André-Louis ALIAMET

André-Louis ALIAMET



Poète, polytechnicien de formation, chargé de recherche dans l’industrie, André-Louis Aliamet, né André Leblond en 1954 à Boulogne-Billancourt, sans aucun parti pris langagier, sait élever, tant dans la conception que dans l’expression, la voix bien personnelle que l’on entend dans son poème, avec la lumière sur les branches, les sèves presque noires : le poème est une source dans un lieu de rochers. Et le poète nous dit : « Je réponds aux aveugles et aux rois, aux mots tremblants sous les masques. - Je réponds aux étés qui flanchent, à l’aube sale, aux brumes qui sont des ventouses. - Poussière, j’habite l’eau céleste, face aux machines qui font tourner les villes. »

Dans sa préface aux Eaux Noires, Gilles Cherbut écrit : « Les poèmes qui agencent leurs voix distillent une vigueur particulière, de celles qui investissent au plus intime du lecteur, de celles qui rencontrent en chacun de nous des résonnances dérobées à tout regard, à toute introspection même et qui gouvernent pourtant notre fiévreuse conscience comme les cheminements erratiques de nos existences. »

Les mots d’André-Louis Aliamet s’éteignent et brillent, fines laves verbales, aux marges du sensible ; lave du souffle, lave du rêve, lave du Moi. Les mots tentent de s’élever, de jaillir. Puis retombent en images-pétales. Carnet de bord du voyageur aux prises avec son Moi, la poésie d’Aliamet relate cette montée inquiète du langage, sans cesse dérivée, sans cesse reprise, toujours vibrante, vers l’être au sommet qui lui-même se dit Verbe.

Bien plus qu’une « anthologie », Syllabes de nuit regroupe dans des versions entièrement refondues l’essentiel de sa création poétique de 1998 à 2019.

César BIRÈNE

(Revue Les Hommes sans Épaules).

 

À lire : La Nuit Madone (Hors-Jeu éditions, 1997), Les Volcans du Rêve (L’Harmattan, 1998), Lunes de Verre (Hors-Jeu éditions, 1999), Par les chemins du doute (Éditinter, 2003), Le signe (L’Arbre à paroles, 2005), Fable blanche (Souffles, 2010), Les Eaux Noires (La Licorne, 2018), Syllabes de nuit (Collection Les Hommes sans Épaules, éditions Librairie-Galerie Racine, 2021).

La double identité du polytechnicien poète André Leblond (X74)

André Leblond (X74), ingénieur en avionique, publie depuis vingt-cinq ans des recueils de poèmes sous le pseudonyme d’André-Louis Aliamet. Le dernier paru reprend et enrichit une partie de ses poèmes passés. Sa qualité incitait à en savoir un peu plus sur l’auteur et son œuvre. Voici donc son interview par Stéphane Berrebi (X76), amateur de poésie du groupe X Mines auteurs.

Pendant sa carrière, André Leblond (X74) a été un expert de la sécurité des systèmes complexes avioniques embarqués. C’est une spécialité difficile, captivante et d’une importance vitale. Il intervenait dès le stade de la conception sur les grands projets de sa société, Thales, pour définir des architectures systèmes répondant aux exigences de sécurité. Depuis sa retraite en 2016, André Leblond continue, avec deux collègues universitaires, son activité de chercheur dans ce domaine et ils publient tous trois dans des actes de congrès européens.

En parallèle et depuis près de trente ans, Leblond a mené une seconde vie, sous une autre identité. Sous le pseudonyme d’André-Louis Aliamet (le nom de famille de sa grand-mère) il imagine, écrit et publie de très beaux recueils de poèmes plusieurs fois primés : Les Volcans du rêve, Le Signe, Lunes de verre, Par les Chemins du doute, Fable blanche. Sa dernière parution, Syllabes de nuit, éditée par la Librairie-Galerie Racine, maison bien connue dans le milieu de la poésie, reprend, enrichit et met en perspective, sous de nouveaux titres, la totalité des recueils précédemment cités dans des versions retravaillées et refondues. C’est une œuvre unique, mystérieuse et exigeante, écrite dans une langue éblouissante, qui ne laisse pas indemnes ceux qui la découvrent.

Il y a bien quelques polytechniciens poètes, mais la poésie n’est pas la spécialité de la maison (nous souhaitons être contredits). Le fait qu’un polytechnicien ait mené de front une carrière prenante et le travail requis pour une écriture aussi aboutie mérite d’être souligné. Nous avons été reçus par André Leblond, alias Aliamet, chez lui, à Versailles. C’est sous les toits, dans une mezzanine claire et spacieuse, aux murs couverts de livres, sur un petit bureau où s’empilent les revues, que le poète polytechnicien crée ses œuvres. Homme posé, aimable, qui parle doucement, en choisissant ses mots avec précision et érudition, Leblond peut sembler un peu timide au premier abord, mais en réalité il émane de lui une calme assurance.

