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Sur MARC PATIN

"Cet essai est un véritable document d’histoire littéraire du vingtième siècle. Certes il s’agit de redonner vie à un poète oublié, Marc Patin, mais aussi de refaire vivre cette période incroyable qu’a vécue la poésie entre les deux guerres, notamment à travers le surréalisme qui a tant marqué notre écriture contemporaine. Christophe Dauphin nous livre avec feu ses convictions et ses documents. On en oublierait presque Marc Patin dont on découvre, ébaudi, la vie, la traînée de foudre. La biographie du poète révèle un être sensible, doué d’une belle écriture, indissolublement liée au surréalisme. On nous apprend qu’il est sinon un des initiateurs, pour le moins un fervent contributeur des revues Réverbères et La Main à plume. Une part du livre est consacrée aux rapprochements qu’on faits les critiques entre Marc Patin et Paul Éluard, rapprochement fondé et étayé par l’auteur, textes à l’appui… Marc patin meurt jeune. A l’aide, là encore de documents exceptionnels, Christophe Dauphin nous raconte les derniers moments de la vie du poète, qui en peut échapper au STO et qui mourra d’une pneumonie à vingt-quatre ans, dans un Berlin à feu et à sang… Christophe Dauphin nous éblouit d’informations sur les conditions de travail à Berlin, sur les déportés qui s’y trouvent… C’est dire si le portrait que nous dresse Christophe Dauphin de Marc Patin nous laisse pantois : quel poète avons-nous perdu ! Il ne reste plus qu’à le lire, et l’auteur s’y emploie qui donne de larges extraits de ses œuvres dans son essai, mais aussi en deuxième partie de son livre, soit plus de cent pages."

Bernard FOURNIER (Aujourd’hui Poème, avril 2007)

 

"Cette biographie bien construite et fervente, est sans conteste l'ouvrage de référence sur Marc Patin, poète surréaliste, lequel mérite de sortir du purgatoire. Christophe Dauphin a su faire revivre magistralement toute une époque, avec discernement et émotion. De plus, une anthologie des poèmes de Marc Patin (1938-1944) complète son beau travail et rend plus poignant encore cette évocation d'un idéaliste transcendé par l'amour fusionnel et visionnaire de la femme magique."

Jean-Luc MAXENCE (Monde et vie n°773, 13 janvier 2007).

 

"Comment passer sous silence le remarquable travail réalisé par Christophe Dauphin pour faire sortir Marc Patin de l'ombre, poète trop vite disparu, à 24 ans, en 1944, à Berlin, emporté par la maladie alors qu'il avait été enrôlé pour le STO ? L'auteur rend hommage à un des poètes essentiels à l'histoire du du surréalisme, une sorte de chaînon manquant (il fut l'un des co-fondateurs de La main à plume, intérim du surréalisme dans le Paris occupé, en l'absnce d'André Breton, le maître), chantre de l'amour absolu et fusionnel, dans la lignée, mais non dans l'imitation, de son ami (pour trop peu de temps) Paul Eluard. Mais aussi, et c'est peut-être là l'essentiel du travail de l'auteur, il nous restitue l'ambiance de ces années difficiles qu'on ne saurait imginer (la clandestinité, les ruses pour contourner les lois sur la restrcition du papier d'imprimerie, les réunions nocturnes, les arrestations...). La dure réalité de la vie en usine à Berlin sous les bombes anglaises et dans le manque de tout, nous est rendue par les extraits des lettres de Marc Patin qui, apprenant le cosmopolitisme de la vi(lle)e - compagnons de douleur russes et espagnols, découverte du peuple allemand, en souffrance aussi - jusqu'au bout, veut croire en l'homme (J'ai trouvé dans la foule même, si vivante et si vile parfois, des raisons urgentes d'expérer. Lettre du 19 février 1944). C'est aussi cette position incomprise par ses pairs, qui lui valut le définitif rejet du groupe sous l'impulsion du plus frénétique de tous, Noël Arnaud, qui, à l'instar de Breton, savait condamner et excommunier. Christophe Dauphin prend position pour le poète qui n'eut jamais d'autre passion que l'amour. Et il (le) fait bien. L'ouvrage est complété par une éclairante et touchante postface due à Jacques Kober, et par un choix de poèmes couvrant toute la période d'écriture de Patin, de 1938 (Le poète a abattu les quatre murs de sa maion et n'oublie pas - qu'il lui reste encore à venger ceux qui aiment), à 1944 (Nous prendrons par la main les rues qui mènent au matin)."

Jacques FOURNIER (Revue ici è là n°6, mars 2007).

 

"A l'exception de quelques amateurs éclairés, Marc Patin n'évoque, pour la plupart, qu'un nom vaguement lié au surréalisme. Robert Sabatier lui-même, dans sa monumentale Histoire de la poésie, le nomme à trois reprises seulement, parmi les poètes rattachés au Mouvement d'André Breton et à la revue La Main à plume. C'est dire que l'étude que lui consacre Christophe Dauphin arrive à point nommé pour réparer cet oubli ou cette indifférence de la postérité à l'égard d'un poète d'envergure injustement occulté. Sur plus de 150 pages, l'actif directeur de la revue Les Hommes sans Epaules s'attache à présenter ce poète, mort en Allemagne (alors qu'il n'avait que 24 ans) et une oeuvre poétique de plus de 700 poèmes, dont plus de 100 figurent dans le présent ouvrage, couvrant la période de 1938 à 1944. Après Verlaine ou les bas-fonds du sublime (éd. de Saint-Mont) et Sarane Alexandrian ou le grand défi de l'imagianire (L'Âge d'Homme), tous deux publiés en 2006, Christophe Dauphin nous offre cet essai remarquable, pour saluer ce "frère" de la lumière. La poésie de Marc Patin porte en elle les traces d'un surréalisme inventif et coloré d'uen grande modernité et d'une aussi grande virtuosité (Dehors un seul arbre - Où les longs bras de la lumière - Cueillent tous les oiseaux). Il importe de donner à cette poésie la place qu'elle mérite grâce aux trouvailles et à l'enthousiasme d'un créateur hanté par les images, parfois morbides (Minuit - La passante séduite - Se glisse dans une robe d'ossements) et d'autres fois ensoleillées: Elle rit comme on s'esquive - Et se déshabille - Comme une pierre dans l'eau. Un livre important qui se doit de figurer dans votre bibliothèque, aux côtés de ceux de Breton et des aventuriers lumineux du surréalisme."

Jean CHATARD (Le Mensuel littéraire et poétique n°347, Bruxelles, février 2007).




Lectures critiques :

Déesse facile par la rose et la ruse

Surgie fendue d’entre les songes

entre tes seins et moi tous les pilleurs d’épaves

C’est toi la femme qu’un nécromant sortit

de sa cornue

durant l’émeute des oiseaux

J’appréciai sur ma peau tes couchers de soleil

Je n’ai aimé que toi puis j’ai brûlé les draps

 

Chaque recueil de poèmes d’Alain Breton étonne et détonne sans effacer un sentiment intime de familiarité. L’explosion des mots, non sans sagesse, révèle des alliances insoupçonnées.

 

Donc j’ai fait civilisation

j’ai fait beauté au seul défaut de l’herbe

j’ai fait rêves pour enrayer la pourriture

j’ai fait splendeur et bassesse

j’ai fait soleil mystérieux de ma face

j’ai fait éternité de mon absence

 

mais je n’ai pas trahi

 

Tout peut être dit suggère Alain Breton. Encore faut-il connaître la symphonie des mots pour en faire une fête salvatrice, non qu’il y ait quoi que ce soit à sauver de personnel mais la beauté, la liberté, l’amour… des puissances sans doute éternelles en soi, indépendantes de ce qu’en font les êtres humains avec leur expression sans cesse contestée.

 

En libérant les mots et les sons du carcan des préjugés et conditionnements, c’est l’espace même de l’être qui se désencombre. De nouveaux mondes apparaissent. Ils sont internes, externes, ni l’un ni l’autre. Le défi ultime, celui qui nous réintègre à notre propre nature, appelle la restauration d’un rapport secret au son, au mot, à la langue pour abolir les temps ou jouer avec, suspendre les causalités trop linéaires, choisir les tourbillons qui en leur centre préservent un lieu exquis.

 

Pendant qu’allaient et venaient

les Bönpos du mont Kailash

j’ai laissé quelques transes

chez les poneys des steppes

négligé des saillies pour la part du Diable

 

 

Compagnon des corsaires

j’ai capturé des îles fraîches

pleines de nèfles et d’oiseaux

chanté sous des nuages splendides

près des cercles respirants d’Asger Jo

nagé aussi dans l’eau de Lyre

en piétinant les herbes récitées

et demandé l’hospitalité au lièvre qui court

sans jamais s’arrêter

 

Beaucoup de poèmes apparemment réussis ne franchissent pas avec succès les lèvres. Dits sur scène, ils tombent lourdement au sol sans atteindre et réveiller les esprits de ceux qui entendent. Lire les textes d’Alain Breton à haute voix, donner vie aux images, permet de pénétrer des états nouveaux où la distinction entre le rêve et la réalité s’estompe.

 

Poètes je suis venu voir vos boiteries les miennes

les broderies dans vos douleurs

Le saviez-vous

je vis poète je mange poète je lis poète

Jadis j’ai été décoré des ordres

du rire et du sanglot

aussi de la rivière fabuleuse

des cris de plaisir de l’hirondelle

 

Rémi Boyer (in lettreducrocodile.over-blog.net, février 2024).

