Lectures critiques
Des poétesses qui écrivent le monde depuis les lisières de l’enfer
Par Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.
À une époque où le vacarme des guerres, des fondamentalismes et des marchés couvre tout, écrire sur les femmes apparaît comme un acte de résistance contre l’oubli, contre l’effacement des corps, des voix et des expériences. C’est ainsi que nous lisons le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes, récemment publié à Paris aux éditions Les Hommes sans épaules, comme une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité, façonnée par des poétesses, des militantes, des amantes et des exilées, avec leur sang, leurs rêves et leur langue inextinguible.
Dans ce vaste projet littéraire et intellectuel, Dauphin écrit une histoire humaine entière à partir des voix et des expériences des femmes, où la poésie devient témoignage, la vie résistance, et l’écriture confrontation ouverte avec la violence, l’exil, le déracinement et la domination. C’est une œuvre hybride, à la frontière de la biographie poétique, de la méditation philosophique, du témoignage historique et du manifeste humaniste, où chaque femme convoquée par le poète devient un continent entier de douleur, de révolte et de création.
Mais les femmes ici ne sont ni des figures exposées dans un musée des héroïsmes féminins, ni de simples noms ressuscités à des fins de documentation ou d’hommage. Elles sont des voix qui se croisent au sein d’une épopée cosmique de la liberté, et du corps comme ultime champ de bataille politique et spirituel à la fois.
Dans ses deux volumes, le livre ressemble à un immense archipel de biographies, de poèmes, de souvenirs et d’histoires entremêlées ; mais, au fond, il constitue un long hommage à la femme qui, tout au long du XXe siècle et au-delà, a affronté le fascisme, le colonialisme, l’exil, le fondamentalisme, le patriarcat ainsi que les violences physiques et symboliques. À travers cette multitude de poétesses, de militantes, d’artistes et de rebelles, Dauphin construit une vision du monde où la poésie devient acte de désobéissance et de défi, et où le féminin apparaît comme une force capable de réinventer le sens humain.
Ce qui frappe également dans le travail de Dauphin, c’est qu’il ne se contente ni du récit ni de la documentation : il écrit avec la voix d’un poète saisi par le destin de ses personnages, profondément engagé envers eux sur le plan émotionnel et moral. Il ne maintient donc jamais une distance froide avec son sujet ; au contraire, il s’y plonge avec une émotion assumée, parfois jusqu’à l’exaltation épique. Il ne cherche pas à dissimuler son parti pris ; il en fait au contraire une position esthétique et intellectuelle. Car, pour lui, la poésie n’est pas neutralité, mais affrontement permanent avec le monde.
Ainsi se dessinent les grandes lignes de son projet : défendre la liberté individuelle, rejeter toutes les formes de tyrannie, célébrer la poésie comme salut spirituel, et rendre justice à des femmes que l’histoire a transformées en victimes, mais qui ont refusé de demeurer à cette place. Des femmes ayant traversé la guerre civile espagnole, le nazisme, l’exil, la prison, l’oppression religieuse, l’exploitation du corps, le viol, la violence domestique, le déplacement forcé, le racisme ou la persécution politique — sans jamais capituler. C’est pourquoi le livre ne sombre pas dans la lamentation ; il célèbre au contraire l’énergie du relèvement et de la résistance.
Ainsi se côtoient dans l’ouvrage des noms et des expériences issus de géographies et d’époques éloignées, de la France à l’Iran, du Liban à l’Ukraine, de l’Espagne aux îles polynésiennes. Mais Dauphin ne cherche ni à écrire une encyclopédie féministe classique ni à composer une vaste fresque académique organisée chronologiquement ou thématiquement. Il tente plutôt de construire une sorte de « contre-histoire » de la modernité et du XXe siècle lui-même, à travers des femmes qui ont vécu en marge des récits officiels ou hors du centre lumineux de la culture patriarcale.
Sous cet angle, le livre devient également une redéfinition de la poésie elle-même. Dauphin refuse de réduire la poésie à la technique, à la rhétorique ou au jeu formel. Le poème n’est pas, chez lui, un objet linguistique froid, mais le prolongement direct de la vie, une expérience existentielle totale. Il répète ainsi, à plusieurs reprises, que les mots doivent être « imprégnés de poésie vécue », et non de simples constructions polies. On retrouve ici l’influence profonde du surréalisme français et des poètes de la « poésie pour vivre », qui voyaient dans l’écriture un acte de révélation, une aventure spirituelle et une révolte contre la banalité quotidienne et la raison instrumentale.
Cette conception de la poésie explique la nature des figures choisies par Dauphin. La plupart des femmes présentes dans le livre n’appartiennent pas seulement au monde littéraire, mais aux zones de tension extrême de l’existence humaine : guerre, révolution, corps, désir, exil, maladie, folie ou confrontation directe avec le pouvoir. Leurs vies semblent ainsi indissociables de leurs textes ; leurs poèmes apparaissent comme le prolongement des blessures et des expériences violentes qu’elles ont traversées.
