Dans la presse

 

Tri par titre
A-Z  /   Z-A
Tri par auteur
A-Z  /   Z-A
Tri par date
 

Page : <1 2  ... 7 8 9 10 11 12 13 14 15 >

Lectures critiques :

Poète aussi précis qu’aérien lorsque il parle l'amour, Tison  transforme les corps en étoiles lointaines et proches. Il fait de sa passion pour une fleur disparue une longue patience.
Plus désirable en effet devient la princesse lorsqu'elle est séparée de son guerrier. C'est comme si sa promesse ne fut que différée. D'où des mélodies insistantes mais discrètes par respect à son "silence".

Frédéric Tison rejoint ainsi celle qui ne serait désormais l'autre que par miracle. Mais surgissent ces "nuages rois" en retour, en offrande. C'est comme si la lune tendait sa psyché à un tel visage.
La langue rôde au bord des ténèbres des nuages dont les voiles se défont loin de tout énoncé convenu. Le texte devient un miroir luminescent, instrument gigogne en latence pour celle qui arme encore le scribe toujours lesté de son amour.
Les lecteurs deviennent les pèlerins d'un tel voyage de retour mais aussi de redécouverte pressentie. Et ce, en un éventail d'émotions charnelles ou divines. Clôtures et ouvertures, invitations sensorielles caractérisent une œuvre qui reste tout autant érotique que spirituelle.

Tison trouve le moyen de s'opposer au dualisme âme/corps en penchant pour une entité indivisible où tout fonctionne de manière interactive. La pensée vient de l'expérience sensorielle et vice-versa en un  travail où se combine l'expression de la chair et de l'esprit en un cycle ininterrompu.  


Jean-Paul Gavard-Perret (in salon-litteraire.linternaute.com, 23 avril 2021).

*

Frédéric Tison a baigné chaque mot dans son Styx, son fleuve de mort personnel, avant de le déposer, rutilant, neuf, dans le poème. Chaque mot lâché par la bouche du poète est capital, sa vie en dépend. Sa vie ? Son chant intérieur, qu'on entend comme si le poète parlait à côté de nous. Mieux : en nous. C'est de la musique, c'est un rythme, discret et intime. Musique de l’âme.

À partir de là, nuages, ciels, barques, sentiers, d'essence divine, d'essence royale, ne cessent de nous hausser vers toujours plus de beauté et de liberté.  Le souffle de la Nature a passé : Marcheur, épouse-moi dans mes détours de pierre" : Parole du sentier, qui monte vers toi. - Que ton pas sourde au sein de ces cailloux, parmi le chardon bleu, le bouton d'or, toute l'haleine. En lien avec la Nature se tient une civilisation magique où rois, reines, châteaux, sont fantasmagories sacrées du poète : Une reine se dérobe en ces lieux. - Elle avait quitté ce paysage ; ses larmes étaient tombées ainsi que des offrandes. - Son visage, ci-gît, se révèle sans parler, ainsi que la neige sur les toits. Les mots sont hiératiques, simples et forts.

La civilisation magique se perpétue dans le présent avec des éléments mythifiés comme la rue, la fenêtre, la chambre. Impression onirique très prégnante, presque hallucinatoire : Le désordre s'accroissait. Les statues égarées dans les rues, les passants de hasard, les sources noires étaient des songes pour mes yeux. - Et l'eau-forte du ciel n'entamait pas les nuages. - Des corps survenaient dans la ville qui étaient parlés par le vent. La vue à ses outils rêvés, déclinés sous la forme récurrente de miroirs, d'ombres, de silhouettes, bref de reflets. C’est l'image en variations du poète lui-même, mais aussi de tous êtres et choses aimés par lui, qui traverse telle une brise ville et campagne.

Dans Nuages rois, le lexique est aérien : oiseau, vent, toits, nuages, ciels, ailes, montagne, tout monte, vers quelle divinité intérieure ? Tu apprends du nuage sa leçon blanche et légère, sa lyre transparente, toute seule jouant ; ses haltes et ses hâtes ; ses éparpillements. Voici un art poétique, que l'on retrouve un peu plus loin : Hâte-toi - et ne te hâte pas ; ce que le vent vient de te dire ne s'annule pas : le ciel, l'oiseau, la terre et l'arbre ont lieu.

