Laure MISSIR

Laure MISSIR



LAURE MISSIR OU LE LENT INCENDIE DU MERVEILLEUX AUX PAUPIÈRES DE CENDRE

par Christophe DAUPHIN

 

Bientôt l’aniline

Mes goudrons de houille

Me couvriront de cendre

Et tes mains se refermeront sur

L’absente.

Laure Missir

 

Poète, collagiste, éditrice, Laure Missir, née, à Rennes, en 1972, est la fille d’un couple d’enseignants bretons, également éditeurs de livres d’artistes à l’enseigne des éditions Carré d’Encre. Le père, Camille, est professeur de mathématiques. La mère, Marie-France, est institutrice et artiste plasticienne. Marie-Laure a une sœur ainée, Stéphanie, et un frère, plus jeune, Jean-Baptiste. Après avoir emprunté, avec succès, la filière scientifique, elle bifurque vers la filière littéraire, et devient agrégée de lettres modernes et licenciée en histoire des arts. Un parcours brillant qui lui ressemble. De l’aisance, Marie-Laure n’en manque pas, qui dispose d’une remarquable esprit de synthèse, mais elle est avant tout, consciencieuse, un véritable bourreau de travail. Marie-Laure est une très grande lectrice, iconoclaste, toujours curieuse et avide de découvertes, et s’y plongeant avec passion, de manière insatiable. Son mémoire de maîtrise, en 1994, et son diplôme d’études approfondies (DEA), en 1995, sont consacrés - c’est déjà tout un programme ! - à la « poétique de la violence » et au « surréalisme frénétique de Joyce Mansour ». Laure Missir enseigne par la suite à Rennes de 2004 à 2018, à Abidjan (Côte d’Ivoire) de 2018 à 2021, et, en qualité d’enseignante formatrice de Lettres, au Lycée français de Tananarive (Madagascar), à compter de septembre 2021.  

Membre du comité de rédaction de la revue surréaliste Supérieur Inconnu, fondée et dirigée par Sarane Alexandrian, de 1995 à 2009, Laure Missir a publié douze livres de poèmes et un essai de référence qui fait date, consacré à Joyce Mansour, une étrange demoiselle. Outre, cet essai capital, elle a donné plusieurs articles sur Joyce Mansour, et publié un pur joyau : Joyce Mansour, Spirales vagabondes (Jean-Michel Place 2018), des inédits remarquables, qui augmentent à peu près de moitié l’œuvre éditée de Joyce Mansour. Elle a également publié de nombreux articles et études en revues (notamment sur Marcel Lannoy, Gaston Chaissac, Jean Benoît ou Pierre Molinier), dans Supérieur Inconnu, ainsi que deux importants dossiers : « Joyce Mansour, tubéreuse enfant du conte oriental » (in Les Hommes sans Épaules n°19, 2005), et « Jorge Camacho chercheur d’or » (in Les Hommes sans Épaules n°23/24, 2007).

Ses premiers poèmes publiés, en revue, l’ont été, en 2007 et, surtout, en 2008, dans Les Hommes sans Épaules, deux ans avant de fonder, en 2010, à Rennes, les éditions des Deux Corps, dédiées à la poésie contemporaine et notamment au surréalisme et à ses alentours. Parallèlement, Laure Missir a développé une œuvre de plasticienne, notamment de collagiste, illustrant une bonne dizaine de livres et de revues, et exposant dans de nombreuses galeries, à Paris comme en Bretagne. Relais ou prolongement de sa poésie, ses collages sont des métaphores continues qui éclairent le fonctionnement de la langue, quand elle cherche au-delà de la dénotation pragmatique à exprimer les nuances de la pensée et de la sensibilité, et de nombreuses voies d’échange, qui mènent de l’image plastique aux images, comme autant de mots collés ensemble.

Notre chère amie et poète Laure Missir est décédée d’un arrêt cardiaque, à Tananarive (Madagascar), le samedi 7 mars 2026, à l’âge de 53 ans.

 

Aspect du surréel : Marie-Laure et le Supérieur Inconnu

Avant "l'émergence" de Laure Missir, il y a, longtemps Marie-Laure Missir, qui fut tôt, durant ses études, attirée ou plutôt aimantée par le surréalisme. La rencontre, en 1999, de l’écrivain surréaliste Sarane Alexandrian, est capitale. Ce dernier, né en 1927 à Bagdad, s’était liée d’amitié avec André Breton, en 1947, avait rejoint le groupe surréaliste la même année pour en devenir l’un des théoriciens et des porte-paroles. André Breton lui confia la direction du secrétariat de Cause, avec Georges Henein et Henri Pastoureau, pour répondre à l’afflux des jeunes candidats venus du monde entier, dans le groupe surréaliste. En 1948, il fonda avec l’assentiment d’André Breton, avec Victor Brauner, Jindrich Heisler, Véra Hérold, Stanislas Rodanski et Claude Tarnaud l’importante et audacieuse revue surréaliste Néon. Depuis lors, l’originalité de la création de Sarane Alexandrian, comme l’importance de sa pensée – qui s’étendent à des domaines aussi vastes que la fiction, la critique d’art, la politique, l’histoire, la magie sexuelle et la pensée magique –, n’ont pas tant reposé sur son activité au sein du groupe surréaliste, que sur sa démarche de continuité et de dépassement de ce mouvement.

Écrivain révolutionnaire, Sarane Alexandrian a toujours travaillé à l’éveil comme à la libération de l’homme, puisant ses sources et ses inspirations dans la poésie vécue : c’est-à-dire la vie entière, ce à quoi, il invita ces jeunes amis et collaborateurs, dont je suis ainsi que Marie-Laure et d’autres, et non pas de faire des plats-réchauffés du surréalisme historique. Car, pour Alexandrian, dès l’après-guerre, être surréaliste revint à intégrer un collectif ayant pour but la quête de la « beauté convulsive », et dont les membres s’aimaient fraternellement, en se contestant parfois âprement au nom des plus hautes exigences de perfection. Et c’est précisément cet état d’esprit et d’ouverture, que Sarane insuffla au sein de la revue Supérieur Inconnu.

Après avoir tôt trouvé son antipère en la personne d’André Breton (c’est-à-dire l’initiateur d’un art de vivre opposé à celui du père), Sarane Alexandrian l’est devenu à son tour (un antipère), pour Marie-Laure  comme pour moi-même, car il a toujours manifesté passionnément, comme son aîné, sa croyance au génie de la jeunesse, adjurant sans cesse ses jeunes collaborateurs, de ne pas « se laisser déposséder de leur faculté de révolte et d’enthousiasme », les exhortant, bien au contraire, à emprunter les sentiers du non-conformisme avec la plus haute tenue et la plus haute exigence. Autre aspect qui séduit Marie-Laure : la revue Supérieur Inconnu se revendique du « non-conformisme intégral » dans les domaines abordés (littérature, art, sciences). Qu’est-ce à dire ? Sarane répond : « Un non-conformiste authentique, peut être complètement indifférent au monde social, comme le furent les sceptiques grecs, les taoïstes chinois, et tant d’esprits supérieurs de la France, de Fontenelle à Marcel Duchamp. Quand on est révolté, on ne se conduit pas en chien aboyant ou en sectaire borné, mais en homme rejetant les formules stéréotypées, pour juger de tout d’après ses réflexions libres. »

Supérieur Inconnu est le titre qu’André Breton avait choisi, en novembre 1947, pour nommer la publication qu'il envisageait de fonder, et qui devait conjuguer les deux courants du surréalisme : les conservateurs (attachés aux principes du Second manifeste) et les novateurs, regroupés autour de Victor Brauner, de Sarane Alexandrian, le porte-parole et chef de file, de Claude Tarnaud, d’Alain Jouffroy, de Madeleine Novarina, de Jean-Dominique Rey ou de Stanislas Rodanski, voulant aller plus loin. Cette revue devait être éditée par Gallimard, sur les conseils de Jean Paulhan, mais un désaccord initial annula le projet. Sarane Alexandrian, qui fut, en 1947, le chef de file des novateurs, reprit le titre quarante-huit ans plus tard, afin, comme il l’écrit dans le premier numéro de la revue : « de combattre la médiocrité intellectuelle de notre fin de siècle, et pour exprimer nos idées et convier nos sympathisants à faire entendre leurs voix. » Pour André Breton comme pour Sarane Alexandrian, le « supérieur inconnu » désigne l’objectif idéal de la recherche poétique de l’avenir. Supérieur Inconnu, publiée entre 1995 et 2011, compte trois séries et totalise 30 numéros, dont le dernier a été conçu et édité par la revue sœur qu’est Les Hommes sans Épaules.

Sarane accueille d’emblée Marie-Laure Missir, au sein de notre groupe, où elle ne tarde pas à rayonner par sa simplicité, sa joie de vivre, et son sens fraternel de l’amitié. Marie-Laure devient notre soleil breton. Un soleil forcément changeant et plein de mystères, aussi. C’est au sein de Supérieur Inconnu, que s’illustre Marie-Laure Missir, en intégrant également, assez vite, le comité de rédaction. Responsable de la rubrique « Aspect du surréel », alors que j’avais en charge « La révolution de la poésie », Marie-Laure donne son premier article, en 1999 : il est consacré à Joyce Mansour, cette poète qui étoile et accompagne toute sa vie : « Joyce Mansour, reine pharaonique de notre temps », (SI n°9, 1ère série, janvier 1999).

