Lectures :
LA REVUE DU MOIS DE MAI 2023, C’EST : Les Hommes sans Épaules n° 55
On a une somme ! Près de 350 pages, consacrée aux poètes de l’Est (de la France), entre Alsace et Lorraine. Tous les auteurs importants alsaciens et lorrains sont recensés dans ce volume. Tous avec une notice biographique et bibliographique large et soignée.
Chaque fois, on rentre dans un destin, une histoire, pour ne pas dire hors norme, on va dire étonnante. Ces vies de poètes si différents défilent et on y trouve chaque fois un intérêt renouvelé. Parfois aussi on est un peu déçu par les textes joints et proposés, peut-être insuffisamment nombreux ou reflétant des époques même récentes un peu dépassées ou des styles relativement datés. Mais j’ai tout lu d’un bout à l’autre en me régalant. Il faut bien avouer qu’il y a là un particularisme spécifique entre une histoire avec un basculement de nationalités entre 1871 et 1919, puis entre 1940 et 1945 d’un côté et de l’autre consécutivement une langue tiraillée entre français et allemand.
Pour prendre les grands aînés : Jean Hans Arp parle trois langues dans son enfance, avec l’alsacien. Il est aussi bien poète que sculpteur et fera partie du groupe fondateur du mouvement Dada. Les oignons se lèvent de leurs chaises / et dansent aussi rouge que si l’on gantait le jus des nains… Second « porteur de feu » : Yvan Goll, seul représentant de l’expressionnisme en France. Il s’opposera à Breton qui défend écriture automatique et récits de rêves contre une pensée où la raison intervient davantage. Il a inventé le Réisme. À noter, comme le souligne Christophe Dauphin, que son œuvre en France n’est plus du tout éditée. De lunes à lunes / se tendent les courroies de transmission / Soleil sur monocycle / au vélodrome astronomique / poursuis ton handicap…
Suivent ensuite Charles Guérin, poète symboliste, franc-tireur, avec un focus sur le maître verrier Emile Gallé. René Schickele, « général des pacifistes », Claire Goll, à la vie exaltante, Nathan Katz et un second focus sur les « Malgré nous ». Puis Henri Thomas qui pense que « le roman est lié à la vie alors que la poésie est liée au langage. Déclenchement d’une action contre déclenchement d’une harmonie ». La Bastille a des aubes froides / La neige y fait des taches noires.
Le grand Jean-Paul de Dadelsen dont le maître livre est « Jonas ». Claude Vigée disparu en 2020 à l’âge de 99 ans. Il ne nous reste pas un endroit pour tomber. Daniel Abel, son amitié avec André Breton, son lyrisme teinté de merveilleux. Jean-Claude Walter publié par Rougerie. Jacques Simonomis, revuiste de « Soleil des Loups » avec Jean Chatard et du « Cri d’os » : Des terres attendent / serrées dans tes poches / rapetassées d’étoiles filantes / d’éclisses de soleil / avec sous ton mouchoir / la mer qui vaut le coup…
Le dossier central est consacré à Richard Rognet par Paul Farellier : l’enfant s’est retrouvé / prisonnier de la vie, sentinelle d’un territoire / qui ne s’est pas livré. Autre dossier : Maxime Alexandre par Karel Hadek. Il a connu une vie passionnante, rencontre avec Aragon, rupture avec le surréalisme, communisme, expérience catholique…
Joseph Paul Schneider, Roland Reutenauer et Jean-Paul Klée, qu’on adore : « la matière verbale s’est emparée de ma pauvre personne ». Autant de livres édités que d’inédits. Avec un focus sur le Struthof où son père est mort par Christophe Dauphin et des dessins d’Henri Gayot. Enfin Germain Roesz à la fois peintre, poète et éditeur des « Lieux-Dits ». Gérard Pfister et les éditions Arfuyen…
Enfin Ernest de Gengenbach par César Birène, sous-titre : « Satan dans les Vosges ». Une vie incroyable qui mériterait un film. Il est exclu du groupe surréaliste en 1930, y opposant politique et ésotérisme. Prêtre défroqué, a collectionné les « bienfaitrices »…
À noter encore René Char, Christophe Dauphin et Marc Patin, les critiques…
Un numéro passionnant.
Jacques MORIN (in www.dechargelarevue.com, 1er mai 2023)
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Les Poètes de l’Est dans les Hommes sans Epaules
Christophe Dauphin a voulu ce numéro consacré aux poètes de l’Est, de l’Est de la France, autour de l’Alsace et de la Lorraine, à l’identité marquée et souvent douloureuse. Le dernier numéro consacré aux poètes de cette terre pourtant propice à la création datait de 1972. Il était grand temps. Dans ce numéro de Poésie 1, le n°26, la question alsacienne était présente, celles aussi de la langue, de la guerre, de l’occupation allemande, de l’annexion, etc. Christophe Dauphin prend le temps de rappeler les traumatismes, les blessures non cicatrisées qui immanquablement, consciemment ou non, orientent encore la chanson du poète de l’Est même si la Lorraine et les Vosges relèvent d’autres particularismes que l’Alsace. Si le destin n’est pas commun, il est bien partagé.
Deux porteurs de feu sont présents dans ce volume, Jean Hans Arp et Yvan Goll.
« Jean Hans Harp, nous dit Christophe Dauphin, n’est pas seulement le plus grand artiste sculpteur et poète alsacien, mais aussi, avec Francis Picabia, le plus grand peintre-poète du XXe siècle. Les deux sont issus du sulfureux et subversif mouvement Dada. Il y a donc une injustice à voir son œuvre plastique magnifique occulter son œuvre poétique, qui ne l’est pas moins, magnifique. »
Les HSE nous introduisent ainsi à la poésie du strasbourgeois qui disait de sa sculpture « C’est de la poésie faite avec les moyens plastiques ». L’œuvre poétique de Arp dépasse son expression poétique, elle-même remarquable, pour embrasser toute sa création.
Extrait de « Sophie rêvait Sophie Peignait Sophie dansait » :
Tu rêvais d’étoiles ailées,
de fleurs qui cajolent les fleurs
sur les lèvres de l’infini,
de sources de lumière qui s’épanouissent,
d’éclosions symétriques,
de soies respirantes,
de sciences sereines,
loin des maisons aux mille dards,
aux prosternations de déserts naïfs,
parmi mille miracles débraillés.
