Paul ELUARD

Paul ELUARD



Eugène Émile Paul Grindel, alias Paul Éluard (il ne prendra le pseudonyme d’Éluard - nom de sa grand mère maternelle - qu’à l’âge de vingt-et-un ans), naît le 14 décembre 1895, à Saint-Denis. Son père, qui est marchand de biens, amasse une petite fortune dans des affaires de lotissement et de revente de terrains. Sa mère, ancienne couturière, est issue d’une famille modeste, et tient un atelier de couture. Jusqu’à l’âge de seize ans, l’enfance d’Éluard se passe sans problème.

Trois faits vont alors bouleverser sa vie. Lors de vacances en Suisse, avec sa mère, il tombe gravement malade. On découvre qu’il souffre d’une hémoptysie (crachement de sang). Paul est hospitalisé au sanatorium de Clavadel. Il y écrit ses premiers poèmes, et y fait la rencontre d’Helena Dmitrievna Diakonova dite Gala, une jeune russe de dix-sept ans. Sa beauté comme sa culture impressionnent d’emblée le poète. Avec Gala, la poésie amoureuse d’Éluard prend son envol : J’aurai des nouvelles de toi - Si je pénètre le soleil. De retour à Paris, Éluard publie son premier recueil de poèmes (à compte d’auteur), Premiers poèmes (1913), puis l’année suivante Dialogues des inutiles (recueil qu’il détruira par la suite), sous le nom de Paul-Eugène Grindel. La guerre éclate. Le jeune poète est mobilisé peu après sa sortie du sanatorium. Sur le front, il écrit des poèmes qu’il signe pour la première fois du nom d’Éluard. Le recueil Le Devoir, paraît en 1916. La passion brûle entre la jeune Russe et le jeune poète. De Moscou, Gala traverse l’Europe à feu et à sang pour retrouver Paul (alors en uniforme) à Paris, et l’épouse le 21 février 1917, au grand dam des parents Grindel, très inquiets de l’intrusion dans leur vie de cette Russe, qui restera pour eux une étrangère. Éluard passe davantage de temps à l’hôpital qu’au front. Il écrit des Poèmes pour la paix (Imprimerie du Petit Mantais, 1918), et revient à la vie civile en 1918, avec le dégoût, à jamais, de la guerre, comme de la bêtise des hommes. Il devient le père d’une petite Cécile, née le 11 mai 1918 : J’ai eu longtemps un visage inutile, mais maintenant j’ai un visage pour être aimé. J’ai un visage pour être heureux. Employé par son père, il se révèle être un piètre commerçant.

À l’hôtel des Grands Hommes, à Paris (près du Panthéon), il rencontre trois garçons (grâce à Jean Paulhan), anciens combattants tout comme lui : André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault (déjà surnommés les Trois mousquetaires.) Il sera le quatrième. Les jeunes poètes viennent de fonder la revue Littérature, et sont sur le point de se rallier à Dada, mouvement rebelle et anti-tout, dont Tristan Tzara est le fondateur. De Zurich à Barcelone, de Hanovre à Cologne, Dada déferle sur la vieille Europe exsangue, tout en rêvant de lui donner le coup de grâce. La guerre est achevée, mais la jeune génération a payé un lourd tribut lors de ce désastre. Le soulagement fait place à la colère et à la rancœur. Les jeunes artistes sont décidés à aller jusqu’au bout de leur colère. Éluard y participe activement et publie Les Animaux et leurs hommes. Les Hommes et leurs animaux (Au Sans Pareil, 1920), ainsi que le premier numéro de sa petite revue Proverbe. Cependant, dés 1922, Dada paraît moribond. Le temps est venu d’inventer et de construire un monde neuf dont Dada n’aura été qu’une étape. La méthode, ce sera le Surréalisme. Un Cadavre (octobre 1924), est le premier texte collectif du groupe. Un pamphlet au vitriol qui s’en prend durement à Anatole France (qui vient de mourir), dont on célèbre officiellement la mémoire. Pour les surréalistes, France symbolise l’homme de lettres, officiel et pompeux : « Tes semblables, cadavre, nous ne les aimons pas. » Avec Breton, Aragon, Péret et Unik, Paul Eluard adhère au Parti communiste français et collabore à la revue Clarté.

