Dans la presse

 

Tri par titre
A-Z  /   Z-A
Tri par auteur
A-Z  /   Z-A
Tri par date
 

Page : <1 2  ... 7 8 9 10 11 12 13 14 15 >

Lectures critiques

" Le titre d’abord nous interpelle, servi par la saisissante photo, en couverture, d’un regard d’ange dirigé vers l’Au-delà. Dans une Note liminaire, l’auteur explique d’emblée que « de Janus à proprement parler [le dieu romain au double visage], il ne sera pas question dans ces pages » ; mais le dieu des portes n’en reste pas moins actuel, puisque son œuvre, qui se situe essentiellement dans le temps, « est de passer – d’aller enfin », passage perçu par la présence du vent dans ces textes , aussi forte qu’insaisissable : « J’aime le vent, et chaque vent me déçoit » ; aussi « à nous de traquer à chaque instant sa présence », dit le poète qui fait sienne la devise de son aîné, Jean-Antoine Roucher, « se regarder passer ».

Le livre est composé de trois Cahiers, dont les titres respectifs Heurteville, Sylvestres, Planètes, évoquent d’emblée une déambulation qui s’élargit du lieu circonscrit de la ville, aux forêts et au cosmos tout entier. Heurteville, avec sa discrète allusion à Perceval le Gallois, d’emblée nous situe dans l’espace du mythe, ces mythes et contes (Grimm, Perrault avec la Belle au Bois dormant, etc) auxquels recourt de façon fréquente et naturelle un poète qui en est nourri et qui les adapte librement à son propos ; de manière générale, c’est le recueil dans son ensemble qui mêle, en un syncrétisme harmonieux, de nombreuses références à l’antiquité, avec les évocations de lieux et d’objets (péristyles, trirèmes…), avec la mythologie (Silène, Orphée, Ulysse…), mais aussi à la littérature du Moyen-Age, courtoise notamment et à la Bible. Il est d’ailleurs frappant que tout au long du recueil, la parole se revendique comme l’expression d’une doxa bien plutôt que d’une intangible et incontestable vérité : « il paraît que », « on raconte, on dit que… » introduisent et ponctuent sans cesse ces « histoires en peu de phrases », qu’évoque le sous-titre et qui correspondent à la définition par Frédéric Tison du poème en prose.

Dans cette pérégrination traversée de rencontres, l’amour est mentionné dès le premier poème comme la condition essentielle de sa réussite : « et tu n’auras rien vu, ou bien du gris ou du bleu – si tu n’entres en amant ». La rencontre amoureuse y acquiert une dimension d’archétype : l’aimée, c’est « Elle – celle qui n’a pas de nom » ; l’amour est évoqué en référence à la Genèse, comme un éblouissement créateur et la figure du poète s’identifie à Orphée, l’enchanteur doublement éploré par la perte d’Eurydice et celle d’« un fils du vent », Calaïs.

La richesse autant que la complexité du Dieu des portes tient sans doute aux pronoms personnels, dont le poète varie à sa guise l’emploi des trois personnes – je, tu, il, elle – du singulier. Il s’en explique dans une note de l’un de ses carnets: « Que, dans le poème, le "je", le "tu", le "vous" et le "nous" se parlent et se confondent ne doit pas étonner ; ils s'échangent parfois, si chaque homme ne sait, bien souvent, croyant parler de lui-même, qui il est, à cette heure et à ce moment — ni quelle voix le hante quand il vient de parler, ni d'où il vient de dire ». Comprenons qu’à ce recours très concerté aux pronoms est dévolue la mission de dire l’éparpillement des identités : qui parle, quand "je" parle ? C'est aussi, parfois, un moyen, ou une tentative de s'éclairer soi-même. Ainsi dans trois textes consacrés aux « villes précieuses », égrenés dans chaque cahier, l’emploi du pronom "tu" fait implicitement référence à « Zone » d’Apollinaire : comment mieux signifier que la déambulation est à la fois extérieure et intérieure, physique et mentale ? Car si la quête est difficile, « Parmi les immeubles, quelque chose ne s’ouvre pas », la liaison entre la marche et la voix du poème ne fait pas de doute : « la trace feutrée de tes pas […] peut-être ébauche-t-elle la clef qui manque à ton trousseau sonore ? » Quant au motif de l’ombre, il traverse tout le recueil (p. 12, 47, 71) en illustrant  l’opacité du poète à lui-même –  « L’ombre – ton ombre – est ton grand oiseau blessé » – en même temps que cette ombre apparaît comme une chance de se connaître – « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ».

A l’instar de l’ombre, liée à la question de l’identité, sont privilégiées des réalités aussi légères et immatérielles que le vent, les nuages, voire l’eau, liées de façon corollaire à la question de l’écriture et du chant.

Si importante que soit la place du vent – « Les vents nourrissent ta parole », c’est le chant qui est premier : « Le chant devance le vent », et le poète est son « otage ». Un chant qui a bien sûr partie liée avec le silence : là d’où il part, c’est « du côté du silence ». De même le satyre Silène appartient à la suite de Dionysos, le dieu du chant poétique : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix », mais ce n’est pas dans le vin, mais dans l’eau, « l’eau qui parle », « plus mystérieuse que le vin » qu’il retrouvera les noms perdus et nécessaires. Pour Frédéric Tison, le chant est en effet nomination, ainsi le poème XI du deuxième cahier apparaît comme une sorte de Fiat : « Soit l’aube au bout de tes bras, soit la feuille sous la neige. […] Soit toute l’eau lente et légère – celle où tu ne t’es pas encore connu ». A la nomination, s’ajoute la fonction de célébration : « Loue…, célèbre… chante… », qui donne au chant le pouvoir de rompre le maléfice, de libérer et d’ouvrir l’espace à la lumière : « Ainsi, brise, brise : les lumières noyées, l’air noir, la poix de toute écluse, de toute rive ».

A la fin du premier Cahier, l’écriture apparaît, à travers l’allusion à un conte de Grimm, comme une clef qui peut ouvrir, mais ne permet pas de passer le seuil. Pour pallier la difficulté de l’écriture à circonscrire une réalité trop délicate, le poète va recourir à la peinture : « Parce qu’elle était silhouette je la peignis avec les noirs de mes encres. […] ». Non pas au détriment de l’écriture mais plutôt de façon complémentaire vont se trouver associées écriture et peinture : « afin de peindre les images qui figurent dans l’ouvrage de tes Heures ». Cette référence aux livres d’Heures est chère à Frédéric Tison, il leur associe le sens de ces histoires, qui ont d’autant plus de force qu’elles sont brèves : « Plusieurs textes ont pour trame une « histoire », un « récit », ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple) ».

L’écriture bientôt confondue à la peinture apparaît finalement comme un de ces sorts heureux que jette à lui-même notre poète : il fait d’elle un moyen d’échapper aux apparences, un gage de vérité et de vie : « Prends ton visage dans tes mains – et porte-le sur la page blanche encore, sauve-le du miroir ! Chacune de tes couleurs est un vœu. Une touche de blanc dans tes yeux – Tu es vivant ».

Le dieu se cache – ou se révèle – en de multiples réalités : « Il règne matin et soir à chaque coin de rue. Si peu le regardent, et l’admirent et l’encouragent ; d’aucuns prétendent que son nom – son vénérable, son lent, son lointain nom – n’est pas connu. Et toi, tu l’appellerais volontiers Celui Qui Manque, si ce n’était l’interrompre ». Car le poète connaît la finitude du réel : « Tu auras su cette immense blessure – en toute chose et pour jamais, sous le ciel clair […] partout régnait l’adieu ». Pourtant si ce « quelqu’Un est caché dans les visages, au sein des vents, parmi les millions de corps et de pas », certains permettent parfois d’en approcher l’identification : « Mais il y avait un visage et celui-là parlait : l’amour ! disait-il, l’amour, lorsque tes pensées m’animent, lorsque tes mains me déclinent ».

Dans le Cahier III se confirment les thèmes précédemment rencontrés et l’errance se poursuit, conformément à l’étymologie du titre « Planètes » (« planetes », en grec, signifie errant, vagabond) : on y retrouve « les villes précieuses » mais aussi l’évocation d’Ulysse et, bien sûr, la présence du vent, « le vent qui contient nos secrets », qu’il convient de savoir entendre, lui qui « apportera les mêmes images, les mêmes phrases, les mêmes cadences ». Toujours l’amour en apparaît le moteur : « Tu as emprunté des voitures et des trains pour un visage aimé ».

Il semble que cette errance, amplifiée, trouve ici une forme d’achèvement. Elle devient cosmique – « Le monde bientôt roulera ton corps dans les galaxies de diamant… » – mais elle se fait aussi, autant qu’à travers l’espace, dans le temps ; il semble alors qu’elle ne se plaît à rappeler le passé,  antique ou personnel – « l’eau claire sur le flanc des trirèmes » –, que pour le changer en éternité. Sous le regard du dieu-poète, tout ce qui compose le réel devient sacré. D’où l’importance de savoir regarder : « Au voyageur, [tu demandes] le double de ses yeux » car le regard échangé est parole. Son but n’est autre que la beauté, « âpre, et sombre », dont la présence si proche est si difficile à discerner.

C’est aussi au sein de cette errance qu’a lieu la création poétique, qui est genèse du monde, puisqu’elle consiste à amener « un songe », par le truchement d’une « pensée qui le descelle », « jusqu’à la voix ». Le poète est l’instance – le dieu ? – qui rend effective l’existence de ce qui n’existait « avant [lui] » qu’à l’état de limbes. Par la grâce des « noms qui veillaient sur [s]es lèvres », un paysage s’ordonne et acquiert une âme qui est un peu la sienne : « (Il paraît qu’aujourd’hui l’arbre te ressemble, et que lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi. Il paraît que le chant des oiseaux se souvient du son de ta gorge et de tes lyres. Il paraît même que les saisons renouvellent tes danses, et que les fleurs s’en étonnent ». (Notons en passant la réminiscence à Macbeth, et la manière très personnelle dont Frédéric Tison utilise le mythe). « Oh, jaillir ! », voilà exprimé le souhait profond, l’attitude désirée qui ouvrirait à ce qui est recherché. Pour cela, il n’est que d’aller au-delà de soi-même, le poème devient alors la fin même de l’errance : « Sache que tu es toi-même l’obstacle – et que ton chant est déjà le lieu que tu attends ». Le livre s’achève enfin sur l’évocation d’un conte qui ne laisse pas de doute sur le caractère mystique d’une telle quête.

Le Dieu des portes est une errance où se mêlent intimement quête de soi, quête de l’écriture et quête mystique. Ajoutons que son pouvoir poétique tient certes à la solide architecture du livre mais aussi à un rythme, une prosodie qui répond à l’exigence, selon laquelle « le poème en prose doit proposer un autre Chant », en témoigne une musique, comme par exemple celle de ces alexandrins: « C’est une fleur souterraine et c’est un visage, c’est un jardin qui fait d’une fleur un visage » (XV, cahier II).

Béatrice MARCHAL (Allocution de remise du Prix Aliénor 2016 à Frédéric Tison pour Le Dieu des portes, samedi 10 décembre 2016).

*

" Dans la troisième préface qu’il avait projetée pour De l’amour, Stendhal rapporte : « Je n’avais même pas eu l’idée de solliciter des articles dans les journaux ; une telle chose m’eût semblé une ignominie. […] Le résultat de mon ignorance fut de ne trouver que 17 lecteurs de 1822 à 1833. » De l’amour, GF, 1965. Il se pourrait que la modestie de Frédéric Tison lui soit préjudiciable. Il vient de publier son troisième recueil de poèmes, en six ans, et pas une note. Il est pourtant publié sur des revues, papier et électronique. Il tient aussi un “blogue”  de qualité sur lequel on peut lire sa définition de la poésie : « dire ce qui nous arrive : le morcellement, la déréliction, la fluidité, l’extase, le moment saisi dans sa verticalité, mais aussi le tâtonnement, au sein de (et contre) la vitesse et la surcharge ». Voilà qui accrédite un certain sérieux, il me semble. D’autant que, dans un entretien accordé à Jean de Rancé le 11 avril 2016, Frédéric Tison précise : « le poème en prose n’est en rien une prose ornée, ni une prose qui imiterait lointainement le vers : chacune de ses phrases doit pouvoir se tenir solidement de telle sorte qu’en modifier un mot en amoindrirait la structure tout entière. Je ne parle pas seulement d’une syntaxe forte, que je crois absolument nécessaire par ailleurs, mais aussi du fait que le poème en prose doit proposer un autre Chant. […] Son exigence n’est pas moins grande que celle du poème en vers, et son rythme particulier me tentait depuis longtemps. » Si les deux premiers recueils étaient en vers en effet, ce Dieu des portes fait le choix du poème en prose, à quoi s’ajoute celui d’une architecture. Frédéric Tison poursuit : « Plusieurs textes ont pour trame une “histoire”, un “récit”, ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple). Quant au reste du sous-titre du Dieu des portes, “histoires en peu de phrases”, il s’agissait, notamment, de souligner la brièveté des textes : il me semble en effet qu’un poème en prose a plus de force quand il tient sur une page, quand le regard peut l’appréhender tout ensemble immédiatement. »

Toujours dans ce riche entretien, Frédéric Tison éclaire encore sa démarche : « Le poème ne raconte pas comme un récit, une nouvelle ou un roman, mais il se nourrit de récits et d’histoires, de légendes et de mythes tout aussi bien. L’une de ses trames profondes, ou l’une de ses lames de fond, est le temps, où se déploie l’histoire, où s’amorcent, se développent et s’achèvent des histoires, et non seulement celles de l’auteur. » Mettons en conséquence, par exemple le 24ème extrait du Cahier I de ce Dieu des portes, à l’épreuve d’une lecture :

« La rue est noire et quelqu’un marche derrière toi. Les portes qui s’ouvrent et se ferment tout près semblent des rumeurs de voix sans mémoire.
Combien de soirs se sont-ils éteints dans tes pas ? Sous la lune brève, la nuit elle-même est revenue, dans l’abondance des miroirs.
Te retournerais-tu qu’une ombre serait passée – Croyais-tu la précéder, avec l’insolence et la hâte ?
La rue est lourde qui s’écoule ; sur ses trottoirs tu vois une à une tes arches s’effondrer — Tu les lanças au sein de tant d’autres qui déclinèrent, qui furent emportées ! »

Le Dieu des portes est fort de trois cahiers de 28 proses chacun. Ils font suite à une note liminaire en forme de clé de lecture. Le premier cahier consacre le poète dans la ville – la ville qui ne se prête qu’en amante ; les second “Sylvestres” et dernier “Planètes” agrandissent l’univers. Nietzsche et Hölderlin les traversent telle une ombre. Il semble bien que l’univers de Frédéric Tison soit proche de celui de Roger Kowalski, dont l’ultime et admirable À l’oiseau, à la miséricorde fut posthume [1976]. Cet univers approche parfois la féerie, et toujours la poésie. Il n’y a pas cependant décalque de l’un sur l’autre. Autant l’évocation de la femme chez Kowalski est datée, autant chez Frédéric Tison celle-ci incarne la lumière. Autant Kowalski cultive les tournures et le choix des “vocables” passéistes, autant Tison n’y recourt qu’avec délicatesse. Et, pour ne pas appesantir, si le passé miroite chez Kowalski, comme s’il faisait de ce qui nous attend un royaume, chez Tison, il n’est jamais un absolu. Le présent l’habite à vif. Sa recherche, dont l’objet est “qu’est-ce que vivre”, est tournée vers l’avenir. La parenté entre les deux poètes est donc une suggestion que d’autres auront à cœur d’explorer davantage. Elle reste cependant utile pour qui découvre ce Dieu des portes.

Ce qui frappe dans ces trois laisses de poèmes, dont chaque page peut se lire séparément, c’est la permanence de la rencontre : « Tu es parmi les objets silencieux. Voici que tu t’avances vers moi ». Il y a très souvent une grâce, un sourire. Aucun visage traversant ce Dieu des portes, même celui de « ce silène puant, poilu et ventru » ne s’avère repoussant. Il y a tout au contraire, sinon quelques éclats de rire, dans une langue toujours parfaite, une absolue confiance : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix. » Il y a même des pages à la hauteur de celles de Bonnefoy : « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ». Bien sûr, la lecture du livre exige une attention, non que l’écriture de Frédéric Tison soit compliquée, au contraire, mais son sujet atteint parfois à l’indicible que justement il révèle. Il est un vrai poète – à découvrir. Un poète qui atteint à la célébration de la beauté : « Plus seule, plus fière que toi, elle te sait ; elle est là où tu t’admires ; là où tu te hais ; là où tu comprends que parmi les savoirs et les regards sont tant et tant de rêves peints de couleurs vives ; et tu devines à tâtons dans la lumière. »

 Puissiez-vous apprécier à votre tour cette « création » que Paul Farellier a raison de qualifier, sur la quatrième de couverture, d’ « ambitieuse et très évolutive ».

Pierre PERRIN (in revue Possibles, 14 mai 2016).

*

Voici une belle poésie, qui a la fraîcheur du réel dans un monde où le déni est devenu le nouveau golem. La poésie est un art de l’intervalle qui, face à l’impossibilité de dire, évoque, suggère, révèle  ou contre-révèle, désigne par l’absence, souligne le vide. Il s’agit de « passer sans porte », de traverser l’apparaître, de ne pas attendre que les ailes poussent pour se jeter dans le vide. Elles auront poussé avant d’arriver au sol.

 « Il forge un anneau qu’il place au doigt de son ombre. Seule, et glacée, l’eau de la fontaine se tait.

 Mais il regarde l’ombre où il ne s’est jamais vu plus clair, et c’est lorsqu’il se touche des lèvres que l’eau soudain lui parle d’elle-même. »

 Le Dieu des portes garde l’instant présent. Mais sa garde fait signe et nous oriente pour peu que nous demeurions attentifs à ce qui est là. A la fois dans le temps et à travers le temps.

 « On raconte que nul ne me compare. Je ne fais pas de bruit, paraît-il ; on dit déjà que je connais la lente histoire des fleuves, dans les rues.

Il paraît que je suis le prince de l’envers et de la fumée, que je caresse les oiseaux et les fleurs d’un autre parc – on dit que j’augmente le ciel et le vent !

Il paraît que je suis l’une de vos pensées ; soudain les vents emportent la rue, et ce qui tombe à vos pieds avant d’être emporté demeure encore cette pensée.

Depuis longtemps on raconte que je fis donner des bals auxquels je n’ai jamais paru. »

 Janus hante ce livre par son insaisissabilité. Frédéric Tison lui offre une troisième face, celle qui rend les deux autres visibles dans le miroir de la vie.

