Lectures :
Dans cet ouvrage, Christophe Dauphin présente dans un essai la vie et l’œuvre de Patrice Cauda, suivent un choix de poèmes et des inédits où la signature manuscrite du poète clôt l’ensemble non sans émotions pour le lecteur. Car dans le tremblé des lettres, se révèle tout ce que fut le poète de bouleversements et de ténacité. L’année de sa naissance à Arles est peu certaine, 1925, 22 ou 21, le jour de sa mort est inconnu, seule l’année l’est : 1996.
Christophe Dauphin, sans comparer ni unir leurs destins, fait se rapprocher au plus près Van Gogh et Cauda : La chambre de Vincent c’est celle d’un Patrice, à la différence que toute la famille dort dans la même pièce. En 1939, Cauda part à Avignon, ville où le premier groupe des HSE, qui deviendra celui de Patrice Cauda, exigera le cri cosmique, une attitude d’humanité, le sens de l’actuel, le moment de la tragédie où la vérité est sans parure.
Incorporé en 1942 dans les Chantiers de jeunesse, il est transféré en 44 à Tulle. Faisant partie des 120 otages désignés arbitrairement par les nazis comme objets de vengeance contre la résistance corrézienne (99 hommes seront pendus aux balcons de la ville le 9 juin 1944), Cauda échappera de justesse à la mort. Il écrira : Il ne reste qu’une pierre à leur bouche tordue//Chaque geste est un mensonge - sur le rocher de son secret. Auteur d’une douzaine de recueils et au fronton de deux revues (un numéro spécial Le Pont de l’Épée mis en œuvre par Brindeau, et en 1954 à la Une de la revue Terre de Feu de Marc Alyn), Cauda a reçu en 1961 le prix François Villon pour Mesure du cri.
L’essai de Dauphin restitue à l’homme et au poète toute sa vérité. Non seulement l’intériorité de Cauda est révélée, l’émotivisme de son écriture, mais son parcours dans son temps, tel un tracé métonymique, éclaire ici son existence, celles des poètes de sa génération (similitudes troublantes avec Becker, Brock…) et rend familier le fils, le frère, l’ami qu’il fut parmi ses semblables. La résonance de la poésie est universelle écrit Dauphin, aussi seul fut-il, Cauda n’est pas séparé de ses contemporains ni de nous-mêmes et cette phrase fait alors écho dans le lecteur Je n’ai pas connu Cauda et pourtant je ne connais que lui.
Son écriture a ceci de particulier, qu’aussi douloureuse soit-elle, elle est préservée d’un lamento qui serait égotiste ou masochiste par la beauté du verbe. Cauda ne s’est jamais détaché des autres et du vivant : Ce n’est pas la couleur que je porte/qui fera le ciel moins bleu// L’éveil est dans la chair labourée/de tout ce qui s’effrite et des fureurs/naîtra un cœur plus grand//Un mot lancé comme un oiseau/si loin enroulé autour de quelle terre/pour revenir formé d’une histoire nouvelle//et cet autre vers, sublime, j’habite la lumière qui dépasse l’espoir.
Oui, émotiviste est cette écriture et ancrée dans le moindre geste et mot des autres, dans le moindre frémissement du monde. À celui capable d’écrire La mère défigurée et autres poèmes (je parle très loin à de sensibles secrets), capable de s’adonner à la poésie sans le moindre recul ou la moindre balise, il est juste de répondre par la lecture du livre de Dauphin (et celle des œuvres de Cauda), car oui, Patrice Cauda a peut-être écrit pour nous ces vers :
Cet homme si loin de moi
Posé sur l’autre versant de la terre
Je l’entends me parler toujours
Car sa voix est dans la mienne
Marie-Christine MASSET (in revue Phoenix, 2018).
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Christophe Dauphin publie ce choix de pèmes de Cauda aux éditions des Hommes sans Épaules. Les cinquante-trois pages d’introduction qu’il consacre au poète sont parfaites. Le destin a sauvé un jeune homme modeste d’une exécution programmée par les nazis ; l’œuvre en découle, dans une modestie d’une rareté exemplaire. Patrice Cauda écrit, dans L’Épi et la nuit, réédité par Jean Breton en 1984 : « Ma vie est l’explication d’une mort. »
Christophe Dauphin signale : « Il y a une amitié, nous le savons, mais davantage encore, une filiation, de Cauda avec les poètes de l’inventaire des blessures, la solitude et les gestes de l’amour, que sont Henri Rode, Alain Borne, Paul Éluard (il y a un ton éluardisant, mais fluide et personnel dans la poésie de Cauda) et surtout Lucien Becker. »
Cauda, qui a rédigé l’hommage ci-dessous, écrira encore de son frère en poésie : « Un homme dont le nom n’est sur aucune lèvre / va devenir un simple trait sur l’horizon. / Après avoir été le sommet du couchant, / il s’apprête à redescendre parmi les pierres. » Ce livre, que donne Christophe Dauphin, apparaît aussi nécessaire que le poète d’Arles [1925-1996] enfin remis en librairie. L’hommage et la lettre suivants sont repris du présent volume. —
Pierre PERRIN (in revue Possibles, nouvelle série n° 34, juillet 2018)
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Christophe Dauphin nous présente longuement la vie et l’œuvre d’un poète méconnu, Patrice Cauda, grand solitaire inaccessible si ce n’est peut-être par ses écrits. Cet ouvrage est le premier témoignage de l’importance de ce poète.
Sa date de naissance est incertaine, 1921, 1922, 1924 ? Même le jour exact de son décès est sujet à caution. Né à Arles, la ville qui a maltraité Van Gogh, explique dans le détail Christophe Dauphin.
’est une poésie de la noirceur, de l’angoisse, de la douleur et de la souffrance (il faut distinguer les deux). Né dans les échos terribles de la première guerre mondiale, Patrice Cauda devra traverser la deuxième et ses atrocités. Cela n’aide pas à s’orienter vers le pôle de joie. Les poètes de cette époque furent marqués par ce contexte devenu texte.
C’est en 1939 que Patrice Cauda fait une rencontre déterminante, celle d’ Henri Rode, romancier en construction déjà en relation avec Paulhan, Mauriac, Green, Malraux et d’autres. Alors que Rode assume son homosexualité, Patrice Cauda reste voilé. C’est Henri Rode qui décèlera la talent poétique de Patrice Cauda et l’encouragera à écrire. Pris dans l’arbitraire nazi, il échappe de peu à la tragédie de Tulle. Comme beaucoup, il sera silencieux sur l’horreur mais celle-ci affleure sous les mots, fleuve rouge-sans sur lequel naviguer tant bien que mal.
Toute sa poésie sera un cri immense contre l’inacceptable mais un cri d’une lucidité implacable qui exige un dénuement total, ni espoirs, ni préjugés, identifications ou croyances. Cet homme, trop familier avec la mort, toutes les morts, est un poète de la désillusion et de la détresse absolue.
Ses deux premiers recueils sont publiés en 1951 et 1952, Pour une terre interdite et L’épi de la nuit, chez Debresse grâce à Henri Rode. Christophe Dauphin note que jamais Patrice Cauda n’aura présenté lui-même ses poèmes à un éditeur. C’est un poète reclus, incertain de lui-même et du monde. Henri Rode parle de lui comme d’un « poète panique ». Malgré un sens aigu de l’amour, Patrice Cauda fut englouti par les sables mouvants de la solitude. Il abandonna la poésie avant de mourir en 1996 laissant une œuvre bouleversante.
La belle et sensible monographie de Christophe Dauphin est suivie d’un choix de poèmes inédits et saisissants.
Patrice Cauda est un poète de la plus sombre des beautés mais, mieux et plus que n’importe quel modèle psychologique, sa poésie explore au plus profond la psyché humaine. Si vous n’achetez qu’un livre de poésie cette année, achetez celui-ci.
Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, 17 août 2018).
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"Tout l'été la cigale - Scelle sa mort - Dans une olive. Livre évènement ! Ouvrier à douze ans, Patrice Cauda l'obscur, le méconnu, est un poète éblouissant, génial; l'un de ceux qui resteront. Poète, essayiste, Christophe Dauphin, qui dirige la revue Les Hommes sans Epaules, fait revivre l'auteur de Pour une terre interdite, avec lyrisme, émotion, précision. Nus, racés, puissants, plus ou moins désespérés, suivent cent quarante poèmes à couper, bien souvent, le souffle..."
Michel DUNAND (in revue Coup de Soleil n°103, juin 2018).
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"Cest un peu un tour de force de la part de Christophe Dauphin d’écrire un essai sur Patrice Cauda (1922, date approximative-1996) poète autodidacte. Il ne l’a pas connu d’une part et d’autre part, l’homme étant avant tout discret et mystérieux, il n’y a guère de témoignages et de documents le concernant. Mise à part, bien entendu, la quinzaine de recueils qu’il a publiée de 1952 à 1967. Avant de s’arrêter d’écrire, définitivement. Ce qui somme toute délimite une période assez courte de sa vie.
L’auteur s’attarde sur sa ville natale, Arles, en digressant sur Van Gogh, avant d’en venir à Avignon où il rencontre celui qui sera un peu son mentor : Henri Rode (Les Hommes sans Épaules, Poésie 1), puis Tulle où il travailla, pendant la guerre, et Christophe Dauphin nous rapporte avec son sens du récit l’épisode où on peut le considérer comme un miraculé puisqu’il ne fut pas exécuté en tant qu’otage, alors que 99 sur 120 le furent...
Le choix de poèmes et les inédits rassemblés (sur la période 1944–1967) montrent un poète assez noir, ce qui montre bien sa modernité encore aujourd’hui. « Où donc est ma place sur la terre / si le ciel s’y refuse / en me poussant vers un lointain / sans rive aux contours définis » Sa poésie se distingue par sa grande sincérité. Il n’hésite pas à écrire : « La nudité est l’objet du poème ». Et ses vers s’étirent souplement dans des strophes élastiques. « Mon Dieu comme c’est long / ces jours soudés avec les nuits / et ce cœur qui ne veut pas moisir ».