Car entre les poèmes sont des passerelles, des ponts légers comme un fil de toile d'araignée, et c'est bien un royaume de fils d'or tendus qu'est chaque livre de Frédéric Tison, un castel d'échos sans fin où se perdre avec délices, dans l'éternelle lutte contre la prison terrestre, dont la clé unique est la beauté : Elle se souvient. Belle détenue dans les miroirs, elle sait encore la lumière libre. - Elle sait qu'elle est de la même source que l'ombre, dans l'interrègne des fleurs. - Et toujours cette retenue, cette suspension, un dieu délicat : (...) entendez-vous ma prière éparpillée, vos neiges m'attendent-elles tandis que je passe devant votre visage et retiens doucement votre image en pleurs ?

Tout est délicatesse et dignité, telle cette notation du couchant : Inestimable rouge à l'horizon, inestimable rose, inestimables bleu et noir. Il s’agit bien d’amour, et d’un trop-plein de beauté : Il pleut ; mon Dieu, la pluie est bleue, face au vide intersidéral : Tu créeras ta barque éblouissante. - Ton navire dévorant l'amour sera sur la mer l'écriture qui tremble et la parole qui vibre. À la toute fin, le poète est le prince.

 

Claire BOITEL (in Les Hommes sans Epaules n°52, octobre 2021).




Lectures

Le Dernier Chant d’Edwine rassemble l’œuvre poétique, quasi complète, de Frédéric Tison, poète né à Tarbes en 1972 et décédé à Paris, le 14 novembre 2023. Celui qui dans Nuages avait écrit : Je suis le pianiste qui rêve sous les nuages, aura donc rejoint la terre du non-retour à l’âge de cinquante et un ans.

Cet ensemble important comporte deux parties. La première : les publications d’Anuho (2005), jusqu’à Nuages rois (2021), dernier titre publié du vivant de l’auteur. Y sont joints les textes et poèmes inédits mais publié dans la revue Les Hommes sans Épaules. Une seconde partie, près de trois cent pages, rassemble l’œuvre inédite qui, selon Christophe Dauphin, le préfacier inspiré de ce livre, « comprend des titres importants, de haute voltige et qui ne relèvent absolument pas du fond de tiroir ».

Frédéric Tison, un poète et un ami, lit-on, « entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque ». Ainsi, au hasard et ponctuation respectée, ce poème titré « paysage avec fleuve » :

 

Le premier chant fut pour ce fleuve entre ses bras.

Silène

L’eau plus mystérieuse que le vin.

 

J’œuvre

Pour que même l’ombre soit une fenêtre

 

Je verse

Dans tes mains l’eau d’une rivière.

 

À propos du poète, les mots Janus et Edwine reviennent souvent dans la bouche de ceux qui l’ont fréquenté. Janus, parce que son univers poétique est à double visage où le désir comme l’Éros y sont bien présents, parce que le poète vit avec une face tournée vers le passé, l’autre vers l’avenir.

Edwine (auteur d’un Psautier du XIIe siècle) apparaît également comme un double de Frédéric Tison et donnera son nom à des manuscrits singuliers et protéiformes tels Le Dernier Chant d’Edwine et Fragments d’Edwine, autant de proses touchant à la mystique, à l’ésotérisme, à la prophétie, au dédoublement de la personnalité, etc. Un ensemble débridé mais fascinant qui pourrait s’apparenter à un carnet de longues notes prises par le méditant, le moine du Moyen Âge, voire le psychanalysé du XXIe siècle.

Ouvrir ce volume, c’est se confronter avec un homme curieux de tout et complexe, explorant une multitude de domaines, du religieux à la physique quantique ou celle des fluides.

Parmi cette œuvre ouverte, deux titres sont particulièrement à revisiter : Le Dieu des portes (2016), qui lui valut le prix Aliénor et La Table d’attente, qui reçut le prix du poème en prose Louis-Guillaume, en 2021, et à propos duquel Tison écrivait en note liminaire : « Cette table d’attente, je la dresse dans ces pages ; j’écris dans ses marges, autour d’une image manquante, d’un visage absent. Je m’y penche, et j’y vois mon ombre ; parfois, j’y aperçois celle de quelqu’un qui veille par-dessus mon épaule. » C’est, me semble-t-il, une approche intéressante pour circonscrire cette poétique de l’inspiré. Un extrait de ce recueil :

 

Il y a toujours une voix qui prie une absence dans ce règne du vent.

