Critique
La rencontre de Christophe Dauphin avec l’œuvre de Lucien Coutaud (1904-1977), est l’histoire d’un coup de foudre. Christophe Dauphin – qui nous offre la monographie la plus complète du peintre -, a été séduit, envoûté par l’imagerie coutaldienne. Lui seul, comme l’a écrit Jean Binder, pouvait ressentir aujourd’hui encore toute la poésie et la surréalité de l’univers d’un peintre qui fut reconnu et admiré par les plus grands peintres et poètes de son temps (Picasso, Brauner, Labisse, Tanguy, Dominguez, Hérold, Éluard, Lely…) Car l’œuvre de Lucien Coutaud est une mythologie magistrale de la vie sensible ; une mythologie qui découle d’un monde profondément ancré dans la mémoire et l’imaginaire du peintre… Lucien Coutaud, qui évolua en marge du surréalisme (il n’a jamais participé à la vie du groupe, préférant toujours côtoyer les individus), est l’un des peintres les plus singuliers et les plus féconds du XXe siècle ; un peintre qui excelle dans tous les domaines… La peinture de Coutaud, ce novateur exceptionnel au niveau de la conception de l’image, affirme l’être, soleil de pur bleu fracassant le réel.
Rémi BOYER (La Lettre du crocodile, 2009).
"Après l’essai remarqué de Christophe Dauphin intitulé Le peintre de l’Eroticomagie, publié chez le même éditeur, Lucien Coutaud est de nouveau à l’honneur avec l’exposition qui s’est tenue à Gaillac, au Musée des Beaux-Arts des 27 juin au 21 septembre 2014 et le catalogue très riche qui l’accompagne.
Lucien Coutaud (1904 – 1977) est un personnage complexe, « l’un des peintres les plus singuliers et les plus féconds du XXème siècle nous dit Christophe Dauphin dans son étude introductive sur les rapports du peintre, et poète, avec le mouvement d’André Breton. Son œuvre demeure mystérieuse à bien des égards même si des périodes peuvent être déterminées, culminant dans une période dite « métaphysique », pendant laquelle, poursuit Christophe Dauphin, « la création de Coutaud prend toute son ampleur, se diversifie, s’impose par ses recherches et la puissance de sa thématique. Cette période reflète les angoisses du peintre et le traumatisme de la guerre. »
« La peinture de Lucien Coutaud active autant notre conscience que nos émotions. Ses images se présentent à nous chargées de désirs et d’angoisses, réclamant une éclatante matérialisation de l’espace ; elles brisent les cadres usés de la réalité pour faire apparaître le réellement vrai, dont l’expression la plus directe est l’image éroticomagique, qui, en vertu du pouvoir qui lui est conféré d’objectiver l’union de tous les éléments, aussi opposés qu’ils soient, dans des ensembles insolites, inattendus, pousse l’intellect à une audace culminant avec l’absolu discrédit de la raison statique. »
Christophe Dauphin évoque à propos de cette œuvre une association entre pensée magique et pensée pragmatique, une dialectique, non sans tension, entre inconscient et conscient.
La relation entre Lucien Coutaud et le surréalisme ne va pas de soi, elle fut et demeure interrogée. Lucien Coutaud a fréquenté les membres du groupe, sans fréquenter le groupe. Il fait partie de ces artistes, assez nombreux, qui passèrent dans l’orbite du groupe sans se laisser happer, refusant d’appartenir et libres de la reconnaissance. Le surréalisme ne fut pour lui qu’une tentation suggère Jean Binder qui retrace à travers les œuvres la quête initiatrice du peintre-poète.
La puissance d’évocation des œuvres est renversante. Elle met à terre les représentations courantes et désigne les espaces inexplorés, inexplorables pour certains, comme les dimensions de l’esprit dans l’érotisme. S’il traverse une période dite ésotérique dans les années 30, c’est surtout trente ans plus tard qu’il s’intéressera aux cathares et aux templiers, notamment au mythe entretenu autour de Gisors.
L’association par la désassociation, l’union par la déstructuration, la présence absolue des éléments absents, concourent chez Coutaud à une traversée, à un « transparaître » qui conduit à l’essentiel. Un presque rien infiniment signifiant."
incoherism.wordpress.com, novembre 2014.