Il y a des images récurrentes comme celle du poignard, mais le mot espoir revient souvent cependant. On devine une poésie où l’isolement et la solitude règnent, et une vie de souffrance et d’inquiétude. « Seul dans le vide résonne / Cet appel de bête blessée / Qui erre dans l’obscurité des mondes ». Le poème « La mère défigurée » est une suite très émouvante sur la mort de sa mère. Autre temps fort de cette anthologie : « Le péché radieux » où il ne cache pas sa tendance amoureuse : « …ma lèvre se fait religieuse / devant cette fleur de chair dressée / tu me soulèves vers un autre monde… » Le titre « Le péché radieux », dans une alliance de mots, associe à la fois le bonheur et la honte, et c’est peut-être dans ce rejet ressenti de la société que réside son mal être qui caractérise sa poésie à la fois splendide et douloureuse. Ainsi peut-il écrire dans ce même domaine un peu mystique : « Je soutiens ma vie avec des clous sanglants. »
Jacques MORIN (cf. "Les lectures de Jacmo 2018" in revue-texture.fr, septembre 2018).
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"Christophe Dauphin surprend toujours par sa capacité à découvrir des auteurs méconnus, souvent au parcours douloureux et au destin tragique, et à sortir leurs œuvres de l’ombre où elles se tiennent. La vie « sans joie » du poète Patrice Cauda, dont la date de naissance même est incertaine (entre 1921 et 1925), témoigne des drames du siècle dernier. Enfant pauvre élevé par sa mère, rescapé d’un terrible massacre commis par les nazis en 1944, il eut l’existence recluse et solitaire, faite de misère et de précarité, d’« un mort qui marche » jusqu’à son décès en 1996. Au terme d’une minutieuse recherche, Christophe Dauphin parvient à retracer le destin brisé de celui qui ne pouvait qu’« écrire contre la mort comme on écrit contre un mur ». Son essai biographique est suivi d’un copieux choix de poèmes de Patrice Cauda dans deux tiers de l’ouvrage."
Marie-Josée Christien (chronique "Nuits d'encre", in n°24 de la revue Spered Gouez, 2018).
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"Un essai sur la vie et l'oeuvre de P. Cauda (1925-1996), poète méconnu dont l'oeuvre est inspirée par les atrocités qu'il a vécues pendant la Seconde Guerre mondiale."
Electre, Livres Hebdo, 2018.
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"Un choix de poèmes inédits de Patrice Cauda, poète important et emblématique de la revue Les Hommes sans Epaules, écrits entre 1944-1967, opéré par Christophe Dauphin. Né à Arles (sa date de naissance reste un mystère: 1921/1922 ? 1925 ?), Patrice Cauda, poète et homme du peuple, rescapé des massacres de Tulle, s'est forgé en tant qu'autodidacte et sera ouvrier dans un usine à douze ans, garçon de café, préposé au vestiaire dans vingt caravansérails, représentant des éditions Pauvert. Il vivra toujours, aliéné, d'un métier purement alimentaire.
Patrice Cauda appartient à l'une de ces générations de poètes nés pendant et après la Première Guerre mondiale et... dans l'attente de la Seconde: cela façonne un être. Ses premiers poèmes sont écrits après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, et notamment une suite de six poèmes, pour lesquels Jean Breton écrit : "Ces poèmes demeurent un monument d'émotion que peu de poètes ont pu en hauteur égaler..."
Les thèmes de sa poésie: la haine de vivre d'un métier qui en le concerne pas, la solitude, la ville, la nature, la banalité, la vilénie des êtres, la mort promise, mais aussi l'amitié, la beauté, le plaisisr qui seul bouscule un moment le malheur. La douleur chemine sous la peau du poète; elle creuse et s'élargit; elle semble ne pas avoir de frontières: Je suis un cri qui marche. La solitude étant sans remède, malgré l'amour, la sensualité, la fraternité, Patrice Cauda s'y enfonça, peu à peu, puis définitivement, en guettant la chute des jours. Il abandonna la poésie et son coeur cessa de frapper: il meurt en france en 1996 dans l'anonymat.
Le cas d ece poète solitaire, de ce mystérieux orphelin, élevé dans la chaleur humaine, mais dans la pauvreté, la misère, prolétaire n'ayant quasiment pas été scolarisé, misérable, dénué de formation et de culture qui était Patrice Cauda, ne pouvait que susciter un vif intérêt chez Christophe Dauphin (né en 1968, à Nonancourt). Ce dernier, poète de l'émotivisme, essayiste, membre de l'Académie Mallarmé, est aujourd'hui directeur de la revue Les Hommes sans Epaules.
Parallèlement à son oeuvre de création, il a écrit de nombreux articles critiques et théoriques. Il est l'auteur de trois anthologies de la poésie contemporaine, de seize livres de poèmes et d'autant d'essais sur la poésie contemporaine et l'art moderne."
Mirela PAPACHLIMINTZOU (in revue Contact+ n°82, Athènes, juin 2018).
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Patrice Cauda est aussi au nombre des poètes auxquels Christophe Dauphin a consacré un de ces volumes. Cette fois-ci cette anthologie dont il est l’unique maître d’œuvre nous permet de découvrir ou de redécouvrir à nouveau un grand poète : Je suis un cri qui marche, Essais, choix et inédits. Orphelin, ouvrier et rescapé des massacres de la seconde guerre mondiale, cet immense poète autodidacte nous émerveille, nous émeut, nous intimide, tant est puissante sa poésie, d’une gravité incroyable, d’une densité surprenante. Classique au demeurant, mais il en faut du talent pour marcher dans les pas de prédécesseurs qui ont tout exploité des richesses de la langue…croit-on, car Patrice Cauda nous démontre que l’on peut encore avancer en territoire connu.
Mon Dieu comme c’est long ces jours soudés avec les nuits et ce cœur qui ne veut pas mourir
Tant de cris pour l’obscurité toutes ces mains qui se balancent et cette sève infusée aux choses
Corps maladif retenu aux heures tu n’as pas fini de trahir sans un geste comme un fruit trop mûr
Terre muette touchée par les morts qui espire l’inquiétude des pas accrochés semblables au lierre sur la pierre
Ce front plissé ressemble à la vie où chaque instant marque son passage pour qu’un fleuve recommence la mer
Carole MESROBIAN (cf. "Les anthologies à entête des Hommes sans Épaules" in recoursaupoeme.fr, 4 janvier 2019).
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"La première série de la revue Les Hommes sans Epaules fut fondée par Jean Breton en 1953, avec des poètes tels qu'Henri Rode ou Serge Brindeau. Elle sera proche de figures telles qu'Alain Borne ou Lucien Becker et durera jusqu'en 1956. Elle sera proche de poètes tels qu'Alain Borne ou Lucien Becker et durera jusqu'en 1956. Parmi les poètes liés à la revue, Christophe Dauphin, qui en dirige la troisième série, fait revivre le "poète méconnu" Patrice Cauda dans un volume anthologique.
En juin 1944, à l'âge de dix neuf ans, Cauda vécut une exéprience traumatique, en échappant de peu à la pendaison dans la ville de Tulle, où les Allemands avaient commencé à exécuter de la sorte quatre-vingt-dix-neuf hommes. Il sera ouvrier, vivra de petits métiers, et trouvera des amis dans la communauté poétique d'Avignon. Quel poète, quelle poésie peuvent naître de telles prémisses ? Une poésie qui crie en taisant les choses, toujours traversée de filigranes, une poésie bouche et yeux ouverts et fermés à la fois : "Derrière son masque cet homme - cache une plaie - seules ses paupières fermées - montrent le cri qu'il fait... - L'ombre connaît sa douleur - profonde et sans racine - son amour comme uen moisson - rongée par le règne du mal." Ce poème ouvre la section des inédits, dont la datation commence en 1944...
De 1952 à 1964, le poète publie une quinzaine de plaquettes, de cette écriture où l'explicite et la simplicité directe s'allient à la suggestion des images : "De tant de douleurs comment faire une vie - Trop de larmes ont noyé le bonheur - Le jour n'est plus qu'un désert à traverser - Au fond du coeur l'amour n'a plus de cris."
Il faut particulièrement signaler, dans son premier livre, "Pour une terre interdite" (1952), le long poème adressé à la mère du poète ; cette "Mère défigurée" doit compter parmi les poèmes les plus poignants et les plus évidents à la fois, dans l'expression retenue et intense du deuil et de l'amour : "cette femme en robe ancienne est une morsure", dit le fils, qui avoue plus loin : "Un soir elle a dit je suis fatiguée - nous n'écoutions pas le sommeil - elle est morte sans nous déranger - nous nous sommes dispersés dans l'ombre.
Puissent Christophe Dauphin et les éditions Les Hommes sans Epaules poursuivre leur ouevre de redécouverte d'autres poètes méconnus."
Gérald PRUNELLE (in Le Journal des Poètes n°2, Belgique, 2019).
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Christophe Dauphin nous fait découvrir un poète contemporain, Patrice Cauda (1921-1996), né en Arles, dans une famille pauvre, de père disparu. C'est un Rimbaud sans culture et sans fuite, originaire du pays de Van Gogh, dont Christophe Dauphin souligne la communauté de destin.
Le poète est demeuré inculte jusqu'à l'âge de dix-huit ans environ, âge auquel il fait la rencontre d'Henri Rode et des Hommes sans Epaules.
Puis c'est la tragédie de Tulle, en 1944, où il a vu la mort arriver très près.
L'homme reste obstinément humble et secret; jamais il ne s'offre aux revues ni aux éditeurs; ce sont ses amis Henri Rode, Jean Breton et Serge Brindeau qui le poussent.
Pour Christophe Dauphin, Patrice Cauda est le poète "de l'inventaire des blessures", dans la lignée de Lucien Becker, Paul Eluard, Alain Borne et Henri Rode.
