Dans la presse

 

Tri par titre
A-Z  /   Z-A
Tri par auteur
A-Z  /   Z-A
Tri par date
 

Page : < ... 10 11 12 13 14 >

Critiques

" Des poèmes à vivre, des poèmes de l'humain. Un poète qui porte le feu de la nuit. Du grand art ! A lire absolument. "

Revue la main millénaire n°5, 2013.

 

" Ces textes d'André Prodhomme, d'une écriture limpide, au sens directement accessible, aident à Boire un verre entre vieux copains / Tendre l'oreille à un vieux phono / Sourire à un étranger / Sans trop de manières.Cette manière d'apostropher son prochain n'aime pas la tisane, mais plutôt l'Armagnac fort de l'humanisme fraternel ! Les mots osent ici la liberté et la magie, fredonnent à l'oreille du coeur, cherchent en douceur à laisser filer le silence. Cette poésie est arc-en-ciel dont on se souvient longtemps. "

Jean-Luc Maxence (in revues Les Cahiers du Sens, 2013).

 

" Dans sa vie comme dans ses poèmes, l’humain prédomine, écrit Christophe Dauphin en introduction de sa préface. C’est dire si, déjà, la barre est haute, le soleil de vie, brûlant. Christophe Dauphin qui connaît bien André Prodhomme, nous dit tout ou presque tout de ce qu’il faut savoir sur l’œuvre de  l’auteur de L’Innocence avec rage.  L’œuvre est constituée de huit livres de poèmes d’Au soleil d’or (1983) à Il me reste la rivière (2009) en passant par Poèmes ferroviaires (1986), Surtout quand je n’ai pas soif (1989), L’Innocence avec rage (1996), Poèmes fatigués (2000), Dans la couleur des merles - poèmes à deux voix écrits avec son ami Jean-Claude Tardif (2003). Christophe Dauphin nous dit également que Prodhomme se rattache au courant de la Poésie pour vivre (voir le manifeste de Jean Breton et Serge Brindeau) de la poésie contemporaine. Sans oublier que le jazz, écrit encore Christophe Dauphin, innerve, alimente la vie et la création du poète. Ainsi, Prodhomme écrira L’Emeute, long poème de quatre- vingt pages où l‘auteur allie son amour des mots et des notes. On retrouve dans  Poèmes accordés, d’ailleurs, l’hommage vibrant du poète au jazz et à ses musiciens : Monk, Coltrane, Billie Holiday, Lester Young, Charlie Parker… Avec "Poèmes à vivre" et "Le dire du silence", dédié à Jean Breton s’ouvre le temps de la douleur ( Ma souffrance le chiffon qui lustre le désespoir / Lorsqu’il s’ennuie), de la mère (Chaque mot qu’elle m’a donné aspire sa propre sève / Jusqu’au tarissement du sens) Le livre est écrit sans une fausse note,  l’essentiel y est dit, simplement, humblement avec des mots de tous les jours, des mots qui glissent à la lecture, comme si la musique de jazz s’interpénétrant avec le poème, tout ruisselait d’un bonheur sensible, aigu, vertigineusement profond. La même veine poétique nous fait cheminer tout au long du livre de cette ville  faite pour l’enfant/ qui ne porte pas le nom de son père à ce très beau poème de la beauté d’être. La mélopée des images, cette manière d’être du poète - à la fois  présent et regardant- ne cesse de nous étonner : J’ai dans la tête l’automne Ses couleurs quand son visage y semble un achèvement. Arrivant au bout du livre, le poète n’abdique rien. Il est au plus près de sa création, qu’il nous parle de Chagall, d’Apollinaire ou de Villon. Ses mots rendent compte de la vie vécue, des rencontres, de son travail à mains nues. Mais sous son regard,  l’écriture s’ouvre à une dimension insoupçonnée : Il dessine avec ses doigts avec son souffle / L’inconnaissable / Il dit quelque chose / Que je n’avais jamais entendu. Poésie du feu et de l’âme, chant noir basculant dans l’aurore, la poésie d’André Prodhomme nous hisse vers les sommets. Du grand art.

Jean-Pierre Védrines (in revue Les Hommes sans Epaules n°36, 2013).

 

" Les Poèmes accordés, lettre à Laurent (Epstein, pianiste de jazz), suivi de l’Innocence avec rage, m’a permis de renouer avec le jazz qui a hanté mes années d’errance dans un Bruxelles où cette musique était presque une signature de la ville avec Django, Jean Omer ou Fud Candrix… André Prodhomme, passionné d’une génération encore plus proche, avec Coltrane et Miles Davis, fait suivre ces premiers textes de deux autres ensembles : Poèmes à vivre et Un peu d’innocence se vole avec rage, qui auraient pu dignement figurer dans le titre. C’est que mes souvenirs, avec les rencontres des surréalistes bruxellois et le groupe Cobra font partie de cette part importante de ma vie où je naviguais sans visibilité au travers des sons et de ma parole en ne refusant aucune marginalité si elle restait musicale et créatrice. Et j’ai peu changé. Prodhomme lui aussi écrit et criez ses textes comme un saxo chante. Dauphin présente le tout avec rage."

Paul Van Melle (in Inédits Nouveau n°264, La Hulpe, Belgique, septembre 2013).

 

« La poésie n’a pas de raison d’être, pas de projet, pas d’obligation. Elle est rien, n’aspire à rien. Née d’un excès de liberté, elle vit et meurt en chaque poète et cela lui suffit. Cet excès de liberté la rend disponible, mystérieusement  disponible ; et qui répondra à son invite s’éprouvera vivre, vivre tout simplement. Ces mots me viennent en souvenir de la lecture de Poèmes accordés, lettre à Laurent d’André Prodhomme. Le recueil dégage bien d’autres réflexions sur la poésie alors que ce n’est aucunement son propos. Par exemple, la simplicité qui se dégage de ses poèmes vient-elle de son (apparente) simplicité  formelle ? Faut-il, pour être simple, n’avoir aucun souci formel ? Ces réflexions, ces questions n’ont pas grande importance, en fait. Elles cherchent simplement à prolonger le plaisir de la rencontre et visent à partager ce qui relève d’un moment d’intimité comme en produit la poésie d’André Prodhomme. Quelques vers m’ont touché, comme ceux sur le jazz : « Quand j’approche d’un disque de Monk (…) / je réponds à un appel / venu comme une averse » ; ou bien « nos corps balancent doucement » ; ou encore « il est l’heure de faire un saut vers l’enfance » ; ou enfin « Ce soir-là à Argyl Street / Maguy et moi buvions des bières » (notez l’outrecuidance des trois « a » du premier vers qui m’apparaissent comme une moquerie de la première phrase de Salammbô : « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar »). Comme il est bon d’être au côté du poète et de l’écouter nous dire l’heure qui passe en lui. La vie est si grande quand elle est rendue à sa simplicité première. A noter dans ce recueil, la préface de Christophe Dauphin qui met en perspective la filiation d’André Prodhomme à la communauté de la « Poésie pour vivre » qui se regroupa autour de Jean Breton et Serge Brindeau. La citation qui sert d’ouverture montre que la simplicité n’est pas sans un engagement profond du poète : « Capter le choc du vécu avant de lui obéir et de le restituer. » La simplicité de vivre est la vertu des âmes fortes et humbles. »

Pierrick de CHERMONT (in revue Nunc n°31, octobre 2013).




Lectures

La Théorie de l’émerveil, un enthousiasme pour la vie, ses beautés et ses surprises !

Livres Hebdo, Electre, 2019.

*

"Si vous n’achetez qu’un ouvrage de poésie par an, choisissez celui-ci. Si vous ne savez pas quoi offrir à vos amis à l’esprit alerte,  n’hésitez-pas, le livre d’Adeline Baldacchino les aidera à la réconciliation avec eux-mêmes, le monde et les dieux à laquelle l’oracle de Delphes continue de nous inviter malgré les divertissements qui éloignent de soi-même.

Alors que nombre d’intellectuels tristes, oubliant la leçon de Spinoza, évoquent la nécessité de réenchanter le monde, évoquent seulement, Adeline Baldacchino le fait :

« La théorie de l’émerveil, annonce-t-elle, est une leçon d’émerveillement déverrouillé : elle exige, non pas seulement que l’émerveil rime avec « les merveilles », mais aussi que l’on entende l’invention derrière l’évidence. »

En effet, c’est par l’invention, plutôt que par l’imitation, qu’Adeline Baldacchino introduit une autre rime, émerveil  rime en effet avec éveil. Il s’agit de rester éveiller à ce qui est, par le simple, plutôt que par tout autre chemin : « Qu’il me suffise de dire que je crois moins désormais aux vertus de l’automatisme hermétique, plus à celles de la simplicité partageuse. »

En 1999, à dix-sept ans, Adeline Baldacchino  a publié un premier livre, Ce premier monde. Suivirent des plaquettes de  poèmes et proses poétiques, entre autres, mais il aura fallu attendre vingt ans pour la redécouvrir avec cet ensemble de textes qui est un parcours à la fois dans le temps et dans l’intime, voire l’interne.

Se référant au Manifeste du surréalisme, elle nous confie : « Quelque chose de l’ordre d’une spiritualité sans foi se dégage de ces paroles et m’accompagne depuis longtemps, jusqu’au cœur d’un combat que je crois indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique et littéraire.

Théorie de l’émerveil rassemble des textes de formes très diverses, micro-essais, commentaires, proses poétiques, poèmes, haïkus… L’ensemble est bien une théorie, mais une théorie arrachée à l’expérience, à la vie, une théorie qui est aussi un art de vivre, parfois de survivre, par l’amour, la lumière, la beauté, la joie… afin de flotter dans une axialité à réinventer d’instant en instant, quelque part entre l’horreur et le sublime,

Adeline Baldacchino déchire les voiles opaques, tantôt en les arrachant à pleine main, tantôt avec la délicatesse de l’esprit. Il ne s’agit finalement que de liberté mais de toute la liberté.

« J’ouvre au hasard une traduction d’Omar Khayyam, j’attends qu’il me parle de ses cruches de terre qui furent des gorges d’amoureuse, j’attends l’oracle, « Puisque la fin de ce monde est le néant / Suppose que tu n’existes pas, et sois libre ». »

L’ouvrage rappelle les écrits des vieux maîtres constitués de perles enfilées sur le fil fragile de l’être. C’est incertain, c’est serpentin, cela fait irruption dans la conscience, il s’agit d’ouvrir une brèche dans les couches successives des conditionnements toxiques mais, le lecteur attentif, pour peu qu’il soit encore vivant, saura y trouver au moins une méthode pour lui-même , si ce n’est une anti-méthode:

« Ne plus reculer. Avancer. Ne plus espérer. Faire. »

« jouir d’être

lancé vers le ciel impur

qui recommence

corps liquide

enfoncé dans le temps

vierge

où mûrit l’innocence. »

Adeline Baldacchino sait que le temps est le cadre ou le contexte de tous les affrontements, de toutes les déchirures. Elle ne cesse de questionner le temps pour le prendre à défaut et s’en affranchir.

« Le temps s’écarte

cuisses défaites

peuplades de nos corps »

« je m’esquinte l’âme

contre les esquilles du temps

je résiste à la tentation

de refaire

le monde avec des échardes

le bois coupé

ne survit qu’en braise

phénix de cendrars

plus tendu vers l’étrave

plus accordé à la mer

plus encordé au monde

violemment présent

dans l’apparition

de l’instant pur. »

Avec cet ensemble de textes dont l’unité naît du caractère disparate de l’apparaître, Adeline Baldacchino souligne l’évidence d’un ordre libertaire de la délivrance, une évidence parfois douloureuse.

« La théorie de l’émerveil, nous dit-elle, cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre. »

« La théorie de l’émerveil est assise sur une pratique de l’émerveillement dans laquelle rien de ce qu’elle promet ne trouve forme dans le réel qui cavale de l’autre côté de mots. »

 Reste l’essentiel : « On écrit des livres entiers pour comprendre ce qu’est une vie réussie, alors qu’il n’y a qu’une seule réponse, juste là sous nos yeux : aimer, être aimé. »

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 octobre 2019).

*

Adeline Baldacchino, née en 1982, passionnée très jeune par la poésie contemporaine qu’elle découvre à travers Rimbaud, le surréalisme et l’Ecole de Rochefort, a fait entendre sa voix dans son livre sur la poésie de Michel Onfray et dans La Ferme des énarques où elle critique l’Ecole nationale d’administration qu’elle a intégrée en 2007. Théorie de l’émerveil a fini par naître quand elle a pris la résolution de « son intuition » en sélectionnant des textes pour la plupart inédits. L’ensemble s’étale sur treize années, de 2006 à 2019.

Ce terme d’« émerveil », récurrent dans son œuvre comme lui a signalé Alain Kewes, l’éditeur de ses deux derniers recueils, rappelle au lecteur le J’émerveille d’Apollinaire, mais c’est de Blaise Cendras qu’elle a pratiqué l’écriture et c’est lui qu’elle admire jusqu’à en écrire un ouvrage biographique. Elle y souligne qu’« il a voulu que la poésie soit dans la vie avant d’être dans ses livres. Il a fini par confondre les trois : la poésie, la vie et les livres ». Elle ajoute – et c’est essentiel pour la comprendre : « Il avait bien raison. Je ne sais pas faire autre chose ».

La poète donne dans sa préface, qui date d’avril 2019, les raisons premières de cet émerveillement : une graine semée par l’amour dont ses propres parents lui ont montré l’exemple ; et cette « spiritualité sans foi » qu’elle a découvert dans Le Manifeste du surréalisme. C’est là qu’elle signale la méthode nécessaire d’après elle pour approcher son Anthologie, « on pourra donc parcourir ce recueil à l’envers, en commençant par la fin, où figurent des ensembles auxquels je tiens particulièrement, les AtlantidesGrève contre la mort, ou la Théorie de l’émerveil… ».

Après un recueil de haïkus et des proses poétiques sur la faune, la flore et les éléments, Atlantides, un inédit, écrit entre 2015 et 2017, dès son incipit : « Je vais vers une île » du volet I, Une île dans l’Atlantique, et, dès les premiers poèmes nommés Jour 1, évoque un besoin de voyage sans doute intérieur qui est à la fois désir, attente et sentiment de manque. A la seconde page trois vers, comme un véritable impératif, annoncent le remède : « l’ordre de l’aube / contre l’ordre / du manque » ; des septains aux vers brefs – d’un seul mot parfois – semblent, grâce justement à leur concision, courir sur la page s’alliant à « la joie », au « goût du vin » et à « l’élan vertical de l’oiseau ».

La chute de Jour 2 exprime par contraste une lucidité obligée : « j’aime le monde / et ne fais qu’y passer », et le lexique, dans son champ, est de fait négatif : « scories, oubli, abandon, délitement, vide de certitudes (le corps) ». Un constat dont l’issue est heureuse puisque « les mots sont des perles ». Jour 5 voit ensuite la fusion entre le cosmos et la poète qui « marche sur les pieds / dans le ciel » et trouve ses marques en innovant dans la forme et le fond, toujours grâce à la lumière et, depuis l’aube, au jour :

J’atteins les fontaines

par où s’effondre la source

du soleil

j’incan

descence

bordée de nuit

je désonge.

Elle avance, dansant ou marchant sur le sol « rouge », hors du temps, mais la nuit et l’angoisse reviennent avec, pour compagnons, des mots rédempteurs nés « dans l’intensité foudroyante / du silence ».

Le volet II, Un cargo sur l’Atlantique, montre un regain de force malgré la présence de fantômes quand, dans la première partie, Partance, il s’agit de planer comme l’oiseau et d’épouser les mouvements des vagues. Cela avant de formuler dans Hypothèse la présence possible de l’impuissance et du silence. Puis, au milieu des machines et de la mer, le corps qui « s’impose » doit trouver sa place et affronter le temps quitte à manger du sable. Pour Devenir, selon le titre du groupe 6, phénix de Cendrars, il faut savoir se détourner du passé et retrouver le désir comme au « premier jour » même s’il l’on doit oublier les mots pour se mêler aux éléments. Ainsi les poèmes suivants se nomment-ils Aphasie.