Il y a toujours un lointain.

Il y a toujours un oiseau qui chante ce qui n’est pas écrit, et que la branche autrement légère multiplie.

 

Personnage étrange et attachant que ce Frédéric Tison, serait-il apparenté au Voyant de Charleville ? La lecture du Dernier Chant d’Edwine vous passionnera, vous ouvrira de nombreuses portes derrière lesquelles se cache peut-être celui qui nous dit qu’Écrire, c’est aussi, vouloir ajouter à la beauté du monde, ou, tout du moins, souhaiter la souligner.

Yves NAMUR (in Le Journal des poètes n°4, 2025, Belgique).

*

Les lecteurs de La Lettre du Crocodile se souviendront, entre autres, de l’hommage au poète Frédéric Tison offert par Claire Boitel pour la disparition du poète en 2023 et de l’essai qu’elle lui consacra sous le titre Frédéric Tison, la voix derrière la voix, aux Editions Petra. Cette fois, Norbert Crochet, Christophe Dauphin et Les Hommes sans Epaules ont rassemblé l’ensemble de l’œuvre poétique de cet auteur d’exception, dont plusieurs inédits.

« L’univers de la poésie de Frédéric Tison, écrit Christophe dauphin, est à double visage, à l’instar de Janus, et le désir comme l’Eros y sont bien présents. Cela n’est pas implicite, mais cet Eros ne concerne pas la femme mais l’homme : Toute sa voix/ ses membres amoureux / Parmi les allées / Dessinées dans les lignes de mon image coloriée. Frédéric le « masque » dans ses poèmes et ne s’en ouvre que peu, sauf peut-être dans ses poèmes plus récents ou en tirages confidentiels (…)

Certains ont pu dire et/ou penser, que Frédéric-Janus, le poète dieu des portes, était un poète maudit. Il n’en est rien. Il était entouré et soutenu, dans sa vie privée comme de poète, reconnu et publié d’emblée par les Hommes sans Epaules, en revue comme en livres. Sa reconnaissance, en tant que poète, dépasse le seul cadre des HSE pour s’étendre au milieu de la poésie… »

Christophe Dauphin retrace son parcours d’auteur, de poète en introduction à ce volume.

« Il est des êtres que jamais rien ni personne ne réconciliera avec la vie. Frédéric Tison était de ceux-là » nous avertit Norbert Crochet avant de préciser :

« Si l’on ne sait pas que Frédéric Tison était un homme pressé parce que menacé, on ne comprend pas sa soif inextinguible de connaissance et sa quête éperdue du Beau et du Vrai, sa recherche désespérée d’un soulagement psychique, physique aussi. Il fallait vite tout voir, tout lire, tout explorer pour connaître la Vérité. »

Parmi les inédits, se trouve Le Dernier chant d’Edwine (2003-2023), journal improbable d’un voyage initiatique dans lequel le « dieu des portes » a préféré prendre le chemin des intervalles, évanescent mais plus direct. Toujours l’urgence.

« Comme elles sont belles, y songe-t-on, ces pages blanches dans ce livre déjà relié avant d’être copié et enluminé – chose impossible –, ou bien Edwine serait-il en train de faire des annotations dans ses marges ? ou bien ce livre était-il un livre blanc, aux lettres blanches, illisibles, indécises, en attente de Dieu, ce Dieu blanc, ce Dieu-Lumière dont les ouvertures murales des cathédrales qui s’élevaient lentement en ce temps-là, selon ce qui sera la Théologie de la Lumière de l’abbé Suger, célébraient la pure couleur, la pure présence, son évidence ruisselante ? »

 

Revenons à la poésie avec la fin de ce poème inédit, L’automne infidèle.

 

« Je t’ai tout donné, à toi, automne fugitif,

Dont le sang pourpre est l’encre de ma plume

 « Laisse couler les gouttes de pluie sur ton visage,

 Ce soir, ce sont les nuages qui pleurent pour toi

 « Fermons les yeux, et ne nous réveillons jamais plus.