Au début du premier volume, Dauphin place côte à côte deux figures apparemment opposées mais profondément complémentaires : Thérèse de Lisieux et Lucie Delarue-Mardrus. La première apparaît comme victime d’un système religieux ayant étouffé le corps et le désir au nom de la pureté ; la seconde incarne la femme qui choisit de s’écrire elle-même et de vivre librement sa passion dans un espace littéraire hostile aux femmes. Dauphin ne traite pas Thérèse comme une simple sainte chrétienne : il tente de lui rendre son humanité et de la libérer de son image ecclésiastique figée, tandis que Lucie devient le symbole de l’émergence de la femme écrivaine moderne.
Mais le cœur esthétique et intellectuel de cette première partie réside dans son rapport au surréalisme, qui constitue la toile de fond majeure de tout le projet de Dauphin. Pour lui, le surréalisme n’était pas simplement une école littéraire, mais une tentative radicale de « changer la vie », selon la formule de Arthur Rimbaud reprise par André Breton. C’est pourquoi il consacre de larges pages à des poétesses et artistes liées à ce mouvement ou gravitant autour de lui, de Joyce Mansour à Gisèle Prassinos, de Nusch Éluard à Annie Le Brun.
Cependant, l’importance de cette dimension ne réside pas seulement dans la redécouverte de figures féminines marginalisées, mais dans la manière dont Dauphin relit la relation entre le surréalisme et la femme. Il refuse de réduire ce mouvement à l’accusation d’avoir transformé les femmes en objets du désir masculin, rappelant qu’il fut, malgré ses contradictions, l’un des rares courants à avoir accordé aux femmes une place centrale dans l’expérience créatrice moderne.
C’est précisément ici qu’apparaît l’un des aspects les plus complexes et stimulants du livre : Dauphin ne propose pas un discours féministe doctrinaire, mais laisse émerger des tensions et des divergences profondes autour de la notion même de libération. Ainsi, Annie Le Brun critique certaines formes du féminisme contemporain et refuse de réduire la femme à une identité collective figée, tandis que des voix plus radicales, comme Monique Wittig, relient la langue elle-même aux structures de domination masculine.
Cette pluralité donne au livre une véritable richesse, car elle empêche de transformer les femmes en bloc homogène ou en icônes idéales. Ce qui intéresse Dauphin, c’est la contradiction humaine elle-même : la force et la fragilité, le désir et la fracture, l’héroïsme et l’abîme. C’est pourquoi il écrit sur certaines de ses figures avec une émotion manifeste, sans cacher les zones d’ombre ou de souffrance de leurs existences.
Le personnage de Nusch, épouse et muse de Paul Éluard, offre sans doute l’exemple le plus éclairant de cette approche. Dauphin ne répète pas l’image romantique traditionnelle de la « muse surréaliste » ; il pose une question plus dure : que signifie le fait que le corps de la femme devienne un objet permanent de regard, de désir et de représentation artistique ? Que reste-t-il de la femme derrière les images, les tableaux et les poèmes ? Et l’hommage qui lui est rendu n’est-il pas, parfois, une autre forme d’appropriation ?
L’une des plus belles qualités du livre réside également dans le fait que Dauphin ne sépare jamais la création de la vie quotidienne. Nombre des femmes qu’il évoque n’étaient pas des « stars » au sens habituel du terme, mais des femmes ayant travaillé dans l’ombre, au sein de petites revues ou de cercles poétiques marginaux. Certaines étaient les compagnes de poètes célèbres, mais Dauphin restitue leur rôle caché dans l’aventure poétique moderne.
Dans cette perspective, des figures comme María Andrade Breton, Thérèse Manoll ou Cécile Miguel acquièrent une dimension profondément humaine. Elles n’étaient pas simplement des « femmes de poètes », mais de véritables partenaires dans la construction même de la vie poétique : revues, amitiés, rencontres, édition, hospitalité, soutien spirituel et quotidien. Dauphin écrit à leur sujet avec une tendresse évidente, comme s’il réparait une injustice historique ayant laissé les femmes dans l’ombre tandis que les hommes conservaient la gloire littéraire visible.
Dans le second volume, Elodia Turki apparaît comme l’une des figures centrales, incarnation vivante de la mémoire de la résistance féminine espagnole. À travers son parcours, Dauphin revient sur la guerre civile espagnole et sur la mémoire républicaine antifasciste, ressuscitant des noms féminins oubliés, comme Amelia Jover, Lucía Sánchez Saornil ou Federica Montseny, en tant que visages multiples d’une révolution féminine rêvant d’un monde plus juste.
Mais l’importance de cette partie ne réside pas seulement dans la documentation historique : elle tient aussi à la manière dont Dauphin relie l’exil à l’identité poétique. Espagnole, française et tunisienne à la fois, Elodia devient le symbole de l’être exilé appartenant à plusieurs lieux sans appartenir totalement à aucun. L’exil n’est plus seulement un événement politique ; il devient une condition existentielle.