La suite du recueil balancera entre deux états d’âme. L’ensemble 9 s’appelle en effet Embrasement, et dit :

le cœur s’étonne

pris entre le regret de ce qu’il quitte

et la soif de ce que l’on fut

L’absence de l’être aimé, évoquée une seule fois auparavant par « tes caresses », apparaît au volet III, le dernier de l’opus, mais seulement pour dire qu’il est quelque part présent au point de pouvoir lui parler. Et, si tout recommence, c’est « depuis que l’on aime », depuis ce jour où le poème a pris son sens : « le poème sera tout ton souvenir ». Comme « sous la mer / une Atlantide ». S’expliquerait alors le titre de cet inédit écrit l’année suivante, Grève contre la mort, promesse d’énergie optimiste. Son premier poème entérine le thème du phénix et donc l’opposition mort-vie qui introduisent une écriture de la tension et de la lutte. La ferveur induite produit là encore, dans La Lettre aux vivants, un certain lyrisme :

Chevauche et débride les vagues…

pour leur rendre la force

et la joie d’inonder

Puis, jusqu’à la fin du recueil interviennent des Notes-Poèmes, comportant au début des sortes de versets qui se rejettent à gauche de la ligne, s’alliant parfaitement au ton ample de la réflexion :

Note bien qu’il n’y a rien de mieux à faire que de regarder

la mer

Il s’agit de noter qu’il n’y a, pour le « spectateur », rien à changer aux évidences, aux regrets possibles et au destin et qu’on ne sait vraiment que l’amour. Ainsi existerait une fois de plus le désir et il se fait sentir au milieu d’images toujours innovantes comme « les épaules de la nuit » ou « les clairières félines ». Adeline Baldacchino peut donc se poser l’ultime question du poète qu’elle sait ici résoudre : « comment fait-on résonner le chant ». La suite se présente encore sous forme de litanies introduites par l’anaphore Note bien et établit un va-et-vient entre doutes et certitudes : « Note bien que tu peux en rire autant qu’en périr ». Mais l’œuvre accomplie, même si « les mots ne sont que d’autres manières de sangloter », reste porteuse d’espérance. C’est pourquoi la dernière partie éponyme du titre clame la liberté acquise par « les poètes (qui) ont tous les droits » jusque dans l’écrit où symboliquement on ne mettra pas de majuscule. L’essentiel étant, puisqu’il s’agit de souffrir et de mourir malgré « le sursis… pour aimer », d’avancer dans le vent vers la mer et de « tenter de vivre ». Ainsi cette grève, qui aurait pu être celle des mots sans pouvoir, est-elle bien, à la manière de tous les révoltés, un véritable manifeste, selon le mot sous forme de verbe employé par la poète elle-même.

Ce sont par des versets – on en connaît sinon le lyrisme du moins la musique – qu’Adeline Baldacchino a choisi, en cette année 2019, de conclure sa démarche en sept pages qui portent le titre de l’Anthologie même. Ce qu’elle veut être, en effet, dès le début, « une ode à la mémoire », est une tentative de survie dans l’attente de la joie car « La théorie de l’émerveil cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre ». S’il y a une renaissance c’est par les mots qu’elle a lieu dans la lumière et la création d’une réalité qui est celle de l’amour puisque « il n’y a qu’une seule réponse, juste là sous nos yeux : aimer, être aimé ».

France Burghelle Rey (in la cause litteraire.fr, 30/10/2019).

*

Ce qui est très surprenant dans un premier temps, c’est l’importance accordée aux chiffres dans la composition des différents recueils de poésie d’Adeline Baldacchino, rassemblés ici dans un gros volume couvrant la période allant de 2006 à 2019.

Illustration : Lucien Courtaud : Tauromachie fleurie (1959)


Séries numérotées, partie intitulée : « Treize tableaux diogéniques », cent haïkus (divisés en trois tronçons de 33 + 1), quatre treizaines (suivant le calendrier aztèque) dans une partie appelée : « Vers le cinquième soleil », journal numéroté et daté… Cette dimension semble un peu moins prégnante aujourd’hui, même si les deux recueils publiés chez Rhubarbe récemment « 13 poèmes composés le matin… » et « 33 poèmes composés dans le noir… » montrent bien chez elle l’importance fondatrice du nombre. Importance aussi de la structure cosmogonique, si l’on y ajoute la dimension géographique qu’on perçoit dans les titres comme « Poèmes de Martinique » ou « Poèmes de Prague » et les localisations finales des poèmes.

La seconde évolution, ou variation, que l’on peut constater, c’est l’auteure elle-même qui la pointe en préface : je crois moins désormais aux vertus de l’automatisme hermétique, plus à celles de la simplicité partageuse… Un exemple parmi d’autres d’images surréalistes qui émaillaient la période initiale : Il y a dans ma poitrine des hérissons roulés en boule qui s’éveillent aux premiers feux mouillés de l’aube… La période actuelle a en effet changé l’angle d’attaque de sa poésie là aussi, la fulgurance de la forme a laissé place à une signification plus aiguë : Et je ne demande rien de plus à la beauté que d’être l’envers de la peur. Même si les thématiques demeurent les mêmes, elles sont abordées cette fois de front, voire de l’intérieur, alors qu’elles l’étaient davantage emportées dans le mouvement lyrique des images et des mots. Le désir, l’amour, la jouissance, la mort… et un thème transversal : la mer, une partie entière lui est consacrée : « Atlantides » avec une traversée de l’Atlantique en cargo : je ne sais plus ce qui vibre en moi / de la machine ou de la mer / de la carcasse ou du squelette / du verre ou des os… Autre intérêt de ce recueil anthologique, on mesure la diversité de l’écriture entre la prose fluide des treizaines par exemple et la densité du haïku Comme la solitude est brune / et vieille l’horloge / des âmes en rut

Ce livre sur treize ans matérialise tout un parcours de poésie et de vie, Adeline Baldacchino n’écrivait-elle pas au tout début : je ne joue qu’en me gommant un peu je n’ai pas choisi le bon crayon… On constate que le tracé s’est affirmé avec le temps. Et cette phrase si positive, tirée de la dernière partie qui donne le titre à l’ensemble, à lire comme une profession de foi : La théorie de l’évermeil cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre.

La postface de Christophe Dauphin est remarquable comme d’habitude. Il revient sur l’existence d’Adeline Baldacchino ainsi que sur son œuvre, poésie bien sûr et essais philosophiques et littéraires (Max-Pol Fouchet, l’ENA, Onfray, Cendrars, Yourcenar…).

Jacques MORIN (cf. "Les indispensables de Jacmo" in dechargelarevue.com, novembre 2019).

*

Le monde et la littérature, la poésie et les mythes, les îles et les étoiles tournent dans la tête d’Adeline Baldacchino. Elle est entrée en poésie à 17 ans, en 1999, avec une première publication et, dès ses débuts, elle s’émerveille de tous les mouvements de la vie, de la combinaison infinie des formes et des langages. Elle réunit plusieurs ensembles dans Théorie de l’émerveil, recueil, au titre aussi surprenant qu’enchanteur. L’auteure confie s’être engagée « à tâtons dans la grande promesse des mots » et note avec humour que les plus anciens des textes rassemblés ici apportent « un éclairage archéologique » sur l’œuvre en devenir. Elle refuse ardemment l’indifférence et affirme d’emblée l’urgence de cette écriture qui revendique à l’instar des surréalistes, sans allégeance, « quelque chose de l’ordre d’une spiritualité sans foi […] jusqu’au cœur d’un combat […] indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique et littéraire. » Les séquences sont datées et classées chronologiquement, de La part de l’oubli (2006) à Théorie de l’émerveil (2019).

Dans La part de l’oubli s’ouvre un abîme de questions existentielles : « Nous courons après l’oméga sans pouvoir déchiffrer l’alpha ». Faute de percer les mystères de la vie, de l’amour, de l’outre-mort, l’auteure se « livre à la vie comme le naufragé finit par se livrer à la mer. » A la lumière des leçons de Vladimir Jankélévitch et d’Andrée Chédid, elle chemine parmi les « cristallisateurs d’évidences » et découvre que le corps qui « ploie sous le faix des mirages improbables […] est composé d’encre autant que de peaux. »

La séquence suivante confirme - au pluriel -, le lien étroit entre le corps, l’amour et l’écriture : Petites peaux de poèmes. Rêverie éveillée dans laquelle des fulgurances fusent ou se figent : « le songe est muet dans les interstices du gouffre. » Des lèvres se cherchent d’une rive à l’autre des océans de peur, les nuits des villes s’illuminent d’apocalypses énigmatiques, de : « flambées d’étoiles dans les rues qui sombrent… »

De quelle promesse s’éveillent les sens : « serment de salives épanchées dans la nuit » ? Portraits du pays d’amour est une invite directe au lecteur, à partager cette « aspiration vitale […] ce désir haut perché, cette increvable envie de tenter le diable – pour vivre avec les autres. » Conseil ou principe fondateur de toute existence sensible : « je voudrais […] que tu fasses honneur à l’enfant que tu abrites… » Et l’auteure, de revenir sur « ce chaos généalogique » dont se détachent deux visages, « grâce auxquels je m’accroche au monde comme bernard l’hermite à sa coquille : mes deux grand-mères. Rachel et Paule. » (L’une née en Algérie, l’autre en Iran).

Ajoutons une branche à l’arbre généalogique : son père est Maltais. La coquille métaphorique du fragile crustacé est largement ouverte ! Autre image d’un symbolisme limpide, détachée de treize tableaux-autoportraits : « longtemps boire de l’eau devenir sa propre fontaine ».

C’est à travers la cosmogonie aztèque, de la fin de l’ère de Tezcatlipoca, qu’Adeline Baldacchino renaît à elle-même dans une suite de quatre treizaines, « pour explorer les ressorts du désir » : « je venais de mourir à l’enfance, et je devais patienter pour revivre - ». Sous le signe du crocodile, elle revendique sa singularité émancipatrice : « Je veux écrire ma Chute mon Camus ma fable à moi, je veux retrouver l’intuition la parole à vif ancrée dans le corps qui la pensait à ma place. J’avais 17 ans, je n’avais pas fait l’amour […] je savais seulement que ce serait ça la vie, des mots puis de la chair… » Après n’avoir tiré de l’inconnu, en quête « de sens » ou « de mélodie », qu’un « chant de peine muselée », elle refuse d’aller plus avant, « comme une étranglée précoce », dans l’indifférence du monde.

Très éprouvée par des deuils intimes, elle marche « à contre-mort », thème récurrent d’une révolte définitive, mais elle ne se prive pas, à l’instar d’un Desnos, de jouer avec les mots et les personnages de ses premières lectures : « je peux dire ce soir ô oui lupin je m’arsène, et boire de l’arsenic avec le comte de Monte-Cristo dans les cahiers où je rangeais des vengeances secrètes… » Les pages (é)lues coulent « dans [sa] gorge comme serties dans [sa] propre chair ». Elle-même dit avoir « des poèmes plein la gorge » : « tu tournes autour de toi-même / derviche animale ». Dans Atlantides, elle garde trace de son passage, dans le monde, « juste un pont », et veut voir des choses qui la font frémir… Elle joue de néologismes et de mots-valises : son angoisse est « une vieille amie désastrée » ; elle se « désobture », « s’évase ». En temps de désillusions, refaire le monde est devenu hors jeu : « le bois coupé / ne survit qu’en braise… »

Lectrice passionnée de Cendrars, elle s’identifie à lui -au nom commun- : « phénix de cendrars / plus tendu vers l’étrave / plus accordé à la mer / plus encordé au monde / violemment présent / dans l’apparition / de l’instant pur. » Dans la Lettre aux vivants, le souffle lyrique s’exaspère : « la rage se monte à cru ». L’ardeur se fait violente, « dans un grand abattoir virtuel » : « si tu cries c’est pour creuser / […] la mine sans fond / du silence couché… »

Dans Re-Génèse (2016), Adeline Baldacchino, célèbre la puissance d’Eros contre Thanatos, dans sa parole à la fois incandescente et crue : « ce serait comme / le ventre offert et la fente abrupte / par où s’écoule un peu de salive / ou de sève diffuse // Ce serait comme / les doigts qu’on y glisse / les sexes qui s’habitent / et les cris qu’on y forge // (à en faire fuir / même la mort). » La parenthèse ici, fait fi de la noirceur érotique d’un Georges Bataille et renvoie la « petite mort » aux fantasmes obscurs !

L’auteure dédie Grève contre-la-mort à Joseph Andras, levant le voile d’oubli sur « les assassins bienveillants » de Fernand Iveton et autres frères blessés des « temps maudits ». La révolte contre la banalisation de la mort s’étend à tout le champ sémantique des soins palliatifs, de l’acharnement thérapeutique, etc. : « on vous branche / on vous débranche / […] on trafique / des organes / […] métronomes de l’espoir / qui cliquent et qui claquent… » L’écriture elle-même est le thème central, sensuel, de l’ouvrage. D’écrire, comme naviguer à vue « dans l’éclatante ascèse / des solitudes. » Ecrire et aimer ne font plus qu’un : « sourdre de toi-même » : « aimer serait cela : / ce petit frisson de pulpe / au creux de l’âme… »

Enfin, Théorie de l’émerveil (2019) est un traité d’amour du monde réel -onirisme inclus-. L’auteure cristallise son souffle lyrique en aphorismes énigmatiques ou lumineux. Certains donnent des ailes. D’autres appellent le large : « Si tu as suffisamment de mer au fond de l’âme, elle pourra flotter. » L’allégorie élève à ciel ouvert : « Ainsi les livres ne sont-ils que des échelles de Jacob dressées vers le ciel, par où circulent les anges qui montent et qui redescendent […] On se fait la courte-échelle pour se jucher sur le dos des dieux. »

Christophe Dauphin, éditeur et postfacier de Théorie de l’émerveil, « livre le plus ambitieux d’Adeline Baldacchino en poésie », caractérise avec justesse cette écriture frémissante, -en immersion dans les cultures et littératures de multiples ailleurs- : « Un désir palpite. Ses nerfs sont à vif. Le brasier saigne entre les lignes. […] Treize années d’écriture, mais avant tout du Vivre dans les veines du monde… »

Michel MÉNACHÉ (in revue Europe, 2019).

 

 

*

 

 

Dès la couverture, on s’arrête, intrigué : l’« émerveil » qu’on aurait juré être élan impromptu de l’âme ou du cœur, peut-il être théorisé ? Connaissant la capacité analytique et conceptuelle de l’auteure, et considérant l’épaisseur du volume, on s’attend durant trois secondes à un essai d’esthétique. A la quatrième, nous reviennent son goût joyeux de l’oxymore et son espièglerie : « la sagesse est faire de rires. »

Le volume s’ouvre tout seul, révélant une anthologie poétique personnelle qui rassemble des textes, inédits ou pas, proses ou vers, écrits durant les treize dernières années. La théorie doit peut-être s’entendre au sens de suite, comme on parle d’une théorie de hérissons entreprenant la traversée d’un parc ?

L’une des parties du livre est d’ailleurs consacrée aux « micro-jubilations » ces éblouissements secrets, autre nom de l’émerveil. Voire. En tout cas, treize années d’écriture chez une auteure dans la trentaine, la famille poétique trottineuse est quasi au complet. Et le voyage lui est assurément consubstantiel : « Regarde – les taupinières de l’aube – (par où l’on sort – du terrier – quand on a bien creusé – les galeries de l’intérieur – et – que l’on veut – enfin – jouir dans le monde) ». le monde, ce sera le Mexique, l’Iran, la Méditerranée, la Martinique, Prague et cent autres lieux dûment nommés ; des trains, des avions, des cargos pris dans le compagnonnage de Cendrars : « je regarde par le hublot – les nuages en troupeaux… - (la mer à l’envers)… - j’aime le monde – et ne fais qu’y passer. »

L’émerveil, donc, est cet élan qui pousse à aimer, êtres et paysages, le feu des soleils et le sel des océans, tous les livres de l’humanité et les mots qu’on leur ajoute. Eperdument. Il engage tout le corps et toute l’âme. L’émerveil est un émerveillement… qui ne ment pas. Et il en faut, de la persévérance, de l’opiniâtreté dans l’amour, car les treize années d’écriture qu’on lit dans l’ordre chronologique témoignent aussi d’épreuves, de douleurs terrifiantes.

La volonté d’aimer souvent s’est dressée contre la mort dont on sait qu’elle gagne toujours. Il faut alors renaître de ses cendres, retrouver l’étincelle. « La théorie de l’émerveil cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre » et « je ne demande rien de plus à la beauté que d’être l’envers de la peur ». La poésie d’Adeline Baldacchino, tour à tour lyrique, exaltée, joueuse, colère, est aussi autobiographique car l’écriture n’est pas en dehors de la vie, pas à côté, pas une échappatoire ou un refuge : elle est la vie même.

Ca à l’air banal, évident, mais c’est en réalité très difficile et l’on voit l’auteure en permanence devoir résister au chant de sirènes des mots qui pourraient bien prendre toute la place et, simplement, consoler de la vie : « si j’apprenais à vivre – avant que de raconter – pendant que les mots s’agglutinent – à la mort intérieure – si je revenais à la vie – pour y réapprendre – le prodige d’aimer «  - « puis je me tais – les couleurs prennent – le pouvoir que – je leur cède que – je n’ai jamais eu que – la parole n’a pas – le pouvoir d’être (et non de dire) ».