 « Jamais plus », me susurrais-tu dans ton savant vertige

 Maintenant tu fuis, loin du parc où Eole se pavane,

 Tu t’effaces des arbres et ôtes ta main du ciel

 Tu es le soleil de mes larmes, la lune de mes joies,

 N’oublie pas que je t’ai pardonné tes cruelles trahisons,

 La nature s’ennuie de toi, reviens, et enlace-moi encore »

Parmi les œuvres rassemblés, nous retrouvons notamment : Nuages rois (2021) – La Table d’attente (2019), Prix du poème en prose Louis Guillaume 2021 – Aphélie, suivi de Noctifer (2018) – Le Dieu des portes (2016.), Prix Aliénor 2016 – Les Effigies (2013) – Les Ailes basses (2010) – Les Féeries amères (2008)…

Rémy BOYER (in lettreducrocodile.over-blog.net, mai 2025).

*

FRÉDÉRIC TISON, LE DERNIER CHANT D’EDWINE

par Norbert CROCHET

Je commencerai mon propos en rappelant une phrase que Frédéric disait régulièrement : « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire ». Il disait cela généralement avec un sourire en coin, sachant que la lecture de ses textes n’est pas aisée et réclame du lecteur un niveau d’exigence égal à celui que Frédéric s’imposait pour élaborer ses textes. Mais je modifierai cette phrase en disant plutôt que si l’on veut mieux connaître Fred, il faut lire tout ce que Frédéric Tison a écrit, et qui est maintenant rassemblé dans cet ouvrage. Car ce qui caractérise à la fois l’homme et le poète, c’est un travail intellectuel au long cours et une quête perpétuelle commencée il y a des décennies et qui n’atteint jamais son but.

L’homme d’abord, que j’ai rencontré alors qu’il avait 19 ans et moi 20. La vie a eu ses aléas mais nous avons toujours été les meilleurs amis du monde. Et ce que je peux dire, c’est que Fred a toujours recherché une Vérité qui aurait pu répondre à ses doutes, à ses angoisses, à son sentiment de solitude et surtout qui aurait pu expliquer sa présence ici et maintenant, lui qui avait le sentiment de n’être pas né à la bonne époque.

Curieux de tout et avide de connaissance, il s’est intéressé à l’histoire des civilisations, il a étudié tous les mythes et toutes les religions du monde, il s’est intéressé à l’art et à son histoire, mais aussi à l’alchimie, à la physique quantique et aux sciences en général, à l’architecture et à l’art des jardins, sans oublier la musique, qu’elle soit sacrée, classique, plus ou moins moderne, ou expérimentale. Et si Fred avait 200 CD et 4 000 livres dans sa bibliothèque, ce n’était pas uniquement pour répondre au souhait de posséder ce qu’il aimait, mais surtout pour toutes les petites vérités qui se cachaient là, des vérités multiples et parfois contradictoires dont il cherchait à atteindre une inaccessible source commune.

Frédéric Tison le poète ensuite, qui n’a jamais écrit pour distraire ou se distraire. Toujours inquiet quant au devenir de ses brouillons et manuscrits, il m’avait fait promettre de m’en occuper si jamais il venait à ne plus pouvoir le faire lui-même Et bien sûr, je lui ai promis de le faire.

La recherche du poète, évidemment, s’exprime dans ses écrits. Fred avait toujours sur lui un petit carnet dans lequel il pouvait écrire à tout moment ses pensées et ses impressions. Puis il les développait dans des cahiers plus gros. Quelque temps après, il reprenait ces cahiers pour tenter d’en extirper la substance, et exprimer celle-ci avec les bons mots et le bon rythme, jusqu’à aboutir à un texte définitif qui puisse s’intégrer non seulement dans un recueil mais aussi dans son œuvre tout entière. Car tous ses textes sont liés (d’où la présence de personnages qui apparaissent dans des textes différents) et celui qui semble être un aboutissement est Le Dernier chant d’Edwine, texte sur lequel il a travaillé durant plus de 20 ans. Ici la recherche d’un pourquoi devient la recherche de l’Autre. Et l’Autre n’ayant pas de définition propre, il a pu devenir polysémique : cet autre peut être l’aimé, l’aimant, la Beauté, la Vérité, une transcendance, une histoire, une origine, et peut traduire aussi la recherche de Narcisse auprès duquel se lamente Écho.

Frédéric Tison brouille et multiplie les pistes. Et si l’on ajoute à cela l’emploi de mots savants ou disparus, on se retrouve face à des textes qui finalement traduisent toute la complexité de Fred, qui était un être multiforme.