Les trois quart du livre sont une anthologie - livres parus et nombreux inédits - de cette poésie profondément déchirée, dominée par la parole qui manque d'air, où le sens domine : "Je voudrais vomir tout mon ciel".
Le néant gagne et l'homme s'affole : "Autour du granit de chaque jour - les mains battent comme des oiseaux - perdus sur une mer sans rivage".
La poésie; même, parfois en peut rien contre la désillusion : "Les doigts assemblent des lettres - Dont la somme est trahison".
Il y a cependant de l'espoir : "J'habite une lumière qui dépasse l'histoire". Avec parfois cette image christique du poète maudit : "il faudrait une blessure à nos flancs - pour percevoir notre musique intérieure". Nul doute qu'ici Christophe Dauphin nous la fait entendre.
Bernard FOURNIER (in revue Poésie Première, 2019).
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Lectures :
La Contre-histoire féministe de la poésie contemporaine de Christophe Dauphin
Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine (Les Hommes sans Épaules, 522 p., 25 €) de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».
Les textes ici rassemblés ne s’inscrivent pas dans une démarche linéaire. Certains tiennent du portrait ou de la chronique, d’autres relèvent de l’essai. Mais tous mettent en avant la capacité de résistance de ces femmes et leur combattivité pour s’imposer dans un monde qui fut longtemps l’apanage des hommes. Parfois mal connues, elles méritent d’être découvertes ou redécouvertes, quels que soient le pays d’où elles viennent et le métier qu’elles exercent.
On y rencontre des militantes des droits civiques, des syndicalistes, des journalistes, des peintres, des sculpteurs, des comédiennes, des cinéastes, des enseignantes, et d’autres encore. Christophe Dauphin, qui est par ailleurs poète, essayiste, critique littéraire et directeur de la revue Les Hommes sans Épaules, les a réparties par souci de cohérence en trois chapitres distincts.
Le premier, « L’odeur de mon pays était dans une femme », a pour thème Lucie Delarue-Mardrus, l’une des incarnations, avec Anna de Noailles, Renée Vivien et Marie de Régnier – décrites en quelques courts portraits –, de ce qu’on a pu appeler le « romantisme féminin », et la mystique Thérèse Martin, plus connue sous la désignation de sainte Thérèse de Lisieux dont l’auteur fait une victime de l’action cléricale et du mythe construit autour d’elle après sa mort : « Mon intention est ici de désencarméliser et de réhumaniser Thérèse, loin du Carmel où son être fut livré à un “jeu de massacre” ».
Mais si la vie de ces deux femmes nous est contée dans ses moindres détails, c’est aussi tout un regard critique et très documenté que Christophe Dauphin développe sur la place des femmes à la Belle Époque et sur leurs tentatives d’émancipation sous l’impulsion d’idées nouvelles, comme celles du saint-simonien Prosper Enfantin, de Charles Fourier, de Flora Tristan et d’autres, qui ont été des précurseurs. Relatant les amours sous toutes leurs formes de Lucie Delarue-Mardrus, il nous fait voyager, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre, dans les méandres du contexte littéraire passionné et turbulent de l’époque, faisant surgir du passé des figures célèbres ou aujourd’hui oubliées, proches notamment du décadentisme, du symbolisme, de La Revue blanche.
Dans le deuxième chapitre, « Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme », l’auteur évoque quelques-unes des plus belles figures artistiques féminines de ce mouvement libérateur qui s’imposa comme le plus important courant de pensée – et comme une manière de vivre en poète – de cette première partie du XXe siècle et dont l’esprit persiste aujourd’hui plus ou moins souterrainement. Cela n’allait pas forcément de soi, en ces Années folles qui portaient encore la marque des préjugés. Chez les surréalistes de ce temps-là, la femme, à la fois charnelle et sublimée, faisait l’objet d’un véritable culte que l’on peut qualifier de magique.
N’était-elle pas la source d’inspiration de leurs plus beaux textes, d’André Breton à Paul Éluard ? Mais si l’on savait célébrer la beauté, on ne reconnaissait pas toujours le talent, nous dit en substance Christophe Dauphin, d’où une certaine frustration chez celles qui se sentaient l’âme créatrice. Si elles voulaient se faire reconnaître comme poètes, indépendamment de toute notion de genre, c’est en produisant des œuvres fortes et originales qui n’ont rien à envier à celles des hommes, à l’instar de celles de Joyce Mansour ou de Gisèle Prassinos, présentes dans ce livre, aux côtés de Jeanne Bucher, Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Madeleine Novarina, Virginia Tentindo et Annie Le Brun, en quelques courtes biographies.
Tout en nous confiant de captivantes anecdotes qui éclairent la vie de ces femmes, l’auteur se penche d’une manière approfondie et originale sur leurs œuvres, avec des extraits et des citations, restituant la place qui leur est due dans le mouvement surréaliste et même ailleurs.
Le troisième chapitre, « Les femmes de la poésie pour vivre », se réfère à Jean Breton qui défendit naguère, dans un manifeste écrit avec Serge Brindeau, une poésie de « l’homme ordinaire », aussi éloignée « de la prétention raffinée des mandarins que d’un populisme de pacotille » : l’émotion avant tout, dégagée d’un intellectualisme étroit et cherchant à « réveiller le poète derrière sa poésie ».
Cette partie, qui est appelée à une suite dans le tome 2, relate, avec le même souci du détail biographique et d’un regard d’une grande acuité sur les œuvres, les combats de ces femmes – que la revue Les Hommes sans Épaules aura contribué à faire reconnaître – pour exister en littérature et en poésie. Elles s’appellent Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine. Les conjoints ne sont pas oubliés et l’on retrouvera avec intérêt, dans leurs œuvres vives, Michel Manoll, André Miguel ou Jean Breton.
Comme l’écrit Christophe Dauphin : « Les deux volumes de “Pour un soleil de femmes” forment une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine, par le biais d’un soleil aux 41 rayons de femmes, qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. »
Alain ROUSSEL (in en-attendant-nadeau.fr, 3 février 2026)
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"Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine!"
Electre, 2025
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Avec Pour un soleil de femmes 1, Chroniques pour un soleil de combats en poésie, de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, Christophe Dauphin rédige une véritable contre-histoire féministe de la poésie contemporaine en rétablissant les femmes, corps, âme et esprit, à leur place, autour de la grande table solaire de l’art. Elles sont 41, conviées enfin au festin souvent frugal de la création, 22 dans ce premier volume.
Elles ont pour noms :Lucie Delarue-Mardrus, Thérèse Martin, Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Elles sont femmes du surréalisme ou d’ailleurs, de littérature ou de poésie, de lettres et de l’être.
« Les textes consacrés à nos soleils sont de longueur inégale et vont de l’essai au portrait, en passant par la chronique. Ils sont inédits mis à part certains extraits qui ont paru en revues ou dans des magazines. Ils ont été écrits séparément les uns des autres, sans le souci de constituer un livre. Cela explique les absences, que certain(e)s pourraient déplorer, d’« icônes » du féminisme ou de la création. Dresser un tel panorama n’est pas notre dessein, mais nous ne perdons pas au change, avec les femmes dont il est question ici, qui méritent d’être découvertes ou redécouvertes. »
Cet hommage, amoureux, n’exclut pas la lucidité sur le talent, le rayonnement, l’influence bienfaisante comme sur les combats que chacune, en son propre style, a dû mener, bien souvent contre les hommes qui disaient les aimer ou prétendait les protéger, d’elles-mêmes bien sûr. « Le combat fut long, constate Christophe Dauphin, pour que la femme s’écrive elle-même. »
Cette contre-histoire de la littérature, de la poésie et de l’art, si nécessaire, éclaire l’histoire tout court.
Chaque femme est absolument unique, un univers impossible à cerner mais que Christophe Dauphin cherche à révéler avec respect, éclairant des recoins inconnus où sont dissimulés des trésors. Leurs mondes croisent tous les mondes, ceux de la banalité à l’horreur, ceux de la beauté, du secret et de l’amour. Les découvrir c’est aussi nous découvrir. La poésie féminine porte la fonction philosophique de l’interrogation des évidences. Les entendre, c’est traverser les formes accoutumées pour accéder aux champs de la liberté car elles sont à la fois du centre et des marges, elles voient au plus près, la peau, et au plus loin. Elles ne sont pas seulement poètes par leurs textes, elles le sont par leurs vies dont elles font tantôt un champ de bataille, tantôt un laboratoire alchimique, tantôt une œuvre d’art.
Christophe Dauphin n’écrit jamais sans faire coïncider l’intention et l’accomplissement. Ce livre est important, il ne fait pas seulement œuvre de réparation ou de réhabilitation, il découvre, dévoile, laisse le temps et l’espace au féminin, aux féminins, car ils sont innombrables. Il invite au retournement.
Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 4 novembre 2025).
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Voici un moment que je m’étais promis de parler de ces deux livres. Le livre d’Odile Cohen-Abbas, « Christophe Dauphin les yeux grands ouverts » (éditions unicité, 2025), qui est un essai sur l’œuvre poétique de Christophe Dauphin, et le dernier essai de ce dernier : « Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d'un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine ».
Encore fallait-il le temps de les lire pour leur rendre justice. Je ne saurais trop vous encourager à découvrir l’inépuisable générosité de Christophe Dauphin, poète, essayiste, éditeur, revuiste, passeur ; son ardeur et sa colère, son exigence et sa formidable capacité à tirer de l’ombre toutes les ressources les plus hétérodoxes, c’est à dire essentielles, du poème. Le volume consacré au « soleil de femmes » est une mine absolue, « contre-histoire féministe de la poésie contemporaine » plein de figures rares animées par les mêmes élans qui sont ceux de Christophe - et les miens : la poésie pour vivre et le surréalisme, unis dans l’émotivisme. Pour en savoir plus, commandez, lisez, découvrez, des mondes s’ouvriront.
