausse, redore dans un enchantement inaugural, éthique et poétique, notre confiance éprouvée en notre humanité.
Nous attendons le second tome.
Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton !
Lavons les mots dans la rivière de notre vécu,
nous n’avons pas d’autre voie navigable à
notre disposition.
Jean Breton
Premier souvenir : juin 1990. Je traverse l’arrière-cour du 17, rue des Grands-Augustins, à Paris. J’accède au « sanctuaire » du Milieu du Jour éditeur par un petit couloir dont les murs sont des livres de poèmes du sol au plafond. Les livres, une femme est occupée à les ranger, à les classer, avec respect et délicatesse. Elle flotte dans sa blouse bleue trop grande pour elle et ses mains volettent, papillons au-dessus des piles de manuscrits. Elle trie aussi le courrier, en silence, alors que le saxophone de Coltrane s’envole sur plusieurs octaves et réaligne l’horizon sur la corde du Merveilleux. Cette femme qui vient m’accueillir, c’est Maria.
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Épaules, 2025).
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L’essai de Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, forme une contre-histoire de la poésie contemporaine de presque cinq cents pages. Il ne paraît pas assez long à son lecteur tant il est plongé dans cette fresque littéraire faisant rayonner, pour le tome 1, vingt-deux femmes ayant marqué de façon pérenne le paysage littéraire, artistique voire politique du tout début du XXe siècle à nos jours.
La poésie féminine existe-telle ? Je réponds non. Seule la poésie existe affirme avec ferveur Christophe Dauphin dans son avant-dire à l’œuvre. Si en 1900 l’écriture féminine serait donc une sorte de maladie, un débordement incontrôlable, Dauphin balaie d’un trait de plume ces inepties invalidant la puissance de ces femmes. Il définit et restitue leur juste place dans le champ littéraire, artistique et sociétal commun. Le livre se partage en essais, études fouillées, chroniques, portraits (le lecteur savoure son plaisir), le tout de façon harmonieuse ; chaque rayon de ce soleil, s’il fait partie d’un ensemble auquel il ajoute sa lumière, brille par sa singularité.
Le premier essai est consacré à Lucie Delarue-Mardrus, poète normande née en 1874 L’odeur de mon pays était dans une pomme. Quelle femme ! Quelle énergie ! Conteuse, nouvelliste, poète, romancière, dramaturge, essayiste, Lucie D-M n’a cessé d’écrire. Dauphin émet un parallèle entre son parcours et celui de Françoise Sagan les origines et l’éducation bourgeoise, l’attrait pour le saphisme, passion pour la littérature, la même solitude intérieure, le même parcours en dents de scie pour que chez l’une comme chez l’autre le personnel prenne le pas sur l’œuvre. Mariée (un assez long temps) à Joseph-Charles Mardrus dont le parcours est lié à la vague d’orientalisme, sa princesse amande parcourt et vit en Tunisie (principalement en Krouminie), Egypte…J.C Mardrus est le traducteur réputé des Mille et une nuits, il écrit que pour la traduction une seule méthode existe : la littérarité. Le couple vivra entre autres dans le Pavillon de la Reine à Honfleur.
Lucie D-M rayonne dans son monde, ses rencontres seront multiples et déterminantes, Renée Vivien, Natalie Barney, Germaine de Castro (Chattie), Sarah Bernhardt dont elle porte la bague sertie d’une pierre rouge…Personnage captivant, cette acharnée du travail à l’écriture au naturalisme épuré, a vécu une fin de vie difficile (narrée avec sensibilité), quelque chose de mon âme (à tout jamais perplexe) A fini d’être fleuve et n’est pas encore mer.
Une autre femme, Thérèse Martin, hante Lucie. Le mythe thérésien se fait obsédant, elle écrit en 1926 Sainte Thérèse de Lisieux. Lucie D-M veut retrouver la femme dans la carmélite et donner à son visage une densité perdue. Ainsi le fait Dauphin dans l’essai suivant Les épines des roses tuberculeuses de Thérèse Martin. Son intention est de désencarméliser et réhumaniser Thérèse. Je n’ai rien qu’aujourd’hui écrivait Thérèse, Dauphin dénonce les souffrances subies : écrasement de l’humain, négation de la vie et du monde ponctuée par la maladie (anorexie, crise de délire) l’isolement total. Née pour être un génie, elle est devenue une virtuose du renoncement et de la maîtrise de soi. Son livre Histoire d’une âme (1898) a subi censure et réécriture, pas moins de 7000 retouches dit Six. Celle qui affirmait la foi est toujours celle d’un incroyant qui croit, le long douloureux de sa petite voie, est restée poète.
La deuxième partie Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme, est consacré à Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Cézaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, et Annie Le Brun. Le portrait de Jeanne Buscher est lié à celui du poète Charles Guérin, il a écrit à son aimée pas moins de 2000 lettres et poèmes. Galeriste, elle expose Picasso, Masson, Max Ernst, de Chirico, Kandinsky, Man Ray et bien d’autres tout en promouvant leurs œuvres à l’international.
Le peintre chilien Roberto Matta dit des femmes qu’elles étaient pour les surréalistes des objets magiques. Ce mouvement littéraire, même si elles étaient davantage considérées comme inspiratrices plus que créatrices, aura mis en avant les femmes et leur extraordinaire pouvoir. Nusch Eluard a été l’inspiratrice du chant éluardien durant dix-sept années écrit Dauphin. Elles étaient nombreuses, bouillonnantes de créativité, flamboyantes, intrépides, à l’érotisme parfois débridé, bouleversantes. Thérèse Plantier reproche cependant à Breton d’avoir traité la femme en objet, Joana Masso, quant à elle, pose cette question terrible : « Elle en pensait quoi de tout cela Nusch de la dépossession de son corps ? ». Suzanne Cézaire était poète et essayiste. Elle a collaboré à la revue Tropiques, au sein de cette revue, elle n’est pas la femme de…, mais un pilier théorique, un mur porteur, une contributrice de premier plan. Poète, elle se bat pour une « poésie cannibale » et surréaliste en rupture avec la tradition doudouiste des écrits coloniaux.
Dans le portrait suivant, de l’écriture de Gisèle Prassinos, Dauphin écrit Les alliances de mots sont la matrice d’une écriture toujours prête à bifurquer, se laissant aller à la puissance suprême des surréalistes : le hasard. Après cette chronique, l’auteur met à l’honneur la fée précieuse du peintre Saran Alexandrian, Madeleine Novarina.
Suit une étude sur Joyce Mansour, quelle femme, quelle combattante ! Collectionneuse, peintre, poète, Mansour est cela et plus encore, Hubert Nyssen rappelle qu’il est tout à fait sommaire de réduire Joyce Mansour à une érotomane du surréalisme ou même à un ange du bizarre. Pour Dauphin, elle est le soleil du poème.
Sculptrice surréaliste, Virginia Tentindo (qui aura été aussi secrétaire de Philippe Soupault) crée de l’or émotionnel en terre cuite, la juste fascination qu’elle opère sur Dauphin, poète émotiviste, n’en est que plus palpable.
Suit une étude sur Annie Le Brun, femme oh combien singulière, elle clamait la poésie sera subversive ou ne sera pas, elle écrivait avec une belle acuité le surréalisme n’est nullement une avant-garde, il s’agit d’une attitude devant la vie, dont la véritable radicalité aura autant à en refuser la misère qu’à y chercher l’émerveillement. Elle a défendu le lyrisme comme une louve le lyrisme est une façon de voir la beauté en transparence sur ce qui la menace, ou encore stupéfiant rempart passionnel qui protège ce qui vit en l’exaltant. Si elle adhérait au combat pour l’émancipation des femmes, Annie Le Brun n’en était pas moins lucide sur les méfaits d’un collectif oublieux des singularités Etrange libération, qui prive une nouvelle fois les femmes de devenir ce qu’on leur a toujours refusé d’être : des individus.
La partie trois du livre Les femmes de la Poésie pour vivre 1, est consacrée à Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquelle Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine.
Régine Deforge écrit à propos de Thérèse Plantier qu’elle est Femme forte au génie baroque et libertaire, elle a combattu avec hargne et beauté Le temps n’est plus aux femmes qui se plaignent. C’est celui du féminisme. Ardente, Thérèse Plantier n’en était pas moins sensible : Celui ou celle qui n’a pas eu la chance de rencontrer la pensée peut devenir, encore que ce soit rare, un artiste, il ne sera jamais délivré.
Dans son Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton, je citerai ces vers de Dauphin disant toute sa tendresse pour la femme qu’elle fut, toute la prépondérance de sa présence C’est aussi Maria en blouse bleue/dépoussiérant l’ombre des poètes. Tous ces portraits (il serait difficile de les évoquer tous) sont captivants, on ne lâche pas le livre.
Oh lire celui de Claude de Burine, il s’apparente à un roman tant sa vie fut tumultueuse et je n’en raconterai pas la fin. Cette femme-personnage est bouleversante. Ce livre vibre de l’amitié de l’auteur pour ces femmes. Non seulement un hommage singulier et appuyé leur est rendu, mais une parfaite connaissance de leur parcours, de leur œuvre, de leur rayonnement enrichit le propos et le rend passionnant à lire. Chaque étude est fouillée. Les rencontres déterminantes ayant jalonné l’existence de ces femmes sont toutes détaillées (même le nom, belle surprise, de Paul Vincensini a éclairé le texte).
Les notes bas de page sont multiples et variées, elles renvoient à des approfondissements historiques, politiques, sociétaux, littéraires. C’est captivant !
Le lecteur comprend d’autant plus la précieuse implication de ces femmes dans et pour leur monde et le nôtre. Le talent de Christophe Dauphin, poète émotiviste, essayiste, membre de l’Académie Mallarmé (siège du poète Robert Sabatier) est ici voué à ces soleils de femmes, la qualité littéraire de l’ensemble est telle que la lecture en est illuminée.