Tu rêvais de ce qui repose dans l’immuable de la clarté.
Tu peignais une rose dévoilée ;
un bouquet d’ondes,
un cristal vivant.
Yvan Goll (1891-1950) est vosgien. Il laissa une œuvre considérable en allemand, français et anglais. Si la poésie tient dans son œuvre la place essentielle, il s’intéressa aussi au roman, au théâtre, à l’opéra, rédigea des essais, des anthologies et assura des traductions. S’il est connu et reconnue en Allemagne, il est totalement oublié en France, malheureusement. Ce « Jean sans Terre » devenu par la poésie homme complet, homme universel, mérite pourtant une attention très particulière. Les HsE nous offrent donc la possibilité de découvrir pour la plupart d’entre nous un poète exceptionnel et parfois visionnaire.
Extrait de « Amérique » (in Elégie de Lackawanna, 1944) :
Amérique aux yeux de mercure et d’oranges
Amérique au crâne rempli de fourmis et de comètes rouges
Amérique qui cours et qui n’habites
Que des villes défaillantes sur les dunes
Halte ! Halte ! sur les boomerangs de tes highways
Halte ! devant tes totems d’essence
Dont les yeux de tabac et de pétrole
Clignent sous la dune d’anis
Halte ! te dis-je, car dans ton dos cavale l’avenir
Et le regard sacrificateur de l’Indien
Fait tourner à l’envers les roues de ton soleil
Les roues rutilantes de tes iris ferrugineux
Et les dollars de on chariot roulant à l’infini
Amérique prends garde aux venins verts du lierre indien
Aux plumes de coqs déjà plantées dans ton échine
Prends garde au triangle de l’oiseau nickelé
J’entends tes fleuves frapper leurs écailles de cuivre
Et les oreilles de tes moules emplies
Du suicide éternel des eaux et de la créature
Bien d’autres poètes de l’Est sont présents dans ces pages, notamment Richard Rognet longuement présenté par Paul Farellier et le toujours aussi étonnant Ernest de Gengenbach, abbé saisi et déchiré entre dieu et diable par sa rencontre avec le surréalisme.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 13 juin 2023).
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La belle revue pilotée depuis 1997 par Christophe Dauphin parait deux fois l’an, en mars et en octobre, proposant 350 pages de poésie venue de tous les coins du monde. Cette troisième série, qui en est aujourd’hui à son numéro 55, a été précédée d’une première, initiée par Jean Breton, qui parut à Avignon puis à Paris de 1953 à 1956 (neuf numéros), puis d’une seconde, sous la direction d’Alain Breton, publiée à Paris de 1991 à 1994 (onze numéros).
Les Hommes sans Épaules est le nom d’une tribu dans le roman Le félin géant de J.-H. Rosny aîné, ainsi que le rappelle l’extrait du roman placé en quatrième de couverture, hommes que ne charge aucun fardeau, « hommes de la tête aux pieds, sans épaules mais entiers, c’est-à-dire avouant nos faiblesses et nos forces, [qui] célébrons encore le rêve, l’amitié de l’homme et de la nature ». Un historique très complet de la création et de l’évolution des Hommes sans Épaules est retracé par Christophe Dauphin à l’occasion des 70 ans de la revue, dans un Salut aux riverains de 2023 qui fait écho à l’Appel aux riverains de 1953, le manifeste des Hommes sans Épaules, dans lequel Jean Breton écrivait : « La poésie ne saurait se définir par sa mise en forme, puisqu’elle échappe à son propre moule pour se répandre et se communiquer. Elle est cette rumeur qui précède toute convention esthétique ; domptée, mise au pas ou libérée selon une technique personnelle à chaque poète, elle court sa chance, à ses risques et périls ; elle s’offre à la rencontre, au dialogue… Notre revue est un lieu de rencontres. Nous ouvrirons les portes, les laissant battantes, nous inviterons nos amis à s’expliquer sur ce qui leur paraît essentiel dans leur comportement d’être humain et de poète… ».
Ce numéro 55 des HSE est consacré aux poètes de l’Est de la France : Alsace, Lorraine et Vosges. Nous renvoyons le lecteur à la présentation qu’en fait Christophe Dauphin sur le site de la revue, à partir du voyage qu’il a réalisé dans ces régions durant l’été 2021. Il y détaille notamment le contexte alsacien, avec la longue occupation allemande (1871-1918), le tiraillement entre deux langues, le sentiment de dépossession d’une culture proprement alsacienne, ni française, ni allemande, ainsi que l’exprime le dessinateur Tomi Ungerer : « En Alsace, j’ai été élevé entre deux arrogances, allemande et française. Les Français et les Allemands sont pour moi des occupants. Psychologiquement, la France a commis sur mon pays un assassinat culturel difficile à pardonner, car il m’a coûté très cher. À l’école, c’était deux heures de retenue ou une baffe dans la gueule pour un mot d’alsacien… Avec les nazis on n’avait pas le droit de parler le français, et avec les Français on pouvait être puni pour un mot d’allemand ou d’alsacien... ». Contexte difficile pour les poètes que ce bilinguisme de fait, tant la langue dans laquelle est écrite le poème est constitutive de sa musique, qui touche autant à la forme qu’au fond. Les deux Porteurs de feu (poètes jugés majeurs du siècle écoulé, placés à la une de chaque numéro de la revue), sont pour ce numéro l’alsacien Jean Hans Arp, le célèbre peintre et sculpteur cofondateur du mouvement Dada, dont on sait moins qu’il fut aussi un grand poète, et le poète vosgiens Yvan Goll. Les deux hommes maitrisaient aussi bien le français que l’allemand, et ont écrit dans les deux langues. Citons le poème intitulé Tu étais claire et calme de Arp, pictural et lumineux, dans lequel il parle de sa compagne Sophie Taeuber, également peintre et sculptrice : « Tu étais claire et calme. / Près de toi la vie était douce. / Quand les nuages voulaient couvrir le ciel / tu les écartais de ton regard. // Tu regardais avec calme et soin. / Tu regardais soigneusement le monde, / la terre, / les coquilles au bord de la mer, / tes pinceaux, / tes couleurs. // Tu peignais le bouquet de la lumière / qui croissait, / s’élargissait, / s’épanouissait / sans cesse sur ton cœur clair. / Tu peignais la rose de douceur. / Tu peignais la source d’étoile. » De Goll, ce poème sombre, Ta lampe de deuil, extrait du recueil Traumkraut, traduit en français par sa femme Claire Goll (L’herbe du songe), écrit à l’hôpital de Strasbourg tandis qu’il luttait contre la leucémie, qui dit la souffrance de l’exil loin du pays natal (c’est en exil aux États-Unis, où il passe de nombreuses années, de 1939 à 1947, qu’il apprend en 1945 sa leucémie, dont il décèdera cinq ans plus tard) : « Ta lampe de deuil, bien-aimée / Brille vers moi à travers tous les lointains / Comme les yeux rougis des étoiles tourmentées // J'ai bu les timbales de vins fatals / Quand j'étais solitaire / Et exilé de ton vignoble // Pourquoi le soleil bruit-il plus doré / Quand je ferme les yeux / Et pourquoi ton sang bat-il en moi plus violemment // Si toi qui m'es ravie / Tu ne m'appelles plus qu'avec des bras de brume ? ».
