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Critique


Dans un format « grand cahier d’école d’antan », ces poèmes amoureux de Christophe Dauphin n’ont pas à rougir devant ceux de Nezval ! Ce chant romantique et interrogatif à Vera est parfois d’un bel érotisme blessé quand l’homme cherche sous la pluie la boussole du désir entre silence et boue humaine. Le corps de Vera est un volcan révolté, et l’amour rejoint toujours la mort et ses pulsions de vie et de mort alors que la Vltava se referme comme une page sur ta nudité (sic). Christophe Dauphin demeure un grand poète. Je l’ai déjà écrit et je persiste. Quant aux dessins étonnants d’Alain Breton, que je connaissais poète, ils permettent de saluer son double, un artiste à l’univers onirique, ensoleillé, criant une sexualité de tigre subtilement viril et à vue d’œil tourmenté comme l’auteur qu’il accompagne ici.

Jean-Luc Maxence

(Les Cahiers du Sens n°13, juin 2003).




Critiques

"Je voudrais pointer deux poètes qui incarnent un mouvement nouveau de la poésie française actuelle : l’un, Matthieu Baumier, avec Le silence des pierres (Le Nouvel Athanor), porteur d’une révolte blanche, froide et implacable ; l’autre, Christophe Dauphin, avec L'ombre que les loups emportent, poèmes 1985-2000 (Les Hommes sans Epaules éditions), porteur d’une révolte noire, fraternelle et conquérante. Les deux arpentent les terres de la poésie d’un pas ferme et avec une écoute chasseur expérimenté. Que leur prend-il alors de se dresser soudain ? Pourquoi veulent-ils en découdre, alors que leur culture devrait les attirer vers une poésie sagement communautaire ? Il y a chez l’un et l’autre la conviction que le « Recours au poème » agirait  comme une arme salvifique sur le monde d’aujourd’hui ou que le poète est aujourd’hui le dernier « porteur de feu » nécessaire pour produire un lendemain. Fini donc le temps des recherches formelles, des plaintes délicates et lointaines ! Aujourd’hui – soudain – une gravité (Baumier) une urgence (les deux), une ivresse (Dauphin) mobilisent le poète au-delà de lui-même, le forcent (Baumier) ou l’exaltent (Dauphin) à sortir la poésie de sa dimension littéraire (synonyme d’échangeable, discutable, comparable…), pour revenir à sa dimension première qui est le débordement, l’impatience, l’inévitable, l’obligation d’une lutte à bras-le-corps contre le destin, qu’on pourrait définir en mots actuels comme une aspiration incontrôlable et séculaire à se défaire de l’idée de l’homme. Comme rappelée à sa vocation, leur poésie se condense, se fait muscle, arme et entraîne vers les horizons de « l’après fin du monde » (où nous sommes)… Il est aussi significatif de noter que l’un et l’autre animent collectivement des communautés de poètes à travers le site poétique de « Recours au poème » pour Matthieu Baumier et la revue « Les Hommes sans Epaules » pour Christophe Dauphin…

La poésie de Christophe Dauphin, comme l’introduit Jean Breton dans sa préface à L’ombre que les loups emportent, est un « feu » et « un coup de poing ». L’autre élément immédiatement pointé dans la préface et que je rejoins plutôt deux fois qu’une, c’est celui de guide lyrique qu’incarne Christophe Dauphin. Un guide sûr, généreux, solaire, riche d’une confiance jamais entamée. Un guide pour un combat toujours à mener : « Battons-nous jusqu’au jaillissement de l’homme », un soleil qui se fait noir par son besoin de justice et sa volonté de tenir l’homme libre. Plonger dans cette anthologie de près de cinq cents pages, c’est prendre l’océan d’assaut, retrouver l’appétit du large, des grands espaces et des rencontres. Essayons d’ordonner les impressions et sentiments que la lecture de ces poèmes souleva au long de cette traversée. 

La première est la joie de retrouver si vivante la grande veine du surréalisme ; ainsi donc sa vitalité, son immédiateté ne sont pas mortes. Des poètes la portent fièrement et usent de  ses moyens splendides. Exemples : « il est minuit / vos doigts ne servent à rien », ou « ton nom est la lame de mon couteau », ou « après la lune au regard d’ange, l’ouragan marche sur des planches ».

La deuxième est le plaisir, si rare, de trouver un grand poète français, c’est-à-dire, qui connaît le pulpe de notre langue et retrouver ces accents classiques qui donnent envie d’apprendre par cœur ses vers pour les réciter. Exemple : « Je suis l’enfant du grenier / où rien ne bouge » ou « Paris le bleu des vagues et l’ombre des réverbères ».

La troisième est la satisfaction d’un poète qui ose tout : le journalisme, le manifeste, le pamphlet, l’aphorisme, la prose, la vitesse, le collage, le parti-pris, le croc-en jambe. Le poète est un animal dangereux quand il traverse la rue. Exemple : « Je parle droit je parle net / je ne ravale pas mon crachat », ou « Mon adolescence fut banlieusarde /Une nuit noire à pied de biche / cigarette en main ».

La quatrième est la gravité d’approcher des confidences d’un cœur doué pour la rencontre, attentif, à l’écoute, qui accepte de se perdre dans l’échange. Exemple qui me touche particulièrement : « Le jour commençant / me dit Elodia Turki / ne dicte rien et nous devance », ou encore son attachement à une fraternité, sa reconnaissance et sa fidélité à une communauté  de poètes et d’amis : « Dans la nuit mes amis / je retrouve vos visages ».

La cinquième est la complicité secrète à son anarchie qui mélange un communisme social et une protestation lapidaire proche de la Beat Generation (pensez au « Blind poet » de Ferlinghetti) ; « « le consommateur est un citoyen raté ». Ou « Choisissez vos armes : la Colère, la révolte ou l’Amour » (je suppose que Dauphin n’a pas choisi et a pris les trois). Ou « Un poète est un coup de poing dans la gueule du réel ». A lire intégralement, son poème « cela ne se discute même pas », dont je ne résiste pas au plaisir de vous donner quelques vers : « plutôt Maïakovski que le parti (..) / plutôt ma femme que la tienne ( ..) / plutôt mon enfance que mon adolescence ( ?..) / plutôt le nœud que le papillon (..) / plutôt le cri que le silence / plutôt la boucle que l’oreille (..) / plutôt oui que non (..) » La sixième est une adhésion profonde à l’ambition humaniste de sa poésie, fût-elle empreinte d’une volonté d’effacer Dieu de tout horizon (« Plutôt l’homme que Dieu »), car on ne peut trouver Dieu qu’en cherchant l’homme. Et c’est pourquoi, bien souvent, la poésie des poètes communistes, dont Dauphin est le fils spirituel, par leur simplicité et leur élan me semble porteuse d’une foi plus vivante (et plus riche) que bien des poètes chrétiens. Exemple : « Je est un pluriel de paupières / le poème est une rencontre humaine », ou « Mon usine / c’est l’amour que le poète construit / pour les autres – presque tous les autres ».  

On ne peut que regretter le manque d’intérêt des grands critiques pour ce qui se passe en poésie. Pourquoi condamner au silence la vie et le dynamisme  qu’on y trouve ? Pourquoi retirer cette pièce maîtresse de la création ? J’avoue ne pas comprendre. "

Pierrick de CHERMONT (in revue Nunc n°31, octobre 2013).

 

"J’ai eu la chance, enfin, de lire Christophe Dauphin il y a quelques années seulement. Que de temps perdu jusque là ! Et depuis sa parole, si proche, si justement essentielle, ne m’a pas quitté. Comme une voix d’ami dans les joies et dans les peines. Puis, lors d’un Printemps des Poètes, j’ai eu cette fois l’heur de passer deux jours avec lui, dans l’Eure justement, son département aimé. Nous étions un peu comme Laurel (moi) et Hardy (lui). Mais j’ai compris que cet homme intègre, vrai, serait effectivement un ami désormais quoi qu’il advienne : sa voix et lui ne faisaient qu’un. Et si j’ose parler d’amitié, de cette valeur suprême qui nous est commune, c’est que nous habitons tous deux sur une même île ouverte à tous les vents, tenus par la même conviction inébranlable quant à l’urgence du rêve et de la poésie. Comme moi, entre l’amour et la révolte, il choisit l’amour et la révolte ! Et je reçois aujourd’hui L’ombre que les loups emportent comme la confirmation de ce qui nous unit.

À voir l’ouvrage, on pense tenir là un pavé romanesque. Ou alors une de ces anthologies dont l’auteur a le secret : 461 pages ! Un ouvrage à la taille de ce colosse qui impose par sa stature avant d’en imposer par sa parole. Quelle audace ! Aucun poète n’ose aujourd’hui publier de tels volumes. On trouve dans L’ombre que les loups emportent les poèmes publiés par Christophe Dauphin de 1985 à 2000. À 32 ans, il avait déjà une œuvre derrière lui. Et quelle œuvre !

Dès ses premiers textes en 1985 (comme un Rimbaud, il n’a alors, et peut-être à jamais, que 17 ans) ce chantre de l’émotivisme écrit que « l’amour est à réinventer » et cet aphorisme augure, et ce de façon magistrale, de l’œuvre qui suivra. Dès ce moment, la poésie de Christophe claque, cogne et caresse comme une évidence et avec une sûreté extraordinaire qui n’est agie par nulle certitude mais par la vraie rébellion, par le plus brûlant amour. Christophe Dauphin nous fait croire plus que jamais à cette aventure fabuleuse des mots de sang qui est l’honneur des hommes.