Je l’ai dit, Frédéric Tison travaillait et retravaillait ses textes, les laissant reposer et les reprenant sans cesse jusqu’à leur version définitive. Le problème qui s’est posé, c’est qu’il gardait tout tant que ce n’était pas définitif. Je me suis donc retrouvé avec plusieurs versions des mêmes textes qui parfois avaient été écrites à plusieurs années d’intervalle, face à des textes extournés mais conservés quand même et surtout, des textes dont l’agencement n’était pas achevé. Et quasiment tout était manuscrit, bien sûr.

Après plus d’un an de travail, et avec l’aide parfois de Catherine, la mère de Frédéric, la promesse a été tenu et je pense avoir été fidèle aux idées de mon ami Fred et que le résultat final correspond à ce que le poète aurait voulu accomplir. Et grâce à cet ouvrage posthume qui doit énormément aux Hommes sans Épaules et à la Librairie-Galerie Racine, Fred et Frédéric Tison sont à présent réunis.

Après ces quelques mots qui ne peuvent être qu’une brève introduction au vaste sujet qu’est Frédéric Tison, on comprend que ce sourire ironique qu’il arborait lorsqu’il disait « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire » signifiait que la phrase n’était pas finie, que la phrase entière est « Si l’on veut me connaître, on n’a qu’à me lire, et me comprenne qui pourra ». Je terminerai tout comme j’ai commencé c’est-à-dire avec les mots de Frédéric. Il s’agit d’un poème magnifique que l’on trouve dans Aphélie et qui illustre parfaitement tout ce que je viens de dire :

 

IL Y A AUTRE CHOSE que le vent dans le vent qui s’en va.

Il y a l’heur et le malheur de tes voix, il y a des yeux clairs, des mondes et des corps, des milliers de tendresses.

Il y a d’autres mondes, d’autres corps ‒ et l’amour et son corps, et l’échec de tes eaux ; des prières, des oiseaux, des appels sans mémoire et des tombeaux déserts, les voix des sirènes et des faunes ‒ et les rêves des Thries, les arpèges des lunes et des soleils, des Heures éternelles.

Il y a autre chose, il y a autre chose que le vent, dans le vent qui s’en va…

Norbert CROCHET

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

FRÉDÉRIC TISON, LE POÈTE-JANUS DES HOMMES SANS ÉPAULES

par Christophe DAUPHIN

Je commencerai par remercier le cercle Aliénor, et, particulièrement Colette Klein, qui est à l’origine de cette séance, consacré au poète Frédéric Tison. Lequel, n’est évidemment pas un inconnu pour vous, puisque je garde en mémoire que le cercle Aliénor a été parmi les premiers à reconnaître son talent de poète et la valeur de son œuvre. Vous lui avez décerné votre prix en 2016, pour son livre emblématique, Le Dieu des portes, avant de l’accueillir parmi vous. Merci aussi à vous, pour tout cela.

Frédéric Tison est la révélation majeure, car confirmée, de la troisième série, active depuis 1997, de la revue Les Hommes sans Épaules. Il est l’auteur d’une œuvre poétique de haute voltige, qui tranche radicalement avec le panorama poétique soporifique et désincarné de notre époque. Il possède une voix. Et cette voix ne ressemble à aucune autre. C’est ce dont témoigne Le Dernier chant d’Edwine, qui rassemble son œuvre poétique.

Le titre reprend celui d’une œuvre inédite sur laquelle le poète a travaillé de manière « obsessionnelle » de 2003 à 2023. La première partie comprend le versant publié de l’œuvre, soit huit livres de 2005 à 2021, de Anuho (2005) à Nuages rois (2021). La première partie du Dernier chant d’Edwine, s’achève sur Adonis ou La Bibliothèque recommencée, qui rassemble les textes et poèmes inédits publiés dans la revue Les Hommes sans Épaules, entre 2017 et 2020.

À ce riche et fort corpus, la seconde partie de ce livre rassemble l’œuvre inédite, avec des titres importants, qui ne relèvent absolument pas du « fond de tiroir », bien au contraire, de, Le Vent pourpre (1987-2022), aux Fragments d’Edwine (2003-2023). Ces inédits nous remémorent quel magnifique poète nous avons perdu et quel ami, aussi, entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque.

Frédéric Tison est le poète qui marche dans les regards croisés, sur l’infini d’une déambulation frémissante, certes, de douleur, mais surtout, et avant tout, de beauté et d’amour.