Les auteurs recensés dans ce volume, comme dans tous les autres, font l’objet de notices biobibliographique particulièrement riches et soignées. Douze poètes alsaciens sont présents dans ce numéro 55. Outre Arp, on peut lire Maxime Alexandre, poète juif alsacien surréaliste communiste puis chrétien, Nathan Katz, poète dialectal méconnu, à tort, hors de sa région, le météore Jean-Paul de Dadelsen, Claude Vigée, Joseph Paul Schneider, Jean-Claude Walter, Roland Reutenauer, l’enfant terrible Jean-Paul Klée, Jacques Simonomis le poète du Cri d’os, le peintre-poète strasbourgeois Germain Roesz et Gérard Pfister, poète qui a aussi développé un impressionnant catalogue éditorial chez Arfuyen. Parmi les poètes lorrains et vosgiens, outre Yvan Goll, figurent dans ce numéro le symboliste Charles Guérin, notamment autour de sa passion pour l’Alsacienne Jeanne Bucher, appelée à devenir l’une des grandes figures de l’art moderne, Daniel Abel, très marqué par le surréalisme, Serge Basso de March, l’abbé Ernest de Gengenbach, Henri Thomas, proche d’Artaud et de Gide. La rubrique Une voix, une œuvre, proposée par Karel Hadek, est consacrée à Maxime Alexandre, né en 1899 et mort en 1976. C’est par l’intermédiaire d’Aragon, rencontré dans un café de Strasbourg, qu’il rejoint à Paris le groupe surréaliste autour d’André Breton, dont il fréquente les réunions jusqu’en 1932. Il pose dès 1927 la question d’un rapprochement avec le parti communiste, Aragon adhérant précisément la même année au parti, adhésion qui le conduira à une rupture officielle avec Breton et les surréalistes. Traumatisé par la guerre et l’holocauste, qui lui faire prendre conscience de sa judéité, Alexandre se convertit en 1949 au catholicisme sous le parrainage de Paul Claudel, conversion dont il reviendra, « étranger parmi les surréalistes, étranger parmi les communistes (et les athées), étranger parmi ses compatriotes, étranger parmi ses coreligionnaires… », éternel solitaire, tel le mendiant d’un poème extrait du recueil Le juif errant :
J’ai longé les routes sans dormir
J’ai offert mon visage aux nuits
Une branche verte m’a dit de pleurer
Le songe de l’eau m’a fait boire
C’est la soif de l’homme
Qui n’a pas de bornes
La soif de l’homme
Dans le sable des routes
C’est la faim de l’homme
Qui n’a pas de bornes
Comme l’aile de l’oiseau
Sous le vent des mers
J’ai gémi dans le sable rouge
J’ai parlé au sable du désert
Un souffle ardent m’a répondu
Le vent a soulevé le feu du ciel
[…]
C’est à Richard Rognet, poète vosgien resté toute sa vie attaché à sa terre, et Porteur de Feu des Hommes sans Épaules (n°33, 2012), qu’est consacré le dossier central sous la houlette de Paul Farellier, qui écrit notamment, concernant cette poésie : « Il en émane – dans ses registres opposés : d’un côté l’obscur, l’âpre et le voilé, et de l’autre, la douceur du regard, la clarté sensitive – quelque chose comme d’une âme souffrante et illuminée. L’unité de cette œuvre tient moins à la pure qualité formelle, jamais relâchée, de la chose écrite, qu’à la conjonction « astrale » qui s’y révèle d’un élan du vivre sous la fascination de la mort et d’un désir de se surmonter vers l’inaccessible ». Pour Christophe Dauphin, toujours à propos de Rognet : « Le poème se situe ici à la lisière du monde, du temps, du dehors et du dedans, du lointain et du proche, « là où la vie ne – distingue plus ce que tu vois dehors de ce qui – vibre en toi, comme le lieu parfait de ta naissance. » Là, ou le brin d’herbe incarne tout le cosmos, en équilibre sur la foudre, le poème et la tombe : Aujourd’hui, au déclin – de ma vie trop visible, - j’étrangle mon poème : - je veux voir l’intérieur, - les passagers confus – qui me frôlent, se taisent. Le poète ne soulève pas seulement le temps, il le secoue comme une nappe, faisant alors ruisseler, vallées, fleurs, enfance, et émotions toujours (rien n’est gratuit dans sa poésie) entre les herbes drues et les tendres, l’arbre et les pierres entre les doigts du jour ». Citons un extrait des cinq poèmes inédits de Richard Rognet présentés dans le dossier central, qui dit la présence caressante de la nature : « Pourtant, les oiseaux, devant ma porte battante, couvraient de chants subtils et vigoureux les roses défaillantes. Je croyais en eux, je pensais qu’ils m’éviteraient les menaces massues, les parfums altérés, les traces que laisse derrière elle une nuit de larmes. Je leur accordais, à la pointe de mes paroles, les mêmes vertus que celles que dispense un ciel subrepticement dégagé, je les voyais comme l’étrave d’un vent réconfortant préparant le passage d’une joie franche, à hauteur d’homme – ô les abris rêvés sous d’inimitables voix ! et ces baisers qui traversent l’obscurité comme une eau dévalant les montagnes en grésillant sur les pierres ! / Revenons aux oiseaux, à la place qu’ils ont partagée avec celle des branches où murmure, longtemps après leur envol, la paix d’un matin propice aux interrogations du réveil ou celle, non moins pénétrante, d’un soir qui bouge à peine devant les filets de la nuit ».