Il faut de la patience, de la lucidité et aussi un peu de chance parfois ; et l’auteure de faire l’éloge de la sérendipité, de l’art de trouver ce qu’on ne cherchait pas, cet émerveil inversé, qui nous est donné par le monde, sa beauté, cette expérience de la mer Caraïbe où « les traces doucement du souvenir – se détachent de la peau salée… (où) essorée par la houle – il est temps peut-être – de laisser partir les fantômes ». Et de savoir accueillir l’amour après l’avoir tant offert.

Alain KEWES (in revue Décharge n°184, décembre 2019).

 

*

 

C’est une somme poétique, que ce gros livre autant enthousiaste qu’enthousiasmant. L’émerveil n’est pas qu’une théorie de l’émerveillement, c’est une manière de vivre et de vibrer.

Cet ensemble poétique est un bouquet lumineux, uen souirce étincellante. Adeliane Baldacchino nous dit sa ferveur pour la vie, même dans se sheures les plus seombres. Pour l’auteur, les poèmes ont une epau, sensible ou douloureuse, mais toujours féconde comme son œuvre multiple et passionnée. « J’ai des poèmes plein la gorge », dit-elle, elle n’a aps fini de les chanter.

Maurice CURY (in revue Les Cahiers du Sens, 2019).

 

*

Si l’on veut bien comprendre et apprécier le parcours d’Adeline Baldacchino, on lira en premier la parenthèse, préface et postface, de Christophe Dauphin.

Il était temps que le « météore Baldacchino » se pose un peu, fasse le point et se recentre sur « une simplicité partageuse ». C’est chose faite avec ce livre et grâce à la « passion de passeur » du préfacier.

Après avoir parcouru tous les continents et publié des dizaines d’ouvrages divers (essais, poèmes, pamphlets,…), cette auteure donne à lire une douzaine d’ensembles structurés de textes poétiques d’un lyrisme sans faille. Étonnante alchimie entre jeunesse et maturité pour cette forte personnalité qui écrit : « Je sais qu’il n’est pas de secret qui tienne pour faire une œuvre, sinon la faire. »

Georges CATHALO (cf. « Itinéraires non balisés » in www.terreaciel.net, janvier 2020).

*

Je lis je relis la « somme » poétique d’Adeline Baldacchino, récemment publiée aux éditions Les Hommes sans Épaules. Théorie de l’émerveil. Un titre qui a le pouvoir de m’aimanter entre deux pôles qui en moi lectrice s’attirent et se repoussent. Théorie|émerveil. Vais-je devoir caboter entre l’écueil de l’un et le diamant de l’autre ? « Théorie » me fait peur. Jusqu’au frisson, presque. « Émerveil » m’emplit de promesses. Jusqu’au désir. Pour me rassurer, je pourrais me reporter à la préface dans laquelle la poète se confie afin d’éclairer son propos. Mais libre je suis et pour l’heure je préfère naviguer à vue d’une section à l’autre de l’ouvrage. Lequel rassemble treize années de poiein poétique, de 2006 à 2019. Chacune des quatorze sections qui composent l’ensemble du recueil mériterait à elle seule une étude ou analyse. Je me contenterai de lancer quelques fils d’accroche qui pourraient s’agencer autour de mots pris au hasard : mer miroir margelle mémoire masque mo(r)t amour ; ou désir sidération ardeur plaisir joie ; ou encore solitude tarissement effroi oubli… Car tout, dans l’écriture d’Adeline Baldacchino, semble s’enrouler autour de deux pôles antinomiques. Désarroi (vertigineux) et jubilation (intense) :

« J’écris ce soir pour ne pas mourir, pour ne pas en avoir envie, pour la jubilation, pour tous ces mots qui débordent au-dedans de la chair et je ne sais qu’en faire » (« Vers le cinquième soleil », « 2-Vent » in « Première treizaine », 2014).

Une opposition qui s’abolit dans le couple « aimer, être aimé » (in « Théorie de l’émerveil », mars 2019).

Dans « émerveil », j’entends la « mer ». Et c’est à la mer que je m’associe et que je m’arrime d’une section à l’autre. La mer, en effet, quel que soit le moment de l’écriture – quels que soient le mouvement et l’ondulation que celle-ci peut prendre – est omniprésente. Elle est l’élément primordial qui nourrit la ferveur. Une ferveur vitale traverse en effet l’œuvre polymorphe d’Adeline Baldacchino, pourtant parfois saisie d’angoisse, d’asthénie ou de chagrin. Mais toujours, comme la vague qui sans cesse ramène le galet à son point d’origine, la poète rebondit, renaissant des cendres qui la consument pour se laisser couler sur quelque p(l)age de bonheur. Soleil immensités marines amour et vent.

Ce qui se dit – et se vit – dans ces différentes compositions, alternance de proses et de poèmes, de réflexions sur la vie/la mort, c’est, par-delà les voyages accomplis, la traversée poétique. Qui est constante recherche et cheminement en écriture. Toute la vie d’Adeline Baldacchino semble concentrée dans ce vaste recueil. Une somme d’écriture reliée à un condensé de vie.

« J’ai pourtant promis qu’il ne serait pas question de moi dans ces lignes », confie la poète dans les premières pages de « Portraits du pays d’amour » (2007). Tout en prolongeant et en nuançant son propos, le complétant par ces mots : « Ou plutôt qu’il y serait question de ce qu’il y a de plus ouvert – de plus écartelé, de plus fragile et de plus oublieux, de plus tenace et de plus ardent en moi comme en tout être vivant : d’amour. »

Et c’est aussi parce que la poète « aime son lecteur », qu’elle aspire à sa présence silencieuse, qu’elle l’imagine suivant ses pérégrinations et ses personnages, qu’à mon tour, étonnée, curieuse et fascinée, je me laisse happer dans son sillage. Ce n’est pas sans risque. Car que puis-je d’autre que gloser sur ce que la poète déroule de pensées, d’images, d’étincelles de talent ?

Aussi ai-je renoncé à proposer ici une lecture fouillée de l’ouvrage que j’ai entre les mains. Et que j’étoile de coups de crayons, de griffonnages et de cryptogrammes, espérant retrouver au fil des pages mon propre fil de pensée.

Alors cet « émerveil » ?

Point d’« émerveil » sans émotion. Grande ou petite, l’émotion est clé de voûte de l’entreprise de la poète. L’émotion a quelque chose à voir avec la mémoire, car « toute vie s’avance vers sa mort, et tout deuil vers l’infini » (in « Théorie de l’émerveil », 2019). Émerveil ! La première occurrence de ce néologisme magique, je la trouve dans la Série 1 des « Petites peaux de poèmes » (2006) :

« Le travail nous fatiguait refaire est sombre c’est mûrir dans l’odeur du vent qui nous intéresse et la voile qu’on saigne à blanc nous rassure. les grandes émotions le poids de l’émerveil. »

Et, plus avant dans le livre, dans la « Quatrième treizaine », 6 – Serpent (in «  Vers le cinquième soleil ») :

« Dehors, le ciel est limpide, l’émerveil guette dans les petites choses – les premières feuilles mortes sur un trottoir, la couleur d’une rivière, l’oiseau volage. Mais à qui en parlerons-nous ? ».

Ou encore dans un poème de « D’écrire » (2017-2018) :

52

« je sais des gestations
secrètes
émerveilleuses

des miracles indécents
des lunes calfeutrées
dans les ventres

et des bêtes qu’on apprivoise
et c’est encore nous
mêmes ».

La quête d’« émerveil » d’Adeline Baldacchino est quête rimbaldienne. Ce qui la guide, la poursuit et l’exalte, c’est le désir insatiable d’« éclat d’éternité. »

Ainsi écrit-elle dans « La part de l’oubli » (2006) :

« Je sus qu’il avait été vécu ; Quoi ? L’éclat d’éternité, le point de jonction : cet instant de déshérence heureuse où la conscience enfin s’abandonne pour participer pleinement au monde… ».

Allié des « grandes émotions », l’« émerveil », parce qu’il est point de jonction de la mémoire et du désir, est aussi « point de plus grande fragilité, de plus grande beauté. »

D’autant plus fragile qu’il est soumis à l’épreuve du temps, le « Magicien définitif. »

Chez Adeline Baldacchino, l’émotion est donc une condition première d’écriture et de vie. Lié avec intensité à un lyrisme pleinement revendiqué et assumé, le « je » rebelle de la poète ne renonce ni à explorer l’intime ni à le dire :

« Je mets beaucoup de force en mon désespoir comme en mon appétit. Je me veux perpétuellement du côté de l’émerveil, de la splendeur, (la part de l’oubli, l’envers et son double), je les pressens, je les,
d’instinct, je les invente, et cela ne suffit jamais, comme si
cela ne suffisait jamais », écrit la poète dans « Quatrième treizaine », « 3 – Vent ».

Ou encore, dans « La Part de l’oubli » (2006), cet autre aveu :

« Et je cherche l’écume et je fais des phrases qui prolongent un peu du désarroi de l’intime et qui ne parlent pas du monde. »

Insatiable poète, dévorante poète, qui jamais ne se satisfait de demi-mesures ni de compromissions. Reniant les « machineries » et les « mécaniques » sociales, la rebelle choisit la révolte, le combat contre les faux-semblants. C’est que, chez Adeline Baldacchino, le combat qui la porte autant qu’elle le porte est « indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique que littéraire. »

Le recueil que j’ai entre les mains est un kaléidoscope coloré mouvant/émouvant de ce qu’est la poète. Mises bout à bout, les tesselles poétiques recomposent la figure absente par-delà le miroir que la poète tend d’elle-même. Mais cet assemblage n’est pas né en un jour ni ex abrupto. La poète elle-même n’évoque-t-elle pas le temps que cet assemblage lui a demandé, elle qui se dit impatiente à agir, à aller de l’avant, à courir après le mouvement de flux et de reflux du temps ? L’érudition de la poète est vaste. Son champ d’exploration l’est tout autant. Philosophes de tous âges et de tous horizons, poètes persans du XIe siècle, grandes voix poétiques du monde et poètes français contemporains jouent un rôle fondamental, tant dans le cheminement personnel de la poète que dans son travail d’écriture. Ainsi de Max-Pol Fouchet, le maître en poésie. Le maître de toujours. Mais à considérer les citations qui ouvrent et accompagnent chaque section du recueil, le lecteur entrevoit un panorama aussi vaste que les mers et océans traversés par la poète. Ces citations sont autant de morceaux pertinents qui s’ajoutent à la mosaïque Adeline-Baldacchino. Elles sont toutes aussi connues que très belles, mais n’en sont pas moins lumineuses. Chacune d’elles éclaire d’un faisceau clair les aspirations et la personnalité de la poète. En voici quelques exemples qui sont autant d’amers où reposer le regard :

« Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage […]
Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage. »
Pierre de Marbeuf

« Je cherche deux notes qui s’aiment. » Mozart

« C’est un passage qui fait semblant de passer et qui ne va nulle part. » Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé

« Il faut être seul pour être grand. Mais il faut déjà être grand pour être seul. » René Guy Cadou

Si les nombreuses pérégrinations qui la traversent nourrissent substantiellement la poésie d’Adeline Baldacchino – « Vers le cinquième soleil » (2014), « Atlantides » (2015-2017), « Poèmes de Martinique » (2017), « Poèmes de Prague » (2018), le goût de l’exploration poétique alimente tout autant l’écriture de la poète. Le champ exploratoire est vaste qui va de la prose narrative – « Vers le cinquième soleil » – au haïku – « Petite épopée » (2015-2016) – en passant par le septain (« Treize tableaux diogéniques », 2014), « Atlantides », jusqu’à la forme très élaborée des trois onzains de « La chair et l’ombre » (2017)… C’est que l’exigence de la poète répond à son désir profond de rejoindre le propos de Borges, cité dans « Portraits du pays d’amour » :

« Les poètes ne semblent plus avoir conscience que dans le passé la narration d’une histoire était l’une de leurs tâches essentielles et que l’on ne considérait pas comme deux réalités distinctes la narration de l’histoire et la création du poème. […] Je crois qu’un jour le poète sera de nouveau le créateur, le faiseur au sens antique. J’entends qu’il sera celui qui dit une histoire et qui la chante. Et nous ne verrons pas là deux activités différentes, pas plus que nous ne les distinguons chez Virgile ou Homère. »

Et Adeline Baldacchino de conclure : « Écoutez : je raconte ».

Quant à moi, je poursuis ma lecture éveillée et patiente d’une section à l’autre du recueil. En prolongeant mes escales « Vers le cinquième soleil ». Section dense et complexe où va ma préférence. Où l’écriture, parfois, est portée par une voix exaltée :

…« je deviens cette forme écrivante qui se libère de son propre néant, pendant ce très court laps d’infinitude
logé dans le mouvement même du doigt contre un clavier sans destin. » (« 12. Silex »).


Angèle PAOLI (in terresdefemmes.blogs.com, n°182, janvier 2020).

*

« Le sujet de la Nature est le grand sujet, c’est normal, nous en faisons partie. Adeline Baldacchino l’aborde en précisant que l’homme est mortel ne serait-ce que face à l’éternité des vagues. Elle précise qu’on ne connaît rien de ces choses-là mais que l’on peut se sentir aspiré par elles.

La raison raisonnante reste imperturbable face à toute cette machinerie : de sensations fugitives, d’effleurements tremblés, d’entrebâillements feints. La mer est l’objet de sa fascination, elle écrit : je me livre à la vie comme le naufragé finit par se livrer à la mer. Je rapproche cela de l’observation qu’elle fait sur la parole de l’être humain : Sa parole tente de retrouver l’origine du vide, quand elle savait encore inventer des personnages pour peupler ses pages et leurs lupanars. Pourtant, trop assagie, tous masques délacés, flottant sur une rivière invisible qui la manipule sans égards, elle ne regarde que la mer qui la prendra dans ses bras quand elle n’aura plus de rides.

Ce vide est-ce l’absence tant évoquée par certains de nos contemporains qui nient l’existence du monde perçu en dehors de notre perception et dont nous ne connaissons que ses reflets. (Le mythe de la caverne). D’où la tentation de succomber à ce mouvement fusionnel avec l’univers. Quelqu’un a déjà écrit là-dessus, Nietzsche, qui appelle cela le dionysiaque à l’opposé de l’apollinien. L’auteure le cite à la page suivante. Elle écrit qu’elle marchait sur le même chemin que lui à Eze, près de Nice : … la mer, revers du miroir et des secrets…

Le livre ne fait que commencer. Différents extraits de son œuvre, dont 13 tableaux diogéniques, qui reflètent ce qui précède, mais qui vont plus loin encore, en rendant aux animaux, aux insectes, cette faculté de jouir de la vie ; ainsi cette souris : qui frémit de délices – ne plus désirer – juste obtenir – d’exister encore. Après une citation de Bachelard sur la flamme, elle écrit ceci, qui pourrait être la plus belle des conclusions : Elle n’a plus peur de l’obscur – attrape une lanterne, allume la mèche – elle cherche la Femme comme on cherchait l’Homme – il n’y a pas d’essence des choses – il fait feu dans son âme – elle se consume elle-même – elle serait flamme, elle s’élève dans la nuit, vacillante.

Dans sa postface, Christophe Dauphin écrit que ce livre est celui de la poésie vécue. J’y souscris totalement ! A lire absolument. "

Alain WEXLER (in revue Verso n°180, mars 2020).

 



Lectures

La Théorie de l’émerveil, un enthousiasme pour la vie, ses beautés et ses surprises !

Livres Hebdo, Electre, 2019.

*

"Si vous n’achetez qu’un ouvrage de poésie par an, choisissez celui-ci. Si vous ne savez pas quoi offrir à vos amis à l’esprit alerte,  n’hésitez-pas, le livre d’Adeline Baldacchino les aidera à la réconciliation avec eux-mêmes, le monde et les dieux à laquelle l’oracle de Delphes continue de nous inviter malgré les divertissements qui éloignent de soi-même.

Alors que nombre d’intellectuels tristes, oubliant la leçon de Spinoza, évoquent la nécessité de réenchanter le monde, évoquent seulement, Adeline Baldacchino le fait :

« La théorie de l’émerveil, annonce-t-elle, est une leçon d’émerveillement déverrouillé : elle exige, non pas seulement que l’émerveil rime avec « les merveilles », mais aussi que l’on entende l’invention derrière l’évidence. »

En effet, c’est par l’invention, plutôt que par l’imitation, qu’Adeline Baldacchino introduit une autre rime, émerveil  rime en effet avec éveil. Il s’agit de rester éveiller à ce qui est, par le simple, plutôt que par tout autre chemin : « Qu’il me suffise de dire que je crois moins désormais aux vertus de l’automatisme hermétique, plus à celles de la simplicité partageuse. »

En 1999, à dix-sept ans, Adeline Baldacchino  a publié un premier livre, Ce premier monde. Suivirent des plaquettes de  poèmes et proses poétiques, entre autres, mais il aura fallu attendre vingt ans pour la redécouvrir avec cet ensemble de textes qui est un parcours à la fois dans le temps et dans l’intime, voire l’interne.