Marie-Christine MASSET (in revue Phoenix, 2026).
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La ronde féminine de Christophe Dauphin
Il est vrai que l’ouvrage rayonne d’un soleil, bon, magnanime, fait des énergies créatrices de la liberté, un soleil sous lequel on ne se perd pas. Car c’est bien des œuvres de la liberté qu’il va être question, celle de l’aventure à courir, celle au fil des épisodes de l’histoire et des générations, des femmes pour lesquelles elle n’était toujours qu’une impénitente et irrépressible solution, la liberté qui libère la diversité des plans de conscience et de la fatalité d’exister sans rime ni raison. Commettant l’acte, l’ordre du cœur, et loin d’un sens commun réducteur, Christophe Dauphin consacre leurs voies, les guérit du silence et de la solitude, profère leur parole encore trop longtemps méconnue.
Dès la préface cela s’entend, au fur et à mesure des apparitions, dans le fluide secret des images et des lignes, il crée un lieu pour elles, intemporel, méta spatial et méta onirique, le lieu des immortelles, tel une fontaine de jouvence poétique, une aire de consécration, un champ de salutations aux victoires féminines avec, circulant lumineusement entre les figures, le mot de passe, un schiboleth de la branche sororale, de la vie rendue à la beauté, à la justice fondamentales, initiatiques. Savez-vous ce qu’un tel milieu représente pour ces femmes ? Il faut, pour ce faire, entrer nu dans ces textes, sans la tentation de rajuster son vêtement, entrer nu, ayant tout oublié des exégèses précédentes, dans l’atelier de Christophe Dauphin. Il est là, il nous y attend dans son fiat éclairé, sa vocation de poète, appelant conquêtes et destinées triomphantes les moments de naissance, les moments de conscience de cette toute jeune féminité quittant les lieux intermédiaires, les impasses incertaines d’innocence, pour le monstre exhaustif, tentateur, du soi révélé. Toutes ont traversé, traversent le siècle. Il y a celles qui valent pour leurs œuvres poétiques et celles pour leur engagement et leurs actes de vie. Les amoureuses, les artistes, les poètes, les canonisables, les politiques, toutes ont senti l’altérité de leur corps qui avait aveuglément maille à partie avec les corps civils, le corps des autres et à commencer avec leur propre sexe et ses modes transitifs. Leur force génésique, leur force sexuelle trop souvent malheureuse et consciente de son malheur s’est soudain transmué en logos. C’est donc une révolution, un rejet du corps aliéné par les mille célébrations exubérantes du corps libéré, un renversement du sexe crédule, infantile, par le sexe volubile, une force spectaculaire, une arme organique qui refuse tout détournement cette fois, toute autre fin que l’extraction de sa gloire sensorielle, sensitive, de son prodige incarné, radiant, substantiel, abusivement enroulé, calfeutré entre ses flancs depuis des millénaires, depuis sa création. Une jubilante rhétorique de la chair féminine entre le juste et le « se rendre justice », rehaussée et ensemencée d’elle-même. En second lieu il appartiendra à la femme de trancher sur la question du partage et de ses perspectives.
Voilà ce que nous apporte l’auteur présent, en dialogue sensible avec les protagonistes : le regard qui témoigne, bouleverse, transvalue. La forte et scrupuleuse dimension historique de l’œuvre, insoumise au temps qui passe, aux intervalles dissolvants, et toujours au fait de l’apogée narratif, recrée à chaque époque et pour chaque autrice une sorte d’enchantement, de prestige, de séduction translucide de l’instant. Dans le pur cheminement de Christophe Dauphin, ni-passé ni-futur, le cycle de la femme créatrice réintègre une contemporanéité mitoyenne, un présent propre, inaugural, absolument présent, qui ne peut, haut perché, que durer. Examinons. Dans une époque perdant la tramontane, de jour en jour plus férue, plus avide d’anticipation, d’événements et d’illusions futurs (déversés sur interne, rencontres, messages, célébrations, repères de l’almanach, ne valent que pour ce qu’ils seront), dans une époque qui tend à censurer, à amoindrir, voire à tuer proprement le présent, Christophe Dauphin l’exalte, déclare et prouve que certains êtres et certaines vies s’inscrivent dans l’immédiat indéfectible, dans un superlatif du temps de l’action, dans un supra, impératif et continûment intrinsèque présent ! À nous de trouver un lieu, une force morale pour y paraitre. Ce que cherche Christophe Dauphin, il ne nous le dira pas ; mais ce qu’il trouve extrait à point de ses réflexions et de ses délibérations, de l’état le plus constructif et le plus passionnel de lui-même, d’une conscience intensément éprouvée, forte, rebelle, virtuose des affrontements entre la décadence de tous ordres et la pensée ascensionnelle, d’une conscience nette, décantée et qui en sait long, il nous le livre généreusement dans un dessein, une décision, une détermination résolument optimistes et toujours convertibles en don. C’est de cette intention portée à son comble que Christophe Dauphin nous investit comme d’une valeur régulatrice du flou, du faux et des demi-tons, et qui fait, cependant que nous le lisons, de son engagement un acte complet et de celui qui le reçoit un être complet pourvu qu’il y réponde. L’ensemble du livre, d’une initiative mémorielle à une initiative ontique, à une initiative apologétique, de rebond en rebond dans le champ très diversifié des biographies, se découpe en des thèmes et des registres majeurs, des foyers ardents de l’exploration et de la découverte, sans jamais s’affaiblir dans l’inertie des répétitions. Ses fouilles, ses archéologies en matière d’histoire et de rêve, parviennent au sommet d’une sorte de raffinement, de béatitude rationnelle, et s’y maintiennent.
Guerre, affrontement, conflit, résistance, voie singulière créative, quand l’auteur s’empare d’un sujet, il en fait la une, dans ce qui s’imprime comme valeur esthétique de l’extrême, la toujours première page d’un authentique et nécessaire combat. Nusch ELUARD, Annette ZELMAN, Gisèle PRASSINOS, Joyce MANSOUR, Madeleine NOVARINA, Virginia TENTINDO, Thérèse MARTIN, Renée BROCK, Thérèse MANOLL, Cécile MIGUEL, Alice COLONIS, Claude de BURINE, Maria BRETON, Janine MAGNAN, Elodia TURKI et tant d’autres, la liste de leurs noms ressemble à un défilé nimbé de la providence, chacune portant le chiffre sacré, univoque, d’une alliance, chacune rayonnant d’une lutte intègre régie par la passion, qu’elle soit artistique, idéologique ou d’introspection ; au sein de leur secret, de cet empire de soi vertigineusement retrouvé, Christophe Dauphin veille ; par lui, par ses jeux de bascule du présent, du passé dans l’ouvert, leur conscience qui ne devait pas cesser d’exister, leur mémoire exilée rompant avec toute causalité circulaire, leur mémoire, ce quelque chose marquant, marqué du réel, trouvent ici un oreiller sur lequel reposer la tête. Or à l’instar de nombre de ces héroïnes, on sent chez lui les allégeances du cœur politique et les allégeances du cœur poétique s’égaler, entrer en résonance, quand il est mis à l’épreuve des guerres, des débâcles sociales, des corruptions et des iniquités, de la nature humaine rechutant sans cesse dans son inguérissable et constitutive dualité.
Dans cette lecture qui lie, quantifie, qualifie purement et simplement tous les distinguos du vrai, du faux, du possible tirant les ficelles de la documentation historique, de l’authentique à l’apocryphe, de l’approximativement énoncé, répandu, la sincérité de l’auteur aura toujours le dernier mot. Comme si cette sincérité, cet agent, ce précepte purificatoire et cathartique, ce beau fruit d’or était à la fois matière et fin de ses écrits défiant le simple et le compliqué, l’inassimilable et l’irréductible. La ronde féminine de Christophe Dauphin est un facteur fertile d’événements, une propriété d’aborder ce qui est actuel, permanent dans l’épopée, le long poème épique de la femme à travers une série de périodes et d’instants, une totalité des repères dans son être qui nous implique positivement, faisant de ces participantes des élues, des baignées dans un rythme, une rapsodie de confiance et de reconnaissance – d’un élan, d’une force d’entrain, d’une crédibilité sans soupçons – quand le poète est là qui adoucit et consacre leur chemin. La force du vrai (ses ressources) est la seule nature de Christophe Dauphin. Sur la positivité du cœur et la sagesse des émotions, par-delà les zigzags, alternances/paradoxes qui sous-tendent les vérités, il choisit d’attirer l’attention. Sa posture sérieuse est extraordinairement remplie de bonne humeur. Il s’entend à donner un style à l’existence. Dans l’hospitalité de l’ouvrage, dans les gestes généreux du travail, on ne trouve ni manquement à l’ordre moral et intellectuel des intentions qui traversent les apparences, ni défaut d’accent, de ton, dispensés en vain, ou d’un jugement équivoque clandestin. L’influence de ses états d’âme sur notre âme – en raison de ce que, dès les premières lignes, nous avons pressenti et que nous constatons : la maitrise du trouble et de la confusion, de même le blâme du pêle-mêle et du méli-mélo – nous met en état de passion, et c’est émus et impliqués (et conscients d’un commun et pur enrichissement) que nous dansons la danse de ses évocations – surtout quand surgit un moment d’éloge ou de requiem d’amour que nous n’avions pas prévu ! Je ne dis pas que l’émotion ne traverse pas de part en part tout le matériel des écrits, bien au contraire, mais il y a des instants de transe fraternelle ! C’est en aparté alors qu’il convoque l’auteur dans la proximité de son texte et de sa présence, dans l’intimité et l’universel recueillement, dans la louange et l’universel tutoiement. Car chez Christophe Dauphin ce « tu » a valeur d’une œuvre de vie.