César Birène consacre une rubrique intitulée Satan, la poésie, à Ernest de Gengenbach, qui alors qu’il était au séminaire pour devenir prêtre, a connu une expérience amoureuse avec une comédienne. Dénoncé et chassé du séminaire, le jeune homme, très perturbé, a la révélation du surréalisme et rencontre Breton, qui publie de lui une lettre dans La révolution surréaliste d’octobre 1925, lettre où Gengenbach écrit notamment : « J’ai trop subi l’empreinte sacerdotale pour pouvoir être heureux dans le monde… Je tombai dans la neurasthénie aiguë et la dépression mélancolique et devins nihiliste, ayant complètement perdu la foi, mais restant néanmoins attaché à la douce figure du Christ si pure, et si indulgente. J’ai maudit tous ceux qui, prêtres, moines, évêques, ont brisé mon avenir parce que j’étais obsédé par la femme, et qu’un prêtre ne doit pas penser à la femme. Race de misogynes, de sépulcres blanchis, squelettes déambulants !... Ah ! si le Christ revenait ! ». Breton rompra plus tard avec le personnage, qui se déclarera « surréaliste sataniste », et mènera une vie marquée au sceau d’une schizophrénie tous azimuths, « sans cesse écartelé entre vie mondaine et vie mystique, christianisme et surréalisme, religieux et profane, Dieu et Diable, chair et mysticisme, péchés et repentirs, hystérie et duperie, liaisons sulfureuses et saintes femmes », qui le conduira à de fréquents séjours en hôpital psychiatrique sur la fin de sa vie. Des poèmes du recueil Satan à Paris, publié en 1927, sont proposés, dont voici un extrait significatif : « Figures de pénombre / en frou-frou de surplis / tes prêtres fureteurs aux écoutes de buanderie / sont aux aguets derrière la grille / du confessionnal / pour absoudre les cochonneries / de l’homme triste animal / après le coït. / Embusqués dans le tribunal guérite / ils se tortillent comme des chenilles / à l’audition des épopées paroissiales ! ».
Les pages libres des HSE présentent quelques poèmes de René Char, Jean Breton et des membres du comité de rédaction de la revue. Puis vient la rubrique Avec la moelle des arbres consacrée aux notes de lecture, rédigées ici par Odile Cohen-Abbas, André-Louis Aliamet et Christophe Dauphin. Le numéro se clôt avec quelques informations relatives à la vie de la revue et des poètes qui l’animent : un recueil de Odile Cohen-Abbas publié par les HSE (La Face proscrite) ; la disparition du poète et romancier chilien Luis Mizon, qui dit notamment de la poésie : « Ce qui est propre à la poésie, c’est de donner matière à l’invisible, d’incarner l’âme étrangère du langage, de se laisser habiter dans la lecture par l’âme d’autrui » ; un hommage à deux poétesses récemment disparues, l’ardéchoise et militante féministe Alice Colanis, proche de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir, et Jacquette Reboul, qui disait de ses livres de poésie : « je renais de chaque livre, plus riche de ce voyage intérieur, de ce long fil de mots déroulés du profond de moi-même. La souffrance de l’écriture est oubliée. Ne restent que la plénitude de son accomplissement et, jaillie du silence originel, la parole de cristal » ; la libération du poète palestinien Ashraf Fayad, emprisonné depuis plus de huit ans en Arabie Saoudite ; un compte rendu de la présence des HSE au salon de la revue 2022 ; un texte s’opposant à la démolition de la maison de Paul Éluard dans le Val d’Oise. Un contenu très riche, pour une revue à la vocation encyclopédique à n’en pas douter parmi les plus intéressantes dans le paysage poétique français d’aujourd’hui.
L'abonnement annuel (deux numéros) se fait à l'adresse suivante : Les Hommes sans Épaules éditions, 8, rue Charles Moiroud, 95440 Ecouen, France. Ce, par chèque d'un montant de 30 € (Soutien 50 €) à l’ordre de Les Hommes sans Épaules éditions, après avoir renseigné le bon de commande, à télécharger et imprimer.
Éric Chassefière (in francopolis.net, mai, juin 2023)
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Ce numéro de la revue Les Hommes sans Épaules, qui ne compte pas moins de 346 pages, ressemble plus à une monographie qu’à un numéro de revue. la thématique principale tourne autour de Richard Rognet et des poètes de l’Est, de l’Alsace et de la Lorraine.
Christophe Dauphin nous fait découvrir Jean Hans Arp, le sculpteur, mais aussi le peintre-poète qui a recours à l’écriture automatique : « C’est dans le rêve que j’ai appris à écrire et c’est bien plus tard que j’ai appris à lire… - Sous les redents des falaises – et sur l’hermine des plages – Papillonnaient tes gants de corolle – Ton chapeau de nuage – ton ombre d’ailes blanches. »
Autre grande voix de la poésie contemporaine : Claude Vigée, pour lequel la poésie sera celle de l’exil. Ainsi en témoigne cet extrait : « Les choses continuent : mais dans l’œil des maisons – que nous hantent partout des têtes inconnues – Nos lèvres sans écho sont deux ailes sauvages – Qui voudraient s’envoler lointaines dans l’espace. »
Et puis Jacques Simonomis fut aussi l’un de ces poètes de l’Est. C’était un colosse à l’écriture incisive : « Prends la route – engrosse-la – Des terres attendent – Serrées dans te poches – rapetassées d’étoiles filantes – d’éclisses de soleil. »
Richard Rognet est également à l’honneur dans ce numéro. Sa poésie est empreinte de solitude intérieure. Il s’agit d’une poésie de l’abîme. L’auteur a essayé de dompter ses démons intérieurs : « vivre… - dans la sombre – matière du silence – que dis-je du -silence – vivre de – l’abîme en soi. » le poète a reçu en 2002 le grand prix de poésie de la Société des Gens de Lettres. Six poèmes inédits ont été publiés dans cette livraison. Parmi ceux-ci, voici un extrait : « Pourtant les oiseaux, devant ma porte battante, couvraient de chants subtils et vigoureux les roses défaillantes. Je croyais en eux, je pensais qu’ils m’éviteraient les menaces massues, les parfums altérés, els traces que laisse derrière elle, une nuit de larmes. »
Marie-Laure ANDRE-BOURGUET (in revue Poésie sur Seine, septembre 2023).