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Lecture des Eperons d'Eden
Au « rituel des lisières », le fils poète d’un poète cède comme on concède la beauté à la fleur qui penche et va faiblir.
En distiques justes, l’auteur s’avance vers le père qui le quitte et le « tombeau » serre l’absence et les beautés de « tous les souvenirs », rameutés par une voix qui ne sentimentalise jamais mais ramène à la surface de la parole des pans entiers de mémoire vive et le service d’hommage commence : « dans la nuit de l’encre » oui, car « j’ai accumulé ton visage/ Pour annoter tes poèmes/ de salves de toi ».
La splendeur des images recrée le défunt : « si tu rampes/ dans le sommeil du buffle ». La ferveur et l’amour filial décochent des vers de pure beauté :
« Aujourd’hui, si tu parles dans ma nuit de chaque jour mon sourire dans tes yeux dépose-t-il une larme et un éloge ? »
La mort se décline dans une laisse de poèmes brefs : « Pour toi, père/ j’ai tenté/ ce mince larcin/ des saintes dactylographies/ - ton sanctuaire »
Faut-il vraiment aimer pour « oublier la mort » ? La poésie de Breton (1956/ dix recueils depuis 1979) consigne l’éloge en vers vrais, recueillant « l’hospitalité » des livres du père, offrant le sien, défiant la mort, appelant à « renaître » « dans l’érection/ des bruits » du monde.
Philippe Leuckx (in recoursaupoème.fr, juillet 2014)
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" Il est dur de porter un tel patronyme quand on écrit de la poésie : les comparaisons sont obligées mais je ne m’y livrerai pas. Alain Breton a perdu son père, Jean Breton, en 2006 ; Jean Breton, qui était aussi poète. La préface, sobrement intitulée « Mon père », dit tout ou presque : la transmission de l’amour pour la poésie, l’éducation et les dernières années marquées par les maladies et la mort dans toute son horreur ; on aurait pu en rester là et le lecteur s’attend au pire dès que débute « Mastique la mort », la première des trois suites de poèmes du tombeau qu’Alain Breton élève à la mémoire de son père. Mais Alain Breton évite l’épanchement lyrique incontrôlé. Il corsète son inspiration par une forme elliptique à souhait : le distique qui court, à trois exceptions près (pages 76, 99 et 109), du début à la fin du recueil. Le vers est souvent réduit à sa plus simple expression, un ou deux mots. Dans de telles conditions, Alain Breton va à l’essentiel qui est ainsi mis en valeur. On pourrait multiplier les citations à l’aspect lapidaire : « Le sceau / des eaux dormantes », « La nuit traçant / le pleur et la merveille » ou encore « L’écho songeur / dans les lambeaux du cri ». Tout est dit dans ces poèmes maîtrisés : l’amour filial, la dette, la mort… Je sais qu’on rattache Alain Breton à l’émotivisme. Émotivisme : mot affreux qu’une encyclopédie sur internet définit ainsi : perception méta-éthique affirmant que les attitudes émotionnelles sont exprimées à travers l’éthique de la parole… Ça jargonne comme dans une certaine poésie que veut combattre l’émotivisme ! Si la recherche sur l’expression, sur les formes, le langage... est légitime, les abus et les prétentions de l’émotivisme sont inadmissibles. Heureusement, ici Alain Breton échappe à ces travers et l’amateur peut découvrir de petites pépites verbales : « L’araignée diamantaire / livrant sa cargaison de brume » ou « Désormais, tu es l’hypne des sous-bois, / le sommeil des tisons »… C’est un vrai bonheur de lecture. Il faut lire ce recueil pour la splendeur des images et sa langue chatoyante, pour la sincérité du ton et pour l’expérience qui nous est donnée à partager. "
Lucien Wasselin (In revue-texture.fr, 2014).
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"Puisque Monsieur Breton ne supporte pas que l’on dise du bien de ses écrits, je tâcherai, eu égard à l’amitié que je lui porte, d’en dire le moins possible. Pour ce faire, j’ai choisi trois de ses livres : Pour rassurer le fakir, Infimes prodiges et Alain Breton Anthologie. On y côtoie des textes farfadets, des poèmes lutins avec le coeur qui danse, des nerfs et des muscles, des organes sensitifs et des intestins, avec le désir de vivre, de se communiquer. Et de fait ils rencontrent leur corps en chemin et valident leur manière d’exister. Ces poèmes, assurément, ont des pieds et des lignes de la main et surtout une mémoire curative qui soupèse et estime ses blessures, nous fait sourire d’elles, de leurs dérives et de leurs parjures.
