Dans la presse

 

Tri par titre
A-Z  /   Z-A
Tri par auteur
A-Z  /   Z-A
Tri par date
 

Page : < ... 10 11 12 13 >

Lectures critiques

« Après Les Ailes basses (2010), Les Effigies (2013) et Le Dieu des portes (2016), la Librairie-Galerie Racine nous donne à lire, dans la collection Les Hommes sans Epaules, un nouveau livre de Frédéric Tison ou, plus précisément, « deux livres en miroir » comme les présente leur auteur : Aphélie, suivi de Noctifer. Ainsi se développe, s’élargit, se magnifie une œuvre dont peut s’observer l’admirable continuité à chaque étape de son évolution.

Au seuil de ce nouvel ouvrage, l’auteur - ce que font rarement les poètes - s’explique, dans un liminaire d’une grande lucidité, sur la part intentionnelle de son livre et sur le sens profond de l’engagement poétique dont ces textes témoignent : laisser parler le lointain qu’il regarde en lui-même, explorer donc son « lointain intérieur » à l’instar d’un Michaux, mais d’une tout autre manière ; quand il regarde ici, c’est dans son propre regard. Et voilà ce que nous croyons être sa « découverte » capitale : son regard dans l’intime « n’est peut-être qu’un immense Regard partagé, éparpillé ». Le poète est allé suffisamment loin - en aphélie justement, c’est-à-dire à la distance où mûrit son retour vers le monde, « chargé de regards étonnés » - pour comprendre qu’il n’est pas à lui seul sa propre origine, mais la soif d’un plus vaste regard, et qu’à son tour, dans la cohorte du logos, peut-être s’abreuve-t-il aux reflets d’une éternelle fontaine Castalie.

D’où vient, alors naturellement, la forme dialoguée qui prévaut sur l’ensemble des deux livres. (« Je t’écris dans les larmes du monde – elles aussi semblent avoir à te dire. […] Comment m’as-tu retrouvé ? As-tu donc su toi aussi te pencher ? Nous sommes deux dans ce miroir. ») Il y a ce « Je » et ce « Tu » qui font route ensemble, s’interpellent, se confondent, se perdent et se retrouvent dans un anonymat qui n’a rien d’un innommé. Le poète, comme son poème, se voit originairement double, comme sont les demi-dieux. Le « Tu » auquel il s’adresse est autant lui-même qu’une tout autre « réalité » qu’on peut deviner : le mot, le poème, le nom, la chose, le monde, le livre, l’Ami (avec un grand A) qui, derechef, se démultiplie en nombre de manifestations, de tendresse humaine en parrainage d’esprit, d’« eau vive et nue » en puissance tutélaire, de périssable en absolu (« Si l’oiseau seul chante la nouvelle du ciel »).

Du « Je » au « Tu », si irrémédiablement éloignés soient-ils, le poème tisse un lien persévérant. Il parle à l’Autre, et c’est dans « une autre nuit » que le poète peut se dire « une ombre qui parle à la vie ». Ce lien, assurément, est celui du Désir. S’il est commun de le trouver à la base de l’œuvre d’art, on reconnaîtra sa singulière primauté dans la poésie de Frédéric Tison, et tout spécialement dans ce dernier ouvrage (détail qui fait sens, ce n’est pas pour rien que l’auteur signe ses livres de cette anagramme de son nom : « désir ton récif »). Le désir est ici responsable d’un Éros qui, se dérobant à toute sublimation, s’affirme en poème : « L’amour ! Non pas lui mais son corps, sa courtine et son port/ Mais le ventre brûlant de son large, mais/ Ses demeures et ses âges, ses heures, ses épaves… ». Dans un monde qui, en totalité se regarde en désir, le « corps », placé au centre, accède à la dignité de « corps vainqueur ».

Mais participe également d’Éros cette autre puissance dont s’irrigue le poème chez Tison : la mémoire, elle aussi omniprésente. Ainsi arrive-t-il que, dans la confrontation permanente qu’elle entretient avec les figures de notre passé et la familiarité qu’elle s’autorise avec les mythes ancestraux, ce soit parfois la mémoire d’un Maître que l’on entende ici, dans la dérive des « anciens vents », à la recherche sans espoir d’un éromène perdu : « – ‟Hylas, Hylas” hèlera-t-elle… » ; cela, même si le grand flot de mémoire de notre poète englobera bien au-delà, « ouvrira les œuvres vives et les œuvres mortes [...] élèvera cénotaphes et tombeaux sur les terres aveugles [...] conviera les saints et les anges qui devisent sur des terrasses d’or – les poètes qui chantent sous l’arbre de comètes mûres » ; à tel point que, fasciné de son pouvoir d’évocation, au sens propre de rappel des disparus, le poète se demande : « As-tu été le voyageur/ Ou le mort qui se souvient ? » Car, comme l’annonçait son liminaire, « Chacun de nous interroge sa nuit : mais cette nuit est-elle notre origine ou notre histoire ? »

Sur l’étoile du soir gravitent ainsi des questions de feu, car « Noctifer se lève dans l’heure où nous sommes les plus seuls ». On voit que le poète, qui s’est mis lui-même, entier, dans la dualité de son livre, accentue encore, dans sa deuxième partie, l’effet de miroir de ses doubles visages. Noctifer peut en effet se lire comme un vis-à-vis de chair et d’âme, affrontement d’une chair de lumière et d’une âme d’ombre, avatar d’une lutte avec l’ange ; la puissance inspirante, penchée sur l’inspiré, lui souffle : « C’est moi toute l’étendue de ton parc et ce corps/ Que tu croyais défendu… » ; et l’inspiré de ratifier cette identification à lui-même qui le comble autant qu’elle le trouble : « Tu es tout entier dans la nuit qui te respire – Et dans mes mains glacées, un peu de cette lumière que tu as façonnée. » ; d’autant que l’étoile illumine aussi l’hymen terrestre : « Éclaire – puisses-tu même éclaircir – nos corps, nos deux visages dont les yeux te ressemblent ! » Le poète sait pourtant qu’il ne trouvera là aucune proximité existentielle, aucune aide pour déchiffrer le grand Livre : « Te lire ! Oh véritablement te lire, […] il me faudrait le plus haut, le plus lointain regard […] veiller un siècle en ta présence et me taire, immobile. » 

 Une limite serait-elle ainsi atteinte pour ce dialogue entre le poète et son Autre désiré, pour ce dialogue avec lui-même et en lui-même ? Un vide ne menace-t-il pas de se creuser comme il est dit qu’il résulte parfois des unions mystiques ? La surdité subite est-elle possible « si tu sais qu’alors personne ne t’entend, et qu’un dieu même est distrait ? » L’engagement poétique touche-til au péril des hauts-fonds quand « Les embruns viennent vers moi répandre l’amour dont je n’ai fait que parler » ? Non. La parole, une fois encore, se fait rassurante : « Il y a sur la mer un silence que tu traverses en oiseau qui s’est effrayé…/ L’horizon s’allège : c’est le monde entier qui danse et veut accompagner tes sillages d’argent doré. »

Congé pourtant sera donné, ultime adieu tranchant cette aventure, ce rêve de l’esprit, le poète renvoyé à « l’esquisse de [s]es bois », sommé d’ajouter « aux sèves les trois gouttes de [s]on sang ». D’une nouvelle aube, entrouverte comme « tombeau d’une autre lumière », le dialogue interrompu prolongera ses « traces humiliées », ce qu’il en reste : « nos voix qui augmentent,/ Nos voix qui se souviennent et révèlent/ Une somme d’oiseaux plus clairs. »

Nous avons souvent souligné l’excellence du français, à la fois fluide et somptueux, que sait orfévrer Frédéric Tison. De ce nouvel ouvrage, le lecteur appréciera encore la texture alliant à la vivacité de l’expression moderne les trésors de l’ancienne langue. De fait, il y aurait encore tant à dire de ce très beau livre, comme de ceux qui l’ont précédé, alors que le commentaire s’éprouve ici bien démuni en regard de l’œuvre qui l’occupe. Puisse-t-il au moins mener ces poèmes entre de nombreuses mains et qu’une vaste écoute leur soit offerte." 