Odile COHEN-ABBAS
(Revue Les Hommes sans Epaules).
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Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine. Un soleil aux 42 rayons de femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. Poètes pour la plupart, mais pas seulement, elles embrasent et embrassent autant d’époques que de contrées, de rêves que de réalités et de combats.
Ce tome 1 présente vingt-deux portraits de femmes, de la chronique à l’essai. Il s’intéresse à l’essor de la femme en littérature et en poésie, aux combats difficiles menés par celle qui, en 1901, a choisi de prendre son destin en mains, de ne plus laisser à l’homme le soin de l’écrire à sa place et qui, parallèlement à l’œuvre, et même parfois en son sein, s’engage dans la lutte contre les injustices, les inégalités.
Parmi les visages proposés, Lucie Delarue-Mardrus s’affirme comme une éclaireuse, alors que sa payse normande Thérèse Martin est, elle, écrasée par le poids de la religion.
Le chapitre suivant est consacré aux femmes du surréalisme : Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun. Le surréalisme a élaboré une méthode permettant de réaliser le projet de Rimbaud : changer la vie ! En premier lieu, changer l’homme, accroché médiocrement au rocher de sa logique. En lui s’étendent de vastes océans inexplorés à sillonner d’urgence, comme le rêve ou l’inconscient, les territoires de l’imaginaire. Aucun autre mouvement artistique n’a davantage mis en valeur la femme que le surréalisme. Les femmes en son sein sont nombreuses. « Si nous nous mettons encore à genoux devant la femme, c’est pour lacer son soulier », affirme André Breton, dès 1920.
Il en va de même avec les femmes de la Poésie pour vivre, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Chez elles, la poésie n’est pas considérée comme un « genre » littéraire. L’écriture de nos poètes ne triche ni avec la vie ni avec l’être. Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue.
On peut lire sur en-attendant-nadeau.fr un article sur le premier volume :
"Contre-histoire féministe de la poésie", par Alain Roussel (en ligne le 3 février 2026)
Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».
Marc ESCOLA (fabula.org, 4 février 2026).
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Pour un soleil de femmes » de Christophe Dauphin, une contre-histoire !
Ce premier tome de Pour un soleil de femmes, ouvrage appelé à se déployer en deux volumes, se présente comme un long voyage poétique mené sous la conduite de Christophe Dauphin, en compagnie d’une quarantaine de femmes poètes. Le périple s’amorce aux premières lueurs du XXᵉ siècle et progresse jusqu’à notre présent, traversant le temps autant que les territoires, les climats intérieurs autant que les paysages du monde.
Le volume que nous tenons aujourd’hui entre les mains fait entendre la voix de vingt poètes — un nombre symboliquement plein — dont les écritures, diverses et singulières, composent une traversée plurielle. Ces femmes circulent entre les époques et les esthétiques, mais aussi entre les espaces géographiques et imaginaires, dessinant une cartographie mouvante de la poésie au féminin.
Dans la quatrième de couverture, Christophe Dauphin souligne l’importance de celles qui ont suivi, de près ou de biais, la trajectoire du surréalisme, s’en emparant pour le transformer, l’élargir, parfois le contester parce qu’« accroché médiocrement au rocher de sa logique ». Aux origines, beaucoup durent lutter pour simplement exister, pour affirmer leur présence dans un champ littéraire qui était largement masculin. Leur combat fut à la fois esthétique, vital et politique.
Il convient surtout de souligner que nombre de ces textes sont inédits. Ce choix confère à l’ensemble une force particulière : il ne s’agit pas d’une anthologie patrimoniale, mais d’une entreprise de révélation. Ces poètes, rassemblées ici, composent une contre-histoire — à la fois du féminisme, des luttes et de la poésie — une histoire souterraine, longtemps éclipsée, qui remonte aujourd’hui à la lumière pour former un soleil collectif, ardent et nécessaire. Et « Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue »
Ces femmes circulent entre les époques et les esthétiques, mais aussi entre les espaces géographiques et imaginaires.
Kamel BENCHEIKH (in rupture-mag.fr, 8 février 2026).
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Lectures critiques
Des poétesses qui écrivent le monde depuis les lisières de l’enfer
Par Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.
À une époque où le vacarme des guerres, des fondamentalismes et des marchés couvre tout, écrire sur les femmes apparaît comme un acte de résistance contre l’oubli, contre l’effacement des corps, des voix et des expériences. C’est ainsi que nous lisons le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes, récemment publié à Paris aux éditions Les Hommes sans épaules, comme une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité, façonnée par des poétesses, des militantes, des amantes et des exilées, avec leur sang, leurs rêves et leur langue inextinguible.
Dans ce vaste projet littéraire et intellectuel, Dauphin écrit une histoire humaine entière à partir des voix et des expériences des femmes, où la poésie devient témoignage, la vie résistance, et l’écriture confrontation ouverte avec la violence, l’exil, le déracinement et la domination. C’est une œuvre hybride, à la frontière de la biographie poétique, de la méditation philosophique, du témoignage historique et du manifeste humaniste, où chaque femme convoquée par le poète devient un continent entier de douleur, de révolte et de création.
Mais les femmes ici ne sont ni des figures exposées dans un musée des héroïsmes féminins, ni de simples noms ressuscités à des fins de documentation ou d’hommage. Elles sont des voix qui se croisent au sein d’une épopée cosmique de la liberté, et du corps comme ultime champ de bataille politique et spirituel à la fois.
Dans ses deux volumes, le livre ressemble à un immense archipel de biographies, de poèmes, de souvenirs et d’histoires entremêlées ; mais, au fond, il constitue un long hommage à la femme qui, tout au long du XXe siècle et au-delà, a affronté le fascisme, le colonialisme, l’exil, le fondamentalisme, le patriarcat ainsi que les violences physiques et symboliques. À travers cette multitude de poétesses, de militantes, d’artistes et de rebelles, Dauphin construit une vision du monde où la poésie devient acte de désobéissance et de défi, et où le féminin apparaît comme une force capable de réinventer le sens humain.
Ce qui frappe également dans le travail de Dauphin, c’est qu’il ne se contente ni du récit ni de la documentation : il écrit avec la voix d’un poète saisi par le destin de ses personnages, profondément engagé envers eux sur le plan émotionnel et moral. Il ne maintient donc jamais une distance froide avec son sujet ; au contraire, il s’y plonge avec une émotion assumée, parfois jusqu’à l’exaltation épique. Il ne cherche pas à dissimuler son parti pris ; il en fait au contraire une position esthétique et intellectuelle. Car, pour lui, la poésie n’est pas neutralité, mais affrontement permanent avec le monde.
Ainsi se dessinent les grandes lignes de son projet : défendre la liberté individuelle, rejeter toutes les formes de tyrannie, célébrer la poésie comme salut spirituel, et rendre justice à des femmes que l’histoire a transformées en victimes, mais qui ont refusé de demeurer à cette place. Des femmes ayant traversé la guerre civile espagnole, le nazisme, l’exil, la prison, l’oppression religieuse, l’exploitation du corps, le viol, la violence domestique, le déplacement forcé, le racisme ou la persécution politique — sans jamais capituler. C’est pourquoi le livre ne sombre pas dans la lamentation ; il célèbre au contraire l’énergie du relèvement et de la résistance.
Ainsi se côtoient dans l’ouvrage des noms et des expériences issus de géographies et d’époques éloignées, de la France à l’Iran, du Liban à l’Ukraine, de l’Espagne aux îles polynésiennes. Mais Dauphin ne cherche ni à écrire une encyclopédie féministe classique ni à composer une vaste fresque académique organisée chronologiquement ou thématiquement. Il tente plutôt de construire une sorte de « contre-histoire » de la modernité et du XXe siècle lui-même, à travers des femmes qui ont vécu en marge des récits officiels ou hors du centre lumineux de la culture patriarcale.
Sous cet angle, le livre devient également une redéfinition de la poésie elle-même. Dauphin refuse de réduire la poésie à la technique, à la rhétorique ou au jeu formel. Le poème n’est pas, chez lui, un objet linguistique froid, mais le prolongement direct de la vie, une expérience existentielle totale. Il répète ainsi, à plusieurs reprises, que les mots doivent être « imprégnés de poésie vécue », et non de simples constructions polies. On retrouve ici l’influence profonde du surréalisme français et des poètes de la « poésie pour vivre », qui voyaient dans l’écriture un acte de révélation, une aventure spirituelle et une révolte contre la banalité quotidienne et la raison instrumentale.
Cette conception de la poésie explique la nature des figures choisies par Dauphin. La plupart des femmes présentes dans le livre n’appartiennent pas seulement au monde littéraire, mais aux zones de tension extrême de l’existence humaine : guerre, révolution, corps, désir, exil, maladie, folie ou confrontation directe avec le pouvoir. Leurs vies semblent ainsi indissociables de leurs textes ; leurs poèmes apparaissent comme le prolongement des blessures et des expériences violentes qu’elles ont traversées.
Au début du premier volume, Dauphin place côte à côte deux figures apparemment opposées mais profondément complémentaires : Thérèse de Lisieux et Lucie Delarue-Mardrus. La première apparaît comme victime d’un système religieux ayant étouffé le corps et le désir au nom de la pureté ; la seconde incarne la femme qui choisit de s’écrire elle-même et de vivre librement sa passion dans un espace littéraire hostile aux femmes. Dauphin ne traite pas Thérèse comme une simple sainte chrétienne : il tente de lui rendre son humanité et de la libérer de son image ecclésiastique figée, tandis que Lucie devient le symbole de l’émergence de la femme écrivaine moderne.
Mais le cœur esthétique et intellectuel de cette première partie réside dans son rapport au surréalisme, qui constitue la toile de fond majeure de tout le projet de Dauphin. Pour lui, le surréalisme n’était pas simplement une école littéraire, mais une tentative radicale de « changer la vie », selon la formule de Arthur Rimbaud reprise par André Breton. C’est pourquoi il consacre de larges pages à des poétesses et artistes liées à ce mouvement ou gravitant autour de lui, de Joyce Mansour à Gisèle Prassinos, de Nusch Éluard à Annie Le Brun.