Le voici. Il tourne à l’angle de la rue, il se glisse entre deux rayons du soir. Fier, il est de ceux qui bissent leurs exploits : il nous a aperçus, son torse se gonfle, il se lance, il est déjà loin.
Peut-être aurons-nous un jour le courage, au moment où il file, de rester immobiles et de lâcher derrière lui : « Bon débarras ! »
Si je considère l’ensemble de ces ouvrages, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est qu’il reste tant de marge pour écrire l’inédit, pour énoncer les choses autrement - primeurs de chair et d’imaginaire ! -, qu’il y a encore la place pour une multitude d’Alice au pays des merveilles pourvu que l’on choisisse, ainsi que le fait Alain Breton, ses interstices entre les lieux, que l’on se décale entre les sas, les courants, entre les portraits-robots des heures et des saisons.
Je reste suspendu à la corde de rappel ; sans doute ai-je bougé trop tôt. Le vent s’est retiré mais j’espère son retour et les cailloux les plus acérés sous ma corde pour éviter de compromettre ma chute tout à fait.
J’ai donc abordé les mythes et légendes de cet auteur, et mes yeux ont fait le voyage hors de moi pour tomber dans son aire, son no man’s land du périple et du merveilleux. Car l’une des caractéristiques de ces lignes serait d’être comme autant de poèmes en route, à valeur locomotrice, laissant trace de leurs pèlerinages, de leurs élucubrations, de leurs doutes et de leurs hésitations.
L’ouvreur de portes ne se fait guère d’illusions : lorsqu’il détourne la tête, même pour peu de temps, la porte qui, une seconde auparavant, lui résistait, s’ouvre en livrant passage à des étrangers en capes, turbans, bottines, toques, sabres, gibecières, en si grand nombre que la porte ne pourra jamais plus être fermée.
On y trouve maint mouvement de lecture dont les sens, comme pris entre des vagues, s’entremêlent, se complètent, se séparent.
Que chaque totem nous prenne en pitié. Que des spiritueux s’ajustent à nos muscles, Infatigables lévriers de l’esprit. Que le Joaillier rince nos os de solitude, Qu’enfin les oiseaux s’emmurent vivants, Pour nous, les anges.
Et de fait, l’être du poème est nombreux, peuplé à foison d’autres masques ou d’autres lui-même, ouvrant toujours sur des possibles et délivrant ce mode d’emploi à tiroirs d’une toujours plus lointaine et profonde féerie.
Chien fou, lève, coeur cogné comme rose sure. Ce que tu voulais s’estompe viscère de sang. Neuf, tu n’as plus peur. Sous le poil, tu es un loup. Tu comprends. Ta formidable queue traîne, tu balances la patte dans un tonnerre de drogue, tout éclate quand tu gueules, tu es libre.
Les rêves mis en scène sont si nets, si visibles, d’un principe actif si probant, qu’on pourrait les baptiser, chacun, d’un nom d’homme ou d’ami, de différentes langues, en différents pays. Cela fait longtemps, dès leur naissance sans doute, que le « Fakir » les a affranchis et on les voit s’avancer toujours si loin vers l’horizon, de leur allure à la fois conquérante et badine, qu’on se demande s’ils n’auront jamais la force - ou le désir ! - de revenir. En eux, même les affects d’échec, de doute, d’amertume, maquillés sans excès, conquis au devoir d’exister, se voient recevoir des rôles qu’ils n’avaient pas prévus. Car ce recours à l’onirisme a des vertus prolifiques, des accents d’allégorie et de facéties ; il dévisse sans vergogne les glaces, débite et fractionne son efficace, semble une mutine et mutante machinerie. Témoin, cette « sentinelle », cet « allumeur de réverbères » surpris au seuil des rêves : je viens d’arriver et déjà tout est changé dans ce monde. Mais on peut voir aussi dans ces pages une chronique malicieuse et complice de l’être, qu’il soit abordé par ses signes intérieurs ou s’appréhende lui-même de l’extérieur. Cette mise en regard fréquente de l’auteur et du texte fait apparaître le poème comme un hologramme, petit robot animé de charmes aux dimensions de l’humour et de la tendresse. De tels objets recèlent des surprises. Car le jeu des reliefs soudain bascule, balance, dangereusement se déhanche, comme un éclat de rire ou de néant, une émotion qui chercherait sa voie, sa proie, sa déviance. Chercherait ? Le laboratoire est loyal et actif, le don d’énigmes passant par l’organique, l’anatomie duelle et pathétique du miroir.