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Les numéros de la revue semestrielle Les Hommes sans Épaules pourraient aisément composer une encyclopédie de la poésie contemporaine du monde entier. Quand Christophe Dauphin s’intéresse à la poésie d’un continent, d’un pays, d’une région ou d’une culture particulière, il l’étudie à fond et avec passion, faisant appel à ses meilleurs connaisseurs.
Cette livraison est consacrée aux « Poètes de l’Est », autour de l’Alsace, de la lorraine et des Vosges, « trop méconnus comme la riche culture et al souvent terrible histoire de ces terres ».
Le sommaire est si foisonnant qu’il est impossible de tout mentionner. Des douze poètes dont il a particulièrement étudie le parcours et l’œuvre, outre le discret Richard Rognet à qui Paul Farellier consacre un important dossier, citons le peintre-poète-sculpteur Jean Hans Arp, Yvan Goll ( dont on se souvient aujourd’hui grâce au prix de poésie à son nom), Henri Thomas, bien connu en Bretagne, Jacques Simonomis, le poète animateur de la revue Le Cri d’os, Claude Vigée, à l’œuvre universelle, les toujours parmi nous et actifs Roland Reutenauer, fidèle aux éditions Rougerie, l’insurgé Jean-Paul Klée, le surréaliste Daniel Abel (que j’ai découvert dans les revues IHV et Hôtel Ouistiti), Gérard Pfister, fondateur et responsable des éditions Arfuyen, Germain Roesz, également peintre et créateur des éditions Lieux-Dits.
Marie-Josée CHRISTIEN (in revue Spered Gouez n°29, octobre 2023).
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De numéro en numéro, la revue Les Hommes sans Épaules voyage la France (en alternance avec le monde dans d’autres numéros). Donc, après la Normandie du n°52, voici l’Est (disons pas le Grand-Est, je sais que ça en défrise pas mal) : l’Alsace et les Vosges, la Lorraine, sont dans le numéro 55.
On y retrouve toutes les célébrités « mortes » (que vous avez déjà bien lues) : Jean Hans Arp, Claire Goll, Yvan Goll, Henri Thomas, Claude Vigée, J.-P. de Dadelsen… les célébrités inconnues : Nathan Katz, et les célébrités vivantes : le discret Joseph-Paul Schneider : Je retourne à ma forêt – A mes arbres, à mes mots – A cette plume qui est la serpe – J’élague – Ligne après ligne – Aube après aube – L’arbre du poème… Jean-Claude Walter (ce livre connu (de moi, pardon !) Le sismographe appliqué) : On vous plante un arbre dans le cœur, en avant marche, le temps est venu, le temps de quoi, peu importe, l’essentiel est d’avancer… Roland Reutenauer, le tonitruant Jean-Paul Klée : jusqu’au silence des radios – écrasé de bonheur sous la lampe – je relis l’analyse de vigée – en pensant à toi – à ton sexe – inconnu… Germain Roesz (que l’on connaît mieux comme éditeur, Les Lieux-Dits) : dans la grisaille perlée – grelots de nuits empierrées – les galets charrient – la vase blanchâtre – aux écumes disjointes – Les ombres traversent l’eau – Le fleuve est sombre – dans le débris des bombes – un enfant court – de ruine en ruine – Un cyan – fréon rusé…
En vrai, le grand invité du numéro EST, c’est Richard Rognet (nombreux livres chez Gallimard) : un dossier critique de Paul Farellier. De livre en livre, l’œuvre de Richard Rognet est une longue missive ininterrompue qui traverse le temps. De Rognet on lit aussi six poèmes inédits, D’Un bout à l’autre du monde : Pourtant les oiseaux, devant ma porte battante, couvraient de chants subtils et vigoureux les roses défaillantes. Je croyais en eux… - … Je leur accordais, à la pointe de mes paroles, les mêmes vertus que celles que dispense un ciel subrepticement dégagé… On reconnait sa souplesse quasi classique. Plein d’autres trucs dans ce numéro 55. Pensez, 350 pages !!!
Christian DEGOUTTE (in revue Verso n°195, décembre 2023).
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Lectures :
Je plonge dans ce numéro 60 de la revue Les Hommes sans Épaules, « Dossier : J. V. Foix & le surréalisme catalan ».
Le verbe plonger convient car il s’agit d’un haut-fond poétique de 300 pages. L’ouverture est assurée par un texte de Fernando Arrabal racontant son départ du pays, il y a près de soixante-dix ans. Il nous partage le sentiment propre à l’exil, où, suivant la formule d’Homère, « Celui qui traverse les mers change de ciel mais pas d’esprit. ».
À lire Arrabal, on renoue aussi avec cette écriture travaillée par cette fièvre propre aux surréalistes. Souffle, vitesse, multiplicité de rapports et référents soulèvent l’esprit sans que jamais il ne puisse anticiper l’arrivée du vers. Exemple : « compatriotes censeurs imaginent avec la poussière de leur pierres ». La poésie surréaliste, et Arrabal en est un exemple, est aussi dotée du pouvoir de faire déboucher la phrase sur des points de vue (au sens propre) de vérité intérieure qui frappent par la solidité qu’ils offrent au regard. Exemple : « l’agnostique que je crois être aujourd’hui aspire à devenir un saint en exil ». Ou encore : « Même défunts, Kerouac, Andy Warhol et Ginsberg jouent toujours d’une flûte de soie et de zéphir » Ou enfin : « C’est en exil qu’il est le plus facile de se passer du bonheur ».
Après Arrabal, je vais essayer de décrire les impressions de lecture de J. V. Foix, peut-être à partir d’une proclamation de l’auteur dans un texte intitulé Que vous dirais-je ? : « Arrachez-vous des murs des pleurnicheurs. Filez droit sur le col quand les messieurs à béret de métayer se courbent. Mettez le verrou à la porte quand sonnent ceux que l’envie rouge ». Oui, il est d’abord question de vitalité, de souffle qui fait apparaître le monde à neuf, tel qu’il est depuis le premier jour, depuis la première heure, la première seconde.
La poésie de J. V. Foix pose de manière emblématique la question de la justesse dans le surréalisme. La preuve par trois illustrations. La mer occupe une place prédominante dans la poésie de J. V. Foix. On l’entend rissoler à marée basse sous nombre de ses phrases, qui lui doivent leur rythme et leur force. Or, il s’agit d’une mer un peu étrange, car elle ne s’oppose pas aux champs et aux arbustes mais les épouse, justement. Un regard calembrenatique sur la société, est naturel pour tout poète surréaliste.