Les années 1925-29, sont fertiles en chefs-d’œuvre : Capitale de la douleur (Gallimard, 1926), Les dessous d’une vie ou la pyramide humaine (Cahiers du Sud, 1926), Défense de savoir (Éditions surréalistes, 1928), et L’Amour la poésie (Gallimard, 1929) : Ses yeux sont des tours de lumière - Sous le front de sa nudité. À cette époque, le poète soutient la révolte des Marocains contre l’occupation française. Le Parti communiste est alors le seul parti à appuyer cette position (ce qui favorise le rapprochement et l’adhésion des surréalistes.) De liaisons en flirts de passage, Paul et Gala s’éloignent l’un de l’autre: « L’amour n’était plus présent. Et cela avait l’air d’un châtiment. » (Lettre à Gala, juin 1929). Il tente de reconquérir en vain sa femme, car il sait que tout est fini entre eux. L’amour s’échappe : Ta chevelure glisse dans l’abîme qui justifie notre éloignement. Un voyage à Cadaquès en 1929, chez Salvador Dali, confirme tous les soupçons du poète. Gala reste à Cadaquès. Paul rentre seul à Paris : La vie s’est affaissée mes images sont sourdes - Tous les refus du monde ont dit leur dernier mot - Ils ne se rencontrent plus ils s’ignorent - Je suis seul je suis seul tout seul.

Le 21 mai 1930, en compagnie de René Char, Paul aborde une jeune femme devant Les Galeries Lafayette. Il s’agit de Maria Benz dite Nusch. Née en 1906, à Mulhouse, Nusch est figurante au Grand Guignol. Elle devient à son tour la compagne et l’inspiratrice du chant éluardien durant dix-sept années toujours plus claires. À la mort de son père, Paul hérite d’une petite fortune. L’argent permet matériellement de vivre, mais aussi d’aider les amis et d’acheter des œuvres d’art. Aidé, il est vrai, par la naissance, Éluard n’aura jamais d’autre métier que celui de poète. Les années 1931-35, comptent parmi les plus heureuses de la vie du poète. Divorcé de Gala en 1931, il épouse Nusch le 21 août 1934. Éluard accumule les chefs-d’œuvre : La Vie immédiate (Éditions des Cahiers Libres, 1932), Comme deux gouttes d’eau (José Corti, 1933), La Rose publique (Gallimard, 1934), Nuits partagées (G.L.M, 1935), et Facile (G.L.M, 1935) : Tu es l’eau détournée de ses abîmes - Tu es la terre qui prend racine - Et sur laquelle tout s’établit. Tous les yeux sont tournés vers le combat que se livrent en Espagne, fascistes et républicains. Lorsque Guernica est bombardée le 26 avril 1937, Éluard écrit : Les femmes ont le même trésor - Dans les yeux - Les hommes le défendent comme ils peuvent - Les femmes les enfants ont les mêmes roses rouges - Dans les yeux - Chacun montre son sang.