Adeleine BALDACCHINO (Le printemps des poètes, décembre 2025).
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Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine.
Elles semblaient déjà prêtes à entrer dans ces pages, à y inscrire leur philosophie sensitive, sensuelle, combative et morale. On dirait, de fait, qu’un accord subtil, antérieur, implicite, prédestinait ces femmes du pays normand, ces femmes du surréalisme et ces femmes de la poésie pour vivre, à trouver leur temps de justice, leur reconnaissance, leur blason intellectuel et poétique et leur consécration définitive, entre ces lignes faites d’appels de part et d’autre, des leurs d’abord, vivants, superbement, au-delà de la mort, de l’histoire, des échecs et des réussites, et de celui de Christophe Dauphin qui aspirait profondément, à sa manière intègre et rebondissante, à leur rendre hommage.
Il semble véritablement qu’en amont des travaux de recherche positive, des strates d’échange, de rencontre, de partage, mystérieuses, et une intuition supérieure, aient guidé et prédéterminé la volonté de l’ouvrage. Étranges entrelacements de conjonctions passées et présentes, d’un homme, remué intérieurement, assidument, amoureusement, attelé à sa table d’étude, et d’un flux et reflux de souvenirs historiques. Quel est le lien intime personnel qui relie le poète à cette douce et forte gent féminine ? Quelles rumeurs de l’inconscient, de l’onirique s’insinuent dans ses marges ? Quoiqu’il en soit, Christophe Dauphin marque son œuvre de cette porte authentiquement sculptée de la mémoire.
Elles sont nombreuses, diverses, ces femmes, reliées entre elles par l’époque où les thèmes, mais chacune apparaissant dans sa découpe de lumière et auréolée de son génie individuel.
Le style est frappé d’un sceau d’empathie si véridique, si violent, qu’il semble que l’on ne puisse plus détacher l’empathie de l’écrit, l’amour de l’écriture de l’écriture de l’amour, des formes les plus extrêmes, les plus engagées de la sympathie, dans un livre dont le projet de redonner prophétiquement parole et sens au désir des femmes, est l’épicentre.
Or précisément parce que le sujet traite de cette femme proche et lointaine, il s’agit avant tout de lever quelques résistances ou malentendus, et d’appréhender le présent ouvrage avec une pensée et une sensibilité à neuf. Œuvre d’érudition, assurément, quant à ses qualités d’exigence, de concision, d’abondance de thèses et de documents, mais d’une érudition qui ne se borne aucunement à une forme abstraite, spéculative – donnant lieu à une nébuleuse de faits à la fois existants et inexistants, objectifs, subjectifs, opérants et inopérants –, mais agissant dans le sens de dégrossir tous les matériaux humains, sociaux, psychologiques, historiques, et de tendre vers une analytique profonde de l’être et de la vie.
Il faut attendre le tout début du XXe siècle, pour assister à l’essor créateur des femmes en littérature comme en poésie.
Voici donc ces femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies, en phase d’être délivrées de la forteresse inexpugnable de préjugés où elles étaient enfermées. Ou plutôt voici que Christophe met l’accent, rassemble tous les faisceaux de l’œuvre sur les moyens, les étapes forcenées, héroïques de leur fuite.
Et nous sentons s’inscrire maints stigmates d’indicible amour en nous, maintes blessures et cicatrices miraculeuses au fil des siècles et des situations, comme plongés au sein même de leur évasion. Cette symbiose, cette compassion motrice, identificatrice, allie aux thèmes, aux circonstances factuelles, le substrat si cher au cœur de l’auteur du principe d’« émotivisme » : un serment de foi esthétique, plénière, aboutissant à une transmutation / transfiguration / révélation sensible et émotionnelle du réel.
Et comment parler autrement de ces femmes qui établissent proprement, à travers leurs sens et leur corps et des circonstances si contraires, une métaphysique du courage et de l’héroïsme !
Ces poètes ont ouvert la route à plusieurs générations de femmes. Ne sont-elles pas les grandes aînées des voix féminines majeures de notre temps ? Leur apparition marque indéniablement une évolution dans le rapport des femmes à la carrière littéraire. Leurs textes expriment une perception toute personnelle de la réalité autour du thème central de l’amour et de son rapport avec différents aspects de la vie féminine : l’homosexualité, la maternité, la filiation, la vie professionnelle, le mariage et la sensualité.
De Lucie Delarue-Mardrus à Thérèse Martin, de Jeanne Bucher à Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, de Renée Brock à Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière, Claude de Burine - la liste est longue mais il serait offensant d’en oublier une tant leurs beautés, leur force, leur bravoure a dû contenter le Créateur du sixième jour, et c’est pourquoi il faut non seulement lire la liste, mais prononcer chaque nom distinctement – de toutes ces égéries donc, s’érige tout le spectre des possibles féminin.
Qu’il y ait ou non entre elles une communauté de destin, elles semblent toutes sous l’influence d’une injonction intérieure – peut-être eu égard à cette première Eve subversive, à ce féminin originel libre antérieur à toutes conditions – qui les pousse d’une part à accomplir chimiquement, intellectuellement leur individuation, mais aussi sur le plan social et collectif à réaliser ce qu’impliquait d’appartenir à leur genre : un combat pour révéler cette femme millénaire, pour aider cette part la plus douée et la plus rétractile d’elles-mêmes que les instances familiales et institutionnelles avaient laissé délibérément s’étioler, s’atrophier, pour l’aider à naître, à s’extraire et légitimer totalement, honorifiquement, cette naissance et cette haute extraction.
De la nature de cet honneur, Christophe Dauphin a pleinement conscience. La tâche immense dont il s’est investi – le cœur y est tant que tout nous semble de bon aloi – corroborant ses propres valeurs, et sa profonde considération d’autrui, sa tâche va dans ce sens de restaurer ou d’établir cette dignité et cette unité féminines dont l’absence entrainerait, n’a pu entrainer jusque là que douleur, trouble et dissociation. Car c’est sans doute sous la menace d’une mort psychique évidente, d’une implacable mort aux trousses psychologique que ces femmes ont dû accomplir tenacement, témérairement, la particularité de leur destin. Cette convergence de causes, comme s’il n’existait en vérité qu’une seule estime glorieuse dans son rapport à soi et au monde, une seule tacite et nécessaire dignité, fait de ces pages un grand livre qui rehausse, redore dans un enchantement inaugural, éthique et poétique, notre confiance éprouvée en notre humanité.
Nous attendons le second tome.
Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton !
Lavons les mots dans la rivière de notre vécu,
nous n’avons pas d’autre voie navigable à
notre disposition.
Jean Breton
Premier souvenir : juin 1990. Je traverse l’arrière-cour du 17, rue des Grands-Augustins, à Paris. J’accède au « sanctuaire » du Milieu du Jour éditeur par un petit couloir dont les murs sont des livres de poèmes du sol au plafond. Les livres, une femme est occupée à les ranger, à les classer, avec respect et délicatesse. Elle flotte dans sa blouse bleue trop grande pour elle et ses mains volettent, papillons au-dessus des piles de manuscrits. Elle trie aussi le courrier, en silence, alors que le saxophone de Coltrane s’envole sur plusieurs octaves et réaligne l’horizon sur la corde du Merveilleux. Cette femme qui vient m’accueillir, c’est Maria.
Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Épaules, 2025).
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L’essai de Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, forme une contre-histoire de la poésie contemporaine de presque cinq cents pages. Il ne paraît pas assez long à son lecteur tant il est plongé dans cette fresque littéraire faisant rayonner, pour le tome 1, vingt-deux femmes ayant marqué de façon pérenne le paysage littéraire, artistique voire politique du tout début du XXe siècle à nos jours.
La poésie féminine existe-telle ? Je réponds non. Seule la poésie existe affirme avec ferveur Christophe Dauphin dans son avant-dire à l’œuvre. Si en 1900 l’écriture féminine serait donc une sorte de maladie, un débordement incontrôlable, Dauphin balaie d’un trait de plume ces inepties invalidant la puissance de ces femmes. Il définit et restitue leur juste place dans le champ littéraire, artistique et sociétal commun. Le livre se partage en essais, études fouillées, chroniques, portraits (le lecteur savoure son plaisir), le tout de façon harmonieuse ; chaque rayon de ce soleil, s’il fait partie d’un ensemble auquel il ajoute sa lumière, brille par sa singularité.
Le premier essai est consacré à Lucie Delarue-Mardrus, poète normande née en 1874 L’odeur de mon pays était dans une pomme. Quelle femme ! Quelle énergie ! Conteuse, nouvelliste, poète, romancière, dramaturge, essayiste, Lucie D-M n’a cessé d’écrire. Dauphin émet un parallèle entre son parcours et celui de Françoise Sagan les origines et l’éducation bourgeoise, l’attrait pour le saphisme, passion pour la littérature, la même solitude intérieure, le même parcours en dents de scie pour que chez l’une comme chez l’autre le personnel prenne le pas sur l’œuvre. Mariée (un assez long temps) à Joseph-Charles Mardrus dont le parcours est lié à la vague d’orientalisme, sa princesse amande parcourt et vit en Tunisie (principalement en Krouminie), Egypte…J.C Mardrus est le traducteur réputé des Mille et une nuits, il écrit que pour la traduction une seule méthode existe : la littérarité. Le couple vivra entre autres dans le Pavillon de la Reine à Honfleur.
Lucie D-M rayonne dans son monde, ses rencontres seront multiples et déterminantes, Renée Vivien, Natalie Barney, Germaine de Castro (Chattie), Sarah Bernhardt dont elle porte la bague sertie d’une pierre rouge…Personnage captivant, cette acharnée du travail à l’écriture au naturalisme épuré, a vécu une fin de vie difficile (narrée avec sensibilité), quelque chose de mon âme (à tout jamais perplexe) A fini d’être fleuve et n’est pas encore mer.