Cependant, l’importance de cette dimension ne réside pas seulement dans la redécouverte de figures féminines marginalisées, mais dans la manière dont Dauphin relit la relation entre le surréalisme et la femme. Il refuse de réduire ce mouvement à l’accusation d’avoir transformé les femmes en objets du désir masculin, rappelant qu’il fut, malgré ses contradictions, l’un des rares courants à avoir accordé aux femmes une place centrale dans l’expérience créatrice moderne.
C’est précisément ici qu’apparaît l’un des aspects les plus complexes et stimulants du livre : Dauphin ne propose pas un discours féministe doctrinaire, mais laisse émerger des tensions et des divergences profondes autour de la notion même de libération. Ainsi, Annie Le Brun critique certaines formes du féminisme contemporain et refuse de réduire la femme à une identité collective figée, tandis que des voix plus radicales, comme Monique Wittig, relient la langue elle-même aux structures de domination masculine.
Cette pluralité donne au livre une véritable richesse, car elle empêche de transformer les femmes en bloc homogène ou en icônes idéales. Ce qui intéresse Dauphin, c’est la contradiction humaine elle-même : la force et la fragilité, le désir et la fracture, l’héroïsme et l’abîme. C’est pourquoi il écrit sur certaines de ses figures avec une émotion manifeste, sans cacher les zones d’ombre ou de souffrance de leurs existences.
Le personnage de Nusch, épouse et muse de Paul Éluard, offre sans doute l’exemple le plus éclairant de cette approche. Dauphin ne répète pas l’image romantique traditionnelle de la « muse surréaliste » ; il pose une question plus dure : que signifie le fait que le corps de la femme devienne un objet permanent de regard, de désir et de représentation artistique ? Que reste-t-il de la femme derrière les images, les tableaux et les poèmes ? Et l’hommage qui lui est rendu n’est-il pas, parfois, une autre forme d’appropriation ?
L’une des plus belles qualités du livre réside également dans le fait que Dauphin ne sépare jamais la création de la vie quotidienne. Nombre des femmes qu’il évoque n’étaient pas des « stars » au sens habituel du terme, mais des femmes ayant travaillé dans l’ombre, au sein de petites revues ou de cercles poétiques marginaux. Certaines étaient les compagnes de poètes célèbres, mais Dauphin restitue leur rôle caché dans l’aventure poétique moderne.
Dans cette perspective, des figures comme María Andrade Breton, Thérèse Manoll ou Cécile Miguel acquièrent une dimension profondément humaine. Elles n’étaient pas simplement des « femmes de poètes », mais de véritables partenaires dans la construction même de la vie poétique : revues, amitiés, rencontres, édition, hospitalité, soutien spirituel et quotidien. Dauphin écrit à leur sujet avec une tendresse évidente, comme s’il réparait une injustice historique ayant laissé les femmes dans l’ombre tandis que les hommes conservaient la gloire littéraire visible.
Dans le second volume, Elodia Turki apparaît comme l’une des figures centrales, incarnation vivante de la mémoire de la résistance féminine espagnole. À travers son parcours, Dauphin revient sur la guerre civile espagnole et sur la mémoire républicaine antifasciste, ressuscitant des noms féminins oubliés, comme Amelia Jover, Lucía Sánchez Saornil ou Federica Montseny, en tant que visages multiples d’une révolution féminine rêvant d’un monde plus juste.
Mais l’importance de cette partie ne réside pas seulement dans la documentation historique : elle tient aussi à la manière dont Dauphin relie l’exil à l’identité poétique. Espagnole, française et tunisienne à la fois, Elodia devient le symbole de l’être exilé appartenant à plusieurs lieux sans appartenir totalement à aucun. L’exil n’est plus seulement un événement politique ; il devient une condition existentielle.
Dans les pages consacrées aux femmes confrontées aux régimes totalitaires et à la violence historique, apparaissent Annette Zelman, brisée par le nazisme, et Madeleine Riffaud, qui unit résistance, poésie, journalisme et lutte anticoloniale. Tout au long de ces pages, Dauphin associe constamment écriture et action. La poétesse n’est pas un être isolé dans une tour de langage, mais un sujet qui combat au cœur même de l’histoire.
Madeleine Riffaud semble d’ailleurs être l’une des figures les plus proches de la sensibilité de l’auteur. Il écrit à son sujet avec une intimité manifeste, comme s’il parlait d’une icône morale ou d’un modèle de « poétesse-témoin » dont la poésie ne saurait être dissociée de son engagement humain. Rien d’étonnant à cela : dans l’univers de Dauphin, la vraie poésie ne peut être séparée du destin des êtres humains. Ainsi, poèmes d’amour et scènes de guerre, massacres et exils coexistent dans son livre, et l’amour lui-même devient acte de résistance, force capable de restituer à l’homme son sens.
L’un des axes majeurs du second volume est la relation entre le corps et la liberté. C’est ici que le projet du poète atteint son sommet intellectuel et politique. Le corps féminin, tel qu’il le présente, n’est pas seulement un espace biologique, mais un champ de bataille historique entre pouvoir et liberté. C’est pourquoi il convoque des figures telles que Oksana Chatchko, Taslima Nasreen, Joumana Haddad ou Forough Farrokhzad, afin de faire du corps un texte politique ouvert à la confrontation.
Dans ces pages, le corps devient langage de protestation contre les pouvoirs religieux, sociaux et économiques. Longtemps réduit à un objet de domination, de honte ou de consommation, il devient instrument de reconquête de soi. Dauphin accorde ainsi une importance particulière à l’idée de « réappropriation du corps » dans les mouvements féministes modernes, non comme débat théorique abstrait, mais comme combat existentiel ayant coûté très cher aux femmes : prison, diffamation, exil, fatwa ou mort.
C’est aussi ce qui explique la place centrale de l’Iran dans le livre. Entre Forough Farrokhzad et Katayoun Afifi, Dauphin retrace une longue histoire de la lutte des femmes iraniennes contre l’oppression patriarcale et religieuse. Forough apparaît comme une précurseure poétique et spirituelle de toutes les voix féminines iraniennes ultérieures, tandis que Katayoun incarne la poursuite de cette révolte sous la République islamique, où le corps lui-même devient soumis à la surveillance et au châtiment.
Dauphin ne se contente pas de condamner les systèmes politiques ou religieux ; il va plus loin, vers une déconstruction des structures profondes de la domination masculine. Pourtant, son texte ne devient jamais un discours théorique sec, car il est sauvé par sa dimension poétique. Son écriture est saturée de rythme, d’images et de métaphores, même dans les passages documentaires les plus denses. Il écrit l’histoire comme s’il composait un long poème sur l’humanité blessée.
C’est là l’une des plus grandes forces du livre : sa capacité à unir savoir et émotion, documentation et intensité sensible. Le lecteur n’a jamais l’impression d’être face à une étude universitaire sur le féminisme ou la poésie, mais plutôt devant une longue série de vies ardentes où chaque femme devient à la fois un récit et un miroir de son époque. La diversité immense des figures confère également à l’œuvre une ampleur géographique et culturelle rare. De l’Espagne à l’Iran, de l’Ukraine à la Palestine, de l’Arménie au Bangladesh, des îles de l’océan Indien à l’Amérique latine, Dauphin construit une cartographie alternative du monde fondée sur la poésie, l’exil et la rébellion, refusant l’eurocentrisme traditionnel et choisissant la marge comme cœur de l’expérience humaine.
Dans les pages consacrées à la poétesse palestinienne Joumana Mustafa, la Palestine apparaît comme une expérience quotidienne de perte et de menace, et non comme un simple slogan politique. Chez la poétesse somalo-britannique Warsan Shire, l’exil devient une blessure cosmique touchant des millions d’êtres contemporains, et la migration apparaît comme une fuite hors de la gueule du monstre. Quant à la poétesse arménienne Violette Krikorian, l’histoire devient une matière vivante infiltrant la langue, le corps et la conscience.
Le livre ne se limite pas aux femmes ayant affronté les régimes politiques ou les grandes guerres ; il s’intéresse aussi à la violence intime et quotidienne. La figure de Marie Murski, rescapée d’une relation destructrice avec un narcissique violent, montre que l’oppression ne s’exerce pas seulement dans l’État ou les institutions religieuses, mais aussi dans les relations privées. Dauphin élargit ainsi l’idée même de résistance jusqu’à faire de la survie individuelle une forme de combat.
On remarque également son admiration pour les poétesses qui écrivent le corps et le désir sans peur, comme Joumana Haddad, Odile Cohen-Abbas ou Paloma Hermina Hidalgo. Dans un monde qui exige encore des femmes silence et soumission, l’écriture érotique devient un acte radical de libération, non une provocation gratuite, mais une reconquête de la parole et du plaisir.
Le livre n’est toutefois pas exempt de quelques limites critiques. L’élan émotionnel qui caractérise l’écriture de Dauphin le pousse parfois à idéaliser ses personnages au point d’affaiblir la distance critique. De même, l’accumulation de noms et de détails historiques peut donner par moments une impression de saturation, surtout en raison de la tendance de l’auteur à la digression et à l’emphase rhétorique.
Sa vision, malgré son ouverture profondément humaniste, demeure également structurée par une opposition nette : les victimes face aux oppresseurs, la liberté face au pouvoir. Or cette polarité, aussi légitime soit-elle sur le plan moral, simplifie parfois les complexités historiques et politiques. Mais ce choix semble conscient : Dauphin ne cherche pas à écrire une histoire neutre ; il veut composer une épopée morale de la poésie et de la résistance.
