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Lectures :

Odile Cohen-Abbas nous entraîne comme souvent dans la dimension silénique de l’expérience humaine avec ce livre qui se présente comme un triptyque.

Au centre, l’alphabet hébraïque et ses vingt-deux lettres qui fondent autant la parole que le monde par la grammaire architecturale, divinement inspirée et totalement scientifique, qu’ils composent. Odile Cohen-Abbas nous offre vingt-deux méditations très personnelles sur chacune des lettres vivantes de l’alphabet, lettres qui sont aussi des noms composés de lettres, inaugurant ainsi la cascade infinie des sens.

Avant ce voyage dans l’alphabet, l’Aleph-Beth, c’est à la Face que nous sommes confrontés, tantôt sainte, tantôt diabolique, absolument humaine en réalité. L’intuition géniale ou démonique naît de ce face à face qui s’affirme dos à dos, invocation de Janus.

« Si on ouvre le miroir facial de la Grande Prostituée, on s’aperçoit qu’il contient à l’intérieur une ennéade : vouivre, mère, fille, vierge, veuve, pauvresse, bacchante, strige, sauterelle « un nonet de sons – vielles, lyres, pianos à bandes perforées –) elles, les bâtisseuses et les écroulées chantant un amour de l’être dans le miroitement à terreur sacrée, le miroir de la Grande Prostituée, leurs traits, sang, rides, grains de beauté mêlés à Ses traits qui ont tout gaspillé du bonheur, du malheur, elles, les biches de Dieu, nées par le siège, dans la broyeuse du miroir,

la non-mixité du Jugement dernier. »

Nous sommes en poésie, mais aussi en métaphysique, à rebours de la chair qui révèle, mais aussi en théologie silénique, forcément hérétique donc, mais ô combien pertinente car acéphale :

« Apparition de la tête de Jean-Baptiste dans le champ des décapités : la perruque blonde de l’ange Gabriel décapité, la perruque noire des corbeaux et des mouettes, écimés, Calvin tranché, Marie tronquée, Jeanne la papesse, découronnée, la petite danseuse de Degas, étêtée, le spectre d’Hamlet, guillotiné, Pierre de Craon, décapité, les 22 lettres, tranchées, la licorne et Mélusine avec la Grande Ourse et le scorpion, en phase de décollation, des volontaires, vieilles et nubiles, pelotes de veines, en cours de guillotine, les 10 chiffres décapités. Dans le coffre à bijoux du tableau de Moreau, le sang ;

Tous tournent leur regard

– Mais de quoi s’enivre-t-on aujourd’hui ? – vers l’Apparition »

Nous imaginons très bien Odile Cohen-Abbas modèle, et un peu plus, pour Caravage. Exagère-t-elle ? Certes non, en effet, après la guerre dans les Cieux, menée par Aazazel, Dieu qui avait placé la lettre Iod première de toutes les lettres, lui substitua Aleph et réduit le nombre des Cieux de 9 à 7. Une forme de décapitation salvatrice.

Le troisième volet du triptyque est intitulé « Les revenants ». Revenir de quoi ? de tout, et d’abord des peurs, ancestrales comme futures, afin de se démasquer. Revenir de l’autre côté du miroir, si trompeur pour qui n’est pas vigilant. C’est une quête sans concession, un chemin ensanglanté de mots qui n’est pas sans extases.

« Regarde l’homme là-bas ! C’est le pendu qui s’emporte à travers champs. Il n’a plus sa stature complète, ses pieds se combattent dans la mort.  Il cherche un lieu d’inhumation. Il est né de sa corde, mais l’impureté du temps s’accole encore à lui de toutes ses forces. Derrière lui, la lune diminue définitivement ; devant : l’armée des pendus s’avance. Regarde et dis ! En quelle partie de son corps est descendue la connaissance, est-ce au-dessus ou au-dessous de la strangulation ? Et si le chemin de la corde, sa notion féminine broie implacablement le toucher de l’épaule ? Le monde – six taches de sang – tient encore la place occupée par le chanvre. Paix à la poitrine du pendu qui s’emporte là-bas, et paix aussi à la déformation qui s’engendre dans la corde ! »

Aux limites de l’imaginaire, se trouvent l’abîme pour les uns, mais ce n’est que partie remise. l’imaginal pour quelques autres.

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, mars 2023).

*

« On pourrait parler ici, plutôt que d’un sujet ou d’une thématique poétique, de l’argument d’un ballet comprenant trois épisodes se liant rythmiquement, s’acheminant par les voies de la pensée et de l’introspection. Un mouvement glisse ainsi, se profile sur les planches de l’imaginaire, la scène sacrée des fondamentaux du corps et de l’être : le visage, une histoire brève, très arbitraire du visage à travers les siècles, les origines de la parole, les articulations premières et symboliques du verbe — j’ai choisi, pour les illustrer, les 22 lettres de l’alphabet hébraïque -, et une incursion dans la vie après la mort où des personnages surgissent par des portes mystérieuses – non pas en tutu, mais en des mues d’ombres et d’oripeaux seyants : les revenants. Les mystères de la face et du dialogue, ces fruits ouverts, offerts dans le regard de l’autre, perdus, retrouvés en troisième partie dans des partenaires transmués en fantômes, m’ont paru se compléter, donner la chair et l’esprit d’un univers, d’une recension onirique », nous dit Odile Cohen-Abbas de sa très étonnante et détonante Face proscrite, qui se compose de trois parties : « La face proscrite », « Répondances pour les 22 lettres de l’Alphabet hébraïque » et « Les revenants ».

Odile Cohen-Abbas y interroge une fois de plus les mains perdues dans la bataille du vivre autant que le mouvement primitif des nuits, sachant que les mots voulant sa savonner de leur peur, - meurent au fond des baignoires. Elle met mal à l’aise par la pierre dans la chair et l’incise du rythme du poème : Ligote le gigot de la langue saigneuse, - pique tes signes de chamade neuves ! Mais elle éclaire, réconforte, lorsqu’elle fait rouler l’os de l’imaginaire dans la cavité du Merveilleux : Là-haut c’est déjà les comices agricoles des gigues – et des barcarolles, - des cheveux d’aube au milieu des atolls, - il y a un quart d’heure d’une étoile à l’autre. – J’ai tant d’impatience, - de ressource en ma chair – pour avec toi, - ta parallèle !

Les royaumes suspendus de l’imaginaire sont des mises à nu sans trompe l’œil et la patrie d’Odile Cohen-Abbas, ainsi que son vers tiré sur un bord d’horizon, sa phrase : derrière les yeux seconde – jetés dans le tronc du sommeil, - il y a eu une mer, - une mer facile, possible – peut être la vraie, peut-être un mime, - un ton au-dessous de tous les bleus. – Et du rêve de la mer… - naissait une seconde mer… Dans « Répondances pour les 22 lettres de l’Alphabet hébraïque », Odile Cohen-Abbas s’attaque à, thème récurrent dans son œuvre, l’Aleph Bet, l’alphabet hébraïque, qui n’est pas qu’un simple alphabet. Au commencement Dieu créa l’alphabet.

Dans la tradition juive, en effet, on dit que Dieu créa le monde à l’aide des lettres hébraïques. Par la combinaison de ces vingt-deux lettres fondamentales se forma l’ensemble de la création, et c’est à partir du nom formé des deux premières lettres « Aleph-Bet », que naquit la parole. « Aleph », c’est le Un, l’Unique, l’expression simple de la divinité, contenant tout et dont tout découle. Le commencement du commencement. Les lettres hébraïques ont une valeur numérique symbolique et mystique qui est abondamment illustrée par la Kabbale.