Dans les pages consacrées aux femmes confrontées aux régimes totalitaires et à la violence historique, apparaissent Annette Zelman, brisée par le nazisme, et Madeleine Riffaud, qui unit résistance, poésie, journalisme et lutte anticoloniale. Tout au long de ces pages, Dauphin associe constamment écriture et action. La poétesse n’est pas un être isolé dans une tour de langage, mais un sujet qui combat au cœur même de l’histoire.
Madeleine Riffaud semble d’ailleurs être l’une des figures les plus proches de la sensibilité de l’auteur. Il écrit à son sujet avec une intimité manifeste, comme s’il parlait d’une icône morale ou d’un modèle de « poétesse-témoin » dont la poésie ne saurait être dissociée de son engagement humain. Rien d’étonnant à cela : dans l’univers de Dauphin, la vraie poésie ne peut être séparée du destin des êtres humains. Ainsi, poèmes d’amour et scènes de guerre, massacres et exils coexistent dans son livre, et l’amour lui-même devient acte de résistance, force capable de restituer à l’homme son sens.
L’un des axes majeurs du second volume est la relation entre le corps et la liberté. C’est ici que le projet du poète atteint son sommet intellectuel et politique. Le corps féminin, tel qu’il le présente, n’est pas seulement un espace biologique, mais un champ de bataille historique entre pouvoir et liberté. C’est pourquoi il convoque des figures telles que Oksana Chatchko, Taslima Nasreen, Joumana Haddad ou Forough Farrokhzad, afin de faire du corps un texte politique ouvert à la confrontation.
Dans ces pages, le corps devient langage de protestation contre les pouvoirs religieux, sociaux et économiques. Longtemps réduit à un objet de domination, de honte ou de consommation, il devient instrument de reconquête de soi. Dauphin accorde ainsi une importance particulière à l’idée de « réappropriation du corps » dans les mouvements féministes modernes, non comme débat théorique abstrait, mais comme combat existentiel ayant coûté très cher aux femmes : prison, diffamation, exil, fatwa ou mort.
C’est aussi ce qui explique la place centrale de l’Iran dans le livre. Entre Forough Farrokhzad et Katayoun Afifi, Dauphin retrace une longue histoire de la lutte des femmes iraniennes contre l’oppression patriarcale et religieuse. Forough apparaît comme une précurseure poétique et spirituelle de toutes les voix féminines iraniennes ultérieures, tandis que Katayoun incarne la poursuite de cette révolte sous la République islamique, où le corps lui-même devient soumis à la surveillance et au châtiment.
Dauphin ne se contente pas de condamner les systèmes politiques ou religieux ; il va plus loin, vers une déconstruction des structures profondes de la domination masculine. Pourtant, son texte ne devient jamais un discours théorique sec, car il est sauvé par sa dimension poétique. Son écriture est saturée de rythme, d’images et de métaphores, même dans les passages documentaires les plus denses. Il écrit l’histoire comme s’il composait un long poème sur l’humanité blessée.
C’est là l’une des plus grandes forces du livre : sa capacité à unir savoir et émotion, documentation et intensité sensible. Le lecteur n’a jamais l’impression d’être face à une étude universitaire sur le féminisme ou la poésie, mais plutôt devant une longue série de vies ardentes où chaque femme devient à la fois un récit et un miroir de son époque. La diversité immense des figures confère également à l’œuvre une ampleur géographique et culturelle rare. De l’Espagne à l’Iran, de l’Ukraine à la Palestine, de l’Arménie au Bangladesh, des îles de l’océan Indien à l’Amérique latine, Dauphin construit une cartographie alternative du monde fondée sur la poésie, l’exil et la rébellion, refusant l’eurocentrisme traditionnel et choisissant la marge comme cœur de l’expérience humaine.
Dans les pages consacrées à la poétesse palestinienne Joumana Mustafa, la Palestine apparaît comme une expérience quotidienne de perte et de menace, et non comme un simple slogan politique. Chez la poétesse somalo-britannique Warsan Shire, l’exil devient une blessure cosmique touchant des millions d’êtres contemporains, et la migration apparaît comme une fuite hors de la gueule du monstre. Quant à la poétesse arménienne Violette Krikorian, l’histoire devient une matière vivante infiltrant la langue, le corps et la conscience.
Le livre ne se limite pas aux femmes ayant affronté les régimes politiques ou les grandes guerres ; il s’intéresse aussi à la violence intime et quotidienne. La figure de Marie Murski, rescapée d’une relation destructrice avec un narcissique violent, montre que l’oppression ne s’exerce pas seulement dans l’État ou les institutions religieuses, mais aussi dans les relations privées. Dauphin élargit ainsi l’idée même de résistance jusqu’à faire de la survie individuelle une forme de combat.