Il écrit : « J’HABITE UN FEU NOIR, une herbe courbée ‒ une tour aux premières marches brisées. / Je me meus dans la marge des livres : c’est moi, le petit visage d’encre qui regarde ailleurs ; moi, le rinceau rêveur ; moi encore, la petite main crayonnée qui signale le passage. / Je suis une ombre qui parle à la vie ; j’ai vu de l’or dans les yeux du monde : serais-je un soupir qui parle à ce désir ? / Je suis l’aphélie ‒ Des falaises rongées du ciel étoilé, je rapporte des gemmes, des comètes, des yeux ‒ des astres amoureux. »

Frédéric Tison est l’Aphélie, qui est le nom donné à ce point de l’orbite d’un corps céleste le plus éloigné du Soleil.

Frédéric Tison est le Dieu des portes. Le dieu qui est de tous les passages, de tous les mondes. Toujours il paraît au seuil des demeures, qu’il franchit en un instant. Ce dieu connaît le temps ; il le contemple ; il y passe, lui aussi ‒ à nous de traquer à chaque instant sa présence, ses empreintes, sa voix, quels que soient ses éphémères visages ‒ ses possibles visages.

Frédéric Tison est né le 15 juillet 1972 à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, mais ses origines familiales sont à chercher beaucoup plus haut, dans le département du Nord. Mais, c’est Paris qui fut son lieu de vie et de travail, comme responsable d’une bibliothèque scolaire. Il écrit : « Je suis lecteur mort, en la Bibliothèque d’Or ».

Il est l’auteur de huit livres de poèmes, d’un récit poétique et de vingt-sept livres de contes et de poésie, en majorité auto-édités. Frédéric est également un grand mélomane. Il écrit : « Le poème est comme la musique. Il ne décrit rien. Il ne déclare rien. Il ne veut plus rien dire. Il ne bavarde pas. Il ne console personne. Il est là. Il rêve au-dessus du rêve. »

Frédéric Tison, c’est encore le voyageur des lointains, mais pas forcément si loin que cela, puisque souvent, chez lui, l’aventure, la rencontre ou la découverte peuvent intervenir au bas de la rue. De ces voyages, il rapporte de superbes et insolites photos, qu’il publie dans de non moins beaux albums, accompagnés de proses poétiques ou de poèmes.

Frédéric Tison, c’est encore l’amateur de textes rares et oubliés des XIIIe, XVe et XVIe siècles : Jehan Renart, Charles d’Orléans, Maurice Scève, Étienne Dolet…

Poète et photographe, Frédéric dessine et peint, dans le prolongement de sa poésie. Le dessin à l’encre de Chine, principalement. De ce travail plastique, il écrit : « Les lignes et les couleurs me détendent de la vie, m’en rapprochent également, m’en allègent. La douleur disparaît dans la couleur et la ligne, dans la seule seconde où elles se tracent. » Tout cela forme l’œuvre de Frédéric Tison, un univers poétique foisonnant, qui oscille entre deux pôles : d’un côté, la spiritualité, l’abstraction, l’apollinisme ; de l’autre, le dionysisme, le concret, la sensualité.

Oui, dionysiaque. On a peine à imaginer cela, du moins ceux qui n’ont fait que croiser Frédéric Tison. Comment un être si doux, si tendre, si discret, pourrait-il être d’un tempérament et d’une nature dionysiaques ? Il le fut, dans son poème comme dans sa vie. Et rimbaldien aussi, travaillant à se faire voyant, non seulement sur le papier de ses poèmes, mais aussi dans sa vie, allant jusqu’à l’extrême de ce que préconise Rimbaud.

Qu’est-ce que le poème tisonnien ? Frédéric répond : « Le poème est un regard... Il est une aventure de l’esprit qui se passe dans le langage. Mais il est aussi tissé de l’expérience sensible d’une personne, dans un lieu donné, dans un temps donné. On pourrait parler d’un tiraillement entre le rêve et le réel : mais le poème est justement le lieu où peut se résoudre ce conflit… ‒ Le poème est un langage qui veille au sein des langues… ‒ Le poème précipite le mot, le condense, le restitue à sa voix à défaut de le réunir à sa source insaisissable ; le poème fait de chaque mot un visage unique, infiniment précieux, à l’image des visages des hommes. »