Si Rimbaud fait correspondre une couleur à chaque voyelle, Odile réalise une prouesse encore plus grande que le Rimbe et écrit : « Je me suis concédée non pas toute la liberté, puisqu’il me fallait tenir compte de la symbolique et des éléments constitutifs de chacun de ces signes, mais une certaine forme de liberté qui est la mienne, aussi illusoire soit-elle, et à laquelle je me suis toujours efforcée. Le résultat, je l’espère, sera musical, car l’harmonique capte en elle tout le sens et les extrapolations conscientes et subsidiaires du message. »

Ainsi, comme dans la tradition ou chaque lettre est un voile qu’il faut soulever pour voir apparaître son mystère. Il en va de même avec les 22 poèmes odiliens : Alèf, visions du monde gestationnelles, associées dans une coupe d’ailes, d’étincelles mélodiques, comme un essaim de golems femelles, de coursiers de lumière, d’ici doucement mortel… Alèf, dont il est interdit de capturer l’instant dans un seau terrestre, un seau d’étable, dans l’eau froide d’une prière.    

Christophe DAUPHIN (in revue Les Hommes sans Epaules n°55, mars 2023).

Je m’emploie à faire recouvrer la santé à moi-même

Si on ouvre le miroir facial de la Grande Prostituée, on s’aperçoit qu’il contient à l’intérieur une ennéade : vouivre, mère, fille, vierge, veuve, pauvresse, bacchante, strige, sauterelle (un nonet de sons – vielles, lyres, pianos à bande perforée) - elles, les bâtisseuses et les écroulées chantant un amour de l’être dans le miroitement à terreur sacrée, le miroir de la Grande Prostituée, leurs traits, sang, rides, grains de beauté mêlés à Ses traits qui ont tout gaspillé du bonheur, du malheur, elles, les biches de Dieu, nées par le siège, dans la broyeuse du miroir,

la non-mixité du Jugement dernier

En elle, serpent ailé, en elle, fée amante et trahie, en elle, Mélusine maternelle, se livre la grande guerre de l’amour quand elle revient de sa nuit cosmique dans la chambre gardée par la nourrice

Il n’y a plus de graisse, mais un front chauve, des rides multipliées, sur le visage de Mélusine berçant son enfant emmailloté

 

Ce grand vide sous la peau, cette élision de la beauté se traduit par : des yeux en forme de sardines, une bouche de tanche, des oreilles demi-queues de rotengle, une épinoche pour les plis des tempes et deux vibrisses d’un silure pour les mèches basses de la nuque

 

quand elle se souvient de l’eau du bain où elle s’immergeait sous son aspect de dragon volant, le samedi

 

du bain où elle disparut

 

Dans les ailes allait l’amer

 

Les larmes guerrières comme des éclats de quartz, de silex, des cailloux, des galets qui déchirent la paupière inférieure – la peau des pleurs sur les genoux.

 

Les larmes ultimes des idylles, des antagonismes intérieurs, les belliqueuses — l’aétite, la pierre d’aigle, la pierre à aiguiser, la pierre à feu, la pierre à fusil, et l’améthyste qui antidate et transfigure le visage des fous, laissant leurs larves, et fuyant leur voie par l’anneau incandescent des yeux, leurs larves poussant leurs signes

 

dans les orbites de la face proscrite

 

Odile COHEN-ABBAS

(Poèmes extraits de La Face proscrite, Les Hommes sans Épaules éditions, 2023).

*

Cette recension est un récit de lecture. Dès les premiers vers, me vint une question : La poésie peut-elle être dépositaire d’un savoir, et en particulier d’un savoir occulte ?. Sont-ce des vers d’expérience ou d’enseignement ? Puis, sans que l’esprit ne le mesure, un silence s’établit et à peine entend-on les poèmes glisser page après page. Je m’entends reprendre un vers : « Le premier macchabée de l’humanité a vu la mort dans ses pariétaux » et plus loin le vers « Je porte à mes lèvres avec le pain et le vin […] le saut de l’âme » ; plus loin, je découvre, sous la torche de ma lecture, la figure d’un Jean-le-Baptiste semblable à celles émaciées des sauterelles dont il s’est nourri ; suivent des têtes coupées, une dent, des cornes, Jeanne la papesse, Brunehilde dont la face « n’émit plus aucune pensée et ne prononça plus de mots dont le son et l’énoncé […] ».

Plus loin encore je m’interroge exactement comme cela est écrit : « Que choisir ? les ailes ou les bras pour cacher son visage ? » ou encore me crois être ce « Profil de l’imbécile, le fugitif aux lèvres bandées / tantôt il couche dans la lumière, tantôt il couche dans l’abîme » ; ou, être un apprenti en alchimie à qui on enseignerait que « l’améthyste antidate et transfigure le visage des fous ». De cette première partie, la lecture a filé comme une brindille vaguelant sur un ruisseau. Ainsi sont les formes et les déformes du visage, ai-je appris, La face proscrite comme ce partie le titre.

Mais voilà maintenant une page barrage qui suspend la lecture : Répondance pour les 22 lettres de l’Alphabet hébraïque. Il va nous être proposée une grammaire spirituelle qui établirait des corrélations nouvelles, ou plutôt des lignages entre les dépôts de sens d’une lettre-mot ; je regarde désormais ma lecture comme une déambulation sur une vaste plaine trouée de puits étroits et profonds qui échangeraient entre eux leurs eaux suivant une science subtile, ignorée de tous sauf de quelques-uns. Pareillement, sous des mots-puits, les lettres hébraïques travailleraient à de nouvelles circulations les invisibles, et avec des audaces qu’une simple imagination ne saurait en produire. Écoutez plutôt ce qui est dit de la lettre Gamel : « lettre de la discordance et de la fusion, de l’héroïsme, des prouesses intérieures, des déplacements incertains »

D’où vient qu’on rapproche discordance, fusion, héroïsme, prouesses intérieures et déplacements incertains ? N’est-ce pas inimaginable ? Je prête cet aboutissement à des générations d’hommes et de femmes, penchées sur des vieux grimoires et qui, jusqu’à notre poétesse, s’échangeraient méditations à mots ouvragés, et des vérités aussi stupéfiantes que le grand jeu de l’incohérence des formulations quantiques. Après un court repos, j’ouvre la troisième partie : Les Revenants. Des poèmes-visions me traversent. Ils présentent les parties du corps comme indépendantes l’une de l’autre.

Parfois, il me semble regarder ce qui m’entoure comme un œil qui balance à une corde. J’entends :  « la malemort dévêt, revêt la sans-corps, la sève de spectre blondi » Je m’envertige à lire que l’âme, une fois la mort donnée, « déforme son corps nu afin qu’on la méconnaisse ». Passe la figure de Marie : « le visage de la morte, beau pour lui-même et beau pour la mort » ; un soldat tué qui « sort comme d’un candélabre de sa mort » ; une « armée des pendus s’avance » ; plus loin se libère « l’hirondelle votive ». A tendre l’oreille, je crois entendre sous les vers un vœu comme paix dans les brisements. Mais déjà voici les fleurs, les larves végétales et le retour de la grande et furieuse érotisation, qui jettent à nouveau toute ses forces pour la grande « bataille du vivre », ainsi que l’écrit Christophe Dauphin dans sa postface.

Pierrick de CHERMONT (in revue Les Hommes sans Epaules n°58, octobre 2024).