 « Ce sont quelques murmures autour d’elle, quelques murmures autour de lui, il y a de la nuit dans leurs mains, de la buée sur leurs lèvres.

 Nous les voyons écrire sur la cire du monde, tandis qu’un autre livre est dans leurs mains, une autre buée sur leurs lèvres.

 Observons-les dans un miroir proche. Le ciel est si bas qu’on voit se sombres, aujourd’hui. »

 Le dieu des portes rend l’errance créatrice, féconde. La poésie, comme hymne à la beauté et à la liberté, juste comme une célébration qui ne demande rien, n’attend rien, ne propose rien, nous offre pourtant tout.

 « Tous tes livres ainsi que des portes à demi-closes, toutes tes étagères comme des cages sans barreaux – et l’ange de ta bibliothèque, rêvant sur les gouttières…

 Tables, où tu songes – lits, où tu tombes – rues, où tu désires ; il n’est rien où tu n’as quelquefois menti – il n’est rien où tu n’as quelquefois aimé.

 Et ton enfance comme une fleur qui te regarde ; et ta jeunesse, comme une fleur délirante sur le chemin, entre les bornes… »

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 18 mai 2016).

*

« Le Dieu des portes » fait immanquablement penser à Janus qui était chez les Romains de l’Antiquité le dieu des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes. Je n’entrerai pas dans les pensées des spécialistes de l’Antiquité mais j’essaierai de préciser ce que représente Janus, le Dieu des portes, pour un jeune poète contemporain. Si Janus marque le début de l’année, donc le calendrier romain, il est représenté avec deux visages, l’un tourné vers l’avenir, l’autre vers le passé. D’où sa présence sur les portes.

Trois cahiers constituent ce livre, comptant chacun 28 petits pavés de prose. Le premier de ces cahiers, Heurteville, est placé sous l’exergue de Paul Gadenne ; le deuxième, Sylvestres, sous le signe de Raimbaut d’Orange et le troisième, Planètes, sous celui de Geoffrey de Vinsauf. Gadenne (1907-1956) est un écrivain surtout romancier ; ses poèmes ont été réunis en un volume presque trente ans après sa disparition ; il est tombé dans l’oubli… Raimbaut d’Orange (1140 ? - 1193) est un troubadour français alors que Geoffrey de Vinsauf est un poète anglais qui vécut à cheval sur la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe et à qui on attribue le premier « Traité du vin »… Ce choix tout comme les titres de ces ensembles sont énigmatiques.

La prose de Frédéric Tison se caractérise par une langue épurée (comme le remarque Paul Farellier sur la 4ème de couverture) qui reste mystérieuse comme si l’objectif du poète était de relever les sortilèges de la ville. Peu à peu, il apparaît que le sujet de Tison est Janus sans que les choses ne s’éclaircissent davantage, la métaphore du visage servant de fil rouge. Et ce n’est pas l’identification du poète à ce dieu auquel le lecteur se laisse parfois prendre qui clarifie les choses. Est-ce une manière de lire ces villes fermées sur elles-mêmes ou sur leur histoire ? Le deuxième cahier élargit la vision de Frédéric Tison : il abandonne la ville pour s’intéresser à la campagne, l’exergue de Raimbaut d’Orange sur la page de titre du cahier devenant lumineux. Poésie amoureuse, teintée de merveilleux : la Femme, réduite à un Elle (« celle qui n’a pas de nom »), traverse le poème même si elle prend, à l’occasion, une dimension cosmique… L’homme finit par trouver une place problématique dans le monde (le troisième cahier), mais c’est pour être pris dans les filets de l’idéalisme (un poème n’est-il pas défié à Hölderlin ?).

J’ai conscience de rester à la surface des poèmes. Si Frédéric Tison trace un portrait en creux du Dieu des portes, rien n’est révélé des énigmes initiales. Au lecteur de mettre bout à bout ces fragments pour reconstituer une histoire qui, de toute façon, reste relativement obscure. Le Dieu des portes n’est plus alors qu’un prétexte métaphorique pour aller ailleurs revisiter les mythes… "

 Lucien WASSELIN (cf. Chemin de lecture in revue-texture.fr, 2016).

*

« Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », écrivait jadis Gérard de Nerval dans l’incipit d’Aurélia. Percer ? Il faut bien un verbe d’une telle force pour dire tout le danger qu’il y a à vouloir affronter l’ambiguïté fondamentale qui préside à l’existence des portes. Synthèse à la fois des arrivées et des départs, les portes sont aussi les gardiennes du temps (et du temple), de la guerre et de la paix. Ne combinent-elles pas passé et avenir, intérieur et extérieur, profane et sacré, commencement et fin ? Monde des vivants et monde des morts ? Figure du passage par excellence, la porte ouvre sur le mystère de toutes les oppositions. Connu / inconnu ; lumière / ténèbres ; visible / invisible ; immobilité / mouvement,...

Il peut arriver que le voyageur hésite. Que, pris entre désir et crainte, il reste dans le suspens du seuil. Il arrive aussi que, poussé par l’énergie de vents favorables, il choisisse de franchir cet entre-deux qui le déséquilibre. Qu’il choisisse le passage. Ainsi en est-il aussi du livre. Et de la double hélice autour de laquelle il s’envolute : crainte et désir. Parmi ces livres, Le Dieu des portes. Je n’ai pu pousser sans une certaine appréhension les trois portes qui se présentent à l’entrée des trois « cahiers » qui composent le recueil poétique de Frédéric Tison. Heurteville / Sylvestres / Planètes. Trois portes au nom mystérieux dont il n’est pas a priori aisé de faire jouer les pênes. C’est donc un recueil à trois temps trois volets que le poète nous invite à traverser. Un triptyque poétique. Et, pour chacun de ces temps, vingt-huit morceaux. Vingt-huit poèmes en prose. Or, voilà que dans le poème XXVIII du premier « cahier » il est écrit : « Et tant de jours et d’heures que tu demeures devant la porte dont la serrure est rebelle. » Cela peut décourager mais tout aussi bien rassurer. D’autant plus que la suite dit : « Enfin la clef tourne — après tant d’heures et tant de jours. » Patience donc, lecteur. Tes efforts seront récompensés.

Voici comment. Pour chacune des portes et à l’extérieur du cahier sur lequel elle ouvre, un exergue. Comme dans l’univers des contes, une bonne fée tend une clé. Ici, le poète. Pour la première porte, ce sont les vers de l’écrivain Paul Gadenne qui sont convoqués : « J’écoute. J’écoute la minute de silence où le poète apparaît au milieu de tous ces bruits de portes ». La seconde clé est celle de l’une des grandes voix du trobar, Raimbaut d’Orange, poète occitan créateur du poème « La fleur inverse » : « Ar resplan la flors enversa - Pels trencans rancs e pels tertres… « Alors resplendit la fleur inverse - Sur les rocs tranchants et sur les tertres… »

La troisième et dernière clé est celle du poète grammairien anglais Geoffrey de Vinsauf, à qui l’on doit un Nouvel Art poétique. Poetria Nova (vers 1210), composé en latin : Cellula quae meminit est cellula deliciarum. « La cellule qui se souvient est une chambre des plaisirs ». Tout cela peut paraître énigmatique. Mais les trois clés sont riches d’indices. L’une, la première, donne du poète une définition possible. Que d’autres motifs viendront compléter : « Il y a en toi quelqu’un de très ancien, qui se rappelle la nuit. »

Associée au silence, la figure du poète l’est aussi à la solitude implicite, celle qui détache du monde bruyant de la cité. L’autre clé montre au poète « la fleur inverse » — « neige gel et glace / qui coupe et qui tranche / dont meurent appels cris chants sifflets… » (Raimbaut d’Orange). Prenant modèle sur le troubadour occitan « Le Dieu des portes » s’adresse ainsi au poète-voyageur et l’encourage à la création poétique : « Verse ta voix dans les eaux de la ville — le torrent du caniveau, la rivière des gouttières, la flaque du trottoir—, si là, selon l’ordure, la pluie, le ciel, elle chante les visages tombés, les arches élues, les débris du miroir. »

Dans le sillage où il l’entraîne, il lui délivre quelques arcanes de la création : « Il paraît que je suis le prince de l’envers et de la fumée, que je caresse les oiseaux et les fleurs d’un autre parc — on dit que j’augmente le ciel et le vent ! » N’est-ce pas là une définition possible du poète ? Poursuivant son cheminement aux côtés de Raimbaut d’Orange, le lecteur s’interroge. Pourquoi Frédéric Tison a-t-il choisi la forme du poème en prose ? Il y a sans doute à cela plusieurs raisons. La première est historique. C’est en effet aux poètes-troubadours que l’on doit l’invention de ce genre poétique. Cette « petite forme de prose », très prisée des poètes occitans, a donné vie à des formes variées telles que la nouvelle, le cuento, les « vies brèves ». Longtemps en faveur à l’époque médiévale, le genre poétique sera remis à l’honneur au XIXe siècle avec Gaspard de la Nuit par le poète Aloysius Bertrand. La seconde est plus personnelle. Elle relève d’un goût particulier du poète pour les histoires brèves, qui se peuvent saisir sur la page en un seul regard. Ce que Frédéric Tison suggère dans le sous-titre donné à son recueil : Histoires en peu de phrases. Ainsi sa préoccupation rejoint-elle celles des troubadours, auteurs de « vies brèves ». Fréderic Tison excelle dans cette forme poétique, apparemment simple, mais en réalité extrêmement exigeante.

La dernière clé est sans doute la plus résistante. Elle ouvre sur un monde plus foisonnant et complexe qui semble être le point suprême de la quête poétique du poète. Son floruit. Sans doute faut-il mettre en relation le monde démultiplié des « Planètes », leurs beautés de pierres froides, avec la « chambre des plaisirs » de Geoffrey de Vinsauf. Et les errances multiples du poète guidé par le « Dieu des portes », en relation avec la beauté pure des poèmes, ces petites cellules où s’entrelacent les motifs, macrocosme et microcosme, enluminures des livres d’Heures, vitrail, émaux, mosaïques et moirures aux contrastes saisissants. Là, en effet, au cœur des textes, se côtoient références mythologiques, bibliques, alchimiques, médiévales, littéraires — « lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi… »… et musicales. Les unes explicites (Silène, inventeur de la flûte, et Orphée, Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Hölderlin, Perrault et Grimm…), les autres implicites (le prophète Ezéchiel, le Jean de l’Apocalypse, Shakespeare, Verlaine, Rimbaud, Nerval et Mallarmé…), et sans doute beaucoup d’autres. Avec peut-être, en arrière-plan, ombre parmi les ombres, celle du couple errant de Dante et de Virgile longeant le Styx et traversant ensemble les Enfers.

« Une barque t’attend, deux rames déployées ; armé d’ombres, nautonier, chante l’eau énorme et légère. Un ciel se déploie au-devant ; chargé d’ailes, prisonnier, demeure dans l’air qui te chante. » (XXVII)

Beauté complexe des poèmes, qui s’apparente à la beauté du chant. D’énigme en énigme, le « Dieu des portes » guide. Le lecteur et le poète. Il enjoint le voyageur à le suivre dans l’entrelacement des figures qui se tisse d’un cahier à l’autre du recueil, à traverser les apparences, du singulier vers le tout et du tout vers l’Un. Chacun des textes, comme dans les contes, délivre une part d’incertitude et de mystère. Rien n’est sûr. Tout repose sur des semblances, des rumeurs dont il est difficile de cerner les contours.

« On raconte que mes paroles sont la porte qui tremble »

« Il paraît que je suis vaste et léger »...

Et, comme dans les contes, mais aussi comme dans la geste médiévale, la répétition scande le texte. Qu’il soit de prose ou de vers. La répétition en effet favorise la mémorisation des événements mais aussi la mémorisation de la ligne mélodique comme l’enseigne Geoffrey de Vinsauf. La répartition alternée en longues (—) et en brèves (∪) ne suffit pas à la beauté du mètre, il y faut des ornementations. Ainsi de ces petites « cellules » qui, répétées, assurent plaisir et beautés, musicalité. Frédéric Tison le sait. Il les affectionne. Celles-ci structurent les poèmes. Nombreuses, elles sont souvent anaphoriques : « Tu auras su cette immense blessure… », « Tu auras su la rue énorme… »

Mais pas uniquement, comme dans ce même poème (XXIII, Cahier I) où l’on retrouve par trois fois cette étonnante répétition, qui met l’accent sur le mystère de l’Un : « …où quelqu’Un n’est pas… », « … où quelqu’Un est nombre… », « …quand quelqu’Un est caché dans les visages… »

Le cheminement à travers « l’œuvre léger des nuages » se poursuit, qui ouvre sur des lieux multiples, certains connus de chacun et aisément identifiables, d’autres mythiques, insaisissables. Ce sont lieux de passage marqués d’empreintes invisibles et de présences absentes ; des lieux traversés par les vents trompeurs, traversés par les ombres dont on a oublié les noms. Dans les « villes précieuses », il y a des labyrinthes et des carrefours où se nouent les questions essentielles. Et des rues à miroirs qui démultiplient les visages. Des voix qui se perdent dont on ne reconnaît pas le son. Il y a bien des curiosités et bien des mystères. Il y a des manques, il y a du désir, il y a des attentes : « Dans ces miroirs qui t’attendent aux carrefours d’allées longues et brèves, quand rencontreras-tu celui qui parlera — celui qui n’aura pas le son de ta voix ? »

Est-ce là le dilemme du poète ? Le cruel paradoxe auquel il se confronte lorsqu’il écrit ? Comment échapper au miroir ? La résolution de l’énigme se trouve peut-être dans la distanciation proposée par le « Dieu des portes » : « Tu présentes […] de tes œuvres la page inachevée, de ton visage la contreclef. »

Au-delà, la dernière énigme se cache dans le lieu d’écriture du recueil : RÉCIF TON DÉSIR. Telle est peut-être l’ultime clé, celle qui contient en trois mots les secrets cachés dans les trois autres clés.

Angèle PAOLI (in terresdefemmes.blog.com, février 2017).

*

Récemment honoré du Prix Aliénor, Le Dieu des portes, pourrait bien être une belle révélation, une marque de jeunesse et de lyrisme dans notre monde poétique. Composé de trois cahiers (« Heurteville », « Sylvestres » et «Planètes ») de chacun vingt-huit poèmes, cet ensemble dit aussi la marque d’un agencement sérieux. Mais surtout, ou, pour tout dire, allant avec, la poétique de Frédéric Tison nous vient du surréalisme avec une profusion d’images, qui nous emmènent sans ménagement dans des atmosphères oniriques : « Le chagrin est une ombre portée dans la forêt de sa voix, son rire est un oiseau délogé ». Sous cette richesse, nous lisons une inquiétude sur la vie,

Le poète s’accroche à la langue et aime les temps anciens: « Cette pierre rongée, à peine descellée, quel murmure humain n’a-t-elle pas oublié ? Le vent le sait peut-être qui passe là sans hâte ». Ce que nous savons, c’est qu’il faut, ici, soulever un peu les pierres (de « descellée » on passe à « déceler ») pour entendre sous le poème le chant d’un vrai poète.

Dans sa « Note liminaire », il nous rappelle que Janus a deux visages, mais c’est pour mieux les écarter en citant Jean-Antoine Roucher qui préfère « se regarder passer » ; lors nous suivons le poète dans ses pérégrinations : «On raconte que mes paroles sont la porte qui tremble, et que les milliers de visages s’attardant aux fenêtres sont miens». Cette multiplication nous rappelle Apollinaire; la conscience s’accroche aux murs et les portes battent pour laisser entrer le vent, le temps, le chant.

Bernard FOURNIER (in revue Poésie/Première, n° 67, avril 2017).

*

"C’est une histoire d’images et de mémoire, de croyance et de mélancolie. Une histoire où, pour solde de tout compte, l’art manifeste la plénitude de la vie dans le jeu tragique entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque.

Frédéric Tison parle, dans sa note liminaire, de « dieu très ancien et très nouveau » à propos de Janus, dieu des passages (les « portes »), mais aussi des commencements. Il sait de quoi il parle, l’étant lui-même simultanément, mêlant intimement dialogue avec les mythes antiques, citations de troubadours et célébration du « bel aujourd’hui » mallarméen. Car il fait partie des rares sachant qu’on utilise des mots alors qu’on parle de choses qui leur sont antérieures. Il faut donc, et c’est toute la difficulté, réveiller des émotions plus vieilles que le langage, aller chercher le primitif, et s’enfouir, travailler par superpositions. Convoquer à la fois le primordial et l’archaïque (au sens évidemment non péjoratif du terme). Et pour cela, entrer en contact avec la mémoire des Anciens, leurs doutes, leurs secrets, leurs rêves, leurs ivresses (Silène et le vin, Orphée et le chant…), mémoire colonne vertébrale, que nous le voulions ou non, de ce que nous sommes.

Cela sent l’« inactuel » nietzschéen (la beauté vue comme régénération, surpassement des vicissitudes de ce monde). Sils-Maria devient alors étape intemporelle (peut-être le Serpent de Maloja nous enseignera-t-il la sagesse). Et c’est cet inactuel qui devient l’expression du triomphe de la vie et des douleurs qui l’accompagnent et la justifient (« À jamais tu souhaites vivre et souffrir dans les villes précieuses » – expression plusieurs fois répétée), douleurs qui seraient moins chagrin que retour de ce qu’on croyait perdu.

Cela sent le temps écoulé, celui qui nous fait avancer en posant nos pas l’un derrière l’autre (traversée des apparences ?), mais sans nous retourner : il n’y a pas d’Eurydice à sauver, juste être Hermès le temps de (peut-être) nous reconnaître. Creusons le temps, dit le poète, ou plutôt les temps enchevêtrés de nos histoires oubliées ou insues ; prenons du recul pour récupérer l’instant ; soyons à la fois du côté de la foudre et du temps jadis ; célébrons les légendes (ce qui doit être lu). Et n’oublions pas que chez les premiers poètes grecs, le temps désignait seulement le délai, dont dépend le succès ou l’échec, qui sépare de l’aboutissement.

Nous voici ainsi en présence d’une esthétique du disparu (dieux, héros, dames mythiques – la fin amor n’est pas loin) où l’on cherche le réel perdu, où s’efface toute tentative d’explication, où seul le non-dit (plus que le silence) fait loi. Et qui peut conduire à l’image inaccessible telle que la voient les mystiques, se transformant alors en esthétique de l’imperfection et de l’inachèvement (Flaubert : « La bêtise est de vouloir conclure »). L’essentiel serait-il ainsi dans l’inabouti ? Dans la clandestinité entendue comme territoire où l’homme brise son carcan (le but à atteindre) pour se réconcilier avec lui-même (le chemin, seul important) ?