Marie-Laure écrit, comme en guise de manifeste : « Pour les chroniqueurs, le mouvement surréaliste est mort ou à l’agonie. Il se serait épuisé en « affaires », en « règlements de compte ». Les articles nécrologiques à son sujet se multiplient. Seule la présence d’André Breton diffère le moment de son exécution définitive. Ce jugement repose sur une erreur de perspective : le surréalisme n’est pas une « école littéraire. Il omet par ailleurs de prendre en compte l’activité surréaliste de ces années, activité dont témoignent des revues telles que Néon, Médium, Le Surréalisme, même, et La Brèche. Si la « période héroïque » est révolue, le mouvement surréaliste n’a pas perdu de sa vitalité. Mais la mort d’André Breton, en 1966, et les luttes d’influence qui l’ont suivie, ont discrédité les dernières tentatives collectives. Pourtant les œuvres individuelles demeurent ; Joyce Mansour publie jusqu’en 1986, année de sa mort. Ne pouvant être lue à l’aulne d’aucune théorie littéraire d’une part, le surréalisme étant occulté d’autre part, ces écrits déconcertent. Ainsi s’élabore, à propos de Joyce Mansour, le mythe de « l’étrange demoiselle ». Ce mythe est l’expression de la fascination qu’exercent cette « œuvre au noir » et son auteur douée d’une merveilleuse beauté orientale. Il est encore le signe d’une démission de la critique, l’arbre qui masque la forêt d’écriture. »

 

Marie-Laure et les maîtres du vertige : la poésie de la marge

Marie-Laure n’est pas aussi prolifique que nous pouvons l’être, certains, au comité. Elle est méthodique, fait des recherches, reprend sans cesse l’ouvrage, le processus est long, mais le résultat est toujours au rendez-vous. Des articles de Marie-Laure, au sein de Supérieur Inconnu, signalons par exemple : Les instantanés surréalistes de Marcel Lannoy (in SI n°13, 1ère série, janvier 1999), Gaston Chaissac, un homme couleur d’audace (in SI n°4, 2ème série, juillet 2006), ou Jean Benoît, l’homme de l’écart absolu (in SI n°2, 2ème série, juillet 2005). Cet article-étude est à part, car Marie-Laure est liée d’une très grande amitié et admiration avec le plasticien surréaliste québécois Jean Benoît, et son épouse la peintre Mimi Parent. Jean Benoît est notamment connu au sein du mouvement surréaliste, pour avoir, le 2 décembre 1959 - en marge de l’exposition internationale du Surréalisme dédiée à Éros -, dans l’appartement de Joyce Mansour, présenté son « Exécution du testament du marquis de Sade », devant un public confidentiel, dont André Breton et Matta. Au terme de cette présentation, il s’appliqua sur la poitrine un fer rougi portant les quatre lettres SADE. Matta fit de même. Le journal Arts accorda une page complète à l’exposition et une demi-page au cérémonial. Alain Jouffroy rapporte : : « L’acte lui-même, qui consiste à se brûler aux lettres de Sade, dans un monde aussi bavard et aussi peu enclin aux gestes que l’est celui où nous vivons en ce moment à Paris, est, à mon sens un défi. Défi aux conformismes, défi aux paresses, défi au sommeil, défi à toutes les formes d’inertie, dans la vie comme dans la pensée. »

Marie-Laure est fascinée par Jean Benoît, cet anticonformiste intégral, qui, à l’âge de 77 ans, n’a rien perdu de sa capacité de révolte et de vivant. Je l’ai souvent rencontré, dans l’appartement parisien qu’occupe Marie-Laure (celui de son très cher ami Raoul Dubois, un fin connaisseur de la Commune de Paris de 1871, aime-t-elle rappeler !), lorsqu’elle monte de Rennes à Paris. Pour attachant et talentueux qu’il est, Jean est sacrément insaisissable et ingérable, il faut le dire. Avec lui, tout dérape à un moment donné, et pas seulement la réalité. Quel immense provocateur ! Il est maître dans cet art. Marie-Laure lui passe toutes ses outrances, et, bien sûr, Jean en abuse, ne cessant de cultiver la démesure. Sa participation au mouvement surréaliste, dit Marie-Laure, « c’est la vie, c’est la vie même ! Jean est l’homme de l’écart absolu ! » Jean, je le revois avec son bouledogue de Maldoror, constitué de trente-six paires de gants de jeunes-filles et d’un gant d’homme hérissé de tessons de verre. Ou encore, dans son costume de « nécrophile », fait de peaux retournées qui montrent l’homme de l’intérieur, exhibant le caché, savamment masqué par les voiles de pudeur et d’hypocrisie tissées par la morale chrétienne qu’il abhorre. En fait, conclut Marie-Laure : « Jean joue sur toutes les gammes du sensible pour piéger et mettre en déroute les idées si volontiers reçues. »

Marie-Laure n’écrit pas en vain : « Le principe d’identité ne peut s’appliquer aux êtres qui ont choisi de tailler leurs propres mesures dans la démesure. C’est pourquoi les surréalistes inventèrent la carte d’analogie permettant le déchiffrement de « certaines énigmes, cachées sous le voile de la personnalité ». Sans nul doute, Jean Benoît est l’un de ces êtres qui échappent à toute définition (et tant mieux !) mais que l’on peut espérer rattraper par ce jeu d’analogies : « Lieu de naissance, Jean ?  - une faille sous-marine et tout son tremblement. – Activités ? – à toute heure, volcan et éruption du désir. – Signes particuliers ? – amour, humour, la fascination pour les gouffres et les catastrophes » dont des images couvraient déjà les murs de sa chambre d’enfant. Vous êtes prévenus, ma tâche n’est pas simple. »

Je garde un souvenir ému et nostalgique de ces soirées chaleureuses, animées et arrosées, que Marie-Laure organisait à Paris, et qui rassemblaient des membres du groupe de Supérieur Inconnu, et d’autres aussi, poètes, peintres, ou non, à l’instar de Rozenn, une amie bretonne de Marie-Laure. Son mari François, enseignant, comme elle, était parfois présent, et leurs enfants, Louis et Alice, mon fils Tristan, aussi. Entre la fumée des cigarettes et les effluves d’alcool, la poésie coulait abondamment toute la nuit durant, ponctuée des excentricités et du rire énorme de Jean Benoît. C’est l’époque où je suis en contact régulier avec Marie-Laure. La vie de groupe est vivante et exaltante, et Sarane s’en réjouit. Marie-Laure est accueillante, pétillante, curieuse, attentive, joyeuse, passionnée. Ici, on exalte les quatre valeurs suprêmes de l’Homme : le rêve, astre du ciel intérieur ; l’amour, feu vital de l’esprit ; la connaissance, clé des secrets ; et la révolution, grande roue du destin.

Marie-Laure écrit encore, par la suite, sur Pierre Molinier et l’Éros surréaliste (SI n°1, janvier 2005). Et, pourquoi sur Molinier ? Ce dernier est surtout connu pour ses tableaux érotiques et pour ses photomontages, des mises en scène de son propre corps et pour ses autoportraits travestis, où s’expriment son culte de l’androgynie et son fétichisme des jambes. Ce n’est pas ma « tasse de thé », Molinier. André Breton lui-même ne lui a-t-il pas écrit, tout en ambiguïté, je trouve, en 1955 : « Vous êtes aujourd’hui le maître du vertige, d’un de ces vertiges que Rimbaud s’était donné à tâche de fixer, et peut-être du pire » ?

Mais, Marie-Laure, elle aime cela, parce que justement, comme Jean Benoît, mais dans un autre registre, Molinier est un provocateur inclassable. Pour elle, le peintre et photographe Molinier savait « qu’avoir le courage d’être soi-même est terrible – même périlleux dans une société où tout est classé, certifié, mais tout discours normatif lui répugne. Pierre Molinier a une conscience aiguë de ses moyens et de sa singularité. Il définit l’originalité de sa peinture avec la plus grande justesse : elle est « magique ». Saturée de sa propre présence, elle est « le rayonnement matérialisé ». Aussi, le tableau devient chose humaine, la magie intervient. Le peintre a définitivement quitté les chemins battus de l’académisme et des lieux communs pour engager son œuvre sur la voie périlleuse d’un absolu égocentrisme. »

J’ajoute que, comme en convient Marie-Laure, elle-même : « Tous les surréalistes n’ont pas reconnu en Pierre Molinier l’un des leurs, et la réciproque est vraie. » Molinier a lui-même écrit à Lo Duca, en 1959 : « Je ne crois pas dépasser tous les peintres surréalistes, mais être très différent d’eux. Me traiter de surréaliste est bien risqué et je comprends votre embarras. » Les surréalistes ont fini par s’éloigner de Molinier et de son érotisme scabreux, fétichiste à travers son propre corps, alors que c’est sans doute ce qui fascine Marie-Laure, toujours plus portée vers les artistes de la marge, y compris et surtout du surréalisme.

Ainsi notre Marie-Laure, au parcours, sur le papier, et à l’apparence de « sage demoiselle, épouse et mère de famille, universitaire diplômée, au parcours irréprochable », cultive, en fait, davantage que nous, la marge, en la repoussant sans cesse. Pas si sage et si fille modèle que cela, notre Marie-Laure ! Et plus la marge est loin, et plus cela l’attire, la fascine, Marie-Laure. Elle aime ainsi, en Gaston Chaissac, « le cordonnier sans clientèle qui a su faire naître d’infinies combinaisons d’images aux couleurs vives… des objets arrachés à la vie quotidienne pour être peints, réinventés… l’épopée d’un anti-héros à contre-courant de son temps. » Chez, elle, cette attraction est davantage envisagée comme une manière de vivre, au risque de s’y brûler les ailes. Et cela, a fini par lui arriver, hélas, par la suite, malgré (ou à cause ?) d’un caractère trempé de bretonne. Car, lorsque Marie-Laure se braquait sur un sujet ou lors d’une discussion, s’en était fini. Je crois que même le granit du Finistère n’avait pas la tête aussi dure qu’elle.

 

Marie-Laure Missir & Joyce Mansour, ou la rencontre de deux étranges demoiselles

Après lui avoir consacré son DEA, en 1995, et une étude dans la revue Supérieur Inconnu en 1999, Marie-Laure n’a jamais cessé de lire et de travailler sur Joyce Mansour, poète à laquelle, André Breton avait écrit, en 1961 : « La poésie surréaliste, c’est vous ! »  En préambule à la thèse qu’elle consacre en 2014, à sa belle-mère, Le Surréalisme à travers Joyce Mansour. Peinture et Poésie, le miroir du désir, Marie-Francine Mansour ne remercie pas Marie-Laure en vain, écrivant : « Je remercie Marie-Laure Missir qui a classé pendant plus de deux ans les quelques milliers de documents accumulés dans les boîtes à cigares de Joyce Mansour. Sans elle, je n’aurais peut-être pas lu la correspondance d’André Breton qui s’étale sur plus de dix ans, de 1955 à 1966, et qui m’a ouvert les portes du surréalisme dans sa dernière période. » Marie-Laure avait un grand-œuvre à donner et ce dernier concernait Joyce Mansour. Il a paru neuf avant la thèse soutenue par Marie-Francine, aux éditions Jean-Michel Place : Joyce Mansour, une étrange demoiselle, qui est conjointement une biographie et un essai hors-norme sur l’œuvre, avec une belle et riche iconographie inédite, issue des archives familiales : un travail sans équivalent, qui fait, et qui continuera à faire date.