Se référant au Manifeste du surréalisme, elle nous confie : « Quelque chose de l’ordre d’une spiritualité sans foi se dégage de ces paroles et m’accompagne depuis longtemps, jusqu’au cœur d’un combat que je crois indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique et littéraire.

Théorie de l’émerveil rassemble des textes de formes très diverses, micro-essais, commentaires, proses poétiques, poèmes, haïkus… L’ensemble est bien une théorie, mais une théorie arrachée à l’expérience, à la vie, une théorie qui est aussi un art de vivre, parfois de survivre, par l’amour, la lumière, la beauté, la joie… afin de flotter dans une axialité à réinventer d’instant en instant, quelque part entre l’horreur et le sublime,

Adeline Baldacchino déchire les voiles opaques, tantôt en les arrachant à pleine main, tantôt avec la délicatesse de l’esprit. Il ne s’agit finalement que de liberté mais de toute la liberté.

« J’ouvre au hasard une traduction d’Omar Khayyam, j’attends qu’il me parle de ses cruches de terre qui furent des gorges d’amoureuse, j’attends l’oracle, « Puisque la fin de ce monde est le néant / Suppose que tu n’existes pas, et sois libre ». »

L’ouvrage rappelle les écrits des vieux maîtres constitués de perles enfilées sur le fil fragile de l’être. C’est incertain, c’est serpentin, cela fait irruption dans la conscience, il s’agit d’ouvrir une brèche dans les couches successives des conditionnements toxiques mais, le lecteur attentif, pour peu qu’il soit encore vivant, saura y trouver au moins une méthode pour lui-même , si ce n’est une anti-méthode:

« Ne plus reculer. Avancer. Ne plus espérer. Faire. »

« jouir d’être

lancé vers le ciel impur

qui recommence

corps liquide

enfoncé dans le temps

vierge

où mûrit l’innocence. »

Adeline Baldacchino sait que le temps est le cadre ou le contexte de tous les affrontements, de toutes les déchirures. Elle ne cesse de questionner le temps pour le prendre à défaut et s’en affranchir.

« Le temps s’écarte

cuisses défaites

peuplades de nos corps »

« je m’esquinte l’âme

contre les esquilles du temps

je résiste à la tentation

de refaire

le monde avec des échardes

le bois coupé

ne survit qu’en braise

phénix de cendrars

plus tendu vers l’étrave

plus accordé à la mer

plus encordé au monde

violemment présent

dans l’apparition

de l’instant pur. »

Avec cet ensemble de textes dont l’unité naît du caractère disparate de l’apparaître, Adeline Baldacchino souligne l’évidence d’un ordre libertaire de la délivrance, une évidence parfois douloureuse.

« La théorie de l’émerveil, nous dit-elle, cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre. »

« La théorie de l’émerveil est assise sur une pratique de l’émerveillement dans laquelle rien de ce qu’elle promet ne trouve forme dans le réel qui cavale de l’autre côté de mots. »

 Reste l’essentiel : « On écrit des livres entiers pour comprendre ce qu’est une vie réussie, alors qu’il n’y a qu’une seule réponse, juste là sous nos yeux : aimer, être aimé. »

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 octobre 2019).

*

Adeline Baldacchino, née en 1982, passionnée très jeune par la poésie contemporaine qu’elle découvre à travers Rimbaud, le surréalisme et l’Ecole de Rochefort, a fait entendre sa voix dans son livre sur la poésie de Michel Onfray et dans La Ferme des énarques où elle critique l’Ecole nationale d’administration qu’elle a intégrée en 2007. Théorie de l’émerveil a fini par naître quand elle a pris la résolution de « son intuition » en sélectionnant des textes pour la plupart inédits. L’ensemble s’étale sur treize années, de 2006 à 2019.

Ce terme d’« émerveil », récurrent dans son œuvre comme lui a signalé Alain Kewes, l’éditeur de ses deux derniers recueils, rappelle au lecteur le J’émerveille d’Apollinaire, mais c’est de Blaise Cendras qu’elle a pratiqué l’écriture et c’est lui qu’elle admire jusqu’à en écrire un ouvrage biographique. Elle y souligne qu’« il a voulu que la poésie soit dans la vie avant d’être dans ses livres. Il a fini par confondre les trois : la poésie, la vie et les livres ». Elle ajoute – et c’est essentiel pour la comprendre : « Il avait bien raison. Je ne sais pas faire autre chose ».

La poète donne dans sa préface, qui date d’avril 2019, les raisons premières de cet émerveillement : une graine semée par l’amour dont ses propres parents lui ont montré l’exemple ; et cette « spiritualité sans foi » qu’elle a découvert dans Le Manifeste du surréalisme. C’est là qu’elle signale la méthode nécessaire d’après elle pour approcher son Anthologie, « on pourra donc parcourir ce recueil à l’envers, en commençant par la fin, où figurent des ensembles auxquels je tiens particulièrement, les AtlantidesGrève contre la mort, ou la Théorie de l’émerveil… ».

Après un recueil de haïkus et des proses poétiques sur la faune, la flore et les éléments, Atlantides, un inédit, écrit entre 2015 et 2017, dès son incipit : « Je vais vers une île » du volet I, Une île dans l’Atlantique, et, dès les premiers poèmes nommés Jour 1, évoque un besoin de voyage sans doute intérieur qui est à la fois désir, attente et sentiment de manque. A la seconde page trois vers, comme un véritable impératif, annoncent le remède : « l’ordre de l’aube / contre l’ordre / du manque » ; des septains aux vers brefs – d’un seul mot parfois – semblent, grâce justement à leur concision, courir sur la page s’alliant à « la joie », au « goût du vin » et à « l’élan vertical de l’oiseau ».

La chute de Jour 2 exprime par contraste une lucidité obligée : « j’aime le monde / et ne fais qu’y passer », et le lexique, dans son champ, est de fait négatif : « scories, oubli, abandon, délitement, vide de certitudes (le corps) ». Un constat dont l’issue est heureuse puisque « les mots sont des perles ». Jour 5 voit ensuite la fusion entre le cosmos et la poète qui « marche sur les pieds / dans le ciel » et trouve ses marques en innovant dans la forme et le fond, toujours grâce à la lumière et, depuis l’aube, au jour :

J’atteins les fontaines

par où s’effondre la source

du soleil

j’incan

descence

bordée de nuit

je désonge.

Elle avance, dansant ou marchant sur le sol « rouge », hors du temps, mais la nuit et l’angoisse reviennent avec, pour compagnons, des mots rédempteurs nés « dans l’intensité foudroyante / du silence ».

Le volet II, Un cargo sur l’Atlantique, montre un regain de force malgré la présence de fantômes quand, dans la première partie, Partance, il s’agit de planer comme l’oiseau et d’épouser les mouvements des vagues. Cela avant de formuler dans Hypothèse la présence possible de l’impuissance et du silence. Puis, au milieu des machines et de la mer, le corps qui « s’impose » doit trouver sa place et affronter le temps quitte à manger du sable. Pour Devenir, selon le titre du groupe 6, phénix de Cendrars, il faut savoir se détourner du passé et retrouver le désir comme au « premier jour » même s’il l’on doit oublier les mots pour se mêler aux éléments. Ainsi les poèmes suivants se nomment-ils Aphasie.

La suite du recueil balancera entre deux états d’âme. L’ensemble 9 s’appelle en effet Embrasement, et dit :

le cœur s’étonne

pris entre le regret de ce qu’il quitte

et la soif de ce que l’on fut

L’absence de l’être aimé, évoquée une seule fois auparavant par « tes caresses », apparaît au volet III, le dernier de l’opus, mais seulement pour dire qu’il est quelque part présent au point de pouvoir lui parler. Et, si tout recommence, c’est « depuis que l’on aime », depuis ce jour où le poème a pris son sens : « le poème sera tout ton souvenir ». Comme « sous la mer / une Atlantide ». S’expliquerait alors le titre de cet inédit écrit l’année suivante, Grève contre la mort, promesse d’énergie optimiste. Son premier poème entérine le thème du phénix et donc l’opposition mort-vie qui introduisent une écriture de la tension et de la lutte. La ferveur induite produit là encore, dans La Lettre aux vivants, un certain lyrisme :

Chevauche et débride les vagues…

pour leur rendre la force

et la joie d’inonder

Puis, jusqu’à la fin du recueil interviennent des Notes-Poèmes, comportant au début des sortes de versets qui se rejettent à gauche de la ligne, s’alliant parfaitement au ton ample de la réflexion :

Note bien qu’il n’y a rien de mieux à faire que de regarder

la mer

Il s’agit de noter qu’il n’y a, pour le « spectateur », rien à changer aux évidences, aux regrets possibles et au destin et qu’on ne sait vraiment que l’amour. Ainsi existerait une fois de plus le désir et il se fait sentir au milieu d’images toujours innovantes comme « les épaules de la nuit » ou « les clairières félines ». Adeline Baldacchino peut donc se poser l’ultime question du poète qu’elle sait ici résoudre : « comment fait-on résonner le chant ». La suite se présente encore sous forme de litanies introduites par l’anaphore Note bien et établit un va-et-vient entre doutes et certitudes : « Note bien que tu peux en rire autant qu’en périr ». Mais l’œuvre accomplie, même si « les mots ne sont que d’autres manières de sangloter », reste porteuse d’espérance. C’est pourquoi la dernière partie éponyme du titre clame la liberté acquise par « les poètes (qui) ont tous les droits » jusque dans l’écrit où symboliquement on ne mettra pas de majuscule. L’essentiel étant, puisqu’il s’agit de souffrir et de mourir malgré « le sursis… pour aimer », d’avancer dans le vent vers la mer et de « tenter de vivre ». Ainsi cette grève, qui aurait pu être celle des mots sans pouvoir, est-elle bien, à la manière de tous les révoltés, un véritable manifeste, selon le mot sous forme de verbe employé par la poète elle-même.

Ce sont par des versets – on en connaît sinon le lyrisme du moins la musique – qu’Adeline Baldacchino a choisi, en cette année 2019, de conclure sa démarche en sept pages qui portent le titre de l’Anthologie même. Ce qu’elle veut être, en effet, dès le début, « une ode à la mémoire », est une tentative de survie dans l’attente de la joie car « La théorie de l’émerveil cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre ». S’il y a une renaissance c’est par les mots qu’elle a lieu dans la lumière et la création d’une réalité qui est celle de l’amour puisque « il n’y a qu’une seule réponse, juste là sous nos yeux : aimer, être aimé ».

France Burghelle Rey (in la cause litteraire.fr, 30/10/2019).

*

Ce qui est très surprenant dans un premier temps, c’est l’importance accordée aux chiffres dans la composition des différents recueils de poésie d’Adeline Baldacchino, rassemblés ici dans un gros volume couvrant la période allant de 2006 à 2019.

Illustration : Lucien Courtaud : Tauromachie fleurie (1959)


Séries numérotées, partie intitulée : « Treize tableaux diogéniques », cent haïkus (divisés en trois tronçons de 33 + 1), quatre treizaines (suivant le calendrier aztèque) dans une partie appelée : « Vers le cinquième soleil », journal numéroté et daté… Cette dimension semble un peu moins prégnante aujourd’hui, même si les deux recueils publiés chez Rhubarbe récemment « 13 poèmes composés le matin… » et « 33 poèmes composés dans le noir… » montrent bien chez elle l’importance fondatrice du nombre. Importance aussi de la structure cosmogonique, si l’on y ajoute la dimension géographique qu’on perçoit dans les titres comme « Poèmes de Martinique » ou « Poèmes de Prague » et les localisations finales des poèmes.

La seconde évolution, ou variation, que l’on peut constater, c’est l’auteure elle-même qui la pointe en préface : je crois moins désormais aux vertus de l’automatisme hermétique, plus à celles de la simplicité partageuse… Un exemple parmi d’autres d’images surréalistes qui émaillaient la période initiale : Il y a dans ma poitrine des hérissons roulés en boule qui s’éveillent aux premiers feux mouillés de l’aube… La période actuelle a en effet changé l’angle d’attaque de sa poésie là aussi, la fulgurance de la forme a laissé place à une signification plus aiguë : Et je ne demande rien de plus à la beauté que d’être l’envers de la peur. Même si les thématiques demeurent les mêmes, elles sont abordées cette fois de front, voire de l’intérieur, alors qu’elles l’étaient davantage emportées dans le mouvement lyrique des images et des mots. Le désir, l’amour, la jouissance, la mort… et un thème transversal : la mer, une partie entière lui est consacrée : « Atlantides » avec une traversée de l’Atlantique en cargo : je ne sais plus ce qui vibre en moi / de la machine ou de la mer / de la carcasse ou du squelette / du verre ou des os… Autre intérêt de ce recueil anthologique, on mesure la diversité de l’écriture entre la prose fluide des treizaines par exemple et la densité du haïku Comme la solitude est brune / et vieille l’horloge / des âmes en rut

Ce livre sur treize ans matérialise tout un parcours de poésie et de vie, Adeline Baldacchino n’écrivait-elle pas au tout début : je ne joue qu’en me gommant un peu je n’ai pas choisi le bon crayon… On constate que le tracé s’est affirmé avec le temps. Et cette phrase si positive, tirée de la dernière partie qui donne le titre à l’ensemble, à lire comme une profession de foi : La théorie de l’évermeil cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre.

La postface de Christophe Dauphin est remarquable comme d’habitude. Il revient sur l’existence d’Adeline Baldacchino ainsi que sur son œuvre, poésie bien sûr et essais philosophiques et littéraires (Max-Pol Fouchet, l’ENA, Onfray, Cendrars, Yourcenar…).

Jacques MORIN (cf. "Les indispensables de Jacmo" in dechargelarevue.com, novembre 2019).

*

Le monde et la littérature, la poésie et les mythes, les îles et les étoiles tournent dans la tête d’Adeline Baldacchino. Elle est entrée en poésie à 17 ans, en 1999, avec une première publication et, dès ses débuts, elle s’émerveille de tous les mouvements de la vie, de la combinaison infinie des formes et des langages. Elle réunit plusieurs ensembles dans Théorie de l’émerveil, recueil, au titre aussi surprenant qu’enchanteur. L’auteure confie s’être engagée « à tâtons dans la grande promesse des mots » et note avec humour que les plus anciens des textes rassemblés ici apportent « un éclairage archéologique » sur l’œuvre en devenir. Elle refuse ardemment l’indifférence et affirme d’emblée l’urgence de cette écriture qui revendique à l’instar des surréalistes, sans allégeance, « quelque chose de l’ordre d’une spiritualité sans foi […] jusqu’au cœur d’un combat […] indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique et littéraire. » Les séquences sont datées et classées chronologiquement, de La part de l’oubli (2006) à Théorie de l’émerveil (2019).

Dans La part de l’oubli s’ouvre un abîme de questions existentielles : « Nous courons après l’oméga sans pouvoir déchiffrer l’alpha ». Faute de percer les mystères de la vie, de l’amour, de l’outre-mort, l’auteure se « livre à la vie comme le naufragé finit par se livrer à la mer. » A la lumière des leçons de Vladimir Jankélévitch et d’Andrée Chédid, elle chemine parmi les « cristallisateurs d’évidences » et découvre que le corps qui « ploie sous le faix des mirages improbables […] est composé d’encre autant que de peaux. »

La séquence suivante confirme - au pluriel -, le lien étroit entre le corps, l’amour et l’écriture : Petites peaux de poèmes. Rêverie éveillée dans laquelle des fulgurances fusent ou se figent : « le songe est muet dans les interstices du gouffre. » Des lèvres se cherchent d’une rive à l’autre des océans de peur, les nuits des villes s’illuminent d’apocalypses énigmatiques, de : « flambées d’étoiles dans les rues qui sombrent… »

De quelle promesse s’éveillent les sens : « serment de salives épanchées dans la nuit » ? Portraits du pays d’amour est une invite directe au lecteur, à partager cette « aspiration vitale […] ce désir haut perché, cette increvable envie de tenter le diable – pour vivre avec les autres. » Conseil ou principe fondateur de toute existence sensible : « je voudrais […] que tu fasses honneur à l’enfant que tu abrites… » Et l’auteure, de revenir sur « ce chaos généalogique » dont se détachent deux visages, « grâce auxquels je m’accroche au monde comme bernard l’hermite à sa coquille : mes deux grand-mères. Rachel et Paule. » (L’une née en Algérie, l’autre en Iran).