Ce chemin, c’est l’errance, qui commence lorsque le voyage (qui a un but) est terminé. Errance aux deux sens du terme : le poète doit revendiquer de se tromper. Compagnons d’errance : les oiseaux, les vents (« Errant, es-tu ce vent nu, dans les villes précieuses ? »), les eaux, et aussi la dame des pensées, châtelaine médiévale toujours poursuivie et qui toujours s’efface, ne laissant à demeure que son écharpe-image entre les mains du troubadour. Mais l’égarement permet de côtoyer l’absence sans prendre peur, parce que réservé aux guerriers d’une quête intérieure.

Quant aux lieux, ils n’ont pas besoin d’être mythiques pour être oniriques (de nombreuses villes sont nommées). Ils séjournent ici dans un intime rehaussé d’images, de fragments de souvenirs, de rêves échappés du passé. À la fois témoins et vestiges, empreinte et matrice, certains d’entre eux ont des résonances si profondes qu’ils dissolvent les frontières et peuvent ainsi dispenser l’ailleurs, d’autres, sans appartenance, sont propices au compagnonnage avec l’invisible. Ce voyage poétique pose ainsi avec acuité la question du lieu, mais surtout celle du regard porté sur lui, regard qui génère métamorphose, compagnon indispensable de la quête de la beauté.

Car finalement, à qui s’adresse ce « tu » si fréquent en ces lignes ? À l’errant, à la poursuivie ? Ou juste à la beauté ? La beauté vue ici comme l’art du refus (de l’exhibitionnisme, de la fausse complicité : « Voici l’ombre où la beauté te trouve, et tu ne la vois pas, quand tu crois l’avoir touchée »), générée par la seule recherche inlassable de l’insaisissable. Pour cela, il faut pouvoir au moins s’abandonner à la musique du langage, d’où la nécessité d’une exigence irréfragable. Il n’est donc pas étonnant, sachant ce qu’a dit Char de la beauté (« En notre monde de ténèbres, il n’y a pas de place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté »), qu’on trouve au long des pages quelques pépites « chariennes » (« Cesse, et devance – va doucement où l’on te narre » ; « Solitaire est l’avant-dernier nom de ton ombre sur la terre en attendant la nuit »).

Ainsi court ce livre en même temps essentiel (par ce à quoi il touche) et existentiel (par la liberté qu’il offre). À la fois mémoire, présence et attente, pour les trois temps de la vie, il rend au temps sa dimension d’espace densifié, lui redonnant (si besoin était) place divine. Dans les bois élyséens, les Anciens hochent la tête, approbateurs."

Jean-Louis BERNARD (in revue Dierèse n° 70, juin 2017).

*

"Frédéric Tison est le poète de l’avancée. L’écriture sur l’épaule, il capte tous les angles, les aléas, les perspectives d’une vision du monde. Mais, de par sa constitution, sa vision ne demeure en aucun cas un objet inerte, extérieur, elle se combine avec une vocation intérieure qui trouve, à l’aune et au rythme de ses pas, l’un des fils édifiants du dicible et de la mission poétique pour faire de lui plus que le diseur, le prophète de la marche du déplacement. « Quel calme dans la ville, sous le soleil grave du soir ! Son grand corps semble celui du monde ; il se répand et tombe dans mes bras. - Je sens des hommes qui passent autour de moi, qui tous portent un nom – et cet oiseau qui s’écoute dans l’arbre et que personne ne voit. Tout est à l’heure. - Quel silence dans  la rue, parmi les choses qui sont là ! J’ai peur qu’une fenêtre s’ouvre avec un cri, et qu’une porte s’entrebâille lentement sur un sanglant visage. »

Le poète porte en lui, superbement, talonnée par les ciels, le vent et les nuages qu’il aime, la solitude de l’être qui s’est trouvé. Il n’y a pas d’antithèse, pas de pièges, pas d’antagonismes à sa progression. Tout lui cède. Parce que sa marche se règle sur la respiration de ce qui est devant lui, à part égale du connu et de l’inconnu, mais pas seulement, d’une proximité qui se compose lumineusement avec l’à venir. Tout se descelle, tout se dégonde, par jeu de justesse et d’évolution, tout se fluidifie de la douleur et de ses déviations sur la ligne d’engagement de son déplacement. Rien ne peut faire obstacle au tempo de sa marche, rien ne peut s’achever en une trace luxée et définitive, lorsqu’il soulève les portes qui le portent, et les déplace à l’infini.

Qu’est-ce qui mérite que l’on se mette en marche ? On peut ouvrir le livre à n’importe quelle page, il foisonne d’arguments substantiels et vivants : « Tu es à Ribadesella, sur la plage aux poussières d’ambre, sous un soleil qui ne te connaît pas encore. À Florence en été se suspend l’arroi des anges sur les toits, et c’est encore toi, près du couvent San Marco. Au matin, Prague te voit dans la mélodie de ses ocres et de ses dômes verts ; Munich encore, sous la pluie d’été, dans le vent qui s’égare parmi les lignes droites. » L’avenir et l’ouvert seuls valent la peine qu’on se mette en chemin contre tout ce qui se fige et meurt aussitôt corrompu. Voici donc l’engagement dans la marche et l’étrange creusement sous le sol, ce haut-le-cœur du chemin qui condamne le poète à poursuivre dans l’alternance de nouveaux jours et de nouvelles nuits. « Maintenant il sort dans la nuit qui le sème. - « Nuit, dit-il, nuit que je sais, nuit que j’admire, je sors aujourd’hui dans une autre nuit, une nuit qui te ressemble à peine : je sors dans la nuit que j’entr’ouvre et que j’aime. » - Son heure commence avec les mains qui se joignent. »

Mais de quel haut-le-cœur s’agit-il ? D’une absence. De soi, de l’autre, qui fait que le voyage, contre le péril de ce qui demeure, est à entreprendre. L’absence n’est-elle pas en elle-même voyage ou impulsion au voyage pourvu qu’on ne la laisse pas en rade ou au loin, et quand ce que l’on a perdu, redevenu « manque », trace le chemin.

L’absence de l’autre et l’absence de soi sont-elles mêmes ? Chez Frédéric Tison, le tissage entre ces deux états trace la lumière. Sa manière de dire, j’entends l’offrande du corps, du geste, de la voix, recèle une chose très estimable. Car il parle avec des mots tout neufs et propres, lavés dans sa mémoire, dans sa naissance, dans ses hasards, il parle avec la précaution des mots, toujours, pas un – ils y viennent d’eux-mêmes – ne se refuse à lui, tel un officiant de l’amour, et tout au long de son beau livre, comme on s’adresse à un enfant intelligent. Voilà qu’il se retourne, et dans son retournement ruisselle quelque chose qui est la toute confiance, voilà qu’il a ce très joli mouvement de son être qui repart en arrière pour nous dire : oui, c’est bien toi, je ne me suis pas trompé, tu es le bon destinataire. Et nous pouvons alors mettre notre main dans sa main sans masque, dans sa main de nature et de poésie perpétuelles.

Le texte de Frédéric Tison a la modestie des textes élus, sans faille, sans mélange ni méprise. Il est fait de petits fragments, de petites étincelles de vie qui tracent, à rebours comme dans l’avenir, une longue ligne droite et pure."

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°44, octobre 2017).




Lectures :

Cet ouvrage dont le titre fait écho à l’alchimie, rassemble trois livres de poèmes épuisés, Le Ministère des verges (2011), L’émoi du non (2013), Les rires fois d’AlefBêt… (2016) ainsi que trois inédits : Une mystique sexuelle, Sans titres ou points d’O et Les inutiles.

L’œuvre est aussi forte que déconcertante, aussi lumineuse que sombre, d’une lumière qui se cache derrière les drapés les plus obscurs. L’érotisme très présent ne doit pas masquer la dimension ontologique profonde de la poésie d’Odile Cohen-Abbas, souvent intransigeante, ne laissant au lecteur aucune échappatoire.

Nous chevauchons le même corset de sexe, la touffe astrale,

et l’ecchymose sans fixation,

nous chevauchons l’aune à deux branches,

le même fermoir humide, licite,

petit segment sécant de gauche et de droite

entre nos cuisses.

Et ton genre masculin, lissant sa nudité en moi

aux racines d’une rose et très tendre épilepsie,

de moitié, se féminise.

L’article lent à deux becs,

flèches à boire, oscille

d’un marais à l’autre de nos chairs,

grapille des unités de mémoire.

La profondeur le happe et l’enveloppe

d’un bandage de bonheur.

…

Extrait de Trait d’union

S’agit-il d’un songe qui révèle ou du kaléidoscope pathologique des rêves ? Le lecteur pris dans la multiplicité des images risque la folie s’il ne cherche avec la même volonté que l’auteur à traverser ce qui est donné, tenir bon, quoi qu’il arrive, sans même savoir pourquoi.

Il regarde les joints desserrés de la terre :

ce mal blondasse et bancal de la mer.

Deux et trois de ses balancements visibles font un tamis à l’eau.

Il a conçu une petite phrase en prévention d’un scintillement qui l’enserre de trop près,

un barrage aux soubresauts de sa pensée sous la forme d’une question :

peut-on rêver cette cornue translucide sous l’aspect d’un triangle ?

– n’importe quoi pourvu que la cervelle marine ne songe pas à s’assoupir

avec ses droites de part en part mutilées.

Peut-on… il ne sait pas ! il rit très fort

quand les chemins de l’eau se parfument.

Peut-on… sceller un don de cercle, ou de losange ?

Il s’est trompé, et son erreur est si vive

qu’elle l’a fait saigner du nez.

Mais le saignement se répare

…

Extrait de L’autiste et l’eau

 Désespérante peut sembler la poésie d’Odile Cohen-Abbas. Certes, elle ouvre la boîte de Pandore, mais elle n’en conserve pas même l’espoir, un mal parmi les autres après tout. Ni espoir ni désespoir mais une implacable exploration de ce qui reste quand on a tout réduit en poussière.

« Si ce hideux te rencontre… »

Au mieux, s’il me rencontre ?

S’il entre dans le pendule de mes yeux

acquittant ou annulant sa place,

cuisant ses vieux bubons de mon feu,

faisant aboyer mes biens de l’âme ?

S’il est fait comme un homme du drame,

commis aux bancroches, aux hybrides,

s’il est fou, s’il est double,

s’il est femme

qu’il ose !

Qu’il joue, qu’il perde ou y gagne,

accroisse les tam-tam, les roulements

des visions

C’est là, dans le tambour, qu’il se cache,

elle si c’est une femme.

« Si ce hideux te rencontre… »

Cela a dû arriver

…

Extrait de Jérémie. 23 : 29

Dérive, errance, auto-exil, hors-soi… qu’importe la qualification du mouvement, le plus souvent immobile, il se suffit à lui-même. Nul besoin d’un but, d’une finalité, d’un sens. Toute analyse est vouée à l’échec. L’expérience est plus profonde, relève du « Sens-plastique » d’un Malcolm de Chazal, parfois chamanique, parfois prophétique, essentielle surtout. 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 25 juin 2018).

*

"Cet ouvrage propose trois recueils de poèmes parus entre 2011 et 2016 ainsi que trois inédits. L'auteure évoque dans une veine surréaliste différents thèmes, notamment la sexualité, la religion ou la nature."

Electre, Livres Hebdo, 2018.

*

Long feu aux fontaines : dès le titre couronnant l’œuvre poétique d’Odile Cohen-Abbas jusqu’en 2017, soit trois livres de poèmes épuisés (Le Ministère des verges (2011), L’Émoi du non (2013), Les Rires fous d’AlefBêt… (2016)) et trois livres inédits (Une Mystique sexuelle, Sans titre ou Points d’O et Les Inutiles (2017)), une durée incertaine s’installe (celle du « long feu ») et ouvre la porte aux images les plus troublantes – à l’imaginaire tout aussi bien.

Dans les corridors des pages, le lecteur, en quête avec l’auteur, découvre des scènes de rêves ou de cauchemars, des paysages mentaux, des pensées qui ont pris corps. L’imagination, la « reine des facultés » (selon Charles Baudelaire), rayonne ici selon mille fenêtres et mille entrelacs.

Le lecteur est un Dante que dirige Virgile et que parfois vient rejoindre Béatrice. Il faut se laisser emporter par Odile Cohen-Abbas : elle nous égare plaisamment, mais sans jamais nous abandonner en chemin – sinon pour nous retrouver à quelque carrefour inattendu.  Faut-il se souvenir du regard d’un enfant étonné, faut-il convoquer l’adulte impatienté ? L’un et l’autre certainement.

Le poème, chez Odile Cohen-Abbas, se regarde et se lit lui-même pour, souvent, rire ou s’étonner de ses mots et se renverser : là, le sérieux n’est pas toujours ce que l’on croit, et l’humour tout aussi bien. Son miroir est un don : il se renouvelle avec quelque sourire ou quelque abîme. Tout est inextricablement mêlé, à l’image du désordre du monde et du désir – de l’éros. Au commencement, nul doute : une solitude qu’il faut franchir, une tension vers l’union : Que ma voix dépose le présent,/ que des frissons de liège nous déniaisent le souffle,/ que l’on donne à manger du grain au diseur/ et des guitares, à l’abat-jour,/ que l’on garde le silence pour le centre,/ pour le bain de millet de l’amour,/ un midi de notre vie/ s’habille de nos deux corps, / s’empare de notre chance, l’enlace,/ la revend aux saisons.  (« Sans suite », Le Ministère des verges).

Une voix se dégage, un corps parle – un corps de femme, sensuel et sexué jusqu’à l’ongle et au cil – et ce corps chante, joue, hurle, rit, se cache, désire, souffre, jouit, attend. Dans cette voix toutes les ressources de la langue sont convoquées : tour à tour appels, soupirs, fièvre et ivresse (à l’image du feu et de l’eau du titre générique de l’œuvre), célébration, exhortation, palpitation, spasmes, tremblements, pouls, les mots les plus crus côtoient les plus rares, dans une véritable fête du vocabulaire répondant, à chaque page, à la fête de l’expérience sensible : Les lointains sont à naître, souffle-t-elle,/ tandis qu’il fouit encore parmi son puits à thème,/ entre ses parois volitives/ sa piscine de chrysanthèmes. /[…] Son dos fait ses pyramides, ses bonds d’escorte. (« Maintenant », L’Émoi du non).

Les mots se câlinent, se repoussent, se rejoignent et s’entrechoquent pour s’aimer encore ; ils serpentent autour de leur objet pour soudain le mordre ou l’enlacer, sans que l’on sache toujours distinguer la blessure de l’embrassement. Mais toujours l’auteur prend de la distance avec son propre langage : Je t’exhorte, je t’abstrais,/ je te délarde, verge miellée, mon éloquence, ma robe du soir,/ à petits coups de cœur et d’apnée,/ je te réduis à un dé de manne,/ à une raie, à un fil d’archal. / Je t’érode, églogue, sonnet salant, […] (« Glose linguale », Le Ministère des verges). Jackie Pigeaud, dans Poésie du corps, cite le médecin érudit du début du XIXe siècle Étienne Sainte-Marie qui, lui-même s’appuyant sur les traités du médecin grec Hérophile (vers 330-320 - vers 260-250 av. J.-C.), écrit : « Le rythme existe dans toute la nature, et le corps humain est réglé par ce principe universel. […] Le cœur et le poumon frappent une mesure à deux temps, marqués dans le premier de ces organes par la systole et la diastole, et dans le second par l’inspiration et l’expiration. Le corps humain a donc été organisé et animé d’après les lois de la musique. […] Ce rapprochement n’avait point échappé aux Anciens ; et l’on voit dans leurs allégories que le dieu de la musique était aussi honoré comme dieu de la médecine. (Rivages poche/Petite Bibliothèque, 2009, pp. 175-176. C’est l’auteur qui souligne).

À bien des égards la poésie moderne retrouve cette analogie ; elle en est traversée ; et les rythmes nouveaux qu’elle découvre dans la langue (songeons à Antonin Artaud, à Henri Michaux, sans oublier le Pierre Jean Jouve de Sueur de sang) l’inscrivent dans cette recherche d’un poème qui déchiffrerait l’anatomie humaine et ses mouvements. La « poésie du corps », chez Odile Cohen-Abbas, tantôt caressante, tantôt haletante, est rythme, heurt, souffle et danse : Sept chats longs, ces feux-là comme varans/ dévoient des déplacements en flammes,/ communément des sphères./ « Apprenti feu ! »/crie un rayon de cercle./ Cages de médianes, de/ diagonales,/ décollements, raccordements de crânes, / séries des râbles et des queues. / Muscles, mues propres, / vitesse. (« Danseurs », Les Rires fous d’AlefBêt…). Les trois livres écrits en 2017 ouvrent encore de nouvelles perspectives. Avec humour – et rappelons que l’humour vrai, en poésie, est une réussite fort rare –, Odile Cohen-Abbas signale en incipit les titres non retenus d’un ouvrage (Sans titre ou Points d’O eût pu s’intituler, par exemple, Centons des mers, et Odile en usage ou Satyres en prière !) ou commente entre parenthèses certains passages de son poème. L’auteur inclut dans ses livres (ce qui résonnera dans Voyelle, cet ouvrage au confluent de nombreux genres paru aux éditions Rafael de Surtis en 2018) toute sorte de signes non-verbaux, photographies, dessins, reproductions d’œuvres d’art (tableaux et sculptures), portées musicales, pictogrammes, qui nourrissent la page en accompagnant les poèmes de motifs qui les prolongent ou les interrogent.

Odile Cohen-Abbas use également de toutes les ressources typographiques, de l’italique au corps mouvant des caractères imprimés, non pas ici pour tenter d’« élever enfin une page à la puissance du ciel étoilé » (selon Paul Valéry évoquant le Coup de dés de Stéphane Mallarmé), mais comme pour éparpiller le livre à l’intérieur de lui-même – et accomplir une danse dans une chambre d’échos : Je ne veux pas d’un mariage lettré/ avec le « Palais de têtes »,/ je ne veux pas de son marbre, ses flambeaux instruits,/ et syntaxe qui tombe comme neige vêtue de noir/ – ainsi qu’on la voit s’éloigner dans son texte minoré. (« Tout-et-rien, 14 juin 2017 », Sans titre ou Points d’O). Tout le langage est tancé, par le langage lui-même ; c’est l’être du poète qui est en jeu, et sa vérité : Nouvelle prière :/ TA JOIE EST MISÉRABLE !/ Quel surgissement inique !/ Dans quelle catégorie,/ quel espace l’inclure ?/ Tout avait si bien commencé, Éternellement, Éternellement,/ descendait si bien la côte./ LA JOIE EST MISÉRABLE !/ Quelle faute, quelle défaite de la chair, autoportrait,/ s’est  immolée dans le texte ? (« [Ici la photographie du détail d’une toile représentant le baiser d’Anne et de Joachim] 19 juin 2017 », Sans titre ou Points d’O). Il n’est pas jusqu’aux textes bibliques qui ne soient convoqués en tant que fondateurs d’un sens mouvant, toujours à questionner : Poème à face d’Ève coiffée en brosse, / cachant une caméra carcérale sous son crâne,/ prière occipitale/ disant la viduité syntaxique d’une femme,/ rescapée de la chambre, pauvre en air, du texte,/ pensées robots de moelle ! » (« Restitution », Les Inutiles) ; le dernier poème des Inutiles, évoquant les quatre figures du Tétramorphe évangélique, ne signalera-t-il pas, tandis que les mots du poème s’effacent ou sont raturés, une « main séparée » qui « dépose dans la marge/ l’ange d’un adieu ?