Le poète Pierre Peuchmaud écrit : « Où faut-il la voir d’abord, Joyce Mansour ? Peut-être « Là dans le parc où je rampais enfant / Timide comme une limace mais cambrée de ruse / Et heureuse quelquefois ». Là, et dans le beau livre de Marie-Laure Missir, Joyce Mansour, une étrange demoiselle, premier monument érigé à l’auteur des Gisants satisfaits, et qui vient de paraître aux éditions Jean-Michel Place. À tous ceux qui ne l’ont pas connue, mais qui, un jour ou l’autre, ont été happés par sa poésie – l’une des plus incroyables et des plus crédibles du surréalisme – l’étude biographique de Marie-Laure Missir, exemplaire d’information et de discrétion, ne donnant à voir que ce qui vous regarde, offre enfin l’occasion de prendre la mesure du personnage, de sa place et de son rôle dans l’histoire du surréalisme, et de la richesse de son prisme. C’est justice, car, Joyce Mansour, on la voyait mal, toutes ses images étaient brouillées. Rumeurs, approximations, jalousies peut-être, j’ai pu constater à une époque (le début des années 70) qu’elle n’était pas portée dans tous les cœurs. J’étais jeune, de telles choses m’étonnaient. Qu’on soupçonnât la liberté m’étonnait. Car ce que je comprends de Joyce Mansour, si j’en comprends quelque chose, c’est la liberté, la liberté folle et sanglante du jeune renard qui vient de s’arracher à un piège dont il n’a pas perçu la nature et qui, depuis, marche sur trois pattes. »

En 1986, écrit Marie-Laure, « son obsession de la maladie se concrétise » : Joyce Mansour meurt d’un cancer du sein, le 27 août. Elle a alors cinquante-huit ans. D’où vient cette obsession dont Marie-Laure nous parle ? Du fait que Mansour a perdu sa mère, Nelly Adia Adès, en 1944, des suites d’un cancer. La mort traverse la vie de la poète pour la première fois et ne la quittera plus, en effet, jusqu’à l’obsession. Trois ans plus tard, Joyce Adès rencontre Henri Naggar, qu’elle épouse en mai 1947. Son premier jeune mari est foudroyé par un cancer, en octobre 1947. C’est à cette époque qu’elle naît à la poésie, pour exprimer et contrer sa douleur. Marie-Laure poursuit : « Si les tentatives de Joyce Mansour, pour redonner au surréalisme une dimension collective ont échoué, il n’en demeure pas moins que dans ses œuvres il n’a jamais cessé d’y briller de l’orient le plus noir. Par-delà la mort, comme celui des astres qui se sont dissous mais dont la lumière nous parvient encore, l’éclat de sa voix poétique et quotidienne n’a cessé d’illuminer les contrées où vivent la poésie et ceux qui ne peuvent vivre sans l’effleurer chaque jour du bout de l’âme. Car Joyce Mansour a su nous montrer que, sous le signe de l’intensité, la vie et la poésie sont une seule et même chose. » 

Défi lancé à la raison, l’itinéraire de Joyce Mansour retrace la recherche d’une parole entre rêve et réel et d’un univers propre, entre mort et vie, Occident et Orient : Déplace ton regard – Dépouille mon bas-ventre de sa bête ô désespoir – Ta langue divise mon cœur – Tel le serpent le rocher. Mansour intériorise l’univers surréaliste et le fait sien pour ensuite crier la blessure d’un monde intérieur ravagé par l’angoisse, le tourment et la mort, comme en témoigne les titres de ses premiers livres : Cris (1954), Déchirures (1955) ou Rapaces (1960) : L’œil bascule dans la nuit au moment du trépas – Ô la blanche fulgurante folie des ailes qu’on ne connaît pas. Déchirée entre l’amour et la mort, l’œuvre de Joyce Mansour est une éruption volcanique du langage même : Il n’est pas de bonheur plus voluptueux - Qu’en cette pénétration de soi - Par tous les orifices de l’imaginaire - De l’anus grignotant - À la petite bouche de cire - L’homme qui s’est fait femme dans le charnier de son œuvre.

La rencontre de Joyce Mansour, pour Marie-Laure, c’est l’histoire d’un coup de foudre pour une femme et son œuvre, qui sont inséparables de sa vie. Dans la dédicace que Marie-Laure appose à mon attention sur un exemplaire de son livre, elle écrit, entre autres : « Parce que j’aime autant l’entendre dans l’amitié que de la lire. » Jean Benoît m’a également dédicacé le livre, mais forcément de manière peu commune : il a dessiné un phallus et écrit : « À Christophe, de tout cœur, son ami Jean ». Sacré Jean !

De sa relation à Joyce, Marie-Laure nous dit : « Trop jeune, je n’ai jamais rencontré Joyce Mansour. Mais au fur et à mesure de mes recherches, sa présence m’apparaissait plus nette, plus évidente. Mon intention initiale n’était pas d’écrire ce livre : il s’est peu à peu imposé. Il est le résultat d’une rencontre au carrefour de multiples échanges. Ce fut d’abord celle d’écrits aussi déconcertants qu’exigeants, des écrits qui, une fois les premières résistances vaincues, ne laissent aucun répit à leur lecteur. On ne se penche pas impunément sur cette œuvre. Lire Joyce Mansour, c’est d’abord renoncer à suivre les voies traditionnelles, les chemins battus de la critique. Ses contes et poèmes « pour hommes faits » mettent le lecteur à la question. Ils s’ouvrent sur le champ des interrogations qui nous poursuivent, sans jamais se refermer sur celui des mots. Ici, aucun formalisme, aucun souci d’esthétisme, mais la parole proférée à vif, une poésie vécue. Cette œuvre, qui ressasse l’obsession, devient obsession pour le lecteur.  Une autre rencontre fut celle de Samir Mansour, qui accepta de témoigner, puis de m’ouvrir ses archives. Cyrille et Philippe Mansour, à leur tour, m’ont fait confiance. » Il est beau, il est magnifique et unique, sans équivalent, ton livre, ma chère Marie-Laure !

 

De la femme du Supérieur Inconnu à la Femme sans Épaules

L’année même de la parution de son essai, j’ai confié à Marie-Laure la rédaction du dossier central de la revue Les Hommes sans Épaules n°19 (2005). Marie-Laure connaît et fréquente notre équipe, qui apprécie beaucoup sa simplicité et son engagement en faveur de la poésie vécue. Tout en continuant à être présente au sein de Supérieur Inconnu, mais de moins en moins. Marie-Laure se rapproche davantage de la revue Les Hommes sans Épaules, dont je dirige la troisième série, active depuis 1997. Elle en aime l’atmosphère, et particulièrement le fait de pouvoir connaître et échanger avec Alain Breton, à propos de la poésie. Car, la poésie la travaille et la préoccupe de plus en plus, sans pour autant qu’elle ose nous dire qu’elle en écrit. Cela nous l’apprendrons deux ans plus tard : Marie-Laure est mystérieuse !

Le titre du dossier en question est : « Joyce Mansour, tubéreuse enfant du conte oriental ». Il comprend un riche choix de poèmes et de textes inédits de Mansour, avec des documents inédits, des extraits de correspondances d’André Breton, Gaston Bachelard, Gherasim Luca, Alain Jouffroy, Alain Joubert, Carlos Fuentes, Jorge Camacho, Georges Henein ou Hans Bellmer. Marie-Laure écrit : « Ce que l’on ne sait pas, ou pas assez, c’est qu’elle ne se contenta pas de côtoyer les surréalistes sur les bancs du café ou lors des dîners mondains qu’elle donnait au milieu de ses prodigieuses collections d’objets et de tableaux : Joyce Mansour fut l’une des plus grandes voix de la poésie surréaliste. Son œuvre a choqué, choque encore ceux qui la réduisent à sa composante érotique (la feuille de vigne qui masque la forêt ?)… Les pèlerins des belles lettres renvoyaient ainsi l’œuvre et son auteur visiter l’enfer et après le 27 août 1986, le purgatoire. La messe était dite. Heureusement, les amis veillaient… Joyce Mansour portait en elle des dieux terriblement ambigus. En effet, l’œuvre de cette « industrieuse Isis de souffrance orientale » a moins la saveur du loukoum que la rugosité des pierres et du sable. Loin des mollesses d’un Orient fantasmé, ses textes brûlent le lecteur comme le sol surchauffé du désert. Ils conjuguent le rire, l’horreur, le rêve, l’érotisme (oui !) et la mort. Merveilleux outrages, ses poèmes arrachent à la langue des pierres vivantes. Joyce Mansour est aussi douée d’un véritable « pouvoir d’extraction » qui nous mène au-delà du déjà-vu. De fil d’Ariane en aiguillon de la curiosité et par besoin d’une poésie vraie qui se tienne à mille miles du tricotage-tripotage linguistique, le désir d’en savoir plus, d’en lire plus m’a conduite à frapper à la porte de Samir Mansour. Il m’a ouvert les archives de la poète… Cette quête a donc abouti à une biographie de Joyce Mansour qui vient de paraître et à un recueil de ses textes inédits dont la publication ne saurait tarder. »

J’ajoute que, conjointement à la parution du numéro des Hommes sans Épaules, nous avons pu, avec Marie Laure, Alain Breton, et l’accord de Cyrille Mansour, organiser, à Paris, une magnifique exposition, « Joyce Mansour, photographies, livres, livres-objets et objets méchants », à la Librairie-Galerie Racine, du 23 avril au 7 mai 2005.

Qu’est-ce que les Objets Méchants ? Chez Joyce Mansour, nous dit Marie-Laure, la grande poète surréaliste se doublait d’une redoutable bricoleuse du dimanche. Elle achetait par kilos toutes sortes de clous dont elle hérissait des balles en polystyrène. Ainsi naissait une floraison étrange et agressive, les « objets méchants ». Des boules simples évoquent d’inquiétants oiseaux piqués de clous de tapissier, d’autres des grenades, petites bombes inoffensives. Lorsqu’elle fichait ces boules sur de longues tiges en fer, Joyce Mansour composait des bouquets de voluptueuses mais dangereuses orchidées. Elle réalisait encore des boîtes qui sont autant de pièges ou de tombeaux. Ces objets se font l’écho de sa poésie. Entre l’humour et l’angoisse, ils donnent forme aux obsessions. Quelques-unes de ces œuvres ont fait partie d’expositions collectives. Joyce Mansour avait même envisagé de les présenter seules. Elles ne figurent néanmoins dans aucun catalogue. Ces « objets méchants » existent toujours chez des amis de la poétesse et pour l’essentiel chez ses fils qui nous ont permis de les photographier. De ces photographies sont nés des textes puis des gravures et enfin le désir de rassembler le tout.

En 2006, sur l’invitation d’Alain Breton, poète et membre du comité des Hommes sans Épaules, mais également collaborateur de la deuxième série de la revue (créée par son père le poète Jean Breton, en 1968), Poésie 1, Marie-Laure, put à nouveau faire paraître (in Poésie 1 n°47, « L’image et la poésie »), un dossier sur Joyce Mansour, L’orchidée carnivore », avec un important choix de poèmes inédits. Marie-Laure écrit : « Ses images s’articulent à la violence d’une vie physique éprise de sa propre destruction, commente Georges Henein, à chaque organe son verbe comme une poussée de sève, comme une flaque de sang. En effet sous le signe ascendant de l’humour, Joyce Mansour rend la parole au corps et cette présence impérieuse compose une langue sans fard qui redonne voix à la saine barbarie de l’amour. L’érotisme mansourien est violence et commence par le dépeçage. Le désir et le plaisir de ces hommes ou ces femmes « délicieusement nous sous leur peau en loques » consistent ensuite à dévorer, avaler, boire l’autre. C’est là une règle de vie. »

Tout à la fin du dossier, comme elle le fera dans Les Hommes sans Épaules, en 2007, Marie-Laure a inséré de ses poèmes. Ainsi, son très beau et long poème « Complaisances » (qui reparaîtra dans la revue Les Hommes sans Épaules n°26, en 2008, mais, amputée de sa première strophe, que j’aime pourtant beaucoup : De quels bois sommes-nous faits ? - Fibres plus légères qu’un flocon de neige - Nos étoiles s’étiolent sous l’acide), et une longue suite de poèmes intitulée « Du fil à la boîte » : une fleur ensoleillée fait la roue – l’engrenage lui emboîte le pas – c’est à peine l’aube – et déjà – un mot se vide de son sang – le poème est-il – une maladie de l’encre ? En fait, des poèmes de cette suite seront retravaillés et publiés dans Les Hommes sans Epaules, ainsi qu’en volume, pour une part, dans Je vous veux à nulle autre pareille (2013). Mais, contrairement aux Hommes sans Épaules, l’équipe de Poésie 1, ne le remarque pas, et publie les poèmes de Marie-Laure sans les signaler et les différencier de ceux de Mansour.