Je vais voir ma blessure de temps à autre. Je ne suis pas le seul, aussi j’attends mon tour, dans la file d’attente. Lorsqu’il arrive, je n’ose pas regarder, mais comme je me sais jugé par ceux qui attendent derrière moi, je m’y risque. Il n’y a pourtant rien à voir, tout de cette blessure s’est écoulé, je devrais rentrer apaisé dans ma nouvelle vie. Cependant la voix de mes suivants me cingle : « Regarde mieux ! »
Il y a les poèmes du fakir, il y a les poèmes de l’amour, les poèmes rustiques, animaliers, et ceux des crédos du passé, du futur, des jeux libres, dont certains relatent, convoitent une histoire et d’autres agréent « leur » histoire. Il y a là une surabondance des rites, des joies, des enfances, et le corps de l’homme devenu adulte qui surveille, balise et attise les emportements et dérèglements de sa loi. Il y a là cette mélancolie paradoxale qui prise à la fois le bonheur d’avenir et sa perte définitive. Il y a cette nostalgie traitée comme une parente, aussi défunte que vive, admise au coeur de la famille. Il y a « lentement, Mademoiselle », ce titre d’un recueil, qui à lui seul vous fait vous coucher sous les lettres. Et les dessins du même auteur dans « Pour rassurer le fakir » qui semblent les moules, les matrices de son écriture, encore trempées de ses émotions et de ses pensées, un reste d’épreuves desquelles la chair des textes vient de s’arracher. Il y a enfin tous les poèmes à venir, patients, profonds, attentifs, dont on sent déjà la morsure d’amour dans le coeur.
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°40, mars 2015)
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"Avec Les Éperons d’Éden, Alain Breton offre un tombeau à son père, le poète de “Poésie pour vivre”, Jean Breton [1930 - 2006]. Force est de relever quelques reproches inévitables : « Tes rares baisers, mon père / tout le magot des brumes […] Tu m’abandonnes, prince sans rire » et, en miroir, ce bel éloge à l’adresse de la mère : « Chaque matin, les portes s’étiraient / Sur le sourire de la fée à tout faire. » Georges Mounin aurait trouvé géniale cette image de “la fée à tout faire”. Cela tisse bien le cocon de la mémoire. La cause de ces reproches est que le poète Jean Breton plaçait haut cet appel du « baiser / comme une sommation d'être // Et de jouir sans fin / pour oublier la mort. » Mais, en vérité, pour les vivants dans leur rapport aux morts vraiment aimés, il n’existe guère de parade. Alain Breton avoue le besoin d’écumer le temps, les années. Et il consigne de magnifiques pensées : « Que tu ne parles plus / n’est que diversion du silence. […] Aujourd'hui, si tu parles / dans ma nuit de chaque jour, // Mon sourire dans tes yeux / dépose-t-il une larme et un éloge ? […] Je bêche le silence, / je demande hospitalité à tes livres. » — Merci pour ce bel in memoriam."
Pierre PERRIN (revue Possibles, octobre 2015).
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"Alain Breton, éditeur et poète, a su rester fidèle à son milieu "socio-culturel" (le microcosme de l'édition de poésie) tout en imposant sûrement son beau talent, foncièrement original. Sans doute héritée de sa famille, il garde une liberté d'expression et de pensée sans réplique, avec une pointe d'humour désabusée. Il travaille les mots tel un orfèvre, les fait chanter et se prolonger jusqu'à la magie, exprimant ainsi une sorte de mystique post-moderne, et sans Dieu."
Jean-Luc MAXENCE (in L'Athanor des poètes, anthologie, Le Nouvel Athanor, 2011).