Paul FARELLIER (in revue Les Hommes sans Epaules n°45, 2018).

*

« Vous vous souviendrez sans doute du puissant Dieu des portes, prix Aliénor 2016. Frédéric Tison nous conduit de nouveau aux limites de l’être, là où tout se joue, là où tout demeure, dans une queste impossible et dont l’impossibilité même permet son actualisation.

Les deux livres rassemblés ici se font miroirs.

« L’aphélie, précise-t-il est le nom donné à ce point de l’orbite d’un corps céleste le plus éloigné du Soleil – J’offre aujourd’hui ce nom à tout lointain, et d’abord à celui qui est en chacun de nous, à l’ombre du monde que nous hantons. »

« Noctifer (qui a nom aussi Vesper), complète-t-il est l’étoile du soir – C’est le porteur de nuit ; il se distingue de Lucifer, l’étoile du matin, le porteur de lumière – l’un des anciens noms de Jésus, mais aussi l’un de ceux dont on affubla l’ange déchu. Noctifer se lève dans l’heure où nous sommes les plus seuls ; il nous parle parfois, si nous prêtons l’oreille. »

C’est donc un enseignement de la nuit que délivre Frédéric Tison. Avec lui, nous apprenons que la nuit offre bien davantage à voir et percevoir que le jour. L’incertitude favorise les visions, les plongées et les contre-plongées, les biais perceptuels inédits ou audacieux. Le risque est majeur et de chaque instant mais le jeu en vaut la chandelle. Des éclairs laissent apparaître des paysages somptueux et révèlent des avoirs oubliés.

 Frédéric Tison extrait de la nuit des essences, tantôt sombres, tantôt lumineuses. Extraction lente, alchimique ou extraction fulgurante, magique. Les mots les habillent afin de les rendre visibles, elles se font histoires. Les sens se contractent pour mieux exploser dans la conscience du lecteur. Parfois cris, souvent chants, ces altérations poétiques de la continuité de l’apparence sont autant de portes à pousser, de songes en lesquels s’enfouir, ou s’enfuir. »

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 4 avril 2018).

*

Deux livres en miroir composent cet opus du poète Frédéric Tison, auteur d’une dizaine de livres de contes et de poésie, qui collabore régulièrement avec des peintres, graveurs et photographes pour des livres d’artiste. Le premier, Aphélie, focalise son regard sur ce lointain que l’on nomme parfois l’Autre (l’autre que soi-même, ou l’autre enfoui en soi parfois posté dessous notre doublure), « celui qui est en chacun denous, à l’ombre du monde que nous hantons ». L’« aphélie » désigne en astronomie le point de l’orbite d’un corps céleste le plus éloigné du Soleil. Du sens astronomique au sens métaphysique et humain le lien est étanche, centré sur la question du regard et de ses points de vue. Le second livre, Noctifer, continue de s’approcher de l’un des versants-mille-feuille insolites de notre présence humaine (à la fois singulière et universelle : partie intégrante d’une humanité), cette fois du côté de celui désigne « l’étoile du soir » (qui a nom aussi Vesper), « le porteur de nuit ». Donnant « la parole à ce lointain qui est en (lui) », le poète « interroge sa nuit », précise-t-il dans ses « notes liminaires » – en pointant l’acmé de nos errances vrillées à la condition humaine : « cette nuit », demande Frédéric Tison, « est-elle notre origine ou notre histoire ? ».

Les deux à la fois, sans doute, l’originel jaillissant sans cesse sur ce qui nous advient, l’avancée de notre regard pagayant dans les oscillations du cours vif et souterrain, ardent dans sa résurgence, légendaire en ses lignes écrites sur le fleuve de nos traversées dont nous demeurons les « voyageur(s) d’eau vive ».

Simultanément classique et moderne, à mi-chemin entre l’univers des contes et notre réalité intérieure, l’écriture poétique de Frédéric Tison poursuit sa trajectoire dans l’univers poétique, interrogeant chacun de nous dans l’universalité et la singularité de la condition humaine ainsi que l’annonce l’exergue philosophique empruntant une citation des Pythiquesde Pindare, le célèbre poète lyrique grec : « Êtres éphémères ! Qu’est chacun de nous, que n’est-il pas ? / L’homme est le rêve d’une ombre ». D’entrée l’on comprend qu’il sera question essentiellement dans ce recueil d’une « manière de regarder » (les êtres, les choses ; le dehors, le dedans) comme il est une « manière de montrer » (cf. le second exergue citant Louis XIV qui occupa rappelons-le le centre d’un royaume en tant que Roi-Soleil). Conjuguer lyrisme poétique et exploration cosmique dans l’optique des points de vue qui se jouent dans le partage des eaux, entre notre être social et notre intimité, ne lèverait-il pas un voile sur l’histoire et l’origine de notre condition humaine ?

Construit comme un Livre d’heures médiéval rythmé par les heures canoniales de la journée (des Matines de la Première Heure aux Vêpres de la Septième Heure), la facture d’Aphélie nous ramène à la division du temps où la journée comportait sept heures (à la différence des heures du monde romain dont elles sont issues et qui se basent sur une division en douze heures de la journée). Dès Matines le poète évoque « le Prince d’une autre nuit » (Prince des contes oubliés), nous sommes dans l’entre-deux de l’ici et de l’« ailleurs », dans l’observation des yeux du Prince « que laisse voir son masque constellé»,alors que le jour autre part s’éveille déposé par ses mains. La forêt est domaine de l’étrangeté fabuleuse à l’orée d’une réalité autreet du rêve, partagés dans une lumière analogue. En orbite autour du texte astral (texte-soleil comme il y eut un Roi-Soleil) nous gravitons dans notre sphère de lecture et dérivons, avançons au gré de nos projections créatives liant le cosmos au « monde regard troublé ». L’univers semble emboîter en son Infini, entrecroiser, et faire se rencontrer via l’univers particulier du poète « dans une abondanced’étoiles » une pluralité de mondes-chants insulaires plongés au sein d’une galaxie constellée de nuits répandues en « lyres éparpillées »…

À qui s’adresse le poète ? À « l’homme étrange » différent de « ces hommes, autour de (lui), (qui) passentcomme ils passent…(qui) comme (lui) étendent le désordre dans le monde », qui est chacun(e) de nous aussi, dans une « autre nuit »,dans une forêt singulière où nos repères perdent de leurs contours pour nous retrouver autre, avec un visage différent. Cette passerelle invisible entre les dimensions du réel (la rue, des « murs pourris d’heures et de spores », « la ville grasse et grise », « cybernétique », etc.) et l’ailleurs franchi dans un mouvement de corps céleste, est à l’instar de l’aphélie « une ombre qui parle à la vie ». Peut-être celle-là même qui, « petite nuit scelléeAu sein d’une autre nuit », traverse notre regard. L’évanescence du contour des choses ajoute au flottement d’une réalité que les miroirs interrogent. Comme en apnée le regard plonge, creuse sous l’eau, s’échoue, recouvert par les herbes maritimes et les miroitements lisses, brisées, éclatés. Absence et présence figurent aussi les modes de représentation du « masque constellé » posé sur notre visage, sur d’autres visages, et dès les chants de l’aube (« (…) à l’heureOù l’oiseau divulgue l’aube »). Cendres, ailes et poussières rassemblent leur corps pour écouter et conter le monde en ses bribes d’univers.

« Aphélie »comme une « ombre éblouie » – ode de lumière – résonne en ses ruissellements « d’ombres et de nuits ». La forêt des signes que lève « le prince d’une autre nuit »ou « le roi manquant »(roi « Dormant » tissant « des ronces au fond de l’eau »), se dresse dans la clameur des choses et l’ébruitement du jour, dans les clairières mystérieuses de nos échappées buissonnières, dans « l’arbre et l’appel de son ciel » tout au vertige des cimes et à la circulation de sève, d’air, d’astres et de racines parcourus par l’effroi des abîmes et du silence qui s’écoute

(« Au-dessus de l’arbre extrême éternité

Toi qui te rappelles étoiles et astres,

Sais-tu où se passe ton histoire ? »).