Dans ce dossier préparé pour la revue Poésie 1, Marie-Laure évoque une nouvelle fois ce fameux volume, dont il a déjà été question un peu plus haut, d’inédits de Joyce Mansour, à paraître sous sa direction. En fait, ce livre va bien paraître, mais, beaucoup plus tard, constitué entièrement par Marie-Laure, et c’est un pur joyau : Joyce Mansour, Spirales vagabondes (Jean-Michel Place 2018). Joyce Mansour (1928-1986) a publié seize livres, une pièce de théâtre et des contes. Ses œuvres (pas si) complètes ont paru chez Actes Sud, en 1992, puis, épuisées, ont été rééditées aux éditions Michel De Maule, en 2015. Les poèmes et les textes réunis par Marie-Laure, augmentent à peu près de moitié l’œuvre éditée de Joyce Mansour : plus des trois quarts sont totalement inédits, certains sont des variantes d’écrits déjà parus, d’autres encore ont été publiés dans des revues mais oubliés lors de l’édition de ses œuvres complètes. « Si, bien sûr, un tel volume de « nouveautés », précise Marie-Laure, peut être considéré comme un événement éditorial dans une société droguée à l’inflation et constamment en quête de complétude, l’enjeu et l’intérêt de cette édition sont ailleurs… D’une actualité et d’une urgence criantes, cette écriture est capable de transformer la haine de notre siècle, née du délire identitaire, en l’amour de la singularité grâce auquel femmes et hommes dévoileront cet impensable, parce qu’indicible, « champ d’incandescence » où se consolent et s’embrassent les contraires : l’extase où le moi périt et où la vue ressuscite ; cette volupté parfaite de l’éros où tous les sentiments contradictoires de la vie utile - amour-colère, joie-douleur, triomphe-angoisse - se trouvent réunis en un tout mêlé qui offre au moi une extension aux limites du monde et libère de l’emprise du concept, de l’esprit qui sépare espace et temps, âme et corps, sens et image. Une mystique immanente. »

En 2007, Marie-Laure est de retour chez Les Hommes sans Épaules, avec la rédaction d’un nouveau dossier : « Jorge Camacho chercheur d’or » (in Les Hommes sans Épaulesn°23/24, 2007), qui est ponctué de nombreux poèmes, souvent inédits, de Jorge Camacho lui-même, mêlés à ceux de Roberto Matta, Joyce Mansour, Vincent Bounoure, Guy Cabanel, François-René Simon, Reinaldo Arenas. C’est également au sein de ce numéro que sont publiés les deux premiers poèmes de Marie-Laure : « Ventres mous et thuriféraires » et « La mort s’offre ». Deux poèmes, qu’elle a intercalé elle-même, sans nous prévenir (mystérieuse et énigmatique Marie-Laure !) dans le dossier. C’est ainsi, en lisant le dossier Camacho, que nous apprîmes qu’elle écrivait des poèmes, et qu’ils furent publiés, contrairement à ceux de Poésie 1, l’année précédente, sous son nom.  C’est ainsi, en lisant le dossier Camacho, que nous apprîmes qu’elle écrivait des poèmes. Il s’agit là, d’un trait essentiel de la personnalité si attachante de Marie-Laure : sa modestie, son humilité, sa pudeur, de même qu’elle sait s’effacer devant son sujet, et non, s’en servir pour se mettre elle-même en valeur. Ainsi en va-t-il de tout son travail à propos de Joyce Mansour, sa plus que sœur, par exemple.

Au sein de ce dossier consacré au grand peintre et poète surréaliste cubain Jorge Camacho (1934-2011), Marie-Laure qui fut son amie et celle de sa femme Margarita, nous dit : « Les œuvres de Jorge Camacho empruntent des chemins de violence et de sève. Sur ses toiles, les formes explosent, saturent l’horizon de fumée et de cendre ou bruissent d’une vie secrète, cachée, celle des lentes germinations dans un paysage surchauffé de soleil. Affirmations verticales, troncs noueux contrariés par des greffes d’ossements et de serres, des totems s’élèvent qui ne sont ni tout à fait organiques, ni tout à fait désarticulés. Ils traversent des flamboiements de brasier. « À l’ordre de la nuit, au désordre du jour », le pinceau de Jorge Camacho parle d’or… »

 En 2007, toujours, il me souvient que j’ai passé, avec mon fils Tristan et Sandra, quatre merveilleuses journées avec Marie-Laure, avec qui, rendez-vous avait été fixé, à Quimper, dans le Finistère, à l’occasion de la magnifique exposition « Yves Tanguy : l’univers surréaliste », qui se tenait au Musée des beaux-arts, du 29 juin au 30 septembre. Marie-Laure et moi avons une affinité élective et particulière pour Tanguy, un phare de la peinture contemporaine et surréaliste. Outre la visite de l’exposition, Marie-Laure qui était véhiculée contrairement à nous, venus par le train, nous fit découvrir tout un pan de la Cornouaille, à commencer par Locronan, le village de l’enfance de Tanguy. Puis, nous poussâmes jusqu’à Douarnenez, la ville-port du poète Georges Perros, et enfin, superbe, vers la plage de Sainte-Anne la Palud. Et là, quel émerveillement ! Nous nous sommes retrouvés, c’était une évidence, dans un tableau d’Yves Tanguy : bosquets, arbres nains, rocs, bosses pierreuses, crêtes en dents de scie, blocs massifs, amas de gros cailloux bosselés et moussus… Ces formes, devant nous, sont reconnaissables dans les œuvres d’Yves Tanguy où elles constituent l’élément fondamental de ses citées rêvées. « La Bretagne me fait penser à un au-delà de la terre », disait Paul Gauguin. Cet au-delà, c’était le royaume d’Yves Tanguy qui nous parle de mondes engloutis, de vestiges ensablés, de vallées nouées sous les eaux du rêve. Le tableau s’enfonce un peu plus dans la mer. Locronan et ses alentours, plus qu’un des creusets de l’inspiration, sont le monde même de Tanguy : celui des plages du surréel. C’est là dans ce territoire des vieux envoûtements, au sein d’un paysage que les vapeurs et la lumière mouvante nimbent d’irréel, que s’est élaborée peu à peu à lui la vision d’un monde d’air et de sable aux horizons très reculés, peuplé de formes jamais vues, mais d’où émane un sentiment de familiarité profonde, comme si nous les avions déjà rencontrées en rêve ou dans une autre vie. C’était un moment de grâce, « l’or du temps » dont parlait André Breton, de se trouver là, et tout était parfait. Des rires, du cidre, de la bière bretonne, des échanges à n’en plus finir sur la poésie, les voyages, la peinture de Tanguy et le surréalisme, un très moment avec Marie-Laure, qui était joyeuse, enthousiaste et vivante, et généreuse

Marie-Laure, la poète-collagiste du lent incendie d’elle-même

Si Marie-Laure s’est enfin déclarée poète, c’est que son premier livre s’apprête à paraître, un tirage hors-commerce et limité, aux éditions Carré d’Encre, fondées et dirigées depuis 2003, à Rennes, par ses parents : son père Camille et sa mère Marie France, plasticienne. Trente-trois livres en tout - illustrés et tirés par Marie-France, en comptant les éditions de tête et les éditions courantes - sortent de l’atelier des éditions. Ce premier opus poétique de Marie-Laure est un livre d’artiste, sur papier vélin d’Arches 250 g. Ses poèmes sont illustrés par sa mère, Marie-France, autour de la thématique du « lent incendie », soit de l’autodestruction des livres sous l’effet l’acidité du papier et de l’effacement des encres. Le rendu est superbe. Marie-Laure écrit : Cocon recroquevillé – Petite forme maladroite – La fièvre se nourrit de mes encres – Dessiccation des fibres dit-on – Je balbutie encore – Quelques lettres m’échappent – Plus un mot – Coquille vide – Le sable remplit – Ma bouche.

S’agit-il de la première publication de ses poèmes, après les deux premiers qui ont parus dans la revue Les Hommes sans Épaules n°23/24, en 2007 ? Pas du tout, en fait, puisque j’apprendrai que les éditions Carré d’Encre, on fait paraître d’elle, toujours en livre d’artiste : Objets méchants (2003), Mémoire fragile (2005), La tristesse nue (2005), Mémoire végétale (2006), La roue de l’ombre (2006), et Mémoire fragile (2006). Mystérieuse et énigmatique Marie-Laure, on ne le dira jamais assez.