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"Le poème d’Alain Breton, émotiviste par essence, est concis, fluide, limpide, sensuel et ciselé. » Le poète est un œil, un voyeur qui se délecte des faits les plus anodins du quotidien pour bien souvent finir néanmoins par s'approcher du merveilleux. Alain Breton ne projette pas sa lanterne », a écrit Henri Rode (in Poésie 1), le poète de Mortsexe, il épie au fond de lui, de sa mémoire, de son rhésus, ce qui peut motiver cet instant, à sa table, devant le papier qu’il griffonne. C’est la sublimation de l’incident qui l’a fait tiquer, l’a séduit, lui a donné le coup de lancette. Imagiste au sourire triste, épieur d’absurdie dans le quotidien déconcertant, tout de discrétion ; félin qui se garde d’être ébloui dans le jeu de miroirs érotique, Alain Breton est tout entier dans sa recherche, là où le monde signifie, ou crie, et il crie avec le monde."
Christophe DAUPHIN (in revue Les Hommes sans Epaules).
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Lectures :
" L’écriture n’est ni féminine, ni masculine. Le travail d’écrire, avec la matière du langage, puise à l’universel, par-delà les genres...
On connaît ( ? ) le roman de Georges Pérec, La Disparition. Cet ouvrage est un lipogramme, il ne compte pas une seule fois la lettre e. Élodia Turki offre à la curiosité du lecteur un recueil composé de poèmes lipogrammes : la lettre a en est absente. Que signifie cette non présence voulue délibérément ? Sans doute cette question est-elle malvenue puisque Élodia Turki affirme en quatrième de couverture : « Une centaine de poèmes lipogrammes, comme des gués sur le chemin étrange que je découvre avec eux, avec vous, et qui ne mène nulle part ailleurs que le chemin lui-même qui, comme le dit Antonio Machado, n’existe pas : il n’y a pas de chemin. Le chemin se fait en cheminant »
Tout langage écrit est lipogrammatique puisqu’il n’utilise qu’un nombre fini de lettres et exclut les autres alphabets… Il serait donc vain de chercher à élucider de quoi la lettre a est le symbole. Et sans doute est-il plus utile de voir ce que ces poèmes disent en dehors du jeu gratuit auquel semble s’être livrée Élodia Turki dans sa jeunesse. Car elle continuera d’écrire de tels poèmes. Voilà pour la genèse du recueil.
Notons que le poème est court, la plupart du temps. Élodia Turki donne l’impression de décrire ses relations avec un tu jamais identifié. S’agit-il de la description de l’amour, de la passion ? Notons aussi le goût de l’image : « Et j’invente pour nous une très lente nuit / tissée de peurs et d’innocence / qui nous dépose sur les grèves du temps / ensoleillés de lunes » (p 8). Est-ce le stupéfiant image dont parlait le surréalisme ? Élodia Turki ausculte son corps car elle est sensible à ses changements. Cela ne va pas sans obscurités que soulignent ces mots : « entourés d’ombres longues » (p 11). Elle a le goût des mots rares comme ouroboros sans qu’elle n’éclaircisse le sens de ce terme mais sa forme la plus courante est celle d’un serpent qui se mord la queue, le plus souvent. Ce vers « Et voici le poème d’où surgit le poète ! » n’est-il pas éclairant (p 16) ? Élodia Turki souligne qu’elle ne facilite pas la lecture de ses poèmes : « Je signe enfin de cette encre furtive / quelque chose de moi qui se rebiffe // L’irréversible plonge ses griffes d’ombres / fige notre désir pour toujours différent » (p 21).

Élodia Turki, L’Infini Désir de l’ombre, Librairie-Galerie Racine (Collection Les Homme sans Épaules), 68 pages, 17 euros. (L-G Racine ; 23 Rue Racine. 75006 Paris).
Et puis, il y a cette soif inextinguible d’écrire : « Terrible est le silence » (p 25). Et puis, il y a cette attirance de l’ombre… Etc !
Élodia Turki dit haut et fort sa féminité et la passion amoureuse. Et si ce recueil n’était qu’un éloge de la gratuité du jeu poétique ? Mais je ne peux m’empêcher de penser que la lettre a est l’initiale du mot amour : Élodia Turki n’écrit-elle pas « Première lettre et premier leurre » (p 41)"
Lucien WASSELIN (in recoursaupoeme.fr, juin 2018).
