Dans la presse

 

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Lectures critiques :

Poète aussi précis qu’aérien lorsque il parle l'amour, Tison  transforme les corps en étoiles lointaines et proches. Il fait de sa passion pour une fleur disparue une longue patience.
Plus désirable en effet devient la princesse lorsqu'elle est séparée de son guerrier. C'est comme si sa promesse ne fut que différée. D'où des mélodies insistantes mais discrètes par respect à son "silence".

Frédéric Tison rejoint ainsi celle qui ne serait désormais l'autre que par miracle. Mais surgissent ces "nuages rois" en retour, en offrande. C'est comme si la lune tendait sa psyché à un tel visage.
La langue rôde au bord des ténèbres des nuages dont les voiles se défont loin de tout énoncé convenu. Le texte devient un miroir luminescent, instrument gigogne en latence pour celle qui arme encore le scribe toujours lesté de son amour.
Les lecteurs deviennent les pèlerins d'un tel voyage de retour mais aussi de redécouverte pressentie. Et ce, en un éventail d'émotions charnelles ou divines. Clôtures et ouvertures, invitations sensorielles caractérisent une œuvre qui reste tout autant érotique que spirituelle.

Tison trouve le moyen de s'opposer au dualisme âme/corps en penchant pour une entité indivisible où tout fonctionne de manière interactive. La pensée vient de l'expérience sensorielle et vice-versa en un  travail où se combine l'expression de la chair et de l'esprit en un cycle ininterrompu.  


Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 23 avril 2021).

*

Frédéric Tison a baigné chaque mot dans son Styx, son fleuve de mort personnel, avant de le déposer, rutilant, neuf, dans le poème. Chaque mot lâché par la bouche du poète est capital, sa vie en dépend. Sa vie ? Son chant intérieur, qu'on entend comme si le poète parlait à côté de nous. Mieux : en nous. C'est de la musique, c'est un rythme, discret et intime. Musique de l’âme.

À partir de là, nuages, ciels, barques, sentiers, d'essence divine, d'essence royale, ne cessent de nous hausser vers toujours plus de beauté et de liberté.  Le souffle de la Nature a passé : Marcheur, épouse-moi dans mes détours de pierre" : Parole du sentier, qui monte vers toi. - Que ton pas sourde au sein de ces cailloux, parmi le chardon bleu, le bouton d'or, toute l'haleine. En lien avec la Nature se tient une civilisation magique où rois, reines, châteaux, sont fantasmagories sacrées du poète : Une reine se dérobe en ces lieux. - Elle avait quitté ce paysage ; ses larmes étaient tombées ainsi que des offrandes. - Son visage, ci-gît, se révèle sans parler, ainsi que la neige sur les toits. Les mots sont hiératiques, simples et forts.

La civilisation magique se perpétue dans le présent avec des éléments mythifiés comme la rue, la fenêtre, la chambre. Impression onirique très prégnante, presque hallucinatoire : Le désordre s'accroissait. Les statues égarées dans les rues, les passants de hasard, les sources noires étaient des songes pour mes yeux. - Et l'eau-forte du ciel n'entamait pas les nuages. - Des corps survenaient dans la ville qui étaient parlés par le vent. La vue à ses outils rêvés, déclinés sous la forme récurrente de miroirs, d'ombres, de silhouettes, bref de reflets. C’est l'image en variations du poète lui-même, mais aussi de tous êtres et choses aimés par lui, qui traverse telle une brise ville et campagne.

Dans Nuages rois, le lexique est aérien : oiseau, vent, toits, nuages, ciels, ailes, montagne, tout monte, vers quelle divinité intérieure ? Tu apprends du nuage sa leçon blanche et légère, sa lyre transparente, toute seule jouant ; ses haltes et ses hâtes ; ses éparpillements. Voici un art poétique, que l'on retrouve un peu plus loin : Hâte-toi - et ne te hâte pas ; ce que le vent vient de te dire ne s'annule pas : le ciel, l'oiseau, la terre et l'arbre ont lieu.

Car entre les poèmes sont des passerelles, des ponts légers comme un fil de toile d'araignée, et c'est bien un royaume de fils d'or tendus qu'est chaque livre de Frédéric Tison, un castel d'échos sans fin où se perdre avec délices, dans l'éternelle lutte contre la prison terrestre, dont la clé unique est la beauté : Elle se souvient. Belle détenue dans les miroirs, elle sait encore la lumière libre. - Elle sait qu'elle est de la même source que l'ombre, dans l'interrègne des fleurs. - Et toujours cette retenue, cette suspension, un dieu délicat : (...) entendez-vous ma prière éparpillée, vos neiges m'attendent-elles tandis que je passe devant votre visage et retiens doucement votre image en pleurs ?

Tout est délicatesse et dignité, telle cette notation du couchant : Inestimable rouge à l'horizon, inestimable rose, inestimables bleu et noir. Il s’agit bien d’amour, et d’un trop-plein de beauté : Il pleut ; mon Dieu, la pluie est bleue, face au vide intersidéral : Tu créeras ta barque éblouissante. - Ton navire dévorant l'amour sera sur la mer l'écriture qui tremble et la parole qui vibre. À la toute fin, le poète est le prince.

 

Claire BOITEL (in Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).




Dans la revue Les HSE

"Lire Alain Simon est un régal, tant il raffole de choses fines, tant il exprime de sentiments rares en bateleur d’un coeur énorme et marmiton de nos magies, en faisant fusionner, grosso modo, les sortilèges du surréalisme et l’écriture du quotidien. Son prétendu dandysme était une pudeur, dont il s’est pour partie défroqué avec le temps ; sa préciosité une recherche esthétique, une quête du Graal, dont il s’est grandement rapproché depuis quelques livres. Son sens du pittoresque, du nanan enrobé de feinte désinvolture. Mais quelle puissance lyrique chez cet ermite ambivalent ! Et quel sens de l’image ! Qu’il fasse saillie sur la musique : Il s’agirait peut-être d’un domaine d’épouvante avec des basses, des contrebasses en rêve de cordée ; qu’il évoque, grande affaire !, les femmes : « En avril dès qu’on lève la tête une fille affirme : je n’ai pas de temps à perdre/ Viens m’explorer ainsi dans le trèfle à quatre feuilles/ De Chulyma et près de Minoussinsk/ Viens et tais-toi je ne veux pas de la cruauté des mots/ Viens dans mes huit mètres de profondeur dans mon métier d’épouse poignardée dans mes viscères il fait chaud au fond ; ou : Tu seras toujours présente toi ma gouge/ Ma goule devrais-je dire toi ma folle/ Mon exquise débraillée avec du poil aux fesses/ Mais infidèle car pour aimer il faut trahir des dieux/ Et ça tourne mal ; ou encore : Je reconnais la supériorité des femmes face aux éléments fondamentaux/ Si elles chantent sinon adieu. Qu’il évoque la condition humaine : Y a-t-il suffisamment ici de passion pour la vie/ De lièvres apeurés pour fusionner et faire tourbillon / Faire syndicat comme les oies ? Qu’il peigne la Nature, moelle de son inspiration : Toutes les ruses du passeur de ravines ; ou : Genoux de langueur boisée/ Des pentes de Tannu-Ola ; puis : À cause des bergers qui ont tout appris des sources ; ou bien : Castagne à l’aube avec des savoureux/ De roseaux d’argent des cartouchiers/ Je leur ai confié quelques cuillères en argent / Ils m’ont remercié avec un trémolo dans la voix/ Les deltas j’en ai toujours fait mes sorcelleries certains remèdes/bJe n’ai jamais su que parler du Vieux Lac. Qu’il s’en prenne au destin et au progrès : Je n’irai pas jusqu’à la rendre à sa locomotive/ Les mille chevaux des dieux grondeurs, il fait souvent sauter la banque. Grand lunatique, ô combien attachant, anticonformiste enraciné dans l’aventure sur les mers lointaines et les sentiers familiers, Alain Simon marque, tel le fantôme du Bengale de notre enfance, la poésie de ses coups de bague. Même ses bavures restent des performances (C’était trop savant j’aime la maladresse). Un homme ordinaire, certes, dans l’inouï : Vous réciterez comme moi toutes sortes de cris mâles - Et la violence étrange avec des rires fous - Et la capitale misère : muse muselée dans l’obscur utile - Vous me direz je vous hais comme c’est bon sans doute."

Alain BRETON (Les Hommes sans Epaules n°31, 2011).




A propos de René Iché

René Iché (1897-1954) fait partie de cette génération marquée à jamais par la Première Guerre mondiale. Engagé volontaire devançant l'appel en 1915, il est plusieurs fois blessé et termine la guerre avec la Légion d'honneur, la Médaille militaire et de solides convictions antimilitaristes. Ses premières oeuvres sont censurées pour pacifisme ou indécence, à cause de leurs évocations parfois explicites de l'homosexualité. Proche du groupe surréaliste, il commence à percer au milieu des années 20. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale - où il perd plusieurs proches, dont son gendre, le poète surréaliste Robert Rius (qui édita le poème Liberté d'Eluard), assassiné par la Gestapo - qu'il connaît la notoriété et devient la figure même de l'artiste engagé. En 1954, le gouvernement polonais lui commande ainsi un monument aux déportés d'Auschwitz. Il ne verra jamais le jour, l'artiste décédant d'une leucémie le 23 décembre de la même année.
 
CHEVASSUS-AU-LOUIS NICOLAS (in Libération, 18/09/2007).




Lectures critiques

" Le titre d’abord nous interpelle, servi par la saisissante photo, en couverture, d’un regard d’ange dirigé vers l’Au-delà. Dans une Note liminaire, l’auteur explique d’emblée que « de Janus à proprement parler [le dieu romain au double visage], il ne sera pas question dans ces pages » ; mais le dieu des portes n’en reste pas moins actuel, puisque son œuvre, qui se situe essentiellement dans le temps, « est de passer – d’aller enfin », passage perçu par la présence du vent dans ces textes , aussi forte qu’insaisissable : « J’aime le vent, et chaque vent me déçoit » ; aussi « à nous de traquer à chaque instant sa présence », dit le poète qui fait sienne la devise de son aîné, Jean-Antoine Roucher, « se regarder passer ».

Le livre est composé de trois Cahiers, dont les titres respectifs Heurteville, Sylvestres, Planètes, évoquent d’emblée une déambulation qui s’élargit du lieu circonscrit de la ville, aux forêts et au cosmos tout entier. Heurteville, avec sa discrète allusion à Perceval le Gallois, d’emblée nous situe dans l’espace du mythe, ces mythes et contes (Grimm, Perrault avec la Belle au Bois dormant, etc) auxquels recourt de façon fréquente et naturelle un poète qui en est nourri et qui les adapte librement à son propos ; de manière générale, c’est le recueil dans son ensemble qui mêle, en un syncrétisme harmonieux, de nombreuses références à l’antiquité, avec les évocations de lieux et d’objets (péristyles, trirèmes…), avec la mythologie (Silène, Orphée, Ulysse…), mais aussi à la littérature du Moyen-Age, courtoise notamment et à la Bible. Il est d’ailleurs frappant que tout au long du recueil, la parole se revendique comme l’expression d’une doxa bien plutôt que d’une intangible et incontestable vérité : « il paraît que », « on raconte, on dit que… » introduisent et ponctuent sans cesse ces « histoires en peu de phrases », qu’évoque le sous-titre et qui correspondent à la définition par Frédéric Tison du poème en prose.

Dans cette pérégrination traversée de rencontres, l’amour est mentionné dès le premier poème comme la condition essentielle de sa réussite : « et tu n’auras rien vu, ou bien du gris ou du bleu – si tu n’entres en amant ». La rencontre amoureuse y acquiert une dimension d’archétype : l’aimée, c’est « Elle – celle qui n’a pas de nom » ; l’amour est évoqué en référence à la Genèse, comme un éblouissement créateur et la figure du poète s’identifie à Orphée, l’enchanteur doublement éploré par la perte d’Eurydice et celle d’« un fils du vent », Calaïs.

La richesse autant que la complexité du Dieu des portes tient sans doute aux pronoms personnels, dont le poète varie à sa guise l’emploi des trois personnes – je, tu, il, elle – du singulier. Il s’en explique dans une note de l’un de ses carnets: « Que, dans le poème, le "je", le "tu", le "vous" et le "nous" se parlent et se confondent ne doit pas étonner ; ils s'échangent parfois, si chaque homme ne sait, bien souvent, croyant parler de lui-même, qui il est, à cette heure et à ce moment — ni quelle voix le hante quand il vient de parler, ni d'où il vient de dire ». Comprenons qu’à ce recours très concerté aux pronoms est dévolue la mission de dire l’éparpillement des identités : qui parle, quand "je" parle ? C'est aussi, parfois, un moyen, ou une tentative de s'éclairer soi-même. Ainsi dans trois textes consacrés aux « villes précieuses », égrenés dans chaque cahier, l’emploi du pronom "tu" fait implicitement référence à « Zone » d’Apollinaire : comment mieux signifier que la déambulation est à la fois extérieure et intérieure, physique et mentale ? Car si la quête est difficile, « Parmi les immeubles, quelque chose ne s’ouvre pas », la liaison entre la marche et la voix du poème ne fait pas de doute : « la trace feutrée de tes pas […] peut-être ébauche-t-elle la clef qui manque à ton trousseau sonore ? » Quant au motif de l’ombre, il traverse tout le recueil (p. 12, 47, 71) en illustrant  l’opacité du poète à lui-même –  « L’ombre – ton ombre – est ton grand oiseau blessé » – en même temps que cette ombre apparaît comme une chance de se connaître – « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ».

A l’instar de l’ombre, liée à la question de l’identité, sont privilégiées des réalités aussi légères et immatérielles que le vent, les nuages, voire l’eau, liées de façon corollaire à la question de l’écriture et du chant.