Poète, Marie-Laure s’adonne aussi abondamment au collage, avec beaucoup de réussite, pour illustrer ses livres et ceux d’autres poètes, ainsi les Nouvelles rubriques lubriques pour petites bringues, de Joyce Mansour (Les loups sont fâchés, 2006), La leçon mélancolie, d’Anne-Marie Beeckman (Carré d’encre, 2008) ou la revue Dissonancesn°32, en 2017. De ce travail, elle nous dit : « Épeler l’alphabet des corps jetés au vent du désir, déchiffrer celui des herbes folles, celui des vagues et d’autres encore. Quelle langue parle le poète ? Une langue qui fait écho et qui me semblait résonner dans mes collages. Il s’agissait donc d’ouvrir des pages au dialogue, d’ouvrir des yeux et des oreilles. » Ses collages sont exposés et présentés aux côtés d’œuvres de Jorge Camacho, Le Maréchal, Jacques Lacomblez, aux expositions l’Envers du réel I et II, à la galerie Nuit d’encre, à La Halle Saint-Pierre, à Paris, en 2007, à l’Atelier de la gare, à Locminé, en 2010, exposition « Anatomie comparée », une exposition qui est présentée ainsi : « Des ciseaux, voire même un ou deux scalpels, de la colle PH neutre, des papiers plutôt anciens. Pourquoi ces papiers-là ? Pour le plaisir, voyons, d’un toucher moins glacé, d’une encre qui ne se répand pas et peut-être aussi pour dépayser le regard, pour l’étrangeté familière que le temps a ajouté, la patine. Peut-être encore parce que le quotidien brouille le regard et qu’avec un peu de recul on y voit mieux. Les motifs, femmes, arbres, machines et insectes, mélangeront leurs anatomies. La boîte prolonge l’espace plus commun, bidimensionnel du collage papier. Mais elle demeure une variation du collage. » Puis, Laure expose à la galerie Les Yeux fertiles, à Paris, en 2010, et ailleurs encore. Marie-Laure est également l’auteur de magnifiques boîtes-collages, dont elle nous dit : « La boîte prolonge l’espace plus commun, bidimensionnel du collage papier. Mais elle demeure une variation du collage. »

Devant la prolifération d’images néo artistiques ou pseudo informatives, il est également dit que les collages de Marie-Laure Missir s’inscrivent dans la tradition poétique de rencontres entre images a priori inconciliables. Ils n’ont pas vocation à servir d’anti-slogans, ni même, ou rarement, à raconter une histoire. L’usage quotidien d’instruments chirurgicaux pour saisir et couper, conforte, qui a vu la genèse de ses images dans le sentiment qu’il s’agit plutôt ici d’un lent travail médical et obsessionnel de réparation d’un monde malade - sans exclure l’humour noir du savant fou - aux seules fins de créer de l’harmonie. Poète et collagiste, Marie-Laure nous rappelle que l’histoire du collage est celle de la modernité, du cubisme à aujourd’hui. Il a été magnifiquement contestataire avec le cubisme, dada ou le surréalisme. On pense à l’engagement politique de John Heartfield, à l’imagination féroce et iconoclaste de Jacques Prévert. Il a été somptueusement narratif avec Max Ernst, onirique avec Matisse. C’est dans cette veine, mais avec un apport tout personnel, que s’inscrit notre amie : dans l’ordre du désir, de la colère ou du jeu pour comprendre comment nous parlent les images. Créer à partir de ce qui l’est déjà pour trouver son propre langage.

Dans ses collages comme dans ses poèmes, Marie-Laure entend « faire dérailler le déjà vu, entrouvrir les volets des possibles, désynchroniser les sensations et proposer un lieu où respirer dans la fragile immobilité retrouvée. Le collage est une fenêtre d’évasion aventureuse. Il récupère les vestiges, parfois juste des éclats des milliers d’images qui nous sont données. Mais il ne se contente pas d’être le constat de ces bribes éphémères. Le collage fait naître un certain désordre, léger, sourd ou brutal. Il se présente comme une menace pleine de promesses parfois. Il rassure et dérange. Il s’arme des tranquilles habitudes, des apparences les plus traditionnelles pour les retourner contre elles-mêmes. Perturbation : le courant chaud des papiers colorés rencontre l’air froid d’une figure gravée, l’ortie, la chair d’une toute jeune fille. Nous sommes dans le monde des lentes perturbations. Par de fines déchirures, des écartèlements de motifs, des dissociations abusives, chaque collage tente de capter l’instabilité des images toutes faites pour la ranimer. Le collage tranche dans l’unité rassurante et déploie loin des filets de la logique des hypothèses peut-être contagieuses, des questions dont vous détenez certainement les réponses. »

2008 est une année charnière, qui ne recèle pas que du bon, puisque c’est l’année durant laquelle Sarane Alexandrian tombe gravement malade. Le diagnostic tombe : une leucémie, un cancer du sang, comme celui qui a emporté sa femme, la peintre Madeleine Novarina, en 1991, à 67 ans. Ils n’ont pas eu d’enfants. Alors, les enfants, ce furent leurs œuvres et l’aventure collective, c’est-à-dire nous, les jeunes de l’équipe et la revue Supérieur Inconnu. La situation et l’état de Sarane demandent de l’attention et de la présence. Nous l’entourons de notre mieux, à tour de rôle. Il vit seul. Mais voilà, Marie-Laure n’est pas là, prise par ailleurs. Elle me dit qu’elle va l’appeler et venir le voir, mais elle tarde toujours. Aussi, lorsque son coup de téléphone retentit enfin chez Sarane, ce dernier s’emporte furieusement contre elle, lui reproche son silence, son absence et son indifférence : c’est la rupture ! Malgré tous mes efforts, rien n’y fera, entre ces deux forts caractères et têtes de cochon, il faut bien le dire. Ce qu’il aurait pu pardonner à d’autres, Sarane ne le pardonne pas à Marie-Laure. Il l’adorait et l’estimait trop, de son point de vue, pour passer outre, ce qu’il ressentait comme un abandon et une trahison. Marie-Laure, de son côté, avait été heurtée par les propos de Sarane. Elle en prit acte et tira les conséquences à la « manière missirienne », c’est-à-dire, en se rétractant sur elle-même, « s’enterrant » avec ses problèmes. 

Sarane décède à l’hôpital d’Ivry-sur-Seine, où il était entré au service des soins palliatifs, le 11 septembre 2009, à l’âge de 82 ans. Il fallut assumer la suite : les obsèques, le vidage de l’appartement, les archives, les tableaux, les meubles, etc. Une période très douloureuse, en sus du deuil de notre ami, pour chacun d’entre nous au sein de Supérieur Inconnu. Mais il a fallu « faire le travail » et cela a été fait. L’autre question qui se posait avait attrait à la revue : fallait-il ou non poursuivre la parution de Supérieur Inconnu ? Certain(e)s ami(e)s du comité pensaient que oui. Moi, je pensais l’inverse. Supérieur Inconnu, c’était nous, certes, mais avant tout Sarane. Sa présence était trop forte, une empreinte indélébile, pour que la revue puisse continuer sans lui. Alors, nous avons décidé collégialement d’au moins faire paraître un ultime numéro de Supérieur Inconnu, en septembre 2011 : un « numéro spécial Sarane Alexandrian », édité par Les Hommes sans Épaules. À cette occasion, j’ai bien sûr demandé à Marie-Laure une participation, sachant que Sarane avait ultérieurement évoqué avec moi cette hypothèse, et m’avait dit : si vous faites quelque chose, donne la parole à tout le monde. Mais Marie-Laure refuse, avec entêtement, bien sûr, me disant, ce qui n’est pas vrai, que la page est tournée pour elle. Ce numéro, qui fait date, a donc paru sans sa contribution, et je l’ai regretté. Par la suite, personne, Hervé Delabarre et Lou Dubois, à part, de ces deux groupes, Supérieur Inconnu et Les Hommes sans Épaules, ne sera associé aux projets à venir de Laure, comme si tout ce « petit monde », qui fut celui de ses amis pendant tant d’années, appartenait à un « ancien monde » : celui de Marie-Laure. Je suis alors le seul avec lequel, elle maintient le contact, et avec Hervé Delabarre.

 

Lorsque Laure embrase Marie-Laure : le grand incendie

Après cette dramatique rupture avec Sarane Alexandrian, le « père spirituel en art de vivre surréaliste », puis la disparition de ce dernier en 2009, l’année 2010 débute, pour Marie-Laure, par une « double-naissance », qui ne va pas sans ruptures. Nous allons y revenir. La première naissance : c’est la fondation, en septembre 2010, par Marie-Laure Missir, à Rennes, de sa propre maison : les éditions des Deux Corps, dédiées au livre d’artiste à tirage limité. La poésie, le surréalisme et ses alentours, sont des sources de prédilection. Les livres édités par les Deux Corps sont systématiquement des livres de dialogue. Un artiste donne ses images comme point de départ à un poète ou inversement. Le livre se construit dans le mouvement. Les éditions ont pris le parti d’ offrir pour chaque ouvrage, un tirage courant, à la portée de tous et des tirages de tête, œuvres uniques. Ses livres sont superbes ! Sa référence éditoriale ? Marie-Laure la puise assurément dans l’expérience d’un éditeur qu’elle admire, et auquel elle a consacré un très bel article-hommage : Lumières du Soleil Noir : François Di Dio éditeur engagé (in SI n°3, janvier 2006). Marie-Laure rend ici un magistral et très salvateur hommage à l’une des plus belles et courageuses aventures éditoriales de son temps, et qui marque encore certains : « Chacune des publications du Soleil Noir est une aventure collective qui se court entre 1964 et 1982 sur près de soixante titres. L’enthousiasme de l’éditeur est l’ordonnateur de ces forces dispersés… Chaque titre est à lui seul un livre ouvert qui demanderait à être écrit : rencontres, discussions, liens qui se tissent et aboutissent à un objet où la poésie vibre de tous les harmoniques nés de la collision des matières, des formes, des mots, à ce « livre total » projetant la poésie hors de ses gonds, objectivant « l’objet virtuel ». Son catalogue manifeste par ailleurs la fidélité de François Di Dio au surréalisme… Plus qu’une maison d’édition, le Soleil Noir fut un laboratoire du livre. Là, le dialogue permanent entre poésie et peinture n’a jamais cessé d’ouvrir des brèches dans les chemins traditionnels de l’édition. À ce titre et selon l’expression si juste de Miro, François Di Dio fut un véritable poète du livre. »

Les éditions des Deux Corps, font paraître des livres illustrés, autant dire des livres d’artistes, d’Anne-Marie Beeckman, Laure Missir, Joyce Mansour, Pierre Rojanski, Tristan Félix, Alain Roussel, Georges-Henri Morin, Lou Dubois, Jacques Lacomblez, Nadine Ribault, Laurent Albarracin, Yann Bertrand, Alain Joubert, Guy Cabanel, ou Hervé Delabarre, grand poète surréaliste de mes plus proches amis, que j’ai présenté à Marie-Laure. Hervé, né en 1938, à Saint-Malo, est l’un des trois grands poètes qui incarnent quelques-unes des plus hautes cimes de la poésie surréaliste et en ayant eu un recours constant à l’écriture automatique, avec ses amis Benjamin Péret et Jehan Mayoux. Hervé est d’ailleurs, à l’heure où j’écris, le dernier poète surréaliste historique vivant, depuis la disparition de notre cher Guy Cabanel, en 2025, à quatre mois de son centenaire. Hervé est conquis par Marie-Laure, par son talent comme par sa personnalité si attachante. Éditer, pour Marie-Laure Missir, c’est « tramer un complot contre les mots qui se dérobent. Saisir au vol d’anciennes conversations. Rattraper l’alphabet dans sa chute, lorsque les lettres glissent de la page vers l’oubli. Nouer un filet pour le funambule quand la corde vint à manquer. Relier le présent au passé. Repriser. Rapiécer. Rapporter une très vieille histoire. Se liguer contre le silence. »

