Les Contes du Sire de Baradel, suivi de Divers d'hiver & d'autres en corps

Collection Les HSE


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Les Contes du Sire de Baradel, suivi de Divers d'hiver & d'autres en corps

Préface de Christophe Dauphin
Hervé DELABARRE


ISBN : 978-2-912093-72-1
140 pages - 20,5 x 13 cm
12 €


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Ce livre n’est pas en dépit du titre, les Contes du Sire du Baradel, une suite aux Dits du Sire de Baradel (édités par Jehan Mayoux en 1968 à l’enseigne des éditions Péralta et illustrés par Jorge Camacho) et ne vaut d’autre part que pour la première moitié de l’ouvrage : celle des textes en prose. Les contes sont indépendants les uns des autres, même s’ils témoignent parfois de « préoccupations communes ». La première partie comporte des textes relativement suivis écrits en 2005, plus le dernier datant de janvier 2006. Les textes de Au menu des mois de menus émois en menus propos, qui composent le deuxième versant des Contes, écrits de 2006 à 2018, plus dispersés, peuvent paraître plus circonstanciés, mais tout aussi surprenants : Voici le ciel nouveau, et les serments sont inutiles, à moins de les convertir en baisers, d’y mordre et d’y mourir enfin.

La deuxième partie du livre, Divers d’hiver & d’autres en corps, comporte des poèmes écrits entre 2016 et 2018 et animés par la mort et tout ce qui touche à elle, la femme, rituel et sacré, quelques détestations classiques, refus de ces institutions et des valeurs traditionnelles, érigées pas la société et puis cette hantise, cette interrogation : les mots.

À la fois volcanique et sensuel, le poète agite ses mots comme des rasoirs qui tranchent la gorge d’un réel souvent imbuvable. Ciselé dans le silex de l’inconscient et de l’émotion, le lyrisme de Delabarre n’est pas une fuite ; il introduit le rêve dans la réalité, sans jamais rien omettre de dire, et sans jamais se résigner.

Automatisme ou pas, écrire avec ou sans pantalon est-il à l’ordre du nécessaire ? Et si l’automatisme nous apprenait à savourer un vers. Au barman de nous renseigner. Une paire de bretelles, c’est là notre abécédaire, mais l’automatisme n’y est pour rien, il se prend tout juste à rêver. Automatiquement votre, cela ne veut rien dire, me dit-elle, avant de savourer un zeste de citron accroché à un bout de lèvre.

Christophe DAUPHIN

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L’Oreiller

    

Éperdu l’oreiller quand il réalisa qu’il était seul, définitivement peut-être, à jamais délaissé.

Éperdu : plus une seule épingle pour le consoler, pas le moindre miroir, non plus, pour y étendre ses souvenirs qui, eux aussi, d’ailleurs, avaient disparu. « Comment faire, se désolait-il, pour rappeler les larmes de ma maîtresse, et ses cheveux dénoués, sans lesquels je ne serai rien, pas même une chanson abandonnée sur le bord de la route et près de laquelle une main qui contenait bien des caresses achève de se consumer ».

Éperdu, l’oreiller s’empressa de hurler du haut d’un escalier jailli de nulle part et fait pour disparaître on ne sait où. Mais ses clameurs demeurèrent vaines, aucune marche ne frémit, aucun bouton de porte ne prit soin de l’accueillir, en agitant un mirliton. Pas un seul dé à coudre pas la moindre sonnette, pas même un autobus, voire une simple benne. De quoi désespérer vraiment.

Aurait- il cessé d’exister ?

Et pourtant, une lueur. Il entendait venir le chœur des éboueurs, tel une vague altière, irisée de diamants. C’était un chant patriotique qui le rendit humide comme aux plus beaux jours et le tranquillisa quelque peu. Il attendait qu’un clairon vienne le revigorer définitivement.

Au lieu d’un clairon, ce fut un mille-feuilles qui s’en vint bourdonner près de lui. L’oreiller n’était plus seul. Grimpé sur le mille-feuilles, il déserta le palier où il s’était égaré et s’envola vers une montagne d’asperges qui s’élevait à la terrasse d’un café établi à la bordure d’un désert. Il faisait en même temps office de poste de douane, et l’oreiller, comme il se doit, y laissa quelques plumes. C’était là le prix à payer pour s’engager dans la légion.

Éperdu, il ne l’était plus, sinon de reconnaissance. Il crut même reconnaître un lit au creux de l’oasis qui verdoyait plus loin, et se promit d’y reposer quand il l’aurait rejoint, bien que le style second empire de ce dernier ne lui convînt qu’à moitié. « Peu importe, à tout pêché miséricorde, et puis, après tout, cela vaut bien un lit de camp. » Et fort de ces paroles consolatrices, toujours accompagné du mille-feuilles, il reprit sa route.