Et c’est précisément là que réside la puissance du livre. Sa valeur ne tient pas à une prétendue neutralité, mais à la chaleur de sa voix et à son parti pris pour la vie contre la mort, pour la liberté contre l’oppression, et pour la poésie contre la ruine. Son importance ne vient pas non plus du fait qu’il serait un livre sur le féminisme au sens théorique étroit, mais parce qu’il est un livre sur l’être humain confronté aux tentatives d’effacement, et sur l’écriture comme forme de survie.
En définitive, Christophe Dauphin réussit à construire une œuvre ample et polyphonique, mêlant poésie, histoire, pensée et engagement. Un livre qui ne se contente pas de dresser une galerie de poétesses et de militantes venues du monde entier, mais qui tente de réécrire le XXe siècle et le début du XXIe siècle du point de vue de femmes ayant résisté à la violence, au pouvoir et à l’oubli par la seule puissance des mots.
C’est un livre sur le corps lorsqu’il devient champ de bataille, sur l’exil lorsqu’il devient identité, sur l’amour lorsqu’il devient résistance, et sur la poésie lorsqu’elle refuse de se séparer de la vie. Et surtout, c’est un livre sur des femmes qui ne se sont pas contentées de supporter le monde, mais qui ont tenté de le transformer, chacune avec sa propre langue, son corps, sa mémoire et son feu intérieur.
« C’est ainsi que nous lisons le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, récemment publié à Paris aux éditions Les Hommes sans épaules, comme une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité… »
Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.
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Après un premier volume (Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue Mardrus à Claude de Burine, 2025), Christophe Dauphin poursuit la rédaction d’une véritable contre-histoire féministe de la poésie contemporaine, en publiant : Pour un soleil de femmes 2, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Elodia Turki à Paloma Hermina Hidalgo.
Il rétablit les femmes, corps, âme et esprit, à leur place, autour de la grande table solaire de l’art. Ce sont 21 nouvelles femmes remarquables qui rayonnent dans ce deuxième volume : Elodia Zaragosa Turki, Annette Zelman, Madeleine Riffaud, Marie José Tramini Paz, Jean McNair, Chantal Spitz, Taslima Nasreen, Kostadinka Kuneva, Oksana Shachko, Katayoun Afifi, Forough Farrokhzâd, Marie Murski, Odile Cohen-Abbas, Violette Krikorian, Catherine Boudet, Joumana Haddad, Paloma Hermina Hidalgo et d’autres encore.
Comme le premier volume, le second propose trois parties : Les femmes de la poésie pour vivre – Pour un soleil de combats – Huit femmes pour un soleil d’aujourd’hui.
Les femmes savent s’emparer de la poésie pour le combat des libertés. La deuxième partie couvre huit décennies de combats, en Allemagne nazie, USA, Iran, Ukraine, Vietnam, Inde… Le thème récurrent en est les violences faites aux femmes et plus largement toutes les formes de violences, discriminations et injustices. Les violences faites aux femmes en sont le marqueur et le révélateur.
« Ce combat, précise Christophe Dauphin, concerne la société tout entière : partout se conjugue oppression, domination et émancipation, mais la situation des femmes n’est pas partout la même. Les luttes féministes diffèrent selon que l’égalité et la liberté sont reconnues au moins en droit, si ce n’est en fait, ou si cette reconnaissance est encore à conquérir. Elles varient selon les situations économiques et sociales, la configuration politique, le poids des religions, des traditions, la force de la domination masculine. Mais cette diversité de situations n’implique pas, contrairement à ce que certaines affirment, qu’il y aurait un féminisme blanc ou noir, ou articulé à une identité religieuse ou nationale. Au Nord, comme au Sud se déploie une rhétorique identitaire qui fige féminité et masculinité au nom des différences culturelles, du respect des traditions, de l’identité nationale ou religieuse. »
La troisième partie met en avant huit femmes dont les œuvres, originales, puissantes, sont autant de voix et de voies de libération. Elles sont lumineuses au milieu des ruines. A propos de Paloma Hermina Hidalgo qui clôt ce « soleil de femmes », Christophe Dauphin dit encore : « Paloma, c’est la lave humaine d’une poésie volcanique dont la langue provoque des séismes et qui explose des entrailles pour recracher un quotidien imbuvable, certes, mais transcendé, non par Dieu (je veux m’enfouir comme un chien sous les ormes ; toi et ton Dieu êtes une tare, dans un ciel sans objet), mais par une féérie permanente, qui parvient, comme par un exploit, à rendre le monde habitable, entre réel et imaginaire, dans une langue aussi riche que débridée… »
Chacune des femmes présentes dans ce livre est en elle-même un monde à découvrir et un manifeste à entendre. Toutes alertent, nous enseignent et nous éveillent au réel. Elles sont prophétesses, au sens ancien, elles indiquent les chemins qui conduisent à la liberté, pas seulement celle des femmes, mais celle de tout le vivant.
Si Christophe Dauphin revient dans le détail sur l’histoire du féminisme, c’est pour mettre en évidence combien le rapport à la femme, aux femmes, au féminin, constitue la meilleure évaluation de l’état d’une société ou d’une civilisation. Evidemment, le constat est effroyable mais, ces femmes, et toutes les autres, anonymes ou non, sont le sel alchimique qui permet la transmutation. Elles sont notre futur.
Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 10 juin 2026).
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Lectures :
"Christophe Dauphin a pris l'heureuse initiative de publier dans cet ouvrage non pas l'intégralité de l'oeuvre d'Hervé Delabarre mais une grande partie de celle-ci en réunissant les titres épuisés (soit huit au total) à l'exception des Dits du Sire de Baradel et en ajoutant plusieurs inédits. Hervé Delabarre, poète et peintre, né à Saint-Malo en 1938, rencontre André Breton en 1963 qui avait salué ses poèmes de manière enthousiaste: "J'aime ces poèmes que vous m'avez fait lire, le mouvement qui les anime est le seul que je tienne pour apte à changer la vie, leur ardeur est ce que je continue à mettre le plus haut".
Sa découverte du surréalisme, vers le début des années soixante, est pour Hervé Delabarre une manière de vivre et de sentir: "Benjamin Péret: je m'en nourris, je m'en délecte... Amour, révolte, humour s'y retrouvaient exprimés dans une intransigeance et uen liberté absolue qui me menaient enfin à respirer le large, déclarait-il dans un entretien en 2014. Christophe Dauphin le souligne dans sa préface : avec Péret... Hervé Delabarre "est probablement le poète dont l'oeuvre porte le plus l'empreinte de l'automatisme". Même s'il ne s'agit pas toujours d'un automatisme pur sa poésie possède un pouvoir insurrectionnel qui entretient un rapport direct avec le merveilleux et l'humour noir entre lesquels elle oscille en permanence. Le climat particulier qui se dégage de cette poésie relève, comme l'écrit Jean-Pierre Guillon, "de l'humour spectral etd'un érotisme chargé d'attentions tout en même temps délicates et perverses."
Depuis le recueil Dits du Sire de Baradel, illustré par Jorge Camacho et édité en 1968 par Jehan Mayoux (éd. Péralta), jusque dans les tout derniers poèmes, la tendresse et le violence rythment le lyrisme des images: Dans les pages arrachées d'un carnet de bal - Des lèvres imprégnées de sang - S'efforcent en vain - D'étreindre un dernier serment.
Gérard ROCHE (in Cahiers Benjamin Péret n°5, septembre 2016).
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« C’est vers 1963 qu’Hervé Delabarre est entré en contact avec André Breton qui l’a invité à participer aux activités du mouvement surréaliste. Et depuis, il n’a pas cessé aussi bien d’affirmer la subversive pertinence du projet surréaliste que d’explorer et d’interroger par les moyens de l’écriture (et aussi, quelque peu, de la peinture et du collage – mais de façon si discrète !) le « fonctionnement réel de la pensée » dans ses rapports avec les souveraines injonctions du désir comme avec les dérobades, si séduisantes ou si égarantes, du réel devant les fragiles puissances du langage. Les jalons de cette aventure poétique, si farouchement éloignée – est-il besoin de le préciser ? – des diverses casernes littéraires, sont autant de paliers dans l’assez énigmatique tour, non d’ivoire, mais bien de guet, à la pierre d’angle jadis (c’était en 1968) blasonnée aux armes du sire de Baradel, et qui se dresse – sans que l’on n’en ait encore vraiment mesuré l’ombre portée – sur le paysage sensible que le surréalisme, depuis la mort de Breton, s’obstine à dévoiler comme la face utopique du réel. Ces paliers furent, au fil du temps, de nombreux recueils de poèmes, parus à l’enseigne de divers petits éditeurs, le plus souvent en province ; il faut remercier Christophe Dauphin et les éditions Les Hommes sans Epaules d’avoir rassemblé en un volume de plus de 300 pages tous ces titres devenus pour la plupart introuvables et que complète des inédits.
Cet ensemble court de 1962 à 2014, et quoiqu’il me paraisse jouer sur trois tessitures différentes, c’est bien la même voix qui signifie, toujours avec l’audace orphique, les injonctions du désir, lumineuses ou noires, pour que le langage exalte sa puissance métamorphique. Cette voix, Hervé Delabarre en a, dès sa découverte du surréalisme, éprouvé ce que l’écriture automatique pouvait lui offrir, non seulement comme ressource, mais aussi comme repère fixe pour mener ses investigations lyriques.