Et les énigmes nombreuses dont sont parsemés les livres d’Odile Cohen-Abbas ne sont pas sans rappeler que le poème, selon une très ancienne tradition, est également perçu et conçu tel un objet construit avec des mots, et qu’il s’offre au regard du lecteur comme la serrure en attente de quelque clef. Cependant, qu’avons-nous à répondre à un poème sinon tout d’abord lui dire « oui » et l’aimer, même maladroitement ? Et ces quelques lignes, devant Long feu aux fontaines, ne tentent-elles pas d’esquisser une réponse à quelque danse souveraine, une danse inquiète, la danse baroque et sûre d’un désir attentif ?

Frédéric TISON (in revue Les Hommes sans Epaules n°47, 2019).




Critique


Une préface rappelle l’histoire de Thérèse Martin entrée au carmel de Lisieux à 15 ans et morte à 24 ans de la tuberculose dans des circonstances qui relèvent de la non-assistance à personne en danger. Le diable veut que ce soit le dernier grand mythe catholique. Elle fut canonisée en 1925, 28 ans après sa mort. Sa mort, elle la désirait pour devenir la fiancée du Christ. Son père était ce que l’on appellerait aujourd’hui un catholique intégriste. L’auteur rappelle que le docteur Mabille, ami d’André Breton, s’était intéressé au cas de cette jeune femme, victime de la religion. Dans le poème qui suit cette préface éclairante, Christophe Dauphin va invoquer tous ceux que la Normandie a inspirés dans le domaine de la joie de vivre, de la fête, de la paillardise et du libertinage pour libérer Thérèse, la désenvouter en somme. Il accuse : Ils ont rongé tes ongles – Etouffé tes cris – Ils ont muré ta démence dans un cierge – Broyé l’amour comme le sable de ton corps – Toutes les respirations – Comme on jette une femme sur un obus. L’idée que la religion est la clé des malheurs fait son chemin ici : Dieu est mort à Lisieux au carmel – En Pologne dans un camp – Dieu est un charnier qui ne finit pas – Dieu est vide comme une armoire d’hôtel. Cela entre dans la panoplie des mensonges du pouvoir : Eux – qui se signent dans le bénitier du CAC 40 – Eux – qui derrière leurs comptoirs – célèbrent le profit la mort – et l’âme chewing-gum – la meilleure vente – du bazar de l’Hôtel de Ville. Non contents de vous réduire à la misère ces puissants de la banque et de l’église vous confisquent votre corps. D’où : Je vous salue Marie pleine de grâce – Votre pistache est le bilboquet de nos rêves. Et ce refrain : Je ne veux pas que l’on encarmélise cette fille.

 

Alain Wexler (Verso n°132, mars 2008).




Critiques

"Je voudrais pointer deux poètes qui incarnent un mouvement nouveau de la poésie française actuelle : l’un, Matthieu Baumier, avec Le silence des pierres (Le Nouvel Athanor), porteur d’une révolte blanche, froide et implacable ; l’autre, Christophe Dauphin, avec L'ombre que les loups emportent, poèmes 1985-2000 (Les Hommes sans Epaules éditions), porteur d’une révolte noire, fraternelle et conquérante. Les deux arpentent les terres de la poésie d’un pas ferme et avec une écoute chasseur expérimenté. Que leur prend-il alors de se dresser soudain ? Pourquoi veulent-ils en découdre, alors que leur culture devrait les attirer vers une poésie sagement communautaire ? Il y a chez l’un et l’autre la conviction que le « Recours au poème » agirait  comme une arme salvifique sur le monde d’aujourd’hui ou que le poète est aujourd’hui le dernier « porteur de feu » nécessaire pour produire un lendemain. Fini donc le temps des recherches formelles, des plaintes délicates et lointaines ! Aujourd’hui – soudain – une gravité (Baumier) une urgence (les deux), une ivresse (Dauphin) mobilisent le poète au-delà de lui-même, le forcent (Baumier) ou l’exaltent (Dauphin) à sortir la poésie de sa dimension littéraire (synonyme d’échangeable, discutable, comparable…), pour revenir à sa dimension première qui est le débordement, l’impatience, l’inévitable, l’obligation d’une lutte à bras-le-corps contre le destin, qu’on pourrait définir en mots actuels comme une aspiration incontrôlable et séculaire à se défaire de l’idée de l’homme. Comme rappelée à sa vocation, leur poésie se condense, se fait muscle, arme et entraîne vers les horizons de « l’après fin du monde » (où nous sommes)… Il est aussi significatif de noter que l’un et l’autre animent collectivement des communautés de poètes à travers le site poétique de « Recours au poème » pour Matthieu Baumier et la revue « Les Hommes sans Epaules » pour Christophe Dauphin…

La poésie de Christophe Dauphin, comme l’introduit Jean Breton dans sa préface à L’ombre que les loups emportent, est un « feu » et « un coup de poing ». L’autre élément immédiatement pointé dans la préface et que je rejoins plutôt deux fois qu’une, c’est celui de guide lyrique qu’incarne Christophe Dauphin. Un guide sûr, généreux, solaire, riche d’une confiance jamais entamée. Un guide pour un combat toujours à mener : « Battons-nous jusqu’au jaillissement de l’homme », un soleil qui se fait noir par son besoin de justice et sa volonté de tenir l’homme libre. Plonger dans cette anthologie de près de cinq cents pages, c’est prendre l’océan d’assaut, retrouver l’appétit du large, des grands espaces et des rencontres. Essayons d’ordonner les impressions et sentiments que la lecture de ces poèmes souleva au long de cette traversée. 

La première est la joie de retrouver si vivante la grande veine du surréalisme ; ainsi donc sa vitalité, son immédiateté ne sont pas mortes. Des poètes la portent fièrement et usent de  ses moyens splendides. Exemples : « il est minuit / vos doigts ne servent à rien », ou « ton nom est la lame de mon couteau », ou « après la lune au regard d’ange, l’ouragan marche sur des planches ».

La deuxième est le plaisir, si rare, de trouver un grand poète français, c’est-à-dire, qui connaît le pulpe de notre langue et retrouver ces accents classiques qui donnent envie d’apprendre par cœur ses vers pour les réciter. Exemple : « Je suis l’enfant du grenier / où rien ne bouge » ou « Paris le bleu des vagues et l’ombre des réverbères ».

La troisième est la satisfaction d’un poète qui ose tout : le journalisme, le manifeste, le pamphlet, l’aphorisme, la prose, la vitesse, le collage, le parti-pris, le croc-en jambe. Le poète est un animal dangereux quand il traverse la rue. Exemple : « Je parle droit je parle net / je ne ravale pas mon crachat », ou « Mon adolescence fut banlieusarde /Une nuit noire à pied de biche / cigarette en main ».

La quatrième est la gravité d’approcher des confidences d’un cœur doué pour la rencontre, attentif, à l’écoute, qui accepte de se perdre dans l’échange. Exemple qui me touche particulièrement : « Le jour commençant / me dit Elodia Turki / ne dicte rien et nous devance », ou encore son attachement à une fraternité, sa reconnaissance et sa fidélité à une communauté  de poètes et d’amis : « Dans la nuit mes amis / je retrouve vos visages ».

La cinquième est la complicité secrète à son anarchie qui mélange un communisme social et une protestation lapidaire proche de la Beat Generation (pensez au « Blind poet » de Ferlinghetti) ; « « le consommateur est un citoyen raté ». Ou « Choisissez vos armes : la Colère, la révolte ou l’Amour » (je suppose que Dauphin n’a pas choisi et a pris les trois). Ou « Un poète est un coup de poing dans la gueule du réel ». A lire intégralement, son poème « cela ne se discute même pas », dont je ne résiste pas au plaisir de vous donner quelques vers : « plutôt Maïakovski que le parti (..) / plutôt ma femme que la tienne ( ..) / plutôt mon enfance que mon adolescence ( ?..) / plutôt le nœud que le papillon (..) / plutôt le cri que le silence / plutôt la boucle que l’oreille (..) / plutôt oui que non (..) » La sixième est une adhésion profonde à l’ambition humaniste de sa poésie, fût-elle empreinte d’une volonté d’effacer Dieu de tout horizon (« Plutôt l’homme que Dieu »), car on ne peut trouver Dieu qu’en cherchant l’homme. Et c’est pourquoi, bien souvent, la poésie des poètes communistes, dont Dauphin est le fils spirituel, par leur simplicité et leur élan me semble porteuse d’une foi plus vivante (et plus riche) que bien des poètes chrétiens. Exemple : « Je est un pluriel de paupières / le poème est une rencontre humaine », ou « Mon usine / c’est l’amour que le poète construit / pour les autres – presque tous les autres ».  

On ne peut que regretter le manque d’intérêt des grands critiques pour ce qui se passe en poésie. Pourquoi condamner au silence la vie et le dynamisme  qu’on y trouve ? Pourquoi retirer cette pièce maîtresse de la création ? J’avoue ne pas comprendre. "

Pierrick de CHERMONT (in revue Nunc n°31, octobre 2013).

 

"J’ai eu la chance, enfin, de lire Christophe Dauphin il y a quelques années seulement. Que de temps perdu jusque là ! Et depuis sa parole, si proche, si justement essentielle, ne m’a pas quitté. Comme une voix d’ami dans les joies et dans les peines. Puis, lors d’un Printemps des Poètes, j’ai eu cette fois l’heur de passer deux jours avec lui, dans l’Eure justement, son département aimé. Nous étions un peu comme Laurel (moi) et Hardy (lui). Mais j’ai compris que cet homme intègre, vrai, serait effectivement un ami désormais quoi qu’il advienne : sa voix et lui ne faisaient qu’un. Et si j’ose parler d’amitié, de cette valeur suprême qui nous est commune, c’est que nous habitons tous deux sur une même île ouverte à tous les vents, tenus par la même conviction inébranlable quant à l’urgence du rêve et de la poésie. Comme moi, entre l’amour et la révolte, il choisit l’amour et la révolte ! Et je reçois aujourd’hui L’ombre que les loups emportent comme la confirmation de ce qui nous unit.

À voir l’ouvrage, on pense tenir là un pavé romanesque. Ou alors une de ces anthologies dont l’auteur a le secret : 461 pages ! Un ouvrage à la taille de ce colosse qui impose par sa stature avant d’en imposer par sa parole. Quelle audace ! Aucun poète n’ose aujourd’hui publier de tels volumes. On trouve dans L’ombre que les loups emportent les poèmes publiés par Christophe Dauphin de 1985 à 2000. À 32 ans, il avait déjà une œuvre derrière lui. Et quelle œuvre !

Dès ses premiers textes en 1985 (comme un Rimbaud, il n’a alors, et peut-être à jamais, que 17 ans) ce chantre de l’émotivisme écrit que « l’amour est à réinventer » et cet aphorisme augure, et ce de façon magistrale, de l’œuvre qui suivra. Dès ce moment, la poésie de Christophe claque, cogne et caresse comme une évidence et avec une sûreté extraordinaire qui n’est agie par nulle certitude mais par la vraie rébellion, par le plus brûlant amour. Christophe Dauphin nous fait croire plus que jamais à cette aventure fabuleuse des mots de sang qui est l’honneur des hommes.

Avec lui, la poésie est belle et rebelle. Belle parce que rebelle quand « La révolte et l’amour logent dans l’étoile de nos pas ». Belle aussi contre tous ceux qui voudraient enterrer le mot « beauté ». Nous avons là une écriture quasi incendiaire (le feu y est aussi présent que le cri), une poésie du sens multiplié bien au delà de cette polysémie absconse des petits maîtres qui trop souvent confine à l’insignifiance.

Il a trouvé le juste accord, la tonalité exacte de l’image surréaliste à hauteur d’homme. Une image d’une extraordinaire sensualité : « tes jambes prennent leur source dans mes mains » ; « ce sont les femmes qui m’inventent » ; « c’est une femme / Enroulée comme une bague autour de moi »… L’envie me prend de tout citer.

Dauphin, un grand poète ? Au diable ces qualificatifs éculés ; la poésie n’a pas à être grande mais à être vraie. J’ose dire ici simplement que Christophe Dauphin est peut-être le plus vrai poète français de ce temps."

Guy ALLIX (in Mediapart, le 1er décembre 2012).

 

"Les textes. L’acte créateur et vivificateur de donner, de se donner. De compromettre l’instance de repli, de retrait, pour l’amour d’une attente, d’une exigence, d’un simple relais dans le geste salvateur, instrumental du livre, dans le geste de penser, de dire, de transcrire : l’ensemble des recueils de Christophe Dauphin, s’étendant sur plusieurs années, pourrait s’entendre comme vingt-quatre heures de la vie d’un corps. D’un corps assurément né en poésie, à vocation précoce, fertilisant jusqu’à l’extrême de par ses forces et ses intentions, de par ses rigueurs oblatives, le mouvement même de la vie, et en lequel les fastes de tous les désirs sans faille ni dichotomie, à parts égales, dans une vigueur unitive, au plus profond s’inscrivent. Un corps d’un réservoir infini, une grille, une arche poétique, perpétuellement en alerte, un de ces « qui-vive », captant toutes les espèces d’étincelles, des plus fondamentales, des plus matérielles aux plus oniriques, et qui n’en aurait jamais fini de se tendre, d’éprouver, de se confronter. Vingt-quatre heures de la vie d’un corps qui naît sans discontinuer de sa quête, ses prismes intrinsèques, aussi de sa présence aux événements du monde, y apportant son « commentaire », au plus vrai, son commentaire concret et substantiel, au sens de se rendre au mystère, au sens de vivre et d’aimer, agissant pragmatiquement par le biais des écrits, érigeant sa beauté inté-rieure en vindicte, versant l’action des lettres dans l’indigence et l’immobilisme. Il y a, dans cet homme qui consigne, un chirurgien averti qui traite, avec les instruments de la parole et des signes, les plaies et les ulcères de son temps. Il y a un homme qui opère avec justesse et précision, les yeux ouverts sur l’infection, et s’achemine de guerre en guerre, de passion en passion, vers l’ouvert et la transparence. Car jamais les mains du poète ne se déprennent du matériau vivant, jamais elles ne battent pour leur propre compte ; je le répète, il y a dans sa cure d’écriture, une morsure guérissant tous les maux du dégoût de l’injustice et de la solitude. Christophe Dauphin est un meneur de rêves, de rêves solides, coriaces, de rêves d’élite qu’il lance dans le feu de toutes les batailles. Dressé, toujours nouveau dans son armement sensuel de mots - chez lui le verbe a un sexe -, dans une poétique efficiente du partage et de l’engagement. Car le comble de Christophe Dauphin est cette générosité de l’intelligence. Pour preuve, je cite l’ensemble de l’oeuvre et l’ensemble du corps, d’un seul tenant, prêt à défier, au seuil d’un poème d’avenir, tous les carcans de la désespérance."

Odile COHEN-ABBAS (in Les Hommes sans Epaules n°35, 2013).

 

"Christophe Dauphin est un poète majeur du monde contemporain, un poète qui assume pleinement la fonction d’éveilleur, fonction traditionnelle du poète. C’est dans le choix de l’alternative nomade que Christophe Dauphin transmet, avec une grande originalité, non une connaissance, mais un art de se relier librement au réel.   Il maintient en alerte, une double alerte, l’une pour la personne afin qu’elle ne se laisse pas engluer par la bêtise envahissante, l’autre à la l’individu, la part indivisible, afin qu’elle préserve les chemins sinueux qui conduisent à l’être. Poèmes de queste, profondément initiatiques, voyages au centre de soi-même, ses textes sont sans concession au monde des apparences. C’est le réel qu’il veut, et rien d’autre, ce réel qui pointe dans le temps du rêve où les mots se défont pour s’assembler dans une langue inconnue qui résonne comme la cloche du monastère qui annonce l’heure du silence, tout prêt du sommet de la montagne. Réenchantement des mondes, les poèmes de Christophe Dauphin libèrent les espaces des carcans de préjugés des mondes normés afin que l’esprit se déploie. Après Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2001-2008, ce nouveau recueil rassemble les poèmes de la période 1985-2000 dans un volume de près de 500 pages. Essayiste et critique littéraire, Christophe Dauphin, inscrit consciemment dans le poème continu de la vie, laisse une trace subtile avec l’encre des émotions."

Rémi BOYER (in incoherism.owni.fr, le 1er décembre 2012).

 

"Imprégné par les avancées du Surréalisme, Christophe Dauphin s’en est dégagé autant par son inspiration que par son écriture. Son livre est par excellence la  somme qui le prouve. Elle permet aussi de voir un pan du chemin de celui qui caresse l’utopie comme il ouvre parfois à des chants moins sereins. Adepte des voyages sous toutes ses formes, « par la rivière Kwai » comme sur « les pas de Baudelaire dans les voiles », de la nuit mexicaine aux  touffeurs de Samarkand,  à travers un tableau de Monet, de Madeleine Novarina ou de Frida Khalo le poète est  toujours au plus près de la vie : le monde est là. L’idéalisme du poète ne l’expurge pas de ses miasmes. De même sa propension à l’absolu ne prive pas le lecteur de toute une sensualité. Dauphin crée une œuvre qui se dérobe à l’ombre même s’il se dit « un crépuscule aux mains coupées ». Et si la poésie ne sauve pas elle cicatrise un peu. Certes la peau est souvent prête à éclater à nouveau, le sang pulse mais il n’empêche que l’écriture métamorphose tout – jusqu'au « collier de Buick et de Lada » sur l’île de Cuba.      

Il existe dans une telle œuvre des sortes de narrations plastiques poétiques qui forcent l'espoir en luttant contre la réalité lorsque nécessaire. L’écriture est donc la source de la résistance à la vérité instrumentalisée comme à l’amour déçu. La femme y est d’ailleurs présente de manière paradoxale, hors champ. Et le poème devient parfois par-delà la douleur  le lieu sourd de rêves provoqués par les attentes que la femme comme les lieux provoquent. Dans ces derniers réside toujours quelque chose d’intime qui joue de l’entre deux : l’ici et le là-bas, l’avant et l’après.      