12 décembre 2013 Dans Rimbaud revue

"Auteur de quelques vingt-sept ouvrages de poésie, prose poétiques ou souvenirs publiés depuis un quart de siècle, Jacques Simonomis n’attendait qu’un commentateur pour que son œuvre connaisse vraiment le rayonnement auquel ses qualités humaines la destinaient. C’est maintenant chose faite par la grâce d’un Christophe Dauphin particulièrement bien inspiré, qui analyse, ausculte une par une et dans tous les domaines les qualités et l’évolution d’un langage haut en couleur, chargé de tendresse humaine et d’authentique révolte face au monde que nous connaissons. Simonomis le sensible nous apparaît plus accessible encore, à travers Sa vérité qui n’est pas celle de tous, son rythme de poète qui casse et brise les tabous, son humour, parfois grinçant, qui met au pilori et les hommes et leurs œuvres, sans oublier le fondateur et l’animateur depuis une bonne décennie du fameux Cri d’os, ouvert à toute œuvre de qualité… Complété par de larges extraits de l’œuvre de Simonomis, cet ouvrage est un tout qu’on ne peut négliger lorsqu’on se penche sur l’œuvre du fondateur du Cri d’os."

Jehan Despert (Rimbaud Revue n°27, 2002).




Dans la revue Autre Sud

"Jean Breton occupe une place particulière dans le panorama de la poésie française contemporaine depuis la publication de son manifeste (en collaboration avec Serge Brindeau), Poésie pour vivre, en 1964. Il y développait des idées proches de celles qu’exposera  plus tard Guy Chambelland, à savoir que la poésie ne doit pas se couper de l’homme ordinaire. Il proposait don un art de vivre et de penser en poésie dont la publication causa quelques remous. L’essai que Christophe Dauphin consacre à Jean Breton insiste évidemment sur ce point essentiel. Mais il ne s’y limite pas. Son propos est de suivre l’itinéraire du poète depuis ses premières armes à Avignon, sa ville natale, avec une part importante accordée à la période parisienne. C’est en effet le moment où sont fondées les éditions Saint-Germain-des-Prés et le cherche midi éditeur, celui où il crée, après Les Hommes sans Épaules, la revue Poésie 1, sur une idée originale promise à un succès étonnant. Les analyses sont entrecoupées d’entretiens de Jean Breton avec l’auteur qui donnent un regard rétrospectif et confirment les tendances les plus caractéristiques de son ouvre. Christophe Dauphin souligne le souci d’authenticité, la volonté d’établir entre la vie et l’œuvre un accord parfait… L’essai se termine par une partie anthologique de vers et proses, et d’une bibliographie précieuse pour qui veut découvrir Jean Breton."

Jean-Max Tixier (Autre Sud n°22, 2003).




Sur MARC PATIN

"Cet essai est un véritable document d’histoire littéraire du vingtième siècle. Certes il s’agit de redonner vie à un poète oublié, Marc Patin, mais aussi de refaire vivre cette période incroyable qu’a vécue la poésie entre les deux guerres, notamment à travers le surréalisme qui a tant marqué notre écriture contemporaine. Christophe Dauphin nous livre avec feu ses convictions et ses documents. On en oublierait presque Marc Patin dont on découvre, ébaudi, la vie, la traînée de foudre. La biographie du poète révèle un être sensible, doué d’une belle écriture, indissolublement liée au surréalisme. On nous apprend qu’il est sinon un des initiateurs, pour le moins un fervent contributeur des revues Réverbères et La Main à plume. Une part du livre est consacrée aux rapprochements qu’on faits les critiques entre Marc Patin et Paul Éluard, rapprochement fondé et étayé par l’auteur, textes à l’appui… Marc patin meurt jeune. A l’aide, là encore de documents exceptionnels, Christophe Dauphin nous raconte les derniers moments de la vie du poète, qui en peut échapper au STO et qui mourra d’une pneumonie à vingt-quatre ans, dans un Berlin à feu et à sang… Christophe Dauphin nous éblouit d’informations sur les conditions de travail à Berlin, sur les déportés qui s’y trouvent… C’est dire si le portrait que nous dresse Christophe Dauphin de Marc Patin nous laisse pantois : quel poète avons-nous perdu ! Il ne reste plus qu’à le lire, et l’auteur s’y emploie qui donne de larges extraits de ses œuvres dans son essai, mais aussi en deuxième partie de son livre, soit plus de cent pages."

Bernard FOURNIER (Aujourd’hui Poème, avril 2007)

 

"Cette biographie bien construite et fervente, est sans conteste l'ouvrage de référence sur Marc Patin, poète surréaliste, lequel mérite de sortir du purgatoire. Christophe Dauphin a su faire revivre magistralement toute une époque, avec discernement et émotion. De plus, une anthologie des poèmes de Marc Patin (1938-1944) complète son beau travail et rend plus poignant encore cette évocation d'un idéaliste transcendé par l'amour fusionnel et visionnaire de la femme magique."

Jean-Luc MAXENCE (Monde et vie n°773, 13 janvier 2007).

 

"Comment passer sous silence le remarquable travail réalisé par Christophe Dauphin pour faire sortir Marc Patin de l'ombre, poète trop vite disparu, à 24 ans, en 1944, à Berlin, emporté par la maladie alors qu'il avait été enrôlé pour le STO ? L'auteur rend hommage à un des poètes essentiels à l'histoire du du surréalisme, une sorte de chaînon manquant (il fut l'un des co-fondateurs de La main à plume, intérim du surréalisme dans le Paris occupé, en l'absnce d'André Breton, le maître), chantre de l'amour absolu et fusionnel, dans la lignée, mais non dans l'imitation, de son ami (pour trop peu de temps) Paul Eluard. Mais aussi, et c'est peut-être là l'essentiel du travail de l'auteur, il nous restitue l'ambiance de ces années difficiles qu'on ne saurait imginer (la clandestinité, les ruses pour contourner les lois sur la restrcition du papier d'imprimerie, les réunions nocturnes, les arrestations...). La dure réalité de la vie en usine à Berlin sous les bombes anglaises et dans le manque de tout, nous est rendue par les extraits des lettres de Marc Patin qui, apprenant le cosmopolitisme de la vi(lle)e - compagnons de douleur russes et espagnols, découverte du peuple allemand, en souffrance aussi - jusqu'au bout, veut croire en l'homme (J'ai trouvé dans la foule même, si vivante et si vile parfois, des raisons urgentes d'expérer. Lettre du 19 février 1944). C'est aussi cette position incomprise par ses pairs, qui lui valut le définitif rejet du groupe sous l'impulsion du plus frénétique de tous, Noël Arnaud, qui, à l'instar de Breton, savait condamner et excommunier. Christophe Dauphin prend position pour le poète qui n'eut jamais d'autre passion que l'amour. Et il (le) fait bien. L'ouvrage est complété par une éclairante et touchante postface due à Jacques Kober, et par un choix de poèmes couvrant toute la période d'écriture de Patin, de 1938 (Le poète a abattu les quatre murs de sa maion et n'oublie pas - qu'il lui reste encore à venger ceux qui aiment), à 1944 (Nous prendrons par la main les rues qui mènent au matin)."

Jacques FOURNIER (Revue ici è là n°6, mars 2007).