Ainsi, alternant avec des proses automatiques, comme par exemple Marrakech (Notes d’hôtel), dont le burlesque n’est pas sans rappeler Benjamin Péret, se succèdent des poèmes dans lesquels la dictée de l’inconscient est, semble-t-il, suffisamment ralentie pour que l’attention puisse aussi se porter fragmentairement sur le monde environnant, quitte alors à ce qu’en réponse l’accent soit alors impérativement mis sur l’humour ou la révolte et le blasphème puisque « les cycles Lucifer, vous dis-je, il n’y a rien de mieux. »
Et viennent enfin, portés par une troisième tessiture, une série de poèmes, tels Les Paroles de Dalila ou Avide d’elle avilie, dans lesquels l’urgence déchirée-déchirante du désir envers la femme aimée se résout en une lancinante suite de brefs éclats de silex, suite fantasmatique où Au carrefour des cris – S’érige un corps – Labouré de nuit. Hervé Delabarre, ne ces moments où l’œil dans la calebasse – continue de frire semble situable au voisinage de Georges Bataille, mais contrairement à celui-ci, qui les qualifiait en termes de haine, les dangers de cette poésie érotique sont surmontés dans sa propre minutie à confronter le drame intime non seulement avec le miroir mémorial, mais aussi et surtout avec ce qui étincelle Au plus noir – Du cri d’Eurydice : non pas la mort mais encore une voix voilée – Venue du plus loin de la nuit des pôles.
D’un poème à l’autre, en ces divers élans, Hervé Delabarre a su, comme peu d’autres, rester à l’écoute de cette voix. Et aujourd’hui, il me plait que le poème qui donne son titre à ce volume commence sardoniquement par cet impératif : Pas de crème fraiche pour les martyrs. »
Guy GIRARD (in Infosurr n°120, 2015).
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"Un ouvrage dont le format et l’épaisseur rompent avec ceux de la plupart des recueils poétiques. Le lecteur est plutôt habitué à trouver ces 328 pages regroupées sous l’indication générique du roman. Et sur la couverture rien n’indique d’ailleurs à quoi il doit s’attendre. Un titre discret laisse place à la reproduction d’une toile abstraite de Jacques Hérold, et les couleurs pastel du dispositif contribuent à créer le cadre d’un recueil qui suscite toutes les interrogations. Ce n’est qu’en feuilletant ses pages que l’évidence d’une parole dévolue à la poésie apparaît car des vers courts et justifiés à gauche se suivent entrecoupés par des titres qui rythment l’ensemble. Quelques moments dédiés à la prose n’en démentent pas l’horizon d’attente : il s’agit bien de poésie. Et ce livre imposant s’organise autour de chapitres et de parties bien délimitées et reprises en index. Le titre, Prolégomènes pour un ailleurs, convoque le métalangage de la philosophie et sonne presque comme un oxymore. Et ce qu’il annonce n’est certes pas démenti, tant il est vrai que se dévoile au fil de la lecture une poésie inédite qui met au service d’une trame diégétique la puissance d’un langage dévolu à la création d’un univers fantasmagorique. Soutenu par un appareil tutélaire foisonnant, les poèmes et textes d’Hervé Delabarre se succèdent en suivant une chronologie presque linéaire car leur date de création est indiquée pour chaque ensemble. Des personnages féminins se dessinent et le poète leur confère une dimension charnelle toute particulière.
« Le rêve défriche la charmille des yeux Ecaille les géographies amoureuses Inquiétantes et friables A la lisière des paumes Sur les mâchicoulis où les nerfs entendent leur monstrueux cérémonial Il y a tant à découvrir Dans leur tracé voluptueux Jusqu’aux abords de la mort électrique et rose »
Ces amantes croisées dont il évoque le souvenir s’inscrivent près de noms de personnages contemporains de l’auteur, ou bien jouxtent l’évocation de noms appartenant à l’histoire, telle Jeanne d’Arc à laquelle il consacre un poème. Le lecteur est ainsi convié à entrer dans cet univers prégnant qui absorbe la matière du réel pour la donner à entendre au fil de textes façonnés avec un langage plus prosodique que poétique, mais dont la puissance évocatoire à force de rythme et de jeux avec l’espace scriptural donne vie à une poésie inédite. Et ces souvenirs amoncelés comme un puzzle grâce à la rémanence de sensations sous-tendent également les pages où la prose ne cède en rien à la qualité évocatoire de la langue d’Hervé Delabarre. Les femmes à nouveau sont la matière de l’écriture. Mais est-ce là tout ce qu’il est permis d’entendre aux Prolégomènes pour un ailleurs ? Il semble que dans cette pulsion vitale énoncée grâce à la force d’un langage lourd de sensations et ancré aux trames du réel le poète va sonder la désespérance, celle d’un corps dont la mort est inévitable.
« Des lèvres agonisantes Dans les couloirs Où l’ombre se nourrit De sanglots Et s’exténue enfin
Près de la porte Là-bas Au bout Où tout se joue »
Ce désespoir est également prégnant dans l’évocation de la disparition de la mère du poète, qui apparaît à plusieurs reprises. Une poésie dont la profondeur ne s’énonce que grâce au poids de ce qui n’est que suggéré, et dont toute concession à un lyrisme compatissant est exclu.
« Pas de crème fraîche pour les martyrs Un ventre vaut mieux qu’un sac à main pour s’abriter de la pluie. La mort, elle-même, ronge son frein, se désespère de ne plus pouvoir venir à bout d’elle-même.
Alors que faire, sinon se précipiter à la gare, et s’engouffrer dans un train enfoui au cœur des herbes folles et des itinéraires froissés jusqu’à la nuit des pôles. »
Carole MESROBIAN (cf. "Fil de lectures in www.recoursaupoeme.fr, mars 2016).
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"Hervé Delabarre, né à Saint-Malo en 1938, est peintre et poète qui s’inscrit dans l’esprit du surréalisme tout en portant une originalité qui lui est propre. Tout comme André Breton, sa poésie est un véhicule pour traverser les voiles qui dissimulent le réel.
Dans une longue et riche préface, Christophe Dauphin dit toute l’importance de l’œuvre qui fascina André Breton.
« Hervé Delabarre est un poète dont chaque œuvre est un défi à l’abstraction, une plongée dans le concret, le merveilleux. Ses poèmes possèdent un pouvoir insurrectionnel qui n’est pas sans rapport direct, avec le Merveilleux, l’humour noir, le mystère, l’amour, certes, mais avant tout avec l’être et ces fêlures… »
Au cœur de la démarche de ce « Chevalier du Merveilleux », la femme est à la fois inspiratrice et initiatrice, celle qui introduit la merveille dans la réalité pour mieux révéler l’être en ses intensités. Dans un long poème dédié à l’actrice Louise Lagrange, c’est la queste du Féminin libre et secret qu’il invoque. Extrait :
Vos lèvres tachées
Vos lèvres peintes
Soigneusement tracées au crayon
Vos regards tristes
Mouillés d’araignées mauves sous le parasol blanc du songe
Surgissent dans l’une de ces rues
Où je suis la ligne de cœur
L’émotion du désir fait refluer le sang de votre visage
Les narines pincées sous l’étau des yeux d’hommes
Vous essayez de découvrir
Sous le déferlement des oiseaux de proie
Sous les ailes séchées des corbeaux et des papillons carnassiers
Le tableau peint de toute éternité dans le midi du noir
Quand le glaive y descend pour entrouvrir les fruits
Où dorment emprisonnées les femmes…
Hervé Delabarre développe un rapport particulier au langage. Il rend étrangement vivants les mots qui tendent à devenir cadavres sous les chaînes du conformisme. En libérant la langue, c’est le monde qu’il délie. Ainsi, avec l’ouverture des Portraits-Flashs :
Contrairement à ce qui se dit
On n’a jamais vécu ici d’amour et d’eau fraîche
Le tabernacle ne contient plus que des cendres
L’encens s’épand dans l’air comme une cicatrice
Si la poésie d’Hervé Delabarre est initiatique, si elle rapproche de l’être, c’est par discipline, la discipline de l’arcane, presque naturelle au poète, qu’il décrit ainsi à Jean-Claude Tardif :
« Encore faut-il faire le vide, m’éloigner de toute réflexion, de toute pensée contrôlée, rejeter tout jugement critique, demeurer en état de réceptivité, à l’écoute. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela nécessite aussi un labeur, une discipline, ouvrant une brèche qui nous relie à cette voix intérieure et nous permet de rester « branchés », d’aucuns diraient « connectés ». »
Roncevaux
Un ciboire peut en cacher un autre
A même de nous enivrer
Et la Bible n’est plus désormais
Que le versant doré d’un corps
Les lèvres saignent de trop aimer
Tandis qu’un cœur
S’ouvre comme une blessure
Et nous conduit tout droit aux enfers
Il n’y a pas ici de nautonier
C’est Roncevaux
Roncevaux vous dis-je
Avec à son extrémité
La belle Aude pour nous accueillir
Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, octobre 2015).
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"Le mot Prolégomènes est connoté : André Breton n'a-t-il pas écrit (en 1942) Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non ? Les Prolégomènes (le terme s'emploie toujours au pluriel) désignent une longue et ample préface ou l'ensemble des notions préliminaires à une science… Ce n'est sans doute pas un hasard si Hervé Delabarre a titré son florilège Prolégomènes pour un ailleurs car il appartient au surréalisme. De 1960 à 2014, il a publié 18 recueils et la présente anthologie rassemble 8 titres épuisés et 6 ensembles inédits, étroitement imbriqués aux précédents pour respecter un ordre chronologique. C'est dire, qu'actuellement, avec un peu de chance, le lecteur intéressé peut trouver en librairie (ou sur internet) toutes les œuvres de Hervé Delabarre et que Prolégomènes pour un ailleurs représente (pour reprendre les paroles de Christophe Dauphin, le préfacier) le Grand Œuvre du poète ; c'est en tout cas "le livre le plus important et le plus ambitieux publié à ce jour [2015] par Hervé Delabarre" (p 22).