Une autre femme, Thérèse Martin, hante Lucie. Le mythe thérésien se fait obsédant, elle écrit en 1926 Sainte Thérèse de Lisieux. Lucie D-M veut retrouver la femme dans la carmélite et donner à son visage une densité perdue. Ainsi le fait Dauphin dans l’essai suivant Les épines des roses tuberculeuses de Thérèse Martin. Son intention est de désencarméliser et réhumaniser Thérèse. Je n’ai rien qu’aujourd’hui écrivait Thérèse, Dauphin dénonce les souffrances subies : écrasement de l’humain, négation de la vie et du monde ponctuée par la maladie (anorexie, crise de délire) l’isolement total. Née pour être un génie, elle est devenue une virtuose du renoncement et de la maîtrise de soi. Son livre Histoire d’une âme (1898) a subi censure et réécriture, pas moins de 7000 retouches dit Six. Celle qui affirmait la foi est toujours celle d’un incroyant qui croit, le long douloureux de sa petite voie, est restée poète.
La deuxième partie Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme, est consacré à Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Cézaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, et Annie Le Brun. Le portrait de Jeanne Buscher est lié à celui du poète Charles Guérin, il a écrit à son aimée pas moins de 2000 lettres et poèmes. Galeriste, elle expose Picasso, Masson, Max Ernst, de Chirico, Kandinsky, Man Ray et bien d’autres tout en promouvant leurs œuvres à l’international.
Le peintre chilien Roberto Matta dit des femmes qu’elles étaient pour les surréalistes des objets magiques. Ce mouvement littéraire, même si elles étaient davantage considérées comme inspiratrices plus que créatrices, aura mis en avant les femmes et leur extraordinaire pouvoir. Nusch Eluard a été l’inspiratrice du chant éluardien durant dix-sept années écrit Dauphin. Elles étaient nombreuses, bouillonnantes de créativité, flamboyantes, intrépides, à l’érotisme parfois débridé, bouleversantes. Thérèse Plantier reproche cependant à Breton d’avoir traité la femme en objet, Joana Masso, quant à elle, pose cette question terrible : « Elle en pensait quoi de tout cela Nusch de la dépossession de son corps ? ». Suzanne Cézaire était poète et essayiste. Elle a collaboré à la revue Tropiques, au sein de cette revue, elle n’est pas la femme de…, mais un pilier théorique, un mur porteur, une contributrice de premier plan. Poète, elle se bat pour une « poésie cannibale » et surréaliste en rupture avec la tradition doudouiste des écrits coloniaux.
Dans le portrait suivant, de l’écriture de Gisèle Prassinos, Dauphin écrit Les alliances de mots sont la matrice d’une écriture toujours prête à bifurquer, se laissant aller à la puissance suprême des surréalistes : le hasard. Après cette chronique, l’auteur met à l’honneur la fée précieuse du peintre Saran Alexandrian, Madeleine Novarina.
Suit une étude sur Joyce Mansour, quelle femme, quelle combattante ! Collectionneuse, peintre, poète, Mansour est cela et plus encore, Hubert Nyssen rappelle qu’il est tout à fait sommaire de réduire Joyce Mansour à une érotomane du surréalisme ou même à un ange du bizarre. Pour Dauphin, elle est le soleil du poème.
Sculptrice surréaliste, Virginia Tentindo (qui aura été aussi secrétaire de Philippe Soupault) crée de l’or émotionnel en terre cuite, la juste fascination qu’elle opère sur Dauphin, poète émotiviste, n’en est que plus palpable.
Suit une étude sur Annie Le Brun, femme oh combien singulière, elle clamait la poésie sera subversive ou ne sera pas, elle écrivait avec une belle acuité le surréalisme n’est nullement une avant-garde, il s’agit d’une attitude devant la vie, dont la véritable radicalité aura autant à en refuser la misère qu’à y chercher l’émerveillement. Elle a défendu le lyrisme comme une louve le lyrisme est une façon de voir la beauté en transparence sur ce qui la menace, ou encore stupéfiant rempart passionnel qui protège ce qui vit en l’exaltant. Si elle adhérait au combat pour l’émancipation des femmes, Annie Le Brun n’en était pas moins lucide sur les méfaits d’un collectif oublieux des singularités Etrange libération, qui prive une nouvelle fois les femmes de devenir ce qu’on leur a toujours refusé d’être : des individus.
La partie trois du livre Les femmes de la Poésie pour vivre 1, est consacrée à Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquelle Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine.
Régine Deforge écrit à propos de Thérèse Plantier qu’elle est Femme forte au génie baroque et libertaire, elle a combattu avec hargne et beauté Le temps n’est plus aux femmes qui se plaignent. C’est celui du féminisme. Ardente, Thérèse Plantier n’en était pas moins sensible : Celui ou celle qui n’a pas eu la chance de rencontrer la pensée peut devenir, encore que ce soit rare, un artiste, il ne sera jamais délivré.
Dans son Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton, je citerai ces vers de Dauphin disant toute sa tendresse pour la femme qu’elle fut, toute la prépondérance de sa présence C’est aussi Maria en blouse bleue/dépoussiérant l’ombre des poètes. Tous ces portraits (il serait difficile de les évoquer tous) sont captivants, on ne lâche pas le livre.
Oh lire celui de Claude de Burine, il s’apparente à un roman tant sa vie fut tumultueuse et je n’en raconterai pas la fin. Cette femme-personnage est bouleversante. Ce livre vibre de l’amitié de l’auteur pour ces femmes. Non seulement un hommage singulier et appuyé leur est rendu, mais une parfaite connaissance de leur parcours, de leur œuvre, de leur rayonnement enrichit le propos et le rend passionnant à lire. Chaque étude est fouillée. Les rencontres déterminantes ayant jalonné l’existence de ces femmes sont toutes détaillées (même le nom, belle surprise, de Paul Vincensini a éclairé le texte).
Les notes bas de page sont multiples et variées, elles renvoient à des approfondissements historiques, politiques, sociétaux, littéraires. C’est captivant !
Le lecteur comprend d’autant plus la précieuse implication de ces femmes dans et pour leur monde et le nôtre. Le talent de Christophe Dauphin, poète émotiviste, essayiste, membre de l’Académie Mallarmé (siège du poète Robert Sabatier) est ici voué à ces soleils de femmes, la qualité littéraire de l’ensemble est telle que la lecture en est illuminée.
Marie-Christine MASSET (in revue Phoenix, 2026).
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La ronde féminine de Christophe Dauphin
Il est vrai que l’ouvrage rayonne d’un soleil, bon, magnanime, fait des énergies créatrices de la liberté, un soleil sous lequel on ne se perd pas. Car c’est bien des œuvres de la liberté qu’il va être question, celle de l’aventure à courir, celle au fil des épisodes de l’histoire et des générations, des femmes pour lesquelles elle n’était toujours qu’une impénitente et irrépressible solution, la liberté qui libère la diversité des plans de conscience et de la fatalité d’exister sans rime ni raison. Commettant l’acte, l’ordre du cœur, et loin d’un sens commun réducteur, Christophe Dauphin consacre leurs voies, les guérit du silence et de la solitude, profère leur parole encore trop longtemps méconnue.
Dès la préface cela s’entend, au fur et à mesure des apparitions, dans le fluide secret des images et des lignes, il crée un lieu pour elles, intemporel, méta spatial et méta onirique, le lieu des immortelles, tel une fontaine de jouvence poétique, une aire de consécration, un champ de salutations aux victoires féminines avec, circulant lumineusement entre les figures, le mot de passe, un schiboleth de la branche sororale, de la vie rendue à la beauté, à la justice fondamentales, initiatiques. Savez-vous ce qu’un tel milieu représente pour ces femmes ? Il faut, pour ce faire, entrer nu dans ces textes, sans la tentation de rajuster son vêtement, entrer nu, ayant tout oublié des exégèses précédentes, dans l’atelier de Christophe Dauphin. Il est là, il nous y attend dans son fiat éclairé, sa vocation de poète, appelant conquêtes et destinées triomphantes les moments de naissance, les moments de conscience de cette toute jeune féminité quittant les lieux intermédiaires, les impasses incertaines d’innocence, pour le monstre exhaustif, tentateur, du soi révélé. Toutes ont traversé, traversent le siècle. Il y a celles qui valent pour leurs œuvres poétiques et celles pour leur engagement et leurs actes de vie. Les amoureuses, les artistes, les poètes, les canonisables, les politiques, toutes ont senti l’altérité de leur corps qui avait aveuglément maille à partie avec les corps civils, le corps des autres et à commencer avec leur propre sexe et ses modes transitifs. Leur force génésique, leur force sexuelle trop souvent malheureuse et consciente de son malheur s’est soudain transmué en logos. C’est donc une révolution, un rejet du corps aliéné par les mille célébrations exubérantes du corps libéré, un renversement du sexe crédule, infantile, par le sexe volubile, une force spectaculaire, une arme organique qui refuse tout détournement cette fois, toute autre fin que l’extraction de sa gloire sensorielle, sensitive, de son prodige incarné, radiant, substantiel, abusivement enroulé, calfeutré entre ses flancs depuis des millénaires, depuis sa création. Une jubilante rhétorique de la chair féminine entre le juste et le « se rendre justice », rehaussée et ensemencée d’elle-même. En second lieu il appartiendra à la femme de trancher sur la question du partage et de ses perspectives.