*

J’ai cherché des passages, des périodes d’élection pour les citer dans mon texte, mettre en exergue les traits les plus percutants, les plus emblématiques et j’ai trouvé tout le livre. « Je ne rendrai pas le feu ». Il dit vrai, Alain Breton dit vrai, il ne l’a pas rendu ! Il l’a séduit, mûri, étayé, érotisé, soumis aux dents de l’étreinte, aux processions grimpantes et chutant de l’imaginaire et contraint à produire son ultime ou premier aveu : tout est le rêve. Cependant… C’est bien moi pourtant ce portrait des frayeurs.

L’ouvrage s’ouvre sur cette quête, à la fois affirmation et doute persistant de l’auteur sur son identité humaine et poétique. Il s’interroge sur l’instabilité du jour, des petits jours, de la connaissance et du lien amoureux. L’interrogation apporte-t-elle le bonheur, le malheur ? Le lien ténu du regard sur l’amour, auquel on reste suspendu – par la bouche, autrement dit par le baiser et le dire - comme une araignée à son fil, pendule du rien au rien, d’un sursaut, d’une esquisse au peut-être, au sans doute. Comme d’habitude tu ne dors pas / Les heures qui passent exhument la lumière / Écoute la pluie peut-être / quelques gouttes de sa gloire L’insomnie renvoie à une totale solitude.

L’insomnie sans fard ni fioriture, ni arrangement tonal, l’entêtante, la muette accompagnatrice engendre en lui une vierge et souple et durable et repentante mélancolie. Laquelle dépose sa morsure livide, péjorative, dans tout ce qu’elle sonde. Ainsi comme dans le poème de la page 16 : J’ai vu tous les oiseaux lassés par mes chansons / et mes amours abandonnées / puis mes bateaux qui ne partent jamais, que le lecteur le moins éclairé ne peut accueillir que par dénégation, car tout ce qui fait figure de liste d’échecs ici est la substance même, les sacs d’offrande, les sacs poétiques, les muscles, la chair d’or, les égards, les désirs hyperboliques du poète. Tout est là, en excès ! Un sacrifice sublime, initiatique de tous les temps ! Et comment ne pas mentionner comme deux thèmes, deux inspirations liées par transparence, cette phrase tirée de la correspondance de Kafka : « En tout, je n’ai pas fait mes preuves », dans les deux cas comme un acte de mortification, doux et dur, une posture d’inclination devant la révélation, l’ange jaloux et – en dépit des riens, en dépit de tout – annonciateur de l’œuvre créatrice ! Demeure l’enfant de l’insomnie, l’enfant qui sait, qui ressasse ce qu’il sait dans l’indomptable silence intérieur, le passé, sans date, désaffecté et figé. Mon Dieu - renvoyez-nous dans les tétons qui causent - dans la langue du chien - Faites que l’on fâche - faites que l’on morde mais que l’on aime - Donnez-nous les poèmes les plus drus - les vers les plus féroces - les éclats dont mourrait même le feu. Moment d’arrêt où les frayeurs, déjà évoquées, se précisent, se concentrent. Où l’une d’entre elles, peut-être celle qui liait le tout, va révéler son identité : l’indifférence. Absence à l’être, subie ou suscitée ?

Mais là, surtout, dans l’oraison qui s’élève au milieu des vertiges, les deux ne se confondent-elles pas en une ? En nous aussi quelque chose se ralentit, frôle une fin, telle ou telle autre pressentie, se fixe. On éprouve la puissance et l’humilité envoûtante des mots de sa prière. L’insomnie du poète n’était-elle pas un autre visage de l’indifférence ?  Nonobstant tous ces contretemps, Alain, rapide, alerte, rebondit sans cesse, dribble pourrait-on dire (Alain est footballeur) devant tous les événements de l’existence réels ou moins réels. Qu’importe, la vie passe aussi par un jeu de jambes habilitées à gérer les passions, l’angoisse, l’adrénaline, le plaisir. J’ai rencontré John Coltrane et Nelson Mandela… J’ai croisé Didon l’effileuse infirmière trans-sexe… J’ai vécu dans un lit qui foisonne… J’ai prié Tatanka Iotake des Unkpapa… J’ai su éviter les tueurs à gages… S’animent, s’électrisent dans le champ textuel toujours en puissance d’émotion, d’inépuisables et orgiaques mutations.

Les rêves d’Alain Breton, sans égard pour leurs nuits blanches, s’assemblent, se fertilisent. Il y en aura pour toutes les obédiences et dramaturgies féminines, pour la lune en déshérence et pour la fin du monde ! Qui pourrait refuser sa part, laisser son butin entre les lignes, quand on joue, quand on ruse et que la mort elle-même est ludique ? Et s’il revêt toutes les panoplies, trophées de rêves et de pays lointains, s’il nous enivre de la prolifération des lieux, c’est parce que ivres nous serons plus enclins à frayer avec lui, maître et gardien invisible, insoumis, du questionnement. On le verra souvent, le poète use de dérision. Mais sa dérision est pleine de sentences et de raisons naturelles et couvre toute la distance entre le ciel et l’abîme. Elle connait et illustre les voyages, pose ses jalons sur l’histoire, la géographie, anticipe les lointains et se lie avec le prochain. Et l’amour est-il sauf de la raillerie ? Tient-il sa place au milieu des monstres et des travestis, des prouesses, des litiges de la magie, des transferts et mutations d’époques et de noms, dans la grande fête foraine de la Poésie ? Sauf ? De toute évidence : oui. Sauf, par-delà les apparences ? De toute évidence : non. Et pas seulement parce que l’amour est mortel, qu’il porte en naissant des germes de mort, et qu’il lui est imparti une certaine durée, un segment de vie, mais parce que l’indifférence des êtres pensants est toujours… reconductible. Je n’ai aimé que toi puis j’ai brûlé les draps Mais ne le cherchez pas où vous l’avez trouvé. Alain est doué d’étranges organes de locomotion qui le mènent d’éclipse en éclipse, de l’agonie à la vie, de prosodies, de fééries en dogmes cataleptiques et de la vie encore à des morts si douces, si nubiles. À ces dernières aussi, Alain Breton, indemne de chants secs et de superstition, prodigue des « je t’aime ». Peut-être que je ne conviendrai pas / à la Grande Calèche / C’est une chose la confiance de la mort / ses engouements soudains / pour les plus jeunes même.

Lueur des pas perdu, la deuxième partie du livre s’ouvre sur un manuel, un manifeste pratique de l’amour du monde réservé aux enfants des prophètes ou des dieux olympiens tant la minute de conciliation, de rapprochement sorcier avec la vérité est d’envergure et où, en quelques lignes, le remord, le scrupule, la matière peccable du sexe et des assauts d’universalité et d’intimité sont renversés. Tu me donneras le jour espiègle. J’ai du temps à perdre, tu m’apprendras à danser. Tu me persécuteras ; tu t’attendriras sur ma façon de tuer. Tout ce qui sera énoncé de plus essentiel désormais fait mystérieusement figure de dérive, use de paradoxes si savants, si supérieurs que le rire comme les larmes nous écorchent, dérangent la structure, l’harmonie et la peau du visage sans jamais rien remettre à sa place.

C‘est de ces visages décalés que nous le lisons. Ici, la décadence du sens, la blessure symptomatique des images illustre la révélation, c’est-à-dire l’instant d’élection du poète, sa désignation, sa proximité avec le verbe. Il n’y a pas de ballotage, de tremblement d’approximation, de foi perdue, indue, d’hésitations chiches ou malencontreuses : Alain Breton est le poète élu ! Son courage est double et triple, maitre et victime de soi et des événements, sa bravoure, sa bravade rieuse se retirent ou s’engouffrent dans la douleur et traversent tous les obstacles, tous les barrages du monde souffrant. « Lueur des pas perdus », des pas qui savent ce qui vit et ce qui meurt, qui redistribuent sans fin l’équilibre sur un fil de peur, sur un fil qui a peur et transmet cette peur comme offrande à celui qui le défie.

C’est cela l’héroïsme du poète, ce mystificateur / mystifié dans un corps de conquête, qui invente infatigablement des armes d’apprêt, d’appoint, dans le danger, l’incohérence, l’incertitude de la magnificence et du magnétisme de l’être. Ô halo de la grandeur - comme chez Phidias le Zeus d’Olympie - régnant sur la dynastie des hamsters anxieux - Ô temps désarticule donc ton rugueux atelier - ta mémoire voleuse d’oublis - Crée une nouvelle chevalerie des minutes - Protège nos égéries- dont la lumière s’allume en marchant - et les chiens des brumes - nos maraudeurs

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Epaules n°58, octobre 2024)

*

En choisissant comme prix 2024 le recueil d’Alain Breton, Je ne rendrai pas le feu, remercions l’Académie Mallarmé de mettre à l’honneur un pan méconnu de la poésie française : un courant qui n’est pas né de la dernière pluie, avec ses poètes « à hauteur d’homme » des années 70, tournés vers le quotidien, la simplicité, usant d’un humour en demi-teinte, et qui compta parmi ses membres des Jean Rousselot, Yves Martin, Claude de Burine et bien sûr, le père d’Alain, Jean Breton. L’apport d’Alain Breton à cette histoire déjà demi-centenaire est d’ajouter à l’humour la dérision, à la simplicité la fantaisie onirique, ainsi qu’une belle tranche de surréalisme et un fumet de mélancolie produit par l’émerveillement du regard.