Avec lui, la poésie est belle et rebelle. Belle parce que rebelle quand « La révolte et l’amour logent dans l’étoile de nos pas ». Belle aussi contre tous ceux qui voudraient enterrer le mot « beauté ». Nous avons là une écriture quasi incendiaire (le feu y est aussi présent que le cri), une poésie du sens multiplié bien au delà de cette polysémie absconse des petits maîtres qui trop souvent confine à l’insignifiance.

Il a trouvé le juste accord, la tonalité exacte de l’image surréaliste à hauteur d’homme. Une image d’une extraordinaire sensualité : « tes jambes prennent leur source dans mes mains » ; « ce sont les femmes qui m’inventent » ; « c’est une femme / Enroulée comme une bague autour de moi »… L’envie me prend de tout citer.

Dauphin, un grand poète ? Au diable ces qualificatifs éculés ; la poésie n’a pas à être grande mais à être vraie. J’ose dire ici simplement que Christophe Dauphin est peut-être le plus vrai poète français de ce temps."

Guy ALLIX (in Mediapart, le 1er décembre 2012).

 

"Les textes. L’acte créateur et vivificateur de donner, de se donner. De compromettre l’instance de repli, de retrait, pour l’amour d’une attente, d’une exigence, d’un simple relais dans le geste salvateur, instrumental du livre, dans le geste de penser, de dire, de transcrire : l’ensemble des recueils de Christophe Dauphin, s’étendant sur plusieurs années, pourrait s’entendre comme vingt-quatre heures de la vie d’un corps. D’un corps assurément né en poésie, à vocation précoce, fertilisant jusqu’à l’extrême de par ses forces et ses intentions, de par ses rigueurs oblatives, le mouvement même de la vie, et en lequel les fastes de tous les désirs sans faille ni dichotomie, à parts égales, dans une vigueur unitive, au plus profond s’inscrivent. Un corps d’un réservoir infini, une grille, une arche poétique, perpétuellement en alerte, un de ces « qui-vive », captant toutes les espèces d’étincelles, des plus fondamentales, des plus matérielles aux plus oniriques, et qui n’en aurait jamais fini de se tendre, d’éprouver, de se confronter. Vingt-quatre heures de la vie d’un corps qui naît sans discontinuer de sa quête, ses prismes intrinsèques, aussi de sa présence aux événements du monde, y apportant son « commentaire », au plus vrai, son commentaire concret et substantiel, au sens de se rendre au mystère, au sens de vivre et d’aimer, agissant pragmatiquement par le biais des écrits, érigeant sa beauté inté-rieure en vindicte, versant l’action des lettres dans l’indigence et l’immobilisme. Il y a, dans cet homme qui consigne, un chirurgien averti qui traite, avec les instruments de la parole et des signes, les plaies et les ulcères de son temps. Il y a un homme qui opère avec justesse et précision, les yeux ouverts sur l’infection, et s’achemine de guerre en guerre, de passion en passion, vers l’ouvert et la transparence. Car jamais les mains du poète ne se déprennent du matériau vivant, jamais elles ne battent pour leur propre compte ; je le répète, il y a dans sa cure d’écriture, une morsure guérissant tous les maux du dégoût de l’injustice et de la solitude. Christophe Dauphin est un meneur de rêves, de rêves solides, coriaces, de rêves d’élite qu’il lance dans le feu de toutes les batailles. Dressé, toujours nouveau dans son armement sensuel de mots - chez lui le verbe a un sexe -, dans une poétique efficiente du partage et de l’engagement. Car le comble de Christophe Dauphin est cette générosité de l’intelligence. Pour preuve, je cite l’ensemble de l’oeuvre et l’ensemble du corps, d’un seul tenant, prêt à défier, au seuil d’un poème d’avenir, tous les carcans de la désespérance."

Odile COHEN-ABBAS (in Les Hommes sans Epaules n°35, 2013).

 

"Christophe Dauphin est un poète majeur du monde contemporain, un poète qui assume pleinement la fonction d’éveilleur, fonction traditionnelle du poète. C’est dans le choix de l’alternative nomade que Christophe Dauphin transmet, avec une grande originalité, non une connaissance, mais un art de se relier librement au réel.   Il maintient en alerte, une double alerte, l’une pour la personne afin qu’elle ne se laisse pas engluer par la bêtise envahissante, l’autre à la l’individu, la part indivisible, afin qu’elle préserve les chemins sinueux qui conduisent à l’être. Poèmes de queste, profondément initiatiques, voyages au centre de soi-même, ses textes sont sans concession au monde des apparences. C’est le réel qu’il veut, et rien d’autre, ce réel qui pointe dans le temps du rêve où les mots se défont pour s’assembler dans une langue inconnue qui résonne comme la cloche du monastère qui annonce l’heure du silence, tout prêt du sommet de la montagne. Réenchantement des mondes, les poèmes de Christophe Dauphin libèrent les espaces des carcans de préjugés des mondes normés afin que l’esprit se déploie. Après Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2001-2008, ce nouveau recueil rassemble les poèmes de la période 1985-2000 dans un volume de près de 500 pages. Essayiste et critique littéraire, Christophe Dauphin, inscrit consciemment dans le poème continu de la vie, laisse une trace subtile avec l’encre des émotions."

Rémi BOYER (in incoherism.owni.fr, le 1er décembre 2012).

 

"Imprégné par les avancées du Surréalisme, Christophe Dauphin s’en est dégagé autant par son inspiration que par son écriture. Son livre est par excellence la  somme qui le prouve. Elle permet aussi de voir un pan du chemin de celui qui caresse l’utopie comme il ouvre parfois à des chants moins sereins. Adepte des voyages sous toutes ses formes, « par la rivière Kwai » comme sur « les pas de Baudelaire dans les voiles », de la nuit mexicaine aux  touffeurs de Samarkand,  à travers un tableau de Monet, de Madeleine Novarina ou de Frida Khalo le poète est  toujours au plus près de la vie : le monde est là. L’idéalisme du poète ne l’expurge pas de ses miasmes. De même sa propension à l’absolu ne prive pas le lecteur de toute une sensualité. Dauphin crée une œuvre qui se dérobe à l’ombre même s’il se dit « un crépuscule aux mains coupées ». Et si la poésie ne sauve pas elle cicatrise un peu. Certes la peau est souvent prête à éclater à nouveau, le sang pulse mais il n’empêche que l’écriture métamorphose tout – jusqu'au « collier de Buick et de Lada » sur l’île de Cuba.      

Il existe dans une telle œuvre des sortes de narrations plastiques poétiques qui forcent l'espoir en luttant contre la réalité lorsque nécessaire. L’écriture est donc la source de la résistance à la vérité instrumentalisée comme à l’amour déçu. La femme y est d’ailleurs présente de manière paradoxale, hors champ. Et le poème devient parfois par-delà la douleur  le lieu sourd de rêves provoqués par les attentes que la femme comme les lieux provoquent. Dans ces derniers réside toujours quelque chose d’intime qui joue de l’entre deux : l’ici et le là-bas, l’avant et l’après.      

Le visible et l’énoncé  suggèrent de l’invisible et du tu, du nous, du liant et du lien – c’est d’ailleurs une idée mère chez Dauphin. Un tel livre permet de traverser les couches sédimentaires  d’une œuvre et d’une existence. Certes son contenu ne se confond pas avec le signifié. Dauphin élabore des énoncés qui n’ont rien de « médico-légaux». Ils expriment un état particulier  de la visibilité du monde et de la profondeur des émotions et leur charge d'ineffable que l’artiste engendre et  nourrit.  Chaque texte révèle le cri de vie, d'amour, d'exigence intérieure. C’est pourquoi il se conçoit comme un espace à relire et relire pour découvrir ce qu’il en est - par-delà le poète - de l’être  et de ce qui le met en question et l’affecte dans sa relation au monde. "

Jean-Paul GAVARD-PERRET (in incertainregard.hautetfort.com, 7 octobre 2012).

 

"Ce n'est pas la première fois que Christophe Dauphin rassemble dans un gros livre ses poèmes de longues périodes de son passé, soit une production incroyablement imposante. Ce fut d'abord Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008 (lire Inédit Nouveau n°248) et maintenant L'ombre que les loups emportent, qui rassemble les poèmes publiés et/ou inédits, de la période allant de 1985 et 2000. Par conséquent cette fois, des poèmes de jeunesse. On y retrouve d'ailleurs les préfaces, très instructives, de Jean Breton, Henri Rode et Alain Breton. Le temps écoulé indique que le poète a changé, et cela aussi aide à mieux comprendre les différences. car Dauphin  ne cesse de modifier son approche de la poésie. Il a même lancé le terme d'"émotivisme". Pas pour se séparer de son surréalisme d'origine, auquel il reste absolument fidèle, mais pour marquer sa place dans l'histoire littéraire... Dauphin n'hésite pas à présenter ses successives admirations, sinon ses révoltes, comme cela est le cas, à travers l'assassinat de Malik Oussekine en 1986, mais aussi ses réflexions, qui le construisent aux yeux du lecteur. Quelques exemples: "L'amitié, je la porte comme une écharpe qui réchauffe", ou: "Un ami est quelqu'un avec qui on peut se taire sans s'ennuyer." Un peu plus loin, c'est la poésie qui prend le relais: "Il n'y a que la poésie qui soit vie, tout le reste n'est que boniments." Plus loin encore, Rode le signale: "Christophe Dauphin sait exalter les grands humiliés du temporel par le sentiment", et lui-même refuse "le mètre classique." D'un voyage au Mexique, il a rapporté Frida Kahlo et toute la civilisation aztèque. Décidément, Dauphin est un poète du monde entier ! "

Paul VAN MELLE (in Inédit Nouveau n°260, janvier 2013, La Hulpe, Belgique).