Le visible et l’énoncé  suggèrent de l’invisible et du tu, du nous, du liant et du lien – c’est d’ailleurs une idée mère chez Dauphin. Un tel livre permet de traverser les couches sédimentaires  d’une œuvre et d’une existence. Certes son contenu ne se confond pas avec le signifié. Dauphin élabore des énoncés qui n’ont rien de « médico-légaux». Ils expriment un état particulier  de la visibilité du monde et de la profondeur des émotions et leur charge d'ineffable que l’artiste engendre et  nourrit.  Chaque texte révèle le cri de vie, d'amour, d'exigence intérieure. C’est pourquoi il se conçoit comme un espace à relire et relire pour découvrir ce qu’il en est - par-delà le poète - de l’être  et de ce qui le met en question et l’affecte dans sa relation au monde. "

Jean-Paul GAVARD-PERRET (in incertainregard.hautetfort.com, 7 octobre 2012).

 

"Ce n'est pas la première fois que Christophe Dauphin rassemble dans un gros livre ses poèmes de longues périodes de son passé, soit une production incroyablement imposante. Ce fut d'abord Totems aux yeux de rasoir, poèmes 2011-2008 (lire Inédit Nouveau n°248) et maintenant L'ombre que les loups emportent, qui rassemble les poèmes publiés et/ou inédits, de la période allant de 1985 et 2000. Par conséquent cette fois, des poèmes de jeunesse. On y retrouve d'ailleurs les préfaces, très instructives, de Jean Breton, Henri Rode et Alain Breton. Le temps écoulé indique que le poète a changé, et cela aussi aide à mieux comprendre les différences. car Dauphin  ne cesse de modifier son approche de la poésie. Il a même lancé le terme d'"émotivisme". Pas pour se séparer de son surréalisme d'origine, auquel il reste absolument fidèle, mais pour marquer sa place dans l'histoire littéraire... Dauphin n'hésite pas à présenter ses successives admirations, sinon ses révoltes, comme cela est le cas, à travers l'assassinat de Malik Oussekine en 1986, mais aussi ses réflexions, qui le construisent aux yeux du lecteur. Quelques exemples: "L'amitié, je la porte comme une écharpe qui réchauffe", ou: "Un ami est quelqu'un avec qui on peut se taire sans s'ennuyer." Un peu plus loin, c'est la poésie qui prend le relais: "Il n'y a que la poésie qui soit vie, tout le reste n'est que boniments." Plus loin encore, Rode le signale: "Christophe Dauphin sait exalter les grands humiliés du temporel par le sentiment", et lui-même refuse "le mètre classique." D'un voyage au Mexique, il a rapporté Frida Kahlo et toute la civilisation aztèque. Décidément, Dauphin est un poète du monde entier ! "

Paul VAN MELLE (in Inédit Nouveau n°260, janvier 2013, La Hulpe, Belgique).

 

"Avec L'ombre que les loups emportent, Christophe Dauphin rassemble ses poèmes de 1985 à 2000. A ceux qui croient que le surréalisme est mort comme à ceux qui espèrent qu'il est (vraiment) toujours vivant, je conseille cet ouvrage constellé de comètes verbales et d'aphorismes pyrotechniques: "Le printemps est un révolver d'herbes claires". "Il est minuit - Vos doigts ne servent à rien". "La nuit est une gare aux pas invisibles". Oui, le surréalisme - mais humaniste et pas dictatorial à la Breton - est bien vivant. Christophe Dauphin l'actualise sous le nom d'émotivisme."

Roland NADAUS (in Le Petit Quentin n°283, mars 2013).

 

CE POETE SE NOURRIT DE LA VIE. 

" Seule la poésie est vie, tout le reste n'est que boniment ou subsistance", entend démontrer le poète Christophe Dauphin, dans L’ombre que les loups emportent. Christophe Dauphin signe un recueil de poèmes en prise directe avec le monde. Reconnu par le milieu littéarire, l'artiste est originaire de Nonancourt (Eure) où il naît en 1968, dans une demeure de famille acquise depuis plusieurs générations. Il y vit avec ses grands-parents jusqu’à l’âge de 3 ans avant de rejoindre ses parents à Colombes (Hauts-de-Seine). Leur logement surplombe un bidonville où survivent des immigrés de tous bords politiques. L’enfant n’a pas pleinement conscience de cette situation potentiellement explosive mais il observe et s’imprègne de ces images. Pendant les vacances, il retourne dans l’Eure. Son grand-père lui transmet son esprit d’« ouverture culturelle, sa fibre littéraire et sa passion de l’Histoire ». A 9 ans, Christophe découvre Napoléon, Flaubert et Maupassant. Il lit, dessine, s’interroge à propos de la Société et écrit des poèmes. Cette enfance, suivie d’une adolescence tourmentée, constitueront la « matière vivante » de son art poétique. « On naît et on est poète », dit-il. Christophe rencontre des hommes illustres (Léopold Senghor), des écrivains, des poètes (Jean et Alain Breton, Henri Rode). Il se reconnaît dans le surréalisme (une influence qui correspond à l’intrusion du rêve dans la réalité) et dans un courant de la poésie contemporaine dénommé La Poésie pour vivre qui se veut non-élitiste, « émotiviste »* et en lien avec le monde. Jean Breton le définit comme « le poète-phare de sa génération ». A 45 ans, l'Eurois a derrière lui une œuvre constituée d’une trentaine de recueils, essais, anthologies, critiques littéraires. Il est aussi Directeur de l’une des plus prestigieuses et ancienne revue Les Hommes sans Epaules.

* La poésie émotiviste par l’exemple : « Le cœur en papillote - Je tremble d’amour - Dans le calme d’une rue peinte par Giorgio de Chirico » : devant une œuvre plastique du peintre italien Chirico, « chef de file de la peinture métaphysique », le poète ressent une émotion intense proche du sentiment d’amour. « Si le mot oiseau ne vole pas - l’idée me donne des ailes » : l’auteur fait appel à un souvenir. Son ami poète Jean Rousselot lui avait dit que « le mot oiseau comportait toutes les voyelles et que c’était ce qui lui donnait des ailes ». Ici, le poète utilise le pouvoir des mots pour signifier que le mot oiseau vole. « Ne lâche jamais la vie - elle te lâchera elle-même - toujours assez tôt » : en faisant sienne la pensée « Je cherche l’or du temps » d’André Breton, fondateur du surréalisme, l’auteur signifie qu’il faut savoir saisir les doux moments de la vie.

Marie-France Escofier (in Paris Normandie, 25 mars 2013).

 

"Si vous vous interrogez sur ce qu'est devenu le dadaïsme, le surréalisme, le communisme, la beat generation, ces courants que la flamme poétique embrasa, lui donnant son excès, sa révolte, sa vitesse, son immédiate simplicité, et que vous regardez notre siècle comme une plage à marée basse où le sable, à peine mouillé, si peu scintille et la mer, si loin, trop se confond avec un ciel irréel, ouvrez, ouvrez cette anthologie des poèmes de Christophe Dauphin. Tout est là, généreux, ouvert, fraternel. Aucune nostalgie, mais "la même innocence essentielle" comme l'écrivit Henri Rode. La discussion à peine interrompue, reprend. La parole retrouve ses habits du grand libre. Tout redevient force, envie, combat, rêve, camaraderie. La poésie, à nouveau prolixe, arrose tout ce qu'elle touche, ravive, rafraîchit, reprend le combat au nom de la conscience universelle, se laisse pénétrer par le monde; mourra - nous le savons - sera "l'ombre que les loups emportent", mais les chants qu'elle nous offre, nous feront frères et soeurs des étoiles, des fleuves, des rêves des hauts fonds qui nous rendent plus grands que nos larmes. Dites avec lui, au moins une fois: Je parle de l'homme libre - L'homme aux paupières de fleurs électriques - Que j'étais - Je suis - Je serai."

Pierrick de Chermont (in revue Nunc n°30, juin 2013).

"Selon moi, Christophe Dauphin écrit à main armée. Puisqu’ici c’est le poète qui est évoqué, il est inimaginable - comme pour Michel Voiturier - de concevoir son travail de création annexe ou parallèle à celui du critique, du biographe, de l’animateur des Hommes sans Épaules, agitateur de mémoires sans nostalgie et sentinelle insomniaque sur la ligne de front de la création contemporaine. Il propose dans ses poèmes une lecture boulimique de l’existence, de l’être pris au piège des désirs les plus inutiles de l’humain, ce qui revient à dire : vivre. Christophe Dauphin propose de vivre. Contre la pédanterie, parfois contre soi. Même. N’aurait pas manqué d’ajouter Rrose Sélavy. Christophe Dauphin n’est pas un poète de Poësie, mais de l’intelligence au service d’un quotidien. Il évoque Malik Oussekine. Son poème ne prend pas de coups : il saigne. Christophe Dauphin est l’instant même. Il est toujours possible de dévier avec les fausses toiles « sur le motif » des Impressionnistes d’aujourd’hui. Toute modernité qui se prévaut d’elle est mondaine. Christophe Dauphin comme Michel Voiturier sont aujourd’hui et n’ont pas besoin de se prétendre poètes pour donner ce qu’aucune autre forme de langage n’aborde. Rentrer ici dans les diverses conceptions de la poésie - chacune jamais partagée que par celui-là même qui a développé la sienne - est futile. Lorsque je lis ou entends des poèmes de ces deux-là, unis par l’amitié qui me lie à chacun d’eux, j’espère fermement que c’est bien de cela qu’il s’agit : s’entretenir.

Éric SÉNÉCAL (in Les Hommes sans Epaules n°37, 2014).

*

"Poésie de l'émotion qui s'insurge contre les maux du siècle."

Electre, Livres Hebdo, 2013.

*

Je n’imaginais pas écrire une lettre ouverte aujourd’hui. Mais Jean-Pierre Thuillat me rappelle amicalement que je n’en ai pas écrit depuis longtemps pour la revue. Et comme je viens de consacrer une émission RCF (« Dieu écoute les poètes ») à Christophe Dauphin, j’ai pensé que je pourrais la prolonger ici, dans ce numéro 118 de Friches.

Justement, commençons : Christophe Dauphin s’auto-proclames athée, parfois à grand renfort d’imageries surréaliste : il a écrit, par exemple, une charge violente contre et pour (« Thérèse, Cantate de l’Ange vagin », éditions Rafael de Surtis, 2006) celle que j’appelle « ma copine » : Thérèse Martin, plus connue sous le nom de sainte Thérèse de Lisieux et à laquelle j’ai, alors maire de Guyancourt, consacré une voie publique… parce qu’elle était aussi poète… Il est vrai que cette grande petite sainte est, comme Dauphin, Normande et que ce dernier porte en lui profondément ce que Léopold Sédar Senghor, dont il fut l’ami et par certains côtés le disciple, appela sa « normandité ». L’œuvre poétique de Christophe Dauphin y fait très souvent référence avec bonheur et il a même consacré une belle anthologie aux poètes en Normandie du XIe siècle à nos jours : « Riverains des falaises » (éditions clarisse, 2012).

A propos de l’anthologie, Dauphin, qui est un boulimique de la lecture et de l’écriture, a également publié « Les riverains du feu » (Le Nouvel Athanor, 2009), un ouvrage anthologique dédié aux poètes qu’il rassemble sous le vocable émotivisme ». Ce concept, qu’il développe et qu’il illustre de cinq cents pages et qui reprend des extraits de recueils de plus de deux cents poètes (!), est au cœur de sa pensée et son écriture.

Car si Christophe Dauphin s’insère dans une filiation surréaliste, ce n’est pas pour singer un mouvement disparu, mais au contraire pour en poursuivre l’esprit – dont il juge qu’il est toujours extrêmement vivant. Et il est vrai que ses poèmes brillent souvent d’un éclat surprenant grâce aux images dont il a le secret et qui laissent le lecteur pantois et admiratif devant leur inventivité et leur puissance. Dans son recueil, « Le gant perdu de l’imaginaire » (Le Nouvel Athanor, 2006), qui est un choix de poèmes écrits entre 1985 et 2006, on en trouve à toutes les pages, ainsi à la première :

 

« La lune a mis ses bretelles sur l’idée de beauté

Un train déraille dans la bouteille de la nuit

Il est temps de décapiter la pluie

D’égorger l’orage… »

 

Mais si j’ouvre ce beau recueil  à n’importe quelle autre page, je reconnais le poète prince de l’image, roi de la métaphore :

« Le sourire d’une femme est la lame de fond du regard

Debout entre trois océans »

Il faudrait aussi parler de son livre « Totems aux yeux de rasoirs » (éditions Librairie-Galerie Racine, 2010), préfacé par son ami Sarane Alexandrian, qui fut le très proche collaborateur d’André Breton et le directeur de la revue « Supérieur Inconnu », à laquelle Dauphin collabora. Ou bien encore parler de ce gros ouvrage recueillant des poèmes, des notes, des aphorismes : « L’ombre que les loups emportent (Les Hommes sans Epaules éditions, 2012). Henri Rode surnomme Christophe Dauphin « l’ultime enfant du siècle et la fête promise ». C’est que, très tôt, dauphin a senti bouillonné en lui la poésie, indissociable de la révolte et de l’amour.

L’amour n’est d’ailleurs pour Dauphin pas loin de l’amitié à laquelle il sacrifie fidèlement notamment à travers la revue qu’il dirige : « Les Hommes sans Epaules », qui a d’ailleurs consacré une anthologie à ses collaborateurs de 1953 à 2013 sous le titre « Appel aux riverains » (Les Hommes sans Epaules éditions, 2013). A ce propos, il faudrait aussi évoquer son œuvre considérable de critique littéraire et de critique d’art. Dauphin a décidément une capacité de travail et de création qui, au sens propre, m’époustouflent !

Et comme il est encore jeune, bien que dans l’âge mûr, je lui souhaite de continuer ainsi avec la même vigueur et la même ferveur. Maintenant qu’il est devenu secrétaire général  de l’Académie Mallarmé, il n’en aura que plus de force pour défendre et illustrer la poésie contemporaine, et pour soutenir ses créateurs.

Fraternellement en notre diversité,

Roland NADAUS (cf. « Lettre ouverte à Christophe Dauphin », in revue Friches n°118, mai 2015).

 




Lectures

Le Dernier Chant d’Edwine rassemble l’œuvre poétique, quasi complète, de Frédéric Tison, poète né à Tarbes en 1972 et décédé à Paris, le 14 novembre 2023. Celui qui dans Nuages avait écrit : Je suis le pianiste qui rêve sous les nuages, aura donc rejoint la terre du non-retour à l’âge de cinquante et un ans.

Cet ensemble important comporte deux parties. La première : les publications d’Anuho (2005), jusqu’à Nuages rois (2021), dernier titre publié du vivant de l’auteur. Y sont joints les textes et poèmes inédits mais publié dans la revue Les Hommes sans Épaules. Une seconde partie, près de trois cent pages, rassemble l’œuvre inédite qui, selon Christophe Dauphin, le préfacier inspiré de ce livre, « comprend des titres importants, de haute voltige et qui ne relèvent absolument pas du fond de tiroir ».

Frédéric Tison, un poète et un ami, lit-on, « entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque ». Ainsi, au hasard et ponctuation respectée, ce poème titré « paysage avec fleuve » :

 

Le premier chant fut pour ce fleuve entre ses bras.

Silène

L’eau plus mystérieuse que le vin.

 

J’œuvre

Pour que même l’ombre soit une fenêtre

 

Je verse

Dans tes mains l’eau d’une rivière.

 

À propos du poète, les mots Janus et Edwine reviennent souvent dans la bouche de ceux qui l’ont fréquenté. Janus, parce que son univers poétique est à double visage où le désir comme l’Éros y sont bien présents, parce que le poète vit avec une face tournée vers le passé, l’autre vers l’avenir.

Edwine (auteur d’un Psautier du XIIe siècle) apparaît également comme un double de Frédéric Tison et donnera son nom à des manuscrits singuliers et protéiformes tels Le Dernier Chant d’Edwine et Fragments d’Edwine, autant de proses touchant à la mystique, à l’ésotérisme, à la prophétie, au dédoublement de la personnalité, etc. Un ensemble débridé mais fascinant qui pourrait s’apparenter à un carnet de longues notes prises par le méditant, le moine du Moyen Âge, voire le psychanalysé du XXIe siècle.

Ouvrir ce volume, c’est se confronter avec un homme curieux de tout et complexe, explorant une multitude de domaines, du religieux à la physique quantique ou celle des fluides.

Parmi cette œuvre ouverte, deux titres sont particulièrement à revisiter : Le Dieu des portes (2016), qui lui valut le prix Aliénor et La Table d’attente, qui reçut le prix du poème en prose Louis-Guillaume, en 2021, et à propos duquel Tison écrivait en note liminaire : « Cette table d’attente, je la dresse dans ces pages ; j’écris dans ses marges, autour d’une image manquante, d’un visage absent. Je m’y penche, et j’y vois mon ombre ; parfois, j’y aperçois celle de quelqu’un qui veille par-dessus mon épaule. » C’est, me semble-t-il, une approche intéressante pour circonscrire cette poétique de l’inspiré. Un extrait de ce recueil :

 

Il y a toujours une voix qui prie une absence dans ce règne du vent.

Il y a toujours un lointain.

Il y a toujours un oiseau qui chante ce qui n’est pas écrit, et que la branche autrement légère multiplie.

 

Personnage étrange et attachant que ce Frédéric Tison, serait-il apparenté au Voyant de Charleville ? La lecture du Dernier Chant d’Edwine vous passionnera, vous ouvrira de nombreuses portes derrière lesquelles se cache peut-être celui qui nous dit qu’Écrire, c’est aussi, vouloir ajouter à la beauté du monde, ou, tout du moins, souhaiter la souligner.

Yves NAMUR (in Le Journal des poètes n°4, 2025, Belgique).

*

Les lecteurs de La Lettre du Crocodile se souviendront, entre autres, de l’hommage au poète Frédéric Tison offert par Claire Boitel pour la disparition du poète en 2023 et de l’essai qu’elle lui consacra sous le titre Frédéric Tison, la voix derrière la voix, aux Editions Petra. Cette fois, Norbert Crochet, Christophe Dauphin et Les Hommes sans Epaules ont rassemblé l’ensemble de l’œuvre poétique de cet auteur d’exception, dont plusieurs inédits.