Si importante que soit la place du vent « Les vents nourrissent ta parole », c’est le chant qui est premier : « Le chant devance le vent », et le poète est son « otage ». Un chant qui a bien sûr partie liée avec le silence : là d’où il part, c’est « du côté du silence ». De même le satyre Silène appartient à la suite de Dionysos, le dieu du chant poétique : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix », mais ce n’est pas dans le vin, mais dans l’eau, « l’eau qui parle », « plus mystérieuse que le vin » qu’il retrouvera les noms perdus et nécessaires. Pour Frédéric Tison, le chant est en effet nomination, ainsi le poème XI du deuxième cahier apparaît comme une sorte de Fiat : « Soit l’aube au bout de tes bras, soit la feuille sous la neige. […] Soit toute l’eau lente et légère celle où tu ne t’es pas encore connu ». A la nomination, s’ajoute la fonction de célébration : « Loue…, célèbre… chante… », qui donne au chant le pouvoir de rompre le maléfice, de libérer et d’ouvrir l’espace à la lumière : « Ainsi, brise, brise : les lumières noyées, l’air noir, la poix de toute écluse, de toute rive ».

A la fin du premier Cahier, l’écriture apparaît, à travers l’allusion à un conte de Grimm, comme une clef qui peut ouvrir, mais ne permet pas de passer le seuil. Pour pallier la difficulté de l’écriture à circonscrire une réalité trop délicate, le poète va recourir à la peinture : « Parce qu’elle était silhouette je la peignis avec les noirs de mes encres. […] ». Non pas au détriment de l’écriture mais plutôt de façon complémentaire vont se trouver associées écriture et peinture : « afin de peindre les images qui figurent dans l’ouvrage de tes Heures ». Cette référence aux livres d’Heures est chère à Frédéric Tison, il leur associe le sens de ces histoires, qui ont d’autant plus de force qu’elles sont brèves : « Plusieurs textes ont pour trame une « histoire », un « récit », ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple) ».

L’écriture bientôt confondue à la peinture apparaît finalement comme un de ces sorts heureux que jette à lui-même notre poète : il fait d’elle un moyen d’échapper aux apparences, un gage de vérité et de vie : « Prends ton visage dans tes mains – et porte-le sur la page blanche encore, sauve-le du miroir ! Chacune de tes couleurs est un vœu. Une touche de blanc dans tes yeux – Tu es vivant ».

Le dieu se cache – ou se révèle – en de multiples réalités : « Il règne matin et soir à chaque coin de rue. Si peu le regardent, et l’admirent et l’encouragent ; d’aucuns prétendent que son nom – son vénérable, son lent, son lointain nom – n’est pas connu. Et toi, tu l’appellerais volontiers Celui Qui Manque, si ce n’était l’interrompre ». Car le poète connaît la finitude du réel : « Tu auras su cette immense blessure – en toute chose et pour jamais, sous le ciel clair […] partout régnait l’adieu ». Pourtant si ce « quelqu’Un est caché dans les visages, au sein des vents, parmi les millions de corps et de pas », certains permettent parfois d’en approcher l’identification : « Mais il y avait un visage et celui-là parlait : l’amour ! disait-il, l’amour, lorsque tes pensées m’animent, lorsque tes mains me déclinent ».

Dans le Cahier III se confirment les thèmes précédemment rencontrés et l’errance se poursuit, conformément à l’étymologie du titre « Planètes » (« planetes », en grec, signifie errant, vagabond) : on y retrouve « les villes précieuses » mais aussi l’évocation d’Ulysse et, bien sûr, la présence du vent, « le vent qui contient nos secrets », qu’il convient de savoir entendre, lui qui « apportera les mêmes images, les mêmes phrases, les mêmes cadences ». Toujours l’amour en apparaît le moteur : « Tu as emprunté des voitures et des trains pour un visage aimé ».

Il semble que cette errance, amplifiée, trouve ici une forme d’achèvement. Elle devient cosmique – « Le monde bientôt roulera ton corps dans les galaxies de diamant… » mais elle se fait aussi, autant qu’à travers l’espace, dans le temps ; il semble alors qu’elle ne se plaît à rappeler le passé,  antique ou personnel – « l’eau claire sur le flanc des trirèmes » –, que pour le changer en éternité. Sous le regard du dieu-poète, tout ce qui compose le réel devient sacré. D’où l’importance de savoir regarder : « Au voyageur, [tu demandes] le double de ses yeux » car le regard échangé est parole. Son but n’est autre que la beauté, « âpre, et sombre », dont la présence si proche est si difficile à discerner.

C’est aussi au sein de cette errance qu’a lieu la création poétique, qui est genèse du monde, puisqu’elle consiste à amener « un songe », par le truchement d’une « pensée qui le descelle », « jusqu’à la voix ». Le poète est l’instance – le dieu ? – qui rend effective l’existence de ce qui n’existait « avant [lui] » qu’à l’état de limbes. Par la grâce des « noms qui veillaient sur [s]es lèvres », un paysage s’ordonne et acquiert une âme qui est un peu la sienne : « (Il paraît qu’aujourd’hui l’arbre te ressemble, et que lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi. Il paraît que le chant des oiseaux se souvient du son de ta gorge et de tes lyres. Il paraît même que les saisons renouvellent tes danses, et que les fleurs s’en étonnent ». (Notons en passant la réminiscence à Macbeth, et la manière très personnelle dont Frédéric Tison utilise le mythe). « Oh, jaillir ! », voilà exprimé le souhait profond, l’attitude désirée qui ouvrirait à ce qui est recherché. Pour cela, il n’est que d’aller au-delà de soi-même, le poème devient alors la fin même de l’errance : « Sache que tu es toi-même l’obstacle – et que ton chant est déjà le lieu que tu attends ». Le livre s’achève enfin sur l’évocation d’un conte qui ne laisse pas de doute sur le caractère mystique d’une telle quête.

Le Dieu des portes est une errance où se mêlent intimement quête de soi, quête de l’écriture et quête mystique. Ajoutons que son pouvoir poétique tient certes à la solide architecture du livre mais aussi à un rythme, une prosodie qui répond à l’exigence, selon laquelle « le poème en prose doit proposer un autre Chant », en témoigne une musique, comme par exemple celle de ces alexandrins: « C’est une fleur souterraine et c’est un visage, c’est un jardin qui fait d’une fleur un visage » (XV, cahier II).

Béatrice MARCHAL (Allocution de remise du Prix Aliénor 2016 à Frédéric Tison pour Le Dieu des portes, samedi 10 décembre 2016).

*

" Dans la troisième préface qu’il avait projetée pour De l’amour, Stendhal rapporte : « Je n’avais même pas eu l’idée de solliciter des articles dans les journaux ; une telle chose m’eût semblé une ignominie. […] Le résultat de mon ignorance fut de ne trouver que 17 lecteurs de 1822 à 1833. » De l’amour, GF, 1965. Il se pourrait que la modestie de Frédéric Tison lui soit préjudiciable. Il vient de publier son troisième recueil de poèmes, en six ans, et pas une note. Il est pourtant publié sur des revues, papier et électronique. Il tient aussi un “blogue”  de qualité sur lequel on peut lire sa définition de la poésie : « dire ce qui nous arrive : le morcellement, la déréliction, la fluidité, l’extase, le moment saisi dans sa verticalité, mais aussi le tâtonnement, au sein de (et contre) la vitesse et la surcharge ». Voilà qui accrédite un certain sérieux, il me semble. D’autant que, dans un entretien accordé à Jean de Rancé le 11 avril 2016, Frédéric Tison précise : « le poème en prose n’est en rien une prose ornée, ni une prose qui imiterait lointainement le vers : chacune de ses phrases doit pouvoir se tenir solidement de telle sorte qu’en modifier un mot en amoindrirait la structure tout entière. Je ne parle pas seulement d’une syntaxe forte, que je crois absolument nécessaire par ailleurs, mais aussi du fait que le poème en prose doit proposer un autre Chant. […] Son exigence n’est pas moins grande que celle du poème en vers, et son rythme particulier me tentait depuis longtemps. » Si les deux premiers recueils étaient en vers en effet, ce Dieu des portes fait le choix du poème en prose, à quoi s’ajoute celui d’une architecture. Frédéric Tison poursuit : « Plusieurs textes ont pour trame une “histoire”, un “récit”, ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple). Quant au reste du sous-titre du Dieu des portes, “histoires en peu de phrases”, il s’agissait, notamment, de souligner la brièveté des textes : il me semble en effet qu’un poème en prose a plus de force quand il tient sur une page, quand le regard peut l’appréhender tout ensemble immédiatement. »

Toujours dans ce riche entretien, Frédéric Tison éclaire encore sa démarche : « Le poème ne raconte pas comme un récit, une nouvelle ou un roman, mais il se nourrit de récits et d’histoires, de légendes et de mythes tout aussi bien. L’une de ses trames profondes, ou l’une de ses lames de fond, est le temps, où se déploie l’histoire, où s’amorcent, se développent et s’achèvent des histoires, et non seulement celles de l’auteur. » Mettons en conséquence, par exemple le 24ème extrait du Cahier I de ce Dieu des portes, à l’épreuve d’une lecture :

« La rue est noire et quelqu’un marche derrière toi. Les portes qui s’ouvrent et se ferment tout près semblent des rumeurs de voix sans mémoire.
Combien de soirs se sont-ils éteints dans tes pas ? Sous la lune brève, la nuit elle-même est revenue, dans l’abondance des miroirs.
Te retournerais-tu qu’une ombre serait passée – Croyais-tu la précéder, avec l’insolence et la hâte ?
La rue est lourde qui s’écoule ; sur ses trottoirs tu vois une à une tes arches s’effondrer — Tu les lanças au sein de tant d’autres qui déclinèrent, qui furent emportées ! »

Le Dieu des portes est fort de trois cahiers de 28 proses chacun. Ils font suite à une note liminaire en forme de clé de lecture. Le premier cahier consacre le poète dans la ville – la ville qui ne se prête qu’en amante ; les second “Sylvestres” et dernier “Planètes” agrandissent l’univers. Nietzsche et Hölderlin les traversent telle une ombre. Il semble bien que l’univers de Frédéric Tison soit proche de celui de Roger Kowalski, dont l’ultime et admirable À l’oiseau, à la miséricorde fut posthume [1976]. Cet univers approche parfois la féerie, et toujours la poésie. Il n’y a pas cependant décalque de l’un sur l’autre. Autant l’évocation de la femme chez Kowalski est datée, autant chez Frédéric Tison celle-ci incarne la lumière. Autant Kowalski cultive les tournures et le choix des “vocables” passéistes, autant Tison n’y recourt qu’avec délicatesse. Et, pour ne pas appesantir, si le passé miroite chez Kowalski, comme s’il faisait de ce qui nous attend un royaume, chez Tison, il n’est jamais un absolu. Le présent l’habite à vif. Sa recherche, dont l’objet est “qu’est-ce que vivre”, est tournée vers l’avenir. La parenté entre les deux poètes est donc une suggestion que d’autres auront à cœur d’explorer davantage. Elle reste cependant utile pour qui découvre ce Dieu des portes.

Ce qui frappe dans ces trois laisses de poèmes, dont chaque page peut se lire séparément, c’est la permanence de la rencontre : « Tu es parmi les objets silencieux. Voici que tu t’avances vers moi ». Il y a très souvent une grâce, un sourire. Aucun visage traversant ce Dieu des portes, même celui de « ce silène puant, poilu et ventru » ne s’avère repoussant. Il y a tout au contraire, sinon quelques éclats de rire, dans une langue toujours parfaite, une absolue confiance : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix. » Il y a même des pages à la hauteur de celles de Bonnefoy : « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ». Bien sûr, la lecture du livre exige une attention, non que l’écriture de Frédéric Tison soit compliquée, au contraire, mais son sujet atteint parfois à l’indicible que justement il révèle. Il est un vrai poète – à découvrir. Un poète qui atteint à la célébration de la beauté : « Plus seule, plus fière que toi, elle te sait ; elle est là où tu t’admires ; là où tu te hais ; là où tu comprends que parmi les savoirs et les regards sont tant et tant de rêves peints de couleurs vives ; et tu devines à tâtons dans la lumière. »

 Puissiez-vous apprécier à votre tour cette « création » que Paul Farellier a raison de qualifier, sur la quatrième de couverture, d’ « ambitieuse et très évolutive ».

Pierre PERRIN (in revue Possibles, 14 mai 2016).

*

Voici une belle poésie, qui a la fraîcheur du réel dans un monde où le déni est devenu le nouveau golem. La poésie est un art de l’intervalle qui, face à l’impossibilité de dire, évoque, suggère, révèle  ou contre-révèle, désigne par l’absence, souligne le vide. Il s’agit de « passer sans porte », de traverser l’apparaître, de ne pas attendre que les ailes poussent pour se jeter dans le vide. Elles auront poussé avant d’arriver au sol.

 « Il forge un anneau qu’il place au doigt de son ombre. Seule, et glacée, l’eau de la fontaine se tait.

 Mais il regarde l’ombre où il ne s’est jamais vu plus clair, et c’est lorsqu’il se touche des lèvres que l’eau soudain lui parle d’elle-même. »

 Le Dieu des portes garde l’instant présent. Mais sa garde fait signe et nous oriente pour peu que nous demeurions attentifs à ce qui est là. A la fois dans le temps et à travers le temps.

 « On raconte que nul ne me compare. Je ne fais pas de bruit, paraît-il ; on dit déjà que je connais la lente histoire des fleuves, dans les rues.

Il paraît que je suis le prince de l’envers et de la fumée, que je caresse les oiseaux et les fleurs d’un autre parc – on dit que j’augmente le ciel et le vent !

Il paraît que je suis l’une de vos pensées ; soudain les vents emportent la rue, et ce qui tombe à vos pieds avant d’être emporté demeure encore cette pensée.

Depuis longtemps on raconte que je fis donner des bals auxquels je n’ai jamais paru. »

 Janus hante ce livre par son insaisissabilité. Frédéric Tison lui offre une troisième face, celle qui rend les deux autres visibles dans le miroir de la vie.

 « Ce sont quelques murmures autour d’elle, quelques murmures autour de lui, il y a de la nuit dans leurs mains, de la buée sur leurs lèvres.

 Nous les voyons écrire sur la cire du monde, tandis qu’un autre livre est dans leurs mains, une autre buée sur leurs lèvres.

 Observons-les dans un miroir proche. Le ciel est si bas qu’on voit se sombres, aujourd’hui. »

 Le dieu des portes rend l’errance créatrice, féconde. La poésie, comme hymne à la beauté et à la liberté, juste comme une célébration qui ne demande rien, n’attend rien, ne propose rien, nous offre pourtant tout.

