Les Hommes sans Épaules
Dossiers : Alain SIMON poète insulaire / La poésie palestinienne à Paris
Numéro 61
390 pages
17/03/2025
20.00 €
Sommaire du numéro
Editorial : "Une moitié d'île dans la grande île de l'univers", René DEPESTRE
Les Porteurs de Feu : Claude de BURINE, Yves MARTIN, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Claude de BURINE, Yves MARTIN
Ainsi furent les Wah, Poètes insulaires ou pas : Poèmes de René DEPESTRE, Edouard J. MAUNICK, Suzanne CESAIRE, Chairil ANWAR, Abdellatif LAÂBI, Chantal SPITZ, Catherine BOUDET, Hyam YARED, James NOËL, Mariano Rolando ANDRADE, Pierre GROUIX, Charles GARATYNSKI, Nicolas JAEN
DOSSIER 1 : "Alain SIMON dit le Salé, poète insulaire", avec des textes de Christophe DAUPHIN, Clémentine SIMON, Alain BRETON
Poèmes 1 : "La nuit des godeurs", Poèmes de Alain SIMON
Poèmes 2 : "Dans le bleu détruit des fenêtres", Poèmes de Alain SIMON
Dossier 2 : La poésie palestinienne à Paris, par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Jumana MUSTAFA, Maya ABU AL-HAYAT, Anas ALAILI, Samer ABU HAWWASH, Asma AZAIZEH, Najwan DARWISH, Hind JOUDEH, Marwan MAKHOUL, Raed WAHESH, Nida YOUNIS, Ghassan ZAQTAN, Tarik HAMDAN, Doha AL -KAHLOUT, Youssef AL-QUIDRA
Chronique : "De Gaza à Dieulefit, lorsque la poésie réhumanise le monde", par Christophe DAUPHIN, avec des textes de Mathieu YON, Alaa AL-QATRAOUI
Le surréalisme, la poésie : "Hommage à Guy CABANEL", par Christophe DAUPHIN, Poèmes de Guy CABANEL, Paul CABANEL
Les Pages "salées" des Hommes sans Epaules : Poèmes de Yves MARTIN, Christophe DAUPHIN, Jean-Michel ROBERT, Alain BRETON, Paul FARELLIER
Avec la moelle des arbres, Notes de lecture : avec des textes de Odile COHEN-ABBAS, Pierrick de CHERMONT
Infos/Echos des Hommes sans Epaules : avec des textes de Paul FARELLIER, Karel HADEK, Christophe DAUPHIN, Gérard CHALIAND, Alexis BOTTEMER, Michel PASSELERGUE, Ilarie VORONCA, Frédéric TISON, Boualem SANSAL, Abdul Kader EL JANABI, Jumana MUSTAFA, Mathieu YON, Alaa AL-QATRAOUI
Présentation
ALAIN SIMON, LE POÈTE INSULAIRE, suivi de : LA POÉSIE PALESTINIENNE À PARIS (extraits)
par Christophe DAUPHIN
J’étais triste avec la beauté et sans elle au désespoir.
Alain Simon
Ce numéro s’ouvre sur un éditorial de René Depestre, poète franco-haïtien mythique, auquel est rendu un hommage à l’occasion du centenaire de sa naissance, « Une moitié d’île dans la grande île de l’univers ». Outre les deux Porteurs de Feu, Claude de Burine et Yves Martin, les poètes de ce numéro, regroupés autour de René Depestre, sont essentiellement des poètes insulaires venant des quatre coins du monde : Édouard J. Maunick (Île Maurice), Suzanne Césaire (Martinique), Chairil Anwar (Indonésie), Chantal Spitz (Tahiti), Catherine Boudet (La Réunion), James Noël (Haïti), puis, Mariano Rolando Andrade, Abdellatif Laâbi, Hyam Yared, Pierre Grouix, Charles Garatynski, Nicolas Jaen
Le premier dossier de ce numéro des Hommes sans Épaules rend, ensuite, hommage, quinze ans après sa disparition, à l’âge de soixante-quatre ans, à une légende (méconnue, mais réelle), à un mythe, à un frère, qui fut aussi l’un des piliers de la revue sœur des Hommes sans Epaules, que fut Le Pont de l’Épée de notre cher Guy Chambelland et de tant d’amis. Alain Simon, le poète insulaire par excellence, de Quimperlé à Tahiti, en passant par la Martinique ou La Réunion, ne s’est jamais compromis au regard de ses valeurs et du mode de vie qu’il avait choisi : Je me moque de la couleur des volets j’exige un bois imputrescible – Acceptez comme une vérité ce bonheur qui me résume et ne me réduit pas. Il a toujours privilégié la vie, le vivre, l’amitié et l’amour, avant d’écrire et de peindre, et c’est, sans doute, ce qui le rend si personnel, à part : Je porte à la saignée du coude une