« L’univers de la poésie de Frédéric Tison, écrit Christophe dauphin, est à double visage, à l’instar de Janus, et le désir comme l’Eros y sont bien présents. Cela n’est pas implicite, mais cet Eros ne concerne pas la femme mais l’homme : Toute sa voix/ ses membres amoureux / Parmi les allées / Dessinées dans les lignes de mon image coloriée. Frédéric le « masque » dans ses poèmes et ne s’en ouvre que peu, sauf peut-être dans ses poèmes plus récents ou en tirages confidentiels (…)

Certains ont pu dire et/ou penser, que Frédéric-Janus, le poète dieu des portes, était un poète maudit. Il n’en est rien. Il était entouré et soutenu, dans sa vie privée comme de poète, reconnu et publié d’emblée par les Hommes sans Epaules, en revue comme en livres. Sa reconnaissance, en tant que poète, dépasse le seul cadre des HSE pour s’étendre au milieu de la poésie… »

Christophe Dauphin retrace son parcours d’auteur, de poète en introduction à ce volume.

« Il est des êtres que jamais rien ni personne ne réconciliera avec la vie. Frédéric Tison était de ceux-là » nous avertit Norbert Crochet avant de préciser :

« Si l’on ne sait pas que Frédéric Tison était un homme pressé parce que menacé, on ne comprend pas sa soif inextinguible de connaissance et sa quête éperdue du Beau et du Vrai, sa recherche désespérée d’un soulagement psychique, physique aussi. Il fallait vite tout voir, tout lire, tout explorer pour connaître la Vérité. »

Parmi les inédits, se trouve Le Dernier chant d’Edwine (2003-2023), journal improbable d’un voyage initiatique dans lequel le « dieu des portes » a préféré prendre le chemin des intervalles, évanescent mais plus direct. Toujours l’urgence.

« Comme elles sont belles, y songe-t-on, ces pages blanches dans ce livre déjà relié avant d’être copié et enluminé – chose impossible –, ou bien Edwine serait-il en train de faire des annotations dans ses marges ? ou bien ce livre était-il un livre blanc, aux lettres blanches, illisibles, indécises, en attente de Dieu, ce Dieu blanc, ce Dieu-Lumière dont les ouvertures murales des cathédrales qui s’élevaient lentement en ce temps-là, selon ce qui sera la Théologie de la Lumière de l’abbé Suger, célébraient la pure couleur, la pure présence, son évidence ruisselante ? »

 

Revenons à la poésie avec la fin de ce poème inédit, L’automne infidèle.

 

« Je t’ai tout donné, à toi, automne fugitif,

Dont le sang pourpre est l’encre de ma plume

 « Laisse couler les gouttes de pluie sur ton visage,

 Ce soir, ce sont les nuages qui pleurent pour toi

 « Fermons les yeux, et ne nous réveillons jamais plus.

 « Jamais plus », me susurrais-tu dans ton savant vertige

 Maintenant tu fuis, loin du parc où Eole se pavane,

 Tu t’effaces des arbres et ôtes ta main du ciel

 Tu es le soleil de mes larmes, la lune de mes joies,

 N’oublie pas que je t’ai pardonné tes cruelles trahisons,

 La nature s’ennuie de toi, reviens, et enlace-moi encore »

Parmi les œuvres rassemblés, nous retrouvons notamment : Nuages rois (2021) – La Table d’attente (2019), Prix du poème en prose Louis Guillaume 2021 – Aphélie, suivi de Noctifer (2018) – Le Dieu des portes (2016.), Prix Aliénor 2016 – Les Effigies (2013) – Les Ailes basses (2010) – Les Féeries amères (2008)…

Rémy BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, mai 2025).

*

FRÉDÉRIC TISON, LE DERNIER CHANT D’EDWINE

par Norbert CROCHET

Je commencerai mon propos en rappelant une phrase que Frédéric disait régulièrement : « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire ». Il disait cela généralement avec un sourire en coin, sachant que la lecture de ses textes n’est pas aisée et réclame du lecteur un niveau d’exigence égal à celui que Frédéric s’imposait pour élaborer ses textes. Mais je modifierai cette phrase en disant plutôt que si l’on veut mieux connaître Fred, il faut lire tout ce que Frédéric Tison a écrit, et qui est maintenant rassemblé dans cet ouvrage. Car ce qui caractérise à la fois l’homme et le poète, c’est un travail intellectuel au long cours et une quête perpétuelle commencée il y a des décennies et qui n’atteint jamais son but.

L’homme d’abord, que j’ai rencontré alors qu’il avait 19 ans et moi 20. La vie a eu ses aléas mais nous avons toujours été les meilleurs amis du monde. Et ce que je peux dire, c’est que Fred a toujours recherché une Vérité qui aurait pu répondre à ses doutes, à ses angoisses, à son sentiment de solitude et surtout qui aurait pu expliquer sa présence ici et maintenant, lui qui avait le sentiment de n’être pas né à la bonne époque.

Curieux de tout et avide de connaissance, il s’est intéressé à l’histoire des civilisations, il a étudié tous les mythes et toutes les religions du monde, il s’est intéressé à l’art et à son histoire, mais aussi à l’alchimie, à la physique quantique et aux sciences en général, à l’architecture et à l’art des jardins, sans oublier la musique, qu’elle soit sacrée, classique, plus ou moins moderne, ou expérimentale. Et si Fred avait 200 CD et 4 000 livres dans sa bibliothèque, ce n’était pas uniquement pour répondre au souhait de posséder ce qu’il aimait, mais surtout pour toutes les petites vérités qui se cachaient là, des vérités multiples et parfois contradictoires dont il cherchait à atteindre une inaccessible source commune.

Frédéric Tison le poète ensuite, qui n’a jamais écrit pour distraire ou se distraire. Toujours inquiet quant au devenir de ses brouillons et manuscrits, il m’avait fait promettre de m’en occuper si jamais il venait à ne plus pouvoir le faire lui-même Et bien sûr, je lui ai promis de le faire.

La recherche du poète, évidemment, s’exprime dans ses écrits. Fred avait toujours sur lui un petit carnet dans lequel il pouvait écrire à tout moment ses pensées et ses impressions. Puis il les développait dans des cahiers plus gros. Quelque temps après, il reprenait ces cahiers pour tenter d’en extirper la substance, et exprimer celle-ci avec les bons mots et le bon rythme, jusqu’à aboutir à un texte définitif qui puisse s’intégrer non seulement dans un recueil mais aussi dans son œuvre tout entière. Car tous ses textes sont liés (d’où la présence de personnages qui apparaissent dans des textes différents) et celui qui semble être un aboutissement est Le Dernier chant d’Edwine, texte sur lequel il a travaillé durant plus de 20 ans. Ici la recherche d’un pourquoi devient la recherche de l’Autre. Et l’Autre n’ayant pas de définition propre, il a pu devenir polysémique : cet autre peut être l’aimé, l’aimant, la Beauté, la Vérité, une transcendance, une histoire, une origine, et peut traduire aussi la recherche de Narcisse auprès duquel se lamente Écho.

Frédéric Tison brouille et multiplie les pistes. Et si l’on ajoute à cela l’emploi de mots savants ou disparus, on se retrouve face à des textes qui finalement traduisent toute la complexité de Fred, qui était un être multiforme.

Je l’ai dit, Frédéric Tison travaillait et retravaillait ses textes, les laissant reposer et les reprenant sans cesse jusqu’à leur version définitive. Le problème qui s’est posé, c’est qu’il gardait tout tant que ce n’était pas définitif. Je me suis donc retrouvé avec plusieurs versions des mêmes textes qui parfois avaient été écrites à plusieurs années d’intervalle, face à des textes extournés mais conservés quand même et surtout, des textes dont l’agencement n’était pas achevé. Et quasiment tout était manuscrit, bien sûr.

Après plus d’un an de travail, et avec l’aide parfois de Catherine, la mère de Frédéric, la promesse a été tenu et je pense avoir été fidèle aux idées de mon ami Fred et que le résultat final correspond à ce que le poète aurait voulu accomplir. Et grâce à cet ouvrage posthume qui doit énormément aux Hommes sans Épaules et à la Librairie-Galerie Racine, Fred et Frédéric Tison sont à présent réunis.

Après ces quelques mots qui ne peuvent être qu’une brève introduction au vaste sujet qu’est Frédéric Tison, on comprend que ce sourire ironique qu’il arborait lorsqu’il disait « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire » signifiait que la phrase n’était pas finie, que la phrase entière est « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire, et me comprenne qui pourra ». Je terminerai tout comme j’ai commencé c’est-à-dire avec les mots de Frédéric. Il s’agit d’un poème magnifique que l’on trouve dans Aphélie et qui illustre parfaitement tout ce que je viens de dire :

 

IL Y A AUTRE CHOSE que le vent dans le vent qui s’en va.

Il y a l’heur et le malheur de tes voix, il y a des yeux clairs, des mondes et des corps, des milliers de tendresses.

Il y a d’autres mondes, d’autres corps ‒ et l’amour et son corps, et l’échec de tes eaux ; des prières, des oiseaux, des appels sans mémoire et des tombeaux déserts, les voix des sirènes et des faunes ‒ et les rêves des Thries, les arpèges des lunes et des soleils, des Heures éternelles.

Il y a autre chose, il y a autre chose que le vent, dans le vent qui s’en va…

Norbert CROCHET

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

FRÉDÉRIC TISON, LE POÈTE-JANUS DES HOMMES SANS ÉPAULES

par Christophe DAUPHIN

Je commencerai par remercier le cercle Aliénor, et, particulièrement Colette Klein, qui est à l’origine de cette séance, consacré au poète Frédéric Tison. Lequel, n’est évidemment pas un inconnu pour vous, puisque je garde en mémoire que le cercle Aliénor a été parmi les premiers à reconnaître son talent de poète et la valeur de son œuvre. Vous lui avez décerné votre prix en 2016, pour son livre emblématique, Le Dieu des portes, avant de l’accueillir parmi vous. Merci aussi à vous, pour tout cela.

Frédéric Tison est la révélation majeure, car confirmée, de la troisième série, active depuis 1997, de la revue Les Hommes sans Épaules. Il est l’auteur d’une œuvre poétique de haute voltige, qui tranche radicalement avec le panorama poétique soporifique et désincarné de notre époque. Il possède une voix. Et cette voix ne ressemble à aucune autre. C’est ce dont témoigne Le Dernier chant d’Edwine, qui rassemble son œuvre poétique.

Le titre reprend celui d’une œuvre inédite sur laquelle le poète a travaillé de manière « obsessionnelle » de 2003 à 2023. La première partie comprend le versant publié de l’œuvre, soit huit livres de 2005 à 2021, de Anuho (2005) à Nuages rois (2021). La première partie du Dernier chant d’Edwine, s’achève sur Adonis ou La Bibliothèque recommencée, qui rassemble les textes et poèmes inédits publiés dans la revue Les Hommes sans Épaules, entre 2017 et 2020.

À ce riche et fort corpus, la seconde partie de ce livre rassemble l’œuvre inédite, avec des titres importants, qui ne relèvent absolument pas du « fond de tiroir », bien au contraire, de, Le Vent pourpre (1987-2022), aux Fragments d’Edwine (2003-2023). Ces inédits nous remémorent quel magnifique poète nous avons perdu et quel ami, aussi, entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque.

Frédéric Tison est le poète qui marche dans les regards croisés, sur l’infini d’une déambulation frémissante, certes, de douleur, mais surtout, et avant tout, de beauté et d’amour.

Il écrit : « J’HABITE UN FEU NOIR, une herbe courbée ‒ une tour aux premières marches brisées. / Je me meus dans la marge des livres : c’est moi, le petit visage d’encre qui regarde ailleurs ; moi, le rinceau rêveur ; moi encore, la petite main crayonnée qui signale le passage. / Je suis une ombre qui parle à la vie ; j’ai vu de l’or dans les yeux du monde : serais-je un soupir qui parle à ce désir ? / Je suis l’aphélie ‒ Des falaises rongées du ciel étoilé, je rapporte des gemmes, des comètes, des yeux ‒ des astres amoureux. »

Frédéric Tison est l’Aphélie, qui est le nom donné à ce point de l’orbite d’un corps céleste le plus éloigné du Soleil.

Frédéric Tison est le Dieu des portes. Le dieu qui est de tous les passages, de tous les mondes. Toujours il paraît au seuil des demeures, qu’il franchit en un instant. Ce dieu connaît le temps ; il le contemple ; il y passe, lui aussi ‒ à nous de traquer à chaque instant sa présence, ses empreintes, sa voix, quels que soient ses éphémères visages ‒ ses possibles visages.

Frédéric Tison est né le 15 juillet 1972 à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, mais ses origines familiales sont à chercher beaucoup plus haut, dans le département du Nord. Mais, c’est Paris qui fut son lieu de vie et de travail, comme responsable d’une bibliothèque scolaire. Il écrit : « Je suis lecteur mort, en la Bibliothèque d’Or ».

Il est l’auteur de huit livres de poèmes, d’un récit poétique et de vingt-sept livres de contes et de poésie, en majorité auto-édités. Frédéric est également un grand mélomane. Il écrit : « Le poème est comme la musique. Il ne décrit rien. Il ne déclare rien. Il ne veut plus rien dire. Il ne bavarde pas. Il ne console personne. Il est là. Il rêve au-dessus du rêve. »

Frédéric Tison, c’est encore le voyageur des lointains, mais pas forcément si loin que cela, puisque souvent, chez lui, l’aventure, la rencontre ou la découverte peuvent intervenir au bas de la rue. De ces voyages, il rapporte de superbes et insolites photos, qu’il publie dans de non moins beaux albums, accompagnés de proses poétiques ou de poèmes.

Frédéric Tison, c’est encore l’amateur de textes rares et oubliés des XIIIe, XVe et XVIe siècles : Jehan Renart, Charles d’Orléans, Maurice Scève, Étienne Dolet…

Poète et photographe, Frédéric dessine et peint, dans le prolongement de sa poésie. Le dessin à l’encre de Chine, principalement. De ce travail plastique, il écrit : « Les lignes et les couleurs me détendent de la vie, m’en rapprochent également, m’en allègent. La douleur disparaît dans la couleur et la ligne, dans la seule seconde où elles se tracent. » Tout cela forme l’œuvre de Frédéric Tison, un univers poétique foisonnant, qui oscille entre deux pôles : d’un côté, la spiritualité, l’abstraction, l’apollinisme ; de l’autre, le dionysisme, le concret, la sensualité.

Oui, dionysiaque. On a peine à imaginer cela, du moins ceux qui n’ont fait que croiser Frédéric Tison. Comment un être si doux, si tendre, si discret, pourrait-il être d’un tempérament et d’une nature dionysiaques ? Il le fut, dans son poème comme dans sa vie. Et rimbaldien aussi, travaillant à se faire voyant, non seulement sur le papier de ses poèmes, mais aussi dans sa vie, allant jusqu’à l’extrême de ce que préconise Rimbaud.

Qu’est-ce que le poème tisonnien ? Frédéric répond : « Le poème est un regard... Il est une aventure de l’esprit qui se passe dans le langage. Mais il est aussi tissé de l’expérience sensible d’une personne, dans un lieu donné, dans un temps donné. On pourrait parler d’un tiraillement entre le rêve et le réel : mais le poème est justement le lieu où peut se résoudre ce conflit… ‒ Le poème est un langage qui veille au sein des langues… ‒ Le poème précipite le mot, le condense, le restitue à sa voix à défaut de le réunir à sa source insaisissable ; le poème fait de chaque mot un visage unique, infiniment précieux, à l’image des visages des hommes. »

C’est par La Poste que je reçois en 2007 la première lettre et les premiers poèmes de Frédéric Tison. D’emblée, nous (le comité de lecture des Hommes sans Épaules) sommes saisis, au premier abord, par cette écriture « décalée », par rapport à l’époque, ce que l’on peut lire et recevoir, et son ton personnel. Frédéric est alors présenté ainsi par Les HSE : « Dans un français très pur, moderne certes, mais irrigué en profondeur du passé de la langue, Frédéric Tison sait défendre sa jeune indépendance et l’originalité de sa pensée poétique. Les mythes antiques, tout autant que le trobar, ou encore le souci mallarméen du Livre et les hantises de l’inactuel et de l’inachèvement brossent l’arrière-fond, le décor mental d’une création ambitieuse et très évolutive ».

Nous faisons, dans la foulée, la rencontre de Frédéric, qui m’apparaît comme un être fragile, délicat, sensible et raffiné, tant dans son langage, sa manière de s’exprimer, sa culture très vaste (sa nourriture, dans laquelle il nage avec science et aisance), que dans son poème et son apparence qui entend jouer sur le mode dandy, dans le lointain voisinage de Brummell, Barbey d’Aurevilly ou Oscar Wilde.

Intempestif, au sens nietzschéen, Frédéric a conscience de l’être, autrement dit l’impératif d’être à contretemps, décalé, pour ouvrir un avenir à la pensée et au poétique. Ce sont précisément ces « petits événements » inaperçus, cette imperceptible poétique du réel et du monde qui constamment appellent une réinterprétation, à condition toutefois que l’on ait suffisamment de finesse pour les appréhender. Et, ces petits événements silencieux, qui sont comme la formation de nouveaux mondes, cette imperceptible poétique du réel et du monde… tout cela est au cœur même du projet de la poétique de Frédéric Tison.

Lorsque nous le rencontrons en 2007, Frédéric Tison écrit au secret et n’a encore jamais eu le moindre contact avec le milieu littéraire et poétique. À ce stade relativement précoce, nous avions perçu la poésie de Frédéric Tison, précise Paul Farellier, plus comme un exercice de la pensée descendant en soi-même que comme une approche sensitive des choses. Nous avions cru y déceler une trace mallarméenne qu’attestaient, dans le chant, certains de ses poèmes, mais aussi le goût de l’inachèvement et de l’annulation, sans compter le beau phrasé de certains vers (comme celui-ci par exemple : Ou renais, selon, tel le songe du héros des mythes d’Or) qui sonnaient pour nous en une harmonie dont l’époque semblait avoir perdu jusqu’au souvenir. Ensemble, l’énigme et le sens brillaient pour nous dans des fragments.

Mais Frédéric, la suite nous le révèlera, était bien plus que cela. Sa poésie est un lieu où se renouvelle le dialogue avec les mythes. Chez Frédéric, le mythe redevient lisible, contemporain, tout en restant fidèle à ses sources où le héros se partage entre la clarté vivante en Aphrodite et, en Perséphone, l’ombreuse mort. S’il apparaît ainsi clairement dans le poème une relation aux mythes et si l’on reconnaît très vite son importance, on comprend pourtant qu’elle n’est que médiate et seconde, et transcende le réel.

Les premiers poèmes de Frédéric sont publiés dans le numéro 23/24 des HSE, en 2007. Son premier livre, Les Ailes basses, est édité par Alain Breton, aux éditions Librairie-Galerie Racine, trois ans plus tard, en 2010. Frédéric nous dit : « Publier un livre, ou publier quelque écrit dans une revue, c’est donner rendez-vous dans le monde à un ami que l’on ne connaît pas toujours, à une heure inconnue ».