La mémoire conte et se raconte des histoires tissées dans le « feu noir » des astres en regard de la terre où nous habitons, dont nous hantons les passages, même manqués. Étoiles-guides (celles de nos errances prises au revers de leur scintillement pour se tourner aussi, non plus vers un dieu, un ciel dompté mais aussi « vers l’ignoré »), « l’effroi », « les promesses », le « noir étonnant », comme le ciel en creux au fond de nous où le jour s’entrebâille aux épines de roses, saignent en brisant la fenêtre de nos miroirs ; ouvrent des abîmes « où les mains s’étreignent et se brûlent »  dans l’écriture des larmes du monde, « jeune lumière de tes nuits » ; se signent à la clarté aux mille clefs des songes.

Aphélie (qui sonne comme Ophélie, du moins, dont la musicalité résonne en nous) nous transporte du seuil des contes du réel au seuil de réalité des songes, et vice versa, dans la lucidité des fenêtres « lampes de neige » où la « teinte bleue de l’aile et de l’étoile » traversent l’obscurité pour éclairer par intermittences le mystère du monde, quitte à tendre dans les voiles du vide les pages du « livre de toute perte et de tes sèves ». Les oiseaux, phares de nos nuits, survolent, traversent, portent et soulèvent nos pas dans le monde, eux qui « parlent », qui « savent », qui « passent (nos) mystères » (« Tous les oiseaux chantent ta nuit et ton jour »).

Nous sommes en aphélie à la lisière d’un entre-deux-mondes de l’extrême, où la patience serait d’ange (déchu ?) pour approcher le visage multiple de l’Univers et ce Livre où patiente une étoile. Les mains, généreuses dans cette odyssée poético-galactique, recueillent les traces imprimées dans l’espace et le cœur par les Heures, rassemblant les perles d’un collier perdu par le passant, égaré dans « les buées » d’une « ville cybernétique » – collier perdu par « le voyageur », quelque part, dans la nuit.

« Brèche sur l’écorce », le poète redresse l’arbre de vie en veillant les phares qui l’enracineront à nouveau afin qu’il s’élance plus fort vers les cimes de cathédrales-vaisseaux de chair, éternelles parce que davantage vivantes. « Je suis quelque clef pour un millier de serrures », écrit le poète en voyage comme Ulysse. Ses avancées ouvrent des portes qui battent dans la force des éléments, du vent, leur puissance mettant en orbite ce corps céleste vivant ses vertiges : notre corps, en ses absences, trous noirs, soleils boussoles intérieures et magnétiques, au décryptage du monde et de l’Autre enfoui au fond de nous.

Noctifer s’ouvre sur un extrait du Poème LXII du Chant nuptial où le poète romain Catulle célèbre « Noctifer, l’étoile du soir » (autrement dit Vesper) élevant « ses feux au-dessus de l’Œta » (« ses flambeaux sur l’Olympe » pour Vesper), astre de divinité guidant l’« Hyménée » chanté. Porteur de nuit, Noctifer est le gardien éclaireur des feux ensevelis de nos pas. Il nous révèle, à nous-mêmes se métamorphosant dans les poussées de sève et circulation du sang où les cendres couvent des feuilles ardentes, et nous pousse à devenir ce que nous serons peut-être un jour (une nuit), vraiment.

« C’est moi toute l’étendue de ton parc et ce corps

Que tu croyais défendu – ces feuilles ardentes

Rassemblées dans les cendres où je reviens.

Un arbre change dans l’arbre,

L’automne sur mes mains a forgé cet oiseau

Rouge et neuf hautement pour un ciel »

Les quarante chants de Noctifer nous hèlent dans notre traversée du Vivre où « perdre est notre long chemin »,sur une mer tempétueuse comme celle qu’affronta Ulysse dont l’odyssée nous écrit que « tout est navire et recommencement ».

Frédéric Tison nous emporte dans une vaste odyssée poétique dans laquelle nous embarquons éclairés par l’« aphélie », autrement dit le lointain, à l’œuvre dans notre traversée existentielle, ainsi que par cette étoile du soir, « Noctifer » dont la lumière retentit en nos abîmes/bâtisses de profondeurs sidérales. L’écriture du poète hisse ses mots jusqu’au pont de nos navires, d’où le ciel et la terre s’entrevoient via le regard des profondes vigies voyageuses, légendaires, oniriques, de l’existence.

Murielle Compère-Demarcy (in lacauselitteraire.fr, octobre 2018).

*

Aphélie suivi de Noctifer de Frédéric Tison joue des pronoms personnels "je" et "toi" avec un lyrisme exaltant les thèmes nobles, les césures, une langue maîtrisée quoique largement traditionnelle (dans l'usage des mythes et de simages). Les muses peuplent ces vers pleins de songes et de métaphores clinquantes. L'emphase n'est pas très loin cependant ni la solennité qui va d'amble :

ESPERE MES NAVIRES, attends

Durant des siècles ces mers et ces îles;

Tu me dis verve d'ombre,

Je te dis paroles de frondaisons...


Ce poète néoclassique devrait trouver son public. Sa poésie semble un peu éthérée, hors des préoccupations d'aujourd'hui.

Philippe LEUCKX (in Le Journal des poètes n°3, 2019, Belgique).




Lectures :

"Frédéric Tison est un poète des métamorphoses. Il n'est donc pas étonnant que dans sa constellation d’écrivains figurent Ovide. Mais dans ses "tables d'attente" et leurs vignettes et tableaux parisiens existent aussi  des rappels à Hölderlin, Rimbaud, Baudelaire et François Augiéras. Les textes sont des miniatures qui contre les choses vues trop simplement créent des évocations de biographie parallèle entre rêve, légende et réalité en un temps où les toits, pour se soulever, pivotaient selon le caprice de la lumière.

La vie se dédouble à la recherche des émotions les plus essentielles et qui n'ont peut-être jamais existé en des séries d’attentes voire de solitude. Surgit un "chant" qu’il faut écouter, accepter et comprendre. Un imaginaire particulier crée un château qui n'est pas de sable mais d'Espagne en plein Paris des Fleurs du Mal. Et pas seulement. Car il y a du mythe dans les évocations où Maurice Scève n'est jamais loin.

Preuve que le regard et les mots sont plus larges que la ville, ses rues et ses palais. Ce sont les premiers - plus que le réel - qui enfantent l'air en grands oiseaux de sel qui ne cessent de briser la mer.
Mais ici elle demeure souvent loin - comme le réel lui-même. Les merveilleux nuages l'emportent vers des contrées inconnues et des espaces mystérieux autour, dit l'auteur d'une image manquante et d'un visage absent que l'ombre des mots dessine."

Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 20 novembre 2019).

*

Le titre est explicité par une définition extraite du Dictionnaire de l’Académie Française, 8e édition (1932-1935) :

« Table d’attente. Plaque, pierre, planche, panneau sur lequel il n’y a rien encore de gravé, de sculpté, de peint. Fig. : C’est une table d’attente, ce n’est encore qu’une table d’attente, se dit d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé, mais qui est propre à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner. »

Frédéric Tison dresse ainsi sa Table d’attente autour, nous dit-il, d’un visage absent. Comme peindre un tableau dont il manquerait le personnage principal, absent mais pourtant présent par tous les éléments du tableau, impressionniste. On pense parfois à un doppelgänger, tant le témoin invisible, à la fois veilleur et lanceur d’alerte, est aussi le tourneur de pages de ce livre.

« Dans ce pays, mes vêtements sont blancs (ma chemise est d’argent, mon pantalon de neige).

Dans ce pays, je fais le ciel mien.

Dans ce pays, je donne des fêtes douces et secrètes. Ici, je sème mes nuages et mes lois. Dans ce pays, j’ai mes rois et mes reines.

C’est dans ce pays que s’élève mon palais d’eau murmurante. »

« L’amour n’est pas là. Il ouvre des portes au loin. Il se trouble dans les miroirs.

Il se dresse dans une chambre vide. Il accueille des souffles et des regards soudains.

Il ne siège pas – il s’efface des trônes et de chaque jardin. Ses larmes sont avides de la mer, ses rires se brisent en silence.