Relisant ce recueil, j’ai également noté un trait propre à notre poète : le goût de la fraternité. En interpellant tant de poètes à travers leur mise en exergue, c’est tout une génération qui défile dans la lucarne des pages ! Une génération et un lieu : la Librairie-Galerie Racine de Paris. J’y reconnais Paul Farellier, Elodia Turki, Odile Cohen-Abbas, Guy Chambelland, Henri Heurtebise, Sébastien Colmagro, Yves Mazagre, Gabrielle Althen, Christophe Dauphin, Serge Brindeau et tant d’autres.

Parlons maintenant du recueil. Il s’agit d’un album de voyages où le poète nous partage ses expériences et ses rencontres au sein d’un immense présent (une plaine) qui rassemblent des pharaons, des poneys sauvages… et aussi la rue Monge « car je suis seul souvent / comme je descends la rue Monge / comme je parle longuement à la pluie ». Les voyages proviennent des lectures de l’enfance avec leurs Indiens et leurs aventures, ou des rêves apparus en tournant les pages d’un livre d’histoire, ou devant les portulans d’aventuriers perdus, ou encore (j’imagine) après la lecture distraite d’une presse scientifique.

De ces poèmes, il ressort un sentiment de paix espiègle, celle d’avoir chassé les vanités du monde pour privilégier ses paysages intérieurs où les rêves d’enfant trouvent grâce et place. Et vient alors cette conclusion riche d’une fraternelle sagesse : « Ami ne t’inquiète plus / Tout est élucidé / Tout s’excuse ». Cette promesse, de poète, il la tient d’un « Moi / issu de toutes les absences ». Mais concluons en revenant aux Indiens d’Alain Breton.

Voyez comment ils traversent les poèmes un fois « debout sur le cheval », un fois tapis en train d’écouter « le discours des bisons dans les hordes fleuries de myrtilles ». Si vous vous approchez de cette petite tribu, avec prudence cela s’entend, regardez celui qui se tient au milieu, le ni-costaud, ni-malingre, mais avec un sourire qu’on n’oublie pas malgré ses peintures de guerre. Ne trouvez-vous pas qu’il ressemble à…

Pierrick de CHERMONT (in revue Possible, octobre 2024).

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ALAIN BRETON, POETE VOYANT, PRIX MALLARME 2024

 

Né en 1956 à Paris, Alain Breton, poète, éditeur, critique littéraire, a reçu le prix Mallarmé 2024, l’une des plus hautes distinctions en matière de poésie en France, le samedi 9 novembre 2024, à Brive, pour son livre de poèmes Je ne rendrai pas le feu, paru aux Éditions des Hommes sans Épaules.

 

Alain Breton est poète, critique littéraire et éditeur. Après avoir été éditeur à l’enseigne du Milieu du jour de 1989 à 1996, il codirige à Paris, depuis 1996, avec Elodia Turki, les éditions Librairie-Galerie Racine. Critique littéraire, Alain Breton est membre du comité de rédaction, depuis 1997, de la revue Les Hommes sans Épaules, qui est une revue littéraire et poétique française fondée en 1953 par Jean Breton, inspirée par le mouvement surréaliste et dadaïste, elle représente un pan important de la vie poétique et littéraire française, et met souvent en lumière des voix innovantes ou peu conventionnelles.

 

Poète et découvreur de poètes, Alain Breton est également l’un des animateurs et des poètes principaux de l’« émotivisme », courant poétique contemporain qui prolonge l’action de la « Poésie pour vivre », dont l’acte de naissance fut cosigné en 1964 par Jean Breton et Serge Brindeau. « Or la poésie devrait être avant tout accueil, méditation-lucidité, communication aimantée », a ainsi écrit Alain Breton dans l’Editorial de la revue numéro 1 (deuxième série) des Hommes sans Épaules paru 1991.

 

Dans son recueil Je ne rendrai pas le feu, le poète, nouveau Prométhée, affirme être l’Homme-Dieu-Monde, accueillant tous les autres poètes mais aussi le monde dans son entier et tous les règnes de la nature, comme toutes les époques et tous les temps dans son poème. L’habitation du monde, oikos, est écosophie prônée par un écrivain qui s’affirme dans le respect de toutes les formes de vie, le poème mettant en lumière sa force d’hospitalité et nous accueillant, comme le fait Edmond Jabès, dans son livre :

 

Comme l’oiseau

je ne me suis jamais éloigné des étoiles

pour espionner leurs coutumes

ni de la fleur dépeignée par l’abeille

buvant au goulot le soleil

ni du ruisseau assis au bord du ciel

de la Lune dans sa chapelle d’heures

ou de l’orage posé dans la maison d’hôtes

sur la table sacrée

et j’ai vécu près d’un nuage

 

Le monde, dans son ensemble est un répertoire de choses où tout renvoie à tout, éternellement, sans fin, comme l’oiseau n’oublie jamais que les choses font partie d’un tout. Il s’agit de sentir, le vertige, le tourbillon des choses cosmiques. La poésie est matière vivante. Elle consiste à rester aux écoutes, aux aguets de l’au-dehors et de l’au-dedans, c’est inépuisable et c’est une joie, comme de se trouver en vibration avec le monde. Vivre en poésie, c’est vivre dans le sacré du monde. Entrer en communion avec la vie. La parole d’Alain Breton est fraternelle, elle cherche à entrer en résonance avec l’autre, avec d’autres voix poétiques. Car nous sommes au monde et le monde est en nous à travers le temps immémorial, archétypal de la mémoire et du présent dans un éternel palimpseste. Le Phénix est le témoin d’une résurrection plurielle, la parole du poète étant capable de passion mais aussi de compassion comme le montre sa « larme brûlante » :

 

et si vous me voyez solitaire et confiant

c’est que j’ai pour ami le Phénix

dont la larme brûlante contient tous les noms

 

Tonalité rimbaldienne du « Bateau ivre », épopée, rapsodie évoquant les voyages en terre de poésie dans la filiation de Cendrars ou dans la revisitation des stèles de Segalen, Alain Breton se fait lecteur de tous les poètes du monde, visionnaire de tous les temps, de toutes les strates temporelles et de tous les paysages littéraires et cosmiques :

 

J’ai fait halte dans les poésies

de Ray d’Adonis de Ritsos

dit Tout doux à Arthur

et pleuré avec Rilke

 

L’essentiel de l’effort du poète ne consiste pas à produire des images, à transcrire des visions mais à empêcher que ces images ne se forment tout à fait. Par un mouvement très rapide, Alain Breton n’arrête le poème sur aucune vision fixe. Sa poésie est configuration de l’étonnement et de l’émerveillement.

 

Il est ce poète de l’éclat et de la rencontre. Voyant, voyageur, explorateur. Observateur d’un monde déconcertant, il en transcrit les aspects divers, tels qu’ils se présentent à lui, dans le désordre originel qu’aucune intervention de la raison n’aurait encore débrouillé. Comme le veut Rimbaud, « Il arrive à l’inconnu, et quand affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! ». L’univers évoqué, comme dans Les Illuminations rimbaldiennes, est animé d’une vie propre, permettant de donner voix aussi à un autre poète voyant, Daniel Biga :

 

Quel bonheur !

Je descendrai le Mississippi

pour rencontrer Tecumseh le Puma

comme avant

Daniel Biga

 

Succession d’images instantanées, « hallucinations simples » dont aucun souci descriptif n’entrave la liberté. Tohu-bohu des références mythiques historiques et géographiques contradictoires et juxtaposées où mythes, épopées, contes et fables, péplums voisinent tout comme l’Enéide, Dionysos, un gladiateur ou encore le quadrige de Ben Hur dans une sorte de fresque simultanéiste. Le je dépourvu de sa singularité d’individu, dissous en d’incessantes métamorphoses, perd cohérence et stabilité. Il tend à une forme d’impersonnalité :

 

Et je pensai

as-tu réinventé l’amour

 

et toi rêvé tant de fois

d’être un autre

 

« Car je est un autre », telle est la célèbre affirmation d’Arthur Rimbaud dans sa lettre à Paul Demeny datée du 15 mai 1871. Il existe, en effet, dans l’écriture d’Alain Breton, une puissance de déplacement. C’est une poésie faite monde où le poète se dépersonnalise, où plus personne ne dit je, où « le cuivre s’éveille clairon ». La poésie est multiplicité, démultiplication, don d’ubiquité :

 

Trop jeune durant la Préhistoire

un peu en retard à la bataille de Samothrace

enroué au cours de la conférence de Valladolid

amoureux durant le concile de Nicée

nu sur une plage pendant la campagne de Russie

et je me suis cassé un ongle avant Hiroshima

Moi

issu de toutes les absences

 

La fraternité en poésie, c’est ce mouvement qui consiste à se mettre à la place de l’autre.

 

Ce n’est pas que de moi l’aveu

il y a toujours eu trop de peau

trop de se chercher dans les autres

 

Le lieu de la parole ne rejoint plus forcément le lieu politique de l’autorité mais parfois le lieu poétique de l’échange et du partage. Le mystère du poète, c’est alors un regard. Dans un premier temps, se faire voyant, devenir visionnaire, c’est se faire aveugle pour trouver un autre regard, comme l’a compris Henri Michaux (1899-1984), s’aventurant dans l’inconnu :

 

« C’était pendant l’épaississement du grand écran. Je voyais ! se peut-il me disais-je, se peut-il ainsi qu’on se survole. C’était à l’arrivée entre centre et absence, à l’Euréka, dans le nid de bulles. »

 

Poésie d’Alain Breton dont l’unique ambition serait de « donner à voir ». Livre d’un voyant, ces poèmes seraient, somme toute, moins à lire qu’à voir, à recevoir. Le lecteur devrait pour accéder au poème se transformer en spectateur de cet ensemble de scènes qui relèvent d’une théâtralité constante, travail d’enluminures, kaléidoscopes, lanternes magiques.