Frédéric est accueilli par la suite à quinze autres reprises dans la revue. Durant ce laps de temps, de 2010 à 2021, les HSE publient sous la houlette d’Alain Breton, de concert avec les éditions Librairie-Galerie Racine, les six principaux livres de poèmes de Frédéric, lesquels sont travaillés dans le vivre et ciselés dans l’orfèvrerie du langage. Ces livres de poèmes délivrent un univers personnel et bien à part, propre au poète. C’est rare de nos jours.

Certains ont pu dire et/ou penser, que Frédéric-Janus, le poète-dieu des portes était un poète maudit. La tentation est grande, et la légende à portée de main. On aime cela en France, les « poètes maudits ». D’ailleurs, les aiment-on autrement ? Mais, non, désolé, pour la légende. Il n’en est rien. Frédéric était entouré et soutenu, dans sa vie privée comme de poète, reconnu et publié d’emblée par les Hommes sans Épaules, en revue comme en livres. Sa reconnaissance, en tant que poète, dépasse le seul cadre des HSE pour s’étendre au milieu de la poésie, comme en témoignent les notes de lecture consacrées à ces livres, les revues qui l’accueillent ou les deux prix de poésie qu’il obtient et le fait, encore, par exemple, qu’il soit à plusieurs reprises retenu dans la sélection du prix Mallarmé.

En 2007, nous faisons, Les HSE, la connaissance d’un Frédéric timide, effacé, mais toujours souriant, d’une fine intelligence, érudit, curieux, vivant en poésie, très présent dans la vie et les activités de notre groupe. Puis, nous le voyons s’affirmer, gagner en maturité et en confiance, avant, soudain, de le voir tomber inexorablement. Il écrit « Où sont tes traces ? Les vents sur tes rives et les blessures de tes rames... Nous le voyons se faire happer par ses « démons », dans sa chair comme dans son esprit : Une bouche me recrache avec ses voix. »

Puis, il arrive un point de rupture où il n’est plus possible de donner le change. Un point où la déchirure devient un masque qui s’empare du visage. Frédéric écrit « J’étais ce creux d’où la musique veut fuir. » Il écrit encore : « Le roi est-il ici ? Oui, mais il est souffrant. Sa présence, rare : Peut-on le visiter ? Personne ne voit véritablement le roi. Il se terre : Cette ombre où rôde un visage porte-t-elle encore un nom, et serait-ce le mien ? »

La porte du poète-Janus se dégonde de la vie, notre ami Frédéric s’effondre le 14 novembre 2023, à l’âge de 51 ans. Mais, rien ne meurt jamais tout à fait. Moins d’un an et demi plus trad, paraît Le Dernier chant d’Edwine, qui rassemble son œuvre poétique complète.

Le Dernier chant d’Edwine ‒ texte par lequel tout commence et tout prend fin, et qui donne son nom au présent livre, ainsi que les Fragments d’Edwine, qui en découlent, propulse cette œuvre poétique sous la forme d’un ultime chant crépusculaire, débridé et jouissif à la fois, relevant autant de l’imaginaire que de l’introspection du poète en lui-même. Alors, là, oui, à présent, la légende peut prendre son envol.

Christophe DAUPHIN

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

LA POÉSIE DE FRÉDÉRIC TISON

par Jean-Louis BERNARD

Oiseau, image, ville, rue. Ces termes reviendront en leitmotiv chez Frédéric Tison. Il y en a d’autres, qui peuplent, bien au-delà de leur signification première, et avec toute leur charge symbolique, une œuvre emplie d’innombrables références temporelles et spatiales et en même temps complètement inclassable. Impossible de définir la poésie de Frédéric Tison : toute définition exclut, et ici tout est ouvert. Tout juste peut-on la considérer comme en permanence à la jointure du tangible et de l’impalpable. Au milieu de ce foisonnement, je ne peux que tenter de faire ressortir quelques lignes de force, pas forcément les plus importantes, mais en tout cas, celles ayant fait le plus appel à mon imaginaire de lecteur...

Ce n’est bien sûr pas un hasard si le syncrétisme revendiqué par Frédéric Tison avec la beauté se traduit par une relation très forte avec les autres arts, en particulier avec la peinture (proximité avec des peintres aussi différents que les miniaturistes médiévaux, Claude Gellée ou James Ensor), ainsi que par ses nombreuses collaborations avec divers plasticiens (peintres, graveurs, photographes...), l’art en général étant ici considéré comme une utopie de transformation intime. À quoi finalement sommes-nous confrontés ? À une œuvre affûtée au tranchant de l’absence et du perdu, et en même temps en désir permanent d’élévation, marche obstinée à la fois vers l’infime et l’infini, les deux intimement mêlés dans « toute l’eau lente et légère, celle où tu ne t’es pas encore connu ». L’imaginaire de Frédéric Tison n’invente pas, ne déserte pas : il recompose le monde.

Sa poésie manifeste la plénitude de la vie dans le jeu tragique entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque. On l’aura compris, le confort n’existe pas quand on lit Frédéric Tison. Il chevauche une monture blessée qui s’appelle le langage, et la mène parfois très au-delà de notre perception première. La forme prend toute sa place dans cette démarche. Les polices de caractères (gras, italiques, capitales) s’entrechoquent. Les ponctuations explosent, parfois en des endroits inattendus, nous forçant à remettre en question nos évidences grammaticales. La résonance elle-même, dont nous parlions précédemment, est parfois syncopée, dissonante. L’objet s’éloigne du sujet (sur la page, mais pas seulement). Certaines constructions de phrases, venues d’on ne sait où, nous laissent assoiffés, le poète nous mettant au défi de trouver la fontaine adéquate, et en proie à une fascination quasi chamanique. « L’autre chemin est sans chemin » disait Maître Eckhart. Ici on marche vers l’insu. Les réflexions du lecteur sont sans cesse empêchées de se dérouler linéairement, elles ne peuvent que tenter de rattraper le poème qui lui-même essaie de les semer, se laisse frôler pour bifurquer à nouveau sans prévenir. Un poème devient poème lorsqu’il cesse d’être une suite de vers pour devenir autre chose, dont on ne sait pas ce que c’est. Frédéric Tison nous fait devenir, presque malgré nous, « lecteur de lenteur en la Bibliothèque d’Or ».

Mais serons-nous capables, nous lecteurs, de consentir à notre propre métamorphose à la lecture de cette œuvre ? Et si oui, serons-nous disponibles ? Si nous le sommes, il nous faudra entrer à fond dans cette écriture de l’intervalle, puis s’en éloigner. Puis revenir, mais plus au même endroit, et on n’est plus le même. On ajuste passé un cap essentiel, celui de l’hermétisme, au sujet duquel on pourra dire, comme Jacques Dupin à propos de Char : « Son questionnement ouvre, dans les parois de la nuit qui le détient, les brèches par où s’engouffre et se fortifie la lumière ». Et on aura compris que le langage de Frédéric Tison, parfois difficile, met un baume sur les plaies que l’oubli du mystère trace sur la langue.

Le philosophe Giorgio Agamben a écrit : « La poésie est une opération dans le langage qui désactive les fonctions communicatives et informatives pour les ouvrir à un nouvel usage possible ». Dit autrement : à lire Frédéric Tison, on se prend à rêver d’un monde où le primordial serait le discours poétique, au-delà de toute autre préoccupation.

Je ne sais pas si l’écriture apporte le bonheur à Frédéric Tison, mais je citerai Foucault : « Ce n’est pas l’écriture qui est heureuse, c’est le bonheur d’exister qui est suspendu à l’écriture, ce qui est un peu différent ». Quoi qu’il en soit, l’œuvre de Frédéric Tison, nourrie du lointain passé, nous précipite en devenir, nous invitant à nous mettre en quête des mystères qui nous fondent, quête à la fois infructueuse et indispensable. Alors peut-être parviendrons-nous à « ouvrir d’un doigt délicat les ailes de l’oiseau noir aux yeux clairs ». Obscur et lumière une dernière fois mêlés.

Jean-Louis BERNARD

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

LA LUMIÈRE DE LA PROSE DE FRÉDÉRIC TISON

par Paul FARELLIER

En 2021, Frédéric Tison a reçu le Prix du Poème en Prose Louis Guillaume pour son livre « La Table d’attente ». À quoi bon le rappeler ? Quel éclairage cela peut-il ajouter à cette œuvre poétique maintenant si justement reconnue ? Eh ! bien, ceci peut-être : la Prose, précisément – la lumière de cette prose, dont Tison fut un artiste incomparable. C’est là l’aspect particulier de son travail sur lequel j’invite aujourd’hui à poser un regard attentif.

Avant « Le Dieu des portes », les ouvrages publiés de Tison comportent essentiellement des pièces de vers. Ce sont des vers modernes, libres, blancs, en aucune manière archaïsants ; rien, en eux-mêmes, qui trahisse une quelconque nostalgie de la métrique classique ; et d’ailleurs, nulle tyrannie de l’alexandrin, un vers au demeurant assez rare sous sa plume.

Et voici que me revient un précieux souvenir : c’était un après-midi, à l’heure du thé qui, de loin en loin, nous réunissait dans l’arrière-salle-bibliothèque du café « Le Fumoir » (en face de la colonnade du Louvre). Tison me lança soudain : « Que penseriez-vous d’une écriture en prose pour mes prochains ouvrages ? » Il n’avait, bien sûr, nul besoin de mon avis là-dessus ; malgré tout, ce fut, de ma part, une approbation, aussi sincère que superflue. Quelque temps après nous parvint le manuscrit du « Dieu des portes ».

Quelle est cette prose, telle que Tison l’a développée ? Pourrait-on y voir une forme proche du verset ? mais l’ampleur même du texte déborde souvent le gabarit respiratoire de cette forme telle qu’on la trouve par exemple chez un Claudel ou un Oster. Aussi, ne faut-il pas chercher, à mon sens, une exigence pneumatique, sinon métrique, à la base de ce discours.

Ce que je crois plutôt, c’est que Tison a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de la fluidité essentielle de la prose : en effet, elle s’accorde à merveille avec sa pensée poétique qui est entièrement vouée au discontinu, aux métamorphoses, au mouvement, au passage ; cette pensée voyage, aimantée par le mystère, elle coule en un fleuve qu’orientent les mythes et le sacré.

Enfin et surtout, le travail de la prose française était un terrain d’élection pour un lettré comme Frédéric, latiniste, médiéviste, féru de manuscrits anciens, poète qui se sentait naître comme réincarnation d’un moine copiste idéalisé en ce personnage mythique d’Edwine. Et de fait, ce qui sous-tend la prose moderne de Tison, c’est tout le lointain passé de la langue : langue d’oïl comme langue d’oc, roman courtois, troubadours surtout, à qui l’on doit d’avoir initié, en marge de leurs « chansons », cette petite forme de prose dans leurs « vies brèves » et leur « cuento ».

De là, en grande partie, ce qui donne à la prose de Tison le lustre sans égal qui la signale au lecteur d’aujourd’hui. Mais, dirons-nous, c’est aussi qu’elle est vraiment belle, cette prose. Belle ? qu’est-ce que cela veut dire ? On ne démontre pas la beauté : tout au plus on la montre. On la dévoile : encore faut-il en avoir le discernement, sans compter le courage et la passion. 

Rien de tout cela ne manquait à Frédéric Tison. Et d’abord, chez lui, quelque chose d’essentiel : comme un primat absolu de la Beauté, une exigence esthétique première. Chaque fois que cette exigence a pu, plus ou moins, se perdre de vue ou même simplement s’estomper, elle n’a jamais tardé à se réaffirmer. On lit ceci dans Le dernier chant d’Edwine : « Tout ce que j’ai de délirant en moi-même, il eût mieux fallu que je le réservasse à mes pages avec la Beauté, dont Amour m’a planté la flèche dans le cœur à mon tour. »

On notera, en passant, que cette exigence de Beauté est en rupture totale avec le sentiment dominant de l’époque. Elle est quasiment inconvenante, incongrue ; à la limite, impudique. En effet, que veut l’époque ? Elle tient de savants colloques sur des thèmes du genre : « Un poème doit-il être beau ? » (Réponse négative évidemment sous-entendue). On encense l’impersonnel, le dépouillé, le sobre – ce qui, en soi, est parfaitement légitime ; on cultive la phobie de l’image, on se pince le nez devant l’émotion lyrique ; on vante l’absence de vibrato censée garantir la pureté d’une voix poétique… De là, dans la plupart des cas et par excès de conformisme, la grisaille invertébrée d’un langage désaccordé, non modulant ; une parole neutre, aseptisée, asexuée… et surtout, non distinctive : on pourrait croire que, sous une apparence de grande diversité formelle, c’est en réalité un même et unique poème qui fourmille dans tous les livres, un seul discours tombé d’une barbe universelle et bien peignée.

La prose de Tison échappe miraculeusement à ce couvre-feu sociétal. Sa beauté est dans sa liberté – liberté de mouvement, liberté d’allure. Quand on est beau, qu’a-t-on à faire d’être joli ? Aucun  maquillage : visage pur. Lignes pures. Pas d’accessoires. Le trait est direct, ciblé : beauté sans méandres et sans détours.

On pourrait, de tout cela, donner une foule d’exemples. Quelques-uns suffiront, ainsi ces trois poèmes tirés des dernières pages de La Table d’attente :

 

VI.

Toujours, toujours en retard sur la mer ! – J’avais quarante-six ans à peine, la pluie tombait sur la plage et la mer se retirait vers l’orage captif des nuages, à l’horizon – et moi, je pensais aux naufrages, et sur mes chevilles chaque vague était douce qui apportait le rebut de la mer. Mais j’avançais, et j’étais encore, encore en retard sur la mer !

À mes pieds, mon navire ensablé avait été disloqué parmi les crânes et les cyprées de la Blanche Nef du monde et des années.

 

XVIII.

J’ai d’abord écrit cela sur une peau douce, sur une écorce, sur la bure des roches. J’ai ruisselé sur des parois grises et noires.

C’est l’heure d’écrire sur la table devinée, où de l’eau claire fut renversée.

Au milieu de la ville se trouve mon nom, sous le ciel dégrisé, si tremblent mes années.

 

XX.

Je suis ici le rythme et l’élan d’un autre vent, d’un autre chant, d’un autre temps.

Nuages ! Haltes incessantes, je suis ici le mouvant.

Je suis ici l’eau vivante – Mort ! Que je te peigne sur fond d’or ou d’océan...  Soirs ! Que je vous baigne dans mes miroirs et mes rouges... Amour ! Que je t’invente...

Je serai là l’image qui manque, la ressouvenance, la pleine fenêtre et l’innombrable passant.

La richesse musicale de cette prose, certainement l’une des plus éblouissantes qui se puissent rencontrer dans la poésie de langue française d’aujourd’hui, témoigne du caractère profondément artiste de la création de Frédéric Tison. Par-là, il semblerait même que le discours de toute son œuvre ait pu s’édifier comme un monde second pouvant servir de demeure idéale, un monde artistement habitable, où Beauté égale Vérité.

C’est Tison lui-même qui suggère cette perspective : il aurait écrit son Livre (avec un grand L) pour racheter les mensonges et la trahison quasi métaphysique dont il accuse les livres qui avaient présidé à sa propre formation. Voici ce qu’il en dit dans Le dernier chant d’Edwine :

Ici, pose un ouragan. Là, circonscris la tempête. Sur un parchemin couleur d’ivoire, définis l’arc-en-ciel. Dans l’herbe, capte tout le vent.

[…] Edwine écrit cela – moi simple, moi terrible ! Et pourquoi écrire follement cela, sinon parce que tous les livres – ceux que j’ai lus, ceux que j’ai copiés – parce que, dis-je, tous les livres m’ont menti, les plus sages même, les plus tristes même, les plus beaux et les plus enthousiastes même ?

[…] Ah ! Les bibliothèques sont remplies de livres d’hommes de livres qui (presque...) jamais ne nous disent que les rêves, les systèmes ou les spéculations raffinées dont ils ornent leurs pensées n’atteignent pas le confort ou la sérénité relative d’où ils parlent.

[…] Ils taisent que tout est à déceler en soi-même, et que le livre n’a rien à dire... mais tout à aimer.

Ô mon livre ! ne sois pas la gorgée de mort, ne sois pas la touffe frelatée d’herbes médicinales – mais sois l’ami fébrile, l’ami du partage tremblant et l’ami vivant – et sois-moi l’accompagnement.

Paul FARELLIER

 

*

 

FRÉDÉRIC TISON, LE POÈTE DE LA GESTE

par Odile COHEN-ABBAS

Avant toute chose mes affectueux remerciements à Catherine Tison, à Norbert Crochet, à François Charmoille, à Christophe Dauphin, à Alain Breton, à Paul Farellier, à tous ceux qui ont participé à la confection de ce somptueux ouvrage où dort et s’éveille Frédéric, subtilement, à sa façon, où il nous instruit, de son sourire si mystérieux et si sage, qu’une œuvre n’est pas un mirage, qu’il y travaille encore et s’y repose, nous y rencontre, qu’il continue de recevoir et de donner de l’amour, tout ce dont il a toujours la prémonition, le sens si justement éclairé.

Mais je me tourne un instant vers vous, Paul, pour vous livrer enfin ce que Frédéric m’a tant de fois confié. Il avait pour vous le sentiment le plus élevé qui puisse se concevoir dans le cœur d’un homme : la gratitude. Il se sentait comme votre fils spirituel, uni à vous par un lien d’adoption, ne croyait pas à son bonheur, ne se lassait jamais de l’évoquer. Il disait de vous que vous étiez à l’image de votre poésie, sublime ! sublime ! sublime ! et quand la voix de Frédéric montait dans les aigus, c’est qu’il était très ému, qu’il était au comble de l’émotion.

C’est étrange, et d’autres sans doute ici l’ont vécu, mais quand un être comme Frédéric vous fait le don et l’honneur de ses confidences, vous élit dépositaire de ses doutes, de ses amours, de ses secrets, nous nous sentons confusément comme sanctifiés de tendresse et de reconnaissance. Alors, parmi tant de dons, d’aptitude à l’amour, à la vie, de prédilection pour tout ce qui est dans la nature et demande à vivre, parmi tant de douce et sereine confiance en lui, qu’est-ce qui a atteint si mortellement Frédéric ?

Rien ne m’a semblé plus proche d’une réponse que la note liminaire de son premier ouvrage Anuho publié en 2005.