 

"A l'exception de quelques amateurs éclairés, Marc Patin n'évoque, pour la plupart, qu'un nom vaguement lié au surréalisme. Robert Sabatier lui-même, dans sa monumentale Histoire de la poésie, le nomme à trois reprises seulement, parmi les poètes rattachés au Mouvement d'André Breton et à la revue La Main à plume. C'est dire que l'étude que lui consacre Christophe Dauphin arrive à point nommé pour réparer cet oubli ou cette indifférence de la postérité à l'égard d'un poète d'envergure injustement occulté. Sur plus de 150 pages, l'actif directeur de la revue Les Hommes sans Epaules s'attache à présenter ce poète, mort en Allemagne (alors qu'il n'avait que 24 ans) et une oeuvre poétique de plus de 700 poèmes, dont plus de 100 figurent dans le présent ouvrage, couvrant la période de 1938 à 1944. Après Verlaine ou les bas-fonds du sublime (éd. de Saint-Mont) et Sarane Alexandrian ou le grand défi de l'imagianire (L'Âge d'Homme), tous deux publiés en 2006, Christophe Dauphin nous offre cet essai remarquable, pour saluer ce "frère" de la lumière. La poésie de Marc Patin porte en elle les traces d'un surréalisme inventif et coloré d'uen grande modernité et d'une aussi grande virtuosité (Dehors un seul arbre - Où les longs bras de la lumière - Cueillent tous les oiseaux). Il importe de donner à cette poésie la place qu'elle mérite grâce aux trouvailles et à l'enthousiasme d'un créateur hanté par les images, parfois morbides (Minuit - La passante séduite - Se glisse dans une robe d'ossements) et d'autres fois ensoleillées: Elle rit comme on s'esquive - Et se déshabille - Comme une pierre dans l'eau. Un livre important qui se doit de figurer dans votre bibliothèque, aux côtés de ceux de Breton et des aventuriers lumineux du surréalisme."

Jean CHATARD (Le Mensuel littéraire et poétique n°347, Bruxelles, février 2007).




Sur TOTEMS AUX YEUX DE RASOIR

"Quel beau titre et quel beau poète. Un fort livre de plus de 350 pages. Ce qui est dramatique, ici, c’est que j’aimerai tout citer. Christophe Dauphin est la quintessence même de la poésie actuelle. Il a réussi à prendre tout ce qui était à prendre de meilleur dans les différents courants littéraires précédents et nous les restituent à sa manière… Inimitable. Il y a de la virtuosité et une poésie qui coule comme une rivière et vous emporte, avec vos mots, qui sont ceux que le poète met dans vos yeux, vers des émotions pures. Christophe Dauphin, un grand poète de l’émotivisme, de la passion, un grand poète tout simplement."

Jean-Pierre LESIEUR (Comme en poésie n°44, décembre 2010).

 


"L'oreille de Van Gogh, la voix de Duprey, celled e Prevel, les murmures de Cadou, les rideaux ébréchés de la mémoire, les pommiers rouge sang du bocage normand, Voronca les bras en croix, les visions d'Oradour et la pourriture de Dieu (tandis que l'homme est beau comme un cri), Prends garde - aux mots qui poussent dans le béton - aux mots qui payent leurs dettes dans le vomi de vivre - aux lèvres éclatées par le cri..., un poète qui gueule, un poète majeur."

Yves ARTUFEL (Gros-Textes n°3, décembre 2010).

 


"Quel poète ! Christophe Dauphin est introduit ici par le regretté Sarane Alexandrian et ce n'est pas une préface de complaisance ni même d'amitié, mais le salut d'un maître du surréalisme à l'un des successeurs de la grande époque. Non pas un survivant, mais un renouveleur des thèmes, des images et des théories puisqu'il a tenté d'implanter un émotivisme, dont il reste le seul représentant, puisque nous ne sommes plus au temps des ismes. Il n'empêche que le ton de Dauphin dans ces Totems aux yeux de rasoir (poèmes 2011-2008) est très neuf. Il ne tente pas de se faire surréaliste. Il est lui-même et c'est assez! De plus, il a, je le constate au fil des années, le talent, et même plutôt le don, de mélanger les cris et révoltes de la poésie "engagée" et celle des images souvent involontaires (mais sans être le moins du monde automatiques selon l'expérience du groupe de Paris et la mode qu'utilisent encore uelques dévoyés ou nostalgiques). Au total ce qui apparaît le plus, c'est une puissance de verbe et une imagination contrôlée qui laisse le lecteur pantois, se demandant de quel univers il est question, entre les dérives et malfaisances de la société du fric-roi et un humanisme fougueux où se retrouvent les leçons du passé et les nouvelles approches sociologiques encore en formation. Un grand poète, ce Christophe Dauphin. Qui restera comme ses aînés des années autour de 1930, puis d'un après-guerre encore plus internationaliste."

Paul VAN MELLE (Revue Inédit Nouveau n°248, décembre 2010).

 

"Une poésie vivement imagée, qui cherche, comem le dit Sarane Alexandrian das sa préface, à "procurer des émorions - fortes ou fines - par l'intermédiaire du Verbe. Dieu y est plus d'une fois malmené et le désespoir hante les pages, mai aussi, plus fort, le désir de vivre."

Alina REYES (Blog A mains nues, 18 décembre 2010).

 


"Christophe Dauphin n'a pas fini de m'étonner. Poète, essayiste, érudit, critique littéarire dévoreur de livres, directeur de la revue Les Hommes sans Epaules, il a à son actif un nombre impressionnant d'ouvrages et est le maître d'oeuvres d'anthologies remarquables (et remarquées), notamment celle dans laquelle (Les Riverains du feu) il rassemble des poètes très divers sous le totem poétique par lui nommé émotivisme. Quant à Riverains des falaises (éditions clarisse), son anthologie monumentale des poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours, elle constitue désormais un ouvrage de référence. Bref, Christophe Dauphin est à maints égards, époustouflant. il nous offre ici un gros ensemble de huit recueils écrits en huit ans. Deux d'entre eux ont déjà été publiés, les autres sont inédits. S'inscrivant à la fois dans la poursuite du mouvement surréaliste et dans le renouveau de l'humanisme, Christophe Dauphin écrit des poèmes comme on élève des barricades ainsi que le dit si justement le regretté Sarane Alexandrian, dans sa belle préface. Grand voyageur terrestre, Christophe Dauphin est aussi (avant tout !) un grand voyageur intérieur. Prince des images, magicien du verbe, c'est un boulimique des mots, un assoifé du langage. il nous rend ivres et en quasi état hallucinatoire."

Roland NADAUS ("Notes de lectures", in site internet de La Maison de la Poésie de Saint-Quentin-en-Yvelines, 13 avril 2011).

 


"Christophe Dauphin, directeur de publication de la revue Les Hommes sans Epaules, est un grand lecteur et un grand voyageur. Ces lectures et ces voyages imprègnent cette poésie torrentielle marquée par le Surréalisme, un surréalisme à la manière d'André Breton (Pays aux lèvres d'orage, p.251; Dans une nuit que boivent les loups, p.284), d'un Bunuel (cf. le titre), faisant fi des contradictions (dans le vent porcelaine, p.70; ses ailes barbelées, p.267). Christophe Dauphin a des images de cruauté (Ton sexe que j'épure comme une plaie, p.114; des affirmations rabelaisiennes, Moi j'ai des poèmes plein les couilles, p.155), pastichant au besoin les aînés, Henri Pichette par exemple: Je te charbon - tu me pétrole, p.230. Cette écriture volcanique, sans vouloir éviter le mauvais goût et l'humour (Leurs veines transparentes - s'ouvrent au fil à couper le beurre, p.149; Une viande d'arbre, p.206; Vos dents pleurent de froid - Elles n'ont plus de cheveux, p.262) s'apaise, parfois dans le même poème, oui par là volcanique, en des formules qui sont de véritables trouvailles (Oh! Seigneur qui n'existez pas - N'existez pas, p.151). La beauté y éclate : Le bleu lointain des panthères, P.133; Les granges de l'amour brûlent avec l'été, P;142; Le fruit du monde s'ouvre en deux, p.144; Pour bâtir l'atelier du soleil, p.166. On ne sétonnera pas qu'Yves Bonnefoy écrive: "Il y a dans les poèmes de Christophe Dauphin, la lumière de quelques grandes images pour raviver comme iil le faut, et comme c'est si rare aujourd'hui, la parole." On ne s'étonnera pas non plus que Christophe Dauphin figure dans l'Anthologie-9 de Multiples. L'homme est aussi généreux qu'abondant. on lui doit des études sérieuses sur le Patron, Jean Breton (Jean Breton ou la poésie pour vivre), sur Simonomis (Jacques Simonomis, l'imaginaire comme une plaie à vif), sur Lucien Coutaud (le peintre de l'éroticomagie) et récemment une énorme anthologie, intitulée: Les Riverains des falaises, 518 pages!"