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Bastet

 

Bastet se prit à rêver. Elle-même n’était qu’un rêve. Dans le déroulement du temps, jour après jour, nuit après nuit plutôt, elle plongeait dans des étoffes qui célébraient le feu des astres et l’agonie des faux principes édifiés par les hommes en mal de pouvoir. Les bracelets bruissaient au poignet des fleuves et les armes blanches se défiaient parmi des champs de coquelicots. Une robe lacérée égrenait ses lambeaux près des lèvres assoupies. Le noir sourit dans l’incarnat.

Rien qu’une larme pour tout bonheur, rien qu’un silence pour célébrer l’abandon ultime. Bastet rêve qu’elle n’est qu’un rêve, et devenue plus souple, plus étirée, plus longue encore, elle glisse parmi les ombres, elle-même devenue ombre, plus belle qu’il n’est possible, et plus insaisissable que l’amour qui ne se peut dire, qui ne se peut vivre, tel un éclair d’or, une plume de feu au couchant, un cri sur le rayon des ongles, un froissement si doux, comme une cordelière s’effarant de la chair qu’elle parcourt, dans la quête d’un secret à jamais dérobé.

Bastet se glisse par la septième porte, celle des sortilèges. Dégâts après dégâts, là-bas, dans cet ailleurs où peut-être vit son double. Elle n’est plus qu’une aiguille à l’appel du sang, un simple aveu, une promesse accomplie dont la teneur reste pourtant à découvrir.

Qui ose s’y risquer, qui ose se livrer au feu de ses yeux verts ? On s’en ira mourir pourtant, partir dans l’antre ou les abîmes se pendent Bastet se joue de nos débats et plus encore de nos ébats si pauvres. La nuit se plie à son échine, la nuit lui obéit, se prend à n’être qu’elle : Bastet- la- Nuit.

S’ensevelir dans sa robe.

Hervé DELABARRE

(Extraits de Les Contes du Sire de Baradel, suivi de Divers d'hiver & d'autres en corps, Les Hommes sans Epaules éditions, 2021).

 


Lectures critiques :

Hervé Delabarre n’a de cesse que de réduire les oppositions et notamment celle entre rêve et réalité. Il est en cela très proche des philosophies de l’éveil pour lesquelles, rêve et réalité ne sont qu’un mais son approche demeure celle du surréalisme. C’est la queste du « point suprême » voulue par André Breton ou de « l’imaginal » chez Henry Corbin.

Hervé Delabarre utilise depuis plusieurs décennies l’écriture automatique pour obtenir le matériau de base de ses œuvres. Il en a fait une pratique quotidienne facilitant ainsi l’accès à une « étrange source ». Si le premier texte, Les Contes du Sire de Baradel est en prose, le second est un ensemble de poèmes, composés de « messages automatiques ».

Si certains textes sont purement automatiques, d’autres sont très légèrement retouchés. Enfin, une troisième catégorie de textes est faite de ces « matériaux » automatiques, reçus le plus souvent de nuit et retravaillés le jour.

D’ailleurs, il évoque ces « nocturnes » dans un texte du 5 octobre 2005, La nuit :

« La nuit regorge de coïncidences. Dans les soupirs du temps s’évapore l’ange androgyne. Baisers après baisers, les rives soumises aux doigts des lavandières s’abandonnent aux déclarations d’amour et les sentes, qui s’enténèbrent, prennent plaisir à laisser les langues vaticiner dans les dortoirs immaculés où les cierges devenus inutiles se lamentent, en attendant qu’un blasphème vienne ranimer leur flamme. »

Coïncidences des opposés, traversée des formes et des temps, transgressions des conformismes d’adhésion, c’est un univers infini qui s’ouvre, nul besoin de le qualifier, abolissant les limites entre rêves et réalités et conduisant ainsi au surréel.

Les poèmes ont parfois la nuance et l’intensité racée du haïku :

 

« Une robe

 

Simple éclat pervers

 

D’un jour qui étonne »

 

« Sur le sable

 

Gît un corset

 

Quand la mer émue se retire »

 

Mais parfois, c’est tout une histoire qui est contenue en quelques vers :

 

« Un conte méconnu

 

où la fée tombée de son carrosse

 

ne trouvait pour la secourir

 

que les mains attendries

 

du lecteur qui la désirait »

 

Hervé Delabarre ne repousse pas les limites entre les mondes et les songes, reconnaissant leur caractère artificiel, il les laisse se dissoudre. Ou, au contraire, il tranche d’un mot la représentation, ouvrant une brèche sanglante et lumineuse vers une autre dimension du réel.

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, octobre 2021).

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