Les notes liminaires de Frédéric sont des grâces subliminales, des fulgurances, des chocs de joie, des traumatismes de naissance où tout se dit et se reprend et se redonne au fil de l’âme, au fil des pages en d’éblouissantes variations. Je lis :

Anuho, voix dont le nom est bruit et chaos, est interpellé ; il va parler. Sa présence au monde, énigmatique et singulière, s’interroge : est-il enchanté ? Bientôt Quatre Livres vont s’ouvrir pour dévoiler ses poèmes. Le Premier Livre nous présentera les errances d’un Prince indécis de lui-même. Le Deuxième évoquera sa conscience effarée – sa lutte angélique. Le Troisième nous fera pénétrer en sa Bibliothèque éclatée. Un Quatrième enfin dira son Rêve étrange, épanché dans le Rythme et l’Image. Fin de citation

Je reprends partiellement les quatre thèmes évoqués :

 

1 – Les errances d’un prince indécis de lui-même.

Frédéric sait que le chemin, le chemin jusqu’au bout, passe par l’errance non pas une errance esthétique ou bonnement imaginaire, mais celle qui écartèle, n’accorde de laisser passer qu’à condition de nous mettre en danger mortel. Derrière le permanent sourire, le sourire quiet de Frédéric, plane un danger de mort qu’il exorcise, pour peu qu’on l’ait avec crainte intercepté, par un regard défenseur, complice et une tendresse toute protectrice. De ce duel entre deux infinis, sa pulsion, son génie poétique et l’errance duelle, existentielle, lequel allait triompher ? Lequel a triomphé ?

 

2 – Sa conscience effarée

Sa conscience effarée de tout ce qui n’est pas l’amour dans le monde c’est à dire à peu près tout, allant parfois jusqu’à anticiper, provoquer un état panique, le mettre dans une situation extrême, d’échec, de dérèglement, tout plutôt que de subir cette conscience effarée, de l’appréhender ou de s’en sentir pourvu, comme d’un destin, une fatalité.

C’est fait, la crainte, l’appréhension retombent, c’est à dire, c’est défait, et c’est bien la preuve que cela ne pouvait pas exister. Cela qui est son tout, sa quête d’amour qui ne s’avoue démise, n’avoue sa méprise, sa fêlure que pour être aussitôt reconduite. Ainsi du cycle, du cercle célébré et brisé, et de son cœur de danaïde que rien ne peut combler. L’insatisfaction, voilà bien celle qui rôde au fond de lui-même, celle qui altère ses « je t’aime », perce le centre, les axes de ses soleils. Une insatisfaction inextinguible, à contretemps, à contrefil, une insatisfaction a priori. Mais peut-être faut-il cette disposition si contraire, si taraudante, si tyrannique, pour qu’infuse l’inestimable lumière de son écriture.

Si Frédéric est bien le poète de la geste, du mouvement, du déplacement incessant de ville en ville, de porte en porte, de ciel en ciel, et si l’aspect labyrinthique, divinatoire de ses avancées nous transporte littéralement, alors peut-être ces deux éléments, ces lacis et ces déplacements sont-ils une tentative de résolution de cette insatisfaction, une manière de la perdre en chemin et de l’empêcher de se fixer.

 

3 – La bibliothèque éclatée

C’est l’instant de l’écrit heureux, l’écrit de la liberté prodigue, libertaire et des jouets divins reçus, le ressouvenir et la transmutation sans réserve des matériaux scripturaires, des sources nouvelles et anciennes, la bibliothèque d’or, nous dit Frédéric, l’édifice luxueux traversé par tous les mouvements de l’âme, du corps, de l’imaginaire et de l’inconscient, un érotisme sublimé ou vertement appelé imprégnant l’ensemble du texte, tirant à soi la horde des symboles, les messagers confiants de la fin et du commencement !

C’est le rire de Frédéric et son désir et ses fantasmes déliés, fractionnés ou étrangement accouplés qui viennent nous embraser, mêlés toujours – car il faut bien les nommer pour les conjurer – à ses frayeurs de, je cite, « ce qui rugit par terre » !

Et l’on sent l’or invulnérable de la Bibliothèque qui résiste contre l’attaque dans les parties basses de l’âme et de l’être, des démons ambigus. Car la joie chez Frédéric est toujours éphémère, et il faut sans cesse lui rappeler qu’il y a aussi des raisons de se réjouir.

 

4 – Son rêve étrange, épanché dans le rythme et l’image

Étrangeté de sa nudité, de sa trop grande nudité, entendre là le substrat électif, paroxystique de sa sensibilité vécue paradoxalement comme ce qui lui permet d’écrire, je cite « sur le saphir des mers et des yeux qui regardent », mais aussi comme une faute inconnue, cachée et inexpiable.

Étrangeté qui réclame au préalable des sacrifices rituels, ponctuels d’être et de vie réelle avant que de s’épancher dans le Rythme et l’Image. Comme si le rythme et l’image ne s’enivraient, ne se révélaient qu’une fois l’octroi accordé. N’est-ce pas là une économie de l’écrit sur le fil du rasoir, la possibilité, je cite « d’un étourdissement clair vers le ciel - le ciel quand le monde tombe », qui relève pourtant des propres sources et ressources du poète et de sa seule élaboration.

Mais chez Frédéric, le mystère ne s’entame pas, ne se risque pas à être élucidé : il se vit dans son immédiate majesté. Alors, de fait, la Féerie peut lui être concédée, la gestation des rythmes, des images, le cycle des départs, des voyages, des transmutations et des métaphores, même s’il reste parfois dans la doublure des choses un peu de faute ou d’erreur, de culpabilité sacrée. Je cite « Mais je me risquerais malade sur l’aile / En robe blanche de tour et scellé / Entre la terre et le ciel pour étreindre l’air. »

De fait l’ivresse aussi lui est accordée, la vieille et jubilante nécessité de s’enivrer, le recours perpétuel à l’enivrement physique et spirituel envisagé en conscience, lucidement et sans recouvrement de l’esprit comme ce qui sauve et perd, parce que les étoiles de l’amour et de la vie ne s’allument qu’à ce prix. De cette ivresse, il ne démordra pas, avait réglé ses comptes avec l’éventualité de son abstinence une bonne fois. Une bonne fois que sa volonté farouche et douce prolongera, réitèrera d’étape en étape. L’injonction du poète, les vers célébrant, officiant de Baudelaire ne le justifiaient-ils pas ?

Il faut être toujours ivre, tout est là, c’est l’unique question, etc.

Excepté que cette ivresse est un corps étranger qui pénètre sûrement, insidieusement en soi et peu à peu prend le pouvoir.

Quoi qu’il en soit, tel qu’il a vécu et comme il a aimé sans ménagement, inconditionnellement, tel qu’il nous a fasciné et tel qu’il s’est donné, son œuvre de vie et son œuvre littéraire sont totalement justifiées et hautement proclamées sous le soleil !

Pour le reste, pour le fond intime de l’être et de l’amitié révélés, il y a des choses, comme pour chacun de vous, qui ne se disent pas, et resteront dans le secret avec lui.

Odile COHEN-ABBAS

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

FRÉDÉRIC TISON & LE DIEU DES PORTES

par Béatrice MARCHAL

Le titre d’abord nous interpelle, servi par la saisissante photo, en couverture, d’un regard d’ange dirigé vers un Au-delà. Dans une Note liminaire, l’auteur explique d’emblée que « de Janus à proprement parler [le dieu romain au double visage], il ne sera pas question dans ces pages » ; mais le dieu des portes n’en reste pas moins actuel, puisque son œuvre, qui se situe essentiellement dans le temps, « est de passer – d’aller enfin », passage perçu par la présence du vent dans ces textes , aussi forte qu’insaisissable : « J’aime le vent, et chaque vent me déçoit » ; « à nous de traquer à chaque instant sa présence », et le poète de faire sienne la devise de son aîné, Jean-Antoine Roucher, « se regarder passer ».

Le livre est composé de trois Cahiers, dont les titres respectifs Heurteville, Sylvestres, Planètes, évoquent d’emblée une déambulation qui s’élargit du lieu circonscrit de la ville, aux forêts et au cosmos tout entier. Heurteville, avec sa discrète allusion à Perceval le Gallois, d’emblée nous situe dans l’espace du mythe, ces mythes et contes (Grimm, Perrault avec la Belle au Bois dormant, etc) auxquels recourt de façon fréquente et naturelle un poète qui en est nourri et qui les adapte librement à son propos ; de manière générale, c’est le recueil dans son ensemble qui mêle, en un syncrétisme harmonieux, de nombreuses références à l’antiquité, avec les évocations de lieux et d’objets (péristyles, trirèmes…), la mythologie (Silène, Orphée, Ulysse…), mais aussi la littérature du Moyen-Âge, courtoise notamment et la Bible. Il est d’ailleurs frappant que tout au long du recueil, la parole se revendique comme l’expression d’une doxa bien plutôt que d’une intangible et incontestable vérité : « il paraît que », « on raconte, on dit que… », de telles formules introduisent et ponctuent sans cesse ces « histoires en peu de phrases », qu’évoque le sous-titre ; pour Frédéric Tison, elles sont la définition du poème en prose.

Dans cette pérégrination traversée de rencontres, l’amour est mentionné dès le premier poème comme la condition essentielle de sa réussite : « et tu n’auras rien vu, ou bien du gris ou du bleu – si tu n’entres en amant ». La rencontre amoureuse y acquiert une dimension d’archétype : l’aimée, c’est « Elle – celle qui n’a pas de nom » ; l’amour est évoqué, en référence à la Genèse, comme un éblouissement créateur et la figure du poète s’identifie à Orphée, l’enchanteur doublement éploré par la perte d’Eurydice et celle d’« un fils du vent », Calaïs.

La richesse autant que la complexité du Dieu des portes tient sans doute aux pronoms personnels, dont le poète varie à sa guise l’emploi des trois personnes, notamment du singulier. Il s’en explique dans une note de l’un de ses carnets: « Que, dans le poème, le "je", le "tu", le "vous" et le "nous" se parlent et se confondent ne doit pas étonner ; ils s'échangent parfois, si chaque homme ne sait, bien souvent, croyant parler de lui-même, qui il est, à cette heure et à ce moment — ni quelle voix le hante quand il vient de parler, ni d'où il vient de dire ». Comprenons qu’à ce recours très concerté aux pronoms est dévolue la mission de dire l’éparpillement des identités : qui parle, quand "je" parle ? C'est aussi, parfois, un moyen, ou une tentative de s'éclairer soi-même. Ainsi dans trois textes consacrés aux « villes précieuses », égrenés dans chaque cahier, l’emploi du pronom "tu" fait implicitement référence à « Zone » d’Apollinaire : comment mieux signifier que la déambulation est à la fois extérieure et intérieure, physique et mentale ? Car la quête est difficile, « Parmi les immeubles, quelque chose ne s’ouvre pas », mais la liaison entre la marche et la voix du poème ne fait pas de doute : « la trace feutrée de tes pas […] peut-être ébauche-t-elle la clef qui manque à ton trousseau sonore ? » Quant au motif de l’ombre, il traverse tout le recueil (p. 12, 47, 71), illustrant l’opacité du poète à lui-même – « L’ombre – ton ombre – est ton grand oiseau blessé » – en même temps que cette ombre apparaît comme une chance de se connaître – « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ».

À l’instar de l’ombre, liée à la question de l’identité, sont privilégiées des réalités aussi légères et immatérielles que le vent, les nuages, voire l’eau, liées de façon corollaire à la question de l’écriture et du chant.

Si importante que soit la place du vent – « Les vents nourrissent ta parole », c’est le chant qui est premier : « Le chant devance le vent », et le poète est son « otage ». Un chant qui a bien sûr partie liée avec le silence : il part « du côté du silence ». De même le satyre Silène appartient à la suite de Dionysos, le dieu du chant poétique : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix », pourtant ce n’est pas dans le vin, mais dans l’eau, « l’eau qui parle », « plus mystérieuse que le vin » qu’il retrouvera les noms perdus et nécessaires. Pour Frédéric Tison, le chant est en effet nomination, ainsi le poème XI du deuxième cahier apparaît comme une sorte de Fiat : « Soit l’aube au bout de tes bras, soit la feuille sous la neige. […] Soit toute l’eau lente et légère – celle où tu ne t’es pas encore connu ». À la nomination, s’ajoute la fonction de célébration : « Loue…, célèbre… chante… », ces impératifs donnent au chant le pouvoir de rompre le maléfice, de libérer et d’ouvrir l’espace à la lumière.

A la fin du premier Cahier, l’écriture apparaît, à travers l’allusion à un conte de Grimm, comme une clef qui peut ouvrir, mais ne permet pas de passer le seuil. Pour pallier la difficulté de l’écriture à circonscrire une réalité trop délicate, le poète va recourir à la peinture : « Parce qu’elle était silhouette je la peignis avec les noirs de mes encres. […] ». Écriture et peinture vont alors se trouver associées de façon complémentaire : « afin de peindre les images qui figurent dans l’ouvrage de tes Heures ». Cette référence aux livres d’Heures est chère à Frédéric Tison, il leur associe le sens de ces histoires, qui ont d’autant plus de force qu’elles sont brèves : « Plusieurs textes ont pour trame une « histoire », un « récit », ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple) ».

L’écriture bientôt confondue à la peinture apparaît finalement comme un de ces sorts heureux que notre poète se jette à lui-même : il fait d’elle un moyen d’échapper aux apparences, un gage de vérité et de vie : « Prends ton visage dans tes mains – et porte-le sur la page blanche encore, sauve-le du miroir ! Chacune de tes couleurs est un vœu. Une touche de blanc dans tes yeux – Tu es vivant ».

Le dieu se cache – ou se révèle – en de multiples réalités : « Il règne matin et soir à chaque coin de rue. Si peu le regardent, et l’admirent et l’encouragent ; d’aucuns prétendent que son nom – son vénérable, son lent, son lointain nom – n’est pas connu. Et toi, tu l’appellerais volontiers Celui Qui Manque, si ce n’était l’interrompre ». Car le poète connaît la finitude du réel : « Tu auras su cette immense blessure – en toute chose et pour jamais, sous le ciel clair […] partout régnait l’adieu ». Pourtant si ce « quelqu’Un est caché dans les visages, au sein des vents, parmi les millions de corps et de pas », certains permettent parfois d’en approcher l’identification : « Mais il y avait un visage et celui-là parlait : l’amour ! disait-il, l’amour, lorsque tes pensées m’animent, lorsque tes mains me déclinent ».

Dans le Cahier III se confirment les thèmes précédemment rencontrés et l’errance se poursuit, conformément à l’étymologie du titre « Planètes » (planetes, en grec, signifie errant, vagabond) : on y retrouve « les villes précieuses » mais aussi l’évocation d’Ulysse et, bien sûr, la présence du vent, « le vent qui contient nos secrets », qu’il convient de savoir entendre, lui qui « apportera les mêmes images, les mêmes phrases, les mêmes cadences ». Toujours l’amour en apparaît le moteur : « Tu as emprunté des voitures et des trains pour un visage aimé ».

Il semble que cette errance, amplifiée, trouve ici une forme d’achèvement. Elle devient cosmique : « Le monde bientôt roulera ton corps dans les galaxies de diamant… ». Mais elle se fait aussi, autant qu’à travers l’espace, dans le temps ; il semble alors qu’elle ne se plaît à rappeler le passé, antique ou personnel – « l’eau claire sur le flanc des trirèmes » –, que pour le changer en éternité. Sous le regard du dieu-poète, tout ce qui compose le réel devient sacré. D’où l’importance de savoir regarder : « Au voyageur, [tu demandes] le double de ses yeux » car le regard échangé est parole. Son but n’est autre que la beauté, « âpre, et sombre », dont la présence si proche est si difficile à discerner.

C’est aussi au sein de cette errance qu’a lieu la création poétique, qui est genèse du monde, puisqu’elle consiste à amener « un songe » « jusqu’à la voix », par le truchement d’une « pensée qui le descelle ». Le poète est l’instance – le dieu ? – qui rend effective l’existence de ce qui n’existait « avant [lui] » qu’à l’état de limbes. Par la grâce des « noms qui veillaient sur [s]es lèvres », un paysage s’ordonne et acquiert une âme qui est un peu la sienne : « Il paraît qu’aujourd’hui l’arbre te ressemble, et que lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi. Il paraît que le chant des oiseaux se souvient du son de ta gorge et de tes lyres. Il paraît même que les saisons renouvellent tes danses, et que les fleurs s’en étonnent ». (Notons en passant la réminiscence à Macbeth, et la manière très personnelle dont Frédéric Tison utilise le mythe). « Oh, jaillir ! », voilà exprimé le souhait profond, l’attitude désirée qui ouvrirait à ce qui est recherché. Pour cela, il n’est que d’aller au-delà de soi-même, le poème devient alors la fin même de l’errance : « Sache que tu es toi-même l’obstacle – et que ton chant est déjà le lieu que tu attends ». Le livre s’achève enfin sur l’évocation d’un conte qui ne laisse pas de doute sur le caractère mystique d’une telle quête.

Le Dieu des portes est une errance où se mêlent intimement quête de soi, quête de l’écriture et quête mystique. Ajoutons que son pouvoir poétique tient certes à la solide architecture du livre mais aussi à un rythme, une prosodie qui répond à l’exigence, selon laquelle « le poème en prose doit proposer un autre Chant », en témoigne une musique, comme par exemple celle de ces alexandrins (ex. XV, cahier II : « C’est une fleur souterraine et c’est un visage, c’est un jardin qui fait d’une fleur un visage »).

Béatrice MARCHAL

(revue Les Hommes sans Epaules).




Dans la revue Les HSE

"Le poète nous livre onze textes-poèmes, au sein desquels le fantastique rejoint les vertiges intérieurs de l’être, ses obsessions les plus reculées, les plus inavouables. Maldoror-Rode est de retour. Suivre Carmel, Liza, Norma, Robin, Anja ou Milan dans leurs aventures nous met devant notre propre destinée. L’être est-il autre chose que le jouet de la fatalité, qu’implique le seul fait d’exister ? Quels étranges desseins peuvent donc se tisser en nous ? Voilà autant de questions que soulèvent ces textes-poèmes, dont la vérité, l’humour grinçant nous renvoient à la violence de la société contemporaine, ainsi qu’à celle de la condition humaine. Si Norma tente d’échapper à la lame de fond du temps, Robin-Don Juan (qui n’est autre que le Robert du Pur Amour), gagné par la mort, assiste, pour sa part, à la découpe de son corps, sur une table d’institut médico-légal. Rode débusque le cri humain jusque dans ses abysses et si ces personnages sont projetés dans l’exil où les rejette le quotidien intolérable, c’est qu’ils sont le jouet de la fatalité qu’implique le seul fait d’exister. Le Théâtre à l’abîme est la dernière publication de l’auteur, de son vivant."

Christophe DAUPHIN (Revue Les Hommes sans Epaules n°29/30, 2010).




Page : <1 2  ... 7 8 9 10 11 12 13 14 15 >