Ajoutons une branche à l’arbre généalogique : son père est Maltais. La coquille métaphorique du fragile crustacé est largement ouverte ! Autre image d’un symbolisme limpide, détachée de treize tableaux-autoportraits : « longtemps boire de l’eau devenir sa propre fontaine ».

C’est à travers la cosmogonie aztèque, de la fin de l’ère de Tezcatlipoca, qu’Adeline Baldacchino renaît à elle-même dans une suite de quatre treizaines, « pour explorer les ressorts du désir » : « je venais de mourir à l’enfance, et je devais patienter pour revivre - ». Sous le signe du crocodile, elle revendique sa singularité émancipatrice : « Je veux écrire ma Chute mon Camus ma fable à moi, je veux retrouver l’intuition la parole à vif ancrée dans le corps qui la pensait à ma place. J’avais 17 ans, je n’avais pas fait l’amour […] je savais seulement que ce serait ça la vie, des mots puis de la chair… » Après n’avoir tiré de l’inconnu, en quête « de sens » ou « de mélodie », qu’un « chant de peine muselée », elle refuse d’aller plus avant, « comme une étranglée précoce », dans l’indifférence du monde.

Très éprouvée par des deuils intimes, elle marche « à contre-mort », thème récurrent d’une révolte définitive, mais elle ne se prive pas, à l’instar d’un Desnos, de jouer avec les mots et les personnages de ses premières lectures : « je peux dire ce soir ô oui lupin je m’arsène, et boire de l’arsenic avec le comte de Monte-Cristo dans les cahiers où je rangeais des vengeances secrètes… » Les pages (é)lues coulent « dans [sa] gorge comme serties dans [sa] propre chair ». Elle-même dit avoir « des poèmes plein la gorge » : « tu tournes autour de toi-même / derviche animale ». Dans Atlantides, elle garde trace de son passage, dans le monde, « juste un pont », et veut voir des choses qui la font frémir… Elle joue de néologismes et de mots-valises : son angoisse est « une vieille amie désastrée » ; elle se « désobture », « s’évase ». En temps de désillusions, refaire le monde est devenu hors jeu : « le bois coupé / ne survit qu’en braise… »

Lectrice passionnée de Cendrars, elle s’identifie à lui -au nom commun- : « phénix de cendrars / plus tendu vers l’étrave / plus accordé à la mer / plus encordé au monde / violemment présent / dans l’apparition / de l’instant pur. » Dans la Lettre aux vivants, le souffle lyrique s’exaspère : « la rage se monte à cru ». L’ardeur se fait violente, « dans un grand abattoir virtuel » : « si tu cries c’est pour creuser / […] la mine sans fond / du silence couché… »

Dans Re-Génèse (2016), Adeline Baldacchino, célèbre la puissance d’Eros contre Thanatos, dans sa parole à la fois incandescente et crue : « ce serait comme / le ventre offert et la fente abrupte / par où s’écoule un peu de salive / ou de sève diffuse // Ce serait comme / les doigts qu’on y glisse / les sexes qui s’habitent / et les cris qu’on y forge // (à en faire fuir / même la mort). » La parenthèse ici, fait fi de la noirceur érotique d’un Georges Bataille et renvoie la « petite mort » aux fantasmes obscurs !

L’auteure dédie Grève contre-la-mort à Joseph Andras, levant le voile d’oubli sur « les assassins bienveillants » de Fernand Iveton et autres frères blessés des « temps maudits ». La révolte contre la banalisation de la mort s’étend à tout le champ sémantique des soins palliatifs, de l’acharnement thérapeutique, etc. : « on vous branche / on vous débranche / […] on trafique / des organes / […] métronomes de l’espoir / qui cliquent et qui claquent… » L’écriture elle-même est le thème central, sensuel, de l’ouvrage. D’écrire, comme naviguer à vue « dans l’éclatante ascèse / des solitudes. » Ecrire et aimer ne font plus qu’un : « sourdre de toi-même » : « aimer serait cela : / ce petit frisson de pulpe / au creux de l’âme… »

Enfin, Théorie de l’émerveil (2019) est un traité d’amour du monde réel -onirisme inclus-. L’auteure cristallise son souffle lyrique en aphorismes énigmatiques ou lumineux. Certains donnent des ailes. D’autres appellent le large : « Si tu as suffisamment de mer au fond de l’âme, elle pourra flotter. » L’allégorie élève à ciel ouvert : « Ainsi les livres ne sont-ils que des échelles de Jacob dressées vers le ciel, par où circulent les anges qui montent et qui redescendent […] On se fait la courte-échelle pour se jucher sur le dos des dieux. »

Christophe Dauphin, éditeur et postfacier de Théorie de l’émerveil, « livre le plus ambitieux d’Adeline Baldacchino en poésie », caractérise avec justesse cette écriture frémissante, -en immersion dans les cultures et littératures de multiples ailleurs- : « Un désir palpite. Ses nerfs sont à vif. Le brasier saigne entre les lignes. […] Treize années d’écriture, mais avant tout du Vivre dans les veines du monde… »

Michel MÉNACHÉ (in revue Europe, 2019).

 

 

*

 

 

Dès la couverture, on s’arrête, intrigué : l’« émerveil » qu’on aurait juré être élan impromptu de l’âme ou du cœur, peut-il être théorisé ? Connaissant la capacité analytique et conceptuelle de l’auteure, et considérant l’épaisseur du volume, on s’attend durant trois secondes à un essai d’esthétique. A la quatrième, nous reviennent son goût joyeux de l’oxymore et son espièglerie : « la sagesse est faire de rires. »

Le volume s’ouvre tout seul, révélant une anthologie poétique personnelle qui rassemble des textes, inédits ou pas, proses ou vers, écrits durant les treize dernières années. La théorie doit peut-être s’entendre au sens de suite, comme on parle d’une théorie de hérissons entreprenant la traversée d’un parc ?

L’une des parties du livre est d’ailleurs consacrée aux « micro-jubilations » ces éblouissements secrets, autre nom de l’émerveil. Voire. En tout cas, treize années d’écriture chez une auteure dans la trentaine, la famille poétique trottineuse est quasi au complet. Et le voyage lui est assurément consubstantiel : « Regarde – les taupinières de l’aube – (par où l’on sort – du terrier – quand on a bien creusé – les galeries de l’intérieur – et – que l’on veut – enfin – jouir dans le monde) ». le monde, ce sera le Mexique, l’Iran, la Méditerranée, la Martinique, Prague et cent autres lieux dûment nommés ; des trains, des avions, des cargos pris dans le compagnonnage de Cendrars : « je regarde par le hublot – les nuages en troupeaux… - (la mer à l’envers)… - j’aime le monde – et ne fais qu’y passer. »

L’émerveil, donc, est cet élan qui pousse à aimer, êtres et paysages, le feu des soleils et le sel des océans, tous les livres de l’humanité et les mots qu’on leur ajoute. Eperdument. Il engage tout le corps et toute l’âme. L’émerveil est un émerveillement… qui ne ment pas. Et il en faut, de la persévérance, de l’opiniâtreté dans l’amour, car les treize années d’écriture qu’on lit dans l’ordre chronologique témoignent aussi d’épreuves, de douleurs terrifiantes.

La volonté d’aimer souvent s’est dressée contre la mort dont on sait qu’elle gagne toujours. Il faut alors renaître de ses cendres, retrouver l’étincelle. « La théorie de l’émerveil cherche sans cesse à nous convaincre qu’il vaut la peine de vivre » et « je ne demande rien de plus à la beauté que d’être l’envers de la peur ». La poésie d’Adeline Baldacchino, tour à tour lyrique, exaltée, joueuse, colère, est aussi autobiographique car l’écriture n’est pas en dehors de la vie, pas à côté, pas une échappatoire ou un refuge : elle est la vie même.

Ca à l’air banal, évident, mais c’est en réalité très difficile et l’on voit l’auteure en permanence devoir résister au chant de sirènes des mots qui pourraient bien prendre toute la place et, simplement, consoler de la vie : « si j’apprenais à vivre – avant que de raconter – pendant que les mots s’agglutinent – à la mort intérieure – si je revenais à la vie – pour y réapprendre – le prodige d’aimer «  - « puis je me tais – les couleurs prennent – le pouvoir que – je leur cède que – je n’ai jamais eu que – la parole n’a pas – le pouvoir d’être (et non de dire) ».

Il faut de la patience, de la lucidité et aussi un peu de chance parfois ; et l’auteure de faire l’éloge de la sérendipité, de l’art de trouver ce qu’on ne cherchait pas, cet émerveil inversé, qui nous est donné par le monde, sa beauté, cette expérience de la mer Caraïbe où « les traces doucement du souvenir – se détachent de la peau salée… (où) essorée par la houle – il est temps peut-être – de laisser partir les fantômes ». Et de savoir accueillir l’amour après l’avoir tant offert.

Alain KEWES (in revue Décharge n°184, décembre 2019).

 

*

 

C’est une somme poétique, que ce gros livre autant enthousiaste qu’enthousiasmant. L’émerveil n’est pas qu’une théorie de l’émerveillement, c’est une manière de vivre et de vibrer.

Cet ensemble poétique est un bouquet lumineux, uen souirce étincellante. Adeliane Baldacchino nous dit sa ferveur pour la vie, même dans se sheures les plus seombres. Pour l’auteur, les poèmes ont une epau, sensible ou douloureuse, mais toujours féconde comme son œuvre multiple et passionnée. « J’ai des poèmes plein la gorge », dit-elle, elle n’a aps fini de les chanter.

Maurice CURY (in revue Les Cahiers du Sens, 2019).

 

*

Si l’on veut bien comprendre et apprécier le parcours d’Adeline Baldacchino, on lira en premier la parenthèse, préface et postface, de Christophe Dauphin.

Il était temps que le « météore Baldacchino » se pose un peu, fasse le point et se recentre sur « une simplicité partageuse ». C’est chose faite avec ce livre et grâce à la « passion de passeur » du préfacier.

Après avoir parcouru tous les continents et publié des dizaines d’ouvrages divers (essais, poèmes, pamphlets,…), cette auteure donne à lire une douzaine d’ensembles structurés de textes poétiques d’un lyrisme sans faille. Étonnante alchimie entre jeunesse et maturité pour cette forte personnalité qui écrit : « Je sais qu’il n’est pas de secret qui tienne pour faire une œuvre, sinon la faire. »

Georges CATHALO (cf. « Itinéraires non balisés » in www.terreaciel.net, janvier 2020).

*

Je lis je relis la « somme » poétique d’Adeline Baldacchino, récemment publiée aux éditions Les Hommes sans Épaules. Théorie de l’émerveil. Un titre qui a le pouvoir de m’aimanter entre deux pôles qui en moi lectrice s’attirent et se repoussent. Théorie|émerveil. Vais-je devoir caboter entre l’écueil de l’un et le diamant de l’autre ? « Théorie » me fait peur. Jusqu’au frisson, presque. « Émerveil » m’emplit de promesses. Jusqu’au désir. Pour me rassurer, je pourrais me reporter à la préface dans laquelle la poète se confie afin d’éclairer son propos. Mais libre je suis et pour l’heure je préfère naviguer à vue d’une section à l’autre de l’ouvrage. Lequel rassemble treize années de poiein poétique, de 2006 à 2019. Chacune des quatorze sections qui composent l’ensemble du recueil mériterait à elle seule une étude ou analyse. Je me contenterai de lancer quelques fils d’accroche qui pourraient s’agencer autour de mots pris au hasard : mer miroir margelle mémoire masque mo(r)t amour ; ou désir sidération ardeur plaisir joie ; ou encore solitude tarissement effroi oubli… Car tout, dans l’écriture d’Adeline Baldacchino, semble s’enrouler autour de deux pôles antinomiques. Désarroi (vertigineux) et jubilation (intense) :

« J’écris ce soir pour ne pas mourir, pour ne pas en avoir envie, pour la jubilation, pour tous ces mots qui débordent au-dedans de la chair et je ne sais qu’en faire » (« Vers le cinquième soleil », « 2-Vent » in « Première treizaine », 2014).

Une opposition qui s’abolit dans le couple « aimer, être aimé » (in « Théorie de l’émerveil », mars 2019).

Dans « émerveil », j’entends la « mer ». Et c’est à la mer que je m’associe et que je m’arrime d’une section à l’autre. La mer, en effet, quel que soit le moment de l’écriture – quels que soient le mouvement et l’ondulation que celle-ci peut prendre – est omniprésente. Elle est l’élément primordial qui nourrit la ferveur. Une ferveur vitale traverse en effet l’œuvre polymorphe d’Adeline Baldacchino, pourtant parfois saisie d’angoisse, d’asthénie ou de chagrin. Mais toujours, comme la vague qui sans cesse ramène le galet à son point d’origine, la poète rebondit, renaissant des cendres qui la consument pour se laisser couler sur quelque p(l)age de bonheur. Soleil immensités marines amour et vent.

Ce qui se dit – et se vit – dans ces différentes compositions, alternance de proses et de poèmes, de réflexions sur la vie/la mort, c’est, par-delà les voyages accomplis, la traversée poétique. Qui est constante recherche et cheminement en écriture. Toute la vie d’Adeline Baldacchino semble concentrée dans ce vaste recueil. Une somme d’écriture reliée à un condensé de vie.

« J’ai pourtant promis qu’il ne serait pas question de moi dans ces lignes », confie la poète dans les premières pages de « Portraits du pays d’amour » (2007). Tout en prolongeant et en nuançant son propos, le complétant par ces mots : « Ou plutôt qu’il y serait question de ce qu’il y a de plus ouvert – de plus écartelé, de plus fragile et de plus oublieux, de plus tenace et de plus ardent en moi comme en tout être vivant : d’amour. »

Et c’est aussi parce que la poète « aime son lecteur », qu’elle aspire à sa présence silencieuse, qu’elle l’imagine suivant ses pérégrinations et ses personnages, qu’à mon tour, étonnée, curieuse et fascinée, je me laisse happer dans son sillage. Ce n’est pas sans risque. Car que puis-je d’autre que gloser sur ce que la poète déroule de pensées, d’images, d’étincelles de talent ?

Aussi ai-je renoncé à proposer ici une lecture fouillée de l’ouvrage que j’ai entre les mains. Et que j’étoile de coups de crayons, de griffonnages et de cryptogrammes, espérant retrouver au fil des pages mon propre fil de pensée.

Alors cet « émerveil » ?

Point d’« émerveil » sans émotion. Grande ou petite, l’émotion est clé de voûte de l’entreprise de la poète. L’émotion a quelque chose à voir avec la mémoire, car « toute vie s’avance vers sa mort, et tout deuil vers l’infini » (in « Théorie de l’émerveil », 2019). Émerveil ! La première occurrence de ce néologisme magique, je la trouve dans la Série 1 des « Petites peaux de poèmes » (2006) :

« Le travail nous fatiguait refaire est sombre c’est mûrir dans l’odeur du vent qui nous intéresse et la voile qu’on saigne à blanc nous rassure. les grandes émotions le poids de l’émerveil. »

Et, plus avant dans le livre, dans la « Quatrième treizaine », 6 – Serpent (in «  Vers le cinquième soleil ») :

« Dehors, le ciel est limpide, l’émerveil guette dans les petites choses – les premières feuilles mortes sur un trottoir, la couleur d’une rivière, l’oiseau volage. Mais à qui en parlerons-nous ? ».

Ou encore dans un poème de « D’écrire » (2017-2018) :

52

« je sais des gestations
secrètes
émerveilleuses

des miracles indécents
des lunes calfeutrées
dans les ventres

et des bêtes qu’on apprivoise
et c’est encore nous
mêmes ».

La quête d’« émerveil » d’Adeline Baldacchino est quête rimbaldienne. Ce qui la guide, la poursuit et l’exalte, c’est le désir insatiable d’« éclat d’éternité. »

Ainsi écrit-elle dans « La part de l’oubli » (2006) :

« Je sus qu’il avait été vécu ; Quoi ? L’éclat d’éternité, le point de jonction : cet instant de déshérence heureuse où la conscience enfin s’abandonne pour participer pleinement au monde… ».