La deuxième naissance, qui débouche en fait sur une rupture, à laquelle je fais mention plus haut, n’est autre que celle de Laure Missir, au détriment de Marie-Laure Missir. Et elle y tient, il faut absolument bannir « Marie » de son prénom. C’est une obsession et « malheur » à celui qui ne suit pas. Désormais, il faut l’appeler ainsi : Laure ! Pour ma part, l’appelant Marie-Laure depuis dix ans, cela m’est très compliqué, et mes bévues sont nombreuses, désapprouvées par Laure. Ce changement de patronyme n’est pas un fait anodin, mais un changement total dans sa vie, et qui agit autant sur ses amitiés, que sur son caractère ou sur certains de ses points de vue : c’est une rupture avec son passé. Une rupture qui n’épargne rien, ni personne, à commencer par sa famille. La plus notable est sa séparation d’avec François, son mari, le père de ses deux enfants, très apprécié, qui laisse tout le monde pantois et dubitatif. François était son mari, mais aussi son meilleur ami, et son complice. Il le demeurera, malgré tout, accompagnant Laure de son mieux dans ses hauts comme dans ses bas, qui seront de plus en plus fréquents. Ajoutons, l’influence de rencontres pas toujours heureuses. Naturellement, Laure s'éloigne sans effusion avec à peu près tout ce qui était Marie-Laure, à commencer par l’entourage des revues Supérieur Inconnu et Les Hommes sans Epaules, pour se forger une nouvelle identité, repartir de zéro autour des éditions des Deux Corps et d’un nouvel entourage, dans lequel elle recherche peut-être les poètes de la « marge », tant dans l’écriture que dans la manière d’être, qui la fascine. Mais, le poète autoproclamé de la « marge », débouche souvent sur une posture pédante et grotesque d’homme de lettres. Tout le monde n’est pas de la trempe de Jean Benoît, de Joyce Mansour, de Gaston Chaissac, de Pierre Molinier, de Stanislas Rodanski, de Jean-Pierre Duprey, ou de Sarane Alexandrian. Parallèlement, la métamorphose de Laure est stupéfiante, qui devient susceptible. Je remarque aussi qu’elle se prend un peu trop au sérieux. Son caractère s’en ressent : elle se braque facilement et peut devenir vindicative : fait inédit jusqu’alors, du moins avec moi, chez elle, qui était la joie de vivre même!

Je pense que Laure est née de l’effondrement de Marie-Laure, ou, plutôt, que Laure est la cause de l’effondrement de Marie-Laure. Et la chose va se confirmer, hélas, lentement, mais sûrement. Laure est décidément un prénom dur à porter, après Laure de Sade, l’aïeule du marquis de Sade, l’éternel amour de Pétrarque, qui succomba, en 1348, à l’âge de 38 ans, ou encore, la Laure de Georges Bataille, alias Colette Peignot, auteur d’une œuvre fragmentaire, largement publiée à titre posthume, caractérisée par une écriture introspective et transgressive, interrogeant la morale, le sacré, la sexualité et les rapports de domination, et décédée en 1938, à l’âge de 38 ans. « Cette amie, écrit Michel Leiris, avait choisi pour se dépeindre le prénom émouvant de « Laure », émeraude médiévale alliant à son incandescence un peu chatte une suavité vaguement paroissiale de bâton d’angélique. »

N’oublions pas, au passage, qu’outre une personnalité des plus attachantes et une œuvre totalement singulière qui la place, pour moi, au premier rang des voix de la poésie contemporaine, que, c’est aussi la femme-poète de la marge, qui séduit Laure, en Joyce Mansour.

Qu’est-ce qu’un écrivain de la marge ? Sarane Alexandrian le définit lorsqu’il écrit (dans le règlement de la « Bourse de création d’avant-garde Sarane Alexandrian » qui est destinée à être versée chaque année par la Société des Gens de Lettres, après sa disparition) : « Un écrivain dont l’œuvre hors des normes est totalement méconnue du grand public, auquel il ne se soucie même pas de plaire. Ne cherchant qu’à cultiver son idéal de création personnelle, il a de plus en plus de difficultés à publier ses livres. »

Le couple Mansour vivait à Paris, dans un luxueux appartement du seizième arrondissement (situé 1, avenue du maréchal-Maunoury), que Samir avait acheté en 1952. Joyce Mansour avait beau dire : « Je m’y ennuyais beaucoup », elle n’en oublia pas pour autant « l’odeur de poussière, les trams, la chaleur, la façon de mouiller les rues » de son Égypte. À Paris, la vie ne changeait pas beaucoup pour Joyce qui vivait comme elle avait toujours vécu : c’est-à-dire dans l’aisance, le confort et l’ignorance des réalités pratiques, comme son mari en témoigna à Marie-Laure Missir : « Joyce n’avait aucune idée de la valeur des objets. Elle me demandait parfois le prix d’un tableau ou d’une statue. Si je l’avais acheté 100 francs et que je lui disais 50 millions, elle me croyait… Elle n’avait pas beaucoup le sens des réalités matérielles. Si elle se trouvait seule le soir à la maison, elle dînait d’un morceau de pain. Elle aurait été bien incapable de cuire un œuf… Pour elle l’argent ne représentait rien. Elle n’a jamais fait le marché de sa vie et aurait eu du mal à reconnaître un bon steak d’un poisson. Elle n’a jamais fait la cuisine ni tenu un compte. »

Joyce Mansour, comme l’écrit Phillipe Dagen, ne se rendait pas dans les salons, mais elle tenait salon chez elle. Elle était riche et l’avait toujours été. Elle était entourée d’ami(e)s. Elle était admirée et fêtée. Sa vie était luxueuse, dans un des plus beaux quartiers de Paris. Nous pourrions donc déceler une contradiction apparente chez Joyce Mansour, car, d’un côté, nous avons la poète qui participe aux activités d’un mouvement d’avant-garde révolutionnaire et, de l’autre, une femme riche, mondaine, qui fréquente le Tout-Paris. Mais Joyce Mansour ne vivait pas ces apparences comme une contradiction, ainsi que le précise Marie-Laure Missir, sa biographe.

Pour Mansour, le surréalisme était bien une façon d’être qui conjuguait la disponibilité à l’incertain et la lucidité sans compromis face au jeu social, quel qu’il soit. Son appartenance à la haute société ne l’empêchait pas de disposer de la plus grande liberté d’esprit. Les deux mondes dans lesquels elle vivait ne lui semblaient donc pas antinomiques. Sa condition sociale ne remettait pas en cause son esprit subversif, son talent de poète sulfureux. Breton, en parfait fouriériste, l’avait bien compris. À Paris, l’existence de Joyce Mansour poète se partageait entre ses enfants, son écriture et ses relations de plus en plus étroites avec le Tout-Paris, mais surtout avec les surréalistes. Quant à Samir Mansour, en homme d’affaires avisé et remarquable, il se lançait, avec succès, comme toujours, dans l’électronique avec succès. Le couple Mansour, en effet, avait dut quitter l’Égypte, en 1954, lorsque le général Gamal Abdel Nasser, le fameux leader du panarabisme, venait de prendre le pouvoir.  Le nationalisme s’exacerba, et tous les ressortissants anglais et français furent expulsés. Joyce Mansour ne resta pas de marbre face à ces événements qui vinrent s’imbriquer dans sa mythologie personnelle : Quand brûlera le ciment des trottoirs – Je suivrai l’itinéraire des bombes parmi les grimaces de la foule – Je me collerai aux décombres – Comme une touffe de poils sur un nu.

Mais il y a une grande différence entre Joyce et Laure : c’est que cette dernière devait, contrairement à la première, faire face à la vie quotidienne, à sa vie professionnelle d’enseignante, sa vie de famille, à côté de ses activités d’artiste et d’éditrice. Laure ne put jamais, comme cela fut pour Joyce, se consacrer pleinement et entièrement à son œuvre, et cultiver la marge sans le moindre risque. Et, puis, Joyce avait Samir pour rempart, alors que Laure avait « détruit » tous ses remparts.

Marie-Laure avait écrit, en 2006, en évoquant le couple de la poétique mansourienne (mais, elle-même, pensait-elle autrement ? Je pense que non) : « La lutte amoureuse n’est pas celle de l’homme contre la femme et vice versa mais une lutte contre la mort du désir, seule arme contre la mort elle-même, unique défi à jeter au monde. Ce qui interroge et parfois illumine, ce n’est plus la femme magnifiée par l’érotique-voilé, mais le désir du désir sans fin. Joyce Mansour invente une nouvelle cartographie du réel dont les instruments de mesure sont les membres dispersés des amants, la sensation crue. »

Mais, cette « sensation crue », cette « lutte contre la mort du désir », associées à ce goût de la marge, ces irrésistibles attractions, chez Laure, avaient un prix, et même lorsqu’ils sont authentiques, dans l’œuvre comme dans la vie, ils ne relèvent pas toujours du Merveilleux, mais parfois aussi du cauchemar. Mansour écrit : Les rochers incassables – Que sont mes nuits sans fin – Les marques sur ma peau morne d’inquiétude – Les nez noirs des bouchers emplis de sang frais – Le cri velouté qu’est mon cauchemar quotidien – Qui me saoule et sans appui – Sur l’abîme vertigineux des crachats. Et c’est ainsi, que la « sensation crue », la « lutte contre la mort du désir », associées à la marge, ont fini par prendre la forme du visage d’un homme plus âgé qu’elle. Mais, ni l’amour la poésie, ni le Merveilleux ne furent au rendez-vous, mais « l’abîme vertigineux des crachats ». S’agissait-il d’un authentique poète de la marge ? Une ordure de pervers, en fait, avec lequel elle entretient une relation dévastatrice qui la détruit, jusqu’à l’opinion qu’elle peut avoir d’elle-même. Mansour écrit encore : Quel phallus sonnera le glas – Le jour que je dormirai sous un couvercle de plomb – Fondue dans ma peur – Comme l’olive dans son bocal – Il fera froid métallique et laid… - L’enfer des femmes prends naissance sans leur corps – Et finit sans maquillage – À la morgue. Laure, elle-même, a écrit : Que faire quand le rire s’émiette sur vos lèvres - À qui donner ses peurs… - De bel animal - Saborder les entraves du désir de plaire - T’assoiffer - De haine… - Mais je connais la rage limpide - L’odeur du saccage - Les cris des corps qui s’abîment au large de toute autre rumeur - Les sourires barbelés - La solitude - La vie - Dont seule la mort repose.

Laure, ma très chère amie, que fais-tu dans cette galère, qui te détruit sûrement à petit-feu, et tu ne dis rien, et tu es méconnaissable, et tu ne saisis aucune main qui veut te secourir. Tu ne supportes même pas d’aborder, me dit Hervé Delabarre, les « sujets qui fâchent », alors que nous sommes inquiets pour toi, de te voir sombrer dans les abîmes. Non, à la « missir », tu t’enterres ! À Rennes, au pays de la galette-saucisse, on a la tête dure ! Mais pas que, car, il y a toujours eu chez toi, de la discrétion, de l’effacement, de la pudeur, même. Quel gâchis, quel énorme et immense gâchis !  C’est par Hervé Delabarre, le surréaliste malouin, que j’ai désormais le plus souvent des nouvelles de Laure, rétractée sur Rennes, les éditions des Deux Corps, ses livres et ses collages : des nouvelles de moins en moins bonnes.