 « Tous tes livres ainsi que des portes à demi-closes, toutes tes étagères comme des cages sans barreaux – et l’ange de ta bibliothèque, rêvant sur les gouttières…

 Tables, où tu songes – lits, où tu tombes – rues, où tu désires ; il n’est rien où tu n’as quelquefois menti – il n’est rien où tu n’as quelquefois aimé.

 Et ton enfance comme une fleur qui te regarde ; et ta jeunesse, comme une fleur délirante sur le chemin, entre les bornes… »

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 18 mai 2016).

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« Le Dieu des portes » fait immanquablement penser à Janus qui était chez les Romains de l’Antiquité le dieu des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes. Je n’entrerai pas dans les pensées des spécialistes de l’Antiquité mais j’essaierai de préciser ce que représente Janus, le Dieu des portes, pour un jeune poète contemporain. Si Janus marque le début de l’année, donc le calendrier romain, il est représenté avec deux visages, l’un tourné vers l’avenir, l’autre vers le passé. D’où sa présence sur les portes.

Trois cahiers constituent ce livre, comptant chacun 28 petits pavés de prose. Le premier de ces cahiers, Heurteville, est placé sous l’exergue de Paul Gadenne ; le deuxième, Sylvestres, sous le signe de Raimbaut d’Orange et le troisième, Planètes, sous celui de Geoffrey de Vinsauf. Gadenne (1907-1956) est un écrivain surtout romancier ; ses poèmes ont été réunis en un volume presque trente ans après sa disparition ; il est tombé dans l’oubli… Raimbaut d’Orange (1140 ? - 1193) est un troubadour français alors que Geoffrey de Vinsauf est un poète anglais qui vécut à cheval sur la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe et à qui on attribue le premier « Traité du vin »… Ce choix tout comme les titres de ces ensembles sont énigmatiques.

La prose de Frédéric Tison se caractérise par une langue épurée (comme le remarque Paul Farellier sur la 4ème de couverture) qui reste mystérieuse comme si l’objectif du poète était de relever les sortilèges de la ville. Peu à peu, il apparaît que le sujet de Tison est Janus sans que les choses ne s’éclaircissent davantage, la métaphore du visage servant de fil rouge. Et ce n’est pas l’identification du poète à ce dieu auquel le lecteur se laisse parfois prendre qui clarifie les choses. Est-ce une manière de lire ces villes fermées sur elles-mêmes ou sur leur histoire ? Le deuxième cahier élargit la vision de Frédéric Tison : il abandonne la ville pour s’intéresser à la campagne, l’exergue de Raimbaut d’Orange sur la page de titre du cahier devenant lumineux. Poésie amoureuse, teintée de merveilleux : la Femme, réduite à un Elle (« celle qui n’a pas de nom »), traverse le poème même si elle prend, à l’occasion, une dimension cosmique… L’homme finit par trouver une place problématique dans le monde (le troisième cahier), mais c’est pour être pris dans les filets de l’idéalisme (un poème n’est-il pas défié à Hölderlin ?).

J’ai conscience de rester à la surface des poèmes. Si Frédéric Tison trace un portrait en creux du Dieu des portes, rien n’est révélé des énigmes initiales. Au lecteur de mettre bout à bout ces fragments pour reconstituer une histoire qui, de toute façon, reste relativement obscure. Le Dieu des portes n’est plus alors qu’un prétexte métaphorique pour aller ailleurs revisiter les mythes… "

 Lucien WASSELIN (cf. Chemin de lecture in revue-texture.fr, 2016).

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« Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », écrivait jadis Gérard de Nerval dans l’incipit d’Aurélia. Percer ? Il faut bien un verbe d’une telle force pour dire tout le danger qu’il y a à vouloir affronter l’ambiguïté fondamentale qui préside à l’existence des portes. Synthèse à la fois des arrivées et des départs, les portes sont aussi les gardiennes du temps (et du temple), de la guerre et de la paix. Ne combinent-elles pas passé et avenir, intérieur et extérieur, profane et sacré, commencement et fin ? Monde des vivants et monde des morts ? Figure du passage par excellence, la porte ouvre sur le mystère de toutes les oppositions. Connu / inconnu ; lumière / ténèbres ; visible / invisible ; immobilité / mouvement,...

Il peut arriver que le voyageur hésite. Que, pris entre désir et crainte, il reste dans le suspens du seuil. Il arrive aussi que, poussé par l’énergie de vents favorables, il choisisse de franchir cet entre-deux qui le déséquilibre. Qu’il choisisse le passage. Ainsi en est-il aussi du livre. Et de la double hélice autour de laquelle il s’envolute : crainte et désir. Parmi ces livres, Le Dieu des portes. Je n’ai pu pousser sans une certaine appréhension les trois portes qui se présentent à l’entrée des trois « cahiers » qui composent le recueil poétique de Frédéric Tison. Heurteville / Sylvestres / Planètes. Trois portes au nom mystérieux dont il n’est pas a priori aisé de faire jouer les pênes. C’est donc un recueil à trois temps trois volets que le poète nous invite à traverser. Un triptyque poétique. Et, pour chacun de ces temps, vingt-huit morceaux. Vingt-huit poèmes en prose. Or, voilà que dans le poème XXVIII du premier « cahier » il est écrit : « Et tant de jours et d’heures que tu demeures devant la porte dont la serrure est rebelle. » Cela peut décourager mais tout aussi bien rassurer. D’autant plus que la suite dit : « Enfin la clef tourne — après tant d’heures et tant de jours. » Patience donc, lecteur. Tes efforts seront récompensés.

Voici comment. Pour chacune des portes et à l’extérieur du cahier sur lequel elle ouvre, un exergue. Comme dans l’univers des contes, une bonne fée tend une clé. Ici, le poète. Pour la première porte, ce sont les vers de l’écrivain Paul Gadenne qui sont convoqués : « J’écoute. J’écoute la minute de silence où le poète apparaît au milieu de tous ces bruits de portes ». La seconde clé est celle de l’une des grandes voix du trobar, Raimbaut d’Orange, poète occitan créateur du poème « La fleur inverse » : « Ar resplan la flors enversa - Pels trencans rancs e pels tertres… « Alors resplendit la fleur inverse - Sur les rocs tranchants et sur les tertres… »

La troisième et dernière clé est celle du poète grammairien anglais Geoffrey de Vinsauf, à qui l’on doit un Nouvel Art poétique. Poetria Nova (vers 1210), composé en latin : Cellula quae meminit est cellula deliciarum. « La cellule qui se souvient est une chambre des plaisirs ». Tout cela peut paraître énigmatique. Mais les trois clés sont riches d’indices. L’une, la première, donne du poète une définition possible. Que d’autres motifs viendront compléter : « Il y a en toi quelqu’un de très ancien, qui se rappelle la nuit. »

Associée au silence, la figure du poète l’est aussi à la solitude implicite, celle qui détache du monde bruyant de la cité. L’autre clé montre au poète « la fleur inverse » — « neige gel et glace / qui coupe et qui tranche / dont meurent appels cris chants sifflets… » (Raimbaut d’Orange). Prenant modèle sur le troubadour occitan « Le Dieu des portes » s’adresse ainsi au poète-voyageur et l’encourage à la création poétique : « Verse ta voix dans les eaux de la ville — le torrent du caniveau, la rivière des gouttières, la flaque du trottoir—, si là, selon l’ordure, la pluie, le ciel, elle chante les visages tombés, les arches élues, les débris du miroir. »

Dans le sillage où il l’entraîne, il lui délivre quelques arcanes de la création : « Il paraît que je suis le prince de l’envers et de la fumée, que je caresse les oiseaux et les fleurs d’un autre parc — on dit que j’augmente le ciel et le vent ! » N’est-ce pas là une définition possible du poète ? Poursuivant son cheminement aux côtés de Raimbaut d’Orange, le lecteur s’interroge. Pourquoi Frédéric Tison a-t-il choisi la forme du poème en prose ? Il y a sans doute à cela plusieurs raisons. La première est historique. C’est en effet aux poètes-troubadours que l’on doit l’invention de ce genre poétique. Cette « petite forme de prose », très prisée des poètes occitans, a donné vie à des formes variées telles que la nouvelle, le cuento, les « vies brèves ». Longtemps en faveur à l’époque médiévale, le genre poétique sera remis à l’honneur au XIXe siècle avec Gaspard de la Nuit par le poète Aloysius Bertrand. La seconde est plus personnelle. Elle relève d’un goût particulier du poète pour les histoires brèves, qui se peuvent saisir sur la page en un seul regard. Ce que Frédéric Tison suggère dans le sous-titre donné à son recueil : Histoires en peu de phrases. Ainsi sa préoccupation rejoint-elle celles des troubadours, auteurs de « vies brèves ». Fréderic Tison excelle dans cette forme poétique, apparemment simple, mais en réalité extrêmement exigeante.

La dernière clé est sans doute la plus résistante. Elle ouvre sur un monde plus foisonnant et complexe qui semble être le point suprême de la quête poétique du poète. Son floruit. Sans doute faut-il mettre en relation le monde démultiplié des « Planètes », leurs beautés de pierres froides, avec la « chambre des plaisirs » de Geoffrey de Vinsauf. Et les errances multiples du poète guidé par le « Dieu des portes », en relation avec la beauté pure des poèmes, ces petites cellules où s’entrelacent les motifs, macrocosme et microcosme, enluminures des livres d’Heures, vitrail, émaux, mosaïques et moirures aux contrastes saisissants. Là, en effet, au cœur des textes, se côtoient références mythologiques, bibliques, alchimiques, médiévales, littéraires — « lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi… »… et musicales. Les unes explicites (Silène, inventeur de la flûte, et Orphée, Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Hölderlin, Perrault et Grimm…), les autres implicites (le prophète Ezéchiel, le Jean de l’Apocalypse, Shakespeare, Verlaine, Rimbaud, Nerval et Mallarmé…), et sans doute beaucoup d’autres. Avec peut-être, en arrière-plan, ombre parmi les ombres, celle du couple errant de Dante et de Virgile longeant le Styx et traversant ensemble les Enfers.

« Une barque t’attend, deux rames déployées ; armé d’ombres, nautonier, chante l’eau énorme et légère. Un ciel se déploie au-devant ; chargé d’ailes, prisonnier, demeure dans l’air qui te chante. » (XXVII)

Beauté complexe des poèmes, qui s’apparente à la beauté du chant. D’énigme en énigme, le « Dieu des portes » guide. Le lecteur et le poète. Il enjoint le voyageur à le suivre dans l’entrelacement des figures qui se tisse d’un cahier à l’autre du recueil, à traverser les apparences, du singulier vers le tout et du tout vers l’Un. Chacun des textes, comme dans les contes, délivre une part d’incertitude et de mystère. Rien n’est sûr. Tout repose sur des semblances, des rumeurs dont il est difficile de cerner les contours.

« On raconte que mes paroles sont la porte qui tremble »

« Il paraît que je suis vaste et léger »...

Et, comme dans les contes, mais aussi comme dans la geste médiévale, la répétition scande le texte. Qu’il soit de prose ou de vers. La répétition en effet favorise la mémorisation des événements mais aussi la mémorisation de la ligne mélodique comme l’enseigne Geoffrey de Vinsauf. La répartition alternée en longues (—) et en brèves (∪) ne suffit pas à la beauté du mètre, il y faut des ornementations. Ainsi de ces petites « cellules » qui, répétées, assurent plaisir et beautés, musicalité. Frédéric Tison le sait. Il les affectionne. Celles-ci structurent les poèmes. Nombreuses, elles sont souvent anaphoriques : « Tu auras su cette immense blessure… », « Tu auras su la rue énorme… »

Mais pas uniquement, comme dans ce même poème (XXIII, Cahier I) où l’on retrouve par trois fois cette étonnante répétition, qui met l’accent sur le mystère de l’Un : « …où quelqu’Un n’est pas… », « … où quelqu’Un est nombre… », « …quand quelqu’Un est caché dans les visages… »

Le cheminement à travers « l’œuvre léger des nuages » se poursuit, qui ouvre sur des lieux multiples, certains connus de chacun et aisément identifiables, d’autres mythiques, insaisissables. Ce sont lieux de passage marqués d’empreintes invisibles et de présences absentes ; des lieux traversés par les vents trompeurs, traversés par les ombres dont on a oublié les noms. Dans les « villes précieuses », il y a des labyrinthes et des carrefours où se nouent les questions essentielles. Et des rues à miroirs qui démultiplient les visages. Des voix qui se perdent dont on ne reconnaît pas le son. Il y a bien des curiosités et bien des mystères. Il y a des manques, il y a du désir, il y a des attentes : « Dans ces miroirs qui t’attendent aux carrefours d’allées longues et brèves, quand rencontreras-tu celui qui parlera — celui qui n’aura pas le son de ta voix ? »

Est-ce là le dilemme du poète ? Le cruel paradoxe auquel il se confronte lorsqu’il écrit ? Comment échapper au miroir ? La résolution de l’énigme se trouve peut-être dans la distanciation proposée par le « Dieu des portes » : « Tu présentes […] de tes œuvres la page inachevée, de ton visage la contreclef. »

Au-delà, la dernière énigme se cache dans le lieu d’écriture du recueil : RÉCIF TON DÉSIR. Telle est peut-être l’ultime clé, celle qui contient en trois mots les secrets cachés dans les trois autres clés.

Angèle PAOLI (in terresdefemmes.blog.com, février 2017).

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Récemment honoré du Prix Aliénor, Le Dieu des portes, pourrait bien être une belle révélation, une marque de jeunesse et de lyrisme dans notre monde poétique. Composé de trois cahiers (« Heurteville », « Sylvestres » et «Planètes ») de chacun vingt-huit poèmes, cet ensemble dit aussi la marque d’un agencement sérieux. Mais surtout, ou, pour tout dire, allant avec, la poétique de Frédéric Tison nous vient du surréalisme avec une profusion d’images, qui nous emmènent sans ménagement dans des atmosphères oniriques : « Le chagrin est une ombre portée dans la forêt de sa voix, son rire est un oiseau délogé ». Sous cette richesse, nous lisons une inquiétude sur la vie,

Le poète s’accroche à la langue et aime les temps anciens: « Cette pierre rongée, à peine descellée, quel murmure humain n’a-t-elle pas oublié ? Le vent le sait peut-être qui passe là sans hâte ». Ce que nous savons, c’est qu’il faut, ici, soulever un peu les pierres (de « descellée » on passe à « déceler ») pour entendre sous le poème le chant d’un vrai poète.