 

"Avec L'ombre que les loups emportent, Christophe Dauphin rassemble ses poèmes de 1985 à 2000. A ceux qui croient que le surréalisme est mort comme à ceux qui espèrent qu'il est (vraiment) toujours vivant, je conseille cet ouvrage constellé de comètes verbales et d'aphorismes pyrotechniques: "Le printemps est un révolver d'herbes claires". "Il est minuit - Vos doigts ne servent à rien". "La nuit est une gare aux pas invisibles". Oui, le surréalisme - mais humaniste et pas dictatorial à la Breton - est bien vivant. Christophe Dauphin l'actualise sous le nom d'émotivisme."

Roland NADAUS (in Le Petit Quentin n°283, mars 2013).

 

CE POETE SE NOURRIT DE LA VIE. 

" Seule la poésie est vie, tout le reste n'est que boniment ou subsistance", entend démontrer le poète Christophe Dauphin, dans L’ombre que les loups emportent. Christophe Dauphin signe un recueil de poèmes en prise directe avec le monde. Reconnu par le milieu littéarire, l'artiste est originaire de Nonancourt (Eure) où il naît en 1968, dans une demeure de famille acquise depuis plusieurs générations. Il y vit avec ses grands-parents jusqu’à l’âge de 3 ans avant de rejoindre ses parents à Colombes (Hauts-de-Seine). Leur logement surplombe un bidonville où survivent des immigrés de tous bords politiques. L’enfant n’a pas pleinement conscience de cette situation potentiellement explosive mais il observe et s’imprègne de ces images. Pendant les vacances, il retourne dans l’Eure. Son grand-père lui transmet son esprit d’« ouverture culturelle, sa fibre littéraire et sa passion de l’Histoire ». A 9 ans, Christophe découvre Napoléon, Flaubert et Maupassant. Il lit, dessine, s’interroge à propos de la Société et écrit des poèmes. Cette enfance, suivie d’une adolescence tourmentée, constitueront la « matière vivante » de son art poétique. « On naît et on est poète », dit-il. Christophe rencontre des hommes illustres (Léopold Senghor), des écrivains, des poètes (Jean et Alain Breton, Henri Rode). Il se reconnaît dans le surréalisme (une influence qui correspond à l’intrusion du rêve dans la réalité) et dans un courant de la poésie contemporaine dénommé La Poésie pour vivre qui se veut non-élitiste, « émotiviste »* et en lien avec le monde. Jean Breton le définit comme « le poète-phare de sa génération ». A 45 ans, l'Eurois a derrière lui une œuvre constituée d’une trentaine de recueils, essais, anthologies, critiques littéraires. Il est aussi Directeur de l’une des plus prestigieuses et ancienne revue Les Hommes sans Epaules.

* La poésie émotiviste par l’exemple : « Le cœur en papillote - Je tremble d’amour - Dans le calme d’une rue peinte par Giorgio de Chirico » : devant une œuvre plastique du peintre italien Chirico, « chef de file de la peinture métaphysique », le poète ressent une émotion intense proche du sentiment d’amour. « Si le mot oiseau ne vole pas - l’idée me donne des ailes » : l’auteur fait appel à un souvenir. Son ami poète Jean Rousselot lui avait dit que « le mot oiseau comportait toutes les voyelles et que c’était ce qui lui donnait des ailes ». Ici, le poète utilise le pouvoir des mots pour signifier que le mot oiseau vole. « Ne lâche jamais la vie - elle te lâchera elle-même - toujours assez tôt » : en faisant sienne la pensée « Je cherche l’or du temps » d’André Breton, fondateur du surréalisme, l’auteur signifie qu’il faut savoir saisir les doux moments de la vie.

Marie-France Escofier (in Paris Normandie, 25 mars 2013).

 

"Si vous vous interrogez sur ce qu'est devenu le dadaïsme, le surréalisme, le communisme, la beat generation, ces courants que la flamme poétique embrasa, lui donnant son excès, sa révolte, sa vitesse, son immédiate simplicité, et que vous regardez notre siècle comme une plage à marée basse où le sable, à peine mouillé, si peu scintille et la mer, si loin, trop se confond avec un ciel irréel, ouvrez, ouvrez cette anthologie des poèmes de Christophe Dauphin. Tout est là, généreux, ouvert, fraternel. Aucune nostalgie, mais "la même innocence essentielle" comme l'écrivit Henri Rode. La discussion à peine interrompue, reprend. La parole retrouve ses habits du grand libre. Tout redevient force, envie, combat, rêve, camaraderie. La poésie, à nouveau prolixe, arrose tout ce qu'elle touche, ravive, rafraîchit, reprend le combat au nom de la conscience universelle, se laisse pénétrer par le monde; mourra - nous le savons - sera "l'ombre que les loups emportent", mais les chants qu'elle nous offre, nous feront frères et soeurs des étoiles, des fleuves, des rêves des hauts fonds qui nous rendent plus grands que nos larmes. Dites avec lui, au moins une fois: Je parle de l'homme libre - L'homme aux paupières de fleurs électriques - Que j'étais - Je suis - Je serai."

Pierrick de Chermont (in revue Nunc n°30, juin 2013).

"Selon moi, Christophe Dauphin écrit à main armée. Puisqu’ici c’est le poète qui est évoqué, il est inimaginable - comme pour Michel Voiturier - de concevoir son travail de création annexe ou parallèle à celui du critique, du biographe, de l’animateur des Hommes sans Épaules, agitateur de mémoires sans nostalgie et sentinelle insomniaque sur la ligne de front de la création contemporaine. Il propose dans ses poèmes une lecture boulimique de l’existence, de l’être pris au piège des désirs les plus inutiles de l’humain, ce qui revient à dire : vivre. Christophe Dauphin propose de vivre. Contre la pédanterie, parfois contre soi. Même. N’aurait pas manqué d’ajouter Rrose Sélavy. Christophe Dauphin n’est pas un poète de Poësie, mais de l’intelligence au service d’un quotidien. Il évoque Malik Oussekine. Son poème ne prend pas de coups : il saigne. Christophe Dauphin est l’instant même. Il est toujours possible de dévier avec les fausses toiles « sur le motif » des Impressionnistes d’aujourd’hui. Toute modernité qui se prévaut d’elle est mondaine. Christophe Dauphin comme Michel Voiturier sont aujourd’hui et n’ont pas besoin de se prétendre poètes pour donner ce qu’aucune autre forme de langage n’aborde. Rentrer ici dans les diverses conceptions de la poésie - chacune jamais partagée que par celui-là même qui a développé la sienne - est futile. Lorsque je lis ou entends des poèmes de ces deux-là, unis par l’amitié qui me lie à chacun d’eux, j’espère fermement que c’est bien de cela qu’il s’agit : s’entretenir.

Éric SÉNÉCAL (in Les Hommes sans Epaules n°37, 2014).

*

"Poésie de l'émotion qui s'insurge contre les maux du siècle."

Electre, Livres Hebdo, 2013.

*

Je n’imaginais pas écrire une lettre ouverte aujourd’hui. Mais Jean-Pierre Thuillat me rappelle amicalement que je n’en ai pas écrit depuis longtemps pour la revue. Et comme je viens de consacrer une émission RCF (« Dieu écoute les poètes ») à Christophe Dauphin, j’ai pensé que je pourrais la prolonger ici, dans ce numéro 118 de Friches.

Justement, commençons : Christophe Dauphin s’auto-proclames athée, parfois à grand renfort d’imageries surréaliste : il a écrit, par exemple, une charge violente contre et pour (« Thérèse, Cantate de l’Ange vagin », éditions Rafael de Surtis, 2006) celle que j’appelle « ma copine » : Thérèse Martin, plus connue sous le nom de sainte Thérèse de Lisieux et à laquelle j’ai, alors maire de Guyancourt, consacré une voie publique… parce qu’elle était aussi poète… Il est vrai que cette grande petite sainte est, comme Dauphin, Normande et que ce dernier porte en lui profondément ce que Léopold Sédar Senghor, dont il fut l’ami et par certains côtés le disciple, appela sa « normandité ». L’œuvre poétique de Christophe Dauphin y fait très souvent référence avec bonheur et il a même consacré une belle anthologie aux poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours : « Riverains des falaises » (éditions clarisse, 2012).

A propos de l’anthologie, Dauphin, qui est un boulimique de la lecture et de l’écriture, a également publié « Les riverains du feu » (Le Nouvel Athanor, 2009), un ouvrage anthologique dédié aux poètes qu’il rassemble sous le vocable émotivisme ». Ce concept, qu’il développe et qu’il illustre de cinq cents pages et qui reprend des extraits de recueils de plus de deux cents poètes (!), est au cœur de sa pensée et son écriture.