La rupture avec André Breton intervient à l’occasion de la collaboration d’Éluard à la revue Commune (proche du P.C.F). Mobilisé dans l’intendance au début de la Seconde Guerre mondiale, Éluard s’installe avec Nusch à Paris, au 35 rue de la Chapelle, et ceci peu après le désastreux armistice de 1940. Les temps sont troubles. Durant cette période, il réadhèrera au Parti communiste et se réconciliera avec Aragon. Au milieu d’une grande confusion idéologique comme en pleine tourmente nazie et en l’absence d’André Breton, de Benjamin Péret, un groupe de jeunes poètes va reprendre le flambeau du surréalisme. Il s’agit de La Main à Plume (par référence à Rimbaud), qui va mener de front publications collectives et individuelles, conçues comme autant d’actes de résistance au fascisme et à l’envahisseur nazi. Noël Arnaud (qui ne ralliera le groupe qu’à compter de la deuxième publication collective) en deviendra le secrétaire, Jean-François Chabrun en deviendra le théoricien, Robert Rius, le responsable de fabrication, et Marc Patin, la véritable incarnation poétique. Nous approchons de la fin de l’année 1941. Le groupe de La Main à Plume est lancé et entreprend le regroupement des surréalistes demeurés sur le territoire français. Le premier contact envisagé est celui de Paul Éluard. Le contexte dramatique de la période vient balayer (provisoirement) les querelles du passé. Le lien (qui s’avèrera aussi fructueux que tumultueux) va s’établir. Marc Patin (1919-1944), alors âgé de 22 ans, demeure le plus actif et le plus entreprenant du groupe sur le sujet Éluard. Il ne faut y voir aucun hasard. Marc Patin a de nombreux points communs avec Éluard, qui va devenir son ami. J’efface mon image je souffle ses halos - Toutes les illusions de la mémoire - Tous les rapports ardents du silence et des rêves - Tous les chemins vivants tous les hasards sensibles - Je suis au cœur du temps et je cerne l’espace, écrit Paul Eluard ; La jeunesse me possède l’espace me comprend – Et je fais corps avec l’éternelle saison, lui répond Marc Patin, ce jeune prodige qui devait disparaître tragiquement en Allemagne, en 1944, à l’âge de 24 ans.

La collaboration de Paul Eluard à La Main à Plume, intervient dès la troisième publication collective : « Vous avez ravivé l’espoir incommensurable que j’ai eu si longtemps en une action surréaliste collective. » Paul Éluard donne : « Poésie involontaire et poésie intentionnelle », l’un de ses textes comptant parmi les plus célèbres.  Poésie et vérité 42, le célèbre recueil de Paul Eluard, paraît aux éditions de La Main à Plume. L’achevé d’imprimer indique la date du 3 avril 1942. En réalité, le recueil est volontairement antidaté de six mois, de manière à contourner l’ordonnance allemande sur la censure, et paraît réellement le 2 octobre 1942. Il s’agit d’une plaquette de 28 pages, au format 104 X 131, tirée à 5 000 exemplaires sur papier ordinaire, et comportant dix-sept poèmes d’amour et de révolte, dont le célèbre poème « Liberté », composé durant l’été 1941 : Sur mes cahiers d’écolier – Sur mon pupitre et les arbres – Sur le sable sur la neige – J’écris ton nom… - Et par le pouvoir d’un mot – Je recommence ma vie – Je suis né pour te connaître – Pour te nommer – Liberté. Le succès de la plaquette dépasse toutes les prévisions de La Main à Plume. Marc Patin, Chabrun et Arnaud, allant jusqu’à distribuer le recueil, tiré sous forme de tracts sur du papier journal, dans les lycées ou les facultés. Dans une France occupée, divisée, muselée et majoritairement inerte, Éluard va multiplier les textes d’éveil et de combat : Le Livre ouvert (Cahiers d’Art, 1940), Blason des fleurs et des fruits (chez l’auteur, 1940), Choix de poèmes (Gallimard, 1941), Le Livre ouvert II (éd. Cahiers d’art, 1942), La Dernière nuit (Cahiers d’art, 1942), Poésie et vérité 1942 (Ed. la Main à plume, 1942), Poésie involontaire et poésie intentionnelle (Seghers, 1942), Les Sept Poèmes d’amour en guerre (éd. des Francs-tireurs partisans du Lot, 1944), Pour vivre ici (Van Krimpen, La Haye, 1944), Le Lit la table (éd. des Trois Collines, Genève, 1944), Les Armes de la douleur (Comité national des écrivains, 1944), Dignes de vivre (Julliard, 1944). Ses poèmes sont publiés au grand jour ou clandestinement (pour les plus engagés), avec des moyens précaires. À la Libération de Paris, un livre le couronne au grand jour : Au Rendez-vous allemand (éd. de Minuit, 1944) : Comprendre gît sous la vermine - Sous le bruit ruminant des mouches - Le ciel la terre se limitent - À la destruction de l’homme - Voir clair ne sonne que ténèbres. Jamais le langage poétique n’avait été transformé si spontanément et si naturellement en arme. La poésie s’est faite tract, libelle, affiche, parachutée du ciel, lancée sur les ondes, colportée de bouche à oreille... C’était L’Honneur des poètes. Un Honneur à propos duquel Benjamin Péret trouvera beaucoup à redire.