On remarque également son admiration pour les poétesses qui écrivent le corps et le désir sans peur, comme Joumana Haddad, Odile Cohen-Abbas ou Paloma Hermina Hidalgo. Dans un monde qui exige encore des femmes silence et soumission, l’écriture érotique devient un acte radical de libération, non une provocation gratuite, mais une reconquête de la parole et du plaisir.
Le livre n’est toutefois pas exempt de quelques limites critiques. L’élan émotionnel qui caractérise l’écriture de Dauphin le pousse parfois à idéaliser ses personnages au point d’affaiblir la distance critique. De même, l’accumulation de noms et de détails historiques peut donner par moments une impression de saturation, surtout en raison de la tendance de l’auteur à la digression et à l’emphase rhétorique.
Sa vision, malgré son ouverture profondément humaniste, demeure également structurée par une opposition nette : les victimes face aux oppresseurs, la liberté face au pouvoir. Or cette polarité, aussi légitime soit-elle sur le plan moral, simplifie parfois les complexités historiques et politiques. Mais ce choix semble conscient : Dauphin ne cherche pas à écrire une histoire neutre ; il veut composer une épopée morale de la poésie et de la résistance.
Et c’est précisément là que réside la puissance du livre. Sa valeur ne tient pas à une prétendue neutralité, mais à la chaleur de sa voix et à son parti pris pour la vie contre la mort, pour la liberté contre l’oppression, et pour la poésie contre la ruine. Son importance ne vient pas non plus du fait qu’il serait un livre sur le féminisme au sens théorique étroit, mais parce qu’il est un livre sur l’être humain confronté aux tentatives d’effacement, et sur l’écriture comme forme de survie.
En définitive, Christophe Dauphin réussit à construire une œuvre ample et polyphonique, mêlant poésie, histoire, pensée et engagement. Un livre qui ne se contente pas de dresser une galerie de poétesses et de militantes venues du monde entier, mais qui tente de réécrire le XXe siècle et le début du XXIe siècle du point de vue de femmes ayant résisté à la violence, au pouvoir et à l’oubli par la seule puissance des mots.
C’est un livre sur le corps lorsqu’il devient champ de bataille, sur l’exil lorsqu’il devient identité, sur l’amour lorsqu’il devient résistance, et sur la poésie lorsqu’elle refuse de se séparer de la vie. Et surtout, c’est un livre sur des femmes qui ne se sont pas contentées de supporter le monde, mais qui ont tenté de le transformer, chacune avec sa propre langue, son corps, sa mémoire et son feu intérieur.
« C’est ainsi que nous lisons le livre du poète et critique français Christophe Dauphin, récemment publié à Paris aux éditions Les Hommes sans épaules, comme une tentative d’arracher à l’obscurité une autre archive de l’humanité… »
Antoine JOCKEY in Kitab, 26 mai 2026.
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Après un premier volume (Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue Mardrus à Claude de Burine, 2025), Christophe Dauphin poursuit la rédaction d’une véritable contre-histoire féministe de la poésie contemporaine, en publiant : Pour un soleil de femmes 2, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Elodia Turki à Paloma Hermina Hidalgo.
Il rétablit les femmes, corps, âme et esprit, à leur place, autour de la grande table solaire de l’art. Ce sont 21 nouvelles femmes remarquables qui rayonnent dans ce deuxième volume : Elodia Zaragosa Turki, Annette Zelman, Madeleine Riffaud, Marie José Tramini Paz, Jean McNair, Chantal Spitz, Taslima Nasreen, Kostadinka Kuneva, Oksana Shachko, Katayoun Afifi, Forough Farrokhzâd, Marie Murski, Odile Cohen-Abbas, Violette Krikorian, Catherine Boudet, Joumana Haddad, Paloma Hermina Hidalgo et d’autres encore.
Comme le premier volume, le second propose trois parties : Les femmes de la poésie pour vivre – Pour un soleil de combats – Huit femmes pour un soleil d’aujourd’hui.
Les femmes savent s’emparer de la poésie pour le combat des libertés. La deuxième partie couvre huit décennies de combats, en Allemagne nazie, USA, Iran, Ukraine, Vietnam, Inde… Le thème récurrent en est les violences faites aux femmes et plus largement toutes les formes de violences, discriminations et injustices. Les violences faites aux femmes en sont le marqueur et le révélateur.