 

Il s’agit de susciter, grâce aux pouvoirs d’un langage créateur, un monde neuf. Il s’agit d’accéder à une réalité dont nous séparent d’ordinaire les limitations de notre moi. Composé instable, toujours sur le point de se défaire, la poésie d’Alain Breton tend naturellement vers l’éclat, la fulguration. Elle doit sa fascination à cette étrangeté radicale détachée de toute rhétorique de la représentation. L’œuvre rompt avec une poésie lyrique ou pittoresque qui limitait son champ aux émotions humaines et aux spectacles arrangés par et pour l’homme ; elle invente les formes nouvelles qui doivent permettre d’accéder à une réalité que l’on découvre et que l’on crée dans le même mouvement et qui ouvre le chemin vers une nouveauté poétique :

 

Parmi les usagers

certains connaisseurs choisiront la bonne gare

celle qui n’existe pas

et les horaires pour l’absolu

 

La révolution de l’écriture est aussi provocation contre les normes, les chiens y mordant la boue :

 

Mon Dieu

renvoyez-nous dans les tétons qui causent

dans la langue du chien

Faites que l’on fâche

faites que l’on morde mais que l’on aime

Donnez-nous les poèmes les plus drus

les vers les plus féroces

les éclats dont mourrait même le feu

 

Le poète perd son individualité pour devenir chantre de l’universel, voix traversante d’un inconscient commun. Il s’exprime dans les lieux d’une communauté refondée :

 

soufflant dans une pipe d’opium

un jour tu connaîtras les adeptes du krill

la baleine le cachalot

par le baiser qui les unit

et peut-être pourras-tu plusieurs fois mourir

par un chas de la mer

sans jamais lasser le Donneur d’embruns

 

La poésie, permet de créer du lien entre intime et communauté, partage, dialogue, tension lyrique, entre-deux entre émotion intime et dimension universelle :

 

Ainsi je t’ai aimée à Tizi Ouzou

près de la gare de l’Est

en toute imprécision

J’ai aussi foulé le sol cheyenne

maigri par pemmican

pour apprendre la danse de mort aux vautours

et guerroyer sur les chevaux arqués

 

Le poète, par sa poésie, a ouvert l’événement d’exister, l’espace et le temps de la naissance, il a donné, une fois pour toutes, dans l’instant aigu, dans l’instant qui dure, tout ce qu’il a à donner. Poète indien, poète boxeur à la manière de Kafka, poète d’illuminations où se ressaisit toute totalité entre pierres immémoriales, lectures de l’enfance, contes, fables et épopée, écriture d’une universalité dans la précarité de l’humanité mêlée au monde :

 

Allez

apportez-moi des fleuves un dolmen

ma tortue Caroline et la Sorcière des mers […]

 

Terre je m’incline ciel je suis venu

Lumières lointaines souvenez-vous de nous

 

Et si je t’aime cela te multiplie

 

Béatrice BONHOMME (in /litteratureportesouvertes.wordpress.com, le 24 janvier 2025).




Lectures :

La Contre-histoire féministe de la poésie contemporaine de Christophe Dauphin

Dans ce premier tome de Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine (Les Hommes sans Épaules, 522 p., 25 €) de Christophe Dauphin, « il est question avant tout de poésie », surtout celle « issue du surréalisme et de la Poésie pour vivre ». Il ne s’agit pas de revendiquer une poésie féminine qui s’inscrirait dans un genre mais d’évoquer, dans leur expression artistique et dans leur vie, des poètes qui sont des femmes, avec la sensibilité qui leur est propre. Son ambition : écrire « une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine ».

Les textes ici rassemblés ne s’inscrivent pas dans une démarche linéaire. Certains tiennent du portrait ou de la chronique, d’autres relèvent de l’essai. Mais tous mettent en avant la capacité de résistance de ces femmes et leur combattivité pour s’imposer dans un monde qui fut longtemps l’apanage des hommes. Parfois mal connues, elles méritent d’être découvertes ou redécouvertes, quels que soient le pays d’où elles viennent et le métier qu’elles exercent.

On y rencontre des militantes des droits civiques, des syndicalistes, des journalistes, des peintres, des sculpteurs, des comédiennes, des cinéastes, des enseignantes, et d’autres encore. Christophe Dauphin, qui est par ailleurs poète, essayiste, critique littéraire et directeur de la revue Les Hommes sans Épaules, les a réparties par souci de cohérence en trois chapitres distincts.

Le premier, « L’odeur de mon pays était dans une femme », a pour thème Lucie Delarue-Mardrus, l’une des incarnations, avec Anna de Noailles, Renée Vivien et Marie de Régnier – décrites en quelques courts portraits –, de ce qu’on a pu appeler le « romantisme féminin », et la mystique Thérèse Martin, plus connue sous la désignation de sainte Thérèse de Lisieux dont l’auteur fait une victime de l’action cléricale et du mythe construit autour d’elle après sa mort : « Mon intention est ici de désencarméliser et de réhumaniser Thérèse, loin du Carmel où son être fut livré à un “jeu de massacre” ».

Mais si la vie de ces deux femmes nous est contée dans ses moindres détails, c’est aussi tout un regard critique et très documenté que Christophe Dauphin développe sur la place des femmes à la Belle Époque et sur leurs tentatives d’émancipation sous l’impulsion d’idées nouvelles, comme celles du saint-simonien Prosper Enfantin, de Charles Fourier, de Flora Tristan et d’autres, qui ont été des précurseurs. Relatant les amours sous toutes leurs formes de Lucie Delarue-Mardrus, il nous fait voyager, et ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre, dans les méandres du contexte littéraire passionné et turbulent de l’époque, faisant surgir du passé des figures célèbres ou aujourd’hui oubliées, proches notamment du décadentisme, du symbolisme, de La Revue blanche.

Dans le deuxième chapitre, « Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme », l’auteur évoque quelques-unes des plus belles figures artistiques féminines de ce mouvement libérateur qui s’imposa comme le plus important courant de pensée – et comme une manière de vivre en poète – de cette première partie du XXe siècle et dont l’esprit persiste aujourd’hui plus ou moins souterrainement. Cela n’allait pas forcément de soi, en ces Années folles qui portaient encore la marque des préjugés. Chez les surréalistes de ce temps-là, la femme, à la fois charnelle et sublimée, faisait l’objet d’un véritable culte que l’on peut qualifier de magique.

N’était-elle pas la source d’inspiration de leurs plus beaux textes, d’André Breton à Paul Éluard ? Mais si l’on savait célébrer la beauté, on ne reconnaissait pas toujours le talent, nous dit en substance Christophe Dauphin, d’où une certaine frustration chez celles qui se sentaient l’âme créatrice. Si elles voulaient se faire reconnaître comme poètes, indépendamment de toute notion de genre, c’est en produisant des œuvres fortes et originales qui n’ont rien à envier à celles des hommes, à l’instar de celles de Joyce Mansour ou de Gisèle Prassinos, présentes dans ce livre, aux côtés de Jeanne Bucher, Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Madeleine Novarina, Virginia Tentindo et Annie Le Brun, en quelques courtes biographies.

Tout en nous confiant de captivantes anecdotes qui éclairent la vie de ces femmes, l’auteur se penche d’une manière approfondie et originale sur leurs œuvres, avec des extraits et des citations, restituant la place qui leur est due dans le mouvement surréaliste et même ailleurs.

Le troisième chapitre, « Les femmes de la poésie pour vivre », se réfère à Jean Breton qui défendit naguère, dans un manifeste écrit avec Serge Brindeau, une poésie de « l’homme ordinaire », aussi éloignée « de la prétention raffinée des mandarins que d’un populisme de pacotille » : l’émotion avant tout, dégagée d’un intellectualisme étroit et cherchant à « réveiller le poète derrière sa poésie ».

Cette partie, qui est appelée à une suite dans le tome 2, relate, avec le même souci du détail biographique et d’un regard d’une grande acuité sur les œuvres, les combats de ces femmes – que la revue Les Hommes sans Épaules aura contribué à faire reconnaître – pour exister en littérature et en poésie. Elles s’appellent Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine. Les conjoints ne sont pas oubliés et l’on retrouvera avec intérêt, dans leurs œuvres vives, Michel Manoll, André Miguel ou Jean Breton.

Comme l’écrit Christophe Dauphin : « Les deux volumes de “Pour un soleil de femmes” forment une contre-histoire féministe de la poésie contemporaine, par le biais d’un soleil aux 41 rayons de femmes, qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies. »

Alain ROUSSEL (in en-attendant-nadeau.fr, 3 février 2026)

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"Les deux volumes de Pour un soleil de femmes, forment une contre-histoire de la poésie contemporaine!"

Electre, 2025

*

Avec Pour un soleil de femmes 1, Chroniques pour un soleil de combats en poésie, de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, Christophe Dauphin rédige une véritable contre-histoire féministe de la poésie contemporaine en rétablissant les femmes, corps, âme et esprit, à leur place, autour de la grande table solaire de l’art. Elles sont 41, conviées enfin au festin souvent frugal de la création, 22 dans ce premier volume.

Elles ont pour noms :Lucie Delarue-Mardrus, Thérèse Martin, Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière & Claude de Burine. Elles sont femmes du surréalisme ou d’ailleurs, de littérature ou de poésie, de lettres et de l’être.