Je crois et pressens que la vie comme les projets de Laure voguent à la dérive. Rien ne va, les déceptions s’accumulent et Laure s’enfonce dans ses abîmes, lorsque subitement, elle décide de tout arrêter : la maison d’édition, les poèmes, les collages, Rennes, la Bretagne, tout ! Laure plaque tout et coupe contact avec tout le monde. Car, elle est comme ça, Laure, je l’ai dit : un caractère trempé et entier.  Elle ne se plaint jamais, elle se confie encore moins, elle ne saisit pas les mains tendues : elle se rétracte et elle part, elle largue les amarres pour éviter le naufrage total, et pour sauver sa peau. Parlons, pour faire court d’un très violent burn-out de sa vie et d’elle-même. Laure quitte la France et s’expatrie en septembre 2018, en Côte d’Ivoire, où elle exerce en qualité d’enseignante formatrice de Lettres, à Abidjan, puis, à compter de septembre 2021, au Lycée français de Tananarive, à Madagascar. Certes, Laure a toujours aimé le voyage. Elle s’est rendue en Inde, au Mexique, au Maroc, en Algérie, au Maroc, en Espagne, mais ce voyage-là, est autre chose. Il s’agit d’une « fuite ». Est-ce une solution ? C’est la seule qu’elle ait trouvée, pour, petit à petit, reprendre le dessus, l’aider à s’oublier et à se reconstruire. Désormais, son métier d’enseignante prend l’ascendant. Laure est très appréciée, tant sur le plan de la pédagogie que sur le plan humain, en Côte d’Ivoire, comme à Madagascar, par son investissement auprès des élèves et des équipes : elle ne fait jamais rien à moitié. L’Afrique la marque fortement, ce qui n’a rien de surprenant. Et, chassez le naturel, il revient au galop : Laure a même créé et mis en place, en 2022, au sein du Lycée français de Tananarive, un Marché de l’art et de l’artisanat, avec pour objectif principal de valoriser les jeunes talents malgaches en leur donnant une vitrine artistique accessible. Je note aussi que les dossiers ne sont pas à adresser à Laure, mais à l’adresse de marie-laure.missir@edg.mg. Marie-Laure serait-elle de retour ? 

C’est alors, qu’en 2022, je crois - alors que je n’ai plus aucune nouvelle d’elle, ne sachant même pas si elle est encore en vie -, que je la vois soudainement surgir sur le stand des Hommes sans Épaules, que je tiens au Salon de la revue, à Paris. Elle se dresse devant moi comme une fleur, et me dit avec un grand sourire : « C’est moi ! C’est Laure ! » Intérieurement, ma première réaction est d’être furieux après elle, mais je me maîtrise vite, car le plaisir de la voir et en forme, prend aussitôt le dessus. Elle me dit que nous gardons contact. Il n’en sera rien. Laure s’est de nouveau et pour toujours, volatilisée.

Puis, à 16 h 38, samedi 27 mars 2026, je reçois un email de Camille, le père de Laure, qui m’informe du décès de sa fille, mon amie, survenu dans la nuit du samedi 7 mars 2026, à l’âge de 53 ans. « C’est pendant cette période à l’étranger, m’apprend Camille, que l’on a découvert que Laure avait des problèmes cardiaques et elle était traitée avec des bêtabloquants. Elle avait déjà fait plusieurs crises. Ce soir-là, elle avait passé la soirée avec des amis à Tananarive et dans la nuit, un ami qui était resté à son appartement a dû appeler les urgences car elle était manifestement en insuffisance cardiaque. À l’hôpital, elle y a fait plusieurs arrêts cardiaques et les médecins en fin de nuit n’ont plu réussi à relancer son cœur. »

Je lis et je relis le message de Camille et je n’y crois pas. Alors j’ai écrit ce long texte, parce que cela m’occupe et que je ne veux pas que l’on oublie mon amie Marie-Laure, pas plus que Laure ou Joyce. Pour que survivent son souvenir et sa mémoire, ses poèmes et ses collages, son sourire et sa présence, son entêtement aussi. Je vous veux à nulle autre pareille, nous dit, un des derniers livres de Laure, et, en effet, tu étais à nulle autre pareille.

Fallait-il ma belle, que tu sois encore la première ? Que tu battes tous les records, y compris celui de partir à un âge plus jeune encore que Joyce Mansour, tes 53 ans contre ses 58 ans ? Comme tu me manques, comme tu nous manques déjà. Nous étions habitués à ton absence, mais pas au fait que ton cœur ait cessé de battre. Pas au fait que tu ne respires plus. Pas au fait, que plus jamais, je ne te verrais surgir devant moi, au Salon de la revue, à Paris, en me disant, dressée comme une fleur, avec un grand sourire : « C’est moi ! C’est Laure ! » Plus jamais… Je ne veux pas que l’on t’oublie !

Je relis la première ligne du Joyce Mansour, une étrange demoiselle, écrite par Marie-Laure. Je relis cette ligne et je me dis qu’elle est, avec le recul, assez autobiographique : « Joyce Mansour, femme d’une grande pudeur, ne se confiait jamais, éludait les questions personnelles… Avec humour et désinvolture, Joyce Mansour se dérobe au moment même où elle semble se livrer. Elle dissimule ou invente, liquide les apparences pour ne laisser d’elle qu’une représentation stylisée. Elle a ainsi contribué à la naissance de sa propre légende et comme toute légende, celle de « l’étrange demoiselle » a fini par masquer tout à fait son objet. Épuré, le portrait qui demeure est celui d’une femme d’une troublante beauté, parée des joyaux du rire et de la fantaisie verbale. Elle refuse ce qu’elle assimile à une exhibition impudique. Aussi, dans le domaine public, elle fait figure de femme élégante et mondaine, en même temps qu’elle est, nous dit-on, la dernière « égérie » du surréalisme. Joyce Mansour nous laisse une œuvre dont l’auteur n’est plus qu’une instance. La femme se dissimule et disparaît derrière quelques clichés. »

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).

  

À lire : Objets méchants, gravures de Marie-France Missir, photographies de Bernard Mallet et Objets méchants de Joyce Mansour (Éditions Carré d’Encre, 2003), Mémoire fragile (Toute encore bue), sérigraphies de Marie-France Missir (Éditions Carré d’Encre, 2005), La tristesse nue, sérigraphie de Marie-France Missir (Éditions Carré d’Encre, 2005), Joyce Mansour, Une étrange demoiselle, essai (Jean-Michel Place, 2005), Mémoire végétale, sérigraphie de Marie-France Missir, (Éditions Carré d’Encre, 2006), La roue de l’ombre, peinture et sérigraphie de Marie-France Missir, (Éditions Carré d’Encre, 2006), Mémoire fragile, peintures de Marie-France Missir, (Éditions Carré d’Encre, 2006), Le Lent Incendie, illustrations de Marie-France Missir, (Éditions Carré d’Encre, 2007), Outrages de Dames, collages de Marie-Laure Missir (Éditions Carré d’Encre, 2008), La Lumière change de robe, illustrations de Jacques Lacomblez (éd. des Deux Corps, 2011), Je vous veux à nulle autre pareille, Collages de Laure Missir (éd. des Deux Corps, 2013), Le grain de l’ivresse, Collages de Philippe Lemaire (éd. des Deux Corps, 2016), Les Corsets invisibles, Collages de Laure Missir (éd. des Deux Corps, 2016).

La dernière vidéo de Laure Missir, mise en ligne le 1er novembre 2025, sur PodEduc la plateforme vidéos de Éducation nationale. 

 

JE VOUS VEUX À NULLE AUTRE PAREILLE & AUTRES POÈMES DE LAURE MISSIR

DU FIL À LA BOÎTE

 

Corps amers de la

mémoire

miroir

moire

 

un choix algébrique

déploie sa main

d’aube grise

elle égraine les secondes cassantes

je l’aime

et le silence est lent

une journée

masquée

se conjugue

jusqu’à sa chute

blanche

 

dans le miroir de l’encre une à une

s’éparpillent

les secondes sourdes

à

ce

qui

n’est plus

 

le temps s’éprend

d’une lumière jour à jour

plus étroite

une bouche de velours noir

émiette un rayon clair

l’amer

étouffé

petit à petit

éteint

 

*

 

j’ai posé là

quatre planches puis deux

l’angle est-il mort ?

l’ombre parcourt les bords édentés

pourquoi la mort est-elle

une bouche

vide ?

le cœur plus clair

absorbe l’eau grise

ton sang

étrange

pourquoi perd-il ses couleurs ?

son appétit dépasse les bornes

 

*

 

un long tunnel assourdi

de quel bois êtes-vous fait ?

j’aime la dérive des mots…

ils flottent entre deux dunes

et le bruit mat

d’une planche

pourrie

 

*

 

le fil barbouillé

noue un théâtre d’ombres

enfantines

au centre

invitation d’une maison borgne

ce que l’on cache nous regarde

fausse route

mais le pas est franchi

la fillette passe-muraille

est le cœur unijambiste

de la cible

encore faut-il l’atteindre

 

*

 

aiguillons de fer

buissons d’idéogrammes

langue ébouriffée

en pointes en spirales

quelle mouche vous pique

avez-vous loupé le coche

chasse au trésor

dans la forêt de signes

un lapin saigne

 

*

 

les enfants font la ronde

ardeur de la répétition

je suis l’ombre d’une ombre

elle est la proie

et le chasseur sans nombre

 

*

 

La route coupe l’âne en deux

il l’a bien mérité

dit grand-mère

la route est barrée

de mots barbelés

l’ne demande à l’enfant trop grand

tige de fer ?

le ferrailleur est aussi

marchand de souvenirs

 

*

 

la couleur n’est plus que

l’ombre d’elle-même

ce qui est passé devient

souvenir

décoloré

 

*

 

une fleur ensoleillée fait la roue

l’engrenage lui emboîte le pas

c’est à peine l’aube

et déjà

un mot se vide de son sang

le poème est-il

une maladie de l’encre ?

 

*

 

les contours dentelés

d’un fil d’acier

posent une épineuse question

faut-il tirer un trait

sur le vertige

du danseur

de corde

raide

comme la mort ?

  

(in Poésie 1 n°47, 2006).

*

Ventres mous et thuriféraires

Dans quelles mains sanglantes se jouera la bataille

Balcon épiscopal où se dandine l’honneur

Quels hérauts pour quelle plate grenouille

Fumante abandonnée

Là-bas dans l’entonnoir

Du massacre

Il reste l’écharpe floue

Du feu

La langue du caméléon qui crève l’œil

De l’homme sans tête

Et les braises où l’on jette

Les derniers confettis de la fête

 

*

 

La mort s’offre

Un voyage de fer

Sur deux roues

La mort

Ouvre une boîte la porte son veston

S’invite

Chez vous

La fosse ouvre le ciel au fou

 

(in Les Hommes sans Épaules n°23/24, en 2007).