Car si Christophe Dauphin s’insère dans une filiation surréaliste, ce n’est pas pour singer un mouvement disparu, mais au contraire pour en poursuivre l’esprit – dont il juge qu’il est toujours extrêmement vivant. Et il est vrai que ses poèmes brillent souvent d’un éclat surprenant grâce aux images dont il a le secret et qui laissent le lecteur pantois et admiratif devant leur inventivité et leur puissance. Dans son recueil, « Le gant perdu de l’imaginaire » (Le Nouvel Athanor, 2006), qui est un choix de poèmes écrits entre 1985 et 2006, on en trouve à toutes les pages, ainsi à la première :

 

« La lune a mis ses bretelles sur l’idée de beauté

Un train déraille dans la bouteille de la nuit

Il est temps de décapiter la pluie

D’égorger l’orage… »

 

Mais si j’ouvre ce beau recueil  à n’importe quelle autre page, je reconnais le poète prince de l’image, roi de la métaphore :

« Le sourire d’une femme est la lame de fond du regard

Debout entre trois océans »

Il faudrait aussi parler de son livre « Totems aux yeux de rasoirs » (éditions Librairie-Galerie Racine, 2010), préfacé par son ami Sarane Alexandrian, qui fut le très proche collaborateur d’André Breton et le directeur de la revue « Supérieur Inconnu », à laquelle Dauphin collabora. Ou bien encore parler de ce gros ouvrage recueillant des poèmes, des notes, des aphorismes : « L’ombre que les loups emportent (Les Hommes sans Epaules éditions, 2012). Henri Rode surnomme Christophe Dauphin « l’ultime enfant du siècle et la fête promise ». C’est que, très tôt, dauphin a senti bouillonné en lui la poésie, indissociable de la révolte et de l’amour.

L’amour n’est d’ailleurs pour Dauphin pas loin de l’amitié à laquelle il sacrifie fidèlement notamment à travers la revue qu’il dirige : « Les Hommes sans Epaules », qui a d’ailleurs consacré une anthologie à ses collaborateurs de 1953 à 2013 sous le titre « Appel aux riverains » (Les Hommes sans Epaules éditions, 2013). A ce propos, il faudrait aussi évoquer son œuvre considérable de critique littéraire et de critique d’art. Dauphin a décidément une capacité de travail et de création qui, au sens propre, m’époustouflent !

Et comme il est encore jeune, bien que dans l’âge mûr, je lui souhaite de continuer ainsi avec la même vigueur et la même ferveur. Maintenant qu’il est devenu secrétaire général  de l’Académie Mallarmé, il n’en aura que plus de force pour défendre et illustrer la poésie contemporaine, et pour soutenir ses créateurs.

Fraternellement en notre diversité,

Roland NADAUS (cf. « Lettre ouverte à Christophe Dauphin », in revue Friches n°118, mai 2015).

 




Dans Rimbaud revue

"S'il est poète, André Prodhomme est avant tout un être de chair et de sang qui ne tient pas à s'enfermer dans les "nèbuleuses" de l'intelligentsia poético-mondaine et, d'emblée, il a notre sympathie. Un brin érotique, sa poésie se complaît essentiellement dans la tendresse et l'amitié. C'est dire que ce recueil n'est en aucune manière charpenté par une structure savamment élaborée, mais soumis aux pulsions du désir, de la colère, du refus. Ces textes évoquent tout aussi bien les propres enfants d'André Prodhomme que... Jack Kerouac ou Chagall, selon l'inspiration du moment, selon le plaisir d'écrire, selon la fatigue..., car cette poésie n'hésite pas à entraîner le lecteur dans un marathon ("Funélailles impossibles") ou l'auteur, "les muscles tétanisés au-delà de toute fatigue" / (est) "comme un arbre foudroyé" qui cherche, malgré ses poumons en feu "l'air absolu". Défiant la peur et la mort, ("as-ru caressé la cruauté des choses"?) André Prodhomme nous donne une belle leçon d'optimisme, d'amitié, témoin ce poème en forme de lettre, dédié à Hervé Delabarre, commençant par: "Mon cher ami de Saint-Malo", et se terminant par : "...Je pense à toi / Et je m'invite à I'infini sourire du désespoir qui brille / Je mets mes lèvres à ce silence assourdissant / Et je me nomme au vertige de l'amitié libre // André Prodhomme". Une poésie à hauteur d'homme, c'est à dire proche du coeur qui palpite et de l'imagination qui vagabonde."


Jean CHATARD (Rimbaud Revue, 1996).




Lectures :

" L’écriture n’est ni fémi­nine, ni mas­cu­line. Le tra­vail d’écrire, avec la matière du lan­gage, puise à l’universel, par-delà les genres...

On connaît ( ? ) le roman de Georges Pérec, La Disparition. Cet ouvrage est un lipo­gramme, il ne compte pas une seule fois la lettre e. Élodia Turki offre à la curio­si­té du lec­teur un recueil com­po­sé de poèmes lipo­grammes : la lettre a en est absente. Que signi­fie cette non pré­sence vou­lue déli­bé­ré­ment ? Sans doute cette ques­tion est-elle mal­ve­nue puisque Élodia Turki affirme en qua­trième de cou­ver­ture : « Une cen­taine de poèmes lipo­grammes, comme des gués sur le che­min étrange que je découvre avec eux, avec vous, et qui ne mène nulle part ailleurs que le che­min lui-même qui, comme le dit Antonio Machado, n’existe pas : il n’y a pas de che­min. Le che­min se fait en che­mi­nant »

Tout lan­gage écrit est lipo­gram­ma­tique puisqu’il n’utilise qu’un nombre fini de lettres et exclut les autres alpha­bets… Il serait donc vain de cher­cher à élu­ci­der de quoi la lettre est le sym­bole. Et sans doute est-il plus utile de voir ce que ces poèmes disent en dehors du jeu gra­tuit auquel semble s’être livrée Élodia Turki dans sa jeu­nesse. Car elle conti­nue­ra d’écrire de tels poèmes. Voilà pour la genèse du recueil.

 Notons que le poème est court, la plu­part du temps. Élodia Turki donne l’impression de décrire ses rela­tions avec un tu jamais iden­ti­fié. S’agit-il de la des­crip­tion de l’amour, de la pas­sion ? Notons aus­si le goût de l’image : « Et j’invente pour nous une très lente nuit / tis­sée de peurs et d’innocence / qui nous dépose sur les grèves du temps / enso­leillés de lunes » (p 8). Est-ce le stu­pé­fiant image dont par­lait le sur­réa­lisme ? Élodia Turki aus­culte son corps car elle est sen­sible à ses chan­ge­ments. Cela ne va pas sans obs­cu­ri­tés que sou­lignent ces mots : « entou­rés d’ombres longues » (p 11). Elle a le goût des mots rares comme ouro­bo­ros sans qu’elle n’éclaircisse le sens de ce terme mais sa forme la plus cou­rante est celle d’un ser­pent qui se mord la queue, le plus sou­vent. Ce vers « Et voi­ci le poème d’où sur­git le poète ! » n’est-il pas éclai­rant (p 16) ? Élodia Turki sou­ligne qu’elle ne faci­lite pas la lec­ture de ses poèmes : « Je signe enfin de cette encre fur­tive / quelque chose de moi qui se rebiffe // L’irréversible plonge ses griffes d’ombres / fige notre désir pour tou­jours dif­fé­rent » (p 21).

 

Élodia Turki, L’Infini Désir de l’ombre, Librairie-Galerie Racine (Collection Les Homme sans Épaules), 68 pages, 17 euros. (L-G Racine ; 23 Rue Racine. 75006 Paris).

 

 Et puis, il y a cette soif inex­tin­guible d’écrire : « Terrible est le silence » (p 25). Et puis, il y a cette atti­rance de l’ombre… Etc !

 Élodia Turki dit haut et fort sa fémi­ni­té et la pas­sion amou­reuse. Et si ce recueil n’était qu’un éloge de la gra­tui­té du jeu poé­tique ? Mais je ne peux m’empêcher de pen­ser que la lettre a est l’initiale du mot amour : Élodia Turki n’écrit-elle pas « Première lettre et pre­mier leurre » (p 41)"

Lucien WASSELIN (in recoursaupoeme.fr, juin 2018).

*

Le poète, dans son dénuement, se dépouille souvent de la ponctuation, la mise à la ligne faisant office de respiration. Parfois, il sacrifie les majuscules ou, au contraire, les magnifie. Titres et table se dissipent au gré d'enchaînements subtils. Voici qu'Elodia Turki nous propose la complicité d'un texte sans la lettre A (hors son propre nom, les première et quatrième de couverture ainsi que les pages de garde).

Simple jeu ? En fait, la contrainte librement consentie tôt s'évapore. Cette lettre A, pourtant si prégnante dans notre langue, est devenue virtuelle, telle une ombre à la fois présente et immatérielle. Comme un désir intensément palpable mais sans corps et sans trace. Désir immensément présent, envahissant, obsédant tel un amour qui taraude, privé de l'être cher : De toi je suis si près - si loin de nous - / Moi loin d'ici loin de tout en si petite vous, lors que Mes doigts écorchent le crépi des murmures (...) Pour Tituber sur les broderies du temps. Peu à peu, l'on comprend que le maçon a renoncé au ciment : mur de pierres sèches. Que l'ombre de l'être aimé incendie Mes doigts tendre mémoire de son Infini Désir (en majuscules). Que la lettre A, tel un cri primal (dans le sens freudien) s'est faite absence, non comme un jeu ou un exercice de compagnon en mal de cathédrale, mais comme un manque existentiel devenu déchirement : je mendie le cri d'une étoile. Rendons les choses simples : ce recueil, dont la langue est si pudique mais si riche en images, est un long cri d'amour. Il prend de plus en plus de sens à la relecture. C'est peut-être là d'ailleurs, une caractéristique de la poésie : Le vent étourdit les feuilles les lunes les frissons - Tu restes ce mystère - cet inconnu - qui tremble en moi - l'infini désir de l'ombre. Non pas langue véhiculaire mais elle-même objet d'art, objet de mystère où se frottent et s'incendient l'une, l'autre, les pierres sèches, où se confrontent les verbes dans leur structure primitive. Comme des silences tout au fond des entrailles, tout au creux du rêve.