Henri HEURTEBISE (Revue Multiples n°78, 1er semestre 2011).

 

" Nous sommes heureux de présenter ce livre rempli de livres. Car nous connaissons son auteur, Christophe Dauphin, depuis de nombreuses années, du temps où nous étions engagés dans la belle aventure revuistique Supérieur Inconnu que fonda et dirigea Sarane Alexandrian jusqu'à sa mort. C'est d'ailleurs lui, Sarane Alexandrian, qui signe la préface de ces Totems aux yeux de rasoir, ensemble de 8 recueils - infini vertical -  de poèmes composés entre 2001 et 2008. L'engagement de Dauphin, pour qui suit de près le coeur battant des publications poétiques, n'est plus à présenter. Il s'est fermement opposé aux formalismes qui sclérosent le poème et se l'approprient pour mieux l'enfermer dans d'ineptes dépendances privées. Son point de vue sur l'importance du poème comme relevant d'un bien commun indispensable à l'humanité, nous le partageons. Le poème doit engager l'être profond. C'est ainsi qu'il a formalisé la théorie de l'émotivisme.  Les totems qu'il nous donne à lire sont donc la mise en acte de ses vues intellectuelles, la théorie appliquée à l'art poétique pourrait-on peut-être dire. Et comme être poète est d'abord un état de l'être, les poèmes de Dauphin sont ceux surgis de sa vie primordiale, de sa vie d'homme plongé dans son siècle, voyageur révolté et inquiet, attentif aux êtres, aux choses, aux signes omniprésents qui lui rentrent par les pores de la vie pour se métamorphoser en Poème.  Nous n'allons pas ici présenter chacune des huit marches de ce beau livre mais évoquer en particulier son recueil central, celui qui inspire son titre à l'ensemble. Il s'agit des Totems émotivistes. Les totems sont ici des poèmes. Qu'est-ce qu'un totem ? Un poteau scupté, dressé près de l'habitat des tribus primitives, appelant la protection des esprits et de l'âme animale, ou contenant la présence des ancêtres. Les totems de Dauphin sont donc des poèmes protecteurs et propitiatoires, conférant au langage sa charge magique initiale, celle par qui se construit ou se détruit le monde, Verbe à travers lequel se tisse le trésor de l'aventure humaine ou se détrame sa chair. "Le totémisme, écrit Freud dans Totem et tabou, est tout à fait étranger à notre manière de sentir actuelle. Il est une institution depuis longtemps disparue et remplacée par de nouvelles formes religieuses et sociales."  Dès lors, les totems de Dauphin ont une fonction dans la cité, à l'intérieur du groupe humain, à l'intérieur de l'individu même. Le poème devient l'acte verbal protecteur, l'action hautement empreinte d'esprit, poème-totem mué en parole oraculaire pour nos temps techniciens ayant perdu le paradis de la connaissance ancienne.  Le livre, comme l'imaginaire de Dauphin tramé au fil luisant de l'émotion capitale, est riche. On y est pénétré par des poèmes à fleur de peau, par des torsions grammaticales, par des tours de force sémantiques. On y voyage en Europe, principalement en Europe de l'Est à laquelle le poète voue une passion pulsionnelle au sens cardiaque du terme. La parole de ces Totems, en un mot, est Belle."

Gwen Garnier-Duguy (in Recours au poème, juillet 2012).

CHRISTOPHE DAUPHIN ET LA GEOPOESIE DE L’EMOTION

par Monique W. Labidoire

La poésie de Christophe Dauphin est le support d’une relation intime entre les lieux, les personnes, les échanges, les événements du monde et de la société. Ainsi sa passion pour certains pays de l’est de l’Europe abrite des multitudes de lieux à explorer pour le poème. Ce sont ces lieux traversés, ces voyages vers d’autres espaces qui permettent au poète d’approcher des territoires inconnus ou connus du poète qui s’apprennent les uns les autres, s’apprivoisent les uns les autres. Son regard sur Prague, Budapest ou Paris, son ressenti des cafés de la vieille Europe, quelques lieux « sacrés », de sa poésie comme le cimetière juif de Prague ou les bords du Danube tout autant que certains quartiers de Paris et de sa banlieue, poursuit tous les exilés du siècle dans leur nouvelle demeure. Ils l’aident à comprendre, à partager un environnement plus proche qui prend sa source dans la Normandie où Christophe Dauphin est né, jusqu’à Kakos cette île lointaine, imaginaire et idéale dans laquelle doit renaître le poète, la poésie et l’humain.

Chez Christophe Dauphin, les lieux, les personnes et les événements se fondent dans ce qu’il nomme lui-même « l’émotivisme ». Il les nomme afin qu’ils griffent avec force les murs de notre conscience et résistent à tout oubli façonnant ainsi l’émotion à l’aide des suggestions de notre affect qui puisent dans la mémoire, le rêve, la révolte et l’amour. Pour nous bousculer, voire nous déconcerter, le poète n’hésite pas à utiliser de sales mots inventés par la laideur même de certains concepts imaginés par le genre humain, des mots et des expressions issus d’une société injuste, barbare, égoïste et qui génère la sale misère du monde, le sale ennui du monde. Par exemple des mots comme « égorger », « tortionnaire », ou encore « puanteur du genre humain », ou plus loin « putanisme ». On imagine aisément que ces mots ne sont jamais d’usage gratuit et qu’ils sont, au contraire, de première nécessité pour le poète.

Dans un de ces poèmes, il met en scène trois lettres devenues un mot que chacun d’entre nous peut mettre immédiatement en images, ce mot, c’est HLM.  Cette HLM où le poète a vécu son adolescence et d’où il cherchera, pour lui et pour les autres la lumière, une lumière qui n’est pas seulement celle du soleil mais celle de la connaissance, de la fraternité et de la poésie. C’est donc très tôt que Christophe Dauphin acquière une conscience de classe qui dit-il ne l’a jamais complètement quittée même si pour lui aujourd’hui, ses propres conditions de vie ont totalement changé.  Dans cette adversité, le jeune futur poète cherche sa propre identité « moitié poète, moitié voyou » écrit-il à l’instar d’un Rimbaud et l’on peut aussi entendre et pour Rimbaud c’est sûr et pour Christophe Dauphin c’est probable « moitié voyou moitié voyant ». Il va devoir forcer les barbelés qui l’entourent pour, « ouvrir une fenêtre sur l’azur ».