J. V. Foix utilise ce don pour réajuster la vérité. Ainsi il propose les « Dernières nouvelles », où seront mis en avant « Ce que ne dit pas Le Monde », justement. Dernière illustration : ses poèmes en vers ou en prose accordent une place significative au dialogue. Pourtant, les uns et les autres ne se répondent pas au sein des poèmes, comme en vrai au demeurant, mais ils rebondissent l’un sur l’autre, peignant involontairement l’étendue spirituelle qui les anime, celle-là même qui cherchent à se dire sans y parvenir – sauf justement à la langue surréaliste, justement. Pour conclure, gardons des derniers extraits proposés, le titre qui les rassemble : « Chroniques d’Outre-songe », justement.
Jordi Pere Cerda (1920 - 2011) est d’une autre trempe, de celle où l’on range les poètes à la langue ferme et rocailleuse, au vers bref comme un regard qui fixe et ne trompe pas. Il y a de la lumière dans sa poésie, garantie par la justesse du rayonnement produit par le verbe. Il y a, ici et là, presque des comptines ou des contes qu’on voudrait écouter assis sur une pierre terre en fin de journée : « Le roi de Vedrinyans / est roi de pauvreté ; / la reine tremblante / semble une branche sèche / qui pend du peuplier ». Ou : « Fondpédrouse / la pierreuse, / Dieu y est passé de nuit. / Il a donné aux pauvres / dix doigts aux mains […] et la source qui jaillit / si pure et glacée, / où ils vont se rafraîchir / leurs désillusions ». Je regarde les femmes et les filles qui défilent dans ses poèmes, quand il leur dit « je sais que tu as des secrets » et qu’il n’ose les « fixer du regard ». Passe un prisonnier, lui-même, puisqu’il précise « prisonnier de mon pays je suis » qui porte sur le dos « sa charge d’homme ».
Nous arrivons maintenant dans la rubrique « Ainsi furent les Wah 1 », à lire sous forme d’un voyage. Rappel utile à ceux qui ne sont pas familiers des HSE : Chaque auteur est présenté par une biographie qui s’intéresse à rendre vivant l’homme à la femme poète. Elle est suivie d’une sélection de poèmes, l’ensemble formant soit une traversée ou une escale, comme vous l’entendez.
Dans ce numéro, la rubrique propose une première traversée avec l’œuvre du poète du Moyen-âge, le franciscain Raymond Lulle, le bien-connu auteur du Livre de l’ami et de l’aimé (réédité en 1987 par Fata Morgana), que j’ai découvert pour ma part par l’intermédiaire de Max Jacob. Ici, Les HSE nous propose des extraits d’un autre ouvrage, l’Arbre de science, qui présente métaphoriquement une conception unifiée du savoir.
L’escale suivante s’opère avec Miguel de Unamo (1864-1936) et son discours contre les franquistes (oct 36) : « Il y a des circonstances où se taire c’est mentir », tenu deux mois avant sa mort. On y trouve cette phrase qui mérite d’être médité intérieurement par chacun : « La haine qui ne fait pas toute sa place à la compassion est incapable de convaincre ». Or la force brutale ne le peut pas car « convaincre signifie persuader ». Derrière, Darmangeat par un extrait de son texte sur la poésie espagnole exprime ce que j’ai souvent ressenti (sourdement) dans la poésie hispanophone (surtout d’Amérique latine) : « La poésie espagnole est dans le même temps sensuelle et pure », j’entends ici « pure » comme idéelle, voire ardue.
Suit maintenant une longue traversée avec Garcia Lorca et sa « Romance de la garde civile espagnole » (mais si, vous connaissez) : « Ô ma ville des gitans, /qui jamais peut t’oublier / Ville de douleur musquée / avec des tours de cannelle », ville fracassée, percés de fusils résonnant et que les flammes encerclent. Puis vient l’évocation d’Hernandez, « Un couteau carnivore / à l’aile douce et meurtrière » ; de Machado, avec son fameux dernier « Ces jours d’azur et ce soleil d’enfance », ou encore avec ce proverbe désabusé, « De ce que les hommes appellent / vertu, justice et bonté / une moitié est de l’envie / et l’autre n’est point charité », ou ces deux vers que je me redis régulièrement, « Voyageur ! il n’est point de chemin, / juste les sillages de la mer ».
Suit l’évocation du passage de Neruda comme consul à Barcelone puis à Madrid durant la guerre d’Espagne, ce poète qui « vivant était un mythe, mort redevient un homme ». On nous raconte que Neruda était peu engagé politiquement jusqu’à la mort de Garcia Lorca ; mais celle-ci transforma sa perception du monde. Dernière escale : Buñuel et des témoignages sur ses premiers films. M’a particulièrement marqué l’évocation de Las Hurdes / Terre sans pain, tourné grâce à un ami qui gagne au loto, des conditions de vie à Las Hurdes : « durant les deux mois de mon séjour là-bas, je n’ai pas entendu la moindre chanson […] appauvrissement, faim […] horrible misère ». Peu après je découvre qu’il a écrit quelques poèmes, très surréalistes et apprends que Dali fut franquiste.
Suis le dossier sur « La Catalogne en poésie » avec une dominante sur le milieu du XXe siècle et sa deuxième partie, en dépit de la chappe de plomb de l’après-guerre. J’y découvre la poète Lucia Sanchez Saornil (1895-1970) qui se veut « une rafale d’air pur pénétrant dans une chambre somnolente », comme le proclame le Manifesto vertical ultraista qu’elle rejoint.
Vient ensuite le dossier « J. V. Foix et le surréalisme catalan », par Boris Monneau. Ce poète, Foix, « que l’on prononce Foch », a écrit sur lui-même une phrase que j’affectionne : « je me refuse aux anecdotes et confidences personnelles que je n’ai jamais eu avec personne, pas même avec moi-même ». L’article bataille, avec brio, pour faire rentrer le poète dans le surréalisme en dépit de qu’il aurait dit : « Dans ce pays je n’ai jamais rencontré qu’un seul homme qui ne fut pas surréaliste, et cet homme, c’est moi ». Mais cet anti-parti pris, cache mille et une familiarités avec le surréalisme, comme cet ergotage qui distinguait le superrealisme du surréalisme local (entendre Paris) ; ou son admiration de Blake, Éluard, Jacob ; ou quand il parle des images hypnagogiques ou laisse des figures fantastiques et mythiques traverser son Journal 1918, etc.