« Ce combat, précise Christophe Dauphin, concerne la société tout entière : partout se conjugue oppression, domination et émancipation, mais la situation des femmes n’est pas partout la même. Les luttes féministes diffèrent selon que l’égalité et la liberté sont reconnues au moins en droit, si ce n’est en fait, ou si cette reconnaissance est encore à conquérir. Elles varient selon les situations économiques et sociales, la configuration politique, le poids des religions, des traditions, la force de la domination masculine. Mais cette diversité de situations n’implique pas, contrairement à ce que certaines affirment, qu’il y aurait un féminisme blanc ou noir, ou articulé à une identité religieuse ou nationale. Au Nord, comme au Sud se déploie une rhétorique identitaire qui fige féminité et masculinité au nom des différences culturelles, du respect des traditions, de l’identité nationale ou religieuse. »
La troisième partie met en avant huit femmes dont les œuvres, originales, puissantes, sont autant de voix et de voies de libération. Elles sont lumineuses au milieu des ruines. A propos de Paloma Hermina Hidalgo qui clôt ce « soleil de femmes », Christophe Dauphin dit encore : « Paloma, c’est la lave humaine d’une poésie volcanique dont la langue provoque des séismes et qui explose des entrailles pour recracher un quotidien imbuvable, certes, mais transcendé, non par Dieu (je veux m’enfouir comme un chien sous les ormes ; toi et ton Dieu êtes une tare, dans un ciel sans objet), mais par une féérie permanente, qui parvient, comme par un exploit, à rendre le monde habitable, entre réel et imaginaire, dans une langue aussi riche que débridée… »
Chacune des femmes présentes dans ce livre est en elle-même un monde à découvrir et un manifeste à entendre. Toutes alertent, nous enseignent et nous éveillent au réel. Elles sont prophétesses, au sens ancien, elles indiquent les chemins qui conduisent à la liberté, pas seulement celle des femmes, mais celle de tout le vivant.
Si Christophe Dauphin revient dans le détail sur l’histoire du féminisme, c’est pour mettre en évidence combien le rapport à la femme, aux femmes, au féminin, constitue la meilleure évaluation de l’état d’une société ou d’une civilisation. Evidemment, le constat est effroyable mais, ces femmes, et toutes les autres, anonymes ou non, sont le sel alchimique qui permet la transmutation. Elles sont notre futur.
Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 10 juin 2026).
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En deux volumes de 500 pages et 42 portraits, Christophe Dauphin apporte sa contribution à une meilleure connaissance de la voix des femmes au sein de la poésie francophone de tous les continents, du début du XXe jusqu’à nos jours. Il rassemble ici ses écrits, la plupart parus sous forme d’articles, de présentations ou de dossiers, dispersés dans la revue « Les Hommes sans Épaules ». Il leur donne ainsi une plus grande lisibilité et leur assure la pérennité d’une édition en volumes.
Une grande partie de ces contributions met en lumière des femmes du mouvement surréaliste aujourd’hui mal connues ou oubliées. D’autres ont été publiées par Jean Breton dans les années 50, dans la première série de la revue Les Hommes sans Épaules. Beaucoup d’entre elles ont été des pionnières et ont lutté, selon les époques où elles ont vécu, pour leur émancipation et pour leurs droits, pour défendre leur culture, se libérer du colonialisme. Certaines ont résisté au nazisme, d’autres aujourd’hui combattent l’obscurantisme religieux. La plupart sont encore inconnues. Toutes ont la poésie chevillée au corps.
Marie-Josée Christien, chronique "Nuits d'encre", revue annuelle "Spered Gouez / l'esprit sauvage" n°32, octobre 2026
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Au-delà du nombre de pages conséquent et chacune fort chargée, ces deux volumes de Pour un soleil de femmes, constituent une somme. Non seulement Christophe Dauphin réunit 41 poètes femmes qu’il présente dans leur vie et dans leurs œuvres, 41 poètes dont il analyse les apports respectifs dans différents domaines, les recueils en bandoulière, de la fin du xixesiècle à nos jours, mais il offre des vues politiques, la sienne au premier chef, une connaissance étendue du mouvement surréaliste dont il magnifie tant les vues que les femmes y auraient occupé une place majuscule. C’est un livre de combat, comme il l’affirme à raison.
À chacun d’y trouver à redire, après l’avoir lu. Le style est parfait, si l’on excepte au tout début l’expression d’une « prosternation dévotieuse ». Alors que Jean Starobinski a pu épingler dès 1942 chez les surréalistes des « procédés d’incohérence appliquée », Dauphin trouve le mouvement à son goût, auquel il ajoute la nécessité de l’émotion que revendiquait Jean Breton et le mouvement Poésie pour vivre (1964). Quoi qu’il en soit, tant de connaissances imposent le respect.
Parmi ces poètes, l’auteur accorde une place importante à Thérèse de Lisieux qu’il « désencarmélise » avec passion. Car pour toutes, il raconte la vie, les souffrances, les merveilles aussi, citant force lettres (qu’il a parfois reçues). Thérèse Plantier, qu’il place très haut dans son panorama, n’appréciait plus sa payse, celle qui habitait au-dessus de Faucon, l’auteur de La Bâtarde, quand je l’ai fréquentée, dans son camping de l’Aiguette au bas de Faucon ; je lui ai consacré le n° 5 de Possibles, premier numéro spécial qui compte 80 pages ronéotées et dont les 16 premières publient d’elle l’inédit « D’un féminisme intégral » (avril 1976). Les portraits vont de la note concise mais souvent passionnée à la quasi étude.