L’azur et la lumière éclairent un paysage surréel, des zones de vie que le futur poète ne connaît pas encore mais qu’il imagine à sa façon, dans l’exaltation du jeune âge mais aussi dans une vision déjà juste du monde réel dans lequel il vit. Ce monde que très vite il vilipende et rejette, instinctivement, avant même d’en démonter le mécanisme. La lumière, il la trouve dans le poème mais aussi, dans une prise de conscience du monde contemporain, ce monde dans lequel la vie, par hasard, l’a plongé, un monde qui n’échappe toujours pas aux guerres, à la barbarie, à l’injustice.

 Dans le choix judicieux des poèmes réunis dans son dernier ouvrage Totems aux yeux de rasoir (Poèmes de 2001 à 2008 à la LGR avec une très belle préface de Sarane Alexandrian), on sent toute la révolte qui est la sienne, la rage libertaire, anti-militariste, anti-cléricale, anti-colonialiste, anti-crétiniste surtout. Qu’y voit-on ? Un poète à la fois romantique à la façon d’un Baudelaire qui affirme « Qui dit romantisme dit art moderne » ou encore idéaliste dans son désir de changer le monde, déterminé dans son engagement, surréaliste aussi quand il se réfugie dans un imaginaire rêvé qu’il considère sans doute plus apte à changer au moins son propre monde ; mais s’il est avant tout un poète « émotiviste » selon sa propre terminologie, nous pouvons dire aussi qu’il est un poète qui réunit simplement tous les états de la matière poétique à laquelle il donne forme et sens.

C’est justement dans la géopoésie de l’émotion que nous voulons reconnaître Christophe Dauphin. Par les choix et les fréquentations poétiques qu’il propose en accompagnement à ses propres identités, des noms émergent et cheminent à ses côtés et pas des moindres. Léopold Sedar Senghor avec lequel il partage la « normandité », Guy Chambelland, Sarane Alexandrian, Jean Breton, Yves Martin, André Laude, ses contemporains paternels et fraternels, mais aussi ceux qu’il n’approche qu’à travers leurs œuvres, Georgio de Chirico, Frida Khalo, André Breton, Attila Joszef, Paul Celan, Max Jacob, Ilarie Voronca, Walt Whitman, Che Guevara… Des hommes au destin tragique pour quelques-uns d’entre eux et engagés dans la lutte, qu’elle soit de l’écriture ou du terrain social et politique.

Dans ces huit années de poèmes que nous offre Totems aux yeux de rasoir, le terrain poétique de Christophe Dauphin ne fait pas que s’esquisser. Il s’expose avec audace dans ses humeurs, dans ses sonorités, dans ses révoltes comme dans son chant intime. C’est que le poète joue de bien des instruments : du violon pour Tristan, de la batterie pour Dubrovnik, du cymbalum pour Budapest et il se fabrique un instrument très personnel pour Alban Berg dont la partition imaginaire ne semble pas encore déchiffrée ! « À bon entendeur salut » nous lance le poète avec humour.

Ou pourrait-il dire : à bon lecteur, bonjour ! Devant cette œuvre qu’on peut certes qualifier de surréaliste — et elle en est tout imprégnée et Christophe Dauphin en revendique les valeurs, rêve, révolte, amour, liberté — recommencerons-nous à nous poser cette question sans fin du « Qu’est-ce que la poésie ? » Et allons-nous répondre, la poésie c’est ceci et cela, mais c’est aussi autre chose. Oui, dit Guillevic « La poésie c’est autre chose » mais c’est aussi ce que chaque poète, dans sa liberté et sa fougue veut qu’elle soit.

La poésie chez Christophe Dauphin c’est « Le tournesol de Van Gogh balaie son minuit crépitant » ou « Les feux rouges sont des SDF », mais aussi « Dieu est vivant/Nietzsche est mort » ou encore ce très beau vers « Une femme de pluie danse sur mes paupières ». Nous voici donc devant une diversité d’intention, d’autres façons de vivre le poème et surtout sans esclavage et beaucoup de générosité. « Les mots poussent dans le béton » écrit le poète, les mots poussent et naissent de la rue, de cette galère moderne vécue par trop de gens. Que peut faire le poète d’autre que le poème ? Sa révolte, Christophe Dauphin doit la crier, il peut énoncer et dénoncer et c’est ce qu’il fait en s’engageant totalement.

Par à coups, la partition peut changer même si le fond bien en place tapisse toujours la page du poème. Le poète peut quitter le flou de la nuit pour faire une entrée fracassante dans la conscience du jour et cela avec un seul vers. Par exemple le premier vers de son beau poème « Budapest » : « Brodée de dentelles en fleurs de mitrailles » ;  le locuteur revit la douleur d’une ville, il la ressent dans son corps et dans son cœur, il saigne d’une blessure pas encore cicatrisée. Des robes de bal de l’Empire aux Croix de feu jusqu’aux décombres du Kremlin, le poète est là, partageant une souffrance : il est bien dans la réalité d’événements historiques, concrets, vécus, même si la forme du poème et l’association des mots restent surréalistes.

Ce qui frappe chez ce poète, c’est la vérité d’une émotion qui s’expose dans la beauté comme dans ce qui est moins beau. Une vérité qui émerge du consentement comme de la révolte et qui s’affiche dans l’écriture. La langue est claire et les mots utilisés sont ceux de notre parler quotidien sauf que le poète est un magicien qui dans le secret de sa grotte primitive sait faire sortir les étoiles d’une rivière et les serpents du ciel. Rien n’est à sa place et pourtant tout se construit, s’assemble, se répond : « Le langage : une fuite de gaz qui te monte à la tête » écrit-il.

Les premiers poèmes ne se posent pas la question de l’écriture, ils vivent la brutalité d’un environnement donné, d’un vécu immédiat et d’une nécessité absolue. Au cours du temps, l’interrogation se précise entre le fait d’écrire ou de vivre la poésie. À quoi bon écrire ? Ne serait-il pas plus jubilatoire de vivre, ressentir, saisir les instants de poésie que peut nous offrir le monde ? La plupart des poètes se sont posé la question, la page blanche, le désert, le « à quoi bon » et souvent ces questions s’associent ontologiquement : vie, mort, écriture, vers quoi, pour qui :

…À quoi bon écrire ?
Aucune montagne de mots ne vaudra jamais la vie
Vivre d’abord
Écrire après
Peut-être
Un poème que l’émotion t’abandonne
Agite dans le vent de tes veines comme une langue…

 Selon Christophe Dauphin — mais nous sommes heureusement nombreux à penser comme lui — le poème ne peut venir que du désir, ce désir toujours inachevé et qui surgit, écrit-il d’ « un coup de revolver mental », coup de revolver mental qui le rattache bien aux surréalistes. Ces interrogations parfois impromptues dans le déroulement de l’écriture partagent l’espace du poème avec des explosions de colère, des vindictes assénées sans autres armes que les mots et qui impriment fortement nos propres consciences. Le passage à l’acte est bien l’acte d’écriture pour Christophe Dauphin. Une écriture tranchante, tailladée au rasoir car il suffit de la regarder pour y voir le sang, les plaies, les couteaux, les poignards, le rasoir. Le poète avance à coup de machette, il déblaie les marécages et éparpille les cendres. Il lui faut trancher dans la mort comme dans le vif pour mieux atteindre l’horizon car écrit-il « seul l’horizon est indispensable », même si ailleurs il nous parle d’horizon pourri mais toujours le poète garde les yeux ouverts. Voir au loin, voir au-delà des apparences, les traverser, les repousser afin d’atteindre ce réel, cette vérité, bonne ou mauvaise que le poète veut regarder sans ciller. C’est vrai que parfois la réalité dépasse l’imaginaire pour devenir surréel, au-delà des mots. Christophe Dauphin ne cesse d’allumer le feu à nos cœurs et à nos tripes, il brûle lui-même de mots et de rythmes comme dans ce magnifique « Poème pour quatuor à cordes » qui s’incarne dans le même phrasé que l’œuvre de Bartok, en particulier avec son sixième quatuor. (New York/Bartok). Comme Bartok il réussit à réunir audace, modernisme et tradition, nous offrant dans son poème toute l’émotion qu’il suscite et à laquelle nous avons droit.