marque par le feu – Qui prouve que je vous appartiens et que vous m’appartenez. Ses œuvres en sont le parfait reflet, qui accompagnent le dossier des HSE, avec le texte de votre serviteur, celui d’Alain Breton, et le témoignage inédit de Clémentine, la fille aînée d’Alain Simon : « Qui étais-tu ? Par où commencer... « Rien le Poète », bien sûr ! Tout le poète... C’est comme ça, avec toi. Tu en imposes. Il y a, je crois, une nécessité et une souffrance à en imposer autant, une nécessité et une souffrance à vivre avec les autres. Il y a l’élan vital, et l’infracassable noyau de nuit. »
Plutôt que de publier une anthologie des poèmes d’Alain Simon, nous avons opté pour la réédition, au sein du dossier qui lui est consacré, Alain Simon, dit le salé, poète insulaire, de deux livres emblématiques. Tout d’abord, La nuit des godeurs (1990), un livre charnière, son neuvième et l’un de ses plus beaux, qui clôture une période de sa vie et de son œuvre, couvrant la période (« continentale » ?), allant de 1971 à 1989, avant le grand saut, en 1989, vers la Polynésie française, où le poète va se doubler d’un peintre, faisant « une peinture de fou et, prétentieusement, magique », comme prolongement et dépassement du poème. Dans les poèmes de La nuit des godeurs, il y a tout ce qu’est et à vécu Alain Simon jusqu’alors, ou presque (Parfums vous êtes là aurais-je mérité que l’ordre des jours - Vienne à moi comme un jet de pierres mortelles - J’ai été ce chien errant des citadelles - Léchant les murs avec une tendresse peu commune - Et au sortir du rêve je n’étais plus seul à rêver d’eau légère - Je me dis que j’avais jusqu’alors vécu pour payer une dette - Et qu’il était bien tard pour contenter un démon ou un dieu), et tout ce qui l’attend, là-bas, là-bas, du moins en désirs (Là où des poèmes attendent comme des doigts accrochés à des barreaux – Ainsi je dors avec elle avec le chaud de votre haleine sur mon cou), et en espérances (J’y mettrai tout mon poids d’ange et la folie… - Ce soir dansez si le feu est votre patrie).
Puis vient « la période tahitienne », durant laquelle Alain peint ses plus beaux tableaux, s’affirment encore davantage, y compris dans les excès, et en poésie, ce dont rendent compte : Tahiti convoitise (1995), Tatoueuse Étrange (1998), Délire à la Cook (1999), Taravana in Love (2002), Dans l’œil de Mata (2003). Le pic de cette période est, pour nous, Tabu mon royaume (2002). Quittant Tahiti pour rejoindre La Réunion, Alain s’adonne davantage à la prose et fait paraître des récits et des romans, comme Native Natale (2004) ou Marottes pour un îlien privilégié (2007), avant que l’œuvre n’atteigne sa plus haute, et plus profonde, à la fois, cime, avec les poèmes de Dans le bleu détruit des fenêtres (2010), que nous rééditons intégralement dans ce numéro, après l’édition originale que nous en avons donnée en 2010. Il s’agit probablement du chef d’œuvre d’Alain Simon : toute son œuvre-vie y apparaît, passée au crible de l’émotion et des souvenirs sans regrets. Je la connais l’heure de ma mort je suis dans une île, nous dit le poète. Il ajoute : Je mâcherai sans colère jusqu’à l’aube et son climat.
Le deuxième dossier de ce numéro est consacré à la poésie palestinienne contemporaine, qui a été représentée par quelques-uns de ses plus beaux et meilleurs fleurons, lors du 42èmeMarché de la poésie, à Paris, du 18 au 22 juin 2025, avec la présence de Najwan Darwish, Marwan Makhoul, Jumana Mustafa, Tarik Hamdan, Anas Alaili, Hind Joudeh, Raed Wahach, Nida Younis, Maya Abu Al-Hayyat et Samer Abu Hawwash. Ghassan Zaqtane et Asmaa Azayzeh, n’ont hélas pas pu nous rejoindre à Paris (les aéroports étant fermés en Jordanie et en Israël, pour les raisons que nous connaissons : la guerre encore et toujours !)