Voilà ce que nous apporte l’auteur présent, en dialogue sensible avec les protagonistes : le regard qui témoigne, bouleverse, transvalue. La forte et scrupuleuse dimension historique de l’œuvre, insoumise au temps qui passe, aux intervalles dissolvants, et toujours au fait de l’apogée narratif, recrée à chaque époque et pour chaque autrice une sorte d’enchantement, de prestige, de séduction translucide de l’instant. Dans le pur cheminement de Christophe Dauphin, ni-passé ni-futur, le cycle de la femme créatrice réintègre une contemporanéité mitoyenne, un présent propre, inaugural, absolument présent, qui ne peut, haut perché, que durer. Examinons. Dans une époque perdant la tramontane, de jour en jour plus férue, plus avide d’anticipation, d’événements et d’illusions futurs (déversés sur interne, rencontres, messages, célébrations, repères de l’almanach, ne valent que pour ce qu’ils seront), dans une époque qui tend à censurer, à amoindrir, voire à tuer proprement le présent, Christophe Dauphin l’exalte, déclare et prouve que certains êtres et certaines vies s’inscrivent dans l’immédiat indéfectible, dans un superlatif du temps de l’action, dans un supra, impératif et continûment intrinsèque présent ! À nous de trouver un lieu, une force morale pour y paraitre. Ce que cherche Christophe Dauphin, il ne nous le dira pas ; mais ce qu’il trouve extrait à point de ses réflexions et de ses délibérations, de l’état le plus constructif et le plus passionnel de lui-même, d’une conscience intensément éprouvée, forte, rebelle, virtuose des affrontements entre la décadence de tous ordres et la pensée ascensionnelle, d’une conscience nette, décantée et qui en sait long, il nous le livre généreusement dans un dessein, une décision, une détermination résolument optimistes et toujours convertibles en don. C’est de cette intention portée à son comble que Christophe Dauphin nous investit comme d’une valeur régulatrice du flou, du faux et des demi-tons, et qui fait, cependant que nous le lisons, de son engagement un acte complet et de celui qui le reçoit un être complet pourvu qu’il y réponde. L’ensemble du livre, d’une initiative mémorielle à une initiative ontique, à une initiative apologétique, de rebond en rebond dans le champ très diversifié des biographies, se découpe en des thèmes et des registres majeurs, des foyers ardents de l’exploration et de la découverte, sans jamais s’affaiblir dans l’inertie des répétitions. Ses fouilles, ses archéologies en matière d’histoire et de rêve, parviennent au sommet d’une sorte de raffinement, de béatitude rationnelle, et s’y maintiennent.
Guerre, affrontement, conflit, résistance, voie singulière créative, quand l’auteur s’empare d’un sujet, il en fait la une, dans ce qui s’imprime comme valeur esthétique de l’extrême, la toujours première page d’un authentique et nécessaire combat. Nusch ELUARD, Annette ZELMAN, Gisèle PRASSINOS, Joyce MANSOUR, Madeleine NOVARINA, Virginia TENTINDO, Thérèse MARTIN, Renée BROCK, Thérèse MANOLL, Cécile MIGUEL, Alice COLONIS, Claude de BURINE, Maria BRETON, Janine MAGNAN, Elodia TURKI et tant d’autres, la liste de leurs noms ressemble à un défilé nimbé de la providence, chacune portant le chiffre sacré, univoque, d’une alliance, chacune rayonnant d’une lutte intègre régie par la passion, qu’elle soit artistique, idéologique ou d’introspection ; au sein de leur secret, de cet empire de soi vertigineusement retrouvé, Christophe Dauphin veille ; par lui, par ses jeux de bascule du présent, du passé dans l’ouvert, leur conscience qui ne devait pas cesser d’exister, leur mémoire exilée rompant avec toute causalité circulaire, leur mémoire, ce quelque chose marquant, marqué du réel, trouvent ici un oreiller sur lequel reposer la tête. Or à l’instar de nombre de ces héroïnes, on sent chez lui les allégeances du cœur politique et les allégeances du cœur poétique s’égaler, entrer en résonance, quand il est mis à l’épreuve des guerres, des débâcles sociales, des corruptions et des iniquités, de la nature humaine rechutant sans cesse dans son inguérissable et constitutive dualité.
Dans cette lecture qui lie, quantifie, qualifie purement et simplement tous les distinguos du vrai, du faux, du possible tirant les ficelles de la documentation historique, de l’authentique à l’apocryphe, de l’approximativement énoncé, répandu, la sincérité de l’auteur aura toujours le dernier mot. Comme si cette sincérité, cet agent, ce précepte purificatoire et cathartique, ce beau fruit d’or était à la fois matière et fin de ses écrits défiant le simple et le compliqué, l’inassimilable et l’irréductible. La ronde féminine de Christophe Dauphin est un facteur fertile d’événements, une propriété d’aborder ce qui est actuel, permanent dans l’épopée, le long poème épique de la femme à travers une série de périodes et d’instants, une totalité des repères dans son être qui nous implique positivement, faisant de ces participantes des élues, des baignées dans un rythme, une rapsodie de confiance et de reconnaissance – d’un élan, d’une force d’entrain, d’une crédibilité sans soupçons – quand le poète est là qui adoucit et consacre leur chemin. La force du vrai (ses ressources) est la seule nature de Christophe Dauphin. Sur la positivité du cœur et la sagesse des émotions, par-delà les zigzags, alternances/paradoxes qui sous-tendent les vérités, il choisit d’attirer l’attention. Sa posture sérieuse est extraordinairement remplie de bonne humeur. Il s’entend à donner un style à l’existence. Dans l’hospitalité de l’ouvrage, dans les gestes généreux du travail, on ne trouve ni manquement à l’ordre moral et intellectuel des intentions qui traversent les apparences, ni défaut d’accent, de ton, dispensés en vain, ou d’un jugement équivoque clandestin. L’influence de ses états d’âme sur notre âme – en raison de ce que, dès les premières lignes, nous avons pressenti et que nous constatons : la maitrise du trouble et de la confusion, de même le blâme du pêle-mêle et du méli-mélo – nous met en état de passion, et c’est émus et impliqués (et conscients d’un commun et pur enrichissement) que nous dansons la danse de ses évocations – surtout quand surgit un moment d’éloge ou de requiem d’amour que nous n’avions pas prévu ! Je ne dis pas que l’émotion ne traverse pas de part en part tout le matériel des écrits, bien au contraire, mais il y a des instants de transe fraternelle ! C’est en aparté alors qu’il convoque l’auteur dans la proximité de son texte et de sa présence, dans l’intimité et l’universel recueillement, dans la louange et l’universel tutoiement. Car chez Christophe Dauphin ce « tu » a valeur d’une œuvre de vie.
Odile COHEN-ABBAS
(Revue Les Hommes sans Epaules).
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Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine. Un soleil aux 42 rayons de femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. Poètes pour la plupart, mais pas seulement, elles embrasent et embrassent autant d’époques que de contrées, de rêves que de réalités et de combats.
Ce tome 1 présente vingt-deux portraits de femmes, de la chronique à l’essai. Il s’intéresse à l’essor de la femme en littérature et en poésie, aux combats difficiles menés par celle qui, en 1901, a choisi de prendre son destin en mains, de ne plus laisser à l’homme le soin de l’écrire à sa place et qui, parallèlement à l’œuvre, et même parfois en son sein, s’engage dans la lutte contre les injustices, les inégalités.
Parmi les visages proposés, Lucie Delarue-Mardrus s’affirme comme une éclaireuse, alors que sa payse normande Thérèse Martin est, elle, écrasée par le poids de la religion.
Le chapitre suivant est consacré aux femmes du surréalisme : Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun. Le surréalisme a élaboré une méthode permettant de réaliser le projet de Rimbaud : changer la vie ! En premier lieu, changer l’homme, accroché médiocrement au rocher de sa logique. En lui s’étendent de vastes océans inexplorés à sillonner d’urgence, comme le rêve ou l’inconscient, les territoires de l’imaginaire. Aucun autre mouvement artistique n’a davantage mis en valeur la femme que le surréalisme. Les femmes en son sein sont nombreuses. « Si nous nous mettons encore à genoux devant la femme, c’est pour lacer son soulier », affirme André Breton, dès 1920.
Il en va de même avec les femmes de la Poésie pour vivre, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Chez elles, la poésie n’est pas considérée comme un « genre » littéraire. L’écriture de nos poètes ne triche ni avec la vie ni avec l’être. Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue.
On peut lire sur en-attendant-nadeau.fr un article sur le premier volume :
"Contre-histoire féministe de la poésie", par Alain Roussel (en ligne le 3 février 2026)
Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».
Marc ESCOLA (fabula.org, 4 février 2026).
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Pour un soleil de femmes » de Christophe Dauphin, une contre-histoire !
Ce premier tome de Pour un soleil de femmes, ouvrage appelé à se déployer en deux volumes, se présente comme un long voyage poétique mené sous la conduite de Christophe Dauphin, en compagnie d’une quarantaine de femmes poètes. Le périple s’amorce aux premières lueurs du XXᵉ siècle et progresse jusqu’à notre présent, traversant le temps autant que les territoires, les climats intérieurs autant que les paysages du monde.
Le volume que nous tenons aujourd’hui entre les mains fait entendre la voix de vingt poètes — un nombre symboliquement plein — dont les écritures, diverses et singulières, composent une traversée plurielle. Ces femmes circulent entre les époques et les esthétiques, mais aussi entre les espaces géographiques et imaginaires, dessinant une cartographie mouvante de la poésie au féminin.
Dans la quatrième de couverture, Christophe Dauphin souligne l’importance de celles qui ont suivi, de près ou de biais, la trajectoire du surréalisme, s’en emparant pour le transformer, l’élargir, parfois le contester parce qu’« accroché médiocrement au rocher de sa logique ». Aux origines, beaucoup durent lutter pour simplement exister, pour affirmer leur présence dans un champ littéraire qui était largement masculin. Leur combat fut à la fois esthétique, vital et politique.
Il convient surtout de souligner que nombre de ces textes sont inédits. Ce choix confère à l’ensemble une force particulière : il ne s’agit pas d’une anthologie patrimoniale, mais d’une entreprise de révélation. Ces poètes, rassemblées ici, composent une contre-histoire — à la fois du féminisme, des luttes et de la poésie — une histoire souterraine, longtemps éclipsée, qui remonte aujourd’hui à la lumière pour former un soleil collectif, ardent et nécessaire. Et « Leurs mots ne sont jamais secs, mais gorgés de poésie vécue »
Ces femmes circulent entre les époques et les esthétiques, mais aussi entre les espaces géographiques et imaginaires.