Hervé Delabarre, qui est né en 1938, appartient à la constellation surréaliste. Christophe Dauphin rappelle dans sa préface qu'il rencontra André Breton au début des années 60 du siècle dernier et qu'il lui remit un manuscrit de poèmes fin 1962. Breton le salue alors comme un véritable surréaliste et publie la photographie de Louise Lagrange (qui était une actrice de cinéma, chose que Delabarre ignorait en ces années) et le "Poème à Louise Lagrange" du même Delabarre dans le n° 5 de La Brèche (1963), la grande revue du surréalisme à l'époque. Breton reçoit alors Hervé Delabarre dans son atelier mythique de la rue Fontaine à Paris ; le devenir littéraire de ce dernier est désormais fixé. De fait, cette photographie "rencontrée par hasard" fut pour Delabarre "un merveilleux privilège". On peut affirmer, sans risque d'erreur, que Louise Lagrange fut pour Hervé Delabarre ce que Nadja fut pour André Breton…
Hervé Delabarre semble reprendre -sur un autre registre, celui du poème- la problématique qui avait poussé André Breton à écrire son essai des Prolégomènes de 1942. Mais son premier livre publié est daté de 1962 : d'où, pour lui, l'impression que tout est réglé, que le surréalisme est toujours vivant (comme Breton qui l'illustre bec et ongles) autant que nécessaire. L'histoire littéraire a montré que d'autres expériences étaient possibles, y compris les plus réactionnaires. Mais Hervé Delabarre écrit fermement à la mode surréaliste car le combat est toujours à continuer. D'où cette poésie si reconnaissable entre mille. Trois expressions surréalistes la caractérisent : le hasard objectif, l'amour fou et l'écriture automatique. Hervé Delabarre n'est pas un écrivain réaliste qui expérimente ce qu'il écrit, qui écrit ce qu'il vient de faire. Il écrit ce qu'il vit, y compris sur le plan fantasmatique. Les fantasmes se cachent, se disent, éclatent dans sa poésie. Tout ce qui est écrit peut s'interpréter : "Elle prend plaisir à savourer l'intrus / Venu desceller l'huis" (p 154). Tout concourt à suggérer un paysage érotique : "Harnachée pour susciter le rêve et le désir / Elle s'offre au premier gémissement venu / Aux larmes venues la bénir // Altière / Elle préfère la cravache à la chambrière" (Id).
Quelle plus belle illustration du hasard objectif que cette rencontre inopinée de la photographie de Louise Lagrange que ne connaît ni d'Adam ni d'Ève, pourrait-on dire, Delabarre ? Découverte-rencontre qui va orienter définitivement son destin poétique. Louise Lagrange est bien la Nadja du poète sur laquelle se fixent ses fantasmes. Mais il y a plus dès lors qu'on décrypte attentivement la notion d'amour fou dans ces poèmes. C'est un amour fou plutôt noir et déchiré comme on le rencontre dans un certain romantisme. La mort, la torture, la souffrance en sont les faces cachées (encore qu'elles s'étalent dans les poèmes non sans un certain goût de la provocation) que symbolisent le fouet, la cravache, le fer rouge, les clous qu'on rencontre souvent dans les vers de Delabarre. Est-ce la traduction de l'impossibilité d'un amour calme, sans cruauté ? On ne sait. Mais le goût du blasphème (il faut noter la présence des mots prie-dieu ou profanation dans les poèmes) vient relever cette tendance et contribue à dessiner cet érotisme si particulier. Reste l'écriture automatique. Christophe Dauphin place Hervé Delabarre aux côtés de Benjamin Péret pour l'empreinte de l'automatisme dans l'œuvre. Soit ! Les exemples ne manquent pas, il faut laisser le soin aux lecteurs de les découvrir. Mais un exemple : "De mes lèvres à l'Etna du réveil" (p 201), ce vers, s'il rappelle les rêves éveillés, est cependant une belle expression automatique comme celle-ci, qui ne va pas sans jeu sur les mots : "Les larmes ne savent plus à quels seins se vouer" (p 207…
Ce livre trouvera ses lecteurs et intéressera les spécialistes ou les amateurs du surréalisme. L'éditeur a eu la bonne idée de clore l'ouvrage sur un texte (datant de 2005) de Jean-Pierre Guillon qui fut un proche de Hervé Delabarre. Jean-Pierre Guillon parle, à propos de ce dernier, d'automatisme radical et il termine son article par ces mots : "La littérature ne gagne rien à cette dictée d'un nouveau genre, mais c'est la poésie qui y trouve son compte, dans une alliance d'avant et d'après-jouir, de la fantaisie, de l'humour spectral et d'un érotisme chargé d'attentions tout en même temps délicates et perverses". Ce qui est bien vu. Mais d'autres lecteurs relèveront le contraste très fort entre l'écriture de Delabarre et les photographies illustrant l'ouvrage : elles montrent un homme dans un intérieur plutôt bourgeois. Heureusement Delabarre tire sur une énorme bouffarde (p 29), ce qui prouve qu'il est politiquement incorrect dans ce monde si soucieux des apparences…"
Lucien WASSELIN (cf. "Fil de lecture" in www.recoursaupoeme.fr, novembre 2015).
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"Une anthologie des poèmes de l'auteur, accompagnée de textes inédits et de contes. Composés de 1962 à 2014, ils sont marqués par une esthétique surréaliste, entre écriture automatique, éloge de l'amour fou, érotisme et propos blasphématoires. "
Electre, Livres Hebdo, 2015.
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Lectures
"Sans doute est-il difficile (voire impossible) de parler de "La Nuit succombe" d'Hervé Delabarre tant on y peut retrouver l'écriture automatique. Alain Joubert, dans sa préface, met en évidence le surréalisme qui coule dans ce recueil. Il en voit la preuve dans la lecture que fit André Breton de "Danger en rive" : "… c'est chez Hervé Delabarre que Breton retrouve et désigne le chemin de cette poésie qui ne doit rien au calcul, mais tout aux fulgurances de l'inconscient…" (p 10). Revenant à "La Nuit succombe", Alain Joubert relève les mots de vie qu'il oppose aux mots rares...
Les poèmes d'Hervé Delabarre ne vont pas sans une certaine obscurité tant ils explorent cet inconscient dont parle Alain Joubert dans sa préface. Le lecteur attentif remarquera le goût de Delabarre pour l'image insolite "L'ongle / Incise une nuit capitonnée" (p 17) tout comme pour les mots voisins sur le plan phonétique : "Ainsi va l'immonde / L'antre et l'autre / L'auge et l'ange" (p 18). Le jeu sur les mots n'est pas absent : "mot dire" qui évoque maudire (p 22). Dans la première suite, "Des douves en corps et toujours", le vers se fait bref (réduit souvent à un mot ou deux). "Fétiches", par contre, regroupent deux proses assez longues qui sont l'exemple même de l'écriture automatique (mâtinée de réflexions parfaitement rationnelles). Dans la seconde, on retrouve le sire de Baradel qui traversait déjà quelques pages de "Prolégomènes pour un futur" ; mais l'important n'est pas là, il réside dans le hasard objectif… "La nuit succombe 1" sait se gausser d'une certaine poésie : "la poétesse poétise / et met des bigoudis aux rimes" (p 44) : c'est réjouissant ! L'objectif est bien de capter ce que dit l'inconscient et non de faire joli… Quand ce n'est pas l'ironie qui reprend cette phrase jadis analysée par André Breton dans le Premier manifeste du Surréalisme (1924) et qui devient sous la plume de Delabarre "Laissez venir, marquise, vos cuisses ouvertes à deux battants" (p 56). Même l'attitude anti-cléricale propre aux surréalistes (je me souviens en particulier de cette photographie où l'on voit un crucifix pendu à une chaîne de chasse d'eau ! ou l'ai-je rêvée, ce qui en dirait long sur mon inconscient…) est présente dans un poème d'Hervé Delabarre : "Botter le cul aux pèlerins de Lourdes ou de La Mecque" (p 62) ! "Intermède" (qui regroupe trois poèmes consacrés à des héroïnes de contes traditionnels : Blanche-Neige, le Petit Chaperon rouge et la Belle au bois dormant) est placé sous le signe de la cruauté. Cet ensemble n'est pas le résultat direct de l'automatisme, du hasard tant il est réfléchi mais il exprime parfaitement un certain aspect de l'inconscient et la vision est décapante. L'érotisme n'est pas exempt d'une certaine imagerie convenue (cuissardes, cravache, nudité…) mais il est sauvé par l'humour (la vache qui rit) ! L'irrespect quant à la mort est de mise… La multiplicité des personnages qui apparaissent dans "La nuit succombe 2" assurant une distanciation salutaire et rendant acceptables l'irréligion et l'érotisme (la vulve est omniprésente) de ces poèmes.
La seconde partie du recueil est un longue (une vingtaine de pages) et libre médiation sur le mot carène qui s'est imposé pour sa sonorité. Les mots jouissent, s'accordent et s'abouchent pour leur musique, pour leur bruit sans aucun rapport au signifié comme le souligne Hervé Delabarre dans ses explications liminaires. Au total, ce livre témoigne du surréalisme qui irrigue la production de maints poètes qui ne s'en réclament pas ouvertement mais qui n'ont jamais fini de payer leurs dettes. Tant le surréalisme a été une porte qui reste ouverte."
Lucien WASSELIN (cf. "Fil de lecture" in recoursaupoeme.fr, juin 2017).
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" Ce livre, nous dit Alain Joubert dans sa préface, « va vous tenir longtemps au cœur même d’un monde en perpétuel renouvellement ». Il insiste sur le caractère automatique de la poésie d’Hervé Delabarre, marquée par le surréalisme et sa proximité avec André Breton, poésie qui évoque aussi un Benjamin Péret ou un Jean Arp.
Mais qu’est-ce, finalement, que l’écriture automatique ? Alain Joubert précise :
« L’écriture automatique est d’abord une preuve, pas une œuvre. Les textes ainsi produits sont le résultat d’une expérience intérieure qui s’aventure jusqu’à mettre au grand jour ce que l’être recèle de plus secret pour lui-même, ce qui se dissimule dans les plis de son inconscient. Cette preuve désigne la source de la poésie, et assigne au langage – à l’écriture – une exigence à s’incarner ; ainsi l’œuvre peut-elle ensuite apparaître.