Dans sa « Note liminaire », il nous rappelle que Janus a deux visages, mais c’est pour mieux les écarter en citant Jean-Antoine Roucher qui préfère « se regarder passer » ; lors nous suivons le poète dans ses pérégrinations : «On raconte que mes paroles sont la porte qui tremble, et que les milliers de visages s’attardant aux fenêtres sont miens». Cette multiplication nous rappelle Apollinaire; la conscience s’accroche aux murs et les portes battent pour laisser entrer le vent, le temps, le chant.

Bernard FOURNIER (in revue Poésie/Première, n° 67, avril 2017).

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"C’est une histoire d’images et de mémoire, de croyance et de mélancolie. Une histoire où, pour solde de tout compte, l’art manifeste la plénitude de la vie dans le jeu tragique entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque.

Frédéric Tison parle, dans sa note liminaire, de « dieu très ancien et très nouveau » à propos de Janus, dieu des passages (les « portes »), mais aussi des commencements. Il sait de quoi il parle, l’étant lui-même simultanément, mêlant intimement dialogue avec les mythes antiques, citations de troubadours et célébration du « bel aujourd’hui » mallarméen. Car il fait partie des rares sachant qu’on utilise des mots alors qu’on parle de choses qui leur sont antérieures. Il faut donc, et c’est toute la difficulté, réveiller des émotions plus vieilles que le langage, aller chercher le primitif, et s’enfouir, travailler par superpositions. Convoquer à la fois le primordial et l’archaïque (au sens évidemment non péjoratif du terme). Et pour cela, entrer en contact avec la mémoire des Anciens, leurs doutes, leurs secrets, leurs rêves, leurs ivresses (Silène et le vin, Orphée et le chant…), mémoire colonne vertébrale, que nous le voulions ou non, de ce que nous sommes.

Cela sent l’« inactuel » nietzschéen (la beauté vue comme régénération, surpassement des vicissitudes de ce monde). Sils-Maria devient alors étape intemporelle (peut-être le Serpent de Maloja nous enseignera-t-il la sagesse). Et c’est cet inactuel qui devient l’expression du triomphe de la vie et des douleurs qui l’accompagnent et la justifient (« À jamais tu souhaites vivre et souffrir dans les villes précieuses » – expression plusieurs fois répétée), douleurs qui seraient moins chagrin que retour de ce qu’on croyait perdu.

Cela sent le temps écoulé, celui qui nous fait avancer en posant nos pas l’un derrière l’autre (traversée des apparences ?), mais sans nous retourner : il n’y a pas d’Eurydice à sauver, juste être Hermès le temps de (peut-être) nous reconnaître. Creusons le temps, dit le poète, ou plutôt les temps enchevêtrés de nos histoires oubliées ou insues ; prenons du recul pour récupérer l’instant ; soyons à la fois du côté de la foudre et du temps jadis ; célébrons les légendes (ce qui doit être lu). Et n’oublions pas que chez les premiers poètes grecs, le temps désignait seulement le délai, dont dépend le succès ou l’échec, qui sépare de l’aboutissement.

Nous voici ainsi en présence d’une esthétique du disparu (dieux, héros, dames mythiques – la fin amor n’est pas loin) où l’on cherche le réel perdu, où s’efface toute tentative d’explication, où seul le non-dit (plus que le silence) fait loi. Et qui peut conduire à l’image inaccessible telle que la voient les mystiques, se transformant alors en esthétique de l’imperfection et de l’inachèvement (Flaubert : « La bêtise est de vouloir conclure »). L’essentiel serait-il ainsi dans l’inabouti ? Dans la clandestinité entendue comme territoire où l’homme brise son carcan (le but à atteindre) pour se réconcilier avec lui-même (le chemin, seul important) ?

Ce chemin, c’est l’errance, qui commence lorsque le voyage (qui a un but) est terminé. Errance aux deux sens du terme : le poète doit revendiquer de se tromper. Compagnons d’errance : les oiseaux, les vents (« Errant, es-tu ce vent nu, dans les villes précieuses ? »), les eaux, et aussi la dame des pensées, châtelaine médiévale toujours poursuivie et qui toujours s’efface, ne laissant à demeure que son écharpe-image entre les mains du troubadour. Mais l’égarement permet de côtoyer l’absence sans prendre peur, parce que réservé aux guerriers d’une quête intérieure.

Quant aux lieux, ils n’ont pas besoin d’être mythiques pour être oniriques (de nombreuses villes sont nommées). Ils séjournent ici dans un intime rehaussé d’images, de fragments de souvenirs, de rêves échappés du passé. À la fois témoins et vestiges, empreinte et matrice, certains d’entre eux ont des résonances si profondes qu’ils dissolvent les frontières et peuvent ainsi dispenser l’ailleurs, d’autres, sans appartenance, sont propices au compagnonnage avec l’invisible. Ce voyage poétique pose ainsi avec acuité la question du lieu, mais surtout celle du regard porté sur lui, regard qui génère métamorphose, compagnon indispensable de la quête de la beauté.

Car finalement, à qui s’adresse ce « tu » si fréquent en ces lignes ? À l’errant, à la poursuivie ? Ou juste à la beauté ? La beauté vue ici comme l’art du refus (de l’exhibitionnisme, de la fausse complicité : « Voici l’ombre où la beauté te trouve, et tu ne la vois pas, quand tu crois l’avoir touchée »), générée par la seule recherche inlassable de l’insaisissable. Pour cela, il faut pouvoir au moins s’abandonner à la musique du langage, d’où la nécessité d’une exigence irréfragable. Il n’est donc pas étonnant, sachant ce qu’a dit Char de la beauté (« En notre monde de ténèbres, il n’y a pas de place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté »), qu’on trouve au long des pages quelques pépites « chariennes » (« Cesse, et devance – va doucement où l’on te narre » ; « Solitaire est l’avant-dernier nom de ton ombre sur la terre en attendant la nuit »).

Ainsi court ce livre en même temps essentiel (par ce à quoi il touche) et existentiel (par la liberté qu’il offre). À la fois mémoire, présence et attente, pour les trois temps de la vie, il rend au temps sa dimension d’espace densifié, lui redonnant (si besoin était) place divine. Dans les bois élyséens, les Anciens hochent la tête, approbateurs."

Jean-Louis BERNARD (in revue Dierèse n° 70, juin 2017).

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"Frédéric Tison est le poète de l’avancée. L’écriture sur l’épaule, il capte tous les angles, les aléas, les perspectives d’une vision du monde. Mais, de par sa constitution, sa vision ne demeure en aucun cas un objet inerte, extérieur, elle se combine avec une vocation intérieure qui trouve, à l’aune et au rythme de ses pas, l’un des fils édifiants du dicible et de la mission poétique pour faire de lui plus que le diseur, le prophète de la marche du déplacement. « Quel calme dans la ville, sous le soleil grave du soir ! Son grand corps semble celui du monde ; il se répand et tombe dans mes bras. - Je sens des hommes qui passent autour de moi, qui tous portent un nom – et cet oiseau qui s’écoute dans l’arbre et que personne ne voit. Tout est à l’heure. - Quel silence dans  la rue, parmi les choses qui sont là ! J’ai peur qu’une fenêtre s’ouvre avec un cri, et qu’une porte s’entrebâille lentement sur un sanglant visage. »

Le poète porte en lui, superbement, talonnée par les ciels, le vent et les nuages qu’il aime, la solitude de l’être qui s’est trouvé. Il n’y a pas d’antithèse, pas de pièges, pas d’antagonismes à sa progression. Tout lui cède. Parce que sa marche se règle sur la respiration de ce qui est devant lui, à part égale du connu et de l’inconnu, mais pas seulement, d’une proximité qui se compose lumineusement avec l’à venir. Tout se descelle, tout se dégonde, par jeu de justesse et d’évolution, tout se fluidifie de la douleur et de ses déviations sur la ligne d’engagement de son déplacement. Rien ne peut faire obstacle au tempo de sa marche, rien ne peut s’achever en une trace luxée et définitive, lorsqu’il soulève les portes qui le portent, et les déplace à l’infini.

Qu’est-ce qui mérite que l’on se mette en marche ? On peut ouvrir le livre à n’importe quelle page, il foisonne d’arguments substantiels et vivants : « Tu es à Ribadesella, sur la plage aux poussières d’ambre, sous un soleil qui ne te connaît pas encore. À Florence en été se suspend l’arroi des anges sur les toits, et c’est encore toi, près du couvent San Marco. Au matin, Prague te voit dans la mélodie de ses ocres et de ses dômes verts ; Munich encore, sous la pluie d’été, dans le vent qui s’égare parmi les lignes droites. » L’avenir et l’ouvert seuls valent la peine qu’on se mette en chemin contre tout ce qui se fige et meurt aussitôt corrompu. Voici donc l’engagement dans la marche et l’étrange creusement sous le sol, ce haut-le-cœur du chemin qui condamne le poète à poursuivre dans l’alternance de nouveaux jours et de nouvelles nuits. « Maintenant il sort dans la nuit qui le sème. - « Nuit, dit-il, nuit que je sais, nuit que j’admire, je sors aujourd’hui dans une autre nuit, une nuit qui te ressemble à peine : je sors dans la nuit que j’entr’ouvre et que j’aime. » - Son heure commence avec les mains qui se joignent. »

Mais de quel haut-le-cœur s’agit-il ? D’une absence. De soi, de l’autre, qui fait que le voyage, contre le péril de ce qui demeure, est à entreprendre. L’absence n’est-elle pas en elle-même voyage ou impulsion au voyage pourvu qu’on ne la laisse pas en rade ou au loin, et quand ce que l’on a perdu, redevenu « manque », trace le chemin.

L’absence de l’autre et l’absence de soi sont-elles mêmes ? Chez Frédéric Tison, le tissage entre ces deux états trace la lumière. Sa manière de dire, j’entends l’offrande du corps, du geste, de la voix, recèle une chose très estimable. Car il parle avec des mots tout neufs et propres, lavés dans sa mémoire, dans sa naissance, dans ses hasards, il parle avec la précaution des mots, toujours, pas un – ils y viennent d’eux-mêmes – ne se refuse à lui, tel un officiant de l’amour, et tout au long de son beau livre, comme on s’adresse à un enfant intelligent. Voilà qu’il se retourne, et dans son retournement ruisselle quelque chose qui est la toute confiance, voilà qu’il a ce très joli mouvement de son être qui repart en arrière pour nous dire : oui, c’est bien toi, je ne me suis pas trompé, tu es le bon destinataire. Et nous pouvons alors mettre notre main dans sa main sans masque, dans sa main de nature et de poésie perpétuelles.

Le texte de Frédéric Tison a la modestie des textes élus, sans faille, sans mélange ni méprise. Il est fait de petits fragments, de petites étincelles de vie qui tracent, à rebours comme dans l’avenir, une longue ligne droite et pure."

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°44, octobre 2017).



Lectures critiques

" Le titre d’abord nous interpelle, servi par la saisissante photo, en couverture, d’un regard d’ange dirigé vers l’Au-delà. Dans une Note liminaire, l’auteur explique d’emblée que « de Janus à proprement parler [le dieu romain au double visage], il ne sera pas question dans ces pages » ; mais le dieu des portes n’en reste pas moins actuel, puisque son œuvre, qui se situe essentiellement dans le temps, « est de passer – d’aller enfin », passage perçu par la présence du vent dans ces textes , aussi forte qu’insaisissable : « J’aime le vent, et chaque vent me déçoit » ; aussi « à nous de traquer à chaque instant sa présence », dit le poète qui fait sienne la devise de son aîné, Jean-Antoine Roucher, « se regarder passer ».

Le livre est composé de trois Cahiers, dont les titres respectifs Heurteville, Sylvestres, Planètes, évoquent d’emblée une déambulation qui s’élargit du lieu circonscrit de la ville, aux forêts et au cosmos tout entier. Heurteville, avec sa discrète allusion à Perceval le Gallois, d’emblée nous situe dans l’espace du mythe, ces mythes et contes (Grimm, Perrault avec la Belle au Bois dormant, etc) auxquels recourt de façon fréquente et naturelle un poète qui en est nourri et qui les adapte librement à son propos ; de manière générale, c’est le recueil dans son ensemble qui mêle, en un syncrétisme harmonieux, de nombreuses références à l’antiquité, avec les évocations de lieux et d’objets (péristyles, trirèmes…), avec la mythologie (Silène, Orphée, Ulysse…), mais aussi à la littérature du Moyen-Age, courtoise notamment et à la Bible. Il est d’ailleurs frappant que tout au long du recueil, la parole se revendique comme l’expression d’une doxa bien plutôt que d’une intangible et incontestable vérité : « il paraît que », « on raconte, on dit que… » introduisent et ponctuent sans cesse ces « histoires en peu de phrases », qu’évoque le sous-titre et qui correspondent à la définition par Frédéric Tison du poème en prose.

Dans cette pérégrination traversée de rencontres, l’amour est mentionné dès le premier poème comme la condition essentielle de sa réussite : « et tu n’auras rien vu, ou bien du gris ou du bleu – si tu n’entres en amant ». La rencontre amoureuse y acquiert une dimension d’archétype : l’aimée, c’est « Elle – celle qui n’a pas de nom » ; l’amour est évoqué en référence à la Genèse, comme un éblouissement créateur et la figure du poète s’identifie à Orphée, l’enchanteur doublement éploré par la perte d’Eurydice et celle d’« un fils du vent », Calaïs.