« Les textes consacrés à nos soleils sont de longueur inégale et vont de l’essai au portrait, en passant par la chronique. Ils sont inédits mis à part certains extraits qui ont paru en revues ou dans des magazines. Ils ont été écrits séparément les uns des autres, sans le souci de constituer un livre. Cela explique les absences, que certain(e)s pourraient déplorer, d’« icônes » du féminisme ou de la création. Dresser un tel panorama n’est pas notre dessein, mais nous ne perdons pas au change, avec les femmes dont il est question ici, qui méritent d’être découvertes ou redécouvertes. »

Cet hommage, amoureux, n’exclut pas la lucidité sur le talent, le rayonnement, l’influence bienfaisante comme sur les combats que chacune, en son propre style, a dû mener, bien souvent contre les hommes qui disaient les aimer ou prétendait les protéger, d’elles-mêmes bien sûr. « Le combat fut long, constate Christophe Dauphin, pour que la femme s’écrive elle-même. »

Cette contre-histoire de la littérature, de la poésie et de l’art, si nécessaire, éclaire l’histoire tout court.

Chaque femme est absolument unique, un univers impossible à cerner mais que Christophe Dauphin cherche à révéler avec respect, éclairant des recoins inconnus où sont dissimulés des trésors. Leurs mondes croisent tous les mondes, ceux de la banalité à l’horreur, ceux de la beauté, du secret et de l’amour. Les découvrir c’est aussi nous découvrir. La poésie féminine porte la fonction philosophique de l’interrogation des évidences. Les entendre, c’est traverser les formes accoutumées pour accéder aux champs de la liberté car elles sont à la fois du centre et des marges, elles voient au plus près, la peau, et au plus loin. Elles ne sont pas seulement poètes par leurs textes, elles le sont par leurs vies dont elles font tantôt un champ de bataille, tantôt un laboratoire alchimique, tantôt une œuvre d’art.

Christophe Dauphin n’écrit jamais sans faire coïncider l’intention et l’accomplissement. Ce livre est important, il ne fait pas seulement œuvre de réparation ou de réhabilitation, il découvre, dévoile, laisse le temps et l’espace au féminin, aux féminins, car ils sont innombrables. Il invite au retournement.

Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, 4 novembre 2025).

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Voici un moment que je m’étais promis de parler de ces deux livres. Le livre d’Odile Cohen-Abbas, « Christophe Dauphin les yeux grands ouverts » (éditions unicité, 2025), qui est un essai sur l’œuvre poétique de Christophe Dauphin, et le dernier essai de ce dernier : « Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d'un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine ».

Encore fallait-il le temps de les lire pour leur rendre justice. Je ne saurais trop vous encourager à découvrir l’inépuisable générosité de Christophe Dauphin, poète, essayiste, éditeur, revuiste, passeur ; son ardeur et sa colère, son exigence et sa formidable capacité à tirer de l’ombre toutes les ressources les plus hétérodoxes, c’est à dire essentielles, du poème. Le volume consacré au « soleil de femmes » est une mine absolue, « contre-histoire féministe de la poésie contemporaine » plein de figures rares animées par les mêmes élans qui sont ceux de Christophe - et les miens : la poésie pour vivre et le surréalisme, unis dans l’émotivisme. Pour en savoir plus, commandez, lisez, découvrez, des mondes s’ouvriront.

Adeleine BALDACCHINO (Le printemps des poètes, décembre 2025).

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Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine.

Elles semblaient déjà prêtes à entrer dans ces pages, à y inscrire leur philosophie sensitive, sensuelle, combative et morale. On dirait, de fait, qu’un accord subtil, antérieur, implicite, prédestinait ces femmes du pays normand, ces femmes du surréalisme et ces femmes de la poésie pour vivre, à trouver leur temps de justice, leur reconnaissance, leur blason intellectuel et poétique et leur consécration définitive, entre ces lignes faites d’appels de part et d’autre, des leurs d’abord, vivants, superbement, au-delà de la mort, de l’histoire, des échecs et des réussites, et de celui de Christophe Dauphin qui aspirait profondément, à sa manière intègre et rebondissante, à leur rendre hommage.

 

Il semble véritablement qu’en amont des travaux de recherche positive, des strates d’échange, de rencontre, de partage, mystérieuses, et une intuition supérieure, aient guidé et prédéterminé la volonté de l’ouvrage. Étranges entrelacements de conjonctions passées et présentes, d’un homme, remué intérieurement, assidument, amoureusement, attelé à sa table d’étude, et d’un flux et reflux de souvenirs historiques. Quel est le lien intime personnel qui relie le poète à cette douce et forte gent féminine ? Quelles rumeurs de l’inconscient, de l’onirique s’insinuent dans ses marges ? Quoiqu’il en soit, Christophe Dauphin marque son œuvre de cette porte authentiquement sculptée de la mémoire.

Elles sont nombreuses, diverses, ces femmes, reliées entre elles par l’époque où les thèmes, mais chacune apparaissant dans sa découpe de lumière et auréolée de son génie individuel.

Le style est frappé d’un sceau d’empathie si véridique, si violent, qu’il semble que l’on ne puisse plus détacher l’empathie de l’écrit, l’amour de l’écriture de l’écriture de l’amour, des formes les plus extrêmes, les plus engagées de la sympathie, dans un livre dont le projet de redonner prophétiquement parole et sens au désir des femmes, est l’épicentre.

Or précisément parce que le sujet traite de cette femme proche et lointaine, il s’agit avant tout de lever quelques résistances ou malentendus, et d’appréhender le présent ouvrage avec une pensée et une sensibilité à neuf. Œuvre d’érudition, assurément, quant à ses qualités d’exigence, de concision, d’abondance de thèses et de documents, mais d’une érudition qui ne se borne aucunement à une forme abstraite, spéculative – donnant lieu à une nébuleuse de faits à la fois existants et inexistants, objectifs, subjectifs, opérants et inopérants –, mais agissant dans le sens de dégrossir tous les matériaux humains, sociaux, psychologiques, historiques, et de tendre vers une analytique profonde de l’être et de la vie.

 Il faut attendre le tout début du XXe siècle, pour assister à l’essor créateur des femmes en littérature comme en poésie.

Voici donc ces femmes qui invitent à des rencontres et des voyages dans le temps (du tout début du XXe siècle à nos jours), dans différents pays (de la France à l’Iran, en passant par l’Espagne, l’Arménie, le Bangladesh, l’Ukraine, le Liban ou la Palestine), à partir de leurs œuvres-vies, en phase d’être délivrées de la forteresse inexpugnable de préjugés où elles étaient enfermées. Ou plutôt voici que Christophe met l’accent, rassemble tous les faisceaux de l’œuvre sur les moyens, les étapes forcenées, héroïques de leur fuite.

Et nous sentons s’inscrire maints stigmates d’indicible amour en nous, maintes blessures et cicatrices miraculeuses au fil des siècles et des situations, comme plongés au sein même de leur évasion. Cette symbiose, cette compassion motrice, identificatrice, allie aux thèmes, aux circonstances factuelles, le substrat si cher au cœur de l’auteur du principe d’« émotivisme » : un serment de foi esthétique, plénière, aboutissant à une transmutation / transfiguration / révélation sensible et émotionnelle du réel.

Et comment parler autrement de ces femmes qui établissent proprement, à travers leurs sens et leur corps et des circonstances si contraires, une métaphysique du courage et de l’héroïsme !

Ces poètes ont ouvert la route à plusieurs générations de femmes. Ne sont-elles pas les grandes aînées des voix féminines majeures de notre temps ? Leur apparition marque indéniablement une évolution dans le rapport des femmes à la carrière littéraire. Leurs textes expriment une perception toute personnelle de la réalité autour du thème central de l’amour et de son rapport avec différents aspects de la vie féminine : l’homosexualité, la maternité, la filiation, la vie professionnelle, le mariage et la sensualité.

De Lucie Delarue-Mardrus à Thérèse Martin, de Jeanne Bucher à Nusch Éluard, Suzanne Césaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, Annie Le Brun, de Renée Brock à Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquette Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière, Claude de Burine - la liste est longue mais il serait offensant d’en oublier une tant leurs beautés, leur force, leur bravoure a dû contenter le Créateur du sixième jour, et c’est pourquoi il faut non seulement lire la liste, mais prononcer chaque nom distinctement – de toutes ces égéries donc, s’érige tout le spectre des possibles féminin.

Qu’il y ait ou non entre elles une communauté de destin, elles semblent toutes sous l’influence d’une injonction intérieure – peut-être eu égard à cette première Eve subversive, à ce féminin originel libre antérieur à toutes conditions – qui les pousse d’une part à accomplir chimiquement, intellectuellement leur individuation, mais aussi sur le plan social et collectif à réaliser ce qu’impliquait d’appartenir à leur genre : un combat pour révéler cette femme millénaire, pour aider cette part la plus douée et la plus rétractile d’elles-mêmes que les instances familiales et institutionnelles avaient laissé délibérément s’étioler, s’atrophier, pour l’aider à naître, à s’extraire et légitimer totalement, honorifiquement, cette naissance et cette haute extraction.

De la nature de cet honneur, Christophe Dauphin a pleinement conscience. La tâche immense dont il s’est investi – le cœur y est tant que tout nous semble de bon aloi – corroborant ses propres valeurs, et sa profonde considération d’autrui, sa tâche va dans ce sens de restaurer ou d’établir cette dignité et cette unité féminines dont l’absence entrainerait, n’a pu entrainer jusque là que douleur, trouble et dissociation. Car c’est sans doute sous la menace d’une mort psychique évidente, d’une implacable mort aux trousses psychologique que ces femmes ont dû accomplir tenacement, témérairement, la particularité de leur destin. Cette convergence de causes, comme s’il n’existait en vérité qu’une seule estime glorieuse dans son rapport à soi et au monde, une seule tacite et nécessaire dignité, fait de ces pages un grand livre qui rehausse, redore dans un enchantement inaugural, éthique et poétique, notre confiance éprouvée en notre humanité.