La poésie palestinienne contemporaine, qui peut l’ignorer ?, est issue d’une terre longtemps reléguée au rang de petite province d’empires moyen-orientaux pluriethniques et pluriculturels, avant que l’histoire contemporaine annonce une rupture douloureuse, en 1947. Mahmoud Darwich, lors de nos rencontres à Paris, dans les années 90, m’a confié sa déception de voir qu’en raison de la charge symbolique qui l’entoure, sa poésie était trop souvent réduite à ses registres national et politique, alors que ces derniers n’en sont qu’un aspect. Alors, Mahmoud a fini par dresser une sorte de testament à l’adresse des poètes à venir : « Ma génération a transmis à celle qui l’a suivie un grand acquis esthétique. Nos jeunes poètes ne sont plus tenus de se consacrer à la cause ni de défendre la légitimité historique de nos revendications nationales, car nous l’avons déjà fait. Et peut-être plus qu’il ne fallait. Les poètes peuvent désormais explorer leur univers propre, raconter leurs vies, dire leurs interrogations, sans subir la pression patriotique. Nous avons beaucoup sacrifié pour que nos jeunes poètes puissent partir en quête de leurs voix. »
Darwich a été entendu par la nouvelle, innovante et surprenante génération, que j’appelle les poètes de la génération 2000 et de l’ère du désenchantement, que résume la poète Razan Banoura (née en 1992, de Bethléem) lorsqu’elle écrit : Je suis une ville triste – Et malheureuse – Et fatiguée - Du Tiers-monde – Je n’ai pas de billet de voyage – Pour m’évader de moi. Dans son poème « Ce n’est pas facile d’être palestinien ! », la poète Maya Abu al-Hayat (née en 1980, de Jérusalem) écrit : Ce n’est pas facile d’être un garçon ici. – Quelqu’un te surveille tout le temps, – Et tu es toujours accusé. – Tes camarades s’attendent à ce que tu sois un homme, – Ta famille s’attend à ce que tu restes un enfant, – Et les soldats s’attendent à ce que tu sois une arme. – Et toi, tu dois prouver à tous que tu es autre chose – Ou que tu es tout cela à la fois ! Pour être une femme palestinienne, al-Hayat nous dit qu’il faut savoir (in « Leçons de maternité palestinienne ») : Dépasser un blindé avec cinq enfants – Prendre les chemins de l’exode avec trois valises et sept vies–Tu dois être chatte – crocodile – oiseau – Bouclier – toit de tente – Étoile en cas de coupure de courant – Et poème quand les larmes sèchent dans les yeux – Tu dois être tout – Comme la pierre – L’eau.
Les aîné(e)s sont né(e)s en 1974 et les plus jeunes au début des années 1990. La création d’un État s’éloigne et paraît ne plus être un but ni un sujet pour les pays arabes et occidentaux : Mon nom complet est né dans un champ, – Dans mon ancien pays – Mon grand-père est venu au monde dans un champ de tabac… – Mon grand-père est mort là où il est né, – Et mon père est mort là où nous sommes nés. – Mon nom est devenu un vivant qui traîne derrière lui des morts, – Et ma grand-mère répète toujours : – C’est nous qui avons appris à la terre le goût du sang. -– Nous sommes les coupables. – Nous les avons mis au monde dans un petit champ, – Et ils sont morts aux quatre coins du monde (Jumana Mustafa). Le pays qui s’est amenuisé comme un nuage d’été – va bientôt s’éparpiller – laissant de petites taches sur la carte (Anas Alaili). La réalité de la colonisation[1] prospère : Que faisons-nous dans notre pays – devenu une colonie ?, interroge Najwan Darwish (né en 1978, de Jérusalem), qui poursuit : Ils vont m’expulser de la ville – avant la tombée de la nuit – Je n’ai pas payé la facture de l’air, disent-ils.