Mais, suffit, lisons ses poèmes des années 30 qui nous sont proposés. Il y règne un onirisme peuplé de monstres, des tableaux fantasques et sexuels, des manifestes, une malice subversive, etc. Le doute n’est pas permis. Je retiens pour finir et pour la méditer une dernière citation : « Il doit exister un langage, mimique ou oral, permettant d’interpréter ce non sombre et de l’adapter aux mécanismes du jours. Son abécédaire nous est inconnu. »
Passé Foix, j’ai lu d’une traite la cinquantaine de pages du dossier. L’effet d’une telle lecture est stupéfiant, au sens précis du terme. La page se dissout : plus de récit, plus de tableau avec gros plans, demi-plans et arrière-fonds, plus de jeux d’allusions savantes et culturelles, mais des formes qui flottent ou vitupèrent, des potacheries, des instants sans fin (avec fin de la trilogie passé-présent-futur). Un bain de pure énergie vous recouvre, quelque chose comme de la lave format salive de chien et des zébrures électriques format chaise électrique. Exemples : « Les grands réveils nikelés / Dont les aiguilles se ruent sur les heures / En forme de cornes / Très fines / De taureau » (Carles Sindreu, 1900-1974) ; « Quel sommeil séculaire de chars à voile, oh brunes marchandes, nous inspirent vos édredons ? ». Ou encore : « La rêverie brûlait un bois si doux / que le jour bleu était pâle d’étoiles » (Sebastia Sanchez-Juan, 1904-1974) ; « Tu continueras d’être le disciple / des épées de pollen / des farines ailées / et des genêts du soleil… » (Augusti Bartra, 1908-1982) ; « Guy d’Yeuse : il pousse sur les arbres fendus, et associé à une autre herbé nommée sylphium, il ouvre tous les verrous. Accroché à un arbre avec une aile d’hirondelle, tous les oiseaux à deux lieux et demi s’y assembleront » (Joan Perucho, 1920-3003). Ou, et pour finir : Recettes secrètes pour changer la vie […]. Un homme et un oiseau. Un fauteuil à bascule dans l’oreille et un moulin à café dans le nez. Une serrure sans clé, deux femmes qui traversent la rue et trois livres de viande maigre. En accompagnement, du malvoisie de Sitges, des pignons de Sant Llorenç et des sardines de L’Escala » (Joseph-Ramon Bach, 1946-2020) ; « Le premier doigt est fils de Marie. / Le deuxième doigt ne m’appartient pas […] Le trentième doigt est en or massif, tiré de la mer avec des restes d’un navire récemment naufragé […] Le trente-sixième doigt est le dernier des trente-six doigts […] » (Benet Rossell, 1937-2016).
La dernière fois qu’une telle impression m’arriva, ce fut – et ce n’est pas un hasard – le numéro consacré à Benjamin Peret par Les HSE. Cette fois-ci, je levais de temps à autre la tête pour reprendre mon souffle dans ce coin de cheminée où de grosses buches d’hiver rougeoyantes se mêlaient aux petits pigments de ma lecture qui s’attardaient dans le coin de l’œil.
Peu à peu la puissance onirique s’apaise un peu ou plutôt se transforme, – si j’en crois l’humble et savante présentation Boris Monneau – avec une prédominance pour une poésie punk et aimant les ready made.
Entre ces textes de franches couleurs, se glissent, comme toujours, ces biographies si vivantes des auteurs présentés. Toute une époque s’éveille et s’anime avec ses villes, ses collèges, ses pères et mères qui meurent souvent bien tôt, les voyages, Paris, les figures tutélaires, les amitiés complices.
De ses présentations surnagent quelques portraits, dont celui de plusieurs pages de Robert Rius restant à Paris durant l’Occupation pour entrer en Résistance et mourir fusillé en 44 après deux semaines de torture. Je garde de lui se vers : « Qu’est-ce que l’amour / la traversée tout yeux éteints du plus beau / des déserts. »
Nous entrons dans le troisième volet de la rubrique « Ainsi furent les Wah ». Un large hommage est consacré à Paul Pugnaud (1912-1995), une des figures les plus étranges et énigmatiques de la poésie française de la deuxième moitié du XXe. Ses poèmes dégagent une mélancolie froide, lointaine : « Jamais les voix perdues / Ne viennent murmurer / Ce qui ne sera plus / La plainte où jaillissait / Toute l’horreur du monde » ; « Insensible à l’image enfermée sous les eaux / Un homme dort sa main tient serrée dans sa paume / Une pierre jadis chauffée par le soleil » ; « Écoute la fontaine / Jaillie de la mémoire / S’écouler dans la nuit » (Merci à Gwen Garnier-Duguy et Emmanuel Baugue pour ce dossier).
Passe un salut à Frankétienne, voix haïtienne disparu cette année (« Mes amours me reviennent amalgame d’utopie et de tendre violence quand je mange mes silences »). Lui succèdent quelques poèmes d’Alain Freixe (« je m’endors j’écris / où les routes sont coupées / et les pas assurer / de s’égarer) ; puis Jaume Pont (« j’invente le temps et son voyage : / poème, sable blanc, encre, dune / ou roche qui affleure au pied des nuages ») ;
ceux de Norbert Paganelli (« Si ma chanson chante clair / Placez-la dans votre poche / juste sous votre mouchoir / Chantez-la si vous voulez / Oubliez-la si bon vous semble ») ; ceux d’André-Louis Alliamet (« La ville d’or, avec ses / banques, la ville âpre et métisse / pour qui Dieu n’est qu’un chancre ») ; ceux d’Aytekin Karaçoban (« Les collines autour d’Ankara / portaient des bidonvilles sur leur dos, / viens voir les tours en béton maintenant, / ces épines de hérisson, / qui piquent même de loin », et celui-là : « Aujourd’hui c’est encore le jour de ton absence / il neige dans mes souvenirs […] Puis je dormirai comme un silex / au sein de mes étincelles ») ; ceux Marie Murski, qui me touche beaucoup et dont j’ai fait une recension de son dernier recueil (Je cherche à mon poignet / la fin des temps / la belle anémone / aux longs doigts violets / refermés / sur mon cœur à l’ouvrage) ; puis, pour finir, ceux de Patrick Tafani (« L’aube jaillissait du torrent, vignes où ton pas hésitait, ton pas patient dans la course de l’orage ») ; ceux Catherine Boudet (« La poésie est votre vêtement intérieur de pureté ».