Nous attendons le second tome.

 

Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton !

 

Lavons les mots dans la rivière de notre vécu,

nous n’avons pas d’autre voie navigable à

notre disposition.

Jean Breton

 

Premier souvenir : juin 1990. Je traverse l’arrière-cour du 17, rue des Grands-Augustins, à Paris. J’accède au « sanctuaire » du Milieu du Jour éditeur par un petit couloir dont les murs sont des livres de poèmes du sol au plafond. Les livres, une femme est occupée à les ranger, à les classer, avec respect et délicatesse. Elle flotte dans sa blouse bleue trop grande pour elle et ses mains volettent, papillons au-dessus des piles de manuscrits. Elle trie aussi le courrier, en silence, alors que le saxophone de Coltrane s’envole sur plusieurs octaves et réaligne l’horizon sur la corde du Merveilleux. Cette femme qui vient m’accueillir, c’est Maria.

Odile COHEN-ABBAS (in revue Les Hommes sans Épaules, 2025).

*

L’essai de Christophe Dauphin, Pour un soleil de femmes 1, Chroniques d’un soleil de combats en poésie de Lucie Delarue-Mardrus à Claude de Burine, forme une contre-histoire de la poésie contemporaine de presque cinq cents pages. Il ne paraît pas assez long à son lecteur tant il est plongé dans cette fresque littéraire faisant rayonner, pour le tome 1, vingt-deux femmes ayant marqué de façon pérenne le paysage littéraire, artistique voire politique du tout début du XXe siècle à nos jours.

La poésie féminine existe-telle ? Je réponds non. Seule la poésie existe affirme avec ferveur Christophe Dauphin dans son avant-dire à l’œuvre. Si en 1900 l’écriture féminine serait donc une sorte de maladie, un débordement incontrôlable, Dauphin balaie d’un trait de plume ces inepties invalidant la puissance de ces femmes. Il définit et restitue leur juste place dans le champ littéraire, artistique et sociétal commun. Le livre se partage en essais, études fouillées, chroniques, portraits (le lecteur savoure son plaisir), le tout de façon harmonieuse ; chaque rayon de ce soleil, s’il fait partie d’un ensemble auquel il ajoute sa lumière, brille par sa singularité. 

Le premier essai est consacré à Lucie Delarue-Mardrus, poète normande née en 1874 L’odeur de mon pays était dans une pomme. Quelle femme ! Quelle énergie ! Conteuse, nouvelliste, poète, romancière, dramaturge, essayiste, Lucie D-M n’a cessé d’écrire. Dauphin émet un parallèle entre son parcours et celui de Françoise Sagan les origines et l’éducation bourgeoise, l’attrait pour le saphisme, passion pour la littérature, la même solitude intérieure, le même parcours en dents de scie pour que chez l’une comme chez l’autre le personnel prenne le pas sur l’œuvre. Mariée (un assez long temps) à Joseph-Charles Mardrus dont le parcours est lié à la vague d’orientalisme, sa princesse amande parcourt et vit en Tunisie (principalement en Krouminie), Egypte…J.C Mardrus est le traducteur réputé des Mille et une nuits, il écrit que pour la traduction une seule méthode existe : la littérarité. Le couple vivra entre autres dans le Pavillon de la Reine à Honfleur.

Lucie D-M rayonne dans son monde, ses rencontres seront multiples et déterminantes, Renée Vivien, Natalie Barney, Germaine de Castro (Chattie), Sarah Bernhardt dont elle porte la bague sertie d’une pierre rouge…Personnage captivant, cette acharnée du travail à l’écriture au naturalisme épuré, a vécu une fin de vie difficile (narrée avec sensibilité), quelque chose de mon âme (à tout jamais perplexe) A fini d’être fleuve et n’est pas encore mer.

Une autre femme, Thérèse Martin, hante Lucie. Le mythe thérésien se fait obsédant, elle écrit en 1926 Sainte Thérèse de Lisieux. Lucie D-M veut retrouver la femme dans la carmélite et donner à son visage une densité perdue. Ainsi le fait Dauphin dans l’essai suivant Les épines des roses tuberculeuses de Thérèse Martin. Son intention est de désencarméliser et réhumaniser Thérèse. Je n’ai rien qu’aujourd’hui écrivait Thérèse, Dauphin dénonce les souffrances subies : écrasement de l’humain, négation de la vie et du monde ponctuée par la maladie (anorexie, crise de délire) l’isolement total. Née pour être un génie, elle est devenue une virtuose du renoncement et de la maîtrise de soi. Son livre Histoire d’une âme (1898) a subi censure et réécriture, pas moins de 7000 retouches dit Six. Celle qui affirmait la foi est toujours celle d’un incroyant qui croit, le long douloureux de sa petite voie, est restée poète.

La deuxième partie Si vous aimez le surréalisme, vous aimerez la femme, est consacré à Jeanne Bucher, Nusch Eluard, Suzanne Cézaire, Gisèle Prassinos, Madeleine Novarina, Joyce Mansour, Virginia Tentindo, et Annie Le Brun. Le portrait de Jeanne Buscher est lié à celui du poète Charles Guérin, il a écrit à son aimée pas moins de 2000 lettres et poèmes. Galeriste, elle expose Picasso, Masson, Max Ernst, de Chirico, Kandinsky, Man Ray et bien d’autres tout en promouvant leurs œuvres à l’international.

Le peintre chilien Roberto Matta dit des femmes qu’elles étaient pour les surréalistes des objets magiques. Ce mouvement littéraire, même si elles étaient davantage considérées comme inspiratrices plus que créatrices, aura mis en avant les femmes et leur extraordinaire pouvoir. Nusch Eluard a été l’inspiratrice du chant éluardien durant dix-sept années écrit Dauphin. Elles étaient nombreuses, bouillonnantes de créativité, flamboyantes, intrépides, à l’érotisme parfois débridé, bouleversantes. Thérèse Plantier reproche cependant à Breton d’avoir traité la femme en objet, Joana Masso, quant à elle, pose cette question terrible : « Elle en pensait quoi de tout cela Nusch de la dépossession de son corps ? ». Suzanne Cézaire était poète et essayiste. Elle a collaboré à la revue Tropiques, au sein de cette revue, elle n’est pas la femme de…, mais un pilier théorique, un mur porteur, une contributrice de premier plan. Poète, elle se bat pour une « poésie cannibale » et surréaliste en rupture avec la tradition doudouiste des écrits coloniaux.

Dans le portrait suivant, de l’écriture de Gisèle Prassinos, Dauphin écrit Les alliances de mots sont la matrice d’une écriture toujours prête à bifurquer, se laissant aller à la puissance suprême des surréalistes : le hasard. Après cette chronique, l’auteur met à l’honneur la fée précieuse du peintre Saran Alexandrian, Madeleine Novarina.

Suit une étude sur Joyce Mansour, quelle femme, quelle combattante ! Collectionneuse, peintre, poète, Mansour est cela et plus encore, Hubert Nyssen rappelle qu’il est tout à fait sommaire de réduire Joyce Mansour à une érotomane du surréalisme ou même à un ange du bizarre. Pour Dauphin, elle est le soleil du poème.

Sculptrice surréaliste, Virginia Tentindo (qui aura été aussi secrétaire de Philippe Soupault) crée de l’or émotionnel en terre cuite, la juste fascination qu’elle opère sur Dauphin, poète émotiviste, n’en est que plus palpable.

Suit une étude sur Annie Le Brun, femme oh combien singulière, elle clamait la poésie sera subversive ou ne sera pas, elle écrivait avec une belle acuité le surréalisme n’est nullement une avant-garde, il s’agit d’une attitude devant la vie, dont la véritable radicalité aura autant à en refuser la misère qu’à y chercher l’émerveillement. Elle a défendu le lyrisme comme une louve le lyrisme est une façon de voir la beauté en transparence sur ce qui la menace, ou encore stupéfiant rempart passionnel qui protège ce qui vit en l’exaltant. Si elle adhérait au combat pour l’émancipation des femmes, Annie Le Brun n’en était pas moins lucide sur les méfaits d’un collectif oublieux des singularités Etrange libération, qui prive une nouvelle fois les femmes de devenir ce qu’on leur a toujours refusé d’être : des individus.

La partie trois du livre Les femmes de la Poésie pour vivre 1, est consacrée à Renée Brock, Thérèse Plantier, Thérèse Manoll, Cécile Miguel, Alice Colanis, Maria Andueza Breton, Jocelyne Curtil, Jacquelle Reboul, Francesca Yvonne Caroutch, Janine Magnan, Marie-Christine Brière et Claude de Burine.

Régine Deforge écrit à propos de Thérèse Plantier qu’elle est Femme forte au génie baroque et libertaire, elle a combattu avec hargne et beauté Le temps n’est plus aux femmes qui se plaignent. C’est celui du féminisme. Ardente, Thérèse Plantier n’en était pas moins sensible : Celui ou celle qui n’a pas eu la chance de rencontrer la pensée peut devenir, encore que ce soit rare, un artiste, il ne sera jamais délivré.