Claude LUEZIOR (in revue Les Hommes sans Epaules n°47, 2019).




Sur L'Homme est une île ancrée dans ses émotions

"Le ton de Christophe Dauphin est très neuf. Il ne tente pas de se faire surréaliste. Il est lui-même et c’est assez ! De plus il a, je le constate au fil des années, le talent, et même plutôt le don, de mélanger les cris et révoltes de la poésie (engagée) et celle des images souvent involontaires. Au total ce qui apparaît le plus, c’est une puissance de verbe et une imagination contrôlée qui laisse le lecteur pantois, se demandant de quel univers il est question, entre les dérives et malfaisances de la société du fric-roi et un humanisme fougueux où se retrouvent les leçons du passé et les nouvelles approches sociologiques encore en formation. Un grand poète, ce Christophe Dauphin, qui restera comme ses aînés surréalistes des années autour de 1930, puis d’un après-guerre encore plus internationaliste."

Paul Van Melle (Inédit Nouveau n°248, décembre 2010).

"L'Homme est une île ancrée dans ses émotions", est un récit autobiographique mêlé à des poèmes. Christophe Dauphin utilise là tous les grands thèmes qui traversent sa poésie: la révolte, l'amour, le rêve, les rencontres avec d'autres poètes (Joyce Mansour, Ilarie Voronca, Max Jacob, Paul Nizan). Les scènes d'horreur défilent comme dans un film (camps de concentration nazis, Sarajevo, la mort de Malik Oussekine): "Très tôt j'ai compris que seuls les mots et mes émotions me tiendraient debout." Face à la solitude, face à la violence et aux idéologies, le poète n'a qu'une issue: développer son monde intérieur et se dresser contre les idoles et les croyances frelatées: "le poème est le reflet d'une explosion de l'être".

Gérard Paris (in revue "Chemin des livres" n°24, été 2012).

"J’ai eu la chance, enfin, de lire Christophe Dauphin il y a quelques années. Que de temps perdu jusque là ! Et depuis sa parole, si proche, si justement essentielle, ne m’a pas quitté. Comme une voix d’ami dans les joies et dans les peines. Puis, lors d’un printemps des poètes, j’ai eu cette fois l’heur de passer deux jours avec lui, dans l’Eure justement, son département. J’ai compris que cet homme intègre, vrai, serait effectivement un ami désormais quoiqu’il advienne : sa voix et lui ne faisaient qu’un. Et si j’ose parler d’amitié, de cette valeur suprême qui nous est commune, c’est que nous habitons tous deux sur une même île ouverte à tous les vents, tenus par la même conviction inébranlable quant à l’urgence du rêve et de la poésie. Comme moi, entre l’amour et la révolte, il choisit l’amour et la révolte !
 
 Dès ses premiers textes en 1985 (comme un Rimbaud, il n’a alors, et peut-être à jamais, que dix-sept ans) ce chantre de l’émotivisme écrit que « l’amour est à réinventer » et cet aphorisme augure, et ce de façon magistrale, de l’œuvre qui suivra. Dès ce moment, la poésie de Christophe Dauphin claque, cogne et caresse comme une évidence et avec une sûreté extraordinaire qui n’est agie par nulle certitude mais par la vraie rébellion, par le plus brûlant amour. Christophe Dauphin nous fait croire plus que jamais à cette aventure fabuleuse des mots de sang qui est l’honneur des hommes.

Avec lui, la poésie est belle et rebelle. Belle parce que rebelle quand « La révolte et l’amour logent dans l’étoile de nos pas ». Belle aussi contre tous ceux qui voudraient enterrer le mot « beauté ». Nous avons là une écriture quasi incendiaire (le feu y est aussi présent que le cri), une poésie du sens multiplié bien au-delà de cette polysémie absconse des petits maîtres qui trop souvent confine à l’insignifiance.

Il a trouvé le juste accord, la tonalité exacte de l’image surréaliste à hauteur d’homme. Une image d’une extraordinaire sensualité : « tes jambes prennent leur source dans mes mains » ; « ce sont les femmes qui m’inventent » ; « c’est une femme/Enroulée comme une bague autour de moi »… L’envie me prend de tout citer.

Dauphin, un grand poète ? Au diable ces qualificatifs éculés ; la poésie n’a pas à être grande mais à être vraie. J’ose dire ici simplement que Christophe Dauphin est peut-être le plus vrai poète français de ce temps.

« Je suis venu au monde
Comme on joue aux dés
Parmi les étoiles aux cheveux bien peignés
Le 7 août 1968 » C.D.

Christophe Dauphin est issu d’une famille normande, commerçants et ouvriers du côté paternel, artisans, travaillant le bois, du côté maternel). Son arrière-grand-père, Arthur Martin, était charron. C’est dans la maison que ce dernier acheta, en 1920, dans le village de La Madeleine-de-Nonancourt, après être revenu d’Allemagne où il était prisonnier de guerre, que Christophe Dauphin (dont la naissance sera déclarée à Nonancourt) est né en 1968, tout comme, avant lui, son grand-père, Raoul Martin, ami de Pierre Mendès France, et sa mère.

« Mon enfance fut normande
Comme la mer qui tourne en rond
Dans le fond de ma poche
Un village onirique
Avec lequel on voudrait partir
Un village que je transporte depuis dans une cage »

Ou encore :
« Au fond de mes poches, l’enfance demeura cette pierre qui serrait les poings. »

À l’enfance normande succède une adolescence tumultueuse dans la banlieue ouest de Paris. Au tout début des années 1970, le bidonville qui « siégeait » au pied de la tour qu’il habitait avec ses parents lui fit tôt prendre conscience de l’injustice sociale. Christophe Dauphin écrit ses premiers poèmes en 1985, dans la cité des Fossés-Jean, à Colombes.

« Moins ordurier que Rimbaud et moins criminel que Villon, nous dit le poète, je n’étais pas un ange »

En novembre 1986, alors étudiant, il prend part aux manifestations étudiantes et lycéennes contre le projet de loi dit Devaquet. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, des voltigeurs motocyclistes de la police française passent à tabac un jeune homme, Malik Oussekine, qui meurt de ses blessures. Christophe Dauphin, profondément marqué par les évènements, se trouvait non loin ce soir-là, rue Racine, devant la librairie du poète Guy Chambelland, qui devait devenir son ami trois ans plus tard.

« … Matraques sur les vertèbres des étoiles
Le poumon vomit son goudron

Les chiens sont lâchés
La nuit est armée
Quarante-huit motos de trial rouge vif
 
Sirènes hurlantes
Vrombissements
Les motos giclent d'une rue à l'autre
Et zigzaguent sur nos vertèbres… »


« … Tir tendu
Énucléation de l'œil
Fracas de la face

La pluie lèche les fleurs noires de leurs plaies
Qui sont aussi les nôtres

Fracture de la base du crâne
Enfoncement orbitaire
Amputation d'un membre

Malik!

Les matraques peuplent notre nuit
Jusque dans les halls des immeubles… » C. D.

Dans son poème, « Malik Oussekine », écrit en 1986, au moment des événements, la voix de Christophe Dauphin s’impose déjà, elle a déjà trouvé son timbre, sa force, sa conviction (« Mes convictions constituent ma patrie », dit-il). Il n’a pourtant que  dix-huit ans. Elle porte tout à la fois l’amour, au plus incandescent, la liberté et la révolte. Autant dire la poésie elle-même ; belle et rebelle, j’y tiens. Quand bien même il y aura chez Christophe Dauphin des expériences langagières multiples que l’on pourra découvrir ici, expériences jamais gratuites, jamais dans l’aboli bibelot d’inanité sonore, la voix ne changera pas, une « voix résolument insoumise » ainsi que l’affirme Lucien Wasselin. Une poésie irréductiblement fidèle à son auteur quand lui-même est irréductiblement fidèle à la poésie. 

« Une écriture qui ne triche pas avec la vie,
Un être qui ne triche pas avec l’être » dit le poète.

« Il est primordial, écrit-il encore, d’être à l’écoute d’une pulsion exempte de toute fabrication et de tout trucage. »

Oui, tout le matériau est là dans cette double ascendance de la poésie pour vivre de Jean Breton et du surréalisme.

« J’étais un poète de la poésie pour vivre, bien avant de rencontrer Jean Breton, car tout comme lui, je ne me suis jamais retranché derrière la littérature pour faire exulter l’imaginaire. En effet, écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. Au même titre, j’étais surréaliste avant de rencontrer Sarane Alexandrian »

Autant dire, qu’avant ces deux rencontres, l’émotivisme, que je conçois comme une magnifique synthèse entre ces deux courants, est en acte avant d’être théorisé.