Et enfin ceux de Frédéric Tison (bien connu des lecteurs des HSE – mais pas seulement) et Jumana Mustafa (dont j’ai aussi recensé le dernier recueil) et Paloma Hermina Hidalgo (aussi recensé) et ardemment défendue par la revue.
La dernière rubrique avant les recensions s’intitule « Les pages des HSE » est consacrée aux poètes de la tribu (si j’ose). Je mettrai en avant cette fois-ci Élodia Turki dont je fus si proche (juste avant, vous signaler le si bel extrait du poème de Jean Rousselot, « Esquisse d’un tombeau pour Federico Garcia Lorca »). J’ai lu avec émotion cet extrait racontant ses premiers mois de vie, tellement Élodia, qui, comme sa mère, fut une des rares personnes rencontrées dont je puis dire : sa vie durant, elle fut une invaincue.
Dans le cahier de recensions – qui porte ce titre extraordinaire : « Dans la moelle des arbres » – on trouve une présentation de L’impossible retour, d’Amélie Nothomb (c’est assez rare de voir cet auteur mis en avant dans une revue de poésie) ; une de l’ouvrage d’Odile Cohen-Abbas consacré à Christophe Dauphin, Les yeux Grands Ouverts ; une d’Ilarie Voronca, Souvenir de la planète Terre (je vais me le procurer) ; une des recueils de Catherine Boudet et Patrick Le Petit.
Dernière rubrique, « Les infos / échos des HSE », je signale la lettre ouverte de Christophe Dauphin, « Lettre au prisonnier politique Khayam Turki qui vient d’être condamnée à 48 ans de prison ». Pour rappel : aux HSE, oui il y a une actualité politique en poésie.
Pierrick de CHERMONT (in recoursaupoeme.fr).
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" Le numéro 60 des Hommes sans Epaules débute par un éditorial de Fernando Arrabal sur l’exil; l’exil, véritable terre des poètes comme des immortels jusqu’à l’arrivée de l’exil de l’exil :
« En exil, la science et l’art font le lien entre l’esprit et la beauté. Serait-il excessif de dire que précisément l’art et la science n’ont nul besoin « d’assis » mais de saints… plutôt même que de révolutionnaires ou de réformateurs avec leurs plans tirés au cordeau ? L’exilé peut être confiné comme une chauve-souris… pour écrire comme un aigle royal. Avec talent, il utilise tout ce dont il se souvient, et avec génie tout ce qu’il oublie. Grâce à cela, il espère se libérer de la dégradante obligation d’être un artiste de son temps. L’art pour l’exilé c’est la patrie qui l’accompagne. L’amour charnel ne l’émeut que lorsqu’il est peint come désastreux ou maladroit. L’exilé n’est pas suspendu au désir stupide de provoquer. La provocation surgit, imprévisible comme le succès ou l’amour. C’est en exil qu’il est le plus facile de se passer du bonheur. L’histoire, plus que le fait, répercute son écho dans la légende. Mais chaque époque se nourrit d’illusions pour ne pas mettre un linceul au présent. Puissé-je jouir toujours de cette immense aurore et de cette patineuse nommée théâtre et poésie ? »
Ce numéro est principalement consacré aux poètes et peintres catalans, notamment à ceux qui luttèrent contre le franquisme. L’exil, de corps ou d’esprit, est ainsi très présent dans leurs œuvres. Au côté de noms familiers comme Miguel de Unamuno, Federico Garcia Lorca ou Antonio Machado, nous découvrons bien des talents peu connus en France.
Le dossier nous présente Josep Vicenç Foix (1893-1987), prononcez « Foch », qui fut proche du surréalisme mais s’en différencia également. Il laissa une œuvre considérable, très variée, à la fois littéraire et politique, saluée surtout dans ses dernières années de vie. Le dossier, dirigé par Boris Monneau rend compte des divers axes de recherches de ce grand penseur.
« Nous désirions la mort en de sombres traverses,
Les bras levés, et nous disions : – Toi, qui es-tu ?
Et lui ? – Puisque nous étions maints, moirés, nous y étions tous.
Voyez : elles aussi, opulemment nues,
Les bras levés, et moirées, au bord
Des abîmes du soir, par des sentiers d’errance,
Cueillant sur l’Arbre Intact le fruit iridescent,
Ou de frêles fils de nuit tissant une maille secrète… »
Il est aussi question du catalanisme roussillonnais avec Jordi Père Cerdà, poète-passeur et passeur tout court pendant la deuxième guerre mondiale quand il fait passer Juifs, résistants et clandestins du côté espagnol entre 1942 et 1944.
« Je me souviendrai de ce jour
où la Gestapo nous suivait
pistant dans la neige le sang tiède.
Je me souviendrai des maisons
qui nous ouvraient leur porte,
brèche dans la nuit glacée.
Je me souviendrai de Mas
passant des gens fuyant la France
un jour de tempête.
Je me souviendrais de Jean,
Josep, Boris et Maurice
qui mourut là-bas à Neuengamme.
L’hiver nous mord l’échine ;
chien fou déchaîné,
hurle le vent comme sirène.
A présent, les camarades entreront
s’enlevant la neige à la porte.
Leurs yeux étincelleront… »
Mais ce n’est là qu’un aspect de la création catalane que nous pouvons découvrir dans ce volume. Tous les domaines de la vie, les domaines d’intensité sont présents à la fois dans les œuvres et dans les parcours de leurs auteurs.
Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 21 octobre 2025).
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Pour son 60ème numéro, la revue Les Hommes sans Epaules met à l’honneur l’œuvre de J. V. Foix. Cette publication inclut un dossier de 60 pages dédié à Foix, sélectionné et traduit par Boris Monneau, comprenant une étude sur ses rapports au surréalisme, et une anthologie de ses textes. La revue inclut également une anthologie de poésie catalane assimilable au surréalisme, de poètes surréalistes francophones de la Catalogne Nord ainsi que des dossiers annexes autour de la Catalogne et de l’Espagne républicaine.
fundaciojvfoix.org, 19 novembre 2025
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