Dans son Ode à l’espagnole : Maria Andueza Breton, je citerai ces vers de Dauphin disant toute sa tendresse pour la femme qu’elle fut, toute la prépondérance de sa présence C’est aussi Maria en blouse bleue/dépoussiérant l’ombre des poètes. Tous ces portraits (il serait difficile de les évoquer tous) sont captivants, on ne lâche pas le livre.

Oh lire celui de Claude de Burine, il s’apparente à un roman tant sa vie fut tumultueuse et je n’en raconterai pas la fin. Cette femme-personnage est bouleversante. Ce livre vibre de l’amitié de l’auteur pour ces femmes. Non seulement un hommage singulier et appuyé leur est rendu, mais une parfaite connaissance de leur parcours, de leur œuvre, de leur rayonnement enrichit le propos et le rend passionnant à lire. Chaque étude est fouillée. Les rencontres déterminantes ayant jalonné l’existence de ces femmes sont toutes détaillées (même le nom, belle surprise, de Paul Vincensini a éclairé le texte).

Les notes bas de page sont multiples et variées, elles renvoient à des approfondissements historiques, politiques, sociétaux, littéraires. C’est captivant !

Le lecteur comprend d’autant plus la précieuse implication de ces femmes dans et pour leur monde et le nôtre. Le talent de Christophe Dauphin, poète émotiviste, essayiste, membre de l’Académie Mallarmé (siège du poète Robert Sabatier) est ici voué à ces soleils de femmes, la qualité littéraire de l’ensemble est telle que la lecture en est illuminée.

Marie-Christine MASSET (in revue Phoenix, 2026).




Lectures :

Je suivrai la découpe en quatre parties de cette œuvre.

1 – « Brûlant l’été ». Il y a dans l’écriture de Paul Farellier ce que l’on serait tenté d’appeler, telle une source de signes et d’appels sous-jacents, une imagerie musicale. Je ne parle pas de sonorité, mais bien d’une émanation des images, des constructions poétiques, métaphoriques, associatives, autant de parties qui, par une jonction supérieure entre la vue et une ouïe absolue, métaphysique, et qui ne tranche pas, dispensent de très justes, nouvelles et lisibles harmonies.

Ces sons d’images nous pénètrent et changent notre rapport à la lettre et à notre posture, créant à notre insu un imperceptible mouvement spirituel. Nous sommes en état d’écoute totale, d’engagement manifeste ; en désir d’écoute sacrée. La maison, loin dans le parc, / fenêtre ouverte à la harpe, / à des mains en pente de lumière. Voilà un flux qui se retrouve, se reprend sans fin à son début. Écoute le corps, le corps blessé, exténué du poète dans le mystère du ciel, de la vie et de la mort. Pas n’importe quel corps, le corps donné, trop éprouvé, subtilisé, du poète, offrande et quête, celui-ci toujours à la tâche, soucieux, secret, liturgique, hiératique, éthéré, intemporel.

Tant d’absences, de séparations, de sanctions d’être gisent en lui ! Aussi sommes-nous en état de miroir sublimé, de miroir rituel. Quel dieu sans paupière / dans le regard des morts ? / Quel jamais dessillé ? / La main tremble encore / d’avoir fermé ce bleu. Paul Farellier a un sens si altier de l’être poétique que tout en lui, les mots durs sur le temps qui passe, les angoisses solennelles sur les jours qui s’amenuisent, sur l’exposant sensible des disparitions, le constat insatiable sur le sens de sa vie en écriture et l’exigence d’en rendre compte dans sa claire et douce tonalité, tout en lui est dignité de la langue et célébration.

Il est bon de capter la noblesse, les étincelles lyriques de son parcours intérieur. Il est bon de les faire siennes, de les laisser rallumer la chaleur du cœur. Le faux, le mensonge, la lâcheté, le refus de se voir en héros tout autant qu’en vaincu, le feu pur de ses mots les aura dissipés. Et dans ce feu, qui ne voudrait s’y entendre nommer ? Partager la tragédie du vrai avec lui. Paul Farellier, ce n’est pas un feu qui s’épuise en un livre. C’est celui dont il nous fait don et qui se propage en nos propres assises. La trace ? Une très sensible et presque en larmes reconnaissance. Ce bref recueil est d’un bout à l’autre un champ d’honneur poétique. 

2 – « Dessiné dans le noir et dans le blanc ». Et le voici à nouveau dans cette exténuation du vivre et du dire qui sollicite de nouvelles forces en lui. Je ne connais rien de plus admirable que ce poète à bout de tout qui, dans une majesté, un soulèvement quasi biblique, une tension de pauvre, de défait et d’invulnérable, une puissance poétique hors d’atteinte, inaltérable, défie les lois et les décrets de l’existence. Figure mythique, c’est au moment où tout fait clôture ici, / tout est serré dans ce poing / qui pourtant n’enferme que le vide / oblige à des riens d’ombre, à des façons de taire, que ces forces tant espérées, et au-delà, lui sont conférées, car ce que

Paul Farellier énonce ainsi, retranché de tout énoncé fautif et impur, est lumière. Plus son propos s’obscurcit, plus jaillit un point lumineux immesurable, infinissable, et ce seul point nous aurait suffi pour concevoir et recevoir toute sa clarté, si ce n’est qu’il s’allonge sans cesse, varie, se fluidifie tant que notre souffle, notre savoir et notre expérience, peuvent l’appréhender. Nous avons entendu les temps riches, les temps mornes, infinis, du combat, mais la splendeur du vrai qu’il nous transmet, cette beauté nue, cette communion incorruptible, cette joie que nous concevons de cette transmission, l’entend-il ? Sa solitude est notre présent / futur, notre totalité, notre envergure.

3 – « Approches ».  Deux mondes, deux horizons temporels se font face, beaucoup plus subtils, plus éthérés que la distinction entre passé et avenir, ou alors dans le sens où ils seraient devenus deux nébuleuses consacrées, deux textes saints sur les fins et les crépuscules de la connaissance. Partout des saisies de mystère s’esquissent, s’agrègent, des avènements mystiques, certains sans prise, ni forme, ni habit qui ont eu le temps cependant de nous enchanter, de laisser une empreinte éblouie dans le mouvement de notre pensée. Mais il y a une modestie suprême dans l’âme du poète Paul Farellier, qui laisse les trésors à leur place et refuse de s’en emparer. L‘itinéraire est doublé : / il faut errer sur les deux bords. / C’est cela, les anciens, qui nous donne / des glissades au regard / - demi-sourire, / demi-larme. 4 – « Le pas de l’heure ».

Nous avons vu que l’amour des évocations, des questions et réponses dans des échanges éblouissants de style, de tension, de chants neufs et aveugles, s’éludait parce que l’élévation innocente de l’auteur, pour que se perpétue cette élévation, les avait conçus ainsi, jusqu’à ce que dans « Le pas de l’heure » l’interrogation consente à naître dans son entièreté, et que la mort animale – symétrique – prête son flanc à l’animal poétique. Mais cette fois avec la main, les armes et les larmes du poète nous y sommes préparés. Abolition du mode vivant, litanie des disparus, doutes sur les fondements même de l’origine, lave, ruines, sentier brûlé d’oubli, tout émerge enfin de la sidération et de la douleur de survivre, et la pensée s’affine, s’aiguise, devient comme un stylet, une main rituelle pour dévoiler le sacré, laisser sa trace dans le sillon de l’inconnu.

« Le pas de l’heure » résiliant le cauchemar, le contrat du faux pas, est cette lisière où la surprise, l’étonnement, le foudroiement de l’homme et de l’être se régénèrent partiellement et attendent le passeur / passant tout au bout de cette route… / si même il reste une route. / Toi qui dors, flottant sous ta fenêtre, - es-tu le songe - d’une barque adossée à l’orage ? - Sens-tu mourir cette heure où la mer - soudain te freine, - affale sa voile dans ton souffle ? - Puisse l’éclair te prêter une aube : - brise ta vitre, - sois l’enfant des désordres du ciel.  

Pierrick de Chermont (in revue Les Hommes sans Epaules n°59, mars 2025).

*

C’est tout le jeu des polarités peu sereines de la vie qui est condensée dans la poésie de Paul Farellier. Un précipité d’incertitudes qui devrait nous angoisser et qui pourtant nous libère. L’épure du verbe de Paul Farellier est aussi épure de l’expérience humaine. Il rend ainsi l’essentiel accessible. Les mots, par « leur pointe aiguisée », retrouvent leur puissance.

 

Vivre n’a pas suffi

à te frayer le passage.

 

Et rien n’est visible encore

dans ta vitre embuée.

 

En travers de ta porte,

un dragon reste couché.

 

Au loin peut-être

                              et plus tard,

ton pas sur le sentier.

 

L’ouvrage, porté par les monotypes de Béatrice Cazaubon qui appellent à une méditation tranquille, sans objet et sans sujet, rassemble deux ensembles de poèmes, Chemin de buées puis Le pas de l’heure, un titre qui a lui seul évoque aussi bien la mort que l’éternité.

 

Quel dieu sans paupière

dans le regard des morts ?

 

Quel jamais dessillé ?

 

La main tremble, encore

d’avoir fermé ce bleu.

 

C’est l’intensité de l’instant présent, fusse-t-il un combat perdu d’avance, qui ouvre un intervalle enchanté, une porte lumineuse au cœur de l’obscur. Rien ne peut empêcher la beauté des mots de révéler l’innommable, le « vrai visage ». Nous sommes touchés par la lente irradiation des mots.

 

Quelle absence as-tu creusée

 

pour n’y trouver que la peur,

n’en exhumer que le cri ?