L’amour n’est pas là – C’est un ange noir qui le retient prisonnier. »

« Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je te place entre deux colonnes au sein d’une nuit.

Je te répands dans les rues et les herbes, je te dissous dans toutes les faces humaines et les années. Je trouble tes ombres dans la fontaine sculptée, j’y plonge des clefs lourdes.

Beau visage, maître des silhouettes qu’on rêve et voit passer, je t’ai contemplé. »

Cette saudade en langue française porte, à travers les fragilités extrêmes, vers la beauté.

« Fais tien le ciel, chante une heure et ce visage clair qui serait tien – dans tes yeux, dans tes miroirs incertains.

Fais tien cet appel et l’oiseau, le jeune carillon qui passe et tinte si vite ! Tandis qu’il cesse de seulement t’appartenir. »

Frédéric Tison engage un combat contre le temps, s’élève au-dessus des conditionnements pour marcher sur les morceaux de temps brisés comme autant de marches vers la clarté.

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 10 février 2020).

*

L’attente serait donc le mot clé d’une vie et de son poème. L’attente d’un ailleurs, d’une révélation, d’une rencontre. L’espérance pourrait-elle se substituer à l’attente. Dès les premiers poèmes du recueil, Frédéric Tison semble substituer l’attente à l’accompli puisqu’il écrit dès les premiers vers : « Je suis ici le vent d’un autre port, d’un autre pays, d’une autre fois » Le poème lui donne le pouvoir de revenir sur ses attentes passées qui se déclinent en état d’être et fixent des lieux, des sensations, des sentiments aussi. Les lieux ainsi nommés font resurgir un vécu réel ou rêvé, une ville portuaire, la mer et toujours beaucoup d’oiseaux.  Les lieux nous confient les sentiments du poète, sentiments du passé et d’âge volontairement livrés au lecteur qui rythment les séquences dans une sorte de regard sur soi-même.  J’avais dix-sept ans » avec Rimbaud et tous les espoirs de la poésie et d’ailleurs, lorsque j’aurai quarante-cinq ans, avec un poète qui ne serait pas un fantôme. Frédéric Tison déambule dans Paris, du boulevard Sébastopol au passage de la Main d’or qui évoque sans doute ses lectures d’André Breton et de Nadja, ses galeries parisiennes chères aux surréalistes et dans lesquelles se trouvent aujourd’hui encore des sources mystérieuses.

Le temps, cet espace qui ne peut réellement couvrir les heures d’une façon régulière vit sa vie selon les ressentis et la patience du poète « Je m’ouvre à l’attente – je ne confonds plus ma béance avec toute l’absence » profitant de cet état d’être plus lent plus attentif pour mieux regarder les êtres et les choses, éclairant son regard d’une autre lumière : « Les passants marchent dans le ciel : leurs têtes sont pleines de soleils et d’anges. Les arbres frissonnent. L’horloge n’est pas à l’heure ».

Pour le poète devenu « maître des marges » après en avoir été l’apprenti depuis plusieurs recueils, l’expérience est bien de fiancer la neige et le feu, le ciel et la terre et de relier poétiquement, « habiter poétiquement le monde ». Il nous appelle à « Regarder mieux, après les larmes de murs, de grottes et de sommeil » et si nous voyons toujours mal il se destine à changer l’image : « Je serai là, l’image qui manque, la ressouvenance, la pleine fenêtre et l’innombrable passant » (*).

(*) Je vous recommande l’étude approfondie de Jean-Louis Bernard dans le n° 77 de DIÉRÈSE sur Frédéric Tison et le rapprochement que l’on peut faire de ces deux poètes concernant l’attente et l’absence entre autres thèmes.

Monique W. LABIDOIRE (www.francopolis.net, juin 2020).

*

« Je suis ici » : par cette anaphore se structure le premier poème. Il y en aura beaucoup d’autres dans ce livre-chant, ni péan ni thrène, plutôt mélodie lente à leitmotiv main gauche. Le poète blasonne ses désirs, ses blessures, ses chimères. « Je suis ici » terminera, ou presque, le livre (le « presque » est capital).

Se reconnaissant vassal de l’énigmatique « maître des fenêtres » (on croisera d’autres maîtres : des marges, des silhouettes, des buées, des pierres), il s’adonne à des prélèvements fugitifs du réel, que le regard métamorphose par sa seule puissance. « Je pose tes regards », écrit-il, mais ne s’agit-il pas des siens propres ? L’imagination est une ruse du regard : on feint de regarder ailleurs pour mieux le faire ici. Entre-temps, le poète aura photographié des moments plus que des lieux, des moments qui seraient en suspension le temps que le regard se cherche. L’objet qui en résulte serait le passage, le mouvement, bien davantage que toute action. Et donc voici l’attente, l’attente perpétuée. De quelque chose ou de quelqu’un ? Ou l’attente pure de Blanchot, celle qui n’attend rien ? Qui viendra « ranimer des visages » ? À qui appartiennent ces mains invoquées ? À l’ombre  veillante ? À l’imaginaire, qui recompose nos héritages ? De qui ces regards (présents quasiment à chaque page) sont-ils le nom ?

La table d’attente est opaque, à la différence du miroir ou du puits. Frédéric Tison dit y voir son ombre, ou une autre ; il n’est pas question de reflet. Cette ombre bouge au gré des souvenances, signe avant-coureur des métamorphoses, dionysiaque (« dans ce pays mes bras sont lierre et pampres ») plus qu’apollinienne. Ombre de l’être qui est, aurait dit Verlaine, « ni tout le même ni tout à fait un autre ». Souvenances de couleurs, de musiques… L’énigme de l’Autre nous renvoie à notre propre secret. Mais l’Autre n’est pas qu’image : il peut être aussi voix à travers le songe. Il devient alors langage. Car le songe affleure dans la présence au monde, cette présence qui ne se rejoint qu’à condition de traverser l’image (et de se transformer alors en l’essentielle présence-absence qui sourd à travers tous les pores du livre). Il s’inscrit alors dans l’évidence et l’immédiateté de cette présence-absence, fondement de tout langage. Un baiser volé, deux gouttes de pluie, quelques notes de musique : la légèreté est-elle rêve ou réminiscence ? Densité dans l’apesanteur : les mots de Frédéric Tison sont arrachés à l’indéchiffrable. Il les lance en douceur, comme cailloux dans l’eau, puis observe les cercles concentriques et les reflets soudain tremblés. Mots en résonance au-delà de leur sens. Mots chargés d’une épaisseur propre lorsqu’ici utilisés, mots que l’on peut contempler comme un tableau, le temps qu’ils flottent immobiles dans l’espace avant d’aller retrouver leur position lexicale.

Et puis il y a le non-dit à chaque page, le tu aussi (ce n’est pas la même chose). Parce que tout est fragile en poésie, même les ellipses. Il faut donc les rendre sensibles, en faire des respirations cathartiques. Une parmi d’autres :  « Te souviens-tu ? Il nous faudra forcer des coffres de silence ». Le silence n’est pas, chez le poète, langage du dernier recours : Frédéric Tison a un phrasé des silences, sait les faire résonner avec ce qui les précède et leur succède. « Ici, ma beauté ne se tait pas, elle est silence ». Cette beauté qui se fond ici dans l’idée du sacré, c’est-à-dire de l’incompréhensible, nous laissant désarmés devant les désordres qu’animent ses surgissements. Cette beauté composée d’images (souvent maritimes, eaux de toutes sortes, eaux lustrales?) en équilibre précaire, tanguant dangereusement vers un possible naufrage, ramenées à chaque fois à la crête des vagues par le coup de barre juste adéquat. Phrase essentielle : « J’aurai parlé de l’image manquante dont mon langage est l’une des voix errantes ». Chaque mot compte : image, manque, langage, errance. Résultante : l’exil. L’exil est attente. Et presque toujours une addition d’ombres, une histoire d’absence. Ici, il est en plus rapport au temps, à la lumière, aux souvenirs qui s’estompent ou se réveillent, suzerain de l’obscur et de l’éclat. « L’exil, c’est laisser son corps derrière soi » écrivait Ovide (qui s’y connaissait). Le laisser sur cette table d’attente où s’imprime l’ombre d’un Autre (de ceux qui le constituent?).