 

Lettre

 

Je vous veux à nulle autre pareille

Barbouillée de salive

Déplumée

Débattue, abattue, battue, tuée

Ouverte aux loutres

Passementée de morsures

Parsemée de délire

Cousue de fil blanc

À ma main

 

(in Les Hommes sans Épaules n°26, en 2008. Poème repris in Je vous veux à nulle autre pareille, éd. des Deux Corps, 2013).

 

Autres lieux

 

Des taxis de femmes

Traînent leurs fumées vides

Sur le boulevard des regards

Une glu

Rejette en arrière leurs cheveux d’absinthe et de paille

Leurs seins se figent sous la pluie battante

Je ne fais rien là que dormir contre la langue râpeuse

D’un très vieux cauchemar

 

Complaisances

 

Une lourde parure de femmes

S’agite sur ta poitrine

Beautés enchaînées à ton désir d’homme

Des rires rose bonbon fusent

Un double rang de biches et de faux cils

Brille de coquetterie

Je hais les créatures serviles qui s’accrochent

À tes poils

Tes gestes d’homme riche

 

Que faire quand le rire s’émiette sur vos lèvres

À qui donner ses peurs

 

Joli paquet frisotté

Ficelé dans mes perles

Lié par des rubans dorés

 

Prisonnière de mes coquets atours

De poupée trop sucrée

Me ruer dans ton corps

De bel animal

Saborder les entraves du désir de plaire

T’assoiffer

De haine

 

Je ne connais pas la patience

Des femmes en arabesques d’or

Et moiteurs tropicales

Des femmes bariolées de jasmin et d’hermine

Qui se gorgent de sucre

Et de vinaigre

 

Mais je connais la rage limpide

L’odeur du saccage

Les cris des corps qui s’abîment au large de toute autre rumeur

Les sourires barbelés

La solitude

La vie

Dont seule la mort repose

 

(in Les Hommes sans Épaules n°26, en 2008).

 

La sonate solitude

 

Le territoire de l’oiseleur tient entre deux cuisses, l’une longue et un peu maigre et puis l’autre. Aux rivages de pièges succèdent les champs d’inadvertance. Les reliefs modèlent l’espace creux des désirs et parfois rien de plus. Il y a des pierres dit-on solitaires qui affleurent en chaos ou est-ce l’inverse ? Est-ce l’averse insensée qui retourne la terre à ses pieds nus ? Son image s’est perdue. C’est pourquoi elle explore en spirale les ressorts géographiques de cette terre ancienne. Elle foule seule les parapluies du sol. Elle seule pare le sol d’une foule de pluie. Elle respire à grand coup l’odeur échevelée de ses pas humides. Il n’y a plus rien à pas, à part toi, là dans le sol, rien, aucun appât et l’oiseleur est là si seul, pas si seul. Sa proie est au sol.

 

L’esprit épars

 

Dans les herbes creusées par la folie de l’air, pointent des langues rosées ou même, autrement surprenantes, des corolles d’en dessous, blanches, mauves, à ravir. Le vertige croît à mesure que le croiseur curieux toujours moins au large restreint ses distances et irrite les frêles créatures qu’il frôle. Affolantes, ouvertes et déjà grandes, les jeunes pousses offrent au vent leurs pudiques étamines et pendulent sur les crêtes des vagues vertes. Ondulations, attractions, il faut couler à pic. Le vertige est le vestibule des vestiges. Maintenant, sur le champ courroucé tombent doucement des flocons de sperme.

 

L’esprit s’égare

 

Ma carte de l’autre côté du monde est ta paume offerte, tes doigts indicateurs. Bardée de tes stries, serrée dans tes articulations, je me tiens à l’écart de tout ce qui t’ignore. Je mêle ma bouche à tes égarements tandis que sans égards pour mes sens de lait et mes essaims de miel tu t’emmêles à mes reins. J’arpente tes lignes d’inconduite. À ton insu, je mène l’exploration de tes songes sans issue. Il n’est pas si certain que soit lié dans ce mouchoir de poche le bout du chemin avec la clé du monastère.

 

Premier pas

 

Le corps s’exprime en point et définit l’épaisseur nécessaire pour supporter toute la lettre, hampe et jambage compris. Premier pas sa stature de fer et ses membres d’oubli, il est le siège de toute ma folie. Aussi, certaines règles doivent être observées en ce qui concerne l’emplacement de la coupure inévitable, l’évidement nécessaire des viscères. Le coup vite placé dans mes guipures d’angle vide l’encens indécent de mes écoulements.

 

Dix emplacements de courte durée

 

Les stations périmées défilent sous le regard assis. L’effort du périnée pour maintenir la tension édifie la raison et parfois amplifie la fonction démesurée qui consiste à se tenir raide mort au milieu de la foule, position commune dite du missionnaire. En m’attendant, tu défies des situations onctueuses, tu délies mes défilés de louve follement amoureuse comme on arrime l’idée de tuer à un corps désiré.

 

Dix attouchements de longue date ajournés

 

La bouche a une fonction muette. Elle trie sur le volet l’ivresse enfin délivrée des caresses dénouées de leurs coques de soie. On s’y livre au lit, aux limites d’un mythe d’ermites amoureux d’amour. Les jours ouvrables, les livrées s’envolent : défroquage massif des nonnes aux lèvres de lynx.

 

Sujet de réflexion actuel

 

Des heures de désordre dans l’escalier pour retrouver le pli de ma robe et la voisine calée sur le palier. Son rire mal tourné dans un escarpin d’ordure, suivait mes mains inquiètes le long des lattes. Ses regards de désir troué d’absence grattaient mes impatiences. Délogé entre deux marches disjointes, le lit de mon amour devint un pli amer au coin d’une bouche avide… Je ne voudrais pas te perdre !

 

Errata sur un papillon joint

 

La savoureuse pulsation de sa langue imite à s’y méprendre l’amour. Étreinte ? étau ? il est trop tard pour le dire. Alors aux alentours, louvoyez, en ondes concentriques, évitez ses regards. Plusieurs se sont pendus aux gestes des faux cols. Mais l’étang intime et lent de son visage gagne els rivages las de vos corsages et noie vos soubassements de salive salée. Faut-il saluer l’amour lorsqu’il s’invite ainsi dans vos trous d’eau ?

 

(in Les Hommes sans Épaules n°26, en 2008. Poèmes repris in Outrages de Dames, Éditions Carré d’Encre, 2008).

 

*

 

Le passé au fil de

la mémoire

Tire un trait une révérence

la langue

La trame du mot jadis

s’effiloche

Quel fil se déroule puis se

rompt sans retour ?

Quel souvenir me ronge ?

 

*

 

Le corps se courbe page à page, de mains en mains se froisse. Le vent parcourt à peine les feuilles. Chuchotement engourdi, une lettre se détache et tombe quelque part dans l’oubli. La trame se déchire, cendres. Le lent incendie ronge les voiles du papier, trace dessillons dorés et des ombres de sable sur sa fine peau végétale, brûle ses parfums fanés, fumée diluée. L’encre rouille et goutte à goutte lave les phrases. Toujours plus pâle, rouge, noyée dans le blanc, elle dit un mot transparent puis s’éteint, disparaît. Point sans ligne où tout se fond. La page esquissée retombe en poussière.

 

*

 

Une mince pellicule de glace s’éprend

de ma peau

Et même la lumière m’ignore

Les fourrures du soleil s’abstiennent

De tout commentaire

C’est le silence régnant

Sur la pâleur solitude.

 

*

 

Boire de sourds dialogues

Jusqu’à la lie

Ferrer vos gestes

Dans une petite main d’acier

Graver vos pas

Vous retenir

Sur la corde raide

Prête à se rompre

J’aime vos signes

Qui se brouillent

Vos hésitations

Votre trouble.

 

*

 

Ligaturer sans soleil un paquet

dans la galée

S’astreindre aux signes de plomb

Ecraser ses lèvres sur la feuille nue

L’envers de la parole se lit du bout

des doigts

Ordonner l’infini des combinaisons

sans que s’éparpille

Le vif du sujet

À la pointe d’une plume

Jouer jour encore

Tout à la main

Des paradoxes du plomb

 

*

 

Tes mains parcourent

Ma peau mes constellations

Fouillent mes bois de campêche

Là règnent mes cochenilles

Déjà le sépia m’envahit

Et puis le jeune indien

Mes larmes coulent et sèchent

Bientôt l’aniline

Mes goudrons de houille

Me couvriront de cendre

Et tes mains se refermeront sur

L’absente.

 

(in Le Lent Incendie, Éditions Carré d’Encre, 2007).

 

*

 

La belle funambule

S’explique avec le hasard

Ses doigts dénudent

Ce qu’il faut

De gaine électrique

Le fil

Est le chemin

Vers le passé inconnu

 

Que peuvent-ils contre un cœur

Serré dans une petite main d’enfance

 

*

 

La fillette passe-muraille

Est le cœur unijambiste

De la cible

Encore faut-il l’atteindre

 

Sans langage elle se presse

Écrase ses paupières closes

Goûte l’écume tendre et rose

Enserre lacère de l’intérieur

Dangereusement

L’étroit goulet

La vis serrée du viscéral

 

*

Les enfants font la ronde

Ardeur de la répétition

Je suis l’ombre d’une ombre

Elle est la proie

Et le chasseur

Sans nombre

 

*

 

Je bâtis des tours en ruine

À traits de poule et écartèlements de chèvre

En bégayant joyeusement

Tirant à quatre épingles la fibre pour qu’elle

devienne

L’arbre noué dans le vent.

Je remue les décombres doucement

Et plante des taquets d’os

J’empaille et j’emplume les jouets cassés

Reliant la poussière et la salive

 

*

 

Le ferrailleur est aussi

Marchand de souvenirs

Faut-il tirer un trait

Sur le vertige

Du danseur

De corde

Raide

Comme la mort ?

(in Je vous veux à nulle autre pareille, éd. des Deux Corps, 2013).

 

*

 

Autour de toi

La mécanique des demoiselles

Fidèles aux cerceaux de bois

Crisse aux quatre vents des folies enfantines

La belette s’affranchit de son écrin de poils

Et flirte avec l’écume rose des joues.

 

(in Le grain de l’ivresse, éd. des Deux Corps, 2016).

 

Laure MISSIR

(Revue les Hommes sans Épaules).

 

QUELQUES COLLAGES DE LAURE MISSIR

Laure Missir : Collage (2010). Tous droits réservés.

Laure Missir : Cycliste (2017). Tous droits réservés.

 

Laure Missir : Collage. Tous droits réservés.

Laure Missir : Rêve d’entomologiste (2017). Tous droits réservés.

Laure Missir : Réverbère (2017). Tous droits réservés.

Laure Missir : Saut de l’Ange (2017). Tous droits réservés.

 

 

 

Laure Missir : Lecture (2017). Tous droits réservés.

 

 

 



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules




Dossier : JOYCE MANSOUR, tubéreuse enfant du conte oriental n° 19

Dossier : JORGE CAMACHO chercheur d'or n° 23

Dossier : JACQUES BERTIN, le poète du chant permanent n° 26