Les femmes poètes rattachées au mouvement surréaliste sont au nombre de huit et douze relèvent de Poésie pour vivre. Parmi celles-ci, figure un éloge vibrant pour Maria, épouse et mère des Jean et Alain Breton. C’est là une reconnaissance extrêmement touchante. Le tout sert la vérité. Pour les combats, il y a le féminisme, l’accession à la liberté, à l’indépendance, à une sorte de rachat aussi, car n’oublions pas le crime de Phèdre qui fait tuer par son époux le fils qui n’a pas voulu l’aimer, qui s’est refusé à elle.
Christophe Dauphin ne tombe jamais dans le panégyrique. Son jugement est affuté, sa connaissance des « dossiers » très étendue, de l’époque, de ce qui se passe dans le monde est sans faille. J’admire une telle étendue de connaissances et la capacité de les faire sonner comme on fait sonner les jeux d’un grand orgue. Iran, Liban, Palestine. L’Occident a ses tares et ne manque pas de criminels ; l’Orient a ses tarés, ses égorgeurs.
Entre la splendeur d’une civilisation et ses marasmes, Dauphin tient la balance de la Justice idéale, en tout cas essaie de comprendre et de conduire les femmes et les hommes à tenter de vivre côte à côte, en paix sur le long terme. Mais sur la terre de France, au plus près de nous, ce qu’il nous révèle de l’enfance de Marie Murski établit la scène capitale. Le tout se referme sur l’œuvre naissante de Paloma Hermina Hidalgo.
Pierre PERRIN, Possibles n° 41, septembre 2026
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Lectures :
Cet ouvrage dont le titre fait écho à l’alchimie, rassemble trois livres de poèmes épuisés, Le Ministère des verges (2011), L’émoi du non (2013), Les rires fois d’AlefBêt… (2016) ainsi que trois inédits : Une mystique sexuelle, Sans titres ou points d’O et Les inutiles.
L’œuvre est aussi forte que déconcertante, aussi lumineuse que sombre, d’une lumière qui se cache derrière les drapés les plus obscurs. L’érotisme très présent ne doit pas masquer la dimension ontologique profonde de la poésie d’Odile Cohen-Abbas, souvent intransigeante, ne laissant au lecteur aucune échappatoire.
Nous chevauchons le même corset de sexe, la touffe astrale,
et l’ecchymose sans fixation,
nous chevauchons l’aune à deux branches,
le même fermoir humide, licite,
petit segment sécant de gauche et de droite
entre nos cuisses.
Et ton genre masculin, lissant sa nudité en moi
aux racines d’une rose et très tendre épilepsie,
de moitié, se féminise.
L’article lent à deux becs,
flèches à boire, oscille
d’un marais à l’autre de nos chairs,
grapille des unités de mémoire.
La profondeur le happe et l’enveloppe
d’un bandage de bonheur.
…
Extrait de Trait d’union
S’agit-il d’un songe qui révèle ou du kaléidoscope pathologique des rêves ? Le lecteur pris dans la multiplicité des images risque la folie s’il ne cherche avec la même volonté que l’auteur à traverser ce qui est donné, tenir bon, quoi qu’il arrive, sans même savoir pourquoi.
Il regarde les joints desserrés de la terre :
ce mal blondasse et bancal de la mer.
Deux et trois de ses balancements visibles font un tamis à l’eau.
Il a conçu une petite phrase en prévention d’un scintillement qui l’enserre de trop près,
un barrage aux soubresauts de sa pensée sous la forme d’une question :
peut-on rêver cette cornue translucide sous l’aspect d’un triangle ?
– n’importe quoi pourvu que la cervelle marine ne songe pas à s’assoupir
avec ses droites de part en part mutilées.
Peut-on… il ne sait pas ! il rit très fort
quand les chemins de l’eau se parfument.
Peut-on… sceller un don de cercle, ou de losange ?
Il s’est trompé, et son erreur est si vive
qu’elle l’a fait saigner du nez.
Mais le saignement se répare
…
Extrait de L’autiste et l’eau
Désespérante peut sembler la poésie d’Odile Cohen-Abbas. Certes, elle ouvre la boîte de Pandore, mais elle n’en conserve pas même l’espoir, un mal parmi les autres après tout. Ni espoir ni désespoir mais une implacable exploration de ce qui reste quand on a tout réduit en poussière.
« Si ce hideux te rencontre… »
Au mieux, s’il me rencontre ?
S’il entre dans le pendule de mes yeux
acquittant ou annulant sa place,
cuisant ses vieux bubons de mon feu,
faisant aboyer mes biens de l’âme ?
S’il est fait comme un homme du drame,
commis aux bancroches, aux hybrides,
s’il est fou, s’il est double,
s’il est femme
qu’il ose !
Qu’il joue, qu’il perde ou y gagne,
accroisse les tam-tam, les roulements
des visions
C’est là, dans le tambour, qu’il se cache,
elle si c’est une femme.