Chaque paysage, réel ou fantasmé, est un portulan où le poète grave ses traversées, ses rencontres, ses silences. Chaque élément (pluie, vent, terre), est un outil pour libérer les mots du carcan où la réalité les enferme. Et si les ans défilent dans le désordre, c’est qu’il ne reste au poète, dans la confusion née des ombres innombrables qui l’appellent, qu’à ÊTRE chant, jardin, orage… dans une intemporalité revendiquée. Le voici alors dispersé, et peut-être en conséquence plus apte à pouvoir métamorphoser le réel par la seule puissance du regard, ce regard qui aura trouvé son identité propre dans l’obscur (« approfondir ma pénombre est mon entier trésor »).

Mais Frédéric Tison, poète saturnien, est tout autant prospecteur obstiné de toute clarté. Inlassablement, il donne parole à tout ce qui ouvre : portes, fenêtres, et aussi les miroirs et leur mémoire du reflet : « Des miroirs se souvenaient »… On pense à Cocteau : «  Les miroirs feraient bien de réfléchir avant de renvoyer n’importe quelle image ». Ce qui ouvre permet l’apparition, l’éblouissement. Et facilite la disparition, la perte. « Je » et « tu » vont et viennent sans cesse, mêlant temps et espace (temps = espace densifié ; espace = temps sédimenté). « Je » et « tu » arpentent à l’infini ces « villes prodigieuses » (déjà célébrées dans Le Dieu des portes), villes plus vraies que les véritables, villes du désir et de la perte mêlés. Tout est affaire de devenir et tend donc vers l’inachevé perpétuel. Comment s’étonner que l’écriture advienne ? Elle sera universelle, puisque Frédéric Tison est sur le seuil, là où son (notre?) monde et l’extérieur se filtrent réciproquement. Mais il ne s’agit pas ici d’immobilisme, le seuil est mouvant, et le poète sans cesse sur la crête entre adret et ubac, « cœur plein de soirs » contemplant « cette lumière qui n’est peut-être qu’une ténèbre qui ment ».

Cosmos de non-dits, de gestes esquissés et de souffles suspendus, tel est le livre d’un inventeur au sens où l’auteur porte au jour quelque chose de déjà existant, mais soigneusement dissimulé au sein de l’innommé. Styliste haute couture de la mélancolie, héraldiste de nos songes, le poète « met en ombre » les mots quotidiens (ces mots si souvent sommés d’être mis en lumière) : la lecture devient ainsi ultime métamorphose, coïncidence de l’intime et de l’apparence. Que votre table d’attente, Frédéric Tison, jamais en miroir ne se transforme : sinon, que nous restera-t-il ?

 Jean-Louis BERNARD (in revue Diérèse, n° 78, été 2020).

*

Où l’on apprend que la table  d’attente désignerait une plaque, une pierre, un panneau sur lequel il n’y a encore rien de gravé, de sculpté, de peint  dont le sens figuré peut se dire d’un jeune homme dont l’esprit n’est pas encore entièrement formé (p 4)… 

C’est un recueil de poèmes d’amour (page 106, « Je ne sais si tu m’aimes, mais mon amour m’appelle — mon amour pour toi… » mais c’est un livre d’ignorance (page 97, « Je suis sur une terrasse, à ne toujours pas savoir » : les questions abondent (sur sa nature, sur son rapport au regard, à la pensée, à l’ombre, à l’écume, au corps). 

Au risque de poser trop de questions, que veut dire l’aube de mon bien (p 24) : le choc d’un terme concret à un mot plus abstrait n’est pas signifiant… Il y a trop d’entretiens un peu longuets comme cette vieillesse qui tourne vers moi  son regard étonné (p 101). Qui est ce tu qui s’en va vers les fables et les splendeurs (p 109), mystère ! Les mots non courants ne sont pas rares, tel ce terme d’oriel (« Un oriel pour mes yeux », page 24)… Ce qui ne va pas sans une certaine gratuité, le pluriel d’yeux n’est-il pas oeuils.

Citons-le encore : « Cette table d’attente, je la dresse dans ces pages ; j’écris dans ses marges, autour d’une image manquante, Je m’y penche, et j’y vois mon ombre ; parfois j’y aperçois celle de quelqu’un qui veille par-dessus mon épaule.  » Ceci explique sans doute cela…

Lucien WASSELIN (in recoursaupoeme.fr, 5 janvier 2021).

 




Lectures critiques :

Poète aussi précis qu’aérien lorsque il parle l'amour, Tison  transforme les corps en étoiles lointaines et proches. Il fait de sa passion pour une fleur disparue une longue patience.
Plus désirable en effet devient la princesse lorsqu'elle est séparée de son guerrier. C'est comme si sa promesse ne fut que différée. D'où des mélodies insistantes mais discrètes par respect à son "silence".

Frédéric Tison rejoint ainsi celle qui ne serait désormais l'autre que par miracle. Mais surgissent ces "nuages rois" en retour, en offrande. C'est comme si la lune tendait sa psyché à un tel visage.
La langue rôde au bord des ténèbres des nuages dont les voiles se défont loin de tout énoncé convenu. Le texte devient un miroir luminescent, instrument gigogne en latence pour celle qui arme encore le scribe toujours lesté de son amour.
Les lecteurs deviennent les pèlerins d'un tel voyage de retour mais aussi de redécouverte pressentie. Et ce, en un éventail d'émotions charnelles ou divines. Clôtures et ouvertures, invitations sensorielles caractérisent une œuvre qui reste tout autant érotique que spirituelle.

Tison trouve le moyen de s'opposer au dualisme âme/corps en penchant pour une entité indivisible où tout fonctionne de manière interactive. La pensée vient de l'expérience sensorielle et vice-versa en un  travail où se combine l'expression de la chair et de l'esprit en un cycle ininterrompu.  


Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 23 avril 2021).

*

Frédéric Tison a baigné chaque mot dans son Styx, son fleuve de mort personnel, avant de le déposer, rutilant, neuf, dans le poème. Chaque mot lâché par la bouche du poète est capital, sa vie en dépend. Sa vie ? Son chant intérieur, qu'on entend comme si le poète parlait à côté de nous. Mieux : en nous. C'est de la musique, c'est un rythme, discret et intime. Musique de l’âme.

À partir de là, nuages, ciels, barques, sentiers, d'essence divine, d'essence royale, ne cessent de nous hausser vers toujours plus de beauté et de liberté.  Le souffle de la Nature a passé : Marcheur, épouse-moi dans mes détours de pierre" : Parole du sentier, qui monte vers toi. - Que ton pas sourde au sein de ces cailloux, parmi le chardon bleu, le bouton d'or, toute l'haleine. En lien avec la Nature se tient une civilisation magique où rois, reines, châteaux, sont fantasmagories sacrées du poète : Une reine se dérobe en ces lieux. - Elle avait quitté ce paysage ; ses larmes étaient tombées ainsi que des offrandes. - Son visage, ci-gît, se révèle sans parler, ainsi que la neige sur les toits. Les mots sont hiératiques, simples et forts.

La civilisation magique se perpétue dans le présent avec des éléments mythifiés comme la rue, la fenêtre, la chambre. Impression onirique très prégnante, presque hallucinatoire : Le désordre s'accroissait. Les statues égarées dans les rues, les passants de hasard, les sources noires étaient des songes pour mes yeux. - Et l'eau-forte du ciel n'entamait pas les nuages. - Des corps survenaient dans la ville qui étaient parlés par le vent. La vue à ses outils rêvés, déclinés sous la forme récurrente de miroirs, d'ombres, de silhouettes, bref de reflets. C’est l'image en variations du poète lui-même, mais aussi de tous êtres et choses aimés par lui, qui traverse telle une brise ville et campagne.

Dans Nuages rois, le lexique est aérien : oiseau, vent, toits, nuages, ciels, ailes, montagne, tout monte, vers quelle divinité intérieure ? Tu apprends du nuage sa leçon blanche et légère, sa lyre transparente, toute seule jouant ; ses haltes et ses hâtes ; ses éparpillements. Voici un art poétique, que l'on retrouve un peu plus loin : Hâte-toi - et ne te hâte pas ; ce que le vent vient de te dire ne s'annule pas : le ciel, l'oiseau, la terre et l'arbre ont lieu.