La richesse autant que la complexité du Dieu des portes tient sans doute aux pronoms personnels, dont le poète varie à sa guise l’emploi des trois personnes – je, tu, il, elle – du singulier. Il s’en explique dans une note de l’un de ses carnets: « Que, dans le poème, le "je", le "tu", le "vous" et le "nous" se parlent et se confondent ne doit pas étonner ; ils s'échangent parfois, si chaque homme ne sait, bien souvent, croyant parler de lui-même, qui il est, à cette heure et à ce moment — ni quelle voix le hante quand il vient de parler, ni d'où il vient de dire ». Comprenons qu’à ce recours très concerté aux pronoms est dévolue la mission de dire l’éparpillement des identités : qui parle, quand "je" parle ? C'est aussi, parfois, un moyen, ou une tentative de s'éclairer soi-même. Ainsi dans trois textes consacrés aux « villes précieuses », égrenés dans chaque cahier, l’emploi du pronom "tu" fait implicitement référence à « Zone » d’Apollinaire : comment mieux signifier que la déambulation est à la fois extérieure et intérieure, physique et mentale ? Car si la quête est difficile, « Parmi les immeubles, quelque chose ne s’ouvre pas », la liaison entre la marche et la voix du poème ne fait pas de doute : « la trace feutrée de tes pas […] peut-être ébauche-t-elle la clef qui manque à ton trousseau sonore ? » Quant au motif de l’ombre, il traverse tout le recueil (p. 12, 47, 71) en illustrant  l’opacité du poète à lui-même –  « L’ombre – ton ombre – est ton grand oiseau blessé » – en même temps que cette ombre apparaît comme une chance de se connaître – « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ».

A l’instar de l’ombre, liée à la question de l’identité, sont privilégiées des réalités aussi légères et immatérielles que le vent, les nuages, voire l’eau, liées de façon corollaire à la question de l’écriture et du chant.

Si importante que soit la place du vent « Les vents nourrissent ta parole », c’est le chant qui est premier : « Le chant devance le vent », et le poète est son « otage ». Un chant qui a bien sûr partie liée avec le silence : là d’où il part, c’est « du côté du silence ». De même le satyre Silène appartient à la suite de Dionysos, le dieu du chant poétique : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix », mais ce n’est pas dans le vin, mais dans l’eau, « l’eau qui parle », « plus mystérieuse que le vin » qu’il retrouvera les noms perdus et nécessaires. Pour Frédéric Tison, le chant est en effet nomination, ainsi le poème XI du deuxième cahier apparaît comme une sorte de Fiat : « Soit l’aube au bout de tes bras, soit la feuille sous la neige. […] Soit toute l’eau lente et légère celle où tu ne t’es pas encore connu ». A la nomination, s’ajoute la fonction de célébration : « Loue…, célèbre… chante… », qui donne au chant le pouvoir de rompre le maléfice, de libérer et d’ouvrir l’espace à la lumière : « Ainsi, brise, brise : les lumières noyées, l’air noir, la poix de toute écluse, de toute rive ».

A la fin du premier Cahier, l’écriture apparaît, à travers l’allusion à un conte de Grimm, comme une clef qui peut ouvrir, mais ne permet pas de passer le seuil. Pour pallier la difficulté de l’écriture à circonscrire une réalité trop délicate, le poète va recourir à la peinture : « Parce qu’elle était silhouette je la peignis avec les noirs de mes encres. […] ». Non pas au détriment de l’écriture mais plutôt de façon complémentaire vont se trouver associées écriture et peinture : « afin de peindre les images qui figurent dans l’ouvrage de tes Heures ». Cette référence aux livres d’Heures est chère à Frédéric Tison, il leur associe le sens de ces histoires, qui ont d’autant plus de force qu’elles sont brèves : « Plusieurs textes ont pour trame une « histoire », un « récit », ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple) ».

L’écriture bientôt confondue à la peinture apparaît finalement comme un de ces sorts heureux que jette à lui-même notre poète : il fait d’elle un moyen d’échapper aux apparences, un gage de vérité et de vie : « Prends ton visage dans tes mains – et porte-le sur la page blanche encore, sauve-le du miroir ! Chacune de tes couleurs est un vœu. Une touche de blanc dans tes yeux – Tu es vivant ».

Le dieu se cache – ou se révèle – en de multiples réalités : « Il règne matin et soir à chaque coin de rue. Si peu le regardent, et l’admirent et l’encouragent ; d’aucuns prétendent que son nom – son vénérable, son lent, son lointain nom – n’est pas connu. Et toi, tu l’appellerais volontiers Celui Qui Manque, si ce n’était l’interrompre ». Car le poète connaît la finitude du réel : « Tu auras su cette immense blessure – en toute chose et pour jamais, sous le ciel clair […] partout régnait l’adieu ». Pourtant si ce « quelqu’Un est caché dans les visages, au sein des vents, parmi les millions de corps et de pas », certains permettent parfois d’en approcher l’identification : « Mais il y avait un visage et celui-là parlait : l’amour ! disait-il, l’amour, lorsque tes pensées m’animent, lorsque tes mains me déclinent ».

Dans le Cahier III se confirment les thèmes précédemment rencontrés et l’errance se poursuit, conformément à l’étymologie du titre « Planètes » (« planetes », en grec, signifie errant, vagabond) : on y retrouve « les villes précieuses » mais aussi l’évocation d’Ulysse et, bien sûr, la présence du vent, « le vent qui contient nos secrets », qu’il convient de savoir entendre, lui qui « apportera les mêmes images, les mêmes phrases, les mêmes cadences ». Toujours l’amour en apparaît le moteur : « Tu as emprunté des voitures et des trains pour un visage aimé ».

Il semble que cette errance, amplifiée, trouve ici une forme d’achèvement. Elle devient cosmique – « Le monde bientôt roulera ton corps dans les galaxies de diamant… » mais elle se fait aussi, autant qu’à travers l’espace, dans le temps ; il semble alors qu’elle ne se plaît à rappeler le passé,  antique ou personnel – « l’eau claire sur le flanc des trirèmes » –, que pour le changer en éternité. Sous le regard du dieu-poète, tout ce qui compose le réel devient sacré. D’où l’importance de savoir regarder : « Au voyageur, [tu demandes] le double de ses yeux » car le regard échangé est parole. Son but n’est autre que la beauté, « âpre, et sombre », dont la présence si proche est si difficile à discerner.

C’est aussi au sein de cette errance qu’a lieu la création poétique, qui est genèse du monde, puisqu’elle consiste à amener « un songe », par le truchement d’une « pensée qui le descelle », « jusqu’à la voix ». Le poète est l’instance – le dieu ? – qui rend effective l’existence de ce qui n’existait « avant [lui] » qu’à l’état de limbes. Par la grâce des « noms qui veillaient sur [s]es lèvres », un paysage s’ordonne et acquiert une âme qui est un peu la sienne : « (Il paraît qu’aujourd’hui l’arbre te ressemble, et que lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi. Il paraît que le chant des oiseaux se souvient du son de ta gorge et de tes lyres. Il paraît même que les saisons renouvellent tes danses, et que les fleurs s’en étonnent ». (Notons en passant la réminiscence à Macbeth, et la manière très personnelle dont Frédéric Tison utilise le mythe). « Oh, jaillir ! », voilà exprimé le souhait profond, l’attitude désirée qui ouvrirait à ce qui est recherché. Pour cela, il n’est que d’aller au-delà de soi-même, le poème devient alors la fin même de l’errance : « Sache que tu es toi-même l’obstacle – et que ton chant est déjà le lieu que tu attends ». Le livre s’achève enfin sur l’évocation d’un conte qui ne laisse pas de doute sur le caractère mystique d’une telle quête.

Le Dieu des portes est une errance où se mêlent intimement quête de soi, quête de l’écriture et quête mystique. Ajoutons que son pouvoir poétique tient certes à la solide architecture du livre mais aussi à un rythme, une prosodie qui répond à l’exigence, selon laquelle « le poème en prose doit proposer un autre Chant », en témoigne une musique, comme par exemple celle de ces alexandrins: « C’est une fleur souterraine et c’est un visage, c’est un jardin qui fait d’une fleur un visage » (XV, cahier II).

Béatrice MARCHAL (Allocution de remise du Prix Aliénor 2016 à Frédéric Tison pour Le Dieu des portes, samedi 10 décembre 2016).

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" Dans la troisième préface qu’il avait projetée pour De l’amour, Stendhal rapporte : « Je n’avais même pas eu l’idée de solliciter des articles dans les journaux ; une telle chose m’eût semblé une ignominie. […] Le résultat de mon ignorance fut de ne trouver que 17 lecteurs de 1822 à 1833. » De l’amour, GF, 1965. Il se pourrait que la modestie de Frédéric Tison lui soit préjudiciable. Il vient de publier son troisième recueil de poèmes, en six ans, et pas une note. Il est pourtant publié sur des revues, papier et électronique. Il tient aussi un “blogue”  de qualité sur lequel on peut lire sa définition de la poésie : « dire ce qui nous arrive : le morcellement, la déréliction, la fluidité, l’extase, le moment saisi dans sa verticalité, mais aussi le tâtonnement, au sein de (et contre) la vitesse et la surcharge ». Voilà qui accrédite un certain sérieux, il me semble. D’autant que, dans un entretien accordé à Jean de Rancé le 11 avril 2016, Frédéric Tison précise : « le poème en prose n’est en rien une prose ornée, ni une prose qui imiterait lointainement le vers : chacune de ses phrases doit pouvoir se tenir solidement de telle sorte qu’en modifier un mot en amoindrirait la structure tout entière. Je ne parle pas seulement d’une syntaxe forte, que je crois absolument nécessaire par ailleurs, mais aussi du fait que le poème en prose doit proposer un autre Chant. […] Son exigence n’est pas moins grande que celle du poème en vers, et son rythme particulier me tentait depuis longtemps. » Si les deux premiers recueils étaient en vers en effet, ce Dieu des portes fait le choix du poème en prose, à quoi s’ajoute celui d’une architecture. Frédéric Tison poursuit : « Plusieurs textes ont pour trame une “histoire”, un “récit”, ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple). Quant au reste du sous-titre du Dieu des portes, “histoires en peu de phrases”, il s’agissait, notamment, de souligner la brièveté des textes : il me semble en effet qu’un poème en prose a plus de force quand il tient sur une page, quand le regard peut l’appréhender tout ensemble immédiatement. »

Toujours dans ce riche entretien, Frédéric Tison éclaire encore sa démarche : « Le poème ne raconte pas comme un récit, une nouvelle ou un roman, mais il se nourrit de récits et d’histoires, de légendes et de mythes tout aussi bien. L’une de ses trames profondes, ou l’une de ses lames de fond, est le temps, où se déploie l’histoire, où s’amorcent, se développent et s’achèvent des histoires, et non seulement celles de l’auteur. » Mettons en conséquence, par exemple le 24ème extrait du Cahier I de ce Dieu des portes, à l’épreuve d’une lecture :

« La rue est noire et quelqu’un marche derrière toi. Les portes qui s’ouvrent et se ferment tout près semblent des rumeurs de voix sans mémoire.
Combien de soirs se sont-ils éteints dans tes pas ? Sous la lune brève, la nuit elle-même est revenue, dans l’abondance des miroirs.
Te retournerais-tu qu’une ombre serait passée – Croyais-tu la précéder, avec l’insolence et la hâte ?
La rue est lourde qui s’écoule ; sur ses trottoirs tu vois une à une tes arches s’effondrer — Tu les lanças au sein de tant d’autres qui déclinèrent, qui furent emportées ! »

Le Dieu des portes est fort de trois cahiers de 28 proses chacun. Ils font suite à une note liminaire en forme de clé de lecture. Le premier cahier consacre le poète dans la ville – la ville qui ne se prête qu’en amante ; les second “Sylvestres” et dernier “Planètes” agrandissent l’univers. Nietzsche et Hölderlin les traversent telle une ombre. Il semble bien que l’univers de Frédéric Tison soit proche de celui de Roger Kowalski, dont l’ultime et admirable À l’oiseau, à la miséricorde fut posthume [1976]. Cet univers approche parfois la féerie, et toujours la poésie. Il n’y a pas cependant décalque de l’un sur l’autre. Autant l’évocation de la femme chez Kowalski est datée, autant chez Frédéric Tison celle-ci incarne la lumière. Autant Kowalski cultive les tournures et le choix des “vocables” passéistes, autant Tison n’y recourt qu’avec délicatesse. Et, pour ne pas appesantir, si le passé miroite chez Kowalski, comme s’il faisait de ce qui nous attend un royaume, chez Tison, il n’est jamais un absolu. Le présent l’habite à vif. Sa recherche, dont l’objet est “qu’est-ce que vivre”, est tournée vers l’avenir. La parenté entre les deux poètes est donc une suggestion que d’autres auront à cœur d’explorer davantage. Elle reste cependant utile pour qui découvre ce Dieu des portes.

Ce qui frappe dans ces trois laisses de poèmes, dont chaque page peut se lire séparément, c’est la permanence de la rencontre : « Tu es parmi les objets silencieux. Voici que tu t’avances vers moi ». Il y a très souvent une grâce, un sourire. Aucun visage traversant ce Dieu des portes, même celui de « ce silène puant, poilu et ventru » ne s’avère repoussant. Il y a tout au contraire, sinon quelques éclats de rire, dans une langue toujours parfaite, une absolue confiance : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix. » Il y a même des pages à la hauteur de celles de Bonnefoy : « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ». Bien sûr, la lecture du livre exige une attention, non que l’écriture de Frédéric Tison soit compliquée, au contraire, mais son sujet atteint parfois à l’indicible que justement il révèle. Il est un vrai poète – à découvrir. Un poète qui atteint à la célébration de la beauté : « Plus seule, plus fière que toi, elle te sait ; elle est là où tu t’admires ; là où tu te hais ; là où tu comprends que parmi les savoirs et les regards sont tant et tant de rêves peints de couleurs vives ; et tu devines à tâtons dans la lumière. »

 Puissiez-vous apprécier à votre tour cette « création » que Paul Farellier a raison de qualifier, sur la quatrième de couverture, d’ « ambitieuse et très évolutive ».

Pierre PERRIN (in revue Possibles, 14 mai 2016).

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Voici une belle poésie, qui a la fraîcheur du réel dans un monde où le déni est devenu le nouveau golem. La poésie est un art de l’intervalle qui, face à l’impossibilité de dire, évoque, suggère, révèle  ou contre-révèle, désigne par l’absence, souligne le vide. Il s’agit de « passer sans porte », de traverser l’apparaître, de ne pas attendre que les ailes poussent pour se jeter dans le vide. Elles auront poussé avant d’arriver au sol.