« Si ce hideux te rencontre… »
Cela a dû arriver
…
Extrait de Jérémie. 23 : 29
Dérive, errance, auto-exil, hors-soi… qu’importe la qualification du mouvement, le plus souvent immobile, il se suffit à lui-même. Nul besoin d’un but, d’une finalité, d’un sens. Toute analyse est vouée à l’échec. L’expérience est plus profonde, relève du « Sens-plastique » d’un Malcolm de Chazal, parfois chamanique, parfois prophétique, essentielle surtout.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 25 juin 2018).
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"Cet ouvrage propose trois recueils de poèmes parus entre 2011 et 2016 ainsi que trois inédits. L'auteure évoque dans une veine surréaliste différents thèmes, notamment la sexualité, la religion ou la nature."
Electre, Livres Hebdo, 2018.
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Long feu aux fontaines : dès le titre couronnant l’œuvre poétique d’Odile Cohen-Abbas jusqu’en 2017, soit trois livres de poèmes épuisés (Le Ministère des verges (2011), L’Émoi du non (2013), Les Rires fous d’AlefBêt… (2016)) et trois livres inédits (Une Mystique sexuelle, Sans titre ou Points d’O et Les Inutiles (2017)), une durée incertaine s’installe (celle du « long feu ») et ouvre la porte aux images les plus troublantes – à l’imaginaire tout aussi bien.
Dans les corridors des pages, le lecteur, en quête avec l’auteur, découvre des scènes de rêves ou de cauchemars, des paysages mentaux, des pensées qui ont pris corps. L’imagination, la « reine des facultés » (selon Charles Baudelaire), rayonne ici selon mille fenêtres et mille entrelacs.
Le lecteur est un Dante que dirige Virgile et que parfois vient rejoindre Béatrice. Il faut se laisser emporter par Odile Cohen-Abbas : elle nous égare plaisamment, mais sans jamais nous abandonner en chemin – sinon pour nous retrouver à quelque carrefour inattendu. Faut-il se souvenir du regard d’un enfant étonné, faut-il convoquer l’adulte impatienté ? L’un et l’autre certainement.
Le poème, chez Odile Cohen-Abbas, se regarde et se lit lui-même pour, souvent, rire ou s’étonner de ses mots et se renverser : là, le sérieux n’est pas toujours ce que l’on croit, et l’humour tout aussi bien. Son miroir est un don : il se renouvelle avec quelque sourire ou quelque abîme. Tout est inextricablement mêlé, à l’image du désordre du monde et du désir – de l’éros. Au commencement, nul doute : une solitude qu’il faut franchir, une tension vers l’union : Que ma voix dépose le présent,/ que des frissons de liège nous déniaisent le souffle,/ que l’on donne à manger du grain au diseur/ et des guitares, à l’abat-jour,/ que l’on garde le silence pour le centre,/ pour le bain de millet de l’amour,/ un midi de notre vie/ s’habille de nos deux corps, / s’empare de notre chance, l’enlace,/ la revend aux saisons. (« Sans suite », Le Ministère des verges).
Une voix se dégage, un corps parle – un corps de femme, sensuel et sexué jusqu’à l’ongle et au cil – et ce corps chante, joue, hurle, rit, se cache, désire, souffre, jouit, attend. Dans cette voix toutes les ressources de la langue sont convoquées : tour à tour appels, soupirs, fièvre et ivresse (à l’image du feu et de l’eau du titre générique de l’œuvre), célébration, exhortation, palpitation, spasmes, tremblements, pouls, les mots les plus crus côtoient les plus rares, dans une véritable fête du vocabulaire répondant, à chaque page, à la fête de l’expérience sensible : Les lointains sont à naître, souffle-t-elle,/ tandis qu’il fouit encore parmi son puits à thème,/ entre ses parois volitives/ sa piscine de chrysanthèmes. /[…] Son dos fait ses pyramides, ses bonds d’escorte. (« Maintenant », L’Émoi du non).
Les mots se câlinent, se repoussent, se rejoignent et s’entrechoquent pour s’aimer encore ; ils serpentent autour de leur objet pour soudain le mordre ou l’enlacer, sans que l’on sache toujours distinguer la blessure de l’embrassement. Mais toujours l’auteur prend de la distance avec son propre langage : Je t’exhorte, je t’abstrais,/ je te délarde, verge miellée, mon éloquence, ma robe du soir,/ à petits coups de cœur et d’apnée,/ je te réduis à un dé de manne,/ à une raie, à un fil d’archal. / Je t’érode, églogue, sonnet salant, […] (« Glose linguale », Le Ministère des verges). Jackie Pigeaud, dans Poésie du corps, cite le médecin érudit du début du XIXe siècle Étienne Sainte-Marie qui, lui-même s’appuyant sur les traités du médecin grec Hérophile (vers 330-320 - vers 260-250 av. J.-C.), écrit : « Le rythme existe dans toute la nature, et le corps humain est réglé par ce principe universel. […] Le cœur et le poumon frappent une mesure à deux temps, marqués dans le premier de ces organes par la systole et la diastole, et dans le second par l’inspiration et l’expiration. Le corps humain a donc été organisé et animé d’après les lois de la musique. […] Ce rapprochement n’avait point échappé aux Anciens ; et l’on voit dans leurs allégories que le dieu de la musique était aussi honoré comme dieu de la médecine. (Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2009, pp. 175-176. C’est l’auteur qui souligne).