Car entre les poèmes sont des passerelles, des ponts légers comme un fil de toile d'araignée, et c'est bien un royaume de fils d'or tendus qu'est chaque livre de Frédéric Tison, un castel d'échos sans fin où se perdre avec délices, dans l'éternelle lutte contre la prison terrestre, dont la clé unique est la beauté : Elle se souvient. Belle détenue dans les miroirs, elle sait encore la lumière libre. - Elle sait qu'elle est de la même source que l'ombre, dans l'interrègne des fleurs. - Et toujours cette retenue, cette suspension, un dieu délicat : (...) entendez-vous ma prière éparpillée, vos neiges m'attendent-elles tandis que je passe devant votre visage et retiens doucement votre image en pleurs ?

Tout est délicatesse et dignité, telle cette notation du couchant : Inestimable rouge à l'horizon, inestimable rose, inestimables bleu et noir. Il s’agit bien d’amour, et d’un trop-plein de beauté : Il pleut ; mon Dieu, la pluie est bleue, face au vide intersidéral : Tu créeras ta barque éblouissante. - Ton navire dévorant l'amour sera sur la mer l'écriture qui tremble et la parole qui vibre. À la toute fin, le poète est le prince.

 

Claire BOITEL (in Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).




Critique

Subtile, féline parfois, exigeante et concise, cette poésie impose une noblesse assez rare. Ce partage des mots est peuplé d'émotions fortes et féminines, on y sent « le cristal d'une présence », mieux qu'une lumière floue « dans laquelle se perdre », comme « l'hésitation d'un rêve ». Si l'on compte le nombre de mots utilisés, cela peut paraître court. Mais, à relire dans le silence, on aime ces « gestes en paroles », ces « rêves en éveil », cette voix de brûlures fascinantes comme « des soleils dans tes yeux » (sic). Oui, voilà bien une magie, des secrets dérobés, des arabesques de velours, du sang de poète authentique qui coule...

Jean-Luc Maxence

(La Nouvel Lanterne n°4, in lenouvelathanor.com, juin 2012).



Dans 7 a dire

"J'avais écrit qu'était mauve l'écriture d'Elodia Turki; qu'elle était haute et lisse; qu'elle s'égouttait doute à doute en des poèmes prunes, violets, bordeaux ou lilas. Comme la gazelle qu'elle demeure, dame de grands cours et d'interminables courses, assoifée d'errance, en sans cesse partance, enjambeuse de méditerranées, danseuse de sa vie, aérienne et libre de tout lieu. Et voilà que celle qui souvent chnate pour ne plus s'entendre penser dans l'une ou l'autre des sept ou huit langues qui dansent dans sa tête était passée au rouge. S'était mise à aimer en anglais et rouge. Ce fut Ily Olum. Puis elle avait repris l'écheveau de son existence pour nous tricoter La Chiqueta afin de retrouver les couleurs de la vie, de sa vie. Pour tenter d'oublier le reste. Or voici que resurgit ici le poème, en sa précise et vive langue de poésie. Dont notre revue sut orner ses pages au long de quatre numéros, égrenant une quinzaine de textes de haute tenue. Mains d'ombre est tirée de la mer de la mémoire qui n'arrête pas ses allers venues de marées chez Elodia Turki. La mer dessinée par ma soif - portera tes vaisseaux nous dit-elle d'entrée, se définissant comme l'enfant illégitime - d'une grotte... - et d'une étoile. Elodia Turki expose ici comment la légende d'un grand et fort passé survit à l'histoire: C'était de tous les souvenirs - le plus doucement triste - Quelque chose rouge - quelque chose fort - dans mes doigts dénoués... Dans un passé qu'elle repousse en un ailleurs, du bout de bras où s'expriment ses mains: Mes mains aveugles... - Mes mains sombre mémoire. On sent l'amour aller vers cet ailleurs qu'elle imagine mais ne veut pas savoir: Mon regard aligné sur la nonchalance de ton - renoncement - Ainsi se noyant - dans le lointain de toi - perdant les choses sues... Au passé bien enfui se mêle le désespoir d'une espérance qui appelle encore, avec son lot de promesses, de rêves et d'offrandes, d'utopies peut-être. Puis le toi devient lui: J'avais pour toi - pour lui - lissé tous les chemins dans le brouillon du soir... Jusqu'à préciser.... poser sur ta personne - la sienne - l'ocre de ma terre brûlée. Elle pose alors le bilan de cette histoire avant de souligner: J'étais celle - qui de lui qui de toi - attendait - dans les pointillés du jour - l'étreinte. Avant de conclure, ainsi qu'à l'issue d'un rapport, sachant enfin inoubliable son oubli: Ainsi lui parlait-elle - à même son oubli. Comme nouvellement sortie d'affaire, de l'affaire. Mais on sent, on sait que le rouge reste mis. De la poésie de juste noblesse et de la précise allure. inimitable Elodia."

Jean-Marie GILORY (in revue 7 à dire n°53, novembre 2012).




Critiques

"Un livre tout d’abord à regarder, comme un objet, tant les couleurs ocres de la couverture mettent à l’honneur la délicatesse du dessin qui la compose pour moitié. Le titre, Mains d’ombre, discrètement déposé au-dessus, dans un vert pastel, vient discrètement s’harmoniser avec ces couleurs, et annonce les tonalités aériennes de l’iconographie liminaire. Le recueil s’ouvre en effet sur un dessin de même facture, reproduit en couleur. Dès l’abord Elodia Turki sollicite le regard, et prépare le lecteur à la découverte de ces magnifiques lignes tracées en arabe littéraire qui ornent les pages de son recueil et proposent une traduction de ses textes, assumée par Habib Boulares. Le vis à vis rythme le livre, et les caractères orientaux dessinent des vagues de dentelle en regard de textes courts pour majorité écrits en italique sur les pages de droite. Ainsi cette version bilingue place l’écriture à un double niveau de réception, celui de la lecture proprement dite, et celui d’une réception sémantique de l’image. « De gestes en paroles » Elodia Turki invite le lecteur sur la quatrième de couverture à entrer dans cet univers plurisémantique. Là nous rencontrons une énonciatrice qui évoque sa difficulté à être, et suggère les épreuves traversées avec une pudeur et une discrétion non démenties. Un pronom personnel à peine incarné apparaît parfois, mais c’est dans la pudeur de l’évocation des étapes rencontrées.

 « Tremblée défaite et rire
comme un manque à rêver

Je-suave tourbillon-
fleur lacérée-dessin-
jasminée repentie
silence pire

C’est ce que je sentais »

 Une parole féminine qui suggère les difficultés de l’affirmation de soi-même mais aussi les ombres dessinées par les êtres rencontrés et aimés.

 « Autour de ses poignets
d’autres mains d’autres gestes

elle et toi
immenses arlequins sur le pont sans rive

Tu m’avais oubliée
ne retenant de moi que l’ombre de mon chant

que le son de mes doigts sur tes jours
ne retenant de moi
que toi
sans moi »

 Faut-il pour autant affirmer que ce recueil n’évoque qu’une expérience personnelle ? Loin s’en faut, car l’auteure fait partager au lecteur ses interrogations sur la matière de ses textes et sur l’acte d’écrire.

 « Sa main-la tienne
telle une ombre jalouse

dans la fleur innombrable de ma peur

Peut-être eut-il suffit-il
que la lenteur des yeux
épelle en
fin le trouble

pour que toujours soit
l’improbable partage »

 Mains d’ombre n’est donc pas uniquement le lieu d’une parole personnelle, et la volonté d’opérer un syncrétisme artistique soutient cette réflexivité sur le travail de l’écriture. L’iconographie qui entoure les textes ainsi que la graphie magnifique de l’écriture arabe forment écho à la récurrence de l’évocation de la musique. Et il faut comprendre la convocation de ces vecteurs artistiques comme métaphore de ce désir de mener l’humanité à la source de paix d’une communauté enfin unie dans le verbe mais aussi dans le silence, ainsi que l’énonce si magnifiquement l’épigraphe d’œuvre signée Omar Khayyam :

 « There was a Door to which i found no Key
There was a Veil through which I could not see

Some little Talk awhile of Me and Thee there was
And then no more of Thee and Me

Omar Khayyam (Quatrains) »

Carole MESROBIAN (cf. "Fil de lectures" in www.recoursaupoem.fr, mars 2016).