« J’ai défini ma démarche, ma création, par le concept d’émotivisme. J’ai adopté ce terme en hommage à feux mes grands amis et ainés Jean Breton, tout d’abord, et Guy Chambelland. L’émotivisme, qui conjugue la poésie pour vire et le surréalisme, ne s’incarne, ni dans une école, ni dans un système, ni dans un mouvement idéologique, mais dans un groupe défini au sein duquel, l’individu, éloigné de toute complaisance, se tient au plus près du fatum humain contemporain, et demeure relié à l’autre, aux autres, par des affinités secrètes. » C.D.

L’émotivisme c’est d’abord fondamentalement une exigence, l’affirmation d’une intégrité sans faille loin des « arrivistes ligotés dans leurs intérêts de parti ou de classe », la réalité d’une résistance souveraine, d’une révolte comme « conscience du monde »

En somme « L’émotivisme est un art de penser et de vivre en poésie », un « renversement moral » qui va de pair avec un changement social que le libertaire Christophe Dauphin ne cesse de revendiquer.
L’affirmation de l’émotivisme a donné corps à une superbe anthologie parue au Nouvel Athanor en 2009 : Les Riverains du feu.

Guy ALLIX

(Présentation de "L'émotivisme de Christophe Dauphin" dans le cadre des Rencontres d’Arts et Jalons, le samedi 26 avril 2014, à Saint-Mandé).




Lectures critiques

" Comment rendre compte d'une telle somme ? Paul Farellier a regroupé dans ce gros volume de presque 700 pages, 12 périodes s'échelonnant de 1968 à 2013 ; des œuvres quasi-complètes donc : mais en est-on vraiment sûr ? Quasi car Paul Farellier est toujours vivant et sans doute continue-t-il d'écrire et parce que, peut-être, certains poèmes ont-ils été écartés de L'Entretien devant la nuit… Si l'étude de Pierrick de Chermont publiée en postface met bien en évidence les caractéristiques de la poésie de Paul Farellier telle qu'on peut la découvrir dans cet ouvrage, il manque une approche scientifique établissant la correspondance entre les poèmes ici reproduits et les recueils publiés au fil des années. Mais le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver dans cette édition un ersatz de la Pléiade ! L'Entretien devant la nuit contient les dix livres publiés entre 1984 et 2010 mais aussi des inédits anciens et Chemin de buées qui regroupe des inédits de la période 2009-2013. Pour les curieux, on peut affirmer, sans risque de se tromper, que Paul Farellier remet en cause la notion de poètes maudits (chère à un certain romantisme et popularisée par Paul Verlaine dans un ouvrage éponyme) puisqu'il suivit les cours de Sciences Politiques à Paris, qu'il est titulaire d'un Doctorat d'état en droit public et qu'il travailla sa vie durant dans l'industrie comme juriste international ! Mais Alain Borne ne fut-il pas avocat ?

Si Pierrick de Chermont dans sa postface, partant de réflexions sur la poésie contemporaine, met bien en évidence les caractéristiques de celle de Paul Farellier (un certain classicisme formel, une grande attention au proche et au présent, un attachement à la nature, une volonté affirmée d'honorer le simple et une attirance pour le mystère du monde et de la présence de l'humain dans ce monde), le lecteur peut être sensible à d'autres aspects de cette écriture. C'est ce qui va être mis en évidence dans les lignes qui suivent. Une grande part d'autobiographie est présente dans ces poèmes : ainsi le "Faux" Bonnard (avec son piano, l'étude et l'élève) rappelle-t-il que Paul Farellier a étudié le piano avec Fernand Lamy, parallèlement à ses études de droit). Il serait fastidieux de relever systématiquement tous ces ancrages dans la vie du poète, mais ils sont nombreux. Une certaine synesthésie n'est pas absente de certains poèmes, ainsi cette ductilité sonore dans Paroles du sourcier (1). Le monde est étrange, être au monde est étrange. C'est dans les poèmes "obscurs" que se dit le mieux cette étrangeté ; mais on y décèle une nostalgie angoissée face à une partie de l'être humain ; "l'éternité respire" constate Paul Farellier dès son premier recueil (vers qu'il faut mettre en regard de ces deux autres "le scandale permanent / de notre brièveté") ; c'est que le poète s'émerveille aussi de la splendeur singulière du monde. La notation est brève, si brève parfois que la pensée devient lapidaire ; ainsi, deux vers, par exemple, font sentence ou proverbe : "Qui chante juste / habite la poussière."

Quand on referme ce gros volume, on se dit que Paul Farellier maîtrisait sa voix dès ses premiers poèmes, aussi bien que son attitude face au monde qui, si elle a évolué, n'est pas radicalement différente, elle s'est seulement approfondie. La langue reste la même : à ces mots (p 59) "avéré, dans ma fibre de chose, je me reste, gravé sur mes yeux, incisé à quelque dur plaisir" font écho ces vers (p 654) "moins qu'une larme du temps, / une buée de retard // sur l'infime part du monde / qu'aura frôlée le regard." Même modestie de la vision, de l'écriture, même si la gravité est là : le poème de la page 653 ("Le temps venu / où tu comptes pour amis / moins de vivants que de morts…") exprime parfaitement cette gravité : effet de l'âge ?

Tout cela ne va pas sans une certaine préciosité dans l'agencement des mots : "Une aile captive joue dans l'absence unanime" (p 83), une préciosité de bon aloi qui amènera le lecteur à se demander quels rapports entretient Paul Farellier avec le surréalisme (même si ces mots sont extraits d'un poème de En ce qui reste d'été, des carnets écrits en 1979-1982 et publiés en 1984). L'émotion n'est jamais bien loin dans les poèmes de Farellier : "Ce cœur, tu le retiens pour plus large ; pour y bercer le plus vaste. Oui, tu l'ouvriras jusqu'à l'absence" (p 98). Le lecteur pensera alors à l'émotivisme défendu par Les Hommes sans épaules, pour dire vite…

D'autres seront interpellés par cette vision du monde présente dans la poésie de Paul Farellier, une vision parfois hallucinée mais toujours particulière, où l'obscur féodal de la fuite le dispute à l'aléatoire du feu, la montée, par le travers des brandes, conduit à ce que le poète désigne comme le Jugement dernier (p 125). C'est que le monde physique est complexe, tout comme la métaphysique. Le poème se suspend devant l'inconnu, les mots manquent : "Quelque chose parfois s'éloigne, sans voix, sans permission ; creusant l'éternité soudaine. Du familier pourtant ; mais qui, déjà, ne trouvera plus son nom" (p 149). Ce n'est pas le moindre charme de cette poésie… On n'en finirait pas de relever ainsi la spécificité chatoyante de la démarche de Paul Farellier : mais il faut laisser aux lecteurs le plaisir de la découverte…

Reste à expliquer (?) le titre de ce volume qui doit servir de point commun à ces poèmes d'une vie… On a l'impression que Paul Farellier n'en finit pas de s'adresser à la face cachée de lui-même, au mystère d'être au monde, un monde qu'il interroge sans cesse. D'où cet entretien devant la nuit. Une nuit si présente dans les poèmes, un exemple, un seul : "Il est temps encore. Tu peux fuir dans la nuit libre. // Pour moi, les mots sont tissés ; le regard, piégé. Je suis un arbre arrêté dans les étoiles" (p 116). Ce qui n'empêche pas l'émerveillement devant le monde…

Au terme de la rédaction de cette note de lecture, je suis tout à fait conscient de la légèreté de mes propos : il faudrait plus d'espace pour une approche sérieuse de l'œuvre de Paul Farellier (qui mériterait un essai complet). Et, en plus, il restera au lecteur à articuler ses propres remarques, éventuellement aux miennes ou à contredire ces dernières, pour découvrir l'expérience intérieure (qui peut prendre différents aspects mais qui reste profondément humaine) dont parlent Gérard Bocholier et Gilles Lades (en quatrième de couverture) : et ce ne sont pas là simplement paroles de lecteurs, fussent-ils poètes… Page 653, toujours, Paul Farellier écrit : "bientôt il ne t'étonne plus / d'aller ainsi de compagnie / dans les chemins du jugement. // C'est ton pas qui s'alourdit / et la terre qui s'allège / ou plutôt se divise"… Je pense alors au dernier recueil d'Aragon, Les Adieux, et à ces vers : "Un jour vient que le temps ne passe plus / Il se met en travers de notre gorge / On croirait avoir avalé du plomb / Qu'est-ce en nous qui fait ce soufflet de forge". Toute œuvre ne se termine-t-elle pas ainsi ? "

Lucien WASSELIN (Cf. "Fil de lecture" in recoursaupoeme.fr, novembre 2015).

*

"Ce livre de près de 700 pages réunit, en douze recueils, l’œuvre poétique de Paul Farellier de 1968 à 2013. Un tel ouvrage, qui s’est vu décerner le Grand Prix de la Société des Gens de Lettres 2015, inspire un sentiment d’accomplissement et d’exemplarité, tant s’y trouvent réalisées toutes les dimensions de l’engagement poétique.

Cette écriture détient dès l’origine sa forme : précise et déliée, sobre mais sans excessive ellipse. Homme et poète déjà construits. Et, pour parapher l’ouvrage, une adresse au lecteur à voix haute, délivrant les secrets de la diction, du souffle et de l’inflexion : ainsi l’œuvre prendra-t-elle le large, pour toujours animée.