Allié des « grandes émotions », l’« émerveil », parce qu’il est point de jonction de la mémoire et du désir, est aussi « point de plus grande fragilité, de plus grande beauté. »

D’autant plus fragile qu’il est soumis à l’épreuve du temps, le « Magicien définitif. »

Chez Adeline Baldacchino, l’émotion est donc une condition première d’écriture et de vie. Lié avec intensité à un lyrisme pleinement revendiqué et assumé, le « je » rebelle de la poète ne renonce ni à explorer l’intime ni à le dire :

« Je mets beaucoup de force en mon désespoir comme en mon appétit. Je me veux perpétuellement du côté de l’émerveil, de la splendeur, (la part de l’oubli, l’envers et son double), je les pressens, je les,
d’instinct, je les invente, et cela ne suffit jamais, comme si
cela ne suffisait jamais », écrit la poète dans « Quatrième treizaine », « 3 – Vent ».

Ou encore, dans « La Part de l’oubli » (2006), cet autre aveu :

« Et je cherche l’écume et je fais des phrases qui prolongent un peu du désarroi de l’intime et qui ne parlent pas du monde. »

Insatiable poète, dévorante poète, qui jamais ne se satisfait de demi-mesures ni de compromissions. Reniant les « machineries » et les « mécaniques » sociales, la rebelle choisit la révolte, le combat contre les faux-semblants. C’est que, chez Adeline Baldacchino, le combat qui la porte autant qu’elle le porte est « indéfectiblement social et politique, affectif et sensuel, autant que mystique que littéraire. »

Le recueil que j’ai entre les mains est un kaléidoscope coloré mouvant/émouvant de ce qu’est la poète. Mises bout à bout, les tesselles poétiques recomposent la figure absente par-delà le miroir que la poète tend d’elle-même. Mais cet assemblage n’est pas né en un jour ni ex abrupto. La poète elle-même n’évoque-t-elle pas le temps que cet assemblage lui a demandé, elle qui se dit impatiente à agir, à aller de l’avant, à courir après le mouvement de flux et de reflux du temps ? L’érudition de la poète est vaste. Son champ d’exploration l’est tout autant. Philosophes de tous âges et de tous horizons, poètes persans du XIe siècle, grandes voix poétiques du monde et poètes français contemporains jouent un rôle fondamental, tant dans le cheminement personnel de la poète que dans son travail d’écriture. Ainsi de Max-Pol Fouchet, le maître en poésie. Le maître de toujours. Mais à considérer les citations qui ouvrent et accompagnent chaque section du recueil, le lecteur entrevoit un panorama aussi vaste que les mers et océans traversés par la poète. Ces citations sont autant de morceaux pertinents qui s’ajoutent à la mosaïque Adeline-Baldacchino. Elles sont toutes aussi connues que très belles, mais n’en sont pas moins lumineuses. Chacune d’elles éclaire d’un faisceau clair les aspirations et la personnalité de la poète. En voici quelques exemples qui sont autant d’amers où reposer le regard :

« Et la mer et l’amour ont l’amer pour partage […]
Celui qui craint les eaux qu’il demeure au rivage. »
Pierre de Marbeuf

« Je cherche deux notes qui s’aiment. » Mozart

« C’est un passage qui fait semblant de passer et qui ne va nulle part. » Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé

« Il faut être seul pour être grand. Mais il faut déjà être grand pour être seul. » René Guy Cadou

Si les nombreuses pérégrinations qui la traversent nourrissent substantiellement la poésie d’Adeline Baldacchino – « Vers le cinquième soleil » (2014), « Atlantides » (2015-2017), « Poèmes de Martinique » (2017), « Poèmes de Prague » (2018), le goût de l’exploration poétique alimente tout autant l’écriture de la poète. Le champ exploratoire est vaste qui va de la prose narrative – « Vers le cinquième soleil » – au haïku – « Petite épopée » (2015-2016) – en passant par le septain (« Treize tableaux diogéniques », 2014), « Atlantides », jusqu’à la forme très élaborée des trois onzains de « La chair et l’ombre » (2017)… C’est que l’exigence de la poète répond à son désir profond de rejoindre le propos de Borges, cité dans « Portraits du pays d’amour » :

« Les poètes ne semblent plus avoir conscience que dans le passé la narration d’une histoire était l’une de leurs tâches essentielles et que l’on ne considérait pas comme deux réalités distinctes la narration de l’histoire et la création du poème. […] Je crois qu’un jour le poète sera de nouveau le créateur, le faiseur au sens antique. J’entends qu’il sera celui qui dit une histoire et qui la chante. Et nous ne verrons pas là deux activités différentes, pas plus que nous ne les distinguons chez Virgile ou Homère. »

Et Adeline Baldacchino de conclure : « Écoutez : je raconte ».

Quant à moi, je poursuis ma lecture éveillée et patiente d’une section à l’autre du recueil. En prolongeant mes escales « Vers le cinquième soleil ». Section dense et complexe où va ma préférence. Où l’écriture, parfois, est portée par une voix exaltée :

…« je deviens cette forme écrivante qui se libère de son propre néant, pendant ce très court laps d’infinitude
logé dans le mouvement même du doigt contre un clavier sans destin. » (« 12. Silex »).


Angèle PAOLI (in terresdefemmes.blogs.com, n°182, janvier 2020).

*

« Le sujet de la Nature est le grand sujet, c’est normal, nous en faisons partie. Adeline Baldacchino l’aborde en précisant que l’homme est mortel ne serait-ce que face à l’éternité des vagues. Elle précise qu’on ne connaît rien de ces choses-là mais que l’on peut se sentir aspiré par elles.

La raison raisonnante reste imperturbable face à toute cette machinerie : de sensations fugitives, d’effleurements tremblés, d’entrebâillements feints. La mer est l’objet de sa fascination, elle écrit : je me livre à la vie comme le naufragé finit par se livrer à la mer. Je rapproche cela de l’observation qu’elle fait sur la parole de l’être humain : Sa parole tente de retrouver l’origine du vide, quand elle savait encore inventer des personnages pour peupler ses pages et leurs lupanars. Pourtant, trop assagie, tous masques délacés, flottant sur une rivière invisible qui la manipule sans égards, elle ne regarde que la mer qui la prendra dans ses bras quand elle n’aura plus de rides.

Ce vide est-ce l’absence tant évoquée par certains de nos contemporains qui nient l’existence du monde perçu en dehors de notre perception et dont nous ne connaissons que ses reflets. (Le mythe de la caverne). D’où la tentation de succomber à ce mouvement fusionnel avec l’univers. Quelqu’un a déjà écrit là-dessus, Nietzsche, qui appelle cela le dionysiaque à l’opposé de l’apollinien. L’auteure le cite à la page suivante. Elle écrit qu’elle marchait sur le même chemin que lui à Eze, près de Nice : … la mer, revers du miroir et des secrets…

Le livre ne fait que commencer. Différents extraits de son œuvre, dont 13 tableaux diogéniques, qui reflètent ce qui précède, mais qui vont plus loin encore, en rendant aux animaux, aux insectes, cette faculté de jouir de la vie ; ainsi cette souris : qui frémit de délices – ne plus désirer – juste obtenir – d’exister encore. Après une citation de Bachelard sur la flamme, elle écrit ceci, qui pourrait être la plus belle des conclusions : Elle n’a plus peur de l’obscur – attrape une lanterne, allume la mèche – elle cherche la Femme comme on cherchait l’Homme – il n’y a pas d’essence des choses – il fait feu dans son âme – elle se consume elle-même – elle serait flamme, elle s’élève dans la nuit, vacillante.

Dans sa postface, Christophe Dauphin écrit que ce livre est celui de la poésie vécue. J’y souscris totalement ! A lire absolument. "

Alain WEXLER (in revue Verso n°180, mars 2020).

 




Lectures :

Lyrisme assumé, lumineux, en dialogue avec les peintures (collages parfois ?), saisissantes de justesse abstraite et d’intuition. L’ensemble irradie le souvenir d’une beauté sans cesse recommencée, captée au vol à son insu, comme si l’on se retrouvait enfermé quelques minutes (heures, jours, années-lumière : leur confusion bienvenue) dans un jardin hors du temps.

Le vol d’un oiseau, son ombre fugace, la mélodie d’un ruisseau, le friselis d’une robe - rien de tout cela n’est à proprement parler décrit et pourtant : on en ressort avec la sensation d’émerger du rêve d’un mage, un peu sonnés de devoir retrouver le RER matinal et les escalators d’acier.

Demeure la lumière. Merci Alain Breton.

Adeline BALDACCHINO, 25 juin 2026.

*

Le Grand Cerf est un mythème mystérieux et révélateur, commun à plusieurs traditions. Arbre de vie reliant la terre et le ciel, sa solarité en fait un symbole de l’avènement de la lumière. En alchimie, il est le Mercure, pendant de la Licorne, associée au Soufre. Ce couple signifie aussi l’union de l’esprit et de l’âme. Il est significatif que l’œuvre d’Alain Breton, textes et peintures nous accompagne en attendant la parole du Grand Cerf. D’ailleurs, en sous-titre, n’a-t-il pas discrètement glissé le mot « miracles ». Alain Breton fait de l’Apparaître, ce qui se donne à « Voir » une matière de Liberté, mots et images, poèmes et pentures, parfois témoignages, parfois cris, parfois invocations…

Que la forêt soit, qu’elle conduise le ciel vers le gouffre des arbres, vers les plaies invisibles du jour : que la pluie soit aimante, que la lumière obéisse au canard, grand hurleur facile, qu’elle vacille, s’exalte.

Le soir, entend-elle la voix qui meurt dans les ramiers ?

Outre le Grand Cerf, il y a aussi le Chat, animal psychopompe, qui fait pont entre le visible et l’invisible, inattendu, insaisissable, mais toujours présent, témoin ancien de nos pérégrinations.

Et aussi l’arbre, la forêt, la nuit, l’étoile, la pluie, le baiser, le poète, la femme, l’homme… dans une longue méditation qui est aussi une marche, libre, vers la beauté.

Hâte-toi, pressé par la nuit délétère. Sois son compagnon au fragile tabac.

Marche sans repère – l’azur t’accueillera.

Chaque rameau sera la rencontre.

Un ruisseau dans le soir entama le chemin.

 

Alain Breton transforme chaque instant en miracle. Question d’attention, de disponibilité, de regard, d’intensité… Ici, la Nature et la Conscience ne sont qu’un.

Viendra l’aube, l’heure des chiens. Un seul chêne les connaîtra et de sera la montagne tranquille.

Une abeille dénoncera les fleurs. Un vent nous sera confié, une eau nous attendra – celle du torrent, fier de sa démesure.

Quelques nuages montreront comment bien faire au soleil.

Le seigneur sera, dans sa lumière extrême, le chant d’un oiseau.

 

L’ouvrage, très initiatique, est un véritable manifeste de l’instant présent, ce véhicule invisible de l’être qu’il nous faut sans cesse reconquérir pour que se réalise le miracle d’une seule Chose.

Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 6 août 2025).

*

Avec Alain Breton – qui a reçu le prix Mallarmé en 2024 pour son livre Je ne rendrai pas le feu –, la poésie retrouve son pouvoir d’enchantement. Sa puissance évocatrice est dans le pacte intime qu’il noue entre les mots et la nature, rendue à sa pureté originelle. On est là, comme le « Grand Cerf » mythique du titre semble l’indiquer, dans une sorte de pratique chamanique de l’écriture qui révèle, derrière les apparences, un monde sacralisé et harmonieux où les animaux parlent, où les arbres sont des complices bienveillants, où le ruisseau est un ami, où l’herbe est accueillante.

Ce qu’il évoque, dans sa méditation active, relève d’une sorte de mystique immanente du lieu où il vit, avec ses murets, sa rivière, ses talus, son chat, les arbres, la neige parfois, la pluie, le vent, le jour, la nuit, autant d’entités vivantes – rien d’abstrait – qui l’accompagnent dans sa quête.

Son illumination, qui n’est pas sans rappeler celle décrite par Rimbaud dans « Aube », éclaire sans chercher à la résoudre l’énigme d’être au monde : le mystère doit demeurer mystère, mais se donne à saisir charnellement derrière le sens par une sensibilité constamment aux aguets.

Il se dégage de ces poèmes, qui sont de véritables hymnes à la nature, une intense volupté qui irradie et tend à devenir cosmique, d’autant plus qu’on y sent la présence de la femme aimée, du moins son souvenir et l’espoir de son retour.

Un extrait sera le mieux à même de rendre l’esprit de ce livre, par ailleurs superbement illustré par les peintures de l’auteur : « Notre aurore s’effaçait dans les fleurs errantes. Nous avions souri au monde facile : les sources se donnaient à nos regards, des criquets accordaient des audiences ; les herbes recevaient. Même l’araignée fit un pacte avec la fougère. / Juste dire merci lorsque merci est une offrande. » Il y a comme ça des livres qui ont encore à voir avec la merveille. 

Alain ROUSSEL (in en-attendant-nadeau.fr, 19 septembre 2025).

 

 




Lecture des Eperons d'Eden

Au « rituel des lisières », le fils poète d’un poète cède comme on concède la beauté à la fleur qui penche et va faiblir.

En distiques justes, l’auteur s’avance vers le père qui le quitte et le « tombeau » serre l’absence et les beautés de « tous les souvenirs », rameutés par une voix qui ne sentimentalise jamais mais ramène à la surface de la parole des pans entiers de mémoire vive et le service d’hommage commence : « dans la nuit de l’encre » oui, car  « j’ai accumulé ton visage/ Pour annoter tes poèmes/ de salves de toi ».

La splendeur des images recrée le défunt : « si tu rampes/ dans le sommeil du buffle ». La ferveur et l’amour filial décochent des vers de pure beauté :


« Aujourd’hui, si tu parles
dans ma nuit de chaque jour
mon sourire dans tes yeux
dépose-t-il une larme et un éloge ? »


La mort se décline dans une laisse de poèmes brefs : « Pour toi, père/ j’ai tenté/ ce mince larcin/ des saintes dactylographies/ - ton sanctuaire  »

Faut-il vraiment aimer pour « oublier la mort » ? La poésie de Breton (1956/ dix recueils depuis 1979) consigne l’éloge en vers vrais, recueillant « l’hospitalité » des livres du père, offrant le sien, défiant la mort, appelant à « renaître » « dans l’érection/ des bruits » du monde.

Philippe Leuckx (in recoursaupoème.fr, juillet 2014)

*

" Il est dur de porter un tel patronyme quand on écrit de la poésie : les comparaisons sont obligées mais je ne m’y livrerai pas. Alain Breton a perdu son père, Jean Breton, en 2006 ; Jean Breton, qui était aussi poète. La préface, sobrement intitulée « Mon père », dit tout ou presque : la transmission de l’amour pour la poésie, l’éducation et les dernières années marquées par les maladies et la mort dans toute son horreur ; on aurait pu en rester là et le lecteur s’attend au pire dès que débute « Mastique la mort », la première des trois suites de poèmes du tombeau qu’Alain Breton élève à la mémoire de son père.
 Mais Alain Breton évite l’épanchement lyrique incontrôlé. Il corsète son inspiration par une forme elliptique à souhait : le distique qui court, à trois exceptions près (pages 76, 99 et 109), du début à la fin du recueil. Le vers est souvent réduit à sa plus simple expression, un ou deux mots. Dans de telles conditions, Alain Breton va à l’essentiel qui est ainsi mis en valeur. On pourrait multiplier les citations à l’aspect lapidaire : « Le sceau / des eaux dormantes », « La nuit traçant / le pleur et la merveille » ou encore « L’écho songeur / dans les lambeaux du cri ». Tout est dit dans ces poèmes maîtrisés : l’amour filial, la dette, la mort…
Je sais qu’on rattache Alain Breton à l’émotivisme. Émotivisme : mot affreux qu’une encyclopédie sur internet définit ainsi : perception méta-éthique affirmant que les attitudes émotionnelles sont exprimées à travers l’éthique de la parole… Ça jargonne comme dans une certaine poésie que veut combattre l’émotivisme ! Si la recherche sur l’expression, sur les formes, le langage... est légitime, les abus et les prétentions de l’émotivisme sont inadmissibles. Heureusement, ici Alain Breton échappe à ces travers et l’amateur peut découvrir de petites pépites verbales : « L’araignée diamantaire / livrant sa cargaison de brume » ou « Désormais, tu es l’hypne des sous-bois, / le sommeil des tisons »… C’est un vrai bonheur de lecture.
 Il faut lire ce recueil pour la splendeur des images et sa langue chatoyante, pour la sincérité du ton et pour l’expérience qui nous est donnée à partager. "

Lucien Wasselin (In revue-texture.fr, 2014).