Quand, comment, es-tu venu à la poésie ? 

Pas avant la quarantaine ! Je participais, en 1992–1994, avec Hélène mon épouse, à un week-end de retraite et de prière organisé à Jouy-en-Josas par une communauté chrétienne. J’y ai ressenti un déclic, une poussée d’émotion qui, semble-t-il, a supprimé des obstacles. J’étais déjà tenté par l’écriture et Hélène m’encourageait dans cette voie, mais c’est là que tout a changé. Je ne me lancerai pas dans une interprétation religieuse ou psychologique de cette libération : elle me fut simplement accordée et a influé sur le reste de ma vie.

Je suis issu d’une famille plutôt scientifique et mon éducation m’a permis de devenir ingénieur. Mais elle m’a aussi éloigné du vagabondage émotionnel propice à la poésie. Littérature, musique et films tenaient pourtant une part importante de mon temps : j’ai pratiqué le piano de longues années, écouté de la musique classique tous les soirs et beaucoup lu. Mais aucune place n’était réservée à la création avant ce week-end où la poésie s’est imposée à moi. À la stupéfaction générale !

Tes collègues savaient-ils que tu écrivais, que tu publiais et étais primé ? 

Cela a fini par se savoir. Dans l’ensemble ils ont pris la chose avec un mélange d’humour et de compréhension.

Ta démarche est remarquable par son perfectionnisme et par la rigueur qui ordonne la profusion créative… 

Mes poèmes ne s’écrivent pas tout seuls. Le premier jet tient de l’écriture automatique, en général inspirée par une expérience ou une lecture. Vient ensuite le vrai travail, long effort de formulation et de mise au point maintes fois reprise, où il s’agit d’agencer des phrases sans nécessairement exprimer une idée, mais simplement quelque chose d’harmonieux où le sens n’est pas primordial.

L’art est long, mais le résultat est sidérant… 

En 1998 mes premiers textes publiables ont vu le jour. De courts poèmes en prose que j’ai travaillés et retravaillés par la suite. Je ne suis pas le seul écrivain ayant tardé à finaliser ses textes. Mon épouse m’a toujours soutenu et encouragé. Elle a supporté patiemment les humeurs bougonnes du poète en quête du mot juste, séchant sur son texte comme autrefois sur son problème de maths.

Qui furent tes modèles, tes mentors peut-être ? 

Mon mentor, Jean Laugier, poète et dramaturge primé par l’Académie française, disparu en 2006, que j’ai rencontré au marché de la poésie place Saint-Sulpice en 1994. Il m’a intronisé en poésie en commentant mes premiers textes avec bienveillance et en insistant sur la nécessité d’un labeur opiniâtre. Mes modèles, ces classiques du vingtième siècle qui m’ont marqué : Saint-John Perse, René Char, Octavio Paz, García Lorca. Son Poète à New York fut pour moi une révélation, son influence est sensible dans Syllabes de nuit, dans la partie intitulée Les Gourdins du ciel.

Tu partages avec eux une langue du plus haut lignage, puissante, cristalline, d’accès difficile. René Char, Provençal nietzschéen, « mystique athée » disait Veyne, aux aphorismes tranchants ; Saint-John Perse, majestueux et océanique ; Octavio Paz, au lyrisme très contenu, ou au contraire d’une ample coulée. Pour ta part, tu maîtrises et cisèles des invocations d’où surgissent des scènes hallucinatoires ! 

Je m’adresse à quelqu’un, à un autre moi peut-être, ou à une entité féminine plus ou moins distincte, plus ou moins divine, arborant les traits d’une instance supérieure. À force d’acharnement je rassemble des images verbales :

… Derrière ces collines, nos yeux trament des forêts. Peupliers noirs, brûle-parfums qu’une cité grise, avec ses squares dispose en collier – l’œil se perd dans son murmure visuel, près d’une ville dont nous longeons les flancs. Ô saltimbanques ! Jongleurs de lunes, vos fleuves sont des estuaires. 

… Derrière ces collines, qui garde les clefs ? … 

Le thème d’ensemble du poème se dégage peu à peu de ce foisonnement d’images. J’ai été très impressionné par la fin du Molloy de Beckett où des phrases successives se contredisent formellement, avec une puissance poétique indéniable. Cela m’a conduit à opposer fréquemment au sein d’un même groupe des termes contradictoires. C’est le privilège de la poésie que d’occuper un point de fuite au-delà du sens, avec toutes les variations virtuelles où la parole s’articule.

Et c’est une beauté originale, d’un hermétisme qui laisse pantois et transporte dans une expérience extrême des mots et des images, à la limite du décrochage en vol (de nuit) ! 

Stéphane BERREBI (in ExpressionsMagazine N°783 Mars 2023).




Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




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Publié(e) dans le catalogue des Hommes sans épaules


 
Syllabes de nuit