Maya Abu al-Hayat ajoute : Qu’allons-nous faire des routes – après la disparition de la direction ? Alors, Ashraf Fayad[2] conclut : Être palestinien – ne signifie qu’une chose : – que le monde entier est ton pays – Mais le monde n’arrive pas à assimiler ce fait. Hind Joudeh (née en 1983, du Caire), enchaîne : Les oliviers des champs – Se noient dans l’huile de la fatigue. Ces poètes « abandonnent » le Nous au profit du Je (qui est un autre). J’ajoute que dans le monde très masculin de la littérature arabe, une femme a brisé le plafond de verre pour devenir une voix majeure de la poésie palestinienne, Fadwa Touqan (1917-2023). Elle a longtemps été la quasi « seule » femme en vue (« Mon histoire, c’est l’histoire de la lutte d’une graine aux prises avec la terre rocailleuse et dure. C’est l’histoire d’un combat contre la sécheresse et la roche »).
Il en va différemment aujourd’hui avec l’émergence de nombreuses femmes, qui sont même des fers de lance. À la suite d’Abdellatif Laâbi,[3] l’anthologie[4] de la poète Nida Younis (née en 1977, de Cisjordanie) et de Mohamed Kacimi, en témoigne. Les poètes ne manquent pas d’audace pour s’affirmer, à l’instar de Jumana Mustafa (née en 1977, de Jordanie) : En pleine rue – je vends aux passantes des griffes – Je les étale, les lime – les astique – et donne de la voix. Sheikha Helawy (in son poème « La femme que je fuis »), écrit : La femme que je fuis me poursuit dans les miroirs de ma maison et sur mes photos récentes. – Celle que je retrouve à chaque tournant, une carte et des clés secrètes – à la main, – même lorsque je parcours des contrées qu’elle ignore. Le désir et l’Éros : Tes mains effleurent mes seins – et le monde entier gémit… – Je te déshabille – comme si je débarrassais un arbre (Raja Ghanem, née en 1974, de Ramallah). Je m’agite et nage dans les eaux de ton lit – Je sens et déterre tes odeurs aigres – la puanteur de ton souffle – Je pourris et me balade dans tes marges – parmi tes hyènes (Reem Ghanaiem, née en 1982, de Haïfa).
La poésie palestinienne d’aujourd’hui a le visage anonyme ou plutôt mille visages de femmes. Elle est éclatée, à l’image de son peuple et de sa patrie. Elle s’écrit en Palestine dans l’exil intérieur comme à l’étranger, dans l’exil extérieur, par-delà les murs des préjugés et les checkpoints de la bienséance. Elle est le fruit d’un riche foisonnement de styles et de thèmes qui n’appartient qu’à elle : le silence, le déni, la domination, l’humour noir, l’ironie, l’amour, le corps, la fracture, la terre, le lieu, le quotidien, la politique, la discrimination, l’exil, la violence, la révolte, la mort, l’oubli, l’effacement, la solitude, l’identité, l’impertinence, le langage comme patrie et le mot comme abri, le tout, avec des variantes spécifiques, selon que l’on vive en Palestine, en Israël ou à l’étranger. La langue se déploie autant que le corps dans une rage de vivre sans complaisance. Ces poètes méritent d’être lus, non pas sous un angle politique, mais poétique, pour leurs poèmes. Elles et Ils le méritent. Edward Said a déclaré que la Palestine était la plus poétique des patries. La poésie est-elle le dernier refuge du peuple ? Fadwa Touqan répond : « C’est seulement à l’ombre de cette occupation, lorsque j’ai commencé à lire mes poèmes devant des foules, que j’ai saisi la valeur et le sens véritable de la poésie qui fermente et vieillit dans les jarres du peuple. »
Jumana Mustafa est l’une des révélations de l’Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd’hui (éditions Points, 2022) d’Abdellatif Laâbi, qui a également assuré la traduction de ses poèmes: Griffes (Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Abdellatif Laâbi, Préface de Christophe Dauphin, éditions Les Hommes sans Epaules, 2025). Jumana est l’une des figures phares de la poésie palestinienne d’aujourd’hui, de cette nouvelle génération que j’appelle les poètes de la génération 2000 et de l’ère du désenchantement : « Épargnez-nous vos paroles sur la victoire et la résistance, gardez vos slogans pour vous. Nous sommes actuellement effacés des registres de la vie malgré les nombreux poèmes et chants patriotiques appris par cœur », écrit de Gaza Neama Hassan (née en 1980, poète et assistante sociale, auteur deux romans et de nombreux poèmes publiés sur les réseaux sociaux), qui ajoute : « À bas vos chartes – À bas vos slogans – et votre humanité – pour peu qu’elle ait vraiment existé – As vous tous – Voici l’invocation de la tente... – Après la guerre – je dessinerai – une rue – un café – planterai un arbre – et sous son ombre – j’attendrai le retour des amis – mais trouveront-ils le chemin ? » L’identité nationale palestinienne ou même l’identité arabe revendiquée par l’ancienne génération, ne constituent plus un bastion comme c’était le cas au milieu des années 1960, lorsque Mahmoud Darwich scandait : « Inscris je suis arabe ».