*

"Puisque Monsieur Breton ne supporte pas que l’on dise du bien de ses écrits, je tâcherai, eu égard à l’amitié que je lui porte, d’en dire le moins possible. Pour ce faire, j’ai choisi trois de ses livres : Pour rassurer le fakir, Infimes prodiges et Alain Breton Anthologie.
On y côtoie des textes farfadets, des poèmes lutins avec le coeur qui danse, des nerfs et des muscles, des organes sensitifs et des intestins, avec le désir de vivre, de se communiquer. Et de fait ils rencontrent leur corps en chemin et valident leur manière d’exister. Ces poèmes, assurément, ont des pieds et des lignes de la main et surtout une mémoire curative qui soupèse et estime ses blessures, nous fait sourire d’elles, de leurs dérives et de leurs parjures.

Le voici. Il tourne à l’angle de la rue, il se glisse entre deux rayons du soir. Fier, il est de ceux qui bissent leurs exploits : il nous a aperçus, son torse se gonfle, il se lance, il est déjà loin.

Peut-être aurons-nous un jour le courage, au moment où il file, de rester immobiles et de lâcher derrière lui : « Bon débarras ! »

Si je considère l’ensemble de ces ouvrages, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’il reste tant de marge pour écrire l’inédit, pour énoncer les choses autrement - primeurs de chair et d’imaginaire ! -, qu’il y a encore la place pour une multitude d’Alice au pays des merveilles pourvu que l’on choisisse, ainsi que le fait Alain Breton, ses interstices entre les lieux, que l’on se décale entre les sas, les courants, entre les portraits-robots des heures et des saisons.

Je reste suspendu à la corde de rappel ; sans doute ai-je bougé trop tôt. Le vent s’est retiré mais j’espère son retour et les cailloux les plus acérés sous ma corde pour éviter de compromettre ma chute tout à fait.

J’ai donc abordé les mythes et légendes de cet auteur, et mes yeux ont fait le voyage hors de moi pour tomber dans son aire, son no man’s land du périple et du merveilleux. Car l’une des caractéristiques de ces lignes serait d’être comme autant de poèmes en route, à valeur locomotrice, laissant trace de leurs pèlerinages, de leurs élucubrations, de leurs doutes et de leurs hésitations.

L’ouvreur de portes ne se fait guère d’illusions : lorsqu’il détourne la tête, même pour peu de temps, la porte qui, une seconde auparavant, lui résistait, s’ouvre en livrant passage à des étrangers en capes, turbans, bottines, toques, sabres, gibecières, en si grand nombre que la porte ne pourra jamais plus être fermée.

On y trouve maint mouvement de lecture dont les sens, comme pris entre des vagues, s’entremêlent, se complètent, se séparent.

Que chaque totem nous prenne en pitié.
Que des spiritueux s’ajustent à nos muscles,
Infatigables lévriers de l’esprit.
Que le Joaillier rince nos os de solitude,
Qu’enfin les oiseaux s’emmurent vivants,
Pour nous, les anges.

Et de fait, l’être du poème est nombreux, peuplé à foison d’autres masques ou d’autres lui-même, ouvrant toujours sur des possibles et délivrant ce mode d’emploi à tiroirs d’une toujours plus lointaine et profonde féerie.

Chien fou, lève, coeur cogné comme rose sure. Ce que tu voulais s’estompe viscère de sang. Neuf, tu n’as plus peur. Sous le poil, tu es un loup. Tu comprends. Ta formidable queue traîne, tu balances la patte dans un tonnerre de drogue, tout éclate quand tu gueules, tu es libre.

Les rêves mis en scène sont si nets, si visibles, d’un principe actif si probant, qu’on pourrait les baptiser, chacun, d’un nom d’homme ou d’ami, de différentes langues, en différents pays.
Cela fait longtemps, dès leur naissance sans doute, que le « Fakir » les a affranchis et on les voit s’avancer toujours si loin vers l’horizon, de leur allure à la fois conquérante et badine, qu’on se demande s’ils n’auront jamais la force - ou le désir ! - de revenir. En eux, même les affects d’échec, de doute, d’amertume, maquillés sans excès, conquis au devoir d’exister, se voient recevoir des rôles qu’ils n’avaient pas prévus. Car ce recours à l’onirisme a des vertus prolifiques, des accents d’allégorie et de facéties ; il dévisse sans vergogne les glaces, débite et fractionne son efficace, semble une mutine et mutante machinerie. Témoin, cette « sentinelle », cet « allumeur de réverbères » surpris au seuil des rêves : je viens d’arriver et déjà tout est changé dans ce monde.
Mais on peut voir aussi dans ces pages une chronique malicieuse et complice de l’être, qu’il soit abordé par ses signes intérieurs ou s’appréhende lui-même de l’extérieur. Cette mise en regard fréquente de l’auteur et du texte fait apparaître le poème comme un hologramme, petit robot animé de charmes aux dimensions de l’humour et de la tendresse. De tels objets recèlent des surprises. Car le jeu des reliefs soudain bascule, balance, dangereusement se déhanche, comme un éclat de rire ou de néant, une émotion qui chercherait sa voie, sa proie, sa déviance. Chercherait ? Le laboratoire est loyal et actif, le don d’énigmes passant par l’organique, l’anatomie duelle et pathétique du miroir.

Je vais voir ma blessure de temps à autre. Je ne suis pas le seul, aussi j’attends mon tour, dans la file d’attente. Lorsqu’il arrive, je n’ose pas regarder, mais comme je me sais jugé par ceux qui attendent derrière moi, je m’y risque. Il n’y a pourtant rien à voir, tout de cette blessure s’est écoulé, je devrais rentrer apaisé dans ma nouvelle vie. Cependant la voix de mes suivants me cingle : « Regarde mieux ! »

Il y a les poèmes du fakir, il y a les poèmes de l’amour, les poèmes rustiques, animaliers, et ceux des crédos du passé, du futur, des jeux libres, dont certains relatent, convoitent une histoire et d’autres agréent « leur » histoire.
Il y a là une surabondance des rites, des joies, des enfances, et le corps de l’homme devenu adulte qui surveille, balise et attise les emportements et dérèglements de sa loi.
Il y a là cette mélancolie paradoxale qui prise à la fois le bonheur d’avenir et sa perte définitive.
Il y a cette nostalgie traitée comme une parente, aussi défunte que vive, admise au coeur de la famille.
Il y a « lentement, Mademoiselle », ce titre d’un recueil, qui à lui seul vous fait vous coucher sous les lettres.
Et les dessins du même auteur dans « Pour rassurer le fakir » qui semblent les moules, les matrices de son écriture, encore trempées de ses émotions et de ses pensées, un reste d’épreuves desquelles la chair des textes vient de s’arracher.
Il y a enfin tous les poèmes à venir, patients, profonds, attentifs, dont on sent déjà la morsure d’amour dans le coeur.

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°40, mars 2015)

*

"Avec Les Éperons d’Éden, Alain Breton offre un tombeau à son père, le poète de “Poésie pour vivre”, Jean Breton [1930 - 2006]. Force est de relever quelques reproches inévitables : « Tes rares baisers, mon père / tout le magot des brumes […] Tu m’abandonnes, prince sans rire » et, en miroir, ce bel éloge à l’adresse de la mère : « Chaque matin, les portes s’étiraient / Sur le sourire de la fée à tout faire. » Georges Mounin aurait trouvé géniale cette image de “la fée à tout faire”. Cela tisse bien le cocon de la mémoire. La cause de ces reproches est que le poète Jean Breton plaçait haut cet appel du « baiser / comme une sommation d'être // Et de jouir sans fin / pour oublier la mort. » Mais, en vérité, pour les vivants dans leur rapport aux morts vraiment aimés, il n’existe guère de parade. Alain Breton avoue le besoin d’écumer le temps, les années. Et il consigne de magnifiques pensées : « Que tu ne parles plus / n’est que diversion du silence. […] Aujourd'hui, si tu parles / dans ma nuit de chaque jour, // Mon sourire dans tes yeux / dépose-t-il une larme et un éloge ? […] Je bêche le silence, / je demande hospitalité à tes livres. » — Merci pour ce bel in memoriam."

Pierre PERRIN (revue Possibles, octobre 2015).

*

"Alain Breton, éditeur et poète, a su rester fidèle à son milieu "socio-culturel" (le microcosme de l'édition de poésie) tout en imposant sûrement son beau talent, foncièrement original. Sans doute héritée de sa famille, il garde une liberté d'expression et de pensée sans réplique, avec une pointe d'humour désabusée. Il travaille les mots tel un orfèvre, les fait chanter et se prolonger jusqu'à la magie, exprimant ainsi une sorte de mystique post-moderne, et sans Dieu."

Jean-Luc MAXENCE (in L'Athanor des poètes, anthologie, Le Nouvel Athanor, 2011).

*

"Le poème d’Alain Breton, émotiviste par essence, est concis, fluide, limpide, sensuel et ciselé. » Le poète est un œil, un voyeur qui se délecte des faits les plus anodins du quotidien pour bien souvent finir néanmoins par s'approcher du merveilleux. Alain Breton ne projette pas sa lanterne », a écrit Henri Rode (in Poésie 1), le poète de Mortsexe, il épie au fond de lui, de sa mémoire, de son rhésus, ce qui peut motiver cet instant, à sa table, devant le papier qu’il griffonne. C’est la sublimation de l’incident qui l’a fait tiquer, l’a séduit, lui a donné le coup de lancette. Imagiste au sourire triste, épieur d’absurdie dans le quotidien déconcertant, tout de discrétion ; félin qui se garde d’être ébloui dans le jeu de miroirs érotique, Alain Breton est tout entier dans sa recherche, là où le monde signifie, ou crie, et il crie avec le monde."

Christophe DAUPHIN (in revue Les Hommes sans Epaules).



Lecture des Eperons d'Eden

Au « rituel des lisières », le fils poète d’un poète cède comme on concède la beauté à la fleur qui penche et va faiblir.

En distiques justes, l’auteur s’avance vers le père qui le quitte et le « tombeau » serre l’absence et les beautés de « tous les souvenirs », rameutés par une voix qui ne sentimentalise jamais mais ramène à la surface de la parole des pans entiers de mémoire vive et le service d’hommage commence : « dans la nuit de l’encre » oui, car  « j’ai accumulé ton visage/ Pour annoter tes poèmes/ de salves de toi ».

La splendeur des images recrée le défunt : « si tu rampes/ dans le sommeil du buffle ». La ferveur et l’amour filial décochent des vers de pure beauté :


« Aujourd’hui, si tu parles
dans ma nuit de chaque jour
mon sourire dans tes yeux
dépose-t-il une larme et un éloge ? »


La mort se décline dans une laisse de poèmes brefs : « Pour toi, père/ j’ai tenté/ ce mince larcin/ des saintes dactylographies/ - ton sanctuaire  »

Faut-il vraiment aimer pour « oublier la mort » ? La poésie de Breton (1956/ dix recueils depuis 1979) consigne l’éloge en vers vrais, recueillant « l’hospitalité » des livres du père, offrant le sien, défiant la mort, appelant à « renaître » « dans l’érection/ des bruits » du monde.

Philippe Leuckx (in recoursaupoème.fr, juillet 2014)

*

" Il est dur de porter un tel patronyme quand on écrit de la poésie : les comparaisons sont obligées mais je ne m’y livrerai pas. Alain Breton a perdu son père, Jean Breton, en 2006 ; Jean Breton, qui était aussi poète. La préface, sobrement intitulée « Mon père », dit tout ou presque : la transmission de l’amour pour la poésie, l’éducation et les dernières années marquées par les maladies et la mort dans toute son horreur ; on aurait pu en rester là et le lecteur s’attend au pire dès que débute « Mastique la mort », la première des trois suites de poèmes du tombeau qu’Alain Breton élève à la mémoire de son père.
 Mais Alain Breton évite l’épanchement lyrique incontrôlé. Il corsète son inspiration par une forme elliptique à souhait : le distique qui court, à trois exceptions près (pages 76, 99 et 109), du début à la fin du recueil. Le vers est souvent réduit à sa plus simple expression, un ou deux mots. Dans de telles conditions, Alain Breton va à l’essentiel qui est ainsi mis en valeur. On pourrait multiplier les citations à l’aspect lapidaire : « Le sceau / des eaux dormantes », « La nuit traçant / le pleur et la merveille » ou encore « L’écho songeur / dans les lambeaux du cri ». Tout est dit dans ces poèmes maîtrisés : l’amour filial, la dette, la mort…
Je sais qu’on rattache Alain Breton à l’émotivisme. Émotivisme : mot affreux qu’une encyclopédie sur internet définit ainsi : perception méta-éthique affirmant que les attitudes émotionnelles sont exprimées à travers l’éthique de la parole… Ça jargonne comme dans une certaine poésie que veut combattre l’émotivisme ! Si la recherche sur l’expression, sur les formes, le langage... est légitime, les abus et les prétentions de l’émotivisme sont inadmissibles. Heureusement, ici Alain Breton échappe à ces travers et l’amateur peut découvrir de petites pépites verbales : « L’araignée diamantaire / livrant sa cargaison de brume » ou « Désormais, tu es l’hypne des sous-bois, / le sommeil des tisons »… C’est un vrai bonheur de lecture.
 Il faut lire ce recueil pour la splendeur des images et sa langue chatoyante, pour la sincérité du ton et pour l’expérience qui nous est donnée à partager. "

Lucien Wasselin (In revue-texture.fr, 2014).

*

"Puisque Monsieur Breton ne supporte pas que l’on dise du bien de ses écrits, je tâcherai, eu égard à l’amitié que je lui porte, d’en dire le moins possible. Pour ce faire, j’ai choisi trois de ses livres : Pour rassurer le fakir, Infimes prodiges et Alain Breton Anthologie.
On y côtoie des textes farfadets, des poèmes lutins avec le coeur qui danse, des nerfs et des muscles, des organes sensitifs et des intestins, avec le désir de vivre, de se communiquer. Et de fait ils rencontrent leur corps en chemin et valident leur manière d’exister. Ces poèmes, assurément, ont des pieds et des lignes de la main et surtout une mémoire curative qui soupèse et estime ses blessures, nous fait sourire d’elles, de leurs dérives et de leurs parjures.

Le voici. Il tourne à l’angle de la rue, il se glisse entre deux rayons du soir. Fier, il est de ceux qui bissent leurs exploits : il nous a aperçus, son torse se gonfle, il se lance, il est déjà loin.

Peut-être aurons-nous un jour le courage, au moment où il file, de rester immobiles et de lâcher derrière lui : « Bon débarras ! »

Si je considère l’ensemble de ces ouvrages, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’il reste tant de marge pour écrire l’inédit, pour énoncer les choses autrement - primeurs de chair et d’imaginaire ! -, qu’il y a encore la place pour une multitude d’Alice au pays des merveilles pourvu que l’on choisisse, ainsi que le fait Alain Breton, ses interstices entre les lieux, que l’on se décale entre les sas, les courants, entre les portraits-robots des heures et des saisons.

Je reste suspendu à la corde de rappel ; sans doute ai-je bougé trop tôt. Le vent s’est retiré mais j’espère son retour et les cailloux les plus acérés sous ma corde pour éviter de compromettre ma chute tout à fait.

J’ai donc abordé les mythes et légendes de cet auteur, et mes yeux ont fait le voyage hors de moi pour tomber dans son aire, son no man’s land du périple et du merveilleux. Car l’une des caractéristiques de ces lignes serait d’être comme autant de poèmes en route, à valeur locomotrice, laissant trace de leurs pèlerinages, de leurs élucubrations, de leurs doutes et de leurs hésitations.

L’ouvreur de portes ne se fait guère d’illusions : lorsqu’il détourne la tête, même pour peu de temps, la porte qui, une seconde auparavant, lui résistait, s’ouvre en livrant passage à des étrangers en capes, turbans, bottines, toques, sabres, gibecières, en si grand nombre que la porte ne pourra jamais plus être fermée.

On y trouve maint mouvement de lecture dont les sens, comme pris entre des vagues, s’entremêlent, se complètent, se séparent.

Que chaque totem nous prenne en pitié.
Que des spiritueux s’ajustent à nos muscles,
Infatigables lévriers de l’esprit.
Que le Joaillier rince nos os de solitude,
Qu’enfin les oiseaux s’emmurent vivants,
Pour nous, les anges.

Et de fait, l’être du poème est nombreux, peuplé à foison d’autres masques ou d’autres lui-même, ouvrant toujours sur des possibles et délivrant ce mode d’emploi à tiroirs d’une toujours plus lointaine et profonde féerie.

Chien fou, lève, coeur cogné comme rose sure. Ce que tu voulais s’estompe viscère de sang. Neuf, tu n’as plus peur. Sous le poil, tu es un loup. Tu comprends. Ta formidable queue traîne, tu balances la patte dans un tonnerre de drogue, tout éclate quand tu gueules, tu es libre.