Mais y-a-t-il une voie automatique, ou bien faut-il plutôt parler de voix automatique ? Ne serait-ce pas le bruit d’un mot, analogiquement proche de celui d’un autre, qui provoquerait un télescopage en forme d’image, plus riche que la somme des deux termes qui la composent ? Précisons cependant que le seul « son » ne suffit pas au poète, tant il est vrai que le rythme intérieur ne lui fait pas « entendre » des bings, des bangs, des zooms ou des zowies, mais bel et bien des mots qui sont chacun porteurs d’un son, des mots-sons en quelque sorte. Et s’il est vrai que le poète « entend » quelque chose en amont du langage en formation, ce sont des mots qu’il entend, pas des bruits ».
La poésie d’Hervé Delabarre recèle une dimension auditive singulière mais elle fait aussi émerger du non-conscient des forces crues et inattendues, parfois ludiques, parfois implacables.
Le premier poème de ce recueil s’intitule Le sourire noir et dès les premiers vers, un style s’impose, mais non restreint au langage, il s’agit d’un style de l’Être.
A la marge du sourire
La menace
Comme une détresse
Imprécation
A peine murmurée
De la blessure à la bouche
De la vénération à la terreur
Dans la ravine
Où les tourments sont soulignés du doigt
Le scalpel désigne à la blessure
Les crins noirs de l’abécédaire
Franchie l’orée des bas
Et des étoffes noctambules
L’ongle
Incise une nuit capitonnée
…
Ou encore avec Autre chose :
Les mots sont détournés de leur sens,
reste à savoir s’ils en ont un vraiment.
Le rasoir ne dort que d’un œil,
les draps en feu carillonnent,
un arbre foudroyé vous salue,
et la barbe elle-même se met à pleurer.
Quoi de plus beau qu’un cure-dent
sinon le cul de Proserpine
ou bien, pour faire bander les rimes,
celui de Messaline.
Quant à l’amour,
C’est à désespérer vraiment,
il n’est plus qu’un chemin de croix
qui monte vers un lointain Golgotha
…
Hervé Delabarre, ce sont aussi des contes et des chants, des contes cruels, à l’érotisme astringent et des chants hantés par le jeu des sonorités.
Il est là
Gominé dans ta glu
Englué dans ta glose
D’impudique immolée
D’immodérée sacrée
Et fosse profanée
Car c’est ainsi
Tu l’oses
Que viennent les images !
Voici un livre pour « affronter les intempéries du baiser ».
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 27 mai 2017).
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Les Hommes sans Epaules éditions qui ont en 2015 publié un fort volume des poèmes d’Hervé Delabarre récidivent avec un second recueil : La nuit succombe, suivi de Carène. On y retrouve les trois voix affectionnées par Delabarre, que j’entends comme trois paliers dans son expérience de l’écriture automatique, selon qu’un drame personnel, une dérive onirique ou une interprétation perverse-polymorphe (comme on dit des enfants) et parfois burlesque commande à la coulée verbale. La dernière partie de ce recueil donne à lire un long poème « Carène », qui, expérience unique pour son auteur, fut écrit, selon la même écoute de son inconscient, pour être lu en public, accompagné par un groupe de rock. Ce poème, longue incantation érotique, est bien ce jeu de colin-maillard entre signifiants et signifiés, quand les mots s’aimantent les uns les autres, vertigineusement : « Es-tu Carène – Es-tu – Le cri noir d’Hécate ». Une préface d’Alain Joubert ouvre ce livre, dont on retient cette proposition retournant comme un gant une célèbre formule : le langage se structure selon les mouvements de l’inconscient. »
Guy GIRARD (in Infosurr n°134, novembre 2017).
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Poète et peintre, Hervé Delabarre est l'auteur d'une vingtaine de plaquettes et livres de poèmes. Il est demeuré fidèle à l'éthique du surréel, à la morale de la vérité, à la poésie et au Merveilleux, au surréalisme historique et éternel, qu'il a prolongé dasn ses oeuvres et incarné avec un tel éclat, qu'il ne détonne certainement pas aux côtés d'André Breton et de Benjamin Péret. Avec ce dernier, Hervé Delabarre est le poète dont l'eouvre porte le plus l'empreinte de l'automatisme.
La nuit succombe, nous dit Alain Joubert dans sa préface, " va vous tenir longtemps au cœur même d’un monde en perpétuel renouvellement des approches et des sensations." Joubert précise le caractère automatique d ela poésie de Delabarre comme une preuve, aps une oeuvre: "les textes ainsi produits sont le résultat d'une expérience intérieure qui s'aventure jusqu'à mettre au grand jour ce que l'être recèle d eplus secret pour lui-même, ce qui se dissimule dans els plis de son inconcsient."
Mirela Papachlimintzou (in revue Contact n°81, Athènes, Grèce, mars 2018).
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"L'ouvrage contient un recueil de poèmes sur un monde en perpétuel renouvellement des approches et des sensations et un poème, écrit en 1981, dans lequel le poète traduit ce qu'il ressent pour le mot carène après avoir écouté, la veille, un groupe de rock amateur."
Electre, Livres Hebdo, 2018.
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Lectures critiques :
Ce livre n'est pas, en dépit de son titre, uen suite aux "Dits du Sire de Baradel" (édités en 1968 par Jehan mayoux et illustré par Jorge Camacho à l'enseigne des éditions Péralta). Composé pour une part essentielle de textes en prose, il est précédé d'une préface : "Une visite au sire de Baradel" qui nous donne à lire un entretien entre Christophe Dauphin et Hervé Delabarre. Ce dernier déclare que "l'écriture automatique est le matériel de base pour tout...., à partir des années soixante la pratique de l'écriture automatique a occupé près de trente ans une place quasi quotidienne dans ma vie..." C'est là sans doute une des raisons qui font que l'oeuvre d'Hervé Delabarre se situe dans els parages de la poésie de Benjamin Péret.
La dernière partie intitulée "Divers d'hiver et d'autres en corps" rassemble des fragments de poèmes où alternent aphorismes, jeux sur le langage, jongleries sonores où l'humour n'est jamais très loin. On se laisse éblouir par des images fulgurantes où les mots se tiennent au bord du précipice : "Combien de lèvres - pour signifier l'abîme - et souligner les lueurs - qui frémissent encore aux balcons." On se laisse surprendre par des images étonnantes: "Au coeur des robes froissées d'effroi - sombrent les mains qui rêvent." En un instant, on passe de l'inquiétude au rire: "Quoi de plus terrible - qu'une brosse à dents - égarée dans la fosse aux lions", que n'aurait certainement pas renié Benjamin Péret.
Et puis, dans la veine du poème de Xavier Forneret "Un pauvre honteux", Hervé Delabarre donne sa propre version en n'y allant pas de main morte su je puis dire : "Un doigt - puis deux - puis trois - puis c'est bientôt le bras - l'appétit lui vient en mangeant." Certes, tout n'est pas constamment de la même qualité, mais c'est justement là le parti d'Hervé Delabarre : rester fidèle au murmure automatique", car "il y a toujours anguille sous roche".
Gérard ROCHE (in Cahiers Benjamin Péret n°11, septembre 2022).
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Hervé Delabarre n’a de cesse que de réduire les oppositions et notamment celle entre rêve et réalité. Il est en cela très proche des philosophies de l’éveil pour lesquelles, rêve et réalité ne sont qu’un mais son approche demeure celle du surréalisme. C’est la queste du « point suprême » voulue par André Breton ou de « l’imaginal » chez Henry Corbin.
Hervé Delabarre utilise depuis plusieurs décennies l’écriture automatique pour obtenir le matériau de base de ses œuvres. Il en a fait une pratique quotidienne facilitant ainsi l’accès à une « étrange source ». Si le premier texte, Les Contes du Sire de Baradel est en prose, le second est un ensemble de poèmes, composés de « messages automatiques ».
Si certains textes sont purement automatiques, d’autres sont très légèrement retouchés. Enfin, une troisième catégorie de textes est faite de ces « matériaux » automatiques, reçus le plus souvent de nuit et retravaillés le jour.
D’ailleurs, il évoque ces « nocturnes » dans un texte du 5 octobre 2005, La nuit :
« La nuit regorge de coïncidences. Dans les soupirs du temps s’évapore l’ange androgyne. Baisers après baisers, les rives soumises aux doigts des lavandières s’abandonnent aux déclarations d’amour et les sentes, qui s’enténèbrent, prennent plaisir à laisser les langues vaticiner dans les dortoirs immaculés où les cierges devenus inutiles se lamentent, en attendant qu’un blasphème vienne ranimer leur flamme. »
Coïncidences des opposés, traversée des formes et des temps, transgressions des conformismes d’adhésion, c’est un univers infini qui s’ouvre, nul besoin de le qualifier, abolissant les limites entre rêves et réalités et conduisant ainsi au surréel.
Les poèmes ont parfois la nuance et l’intensité racée du haïku :
« Une robe
Simple éclat pervers
D’un jour qui étonne »
« Sur le sable
Gît un corset
Quand la mer émue se retire »
Mais parfois, c’est tout une histoire qui est contenue en quelques vers :
« Un conte méconnu
où la fée tombée de son carrosse
ne trouvait pour la secourir
que les mains attendries
du lecteur qui la désirait »
Hervé Delabarre ne repousse pas les limites entre les mondes et les songes, reconnaissant leur caractère artificiel, il les laisse se dissoudre. Ou, au contraire, il tranche d’un mot la représentation, ouvrant une brèche sanglante et lumineuse vers une autre dimension du réel.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, octobre 2021).
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