La poésie de Paul Farellier réalise le paradoxe d’une extrême urgence et d’une extrême patience. C’est par une transgression positive que le poète accède à l’être :

« L’eau germe / dans la pierre de ta soif ».

 Sage aux lèvres minces, il s’en remet à « la communauté de la nuit ». Comment ne pas penser à Georges de la Tour :

 « Une bougie restée seule / tout le silence dans sa flamme droite » ?

Recueillement et dépouillement, articulés au socle de l’être, à la mémoire de l’œuvre humaine, se donnent pour mission de dire « l’intense déploiement de l’immobile ». Et le regard est d’abord un révélateur : la neige devient « lumière de l’obscurité », le poème « fenêtre noire ».

 Un temps, le poète se délie de la verticalité en épousant l’espace – « l’adorable frémissement des herbes » –, le plus cher de son histoire personnelle (évoquant ses parents :

« à jamais tu te relèves / entre leurs deux présences »).

Mais il se relance bientôt vers les limites :

« l’heure où l’on voit plus loin que sa vue ».

Dans cette poésie, et c’est un de ses secrets, chaque clivage permet de progresser vers une plus exacte densité. À l’extrême, l’intériorisation s’accentue au péril du néant :

« Prison refermée. Lapidation de la lumière ».

 Elle voisine cependant avec les germes d’espérance :

 « Ce ti-tit d’insistance / douce d’un oiseau qui ne dit pas son nom ».

 À l’évidement, à l’amenuisement, succède dans les derniers recueils un chant plus lié, plus ample :

 « Et toi que fige soudain / dans ta prière la peur / d’éveiller l’invisible,… rêves-tu déjà les étoiles / d’une secrète épaule ? »"

L’image, loin d’être enchaînée à l’image suivante, monte vers la pensée. La parole, invariablement inscrite dans sa mesure (chaque poème semble fait pour la page), confronte le passé médité, contemplé, au rebelle présent : « toi, le flagellé d’instants ». La tension, toujours à l’œuvre, comme celle de l’alpiniste qui va de prise en prise, se résout en interrogation face à l’absolu :

« Est-il une fin / où vont les pas // hors limite, avalés par le vide ? »

Gilles LADES, in revue Friches, n° 119, septembre 2015.

*

"Ce gros recueil des œuvres de Paul Farellier donne au lecteur le sens de l’œuvre, le sens aussi de ce qu’est une œuvre, de sa puissance, entre émergence, disparition et résurgence.

Dans une postface élégante, Pierrick de Chermont évoque à son sujet une poésie de l’anonymat, dans un pays, la France, qui ignore la poésie. Cet anonymat pourrait être finalement plus qu’une chance ou une opportunité mais une véritable fortune. En effet, souligne Pierrick de Chermont :

« Sans aucune autre contrainte que son art inutile, entièrement consacré à lui, prêt à toutes les aventures de l’esprit, à tous les voyages, circulant seul ou presque dans la grande forêt de la poésie mondiale, n’ayant de compte à rendre à personne, le poète est la figure fantasmée de l’art contemporain. L’invisibilité de son art est donc une des sources de cette liberté. Elle le revêt d’une protection dont ne disposent pas les autres arts, qui eux sont exposés. »

Cette liberté, payée très cher le plus souvent par le poète, garde vierge l’espace de la création.

Sans prétendre à l’exhaustivité, Pierrick de Chermont retient cinq traits caractéristiques de la poésie de Paul Farellier. Tout d’abord un certain classicisme formel fait de « précision et exigence formelle » mais aussi d’une « économie de moyens ». Viennent ensuite « une attention au proche et au présent, un attachement à la nature et une volonté de dialoguer avec elle, une volonté d’honorer le simple et une attirance pour le mystère que recèle le monde ».

La saisie de ce qui se donne à voir, de l’instant présent, porteur d’une ouverture infinie, est au cœur de la poésie de Paul Farellier qui exprime une grandeur de la banalité, une beauté du quotidien, un abîme aussi de la limite, de ce qui nous borne dans l’apparaître des choses."

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 3 novembre 2014).

*

" Sous la direction magnifiquement tutélaire de Christophe Dauphin, Les HSE (Les Hommes sans Epaules éditions) poursuivent leur travail éditorial considérable en poésie. Outre la revue ‒ dont chaque livraison est à elle seule un livre‒ elles éditent, rééditent, restituent, récapitulent.

Ainsi de cet ouvrage de 659 pages : qui n’aime pas Paul Farellier ne le lira pas… Mais qui ne connaît pas Paul Farellier s’y précipitera : à ce prix-là (25€) on peut se permettre de découvrir un poète ‒ qui importe plus qu’un navet au cinéma, ou les tripatouillages politico-érotiques d’un(e) pipole dont on aura oublié le nom plus vite que celui de Paul Farellier.

Visionnaire.
Compagnon du Mystère ‒ et cependant du « chaotidien ».
Célébrant ‒ mais pris de silence comme on peut être « pris de Parole ».

Né à Paris en 1934 (comme Jean Chatard !), Paul Farellier collabore à de nombreuses revues, comme poète bien sûr mais aussi comme chroniqueur et critique. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Hommes Sans Épaules. Membre du jury du Prix du poème en prose Louis Guillaume.

Mais il est d’abord, et avant tout, poète. Certains diraient « prolixe ». Moi j’écris :«fécond ». Ce bel ouvrage « L’ entretien devant la nuit » paraît donc pour l’anniversaire du poète en 2014. C’est une somme, une part de sa vie et de son écriture. Mais ainsi qu’il l’écrit lui-même page 116 : «Il est temps encore. Tu peux fuir dans la nuit libre. »
Je vous conseille, ainsi qu’il le dit achevant ce poème, de le suivre :

« Je suis un arbre arrêté dans les étoiles »."

Roland NADAUS (cf. rubrique "Ici et là", in site de la Maison de la Poésie de St-Quentin-en-Yvelines).

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"Depuis près d’un demi-siècle, Paul Farellier poursuit une œuvre poétique dispersée, comme c’est souvent le cas, dans plusieurs maisons d’édition (L’Arbre à Paroles, la Bartavelle, Le Pont de l’Épée…). La réunion de ces poèmes en un fort volume est pour le lecteur un vrai bonheur et pour l’amateur (ne parlons pas de critique pour la poésie…) une excellente manière de déceler les lignes de force de ces recueils. On a beaucoup galvaudé, dans les grandes tendances de la poésie contemporaine, l’expression « poésie du quotidien », lorsque l’on puise l’inspiration dans le monde qui nous entoure plutôt que dans la culture classique ou les grands mythes du passé. Car il y a mille façons de regarder le monde : une évocation de sa beauté et de sa singularité, une approche de la plénitude par le fragment, du fugace par l’éternel, l’irruption d’une formule foudroyante, une expérience quasi mystique de la dépossession de soi par la communion au monde… On retrouve un peu de tout cela chez Paul Farellier, mais sans cette systématisation qui transforme l’émerveillement spontané en procédé. « J’écoute vivre », glisse-t-il : le taillis, la cigale, un doigt, un sourire, une étoile… Tout est porte d’entrée dans le monde créé par le regard, et le mot.

Le mot, plutôt que la formule. Trop souvent, le poète succombe au bonheur d’expression, à l’image fulgurante. Un mot suffit à Paul Farellier pour la transmutation du réel. Le « procès d’une fin de jour », la « montée maigre du sentier », « l’affrètement d’éclairs du soir », et nous voyons par son regard, nous sentons, nous palpons, nous entendons… Et soudain « l’oiseau a sauté hors du texte ».

Entre l’éclat et l’infini, l’œil a souvent besoin d’un cadre : s’il y a chez le poète un appel vers l’horizon, le ciel, la nuit, le vent, l’océan, le silence, tout ce qui ne conçoit pas de limite, et si le tremplin du minuscule nous permet d’y sauter à pieds joints, il y a souvent un plan intermédiaire, un cadre, une fenêtre,

Car tout fait clôture ici,

tout est serré dans ce poing

qui pourtant n’enferme que le vide,

oblige à des riens d’ombre, à des façons de taire

Et c’est ce double mouvement, du tremplin de l’infime au cadre de la fenêtre puis à l’infini de l’horizon, qui donne le vertige au lecteur. Le vertige d’une expérience partagée, d’un arrachement à soi. On plonge, « heureux comme on pourrait l’être dans l’oubli de soi » : la poésie a produit son effet, et l’on peut refermer les yeux, apaisé dans cette communion subtile (« nous, ce plaisir habitable »…), conscient d’être le monde et le poème : « je dors, superflu sous ma paupière »."

Jean Claude BOLOGNE (in jean-claude.bologne.pagesperso-orange.fr/#site)

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"Mes préférences

Paul Farellier fait paraître L’Entretien devant la nuit (Les Hommes sans Épaules éditions) qui rassemble ses poèmes de 1968 à 2013. Dans sa postface fort intéressante, Pierrick de Chermont situe le poète dans ce qu’il appelle « la poésie de l’anonymat », un courant majeur de la poésie d’aujourd’hui. Il dégage cinq traits emblématiques de cette poésie, tous présents chez Paul Farellier : « un certain classicisme formel, une attention au proche et au présent, un attachement à la nature, une volonté d’honorer le simple et une attirance pour le mystère que recèle le monde. » Il faut entrer dans cet univers de nuit où la nudité de l’écriture s’applique rigoureusement à la nudité des choses. Rien n’est fermé, l’évasion vers le plus inaccessible hante toujours l’homme des frontières :

 

Ce qui s’est joué sur des frontières,

leur passage,

ta fuite au sentier de nuit,

 

n’y retourne pas,

mais prolonge plutôt la dernière étoile,


le secret qui recommence."