Les rêves mis en scène sont si nets, si visibles, d’un principe actif si probant, qu’on pourrait les baptiser, chacun, d’un nom d’homme ou d’ami, de différentes langues, en différents pays.
Cela fait longtemps, dès leur naissance sans doute, que le « Fakir » les a affranchis et on les voit s’avancer toujours si loin vers l’horizon, de leur allure à la fois conquérante et badine, qu’on se demande s’ils n’auront jamais la force - ou le désir ! - de revenir. En eux, même les affects d’échec, de doute, d’amertume, maquillés sans excès, conquis au devoir d’exister, se voient recevoir des rôles qu’ils n’avaient pas prévus. Car ce recours à l’onirisme a des vertus prolifiques, des accents d’allégorie et de facéties ; il dévisse sans vergogne les glaces, débite et fractionne son efficace, semble une mutine et mutante machinerie. Témoin, cette « sentinelle », cet « allumeur de réverbères » surpris au seuil des rêves : je viens d’arriver et déjà tout est changé dans ce monde.
Mais on peut voir aussi dans ces pages une chronique malicieuse et complice de l’être, qu’il soit abordé par ses signes intérieurs ou s’appréhende lui-même de l’extérieur. Cette mise en regard fréquente de l’auteur et du texte fait apparaître le poème comme un hologramme, petit robot animé de charmes aux dimensions de l’humour et de la tendresse. De tels objets recèlent des surprises. Car le jeu des reliefs soudain bascule, balance, dangereusement se déhanche, comme un éclat de rire ou de néant, une émotion qui chercherait sa voie, sa proie, sa déviance. Chercherait ? Le laboratoire est loyal et actif, le don d’énigmes passant par l’organique, l’anatomie duelle et pathétique du miroir.

Je vais voir ma blessure de temps à autre. Je ne suis pas le seul, aussi j’attends mon tour, dans la file d’attente. Lorsqu’il arrive, je n’ose pas regarder, mais comme je me sais jugé par ceux qui attendent derrière moi, je m’y risque. Il n’y a pourtant rien à voir, tout de cette blessure s’est écoulé, je devrais rentrer apaisé dans ma nouvelle vie. Cependant la voix de mes suivants me cingle : « Regarde mieux ! »

Il y a les poèmes du fakir, il y a les poèmes de l’amour, les poèmes rustiques, animaliers, et ceux des crédos du passé, du futur, des jeux libres, dont certains relatent, convoitent une histoire et d’autres agréent « leur » histoire.
Il y a là une surabondance des rites, des joies, des enfances, et le corps de l’homme devenu adulte qui surveille, balise et attise les emportements et dérèglements de sa loi.
Il y a là cette mélancolie paradoxale qui prise à la fois le bonheur d’avenir et sa perte définitive.
Il y a cette nostalgie traitée comme une parente, aussi défunte que vive, admise au coeur de la famille.
Il y a « lentement, Mademoiselle », ce titre d’un recueil, qui à lui seul vous fait vous coucher sous les lettres.
Et les dessins du même auteur dans « Pour rassurer le fakir » qui semblent les moules, les matrices de son écriture, encore trempées de ses émotions et de ses pensées, un reste d’épreuves desquelles la chair des textes vient de s’arracher.
Il y a enfin tous les poèmes à venir, patients, profonds, attentifs, dont on sent déjà la morsure d’amour dans le coeur.

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°40, mars 2015)

*

"Avec Les Éperons d’Éden, Alain Breton offre un tombeau à son père, le poète de “Poésie pour vivre”, Jean Breton [1930 - 2006]. Force est de relever quelques reproches inévitables : « Tes rares baisers, mon père / tout le magot des brumes […] Tu m’abandonnes, prince sans rire » et, en miroir, ce bel éloge à l’adresse de la mère : « Chaque matin, les portes s’étiraient / Sur le sourire de la fée à tout faire. » Georges Mounin aurait trouvé géniale cette image de “la fée à tout faire”. Cela tisse bien le cocon de la mémoire. La cause de ces reproches est que le poète Jean Breton plaçait haut cet appel du « baiser / comme une sommation d'être // Et de jouir sans fin / pour oublier la mort. » Mais, en vérité, pour les vivants dans leur rapport aux morts vraiment aimés, il n’existe guère de parade. Alain Breton avoue le besoin d’écumer le temps, les années. Et il consigne de magnifiques pensées : « Que tu ne parles plus / n’est que diversion du silence. […] Aujourd'hui, si tu parles / dans ma nuit de chaque jour, // Mon sourire dans tes yeux / dépose-t-il une larme et un éloge ? […] Je bêche le silence, / je demande hospitalité à tes livres. » — Merci pour ce bel in memoriam."

Pierre PERRIN (revue Possibles, octobre 2015).

*

"Alain Breton, éditeur et poète, a su rester fidèle à son milieu "socio-culturel" (le microcosme de l'édition de poésie) tout en imposant sûrement son beau talent, foncièrement original. Sans doute héritée de sa famille, il garde une liberté d'expression et de pensée sans réplique, avec une pointe d'humour désabusée. Il travaille les mots tel un orfèvre, les fait chanter et se prolonger jusqu'à la magie, exprimant ainsi une sorte de mystique post-moderne, et sans Dieu."

Jean-Luc MAXENCE (in L'Athanor des poètes, anthologie, Le Nouvel Athanor, 2011).

*

"Le poème d’Alain Breton, émotiviste par essence, est concis, fluide, limpide, sensuel et ciselé. » Le poète est un œil, un voyeur qui se délecte des faits les plus anodins du quotidien pour bien souvent finir néanmoins par s'approcher du merveilleux. Alain Breton ne projette pas sa lanterne », a écrit Henri Rode (in Poésie 1), le poète de Mortsexe, il épie au fond de lui, de sa mémoire, de son rhésus, ce qui peut motiver cet instant, à sa table, devant le papier qu’il griffonne. C’est la sublimation de l’incident qui l’a fait tiquer, l’a séduit, lui a donné le coup de lancette. Imagiste au sourire triste, épieur d’absurdie dans le quotidien déconcertant, tout de discrétion ; félin qui se garde d’être ébloui dans le jeu de miroirs érotique, Alain Breton est tout entier dans sa recherche, là où le monde signifie, ou crie, et il crie avec le monde."

Christophe DAUPHIN (in revue Les Hommes sans Epaules).




Sur L'Homme est une île ancrée dans ses émotions

"Le ton de Christophe Dauphin est très neuf. Il ne tente pas de se faire surréaliste. Il est lui-même et c’est assez ! De plus il a, je le constate au fil des années, le talent, et même plutôt le don, de mélanger les cris et révoltes de la poésie (engagée) et celle des images souvent involontaires. Au total ce qui apparaît le plus, c’est une puissance de verbe et une imagination contrôlée qui laisse le lecteur pantois, se demandant de quel univers il est question, entre les dérives et malfaisances de la société du fric-roi et un humanisme fougueux où se retrouvent les leçons du passé et les nouvelles approches sociologiques encore en formation. Un grand poète, ce Christophe Dauphin, qui restera comme ses aînés surréalistes des années autour de 1930, puis d’un après-guerre encore plus internationaliste."

Paul Van Melle (Inédit Nouveau n°248, décembre 2010).

"L'Homme est une île ancrée dans ses émotions", est un récit autobiographique mêlé à des poèmes. Christophe Dauphin utilise là tous les grands thèmes qui traversent sa poésie: la révolte, l'amour, le rêve, les rencontres avec d'autres poètes (Joyce Mansour, Ilarie Voronca, Max Jacob, Paul Nizan). Les scènes d'horreur défilent comme dans un film (camps de concentration nazis, Sarajevo, la mort de Malik Oussekine): "Très tôt j'ai compris que seuls les mots et mes émotions me tiendraient debout." Face à la solitude, face à la violence et aux idéologies, le poète n'a qu'une issue: développer son monde intérieur et se dresser contre les idoles et les croyances frelatées: "le poème est le reflet d'une explosion de l'être".

Gérard Paris (in revue "Chemin des livres" n°24, été 2012).

"J’ai eu la chance, enfin, de lire Christophe Dauphin il y a quelques années. Que de temps perdu jusque là ! Et depuis sa parole, si proche, si justement essentielle, ne m’a pas quitté. Comme une voix d’ami dans les joies et dans les peines. Puis, lors d’un printemps des poètes, j’ai eu cette fois l’heur de passer deux jours avec lui, dans l’Eure justement, son département. J’ai compris que cet homme intègre, vrai, serait effectivement un ami désormais quoiqu’il advienne : sa voix et lui ne faisaient qu’un. Et si j’ose parler d’amitié, de cette valeur suprême qui nous est commune, c’est que nous habitons tous deux sur une même île ouverte à tous les vents, tenus par la même conviction inébranlable quant à l’urgence du rêve et de la poésie. Comme moi, entre l’amour et la révolte, il choisit l’amour et la révolte !
 
 Dès ses premiers textes en 1985 (comme un Rimbaud, il n’a alors, et peut-être à jamais, que dix-sept ans) ce chantre de l’émotivisme écrit que « l’amour est à réinventer » et cet aphorisme augure, et ce de façon magistrale, de l’œuvre qui suivra. Dès ce moment, la poésie de Christophe Dauphin claque, cogne et caresse comme une évidence et avec une sûreté extraordinaire qui n’est agie par nulle certitude mais par la vraie rébellion, par le plus brûlant amour. Christophe Dauphin nous fait croire plus que jamais à cette aventure fabuleuse des mots de sang qui est l’honneur des hommes.

Avec lui, la poésie est belle et rebelle. Belle parce que rebelle quand « La révolte et l’amour logent dans l’étoile de nos pas ». Belle aussi contre tous ceux qui voudraient enterrer le mot « beauté ». Nous avons là une écriture quasi incendiaire (le feu y est aussi présent que le cri), une poésie du sens multiplié bien au-delà de cette polysémie absconse des petits maîtres qui trop souvent confine à l’insignifiance.

Il a trouvé le juste accord, la tonalité exacte de l’image surréaliste à hauteur d’homme. Une image d’une extraordinaire sensualité : « tes jambes prennent leur source dans mes mains » ; « ce sont les femmes qui m’inventent » ; « c’est une femme/Enroulée comme une bague autour de moi »… L’envie me prend de tout citer.

Dauphin, un grand poète ? Au diable ces qualificatifs éculés ; la poésie n’a pas à être grande mais à être vraie. J’ose dire ici simplement que Christophe Dauphin est peut-être le plus vrai poète français de ce temps.

« Je suis venu au monde
Comme on joue aux dés
Parmi les étoiles aux cheveux bien peignés
Le 7 août 1968 » C.D.

Christophe Dauphin est issu d’une famille normande, commerçants et ouvriers du côté paternel, artisans, travaillant le bois, du côté maternel). Son arrière-grand-père, Arthur Martin, était charron. C’est dans la maison que ce dernier acheta, en 1920, dans le village de La Madeleine-de-Nonancourt, après être revenu d’Allemagne où il était prisonnier de guerre, que Christophe Dauphin (dont la naissance sera déclarée à Nonancourt) est né en 1968, tout comme, avant lui, son grand-père, Raoul Martin, ami de Pierre Mendès France, et sa mère.

« Mon enfance fut normande
Comme la mer qui tourne en rond
Dans le fond de ma poche
Un village onirique
Avec lequel on voudrait partir
Un village que je transporte depuis dans une cage »

Ou encore :
« Au fond de mes poches, l’enfance demeura cette pierre qui serrait les poings. »

À l’enfance normande succède une adolescence tumultueuse dans la banlieue ouest de Paris. Au tout début des années 1970, le bidonville qui « siégeait » au pied de la tour qu’il habitait avec ses parents lui fit tôt prendre conscience de l’injustice sociale. Christophe Dauphin écrit ses premiers poèmes en 1985, dans la cité des Fossés-Jean, à Colombes.

« Moins ordurier que Rimbaud et moins criminel que Villon, nous dit le poète, je n’étais pas un ange »

En novembre 1986, alors étudiant, il prend part aux manifestations étudiantes et lycéennes contre le projet de loi dit Devaquet. Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, des voltigeurs motocyclistes de la police française passent à tabac un jeune homme, Malik Oussekine, qui meurt de ses blessures. Christophe Dauphin, profondément marqué par les évènements, se trouvait non loin ce soir-là, rue Racine, devant la librairie du poète Guy Chambelland, qui devait devenir son ami trois ans plus tard.

« … Matraques sur les vertèbres des étoiles
Le poumon vomit son goudron

Les chiens sont lâchés
La nuit est armée
Quarante-huit motos de trial rouge vif
 
Sirènes hurlantes
Vrombissements
Les motos giclent d'une rue à l'autre
Et zigzaguent sur nos vertèbres… »


« … Tir tendu
Énucléation de l'œil
Fracas de la face

La pluie lèche les fleurs noires de leurs plaies
Qui sont aussi les nôtres

Fracture de la base du crâne
Enfoncement orbitaire
Amputation d'un membre

Malik!

Les matraques peuplent notre nuit
Jusque dans les halls des immeubles… » C. D.

Dans son poème, « Malik Oussekine », écrit en 1986, au moment des événements, la voix de Christophe Dauphin s’impose déjà, elle a déjà trouvé son timbre, sa force, sa conviction (« Mes convictions constituent ma patrie », dit-il). Il n’a pourtant que  dix-huit ans. Elle porte tout à la fois l’amour, au plus incandescent, la liberté et la révolte. Autant dire la poésie elle-même ; belle et rebelle, j’y tiens. Quand bien même il y aura chez Christophe Dauphin des expériences langagières multiples que l’on pourra découvrir ici, expériences jamais gratuites, jamais dans l’aboli bibelot d’inanité sonore, la voix ne changera pas, une « voix résolument insoumise » ainsi que l’affirme Lucien Wasselin. Une poésie irréductiblement fidèle à son auteur quand lui-même est irréductiblement fidèle à la poésie. 

« Une écriture qui ne triche pas avec la vie,
Un être qui ne triche pas avec l’être » dit le poète.

« Il est primordial, écrit-il encore, d’être à l’écoute d’une pulsion exempte de toute fabrication et de tout trucage. »

Oui, tout le matériau est là dans cette double ascendance de la poésie pour vivre de Jean Breton et du surréalisme.

« J’étais un poète de la poésie pour vivre, bien avant de rencontrer Jean Breton, car tout comme lui, je ne me suis jamais retranché derrière la littérature pour faire exulter l’imaginaire. En effet, écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. Au même titre, j’étais surréaliste avant de rencontrer Sarane Alexandrian »

Autant dire, qu’avant ces deux rencontres, l’émotivisme, que je conçois comme une magnifique synthèse entre ces deux courants, est en acte avant d’être théorisé.

« J’ai défini ma démarche, ma création, par le concept d’émotivisme. J’ai adopté ce terme en hommage à feux mes grands amis et ainés Jean Breton, tout d’abord, et Guy Chambelland. L’émotivisme, qui conjugue la poésie pour vire et le surréalisme, ne s’incarne, ni dans une école, ni dans un système, ni dans un mouvement idéologique, mais dans un groupe défini au sein duquel, l’individu, éloigné de toute complaisance, se tient au plus près du fatum humain contemporain, et demeure relié à l’autre, aux autres, par des affinités secrètes. » C.D.

L’émotivisme c’est d’abord fondamentalement une exigence, l’affirmation d’une intégrité sans faille loin des « arrivistes ligotés dans leurs intérêts de parti ou de classe », la réalité d’une résistance souveraine, d’une révolte comme « conscience du monde »

En somme « L’émotivisme est un art de penser et de vivre en poésie », un « renversement moral » qui va de pair avec un changement social que le libertaire Christophe Dauphin ne cesse de revendiquer.
L’affirmation de l’émotivisme a donné corps à une superbe anthologie parue au Nouvel Athanor en 2009 : Les Riverains du feu.

Guy ALLIX

(Présentation de "L'émotivisme de Christophe Dauphin" dans le cadre des Rencontres d’Arts et Jalons, le samedi 26 avril 2014, à Saint-Mandé).




Critique


Pour les amoureux décadents des Doors, voici un essai de plus sur le parcours de vie de Jim Morrison. Et pourtant non… Ce qui fait la force exceptionnelle de ce livre de Christophe Dauphin, c’est d’avoir su mettre en lumière l’originalité de l’œuvre poétique de Jim et la complexité du personnage. C’est vrai, et Dauphin l’écrit fort justement, l’œuvre de Morrison « dépasse le cadre des clichés du pantalon moulant de cuir noir ou de la beuverie, pour atteindre et canaliser l’essence même de la vie : la poésie, par-delà le visage d’ange et la réputation sulfureuse ». Morrison et Rimbaud, dans l’éternité, doivent s’entendre.

 

Jean-Luc Maxence (Les Cahiers du Sens, 2002).




Page : < ... 10 11 12 13 14 >