« L’émotivisme » est une des conditions qui permet à Christophe Dauphin d’ôter ses gants et mettre ses mains d’écriture à nu. Mais quels sont ces gants qui traversent l’œuvre d’une façon récurrente. Le gant de l’imaginaire, le gant du boxeur, le gant du rêve, le gant qui mendie la main, le gant de givre. Il y a là une vraie saga du gant. Et puis il y a Kakos qui est à la fois le nom d’une île imaginaire et le nom du poète idéal rêvé à moins que ce ne soit un terme tiré du Kakoscope, boule de cristal dans laquelle de grands mages peuvent lire l’avenir et l’on sait que les poètes eux aussi peuvent être prémonitoires.

Tout reste à vivre ! crie le poète. Tout reste à revivre, autrement. Dans un monde où l’on n’assassinerait plus les hommes, dans un monde ou les viols, les épidémies, les génocides ne seraient même plus des mots en usage dans le vocabulaire universel. Combat bien connu d’un Don Quichotte contre les moulins à vent ? La jeunesse donne encore tous les droits d’espérer. Espérer du monde et des hommes, espérer de la poésie, espérer de l’art et de la création. Sommes-nous dans l’Utopie avec un grand U ?

Mais si la géopoésie de l’émotion de Christophe Dauphin nous touche fortement,  il y a aussi dans ses poèmes beaucoup de sensualité et d’amour qui nous bouleversent. Les désirs d’aimer et d’écrire sont également associés à des lieux, à l’exemple de Prague, de ses rues habitées par une femme à aimer et qui grave la mémoire d’images et de sensations. Chaque poème est autonome dans l’œuvre de Christophe Dauphin, mais on distingue bien un ensemble cohérent quand on lit les recueils ; on peut y trouver aussi un morceau de poème repris pour un titre comme « la banquette arrière des vagues » extrait du poème « Habana ». C’est dire si l’idée persiste, si les mots habitent le poète. Il y a bien interférence, suivi poétique, connexion.

Nous ne pourrions conclure sans souligner le travail réalisé depuis une dizaine d’années par Christophe Dauphin. Ses essais importants sur Jacques Simonomis, James Douglas Morrison, Jean Breton, Sarane Alexandrian, Marc Patin, Guy Chambelland, Verlaine et sa belle anthologie des poètes contemporains « émotivistes », préfacée par Jean-Luc Maxence « Les Riverains du feu » et dans laquelle on peut trouver Jean Rousselot, Léon Gontran Damas, Joyce Mansour, Jean-Pierre Siméon ou André Prodhomme. Il vient également de signer un essai sur le peintre Lucien Coutaud, encore mal connu et l’on sent en lisant cet essai combien la passion de mettre au jour des artistes dont on parle moins ou qu’on aurait tendance à oublier trop vite, tient chez lui du défi et de la passion. Ce livre sur Lucien Coutaud est fort documenté et en relatant la vie de ce peintre, Christophe Dauphin nous fait traverser les trois-quarts du vingtième siècle du monde des arts. Dans cet excellent essai, il nous dit, parlant de Lucien Coutaud, que « sa peinture est toujours intensément liée aux lieux » tout comme il semble bien que la poésie de Christophe Dauphin soit, elle aussi, intensément liée aux lieux, une poésie attachée à la géographie du paysage qu’il ne dissocie pas des peuples qui l’habitent et en lesquels il croit, ainsi écrit-il : « La poésie a toujours des destinataires ».

Nous avons besoin de poètes comme Christophe Dauphin qui écrit dans une langue directe et claire, — qui ne manque pas d’associations inédites, de jeux de langues, de belles surprises —, un poète qui nous bouscule, qui nous dérange en même temps qu’il nous réconforte par la force de ses convictions et le courage, oui, il faut un certain courage pour oser dire et s’exposer. Il est conduit par le désir et l’émotion et sa sensibilité est au service des artistes en général et des poètes en particulier et nous l’espérons au service de sa propre poésie qu’il ne doit pas oublier. Enfin, il vit la poésie et pas seulement dans les recueils de poèmes.

À l’image des hommes d’aujourd’hui, trop peu de poètes osent s’affronter aux réalités du monde d’autant plus qu’elles ne sont pas si jolies. Christophe Dauphin nous offre un kaléidoscope dans lequel l’alternance du réel et de l’imaginaire donne à sa poésie la substance indispensable pour devenir objet/sujet même de cet imaginaire. Il est loin d’être au terme de son chemin en poésie. Il lui reste à franchir une longue distance sur laquelle, il trouvera d’autres pistes, des brèches et des sillons à creuser toujours plus profonds. Accompagnons-le autant que nous le pourrons dans son avancée et ses découvertes. 

Monique. W. LABIDOIRE

(in Les Hommes sans Epaules n°32, octobre 2011).




Sur L'Homme est une île ancrée dans ses émotions

"Le ton de Christophe Dauphin est très neuf. Il ne tente pas de se faire surréaliste. Il est lui-même et c’est assez ! De plus il a, je le constate au fil des années, le talent, et même plutôt le don, de mélanger les cris et révoltes de la poésie (engagée) et celle des images souvent involontaires. Au total ce qui apparaît le plus, c’est une puissance de verbe et une imagination contrôlée qui laisse le lecteur pantois, se demandant de quel univers il est question, entre les dérives et malfaisances de la société du fric-roi et un humanisme fougueux où se retrouvent les leçons du passé et les nouvelles approches sociologiques encore en formation. Un grand poète, ce Christophe Dauphin, qui restera comme ses aînés surréalistes des années autour de 1930, puis d’un après-guerre encore plus internationaliste."

Paul Van Melle (Inédit Nouveau n°248, décembre 2010).

"L'Homme est une île ancrée dans ses émotions", est un récit autobiographique mêlé à des poèmes. Christophe Dauphin utilise là tous les grands thèmes qui traversent sa poésie: la révolte, l'amour, le rêve, les rencontres avec d'autres poètes (Joyce Mansour, Ilarie Voronca, Max Jacob, Paul Nizan). Les scènes d'horreur défilent comme dans un film (camps de concentration nazis, Sarajevo, la mort de Malik Oussekine): "Très tôt j'ai compris que seuls les mots et mes émotions me tiendraient debout." Face à la solitude, face à la violence et aux idéologies, le poète n'a qu'une issue: développer son monde intérieur et se dresser contre les idoles et les croyances frelatées: "le poème est le reflet d'une explosion de l'être".

Gérard Paris (in revue "Chemin des livres" n°24, été 2012).

"J’ai eu la chance, enfin, de lire Christophe Dauphin il y a quelques années. Que de temps perdu jusque là ! Et depuis sa parole, si proche, si justement essentielle, ne m’a pas quitté. Comme une voix d’ami dans les joies et dans les peines. Puis, lors d’un printemps des poètes, j’ai eu cette fois l’heur de passer deux jours avec lui, dans l’Eure justement, son département. J’ai compris que cet homme intègre, vrai, serait effectivement un ami désormais quoiqu’il advienne : sa voix et lui ne faisaient qu’un. Et si j’ose parler d’amitié, de cette valeur suprême qui nous est commune, c’est que nous habitons tous deux sur une même île ouverte à tous les vents, tenus par la même conviction inébranlable quant à l’urgence du rêve et de la poésie. Comme moi, entre l’amour et la révolte, il choisit l’amour et la révolte !
 