À bien des égards la poésie moderne retrouve cette analogie ; elle en est traversée ; et les rythmes nouveaux qu’elle découvre dans la langue (songeons à Antonin Artaud, à Henri Michaux, sans oublier le Pierre Jean Jouve de Sueur de sang) l’inscrivent dans cette recherche d’un poème qui déchiffrerait l’anatomie humaine et ses mouvements. La « poésie du corps », chez Odile Cohen-Abbas, tantôt caressante, tantôt haletante, est rythme, heurt, souffle et danse : Sept chats longs, ces feux-là comme varans/ dévoient des déplacements en flammes,/ communément des sphères./ « Apprenti feu ! »/crie un rayon de cercle./ Cages de médianes, de/ diagonales,/ décollements, raccordements de crânes, / séries des râbles et des queues. / Muscles, mues propres, / vitesse. (« Danseurs », Les Rires fous d’AlefBêt…). Les trois livres écrits en 2017 ouvrent encore de nouvelles perspectives. Avec humour – et rappelons que l’humour vrai, en poésie, est une réussite fort rare –, Odile Cohen-Abbas signale en incipit les titres non retenus d’un ouvrage (Sans titre ou Points d’O eût pu s’intituler, par exemple, Centons des mers, et Odile en usage ou Satyres en prière !) ou commente entre parenthèses certains passages de son poème. L’auteur inclut dans ses livres (ce qui résonnera dans Voyelle, cet ouvrage au confluent de nombreux genres paru aux éditions Rafael de Surtis en 2018) toute sorte de signes non-verbaux, photographies, dessins, reproductions d’œuvres d’art (tableaux et sculptures), portées musicales, pictogrammes, qui nourrissent la page en accompagnant les poèmes de motifs qui les prolongent ou les interrogent.
Odile Cohen-Abbas use également de toutes les ressources typographiques, de l’italique au corps mouvant des caractères imprimés, non pas ici pour tenter d’« élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé » (selon Paul Valéry évoquant le Coup de dés de Stéphane Mallarmé), mais comme pour éparpiller le livre à l’intérieur de lui-même – et accomplir une danse dans une chambre d’échos : Je ne veux pas d’un mariage lettré/ avec le « Palais de têtes »,/ je ne veux pas de son marbre, ses flambeaux instruits,/ et syntaxe qui tombe comme neige vêtue de noir/ – ainsi qu’on la voit s’éloigner dans son texte minoré. (« Tout-et-rien, 14 juin 2017 », Sans titre ou Points d’O). Tout le langage est tancé, par le langage lui-même ; c’est l’être du poète qui est en jeu, et sa vérité : Nouvelle prière :/ TA JOIE EST MISÉRABLE !/ Quel surgissement inique !/ Dans quelle catégorie,/ quel espace l’inclure ?/ Tout avait si bien commencé, Éternellement, Éternellement,/ descendait si bien la côte./ LA JOIE EST MISÉRABLE !/ Quelle faute, quelle défaite de la chair, autoportrait,/ s’est immolée dans le texte ? (« [Ici la photographie du détail d’une toile représentant le baiser d’Anne et de Joachim] 19 juin 2017 », Sans titre ou Points d’O). Il n’est pas jusqu’aux textes bibliques qui ne soient convoqués en tant que fondateurs d’un sens mouvant, toujours à questionner : Poème à face d’Ève coiffée en brosse, / cachant une caméra carcérale sous son crâne,/ prière occipitale/ disant la viduité syntaxique d’une femme,/ rescapée de la chambre, pauvre en air, du texte,/ pensées robots de moelle ! » (« Restitution », Les Inutiles) ; le dernier poème des Inutiles, évoquant les quatre figures du Tétramorphe évangélique, ne signalera-t-il pas, tandis que les mots du poème s’effacent ou sont raturés, une « main séparée » qui « dépose dans la marge/ l’ange d’un adieu ?
Et les énigmes nombreuses dont sont parsemés les livres d’Odile Cohen-Abbas ne sont pas sans rappeler que le poème, selon une très ancienne tradition, est également perçu et conçu tel un objet construit avec des mots, et qu’il s’offre au regard du lecteur comme la serrure en attente de quelque clef. Cependant, qu’avons-nous à répondre à un poème sinon tout d’abord lui dire « oui » et l’aimer, même maladroitement ? Et ces quelques lignes, devant Long feu aux fontaines, ne tentent-elles pas d’esquisser une réponse à quelque danse souveraine, une danse inquiète, la danse baroque et sûre d’un désir attentif ?
Frédéric TISON (in revue Les Hommes sans Epaules n°47, 2019).
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