À l’armistice, Éluard est le poète officiel et la vitrine culturelle du Parti communiste. Il est fêté et invité partout, et voit sa gloire croître avec la parution de Poésie ininterrompue (Gallimard, 1946) : Le poids des murs ferme toutes les portes - Le poids des arbres épaissit la forêt - Va sur la pluie vers le ciel vertical - Rouge et semblable au sang qui noircira. Paul jouit d’une notoriété qui le place aux premiers rangs de la vie littéraire française. Jeudi 28 novembre 1946, Nush tombe subitement, foudroyée par une hémorragie cérébrale. Le poète est anéanti, Le temps déborde. Eluard est au bord du suicide. Le poète va substituer à l’amour d’un seul être, une plus vaste somme de fraternité humaine. Il passera de l’horizon d’un homme à l’horizon de tous. Il publie comme on se débat Le Dur désir de durer (Bordas, 1946), Objet des mots et des images (Opéra, 1947), Elle se fit élever un palais (Maeght, 1947), et le bouleversant recueil Le Temps déborde (Éd. Cahiers d’art, 1947). Suivront Corps mémorable (Seghers, 1947), Poèmes politiques (Gallimard, 1948), et une anthologie de ses poèmes, Le meilleur choix de poèmes est celui que l’on fait pour soi (éd. du Sagittaire, 1947). Éluard devient l’un des principaux porte-parole du Parti communiste. Il se rend en Grèce où il « participe » à la bataille de Grèce, en gravissant à dos d’âne les pentes du Mont Grammos, centre de la résistance, et vit avec les partisans. Avec Roger Garaudy, il représente la France au congrès de la paix à Mexico (1949). Il y retrouve son ami Pablo Neruda, et fait la rencontre de Dominique, une pacifiste de trente-cinq ans qui vit depuis quatre mois au Mexique. Très rapidement une idylle se noue. Le couple voyage en Europe, dans les pays de l’Est et visite les amis : Nezval à Prague, Picasso à Vallauris, Tzara à Souillac, le poète Ehrenbourg à Moscou. À son retour d’U.R.S.S, en mai 1950, le poète déclare : « Je savais bien qu’en U.R.S.S, on mange à sa faim mais je n’avais pas prévu une telle abondance de victuailles dans les magasins ni une telle foule d’acheteurs. » Ces propos sont accablants, quant on sait à quel point la terreur et la famine régnaient alors sur toute l’URSS. Il fallut très certainement une bonne dose d’aveuglement ou de cynsime à Eluard, pour oser affirmer une pareille absurdité. Le 13 juin 1950, André Breton publie une Lettre ouverte à Paul Eluard : « Comment en ton for intérieur, peux-tu supporter pareille dégradation de l’homme en la personne de celui qui se montra ton ami ? ... À d’autres ! Ce n’est pas de ce bois-là qu’on fait les traîtres. » Breton fait allusion à Zavis Kalandra, dirigeant trotskiste tchèque qui vient d’être condamné à mort pour trahison par les staliniens tchèques au pouvoir. La réponse d’Éluard est déconcertante : « J’ai trop à faire avec les innocents qui clament leur innocence pour m’occuper des coupables qui clament leur culpabilité. » Innocent, Kalandra sera fusillé comme bien d’autres opposants au totalitarisme stalinien. Éluard épouse Dominique le 15 juin 1951 et publie Le Phénix (G.L.M, 1951). Il s’agit du recueil de la résurrection et du retour à la vie.

Une crise cardiaque le terrasse le 18 novembre 1952. Des milliers de personnes l’accompagnent au cimetière du Père-Lachaise.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
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