Gérard BOCHOLIER (in revue ARPA, n° 112, 1er trimestre 2015).

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" Paul Farellier est un poète qu’il faut lire dans la durée. C’est le chemin lancinant qu’il emprunte qui lui donne toute sa force. Ce poète est un chercheur qui pose sa parole devant la nuit. Plus que les réponses, il voudrait constamment parfaire sa question. Quelqu’un a écrit qu’il ne nous prenait pas à témoin. Lecteur depuis quelques années de la poésie de Paul Farellier, où je retrouve ici des poèmes que je connais comme ceux de Tes rives finir ou d’Une odeur d’avant la neige, je ne le ressens pas de cette façon. Dans cette somme que propose l’édition des Hommes sans Épaules, on est emmené par le poète dans une méditation qui touche par sa patience et sa cohérence. La respiration et les silences sont aussi importants que les mots eux-mêmes. Il s’agit d’accéder à la vérité intérieure. La seule qui permette d’aller vers le lecteur en évitant pose et malentendu. L’imaginaire du quotidien est installé dans sa réalité, l’importance des proches est là dans son évidence, et comme le dit avec justesse Pierrick de Chermont, il se manifeste là une présence étrange. J’oserai dire dans une certaine lumière. Mais c’est bien l’ombre, cette «somptueuse» qui est recherchée. Les derniers poèmes éclatent de fraternité exigeante. Le poète est arrivé au moment de sa vie où il continue sa quête, le père, peintre, n’est pas loin, avec la compagnie des disparus. Cette somme poétique, exemplaire de la nécessité poétique contemporaine, nous dit Pierrick de Chermont dans sa postface, en est un fleuron. "

André PRODHOMME (in Les Hommes sans Epaules n°39, mars 2015).

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"Dans ce livre admirable, c’est un chemin de vie que Paul Farellier nous offre, avec justesse et retenue. Des interrogations sans réponses et du constat d’une vie reportée à plus tard qui se font jour dans les recueils du début, en passant par de courts tableaux dans lesquels le poète interprète ce qui s’offre à sa vue, recherche une enfance perdue et dit ses craintes d’un temps dévastateur, nous parvenons à des poèmes où Farellier, en quête d’un monde inconnu, s’interroge sur l’acte même d’écrire avec des mots qui savent à peine nommer.
 Quand on interroge Paul Farellier sur ce qui lui a fait tantôt choisir le poème en vers, tantôt le poème en prose, il avoue qu’il existe une sorte de nécessité et que « le vers descend tout armé de son rythme dans la main qui l’écrit, car nous n’avons plus la férule de la rime, donc le rythme est indispensable ». Et Farellier conclut : le vers est dans l’espace d’un chant. Notre poète aime aller à la nature, car pour lui le paysage n’est pas une abstraction, « c’est un ailleurs dans l’ici ». On y apprivoise le provisoire, car l’on y apprend ce qui va mourir. On peut dire que dans sa poésie il y a une appropriation quasi charnelle du paysage : « le silence venant à l’épaule comme un suint de l’été ». Mais les terres vraies de Paul Farellier sont le plus souvent cachées, le « tu » qu’il utilise peut être celui de l’amour, mais ce peut être aussi le pronom de la prière. La plupart de ses poèmes sont écrits au présent, le passé est invisible nous dit le poète, mais il porte une trace évolutive : « je suis un flagellé d’instants, j’ai voulu sortir du tourbillon de l’agenda des vivants » et il ajoute : « je n’ai pas fait que subir le temps, je l’ai aussi aimé d’une sombre ferveur ». « Nous voulons la naissance des flammes, non le charbon ressaisi ».
Aussi dirons-nous, sans conclure, car ce livre étonnant est celui d’un visionnaire que l’on aimera lire et relire : Paul Farellier est un véritable alchimiste qui sait déceler des couleurs sous la nuit. Pensant à ses chers parents disparus, il sait nous rendre sensible: « Leur visite, chaque soir, l’entretien devant la nuit. » "

 Sylvestre CLANCIER

 (Texte présentant Paul Farellier, lauréat du Grand Prix de Poésie, au nom du Jury, à la SGDL, 23 juin 2015).

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"L’Entretien devant la nuit rassemble en plus de 600 pages des poèmes de près de cinquante ans de poésie. Certains sont inédits, d’autres, la plupart, ont déjà été publiés. Ce gros recueil témoigne, selon la juste expression de Pierrick de Chermont dans la postface, d’une « poésie de l’anonymat », même si l’expression personnelle se fait plus sensible au fil du temps, par exemple dans des confidences discrètes sur l’insomnie d’hôpital, / le couloir d’urgences (« Heures », 1998) ou dans  « Maintenant, visage fixé », qui date de 2003 et est dédiée à son « père, qui était peintre ». Dans « La nuit passante » (1999), l’interrogation sur le temps et sur soi, se fait plus pressante. Mais ce qui reste stable dans cette traversée d’un demi-siècle est plus frappant que ce qui change. La qualité essentielle de ces poèmes est peut-être ce que l’on pourrait résumer par le terme de « délicatesse ». Délicatesse des sentiments, une pudeur constante qui évite tout excès sentimental, même quand la nostalgie ou une « pensée déchirante » menacent l’équilibre. Le « je » cède le plus souvent la place à un « on », qui renvoie sans doute à des circonstances et des personnes particulières, mais élargit à l’humaine condition, comme l’infinitif déracine ce qui serait trop précis : Poindre / au plus effacé du songe. Délicatesse des notations attentives à saisir l’instant où un oiseau s’envole, une cigale chante, la neige recouvre un paysage, les liserons se penchent sous la pluie… C’est la tâche du poète que de les dire pour défendre la beauté : une beauté de feuilles, d’oiseaux, de cascades, / j’ai rassemblé ces choses / dont je suis encore le lien secret. À la délicatesse s’adjoint la douceur : Seule monte la lueur de ce front / à la douce conquête de l’ombre. […] la douce insistance de l’heure. Le temps se décline à travers les saisons et les mois, avec, semble-t-il, une préférence pour l’hiver, la neige, le blanc, qui annulent toute aspérité. La sobriété qui caractérise le ton de ces poèmes va de pair avec leur brièveté qui fait parfois songer au haïku : La table de ce côté./ Le couvert pour traiter l’ombre./ Nous dînerons d’une pensée déchirante. Le vers libre, le plus souvent très court, alterne avec des poèmes en prose, le plus souvent faits d’un seul bloc. La disposition sur la page est, selon les dires de l’auteur, liée à un souci d’oralité. Et il est vrai que c’est une voix qui nous murmure que la poésie est « immense en peu de mots ». « J’écoute vivre », dit Paul Farellier. Vivre, en dépit de tout et de l’absurde toujours menaçant : l’arbre gagné par la nuit continue à se dresser."

Joëlle GARDES (note à la revue Phœnix, hiver 2015, n° 16).

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"Quarante-cinq ans de poésie. 684 pages de texte. Une postface de Pierrick de Chermont. Le récent ouvrage de Paul Farellier est sans aucun doute un événement dans la vie poétique d’aujourd’hui. Ce superbe pavé regroupe les poèmes publiés de 1968 à 2013.

La postface tout d’abord, qui décortique avec autant de talent que de soin, la poésie qui se pratique de nos jours.

Ce qui intéresse au plus haut point dans ces textes c’est l’explication qu’en fournit Pierrick de Chermont qui ne se contente pas d’évoquer la technicité naturelle de Paul Farellier mais qui, globalement, explicite la poésie qui se crée aujourd’hui.

Quant à la poésie de Paul Farellier elle emporte l’adhésion, dès le premier texte repris d’un recueil publié en 1968. Cette masse imposante (plus de 650 pages !) ne comporte que des pièces de haute qualité dans lesquelles la syntaxe privilégie la métaphore. À l’endroit où l’envolée fait image et l’image à la fois couleur et douleur.

D’un quotidien assez quelconque, Paul Farellier extrait des sensations et des ancrages aux limites du Surréalisme. Dans tous les cas, des vers d’une audace mesurée dans leur lyrisme naturel se côtoient dans la fraternité de la création.

« Le jour qui monte retourne à l’oubli. La minute

blanche, ailée, s’est piquée au plus fort du courant »

Dès les premiers poèmes publiés, il semble que Paul Farellier ait adopté un rythme tout personnel créant ainsi un univers à sa mesure où les idées sont véhiculées dans un cadre défini dans lequel il évolue avec une aisance admirable. Poésie du bonheur et poésie de la mélancolie. Poésie dans laquelle chaque mot est irremplaçable.

Cette impressionnante publication démontre une nouvelle fois que la poésie est en effervescence et que les poètes actuels chantent avec talent sur la plus haute branche.

À lire absolument."

Jean CHATARD (note à la revue Diérèse, n° 64, automne-hiver 2014/2015).

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"Compilation de poèmes en vers libres ou en prose mus par une même volonté de célébrer l'instant présent, la nature et les plaisirs simples de la vie. Grand prix SGDL de poésie 2015 décerné à P. Farellier pour l'ensemble de son oeuvre. "

Electre, Livres Hebdo, 2015.




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