 

Va plus loin dans ton mur d’ombre,

 

franchis l’embrasure,

dépasse le rideau qu’entaillent les vents,

 

Reprends-leur la main de ta mémoire,

 

entends-la qui souffle sur le seuil

dans les mille voix de sa feuillure,

 

A deux battants de lumière

qui t’ouvre ses portes bleues

 

Dans l’œil et l’oubli futurs.

 

Pour l’ensemble de son œuvre, Paul Farellier a reçu en 2015 le Grand Prix de Poésie de la Société des gens de lettres couronnant son livre L’Entretien devant la nuit, Poèmes 1968-2013.

Rémi BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, janvier 2025).

*

Juriste international et poète, Paul Farellier, né en 1934, a publié son premier livre L’Intempérie douce, au Pont de L’Épée de Guy Chambelland, en 1984. Il est membre du comité de rédaction de la revue Les Hommes sans Épaules, que dirige Christophe Dauphin.

C’est dans la collection « Peinture et Parole », que paraît son dernier livre, Le pas de l’heure, dont le titre est aussi celui de la dernière section.

L’ensemble est ponctué d’énigmatiques monotypes de bris, effacements et griffures : vestiges d’impressions ombrées, en déshérence, de Béatrice Cazaubon. Poésie en vers libres d’une musicalité subtile, la parole de Paul Farellier sonde la difficulté d’être et la fugacité du passage de l’âge d’homme à) la fin sur le mode métaphorique : « Vivre, - ce n’était plus qu’une saison, - l’épuisement d’une aile, - ce jardin de cendres : / à l’épais du feuillage / brûlant l’été – le vert écobuage / du soleil enseveli. »

L’écrit singulier pourtant demeure : « Il ne reste que les mots, - leur pointe aiguisée ; / le flanc percé de la parole, - poussière et sang… » Bouteille à la mer, encre ou buée sur la vitre, sans espoir de salut : « sac de gravats – que l’on jette en travers de la selle ». Dernier galop avant le saut dans le vide, la nuit éternelle : « N’as-tu fait que durer, / n’as-tu rien pelleté que ce petit tas du vivre ? »

Pourtant la quête du sens, jusqu’au bout continue : « Passé le poste frontière, / le temps n’est plus fléché, - ta course est un vide. / Tu vis sur parole : - ton fin mot est chemin… » Vers le haut qui exige effort et concentration, le regard avide : « Cette lumière – à gravir, l’œil serré sur la soif – tel un silence de plus en plus aride, - efface le chemin… »

Gravir encore, se dépasser enfin, résister à l’écroulement, « à l’absence promise » : « S’agripper là, - à flanc de roche ? / Se poursuivre seul – sur l’étroite rive ? » (Approches).

Dans cette même section du livre, le poète réunit tous les arts dans sa démarche de célébration de la beauté partout où il l’accueille : « A des moments – j’étais, dit-il, le peintre – affolé de lumière, - et à d’autres le graveur – qui tentait d’inaugurer les ombres, / puis même le musicien, - le madrigaliste, - quand j’ai descendu et remonté – la bruissante échelle – qu’on voyait appuyée sur le ciel. »

Dans Le Pas de l’heure, le vieux poète sommeillant rêve : « es-tu le songe – d’une barque adossée à l’orage ? » En un sursaut d’ardeur, il s’exclame : « Puisse l’éclair te prêter une aube : - brise ta vitre, - sois l’enfant des désordres du ciel. »

L’absence des disparus, de l’amour perdu, ravive « le sourd sanglot » : « Seul à seule étiez-vous – seule à seul a-t-il fui – le dieu d’entre vos souffles » Il anticipe sa propre disparition tel un Exode : « j’ouvre un chemin, - je surprends une autre terre ».

Suit ce combat contre la mort, glaçant, esquissé au réveil : « Toute la nuit, j’ai lutté – contre quelqu’un qui voulait – m’arracher de ma peau ; / C’était comme un vêtement, / un drap que l’on tirait de mon corps, - une dépouille, un filet de vie, / le tissu de mon nom. »

Livre d’adieu : « Pose le crayon, n’ajoute rien à l’épure… » Lyrisme sobre, chant profond.

Michel MENACHE (in revue Europe n°1153, mai 2025).

*

Il y a une forme d'indécence à parler de ce dernier recueil de Paul Farellier, à entrer à sa suite au plus intime d'un être, à l'écouter dans son ultime dialogue avec la mort, qui est ce Pas de l'heure. Oui, il y a une gravité dans cette voix déjà au loin - et comme l'heure est soudainement immense tandis que la main amie que vous teniez dans la vôtre s'efface et s'indistingue dans la lumière qui l'ensevelit ! « La maison, loin dans le parc, / fenêtre ouverte à la harpe / à des mains en pente de lumière, / à des voix qu'il fut donné de perdre. » Ainsi débute le recueil, s'ouvrant sur l'été et son « jardin de cendres » où les mots avec « leur pointe aiguisée » brillent comme des « tessons » et où l'on demeure perdu avec les « yeux de ton silence».

Nous le regardons, nous voudrions l'assurer de notre présence, offrir à son regard le nôtre. Sans nous voir, il nous interroge : « Dites I...] Y a-t-il un chemin [...] Est-il une fin / où vont les pas / hors limite / avalés par le vide ? » Puis, après un silence, la voix se prolonge en un solitaire monologue: « Vivre n'a pas suffi / à te frayer un passage » et ici « même la lumière est sans sépulture », et l'on n'est qu'« un songe à l'urne glacée ».

Alors, commencent l'exode et la lutte « contre quelqu'un qui voulait / m'arracher la peau » ; et à qui désormais il s'adresse et se confie : oui, j'ai rêvé « l'immérité d'un signe », attendu « de tremblantes nouvelles ». Oui j'ai cherché un mouillage sur l'île « où il reste à vivre », même si, ultime ironie railleuse, vivre alors ne signifie que « dormir sous un nom de pierre ». Au dernier poème, « Pose le crayon, n'ajoute rien à l'épure » tandis que « la rive te délivre et tu vas » vers « une ignorance neuve ».

Peut-être que toute la poésie de Paul Farellier, dont Les Hommes sans Epaules avaient publié en 2014 une anthologie, L'Entretien avec la nuit, ne visait qu'à préparer ces ultimes poèmes qui s'avancent si près de la rive intérieure où il ne sait « s'il rajeunit ou s'il meurt » tandis que, penché en lui, se laisse découvrir « le sombre du vrai visage ».

Pierrick de CHERMONT (in revue Possibles n° 36, 2025).

 




Deux approches critiques

Comme des meilleurs vins millésimés, Paul Farellier a sélectionné pour chaque année écoulée, et depuis 1968, une bouteille de son excellent cru poétique. Publiés ici où là, les textes qu’il nous offre dans cette rigoureuse anthologie sont choisis pour leur représentativité, leur qualité, le goût subtil de leur longévité et, quelque part, leur tendresse donnée au temps qui court.
Choisir un extrait de texte dans cette superbe sélection est dénaturer le message initial car la plupart des poèmes représentés ici le sont dans un contexte pourvoyeur d’instants privilégiés. Chaque âge a son destin, chaque vers son empire.

« cette sorte de voix mate et sans écho,
ce faible cri de lanterne,
une étoile sourde qu’on distingue à peine

au vent venu de la nuit. »

La démarche qui accompagne ce poème fascine, car c’est le regard même que Paul Farellier privilégie entre tous, opérant sur un choix qui importe déjà un choix supplémentaire où ne surnagent, en fin de compte que les seuls grands textes douloureux des « bonnes années », alors qu’il ne reste

« plus rien qu’un soleil ras
pour faucher les pluies glaçantes. »

Un petit livre tendre et pathétique.

Jean CHATARD, note (mars 2009) pour la revue Le Mensuel littéraire et poétique.

 

Paul Farellier est un poète du souffle et de la distance. Ces poèmes naissent du creusement, du travail, de soins et d’attente. Ils maturent dans la grande cuve à poèmes, nous offrant des millésimes qui selon le poète lui-même peuvent varier selon la terre, le soleil, les pluies, l’attention du vendangeur. Quarante poèmes pour quarante années, le choix du poète a dû être bien difficile. Un peu de hasard a pu s’inscrire dans ce choix mais certaines années sont d’une qualité rare et c’est sans attendre que nous devons déguster ces poèmes.
Des instants, des lumières, un regard sur un vécu, l’oiseau qui s’envole, le silence toujours en recherche dans l’œuvre de Paul Farellier, tout cela impose un moment poétique dense et questionnant. « J’écosse la mémoire » écrit le poète qui tente peut-être de ne pas laisser s’égarer le moindre tremblement dans ce que nous pourrions relier à un vers précédent : «Tout le métier d’aimer». C’est que le poème de Paul Farellier ne semble pas vouloir rester dans la solitude même si les apparences sont parfois trompeuses chez ce poète assez secret. Son espace poétique s’appuie sur la réflexion philosophique et métaphysique tout autant que sur les éléments du monde et de la nature accomplissant par son poème une symbiose qui nous conduit à vivre avec lui la matière du monde comme son néant. Ainsi par l’union du paysage et de la lumière comme connaissance d’une finitude acceptée, nous pouvons lire ces très beaux vers :

« il a gelé blanc
                          et la lumière est prise ».

Silence, beauté, lumière, des étoiles que Paul Farellier ne doit plus chercher. Elles nous semblent véritablement atteintes dans ce recueil.

Monique W. LABIDOIRE, in revue Poésie sur Seine, n° 68, printemps 2009.




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