Lectures :
Voici un superbe numéro des Hommes sans Épaules consacrée à la poésie corse contemporaine. Il commence par un hommage de Frédérich Nietzsche à la Corse, île de Beauté et île rebelle, et à Pascal Paoli, la grande figure de son indépendance éphémère.
Un long éditorial de Christophe Dauphin synthétise l’histoire particulièrement mouvementée de l’île et de son peuple, déconstruisant au passage les nombreux préjugés et stéréotypes qui persistent à son sujet, éditorial qu’il conclut ainsi :
« Bref, il semble que nous ayons sur le continent, une mauvaise connaissance de la Corse, de son histoire et de sa culture. Nous avons tenté d’y remédier, au pas de course, dans la mesure de nos moyens, à partir de la connaissance modeste que nous en avons. Une chose est certaine : la Corse ne saurait se réduire à une image d’Épinal ou une carte postale. La Corse, ce sont encore les Corses qui en parlent le mieux, à commencer par ses poètes, auxquels nous laissons désormais la parole. »
Le dossier a été conçu par Norbert Paganelli, Président de la Maison de la Poésie de la Corse. Après un entretien de Karel Hadek avec ce dernier, nous découvrons les pères fondateurs de la poésie corse, les poètes du Riacquistu, les poètes du Disincantu, les poètes en marge du Riacquistu et du Disincantu et les poètes corses de la Nouvelle Vague.
La poésie corse est très liée au chant corse précise Norbert Paganelli, même s’ils connaissent une « relative autonomie ». Il nous apprend ce qui distingue le mouvement Riacquistu et le mouvement Disincantu.
Le Riacquistu, né dans les années 70 d’une volonté de renouvellement, introduit de nouveaux thèmes dans la poésie et « des éléments de modernité dans la facture » mais se réapproprie également une culture traditionnelle alors dépréciée, comme les chants polyphoniques, en les renouvelant.
Le Disincantu, le mot signifie « désenchantement », apparaît à la fin des années 90 chez une nouvelle génération de poètes plutôt pessimistes, plus sombres comme Marc Biancarelli. Le Disincantu remet en cause les visions de la Corse du Riacquistu, qui reste attaché à la culture ancestrale et traditionnelle.
Un grand nombre de poèmes, en langue corse et en français, permet au lecteur d’apprécier la poésie de ces deux courants comme de ceux qui ne s’y inscrivent pas, avant de découvrir les poètes de la Nouvelle Vague dont Carine Adolfini :
Tout bouge à sa manière et se répète immuable cependant varie l’épaisseur du temps.
Parfois on ne voit plus les cloisons. Apparaît la lourdeur du blanc à la durée encordé,
le double d’un pays qui pousse sa présence.
Très peu revient dans un battement d’empreintes qui voudrait reparler.
Rien ne s’achève.
Tout continue au-delà des yeux.
C’est là, en instance chrysomèles sous la menthe,
escargots sous la pierre, c’est là et tantôt laisse trace
comme quand la centaurée d’un trait d’épine soudain signe la chair.
Partout les limites se veulent, les silences aspirent à se reconnaître.
Un Milan passe souverain dans le bleu silencieux, presque détouré d’une paroi de caverne,
il découpe autour et s’écrit,
ici.
Un poème de Jacques Fusina, figure du Riacquistu :
Un rayon
Ou deux peut-être
Entre feuilles et brise
S’infiltrent
Jusqu’à ta page
Clignent
Entre les lignes grises
Les mêlent
Les étirent
Les morcellent
Les divisent
Jusqu’au sommeil
Dessiné
Tout au bout
A l’insu
De ta plume
Surprise.
Un numéro indispensable.
Rémi BOYER (in https://incoherism.wordpress.com, 6 octobre 2026).
|