Kamel BENCHEIKH (in rupture-mag.fr, 8 février 2026).
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Lectures :
"Christophe Dauphin a pris l'heureuse initiative de publier dans cet ouvrage non pas l'intégralité de l'oeuvre d'Hervé Delabarre mais une grande partie de celle-ci en réunissant les titres épuisés (soit huit au total) à l'exception des Dits du Sire de Baradel et en ajoutant plusieurs inédits. Hervé Delabarre, poète et peintre, né à Saint-Malo en 1938, rencontre André Breton en 1963 qui avait salué ses poèmes de manière enthousiaste: "J'aime ces poèmes que vous m'avez fait lire, le mouvement qui les anime est le seul que je tienne pour apte à changer la vie, leur ardeur est ce que je continue à mettre le plus haut".
Sa découverte du surréalisme, vers le début des années soixante, est pour Hervé Delabarre une manière de vivre et de sentir: "Benjamin Péret: je m'en nourris, je m'en délecte... Amour, révolte, humour s'y retrouvaient exprimés dans une intransigeance et uen liberté absolue qui me menaient enfin à respirer le large, déclarait-il dans un entretien en 2014. Christophe Dauphin le souligne dans sa préface : avec Péret... Hervé Delabarre "est probablement le poète dont l'oeuvre porte le plus l'empreinte de l'automatisme". Même s'il ne s'agit pas toujours d'un automatisme pur sa poésie possède un pouvoir insurrectionnel qui entretient un rapport direct avec le merveilleux et l'humour noir entre lesquels elle oscille en permanence. Le climat particulier qui se dégage de cette poésie relève, comme l'écrit Jean-Pierre Guillon, "de l'humour spectral etd'un érotisme chargé d'attentions tout en même temps délicates et perverses."
Depuis le recueil Dits du Sire de Baradel, illustré par Jorge Camacho et édité en 1968 par Jehan Mayoux (éd. Péralta), jusque dans les tout derniers poèmes, la tendresse et le violence rythment le lyrisme des images: Dans les pages arrachées d'un carnet de bal - Des lèvres imprégnées de sang - S'efforcent en vain - D'étreindre un dernier serment.
Gérard ROCHE (in Cahiers Benjamin Péret n°5, septembre 2016).
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« C’est vers 1963 qu’Hervé Delabarre est entré en contact avec André Breton qui l’a invité à participer aux activités du mouvement surréaliste. Et depuis, il n’a pas cessé aussi bien d’affirmer la subversive pertinence du projet surréaliste que d’explorer et d’interroger par les moyens de l’écriture (et aussi, quelque peu, de la peinture et du collage – mais de façon si discrète !) le « fonctionnement réel de la pensée » dans ses rapports avec les souveraines injonctions du désir comme avec les dérobades, si séduisantes ou si égarantes, du réel devant les fragiles puissances du langage. Les jalons de cette aventure poétique, si farouchement éloignée – est-il besoin de le préciser ? – des diverses casernes littéraires, sont autant de paliers dans l’assez énigmatique tour, non d’ivoire, mais bien de guet, à la pierre d’angle jadis (c’était en 1968) blasonnée aux armes du sire de Baradel, et qui se dresse – sans que l’on n’en ait encore vraiment mesuré l’ombre portée – sur le paysage sensible que le surréalisme, depuis la mort de Breton, s’obstine à dévoiler comme la face utopique du réel. Ces paliers furent, au fil du temps, de nombreux recueils de poèmes, parus à l’enseigne de divers petits éditeurs, le plus souvent en province ; il faut remercier Christophe Dauphin et les éditions Les Hommes sans Epaules d’avoir rassemblé en un volume de plus de 300 pages tous ces titres devenus pour la plupart introuvables et que complète des inédits.
Cet ensemble court de 1962 à 2014, et quoiqu’il me paraisse jouer sur trois tessitures différentes, c’est bien la même voix qui signifie, toujours avec l’audace orphique, les injonctions du désir, lumineuses ou noires, pour que le langage exalte sa puissance métamorphique. Cette voix, Hervé Delabarre en a, dès sa découverte du surréalisme, éprouvé ce que l’écriture automatique pouvait lui offrir, non seulement comme ressource, mais aussi comme repère fixe pour mener ses investigations lyriques.
Ainsi, alternant avec des proses automatiques, comme par exemple Marrakech (Notes d’hôtel), dont le burlesque n’est pas sans rappeler Benjamin Péret, se succèdent des poèmes dans lesquels la dictée de l’inconscient est, semble-t-il, suffisamment ralentie pour que l’attention puisse aussi se porter fragmentairement sur le monde environnant, quitte alors à ce qu’en réponse l’accent soit alors impérativement mis sur l’humour ou la révolte et le blasphème puisque « les cycles Lucifer, vous dis-je, il n’y a rien de mieux. »
Et viennent enfin, portés par une troisième tessiture, une série de poèmes, tels Les Paroles de Dalila ou Avide d’elle avilie, dans lesquels l’urgence déchirée-déchirante du désir envers la femme aimée se résout en une lancinante suite de brefs éclats de silex, suite fantasmatique où Au carrefour des cris – S’érige un corps – Labouré de nuit. Hervé Delabarre, ne ces moments où l’œil dans la calebasse – continue de frire semble situable au voisinage de Georges Bataille, mais contrairement à celui-ci, qui les qualifiait en termes de haine, les dangers de cette poésie érotique sont surmontés dans sa propre minutie à confronter le drame intime non seulement avec le miroir mémorial, mais aussi et surtout avec ce qui étincelle Au plus noir – Du cri d’Eurydice : non pas la mort mais encore une voix voilée – Venue du plus loin de la nuit des pôles.
D’un poème à l’autre, en ces divers élans, Hervé Delabarre a su, comme peu d’autres, rester à l’écoute de cette voix. Et aujourd’hui, il me plait que le poème qui donne son titre à ce volume commence sardoniquement par cet impératif : Pas de crème fraiche pour les martyrs. »
Guy GIRARD (in Infosurr n°120, 2015).
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"Un ouvrage dont le format et l’épaisseur rompent avec ceux de la plupart des recueils poétiques. Le lecteur est plutôt habitué à trouver ces 328 pages regroupées sous l’indication générique du roman. Et sur la couverture rien n’indique d’ailleurs à quoi il doit s’attendre. Un titre discret laisse place à la reproduction d’une toile abstraite de Jacques Hérold, et les couleurs pastel du dispositif contribuent à créer le cadre d’un recueil qui suscite toutes les interrogations. Ce n’est qu’en feuilletant ses pages que l’évidence d’une parole dévolue à la poésie apparaît car des vers courts et justifiés à gauche se suivent entrecoupés par des titres qui rythment l’ensemble. Quelques moments dédiés à la prose n’en démentent pas l’horizon d’attente : il s’agit bien de poésie. Et ce livre imposant s’organise autour de chapitres et de parties bien délimitées et reprises en index. Le titre, Prolégomènes pour un ailleurs, convoque le métalangage de la philosophie et sonne presque comme un oxymore. Et ce qu’il annonce n’est certes pas démenti, tant il est vrai que se dévoile au fil de la lecture une poésie inédite qui met au service d’une trame diégétique la puissance d’un langage dévolu à la création d’un univers fantasmagorique. Soutenu par un appareil tutélaire foisonnant, les poèmes et textes d’Hervé Delabarre se succèdent en suivant une chronologie presque linéaire car leur date de création est indiquée pour chaque ensemble. Des personnages féminins se dessinent et le poète leur confère une dimension charnelle toute particulière.
« Le rêve défriche la charmille des yeux Ecaille les géographies amoureuses Inquiétantes et friables A la lisière des paumes Sur les mâchicoulis où les nerfs entendent leur monstrueux cérémonial Il y a tant à découvrir Dans leur tracé voluptueux Jusqu’aux abords de la mort électrique et rose »
Ces amantes croisées dont il évoque le souvenir s’inscrivent près de noms de personnages contemporains de l’auteur, ou bien jouxtent l’évocation de noms appartenant à l’histoire, telle Jeanne d’Arc à laquelle il consacre un poème. Le lecteur est ainsi convié à entrer dans cet univers prégnant qui absorbe la matière du réel pour la donner à entendre au fil de textes façonnés avec un langage plus prosodique que poétique, mais dont la puissance évocatoire à force de rythme et de jeux avec l’espace scriptural donne vie à une poésie inédite. Et ces souvenirs amoncelés comme un puzzle grâce à la rémanence de sensations sous-tendent également les pages où la prose ne cède en rien à la qualité évocatoire de la langue d’Hervé Delabarre. Les femmes à nouveau sont la matière de l’écriture. Mais est-ce là tout ce qu’il est permis d’entendre aux Prolégomènes pour un ailleurs ? Il semble que dans cette pulsion vitale énoncée grâce à la force d’un langage lourd de sensations et ancré aux trames du réel le poète va sonder la désespérance, celle d’un corps dont la mort est inévitable.
« Des lèvres agonisantes Dans les couloirs Où l’ombre se nourrit De sanglots Et s’exténue enfin
Près de la porte Là-bas Au bout Où tout se joue »
Ce désespoir est également prégnant dans l’évocation de la disparition de la mère du poète, qui apparaît à plusieurs reprises. Une poésie dont la profondeur ne s’énonce que grâce au poids de ce qui n’est que suggéré, et dont toute concession à un lyrisme compatissant est exclu.
« Pas de crème fraîche pour les martyrs Un ventre vaut mieux qu’un sac à main pour s’abriter de la pluie. La mort, elle-même, ronge son frein, se désespère de ne plus pouvoir venir à bout d’elle-même.
Alors que faire, sinon se précipiter à la gare, et s’engouffrer dans un train enfoui au cœur des herbes folles et des itinéraires froissés jusqu’à la nuit des pôles. »
Carole MESROBIAN (cf. "Fil de lectures in www.recoursaupoeme.fr, mars 2016).