 « Il forge un anneau qu’il place au doigt de son ombre. Seule, et glacée, l’eau de la fontaine se tait.

 Mais il regarde l’ombre où il ne s’est jamais vu plus clair, et c’est lorsqu’il se touche des lèvres que l’eau soudain lui parle d’elle-même. »

 Le Dieu des portes garde l’instant présent. Mais sa garde fait signe et nous oriente pour peu que nous demeurions attentifs à ce qui est là. A la fois dans le temps et à travers le temps.

 « On raconte que nul ne me compare. Je ne fais pas de bruit, paraît-il ; on dit déjà que je connais la lente histoire des fleuves, dans les rues.

Il paraît que je suis le prince de l’envers et de la fumée, que je caresse les oiseaux et les fleurs d’un autre parc – on dit que j’augmente le ciel et le vent !

Il paraît que je suis l’une de vos pensées ; soudain les vents emportent la rue, et ce qui tombe à vos pieds avant d’être emporté demeure encore cette pensée.

Depuis longtemps on raconte que je fis donner des bals auxquels je n’ai jamais paru. »

 Janus hante ce livre par son insaisissabilité. Frédéric Tison lui offre une troisième face, celle qui rend les deux autres visibles dans le miroir de la vie.

 « Ce sont quelques murmures autour d’elle, quelques murmures autour de lui, il y a de la nuit dans leurs mains, de la buée sur leurs lèvres.

 Nous les voyons écrire sur la cire du monde, tandis qu’un autre livre est dans leurs mains, une autre buée sur leurs lèvres.

 Observons-les dans un miroir proche. Le ciel est si bas qu’on voit se sombres, aujourd’hui. »

 Le dieu des portes rend l’errance créatrice, féconde. La poésie, comme hymne à la beauté et à la liberté, juste comme une célébration qui ne demande rien, n’attend rien, ne propose rien, nous offre pourtant tout.

 « Tous tes livres ainsi que des portes à demi-closes, toutes tes étagères comme des cages sans barreaux – et l’ange de ta bibliothèque, rêvant sur les gouttières…

 Tables, où tu songes – lits, où tu tombes – rues, où tu désires ; il n’est rien où tu n’as quelquefois menti – il n’est rien où tu n’as quelquefois aimé.

 Et ton enfance comme une fleur qui te regarde ; et ta jeunesse, comme une fleur délirante sur le chemin, entre les bornes… »

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 18 mai 2016).

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« Le Dieu des portes » fait immanquablement penser à Janus qui était chez les Romains de l’Antiquité le dieu des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes. Je n’entrerai pas dans les pensées des spécialistes de l’Antiquité mais j’essaierai de préciser ce que représente Janus, le Dieu des portes, pour un jeune poète contemporain. Si Janus marque le début de l’année, donc le calendrier romain, il est représenté avec deux visages, l’un tourné vers l’avenir, l’autre vers le passé. D’où sa présence sur les portes.

Trois cahiers constituent ce livre, comptant chacun 28 petits pavés de prose. Le premier de ces cahiers, Heurteville, est placé sous l’exergue de Paul Gadenne ; le deuxième, Sylvestres, sous le signe de Raimbaut d’Orange et le troisième, Planètes, sous celui de Geoffrey de Vinsauf. Gadenne (1907-1956) est un écrivain surtout romancier ; ses poèmes ont été réunis en un volume presque trente ans après sa disparition ; il est tombé dans l’oubli… Raimbaut d’Orange (1140 ? - 1193) est un troubadour français alors que Geoffrey de Vinsauf est un poète anglais qui vécut à cheval sur la fin du XIIe siècle et le début du XIIIe et à qui on attribue le premier « Traité du vin »… Ce choix tout comme les titres de ces ensembles sont énigmatiques.

La prose de Frédéric Tison se caractérise par une langue épurée (comme le remarque Paul Farellier sur la 4ème de couverture) qui reste mystérieuse comme si l’objectif du poète était de relever les sortilèges de la ville. Peu à peu, il apparaît que le sujet de Tison est Janus sans que les choses ne s’éclaircissent davantage, la métaphore du visage servant de fil rouge. Et ce n’est pas l’identification du poète à ce dieu auquel le lecteur se laisse parfois prendre qui clarifie les choses. Est-ce une manière de lire ces villes fermées sur elles-mêmes ou sur leur histoire ? Le deuxième cahier élargit la vision de Frédéric Tison : il abandonne la ville pour s’intéresser à la campagne, l’exergue de Raimbaut d’Orange sur la page de titre du cahier devenant lumineux. Poésie amoureuse, teintée de merveilleux : la Femme, réduite à un Elle (« celle qui n’a pas de nom »), traverse le poème même si elle prend, à l’occasion, une dimension cosmique… L’homme finit par trouver une place problématique dans le monde (le troisième cahier), mais c’est pour être pris dans les filets de l’idéalisme (un poème n’est-il pas défié à Hölderlin ?).

J’ai conscience de rester à la surface des poèmes. Si Frédéric Tison trace un portrait en creux du Dieu des portes, rien n’est révélé des énigmes initiales. Au lecteur de mettre bout à bout ces fragments pour reconstituer une histoire qui, de toute façon, reste relativement obscure. Le Dieu des portes n’est plus alors qu’un prétexte métaphorique pour aller ailleurs revisiter les mythes… "

 Lucien WASSELIN (cf. Chemin de lecture in revue-texture.fr, 2016).

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« Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible », écrivait jadis Gérard de Nerval dans l’incipit d’Aurélia. Percer ? Il faut bien un verbe d’une telle force pour dire tout le danger qu’il y a à vouloir affronter l’ambiguïté fondamentale qui préside à l’existence des portes. Synthèse à la fois des arrivées et des départs, les portes sont aussi les gardiennes du temps (et du temple), de la guerre et de la paix. Ne combinent-elles pas passé et avenir, intérieur et extérieur, profane et sacré, commencement et fin ? Monde des vivants et monde des morts ? Figure du passage par excellence, la porte ouvre sur le mystère de toutes les oppositions. Connu / inconnu ; lumière / ténèbres ; visible / invisible ; immobilité / mouvement,...

Il peut arriver que le voyageur hésite. Que, pris entre désir et crainte, il reste dans le suspens du seuil. Il arrive aussi que, poussé par l’énergie de vents favorables, il choisisse de franchir cet entre-deux qui le déséquilibre. Qu’il choisisse le passage. Ainsi en est-il aussi du livre. Et de la double hélice autour de laquelle il s’envolute : crainte et désir. Parmi ces livres, Le Dieu des portes. Je n’ai pu pousser sans une certaine appréhension les trois portes qui se présentent à l’entrée des trois « cahiers » qui composent le recueil poétique de Frédéric Tison. Heurteville / Sylvestres / Planètes. Trois portes au nom mystérieux dont il n’est pas a priori aisé de faire jouer les pênes. C’est donc un recueil à trois temps trois volets que le poète nous invite à traverser. Un triptyque poétique. Et, pour chacun de ces temps, vingt-huit morceaux. Vingt-huit poèmes en prose. Or, voilà que dans le poème XXVIII du premier « cahier » il est écrit : « Et tant de jours et d’heures que tu demeures devant la porte dont la serrure est rebelle. » Cela peut décourager mais tout aussi bien rassurer. D’autant plus que la suite dit : « Enfin la clef tourne — après tant d’heures et tant de jours. » Patience donc, lecteur. Tes efforts seront récompensés.

Voici comment. Pour chacune des portes et à l’extérieur du cahier sur lequel elle ouvre, un exergue. Comme dans l’univers des contes, une bonne fée tend une clé. Ici, le poète. Pour la première porte, ce sont les vers de l’écrivain Paul Gadenne qui sont convoqués : « J’écoute. J’écoute la minute de silence où le poète apparaît au milieu de tous ces bruits de portes ». La seconde clé est celle de l’une des grandes voix du trobar, Raimbaut d’Orange, poète occitan créateur du poème « La fleur inverse » : « Ar resplan la flors enversa - Pels trencans rancs e pels tertres… « Alors resplendit la fleur inverse - Sur les rocs tranchants et sur les tertres… »

La troisième et dernière clé est celle du poète grammairien anglais Geoffrey de Vinsauf, à qui l’on doit un Nouvel Art poétique. Poetria Nova (vers 1210), composé en latin : Cellula quae meminit est cellula deliciarum. « La cellule qui se souvient est une chambre des plaisirs ». Tout cela peut paraître énigmatique. Mais les trois clés sont riches d’indices. L’une, la première, donne du poète une définition possible. Que d’autres motifs viendront compléter : « Il y a en toi quelqu’un de très ancien, qui se rappelle la nuit. »

Associée au silence, la figure du poète l’est aussi à la solitude implicite, celle qui détache du monde bruyant de la cité. L’autre clé montre au poète « la fleur inverse » — « neige gel et glace / qui coupe et qui tranche / dont meurent appels cris chants sifflets… » (Raimbaut d’Orange). Prenant modèle sur le troubadour occitan « Le Dieu des portes » s’adresse ainsi au poète-voyageur et l’encourage à la création poétique : « Verse ta voix dans les eaux de la ville — le torrent du caniveau, la rivière des gouttières, la flaque du trottoir—, si là, selon l’ordure, la pluie, le ciel, elle chante les visages tombés, les arches élues, les débris du miroir. »

Dans le sillage où il l’entraîne, il lui délivre quelques arcanes de la création : « Il paraît que je suis le prince de l’envers et de la fumée, que je caresse les oiseaux et les fleurs d’un autre parc — on dit que j’augmente le ciel et le vent ! » N’est-ce pas là une définition possible du poète ? Poursuivant son cheminement aux côtés de Raimbaut d’Orange, le lecteur s’interroge. Pourquoi Frédéric Tison a-t-il choisi la forme du poème en prose ? Il y a sans doute à cela plusieurs raisons. La première est historique. C’est en effet aux poètes-troubadours que l’on doit l’invention de ce genre poétique. Cette « petite forme de prose », très prisée des poètes occitans, a donné vie à des formes variées telles que la nouvelle, le cuento, les « vies brèves ». Longtemps en faveur à l’époque médiévale, le genre poétique sera remis à l’honneur au XIXe siècle avec Gaspard de la Nuit par le poète Aloysius Bertrand. La seconde est plus personnelle. Elle relève d’un goût particulier du poète pour les histoires brèves, qui se peuvent saisir sur la page en un seul regard. Ce que Frédéric Tison suggère dans le sous-titre donné à son recueil : Histoires en peu de phrases. Ainsi sa préoccupation rejoint-elle celles des troubadours, auteurs de « vies brèves ». Fréderic Tison excelle dans cette forme poétique, apparemment simple, mais en réalité extrêmement exigeante.

La dernière clé est sans doute la plus résistante. Elle ouvre sur un monde plus foisonnant et complexe qui semble être le point suprême de la quête poétique du poète. Son floruit. Sans doute faut-il mettre en relation le monde démultiplié des « Planètes », leurs beautés de pierres froides, avec la « chambre des plaisirs » de Geoffrey de Vinsauf. Et les errances multiples du poète guidé par le « Dieu des portes », en relation avec la beauté pure des poèmes, ces petites cellules où s’entrelacent les motifs, macrocosme et microcosme, enluminures des livres d’Heures, vitrail, émaux, mosaïques et moirures aux contrastes saisissants. Là, en effet, au cœur des textes, se côtoient références mythologiques, bibliques, alchimiques, médiévales, littéraires — « lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi… »… et musicales. Les unes explicites (Silène, inventeur de la flûte, et Orphée, Guillaume de Lorris et Jean de Meung, Hölderlin, Perrault et Grimm…), les autres implicites (le prophète Ezéchiel, le Jean de l’Apocalypse, Shakespeare, Verlaine, Rimbaud, Nerval et Mallarmé…), et sans doute beaucoup d’autres. Avec peut-être, en arrière-plan, ombre parmi les ombres, celle du couple errant de Dante et de Virgile longeant le Styx et traversant ensemble les Enfers.

« Une barque t’attend, deux rames déployées ; armé d’ombres, nautonier, chante l’eau énorme et légère. Un ciel se déploie au-devant ; chargé d’ailes, prisonnier, demeure dans l’air qui te chante. » (XXVII)

Beauté complexe des poèmes, qui s’apparente à la beauté du chant. D’énigme en énigme, le « Dieu des portes » guide. Le lecteur et le poète. Il enjoint le voyageur à le suivre dans l’entrelacement des figures qui se tisse d’un cahier à l’autre du recueil, à traverser les apparences, du singulier vers le tout et du tout vers l’Un. Chacun des textes, comme dans les contes, délivre une part d’incertitude et de mystère. Rien n’est sûr. Tout repose sur des semblances, des rumeurs dont il est difficile de cerner les contours.

« On raconte que mes paroles sont la porte qui tremble »

« Il paraît que je suis vaste et léger »...

Et, comme dans les contes, mais aussi comme dans la geste médiévale, la répétition scande le texte. Qu’il soit de prose ou de vers. La répétition en effet favorise la mémorisation des événements mais aussi la mémorisation de la ligne mélodique comme l’enseigne Geoffrey de Vinsauf. La répartition alternée en longues (—) et en brèves (∪) ne suffit pas à la beauté du mètre, il y faut des ornementations. Ainsi de ces petites « cellules » qui, répétées, assurent plaisir et beautés, musicalité. Frédéric Tison le sait. Il les affectionne. Celles-ci structurent les poèmes. Nombreuses, elles sont souvent anaphoriques : « Tu auras su cette immense blessure… », « Tu auras su la rue énorme… »

Mais pas uniquement, comme dans ce même poème (XXIII, Cahier I) où l’on retrouve par trois fois cette étonnante répétition, qui met l’accent sur le mystère de l’Un : « …où quelqu’Un n’est pas… », « … où quelqu’Un est nombre… », « …quand quelqu’Un est caché dans les visages… »

Le cheminement à travers « l’œuvre léger des nuages » se poursuit, qui ouvre sur des lieux multiples, certains connus de chacun et aisément identifiables, d’autres mythiques, insaisissables. Ce sont lieux de passage marqués d’empreintes invisibles et de présences absentes ; des lieux traversés par les vents trompeurs, traversés par les ombres dont on a oublié les noms. Dans les « villes précieuses », il y a des labyrinthes et des carrefours où se nouent les questions essentielles. Et des rues à miroirs qui démultiplient les visages. Des voix qui se perdent dont on ne reconnaît pas le son. Il y a bien des curiosités et bien des mystères. Il y a des manques, il y a du désir, il y a des attentes : « Dans ces miroirs qui t’attendent aux carrefours d’allées longues et brèves, quand rencontreras-tu celui qui parlera — celui qui n’aura pas le son de ta voix ? »

Est-ce là le dilemme du poète ? Le cruel paradoxe auquel il se confronte lorsqu’il écrit ? Comment échapper au miroir ? La résolution de l’énigme se trouve peut-être dans la distanciation proposée par le « Dieu des portes » : « Tu présentes […] de tes œuvres la page inachevée, de ton visage la contreclef. »

Au-delà, la dernière énigme se cache dans le lieu d’écriture du recueil : RÉCIF TON DÉSIR. Telle est peut-être l’ultime clé, celle qui contient en trois mots les secrets cachés dans les trois autres clés.