 Dès ses premiers textes en 1985 (comme un Rimbaud, il n’a alors, et peut-être à jamais, que dix-sept ans) ce chantre de l’émotivisme écrit que « l’amour est à réinventer » et cet aphorisme augure, et ce de façon magistrale, de l’œuvre qui suivra. Dès ce moment, la poésie de Christophe Dauphin claque, cogne et caresse comme une évidence et avec une sûreté extraordinaire qui n’est agie par nulle certitude mais par la vraie rébellion, par le plus brûlant amour. Christophe Dauphin nous fait croire plus que jamais à cette aventure fabuleuse des mots de sang qui est l’honneur des hommes.

Avec lui, la poésie est belle et rebelle. Belle parce que rebelle quand « La révolte et l’amour logent dans l’étoile de nos pas ». Belle aussi contre tous ceux qui voudraient enterrer le mot « beauté ». Nous avons là une écriture quasi incendiaire (le feu y est aussi présent que le cri), une poésie du sens multiplié bien au-delà de cette polysémie absconse des petits maîtres qui trop souvent confine à l’insignifiance.

Il a trouvé le juste accord, la tonalité exacte de l’image surréaliste à hauteur d’homme. Une image d’une extraordinaire sensualité : « tes jambes prennent leur source dans mes mains » ; « ce sont les femmes qui m’inventent » ; « c’est une femme/Enroulée comme une bague autour de moi »… L’envie me prend de tout citer.

Dauphin, un grand poète ? Au diable ces qualificatifs éculés ; la poésie n’a pas à être grande mais à être vraie. J’ose dire ici simplement que Christophe Dauphin est peut-être le plus vrai poète français de ce temps.

« Je suis venu au monde
Comme on joue aux dés
Parmi les étoiles aux cheveux bien peignés
Le 7 août 1968 » C.D.

Christophe Dauphin est issu d’une famille normande, commerçants et ouvriers du côté paternel, artisans, travaillant le bois, du côté maternel). Son arrière-grand-père, Arthur Martin, était charron. C’est dans la maison que ce dernier acheta, en 1920, dans le village de La Madeleine-de-Nonancourt, après être revenu d’Allemagne où il était prisonnier de guerre, que Christophe Dauphin (dont la naissance sera déclarée à Nonancourt) est né en 1968, tout comme, avant lui, son grand-père, Raoul Martin, ami de Pierre Mendès France, et sa mère.

« Mon enfance fut normande
Comme la mer qui tourne en rond
Dans le fond de ma poche
Un village onirique
Avec lequel on voudrait partir
Un village que je transporte depuis dans une cage »

Ou encore :
« Au fond de mes poches, l’enfance demeura cette pierre qui serrait les poings. »

À l’enfance normande succède une adolescence tumultueuse dans la banlieue ouest de Paris. Au tout début des années 1970, le bidonville qui « siégeait » au pied de la tour qu’il habitait avec ses parents lui fit tôt prendre conscience de l’injustice sociale. Christophe Dauphin écrit ses premiers poèmes en 1985, dans la cité des Fossés-Jean, à Colombes.

« Moins ordurier que Rimbaud et moins criminel que Villon, nous dit le poète, je n’étais pas un ange »

En novembre 1986, alors étudiant, il prend part aux manifestations étudiantes et lycéennes contre le projet de loi dit Devaquet. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, des voltigeurs motocyclistes de la police française passent à tabac un jeune homme, Malik Oussekine, qui meurt de ses blessures. Christophe Dauphin, profondément marqué par les évènements, se trouvait non loin ce soir-là, rue Racine, devant la librairie du poète Guy Chambelland, qui devait devenir son ami trois ans plus tard.

« … Matraques sur les vertèbres des étoiles
Le poumon vomit son goudron

Les chiens sont lâchés
La nuit est armée
Quarante-huit motos de trial rouge vif
 
Sirènes hurlantes
Vrombissements
Les motos giclent d'une rue à l'autre
Et zigzaguent sur nos vertèbres… »


« … Tir tendu
Énucléation de l'œil
Fracas de la face

La pluie lèche les fleurs noires de leurs plaies
Qui sont aussi les nôtres

Fracture de la base du crâne
Enfoncement orbitaire
Amputation d'un membre

Malik!

Les matraques peuplent notre nuit
Jusque dans les halls des immeubles… » C. D.

Dans son poème, « Malik Oussekine », écrit en 1986, au moment des événements, la voix de Christophe Dauphin s’impose déjà, elle a déjà trouvé son timbre, sa force, sa conviction (« Mes convictions constituent ma patrie », dit-il). Il n’a pourtant que  dix-huit ans. Elle porte tout à la fois l’amour, au plus incandescent, la liberté et la révolte. Autant dire la poésie elle-même ; belle et rebelle, j’y tiens. Quand bien même il y aura chez Christophe Dauphin des expériences langagières multiples que l’on pourra découvrir ici, expériences jamais gratuites, jamais dans l’aboli bibelot d’inanité sonore, la voix ne changera pas, une « voix résolument insoumise » ainsi que l’affirme Lucien Wasselin. Une poésie irréductiblement fidèle à son auteur quand lui-même est irréductiblement fidèle à la poésie. 

« Une écriture qui ne triche pas avec la vie,
Un être qui ne triche pas avec l’être » dit le poète.

« Il est primordial, écrit-il encore, d’être à l’écoute d’une pulsion exempte de toute fabrication et de tout trucage. »

Oui, tout le matériau est là dans cette double ascendance de la poésie pour vivre de Jean Breton et du surréalisme.

« J’étais un poète de la poésie pour vivre, bien avant de rencontrer Jean Breton, car tout comme lui, je ne me suis jamais retranché derrière la littérature pour faire exulter l’imaginaire. En effet, écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. Au même titre, j’étais surréaliste avant de rencontrer Sarane Alexandrian »

Autant dire, qu’avant ces deux rencontres, l’émotivisme, que je conçois comme une magnifique synthèse entre ces deux courants, est en acte avant d’être théorisé.

« J’ai défini ma démarche, ma création, par le concept d’émotivisme. J’ai adopté ce terme en hommage à feux mes grands amis et ainés Jean Breton, tout d’abord, et Guy Chambelland. L’émotivisme, qui conjugue la poésie pour vire et le surréalisme, ne s’incarne, ni dans une école, ni dans un système, ni dans un mouvement idéologique, mais dans un groupe défini au sein duquel, l’individu, éloigné de toute complaisance, se tient au plus près du fatum humain contemporain, et demeure relié à l’autre, aux autres, par des affinités secrètes. » C.D.

L’émotivisme c’est d’abord fondamentalement une exigence, l’affirmation d’une intégrité sans faille loin des « arrivistes ligotés dans leurs intérêts de parti ou de classe », la réalité d’une résistance souveraine, d’une révolte comme « conscience du monde »

En somme « L’émotivisme est un art de penser et de vivre en poésie », un « renversement moral » qui va de pair avec un changement social que le libertaire Christophe Dauphin ne cesse de revendiquer.
L’affirmation de l’émotivisme a donné corps à une superbe anthologie parue au Nouvel Athanor en 2009 : Les Riverains du feu.

Guy ALLIX

(Présentation de "L'émotivisme de Christophe Dauphin" dans le cadre des Rencontres d’Arts et Jalons, le samedi 26 avril 2014, à Saint-Mandé).




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