*

"Ce livre bilingue, arabe et français, d’une poésie magnifique, est disponible alors que Habib Boulares, essayiste, historien, poète et homme de théâtre tunisien, est décédé. Il a fait davantage que traduire la poésie d’Elodia Turki, il l’a inscrite dans l’écrin de la langue arabe qui est en poésie en soi.
 
« Ici, nous dit Elodia Turki, nous sommes, comme pour toujours, perdus retrouvés dans notre souffle, entourés de murmures, les mains ouvertes sur le vide apparent qui nous enveloppe. Nous hésitons : sommes-nous seuls ? Sommes-nous avec les autres ? Sommes-nous l’autre ? Tous les autres ? Qui parle à qui quand nous parlons ? Et à travers nous, qui parle ? De gestes en paroles, de rêves en éveil, le monde nous entraîne dans sa ronde… Certaines choses que l’on dit… Certaines choses que l’on nous dit, puis… plus rien de ce que l’on s’est dit. »
 
 La mer dessinée par ma soif
 portera mes vaisseaux

Tout sera car je suis
 fantastique animale
 Enfant illégitime
 d’une grotte… et d’une étoile

 La beauté, la grâce, la profondeur… le silence. Le lieu de la langue est le reflet du cœur, de l’intime. La poésie se fait queste, un fragile esquif, insubmersible toutefois sur l’océan de la vie.
  
 Le monde à travers moi se crée

Si je vis Tu existes
 Et Tu meurs si je meurs

A l’intérieur de moi
 un domaine effrayant
 martèle mes secondes

J’ai recousu l’entaille
 Enfermé ce moteur et ma peur
 et
 dans le lisse et la beauté
 de mes masques

j’ai chanté !


Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 août 2015).

*

"De courts poèmes plein de ferveur et d'amour qui se lisent avec tranquillité."

Jean-Pierre LESIEUR (in Comme en poésie n°63, septembre 2015).

*

Subtile, féline parfois, exigeante et concise, cette poésie impose une noblesse assez rare. Ce partage des mots est peuplé d'émotions fortes et féminines, on y sent « le cristal d'une présence », mieux qu'une lumière floue « dans laquelle se perdre », comme « l'hésitation d'un rêve ». Si l'on compte le nombre de mots utilisés, cela peut paraître court. Mais, à relire dans le silence, on aime ces « gestes en paroles », ces « rêves en éveil », cette voix de brûlures fascinantes comme « des soleils dans tes yeux » (sic). Oui, voilà bien une magie, des secrets dérobés, des arabesques de velours, du sang de poète authentique qui coule...

Jean-Luc Maxence

(La Nouvel Lanterne n°4, in lenouvelathanor.com, juin 2012).


*



Dans 7 a dire

"J'avais écrit qu'était mauve l'écriture d'Elodia Turki; qu'elle était haute et lisse; qu'elle s'égouttait doute à doute en des poèmes prunes, violets, bordeaux ou lilas. Comme la gazelle qu'elle demeure, dame de grands cours et d'interminables courses, assoifée d'errance, en sans cesse partance, enjambeuse de méditerranées, danseuse de sa vie, aérienne et libre de tout lieu. Et voilà que celle qui souvent chnate pour ne plus s'entendre penser dans l'une ou l'autre des sept ou huit langues qui dansent dans sa tête était passée au rouge. S'était mise à aimer en anglais et rouge. Ce fut Ily Olum. Puis elle avait repris l'écheveau de son existence pour nous tricoter La Chiqueta afin de retrouver les couleurs de la vie, de sa vie. Pour tenter d'oublier le reste. Or voici que resurgit ici le poème, en sa précise et vive langue de poésie. Dont notre revue sut orner ses pages au long de quatre numéros, égrenant une quinzaine de textes de haute tenue. Mains d'ombre est tirée de la mer de la mémoire qui n'arrête pas ses allers venues de marées chez Elodia Turki. La mer dessinée par ma soif - portera tes vaisseaux nous dit-elle d'entrée, se définissant comme l'enfant illégitime - d'une grotte... - et d'une étoile. Elodia Turki expose ici comment la légende d'un grand et fort passé survit à l'histoire: C'était de tous les souvenirs - le plus doucement triste - Quelque chose rouge - quelque chose fort - dans mes doigts dénoués... Dans un passé qu'elle repousse en un ailleurs, du bout de bras où s'expriment ses mains: Mes mains aveugles... - Mes mains sombre mémoire. On sent l'amour aller vers cet ailleurs qu'elle imagine mais ne veut pas savoir: Mon regard aligné sur la nonchalance de ton - renoncement - Ainsi se noyant - dans le lointain de toi - perdant les choses sues... Au passé bien enfui se mêle le désespoir d'une espérance qui appelle encore, avec son lot de promesses, de rêves et d'offrandes, d'utopies peut-être. Puis le toi devient lui: J'avais pour toi - pour lui - lissé tous les chemins dans le brouillon du soir... Jusqu'à préciser.... poser sur ta personne - la sienne - l'ocre de ma terre brûlée. Elle pose alors le bilan de cette histoire avant de souligner: J'étais celle - qui de lui qui de toi - attendait - dans les pointillés du jour - l'étreinte. Avant de conclure, ainsi qu'à l'issue d'un rapport, sachant enfin inoubliable son oubli: Ainsi lui parlait-elle - à même son oubli. Comme nouvellement sortie d'affaire, de l'affaire. Mais on sent, on sait que le rouge reste mis. De la poésie de juste noblesse et de la précise allure. inimitable Elodia."

Jean-Marie GILORY (in revue 7 à dire n°53, novembre 2012).

*

"Pour reprendre les mots de Pierrick de Chermont dans son étude « L’appel de la muse chez Elodia Turki », cette dernière « est née dans une prison espagnole à la fin de la guerre d’Espagne, où sa mère antifranquiste militante était enfermée et condamnée à mort. Au bout de dix mois, elles rejoignirent la Tunisie où son père se trouvait déjà ». Ce qui explique peut-être son goût pour la culture arabe et, en partie, la présente publication de « Mains d’ombre » (déjà édité en 2011 à la Librairie-Galerie Racine) où ses poèmes en français dialoguent avec la traduction en arabe due à Habib Boulares.

« Mains d’ombre » est un chant d’amour. Un chant d’amour à la graphie arabe car Elodia Turki écrit dans son avant-propos (qui est un hommage à Habib Boulares) à cette édition : « Je sais que la traduction qu’il a faite des poèmes de mon recueil "Mains d’ombre" est non seulement fidèle, mais, aux dires de ceux qui ont comparé les textes dans les deux langues, il y a tellement de poésie dans sa proposition que l’on oublie très vite qui a écrit et qui a traduit ». Nous voilà loin du vieil adage qui assimile la traduction à une trahison. Ne connaissant pas l’arabe, je n’ai rien à ajouter à ces mots…

Mais chant d’amour également dans les poèmes d’Elodia Turki dont l’écriture rend fidèlement une perception originale de l’amour. Si l’obscurité n’est pas absente de ces textes, le dialogue amoureux que le lecteur devine traduit la vocation ultime de la femme qui est l’amour. Là encore, la culture arabe (et je suis conscient que cette dernière expression manque de précision) qui érige l’amour en règle n’est pas loin : Elodia Turki a publié en 1999 un recueil intitulé « Al Ghazal », ce qui rappelle au lecteur occidental qui est familiarisé aux genres poétiques définis par des règles de construction très strictes que le ghazal (dépositaire de la poésie amoureuse dans la culture arabe) ne renvoie pas aux formes comme dans la poésie occidentale mais au thème abordé. D’où l’extrême liberté de ton d’Elodia Turki.