Angèle PAOLI (in terresdefemmes.blog.com, février 2017).

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Récemment honoré du Prix Aliénor, Le Dieu des portes, pourrait bien être une belle révélation, une marque de jeunesse et de lyrisme dans notre monde poétique. Composé de trois cahiers (« Heurteville », « Sylvestres » et «Planètes ») de chacun vingt-huit poèmes, cet ensemble dit aussi la marque d’un agencement sérieux. Mais surtout, ou, pour tout dire, allant avec, la poétique de Frédéric Tison nous vient du surréalisme avec une profusion d’images, qui nous emmènent sans ménagement dans des atmosphères oniriques : « Le chagrin est une ombre portée dans la forêt de sa voix, son rire est un oiseau délogé ». Sous cette richesse, nous lisons une inquiétude sur la vie,

Le poète s’accroche à la langue et aime les temps anciens: « Cette pierre rongée, à peine descellée, quel murmure humain n’a-t-elle pas oublié ? Le vent le sait peut-être qui passe là sans hâte ». Ce que nous savons, c’est qu’il faut, ici, soulever un peu les pierres (de « descellée » on passe à « déceler ») pour entendre sous le poème le chant d’un vrai poète.

Dans sa « Note liminaire », il nous rappelle que Janus a deux visages, mais c’est pour mieux les écarter en citant Jean-Antoine Roucher qui préfère « se regarder passer » ; lors nous suivons le poète dans ses pérégrinations : «On raconte que mes paroles sont la porte qui tremble, et que les milliers de visages s’attardant aux fenêtres sont miens». Cette multiplication nous rappelle Apollinaire; la conscience s’accroche aux murs et les portes battent pour laisser entrer le vent, le temps, le chant.

Bernard FOURNIER (in revue Poésie/Première, n° 67, avril 2017).

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"C’est une histoire d’images et de mémoire, de croyance et de mélancolie. Une histoire où, pour solde de tout compte, l’art manifeste la plénitude de la vie dans le jeu tragique entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque.

Frédéric Tison parle, dans sa note liminaire, de « dieu très ancien et très nouveau » à propos de Janus, dieu des passages (les « portes »), mais aussi des commencements. Il sait de quoi il parle, l’étant lui-même simultanément, mêlant intimement dialogue avec les mythes antiques, citations de troubadours et célébration du « bel aujourd’hui » mallarméen. Car il fait partie des rares sachant qu’on utilise des mots alors qu’on parle de choses qui leur sont antérieures. Il faut donc, et c’est toute la difficulté, réveiller des émotions plus vieilles que le langage, aller chercher le primitif, et s’enfouir, travailler par superpositions. Convoquer à la fois le primordial et l’archaïque (au sens évidemment non péjoratif du terme). Et pour cela, entrer en contact avec la mémoire des Anciens, leurs doutes, leurs secrets, leurs rêves, leurs ivresses (Silène et le vin, Orphée et le chant…), mémoire colonne vertébrale, que nous le voulions ou non, de ce que nous sommes.

Cela sent l’« inactuel » nietzschéen (la beauté vue comme régénération, surpassement des vicissitudes de ce monde). Sils-Maria devient alors étape intemporelle (peut-être le Serpent de Maloja nous enseignera-t-il la sagesse). Et c’est cet inactuel qui devient l’expression du triomphe de la vie et des douleurs qui l’accompagnent et la justifient (« À jamais tu souhaites vivre et souffrir dans les villes précieuses » – expression plusieurs fois répétée), douleurs qui seraient moins chagrin que retour de ce qu’on croyait perdu.

Cela sent le temps écoulé, celui qui nous fait avancer en posant nos pas l’un derrière l’autre (traversée des apparences ?), mais sans nous retourner : il n’y a pas d’Eurydice à sauver, juste être Hermès le temps de (peut-être) nous reconnaître. Creusons le temps, dit le poète, ou plutôt les temps enchevêtrés de nos histoires oubliées ou insues ; prenons du recul pour récupérer l’instant ; soyons à la fois du côté de la foudre et du temps jadis ; célébrons les légendes (ce qui doit être lu). Et n’oublions pas que chez les premiers poètes grecs, le temps désignait seulement le délai, dont dépend le succès ou l’échec, qui sépare de l’aboutissement.

Nous voici ainsi en présence d’une esthétique du disparu (dieux, héros, dames mythiques – la fin amor n’est pas loin) où l’on cherche le réel perdu, où s’efface toute tentative d’explication, où seul le non-dit (plus que le silence) fait loi. Et qui peut conduire à l’image inaccessible telle que la voient les mystiques, se transformant alors en esthétique de l’imperfection et de l’inachèvement (Flaubert : « La bêtise est de vouloir conclure »). L’essentiel serait-il ainsi dans l’inabouti ? Dans la clandestinité entendue comme territoire où l’homme brise son carcan (le but à atteindre) pour se réconcilier avec lui-même (le chemin, seul important) ?

Ce chemin, c’est l’errance, qui commence lorsque le voyage (qui a un but) est terminé. Errance aux deux sens du terme : le poète doit revendiquer de se tromper. Compagnons d’errance : les oiseaux, les vents (« Errant, es-tu ce vent nu, dans les villes précieuses ? »), les eaux, et aussi la dame des pensées, châtelaine médiévale toujours poursuivie et qui toujours s’efface, ne laissant à demeure que son écharpe-image entre les mains du troubadour. Mais l’égarement permet de côtoyer l’absence sans prendre peur, parce que réservé aux guerriers d’une quête intérieure.

Quant aux lieux, ils n’ont pas besoin d’être mythiques pour être oniriques (de nombreuses villes sont nommées). Ils séjournent ici dans un intime rehaussé d’images, de fragments de souvenirs, de rêves échappés du passé. À la fois témoins et vestiges, empreinte et matrice, certains d’entre eux ont des résonances si profondes qu’ils dissolvent les frontières et peuvent ainsi dispenser l’ailleurs, d’autres, sans appartenance, sont propices au compagnonnage avec l’invisible. Ce voyage poétique pose ainsi avec acuité la question du lieu, mais surtout celle du regard porté sur lui, regard qui génère métamorphose, compagnon indispensable de la quête de la beauté.

Car finalement, à qui s’adresse ce « tu » si fréquent en ces lignes ? À l’errant, à la poursuivie ? Ou juste à la beauté ? La beauté vue ici comme l’art du refus (de l’exhibitionnisme, de la fausse complicité : « Voici l’ombre où la beauté te trouve, et tu ne la vois pas, quand tu crois l’avoir touchée »), générée par la seule recherche inlassable de l’insaisissable. Pour cela, il faut pouvoir au moins s’abandonner à la musique du langage, d’où la nécessité d’une exigence irréfragable. Il n’est donc pas étonnant, sachant ce qu’a dit Char de la beauté (« En notre monde de ténèbres, il n’y a pas de place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté »), qu’on trouve au long des pages quelques pépites « chariennes » (« Cesse, et devance – va doucement où l’on te narre » ; « Solitaire est l’avant-dernier nom de ton ombre sur la terre en attendant la nuit »).

Ainsi court ce livre en même temps essentiel (par ce à quoi il touche) et existentiel (par la liberté qu’il offre). À la fois mémoire, présence et attente, pour les trois temps de la vie, il rend au temps sa dimension d’espace densifié, lui redonnant (si besoin était) place divine. Dans les bois élyséens, les Anciens hochent la tête, approbateurs."

Jean-Louis BERNARD (in revue Dierèse n° 70, juin 2017).

*

"Frédéric Tison est le poète de l’avancée. L’écriture sur l’épaule, il capte tous les angles, les aléas, les perspectives d’une vision du monde. Mais, de par sa constitution, sa vision ne demeure en aucun cas un objet inerte, extérieur, elle se combine avec une vocation intérieure qui trouve, à l’aune et au rythme de ses pas, l’un des fils édifiants du dicible et de la mission poétique pour faire de lui plus que le diseur, le prophète de la marche du déplacement. « Quel calme dans la ville, sous le soleil grave du soir ! Son grand corps semble celui du monde ; il se répand et tombe dans mes bras. - Je sens des hommes qui passent autour de moi, qui tous portent un nom – et cet oiseau qui s’écoute dans l’arbre et que personne ne voit. Tout est à l’heure. - Quel silence dans  la rue, parmi les choses qui sont là ! J’ai peur qu’une fenêtre s’ouvre avec un cri, et qu’une porte s’entrebâille lentement sur un sanglant visage. »

Le poète porte en lui, superbement, talonnée par les ciels, le vent et les nuages qu’il aime, la solitude de l’être qui s’est trouvé. Il n’y a pas d’antithèse, pas de pièges, pas d’antagonismes à sa progression. Tout lui cède. Parce que sa marche se règle sur la respiration de ce qui est devant lui, à part égale du connu et de l’inconnu, mais pas seulement, d’une proximité qui se compose lumineusement avec l’à venir. Tout se descelle, tout se dégonde, par jeu de justesse et d’évolution, tout se fluidifie de la douleur et de ses déviations sur la ligne d’engagement de son déplacement. Rien ne peut faire obstacle au tempo de sa marche, rien ne peut s’achever en une trace luxée et définitive, lorsqu’il soulève les portes qui le portent, et les déplace à l’infini.

Qu’est-ce qui mérite que l’on se mette en marche ? On peut ouvrir le livre à n’importe quelle page, il foisonne d’arguments substantiels et vivants : « Tu es à Ribadesella, sur la plage aux poussières d’ambre, sous un soleil qui ne te connaît pas encore. À Florence en été se suspend l’arroi des anges sur les toits, et c’est encore toi, près du couvent San Marco. Au matin, Prague te voit dans la mélodie de ses ocres et de ses dômes verts ; Munich encore, sous la pluie d’été, dans le vent qui s’égare parmi les lignes droites. » L’avenir et l’ouvert seuls valent la peine qu’on se mette en chemin contre tout ce qui se fige et meurt aussitôt corrompu. Voici donc l’engagement dans la marche et l’étrange creusement sous le sol, ce haut-le-cœur du chemin qui condamne le poète à poursuivre dans l’alternance de nouveaux jours et de nouvelles nuits. « Maintenant il sort dans la nuit qui le sème. - « Nuit, dit-il, nuit que je sais, nuit que j’admire, je sors aujourd’hui dans une autre nuit, une nuit qui te ressemble à peine : je sors dans la nuit que j’entr’ouvre et que j’aime. » - Son heure commence avec les mains qui se joignent. »

Mais de quel haut-le-cœur s’agit-il ? D’une absence. De soi, de l’autre, qui fait que le voyage, contre le péril de ce qui demeure, est à entreprendre. L’absence n’est-elle pas en elle-même voyage ou impulsion au voyage pourvu qu’on ne la laisse pas en rade ou au loin, et quand ce que l’on a perdu, redevenu « manque », trace le chemin.

L’absence de l’autre et l’absence de soi sont-elles mêmes ? Chez Frédéric Tison, le tissage entre ces deux états trace la lumière. Sa manière de dire, j’entends l’offrande du corps, du geste, de la voix, recèle une chose très estimable. Car il parle avec des mots tout neufs et propres, lavés dans sa mémoire, dans sa naissance, dans ses hasards, il parle avec la précaution des mots, toujours, pas un – ils y viennent d’eux-mêmes – ne se refuse à lui, tel un officiant de l’amour, et tout au long de son beau livre, comme on s’adresse à un enfant intelligent. Voilà qu’il se retourne, et dans son retournement ruisselle quelque chose qui est la toute confiance, voilà qu’il a ce très joli mouvement de son être qui repart en arrière pour nous dire : oui, c’est bien toi, je ne me suis pas trompé, tu es le bon destinataire. Et nous pouvons alors mettre notre main dans sa main sans masque, dans sa main de nature et de poésie perpétuelles.

Le texte de Frédéric Tison a la modestie des textes élus, sans faille, sans mélange ni méprise. Il est fait de petits fragments, de petites étincelles de vie qui tracent, à rebours comme dans l’avenir, une longue ligne droite et pure."

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°44, octobre 2017).




Critiques

"A l’occasion du centenaire de la naissance de ce grand poète que fut Jean Rousselot (1913-2004), Christophe Dauphin a dressé un portrait riche et touchant de cet homme aux multiples talents dont le parcours complexe est un exemple de foi en l’humanité et d’engagement pour la liberté.

A propos de son enterrement, quelques jours après son décès le 23 mai 2004, Christophe Dauphin confie : « Nous venions d’enterrer soixante-dix ans de poésie française. Jean était la poésie, une poésie sans cesse aux prises avec la vie, le fatum et l’Histoire ; un homme d’action, qui a durablement marqué les personnes qui l’ont approché. ».