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Le poète, dans son dénuement, se dépouille souvent de la ponctuation, la mise à la ligne faisant office de respiration. Parfois, il sacrifie les majuscules ou, au contraire, les magnifie. Titres et table se dissipent au gré d'enchaînements subtils. Voici qu'Elodia Turki nous propose la complicité d'un texte sans la lettre A (hors son propre nom, les première et quatrième de couverture ainsi que les pages de garde).
Simple jeu ? En fait, la contrainte librement consentie tôt s'évapore. Cette lettre A, pourtant si prégnante dans notre langue, est devenue virtuelle, telle une ombre à la fois présente et immatérielle. Comme un désir intensément palpable mais sans corps et sans trace. Désir immensément présent, envahissant, obsédant tel un amour qui taraude, privé de l'être cher : De toi je suis si près - si loin de nous - / Moi loin d'ici loin de tout en si petite vous, lors que Mes doigts écorchent le crépi des murmures (...) Pour Tituber sur les broderies du temps. Peu à peu, l'on comprend que le maçon a renoncé au ciment : mur de pierres sèches. Que l'ombre de l'être aimé incendie Mes doigts tendre mémoire de son Infini Désir (en majuscules). Que la lettre A, tel un cri primal (dans le sens freudien) s'est faite absence, non comme un jeu ou un exercice de compagnon en mal de cathédrale, mais comme un manque existentiel devenu déchirement : je mendie le cri d'une étoile. Rendons les choses simples : ce recueil, dont la langue est si pudique mais si riche en images, est un long cri d'amour. Il prend de plus en plus de sens à la relecture. C'est peut-être là d'ailleurs, une caractéristique de la poésie : Le vent étourdit les feuilles les lunes les frissons - Tu restes ce mystère - cet inconnu - qui tremble en moi - l'infini désir de l'ombre. Non pas langue véhiculaire mais elle-même objet d'art, objet de mystère où se frottent et s'incendient l'une, l'autre, les pierres sèches, où se confrontent les verbes dans leur structure primitive. Comme des silences tout au fond des entrailles, tout au creux du rêve.
Claude LUEZIOR (in revue Les Hommes sans Epaules n°47, 2019).
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Lectures critiques :
Ce volume rassemble l’essentiel des poèmes d’André-Louis Aliamet publiés au cours de sa vie de poète dans une demi-douzaine de recueils.
Ce qui frappe à la lecture de ces poèmes, c’est d’abord l’idée. Chacun de ces poèmes véhicule une idée-force mise en beauté. Les textes d’André-Louis Aliamet se méditent dans le silence auquel souvent ils conduisent naturellement.
« Je me tiens à égale distance de l’égarement et de la clairvoyance. Serait-ce une langue, ces coups de boutoirs des syllabes ? L’écriture, sans date ni repère, ces mots sentis brusquement, s’étonnent de nous trouver si lents, si tardivement émus. Sous l’aile d’orages inaudibles, ton règne, crève-cœur public, devient désordre. Immédiatement au-dessous persiste la criée secrète du poème. »
L’intérêt d’un recueil qui reprend plus de vingt ans de production est la rencontre avec un chemin qui fait œuvre ou non. Syllabes de nuit est une œuvre et non un assemblage, elle enseigne et éveille sans insistance particulière, avec grâce.
« Proche de Dieu sans t’inquiéter des prêtres, tu demeures, passé toute crise, celle qui persiste à rire, sans que je sache, une fois quittée, si tes joies sont toutes fausses, comme ton sobre amour n’est qu’un masque – pour lors à danser sur l’eau, toi qui dessines, du bout d’une perche, les pourtours d’une averse – lors pour filtrer des pluies, tu t’apprêtes à danser, sans que je sache, dans l’air spongieux, si tes rires sont des voltiges. »
On devine à la lecture des poèmes une alliance secrète entre le poète et la langue. Il a percé le secret des sons et des rythmes de cette grammaire qui crée les mondes. Inutile de chercher les arcanes dans quelque grimoire caché alors que le poète révèle.
« sois ma femme de Saturne et je serai
ta peau , crottée comme un ange,
sois mon institutrice, car Dieu
nous veut pour flairer ses pièges,
avec mon masque de cendres et tes deux
seins aveugles, recrus d’espace,
Ô Sœur de midi ! »
Une œuvre, véritablement, à ne pas manquer.
Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 8 avril 2022).
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