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"Hervé Delabarre, né à Saint-Malo en 1938, est peintre et poète qui s’inscrit dans l’esprit du surréalisme tout en portant une originalité qui lui est propre. Tout comme André Breton, sa poésie est un véhicule pour traverser les voiles qui dissimulent le réel.
Dans une longue et riche préface, Christophe Dauphin dit toute l’importance de l’œuvre qui fascina André Breton.
« Hervé Delabarre est un poète dont chaque œuvre est un défi à l’abstraction, une plongée dans le concret, le merveilleux. Ses poèmes possèdent un pouvoir insurrectionnel qui n’est pas sans rapport direct, avec le Merveilleux, l’humour noir, le mystère, l’amour, certes, mais avant tout avec l’être et ces fêlures… »
Au cœur de la démarche de ce « Chevalier du Merveilleux », la femme est à la fois inspiratrice et initiatrice, celle qui introduit la merveille dans la réalité pour mieux révéler l’être en ses intensités. Dans un long poème dédié à l’actrice Louise Lagrange, c’est la queste du Féminin libre et secret qu’il invoque. Extrait :
Vos lèvres tachées
Vos lèvres peintes
Soigneusement tracées au crayon
Vos regards tristes
Mouillés d’araignées mauves sous le parasol blanc du songe
Surgissent dans l’une de ces rues
Où je suis la ligne de cœur
L’émotion du désir fait refluer le sang de votre visage
Les narines pincées sous l’étau des yeux d’hommes
Vous essayez de découvrir
Sous le déferlement des oiseaux de proie
Sous les ailes séchées des corbeaux et des papillons carnassiers
Le tableau peint de toute éternité dans le midi du noir
Quand le glaive y descend pour entrouvrir les fruits
Où dorment emprisonnées les femmes…
Hervé Delabarre développe un rapport particulier au langage. Il rend étrangement vivants les mots qui tendent à devenir cadavres sous les chaînes du conformisme. En libérant la langue, c’est le monde qu’il délie. Ainsi, avec l’ouverture des Portraits-Flashs :
Contrairement à ce qui se dit
On n’a jamais vécu ici d’amour et d’eau fraîche
Le tabernacle ne contient plus que des cendres
L’encens s’épand dans l’air comme une cicatrice
Si la poésie d’Hervé Delabarre est initiatique, si elle rapproche de l’être, c’est par discipline, la discipline de l’arcane, presque naturelle au poète, qu’il décrit ainsi à Jean-Claude Tardif :
« Encore faut-il faire le vide, m’éloigner de toute réflexion, de toute pensée contrôlée, rejeter tout jugement critique, demeurer en état de réceptivité, à l’écoute. Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, cela nécessite aussi un labeur, une discipline, ouvrant une brèche qui nous relie à cette voix intérieure et nous permet de rester « branchés », d’aucuns diraient « connectés ». »
Roncevaux
Un ciboire peut en cacher un autre
A même de nous enivrer
Et la Bible n’est plus désormais
Que le versant doré d’un corps
Les lèvres saignent de trop aimer
Tandis qu’un cœur
S’ouvre comme une blessure
Et nous conduit tout droit aux enfers
Il n’y a pas ici de nautonier
C’est Roncevaux
Roncevaux vous dis-je
Avec à son extrémité
La belle Aude pour nous accueillir
Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, octobre 2015).
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"Le mot Prolégomènes est connoté : André Breton n'a-t-il pas écrit (en 1942) Prolégomènes à un troisième manifeste du surréalisme ou non ? Les Prolégomènes (le terme s'emploie toujours au pluriel) désignent une longue et ample préface ou l'ensemble des notions préliminaires à une science… Ce n'est sans doute pas un hasard si Hervé Delabarre a titré son florilège Prolégomènes pour un ailleurs car il appartient au surréalisme. De 1960 à 2014, il a publié 18 recueils et la présente anthologie rassemble 8 titres épuisés et 6 ensembles inédits, étroitement imbriqués aux précédents pour respecter un ordre chronologique. C'est dire, qu'actuellement, avec un peu de chance, le lecteur intéressé peut trouver en librairie (ou sur internet) toutes les œuvres de Hervé Delabarre et que Prolégomènes pour un ailleurs représente (pour reprendre les paroles de Christophe Dauphin, le préfacier) le Grand Œuvre du poète ; c'est en tout cas "le livre le plus important et le plus ambitieux publié à ce jour [2015] par Hervé Delabarre" (p 22).
Hervé Delabarre, qui est né en 1938, appartient à la constellation surréaliste. Christophe Dauphin rappelle dans sa préface qu'il rencontra André Breton au début des années 60 du siècle dernier et qu'il lui remit un manuscrit de poèmes fin 1962. Breton le salue alors comme un véritable surréaliste et publie la photographie de Louise Lagrange (qui était une actrice de cinéma, chose que Delabarre ignorait en ces années) et le "Poème à Louise Lagrange" du même Delabarre dans le n° 5 de La Brèche (1963), la grande revue du surréalisme à l'époque. Breton reçoit alors Hervé Delabarre dans son atelier mythique de la rue Fontaine à Paris ; le devenir littéraire de ce dernier est désormais fixé. De fait, cette photographie "rencontrée par hasard" fut pour Delabarre "un merveilleux privilège". On peut affirmer, sans risque d'erreur, que Louise Lagrange fut pour Hervé Delabarre ce que Nadja fut pour André Breton…
Hervé Delabarre semble reprendre -sur un autre registre, celui du poème- la problématique qui avait poussé André Breton à écrire son essai des Prolégomènes de 1942. Mais son premier livre publié est daté de 1962 : d'où, pour lui, l'impression que tout est réglé, que le surréalisme est toujours vivant (comme Breton qui l'illustre bec et ongles) autant que nécessaire. L'histoire littéraire a montré que d'autres expériences étaient possibles, y compris les plus réactionnaires. Mais Hervé Delabarre écrit fermement à la mode surréaliste car le combat est toujours à continuer. D'où cette poésie si reconnaissable entre mille. Trois expressions surréalistes la caractérisent : le hasard objectif, l'amour fou et l'écriture automatique. Hervé Delabarre n'est pas un écrivain réaliste qui expérimente ce qu'il écrit, qui écrit ce qu'il vient de faire. Il écrit ce qu'il vit, y compris sur le plan fantasmatique. Les fantasmes se cachent, se disent, éclatent dans sa poésie. Tout ce qui est écrit peut s'interpréter : "Elle prend plaisir à savourer l'intrus / Venu desceller l'huis" (p 154). Tout concourt à suggérer un paysage érotique : "Harnachée pour susciter le rêve et le désir / Elle s'offre au premier gémissement venu / Aux larmes venues la bénir // Altière / Elle préfère la cravache à la chambrière" (Id).
Quelle plus belle illustration du hasard objectif que cette rencontre inopinée de la photographie de Louise Lagrange que ne connaît ni d'Adam ni d'Ève, pourrait-on dire, Delabarre ? Découverte-rencontre qui va orienter définitivement son destin poétique. Louise Lagrange est bien la Nadja du poète sur laquelle se fixent ses fantasmes. Mais il y a plus dès lors qu'on décrypte attentivement la notion d'amour fou dans ces poèmes. C'est un amour fou plutôt noir et déchiré comme on le rencontre dans un certain romantisme. La mort, la torture, la souffrance en sont les faces cachées (encore qu'elles s'étalent dans les poèmes non sans un certain goût de la provocation) que symbolisent le fouet, la cravache, le fer rouge, les clous qu'on rencontre souvent dans les vers de Delabarre. Est-ce la traduction de l'impossibilité d'un amour calme, sans cruauté ? On ne sait. Mais le goût du blasphème (il faut noter la présence des mots prie-dieu ou profanation dans les poèmes) vient relever cette tendance et contribue à dessiner cet érotisme si particulier. Reste l'écriture automatique. Christophe Dauphin place Hervé Delabarre aux côtés de Benjamin Péret pour l'empreinte de l'automatisme dans l'œuvre. Soit ! Les exemples ne manquent pas, il faut laisser le soin aux lecteurs de les découvrir. Mais un exemple : "De mes lèvres à l'Etna du réveil" (p 201), ce vers, s'il rappelle les rêves éveillés, est cependant une belle expression automatique comme celle-ci, qui ne va pas sans jeu sur les mots : "Les larmes ne savent plus à quels seins se vouer" (p 207…
Ce livre trouvera ses lecteurs et intéressera les spécialistes ou les amateurs du surréalisme. L'éditeur a eu la bonne idée de clore l'ouvrage sur un texte (datant de 2005) de Jean-Pierre Guillon qui fut un proche de Hervé Delabarre. Jean-Pierre Guillon parle, à propos de ce dernier, d'automatisme radical et il termine son article par ces mots : "La littérature ne gagne rien à cette dictée d'un nouveau genre, mais c'est la poésie qui y trouve son compte, dans une alliance d'avant et d'après-jouir, de la fantaisie, de l'humour spectral et d'un érotisme chargé d'attentions tout en même temps délicates et perverses". Ce qui est bien vu. Mais d'autres lecteurs relèveront le contraste très fort entre l'écriture de Delabarre et les photographies illustrant l'ouvrage : elles montrent un homme dans un intérieur plutôt bourgeois. Heureusement Delabarre tire sur une énorme bouffarde (p 29), ce qui prouve qu'il est politiquement incorrect dans ce monde si soucieux des apparences…"
Lucien WASSELIN (cf. "Fil de lecture" in www.recoursaupoeme.fr, novembre 2015).
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"Une anthologie des poèmes de l'auteur, accompagnée de textes inédits et de contes. Composés de 1962 à 2014, ils sont marqués par une esthétique surréaliste, entre écriture automatique, éloge de l'amour fou, érotisme et propos blasphématoires. "
Electre, Livres Hebdo, 2015.
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