Mais il faut aussi s’arrêter à l’iconographie de ce recueil. Pour remarquer tout d’abord que l’illustration de couverture (reprise sur la page de titre) est différente, quant au style, du frontispice. Ce qui prouve que la culture arabe n’existe pas, mais qu’il existe des cultures arabes… Cependant ces deux illustrations représentent un couple, amoureux (?) dans un jardin. Dans les deux cas, la femme tient un flacon ou une carafe. Sur la couverture, la femme a dans la main droite une coupe dans laquelle elle semble avoir servi un peu du breuvage de la carafe pour l’offrir à l’homme face à elle. Comment interpréter ces éléments visuels ? Il faut se souvenir que dans la culture arabe, on trouve de nombreux jardins dédiés au plaisir et de nombreuses représentations de ces jardins. On n’est pas loin, dans certains, cas, du jardin d’amour auquel font penser ces illustrations. Si chez les musulmans l’alcool est frappé d’interdit, le vin est considéré comme la récompense suprême au Paradis : « Les Purs seront abreuvés d’un vin rare » (Le Coran, Sourate LXXXIII, 25). Et dans l’histoire, les époques où les poètes (Omar Khayyam en est un bel exemple), chantèrent le vin et l’ivresse ne sont pas rares.

De là à penser que ce recueil s’inscrit dans cette tradition particulière, il n’y a qu’un pas facile à franchir… Elodia Turki ne nomme jamais l’objet ou le sujet de son amour. Et elle se situe comme l’égale de l’homme : « Tu succombais aux mots / je t’offrais l’hésitation du rêve ». Ces mains d’ombre sont des mains faites pour la caresse, pour l’interrogation. Ce que résume admirablement ce vers « Elle vers lui avançait une esquisse ». Pierrick de Chermont dit d’Elodia Turki qu’elle a « une foi sans Dieu ». Ses poèmes ruissellent d’une foi très forte mais quant au Dieu, ne parle-t-elle pas de « croix sans Christ » ? Au-delà de ces affirmations, « Mains d’ombre » est un beau livre à la poésie subtile, en même temps qu’un bel objet…  "

Lucien WASSELIN (cf. Chemins de lecture in revue-texture.fr, 2016)




Lectures :

" L’écriture n’est ni fémi­nine, ni mas­cu­line. Le tra­vail d’écrire, avec la matière du lan­gage, puise à l’universel, par-delà les genres...

On connaît ( ? ) le roman de Georges Pérec, La Disparition. Cet ouvrage est un lipo­gramme, il ne compte pas une seule fois la lettre e. Élodia Turki offre à la curio­si­té du lec­teur un recueil com­po­sé de poèmes lipo­grammes : la lettre a en est absente. Que signi­fie cette non pré­sence vou­lue déli­bé­ré­ment ? Sans doute cette ques­tion est-elle mal­ve­nue puisque Élodia Turki affirme en qua­trième de cou­ver­ture : « Une cen­taine de poèmes lipo­grammes, comme des gués sur le che­min étrange que je découvre avec eux, avec vous, et qui ne mène nulle part ailleurs que le che­min lui-même qui, comme le dit Antonio Machado, n’existe pas : il n’y a pas de che­min. Le che­min se fait en che­mi­nant »

Tout lan­gage écrit est lipo­gram­ma­tique puisqu’il n’utilise qu’un nombre fini de lettres et exclut les autres alpha­bets… Il serait donc vain de cher­cher à élu­ci­der de quoi la lettre est le sym­bole. Et sans doute est-il plus utile de voir ce que ces poèmes disent en dehors du jeu gra­tuit auquel semble s’être livrée Élodia Turki dans sa jeu­nesse. Car elle conti­nue­ra d’écrire de tels poèmes. Voilà pour la genèse du recueil.

 Notons que le poème est court, la plu­part du temps. Élodia Turki donne l’impression de décrire ses rela­tions avec un tu jamais iden­ti­fié. S’agit-il de la des­crip­tion de l’amour, de la pas­sion ? Notons aus­si le goût de l’image : « Et j’invente pour nous une très lente nuit / tis­sée de peurs et d’innocence / qui nous dépose sur les grèves du temps / enso­leillés de lunes » (p 8). Est-ce le stu­pé­fiant image dont par­lait le sur­réa­lisme ? Élodia Turki aus­culte son corps car elle est sen­sible à ses chan­ge­ments. Cela ne va pas sans obs­cu­ri­tés que sou­lignent ces mots : « entou­rés d’ombres longues » (p 11). Elle a le goût des mots rares comme ouro­bo­ros sans qu’elle n’éclaircisse le sens de ce terme mais sa forme la plus cou­rante est celle d’un ser­pent qui se mord la queue, le plus sou­vent. Ce vers « Et voi­ci le poème d’où sur­git le poète ! » n’est-il pas éclai­rant (p 16) ? Élodia Turki sou­ligne qu’elle ne faci­lite pas la lec­ture de ses poèmes : « Je signe enfin de cette encre fur­tive / quelque chose de moi qui se rebiffe // L’irréversible plonge ses griffes d’ombres / fige notre désir pour tou­jours dif­fé­rent » (p 21).

 

Élodia Turki, L’Infini Désir de l’ombre, Librairie-Galerie Racine (Collection Les Homme sans Épaules), 68 pages, 17 euros. (L-G Racine ; 23 Rue Racine. 75006 Paris).

 

 Et puis, il y a cette soif inex­tin­guible d’écrire : « Terrible est le silence » (p 25). Et puis, il y a cette atti­rance de l’ombre… Etc !

 Élodia Turki dit haut et fort sa fémi­ni­té et la pas­sion amou­reuse. Et si ce recueil n’était qu’un éloge de la gra­tui­té du jeu poé­tique ? Mais je ne peux m’empêcher de pen­ser que la lettre a est l’initiale du mot amour : Élodia Turki n’écrit-elle pas « Première lettre et pre­mier leurre » (p 41)"

Lucien WASSELIN (in recoursaupoeme.fr, juin 2018).

*

Le poète, dans son dénuement, se dépouille souvent de la ponctuation, la mise à la ligne faisant office de respiration. Parfois, il sacrifie les majuscules ou, au contraire, les magnifie. Titres et table se dissipent au gré d'enchaînements subtils. Voici qu'Elodia Turki nous propose la complicité d'un texte sans la lettre A (hors son propre nom, les première et quatrième de couverture ainsi que les pages de garde).

Simple jeu ? En fait, la contrainte librement consentie tôt s'évapore. Cette lettre A, pourtant si prégnante dans notre langue, est devenue virtuelle, telle une ombre à la fois présente et immatérielle. Comme un désir intensément palpable mais sans corps et sans trace. Désir immensément présent, envahissant, obsédant tel un amour qui taraude, privé de l'être cher : De toi je suis si près - si loin de nous - / Moi loin d'ici loin de tout en si petite vous, lors que Mes doigts écorchent le crépi des murmures (...) Pour Tituber sur les broderies du temps. Peu à peu, l'on comprend que le maçon a renoncé au ciment : mur de pierres sèches. Que l'ombre de l'être aimé incendie Mes doigts tendre mémoire de son Infini Désir (en majuscules). Que la lettre A, tel un cri primal (dans le sens freudien) s'est faite absence, non comme un jeu ou un exercice de compagnon en mal de cathédrale, mais comme un manque existentiel devenu déchirement : je mendie le cri d'une étoile. Rendons les choses simples : ce recueil, dont la langue est si pudique mais si riche en images, est un long cri d'amour. Il prend de plus en plus de sens à la relecture. C'est peut-être là d'ailleurs, une caractéristique de la poésie : Le vent étourdit les feuilles les lunes les frissons - Tu restes ce mystère - cet inconnu - qui tremble en moi - l'infini désir de l'ombre. Non pas langue véhiculaire mais elle-même objet d'art, objet de mystère où se frottent et s'incendient l'une, l'autre, les pierres sèches, où se confrontent les verbes dans leur structure primitive. Comme des silences tout au fond des entrailles, tout au creux du rêve.

Claude LUEZIOR (in revue Les Hommes sans Epaules n°47, 2019).




Page : < ... 10 11 12 13 >