Ce fut Louis Parrot, son mentor, qui l’initia à la poésie contemporaine. Ils se rencontrent en 1929. Cette initiation dépasse le cadre de la poésie, il est question aussi de philosophie, de psychologie, de politique et de religion. Il fut, dit Jean Rousselot de Louis Parrot, « mes universités ». C’est à Poitiers, ses nuits, ses cafés, le quartier ouvrier où vit Rousselot, les campagnes environnantes, que le poète se forge, que le génie se fraie un passage dans une forêt hostile faite de préjugés, de combats intérieurs, d’un isolement, peut-être salutaire, mais seulement apparent : « Je ne suis jamais seul. Je ne suis jamais Un. Je me tourmente pour des douleurs qui tiennent éveillée, la nuit entière, la vieille repasseuse qui m’a nourri ; pour la soif qui calcine un soldat au ventre ouvert… La douleur, l’angoisse, l’exil et le danger, voilà mes chemins de communication, voilà mes adhérences au placenta du monde… »

Proche des Jeunesses socialistes, puis en 1934 de la Ligue communiste, anticolonialiste, ses combats politiques sont, à l’époque, proches de ceux des surréalistes. Mais son combat politique reste distinct de sa poésie. En 1932, il participe à l’aventure de la revue bordelaise Jeunesse à la recherche d’un « renouvellement », d’un « rafraîchissement » de la poésie. C’est à partir de la publication en 1936 d’un recueil, intitulé Le Goût du pain, que Jean Rousselot est considéré comme un acteur essentiel de ce renouveau de la poésie.

Quand la guerre arrive, Jean Rousselot se sert de sa fonction de Commissaire de Police pour aider la Résistance et les poètes en danger. Sa poésie devient une poésie de combat, notamment dans cette « école » qui rassembla René Guy Cadou, Jean Bouhier, Michel Manoll, Marcel Béalu et d’autres. Une école, une manifestation de l’amitié.

Poète et homme d’action André Marissel parlera à propos de Jean Rousselot de « surréalisme en action ». Jean Rousselot gardera un grand respect pour le surréalisme qui l’aura éveillé, lui comme ses compagnons, et revendique une continuité entre les surréalistes et lui, tout particulièrement par une collaboration avec l’inconscient.

Après la deuxième guerre mondiale, Jean Rousselot tourne le dos à une vie sociale et poétique facile construite sur la reconnaissance de son action exemplaire pendant le conflit. Il renonce à son métier et veut vivre de sa plume ce qui se révèle évidemment aléatoire. En 1996, tout en affirmant ne pas regretter son choix, il confie à Christophe Dauphin : « Ne lâche jamais ton métier, tu m’entends ! Jamais ! Ne fais pas cette connerie ! Tu pourras ainsi écrire quand tu veux et surtout, ce que tu veux. ».

Jean Rousselot écrira de nombreux articles pour la presse. Le premier est consacré au désastre de Hiroshima qu’il qualifie de génocide, ce qui le brouille avec Aragon. Il va désormais écrire beaucoup, une trentaine de plaquettes et livres jusqu’en 1973, une vingtaine de pièces pour la radio, des romans, mais découvrir aussi et faire découvrir de nombreux poètes talentueux. Tombé amoureux de la Hongrie, il dénoncera le drame de Budapest en 1956, condamnant violemment la contre-révolution russe, et traduira beaucoup de grands poètes hongrois en français comme Attila József, Sándor Petőfi, Endre Ady…

De 1997 à sa disparition, Jean Rousselot continue d’écrire et de publier une « poésie de terrain », au plus proche de la vie, du peuple, des rêves de liberté de tous ceux qui sont contraints. Une écriture de plus en plus dépouillée, directe, grave, sans mensonge, sans artifice, sans effet.

Jean Rousselot, au bout de 137 volumes, continue d’œuvrer. « Les mots de Rousselot restent debout et marchent à nos côtés. Le poète rend la vie possible. C’est pour cela qu’il ne meurt pas tout à fait. » dit avec justesse Christophe Dauphin."

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, 19 janvier 2014).

"Jean Rousselot aurait eu 100 ans le 27 octobre 2013. C’est l’occasion choisie par son ami, Christophe Dauphin, pour faire paraître cet essai qui nous dit ce qu’est et ce que doit être un poète : celui qui évoque le quotidien, homme parmi les hommes, travailleur parmi les travailleurs, qui, pour eux, fait le don de soi au sens le plus fraternel du mot.

« Ecolier » de Rochefort, proche de Cadou, Manoll ou Bérimont, admirateur fervent de Roger Toulouse, Jean Rousselot laisse une œuvre ample et diverse : l’œuvre d’un romancier, d’un historien, d’un critique aussi, amoureux de la parole, de l’écriture, et de l’émotion que l’une et l’autre procurent, et qui s’appelle poésie. « Le poème est pour moi l’inouïe prise de conscience des pouvoirs du poète sur le temps, qu’il arrête, sur la mémoire, qu’il ressuscite, sur les sentiments, qu’il élève au Sublime, sur le réel, qu’il perce et transmue pour en retrouver l’essence et a pérennité. »

Abel MOITTIE (in roger-toulouse.com, janvier 2014).

"Les analyses de Dauphin, comme d'habitude chez lui, cernent mieux qu'un portrait le personnage réputé impossible, mais il le transforme délibérément. Par exemple, ce qui n'était pas toujours mentionné dans les biographies, le rôle du poète dans la police et dans la résistance à l'occupant nazi est mis en evidence. Lorsqu'il eut quarante ans, Jean Rousselot parla du surréalisme en souriant de se croire un peu "plus surréaliste que les surréalistes eux-mêmes". Sa décision en 1946 de démissionner de tout et de vivre de sa plume fut capitale. Il devient alors grand voyageur et se produit et publie dans le monde entier. Il n'hésite pas non plus à prendre des positions fermes contre les injustices, comme pour Abdellatif Laâbi en 1972. Pour la forme de ses poèmes, il aura adopté tout. Avec force. Il s'insurge encore contre les inutiles: "Pour beaucoup de mes confrères, l'activité poétique consiste à fabriquer des objets de langage avec un langage sans objet... La poésie jetable gagne du terrain." Que n'aurait-il pas dit aujourd'hui ?"

Paul VAN MELLE (in Inédit Nouveau n°267, La Hulpe, Belgique, mars 2014).

"Jean Rousselot aurait eu cent ans en 2013. Et Christophe Dauphin a eu la bonne idée de faire à la fois sa biographie et un essai sur ce poète hors pair. Il divise son livre par chapitre chronologiques, et avec Jean Rousselot, c'est tout le vingtième siècle qu'on revisite... Christophe Dauphin insiste sur le fait que pour le poète, la poésie est surtout une manière d'être. L'homme est derrière son regard - Comme derrière une vitrine - Lavée à grande eau par le jour. Jean Rousselot prône une poésie de terrain et non de laboratoire ajoute l'auteur de la monographie. Je n'ai fait ici que survoler ce livre bien documenté. Ce qui étonne et retient chez Jean Rousselot, c'est la fidélité à ses idées et la rectitude de ses principes et de son action. Cela a toujours conféré à sa poésie une considérable autorité."

Jacques MORIN (in Décharge n°161, mars 2014).

"Le pari de Dauphin – restituer l’une des figures les plus emblématiques de la poésie francophone des années 30/80, à l’occasion du centenaire de sa naissance – est magnifiquement tenu par un autre passeur de poésie, rompu à l’exercice d’analyse et d’admiration d’un aîné qui a compté, qu’il a connu, avec lequel il a pu s’entretenir, avec lequel il a échangé nombre de correspondances.
Et le réseau se poursuit fidèlement : Jean Rousselot, qui a toujours revendiqué ses dettes envers Reverdy, Max Jacob, qui a toujours fait de l’amitié une vertu humaniste et littéraire, passe ainsi le relais à son  cadet de l’Académie Mallarmé pour qu’il chante (le mot n’est pas outré) un parcours poétique, celui d’un homme droit, qui s’est toujours voulu, comme il l’a énoncé dans ce beau poème (repris en fin de volume)  homme au sens le plus dense du terme: « Je parle droit, je parle net, je suis un homme. » Il est, certes, difficile de rappeler sans tomber dans les poncifs de la biographie et dans ceux de la vénération poétique. Christophe Dauphin, se basant sur une documentation de premier ordre, des témoignages de première main, des entretiens, de nombreuses lectures, une connaissance intime de la foison d’œuvres nées entre 1935 et 2002, rameute les grandes étapes de la formation d’un esprit, d’une conscience littéraire. L’occasion d’un tournage pour la télévision, sous l’impulsion du poète-maire Roland Nadaus, souda le poète des « Moyens d’existence » et son jeune biographe.  Le centenaire fêté à Saint-Quentin-en-Yvelines en 2013.

"Le 23 mai 2014, il y aura dix ans que l’écrivain Rousselot nous a quittés.
Le petit livre de Dauphin, qu’on lit d’une traite tant il respire le respect et le travail en profondeur pour nous faire mieux sentir une voix vraie, agrémenté de photographies (portraits de Rousselot et des groupes d’amis poètes) et d’une belle huile en 4e de couverture due à l’ami peintre Roger Toulouse, offre, en quatre sections chronologiques, une étude précise de soixante-dix ans dévolus à la poésie. Les origines ouvrières, le sens aigu du social et du juste, la lutte contre la tuberculose, les rencontres fondamentales des poètes Fombeure et Parrot, l’ancrage de Poitiers (la province enfin !) et l’effervescence intellectuelle de cette cité natale, une première revue créée (Le Dernier carré), la reconnaissance dès 1936 (avec « Le goût du pain »), le commissaire Rousselot résistant de la première heure (que de tâches et de faux papiers à prévoir !), l’intense expérience de Rochefort-sur-Loire (dont Rousselot est redevable, mais dont la seule mention finira un jour par l’agacer comme si c’était son seul ancrage), les travaux « alimentaires » dès qu’il cesse ses activités de commissaire pour se consacrer uniquement à la littérature…les matières sont multiples et le travail de Dauphin donne poids, relief, consistance à tous les trajets accomplis par le poète entre sens incisif d’une poésie à hauteur d’homme et conscience aussi précise de son devoir d’homme, de poète, d’écrivain solidaire, syndicaliste et engagé dans les mille et une tâches d’écriture poétique, critique, romanesque et de traduction.

Les solidarités littéraires s’inscrivent en grand dans cette perspective : les aînés salués (Reverdy, Jacob, Jouve en tête), les cadets mis à l’honneur (Cadou), les actions multiples dans les journaux et revues (jusqu’à Oran) pour défendre la poésie. Rousselot (que je comparerais volontiers à l’infatigable Armand Guibert, que Christophe ne cite pas) n’a jamais oublié d’être, en dépit de ses cent quarante volumes, en dépit des reconnaissances ; il méritait cette approche soignée.

Que retenir de plus frappant ? Tant de faits, tant de poèmes, tant de gestes ! Allez, sélectionnons : ses coups de gueule au moment où tout le monde se taisait lors des événements de Budapest (ah ! ses amis hongrois, Joszef, Gara, Illyés…) ; sa défense d’Abdellatif Laâbi des geôles hassaniennes ; sa défense d’une poésie de terrain (non de laboratoire)…. Mais, surtout, l’écriture d’une conscience. Et la fidélité souveraine à ses origines : « Et je suis seul à voir pendre derrière moi, - Comme des reines arrachées, -
Les rues de mon enfance pauvre », (« Pour Flora et Gyula Illyés », Jean Rousselot).

Un très bel essai de Christophe Dauphin !"

Philippe LEUCKX (in recoursaupoeme.fr, 11 juin 2014).

"Un remarquable essai de Christophe Dauphin, qui nous fait découvrir le parcours atypique de ce grand poète que fut Jean Rousselot. Ce grand admirateur de Victor Hugo, dont les premiers poèmes portent l'indéniable empreinte du maître, trace un chemin qui nous mène là où il écrit : Malgré moi j'ai pitié des cours profondes et visqueuses - sans oiseaux, sans feuilles tourbillonnantes - Et du pétrin invisible qui geint en bas - Jour et nuit comme un forçat enterré. Ce livre retrace l'itinéraire fondateur d'un poète portant la marque de l'inconscient et l'esprit libertaire, qui ne triche pas avec lui-même, et sur lequel bien d'entre nous feraient bien de méditer: descends vers les gouffres, dit-il, perds ta couleur, tes yeux et le dernier écho, là-haut, de ta présence..."

Bruno GENESTE (in revue Spered Gouez n°20, octobre 2014).




Lectures critiques :

Il est parfois impossible de commenter un texte par crainte de le profaner. C’est le cas pour ce long et superbe poème, enlacement de deux êtres et de deux textes au-delà de la mort et au plus profond de la psyché.

Le titre de l’ouvrage essentiel de Leonardo Coimbra, La joie, la douleur et la grâce, titre qui fait procès, évoque parfaitement ce que nous rencontrons dans le chant et le cri d’Anne Peslier.

 

Un extrait est préférable à tout autre commentaire :

 

« Cette nuit-là je querelle mon corps

 effacé devenu blanc et ton désir en plain visage

 étonne ma peine d’être belle

 comment pourrais-je te dire

 que le désir abruti d’absence

 fige le corps dans du marbre

 

C’est bien ton visage là et ton nom

 tu me suis jusqu’à mes instants

 je suis installée sur une pierre

 telle une sentinelle ne voyant aucun ciel

 l’intérieur sous la peau suffit à me diriger

 mais l’heure est une épée et

 notre chair saigne dans l’écorce de Mars

 et ta forêt n’y peut rien tant d’heures

 à dérouler ta face dans l’abrutissement de

 la nuit

 pour tenter d’effacer épuise nos sortilèges

 comme un glacier dérive sans jamais

 trépasser

 

Quand j’ai repris le fil de ma naissance j’ai rêvé

 que tu m’avais diablement envoûtée

 et que mon portrait avait échoué dans la vie pour cette seule raison

 deviner ton corps alors

 Je me brise parfois pour voir ton

 visage jaillir d’une flaque au ciel

 partout je suis née et morte sur les

 murs où je passe en fille rageuse

 nettoyée par plusieurs orages

 inerte comme si la vie avait écrasé

 ma peau, mais dans quelle mer

 plonger pour être sûre de gagner

 le naufrage

 

C’est bien après six mois d’agonie

 que tu pleures ta dernière heure

 il reste une année avant que l’eau se mêle à ton sang

 comme la mer-océan se mêle

 ton cœur parlait deux fois

 et je n’écoutais que l’âme

 pensant qu’un être-mort se noue facilement

 à son amante et que cette prison ne s’achève jamais

 car chaque parcelle est reconstituée à chaque

 endroit du corps qui reste

 

 

Rémi BOYER (in incoherism.wordpress.com, mai 2021).




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