Cette poésie est devenue, à l’instar de celle de Jumana Mustafa, existentielle et individuelle sans pour autant renoncer à être universelle. Une poésie du présent, sans trompe l’œil ni illusions. Colette Abou Hussein écrit : « Ils ont lancé mon nom sur moi comme une balle je l’ai arraché de leurs bouches et je me suis nommée. » Au sein de cette génération, le destin national est moins la ligne commune que ne l’est le journal de bord intime du poète, son vécu en prise directe avec le monde et la réalité immédiate : Nous n’avons besoin ni de papillon – ni de flûte – ni d’une source miroitante – Nous voulons ingurgiter un autre verre – pour vivre une heure de plus, écrit Jumana Mustafa.
« La poésie palestinienne, nous dit le poète Anas Alaili, comme toute poésie, s’adresse à tout le monde. Bien qu’elle soit impactée par le contexte politique, elle exprime son rapport à la vie dans tous ses aspects. Le contexte politique donne sens aux choses quotidiennes banales en leur apportant une dimension tragique. Et la simple chose banale dans ce contexte de contraintes et d’interdictions évoque des sentiments forts et des espoirs profonds. Et c’est bien cela qui caractérise la poésie palestinienne. » La poésie palestinienne d’aujourd’hui est aussi et peut-être surtout une poésie de la fragmentation de l’être comme de la terre.
Christophe DAUPHIN
[1] En 2024, 700.000 colons israéliens vivent en Cisjordanie dans 300 colonies considérées comme illégales par le droit international. Ces colonies représentent un réseau de 1.600 km de routes réservées. Un mur sépare les colons des Palestiniens, qui s’étend sur plus de 700 km. 600 checkpoints et barrages militaires découpent le territoire en enclaves. Les colonies accaparent 80% des ressources hydriques. Un colon dispose de 369 litres d’eau par jour, contre 73 pour un Palestinien. Il en va de même pour l’électricité. La poète Maya Abu al-Hayat écrit : J’ai franchi deux mille cinq cents fois les checkpoints – J’ai été empêchée de passer cinq cents fois. Le morcellement du territoire vise a rendre impossible la continuité territoriale palestinienne. La Cisjordanie est comme un archipel d’îlots cernée par une mer de colonies.
[2] Nous avons une relation particulière avec ce poète, qui a été publié pour la première fois en français (traductions d’Abdellatif Laâbi), dans la revue Les Hommes sans Épaules n°41, en 2016. Ashraf, nous l’avons défendu bec et ongles avec Abdellatif Laâbi et Francis Combes. Né en 1980 à Gaza il est arrêté en 2013, puis le 1er janvier 2014, en Arabie saoudite où il vit, accusé
d’« apostasie » et d’encourager l’athéisme auprès des jeunes et dans ses poèmes. En mai de la même année, il est condamné à 4 ans de prison et 800 coups de fouet. Il est jugé à nouveau en novembre 2015 et est condamné à mort. Après une campagne internationale de plus de trois cent mille signatures, sa peine est commuée en 8 ans de prison et 800 coups de fouet. Ashraf Fayad est libéré fin août 2022.
[3] Le poète franco-marocain Abdellatif Laâbi, traducteur et introducteur des poètes palestiniens dans la langue française, est l’auteur de : La Poésie palestinienne de combat (Oswald, 1970), La Poésie palestinienne contemporaine (Messidor, 1990. Rééd. Le Temps des cerises, 2002), Anthologie de la poésie palestinienne d’aujourd'hui (Points, 2022). Et, avec Yassin Adnan, Y a-t-il une vie après la mort, Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui (Points, 2025).
[4] Nida Younis, Palestine en éclats, Anthologie de la poésie palestinienne féminine contemporaine, Traduction et présentation de Mohamed Kacimi (Al Manar, 2025).