C’est par La Poste que je reçois en 2007 la première lettre et les premiers poèmes de Frédéric Tison. D’emblée, nous (le comité de lecture des Hommes sans Épaules) sommes saisis, au premier abord, par cette écriture « décalée », par rapport à l’époque, ce que l’on peut lire et recevoir, et son ton personnel. Frédéric est alors présenté ainsi par Les HSE : « Dans un français très pur, moderne certes, mais irrigué en profondeur du passé de la langue, Frédéric Tison sait défendre sa jeune indépendance et l’originalité de sa pensée poétique. Les mythes antiques, tout autant que le trobar, ou encore le souci mallarméen du Livre et les hantises de l’inactuel et de l’inachèvement brossent l’arrière-fond, le décor mental d’une création ambitieuse et très évolutive ».

Nous faisons, dans la foulée, la rencontre de Frédéric, qui m’apparaît comme un être fragile, délicat, sensible et raffiné, tant dans son langage, sa manière de s’exprimer, sa culture très vaste (sa nourriture, dans laquelle il nage avec science et aisance), que dans son poème et son apparence qui entend jouer sur le mode dandy, dans le lointain voisinage de Brummell, Barbey d’Aurevilly ou Oscar Wilde.

Intempestif, au sens nietzschéen, Frédéric a conscience de l’être, autrement dit l’impératif d’être à contretemps, décalé, pour ouvrir un avenir à la pensée et au poétique. Ce sont précisément ces « petits événements » inaperçus, cette imperceptible poétique du réel et du monde qui constamment appellent une réinterprétation, à condition toutefois que l’on ait suffisamment de finesse pour les appréhender. Et, ces petits événements silencieux, qui sont comme la formation de nouveaux mondes, cette imperceptible poétique du réel et du monde… tout cela est au cœur même du projet de la poétique de Frédéric Tison.

Lorsque nous le rencontrons en 2007, Frédéric Tison écrit au secret et n’a encore jamais eu le moindre contact avec le milieu littéraire et poétique. À ce stade relativement précoce, nous avions perçu la poésie de Frédéric Tison, précise Paul Farellier, plus comme un exercice de la pensée descendant en soi-même que comme une approche sensitive des choses. Nous avions cru y déceler une trace mallarméenne qu’attestaient, dans le chant, certains de ses poèmes, mais aussi le goût de l’inachèvement et de l’annulation, sans compter le beau phrasé de certains vers (comme celui-ci par exemple : Ou renais, selon, tel le songe du héros des mythes d’Or) qui sonnaient pour nous en une harmonie dont l’époque semblait avoir perdu jusqu’au souvenir. Ensemble, l’énigme et le sens brillaient pour nous dans des fragments.

Mais Frédéric, la suite nous le révèlera, était bien plus que cela. Sa poésie est un lieu où se renouvelle le dialogue avec les mythes. Chez Frédéric, le mythe redevient lisible, contemporain, tout en restant fidèle à ses sources où le héros se partage entre la clarté vivante en Aphrodite et, en Perséphone, l’ombreuse mort. S’il apparaît ainsi clairement dans le poème une relation aux mythes et si l’on reconnaît très vite son importance, on comprend pourtant qu’elle n’est que médiate et seconde, et transcende le réel.

Les premiers poèmes de Frédéric sont publiés dans le numéro 23/24 des HSE, en 2007. Son premier livre, Les Ailes basses, est édité par Alain Breton, aux éditions Librairie-Galerie Racine, trois ans plus tard, en 2010. Frédéric nous dit : « Publier un livre, ou publier quelque écrit dans une revue, c’est donner rendez-vous dans le monde à un ami que l’on ne connaît pas toujours, à une heure inconnue ».

Frédéric est accueilli par la suite à quinze autres reprises dans la revue. Durant ce laps de temps, de 2010 à 2021, les HSE publient sous la houlette d’Alain Breton, de concert avec les éditions Librairie-Galerie Racine, les six principaux livres de poèmes de Frédéric, lesquels sont travaillés dans le vivre et ciselés dans l’orfèvrerie du langage. Ces livres de poèmes délivrent un univers personnel et bien à part, propre au poète. C’est rare de nos jours.

Certains ont pu dire et/ou penser, que Frédéric-Janus, le poète-dieu des portes était un poète maudit. La tentation est grande, et la légende à portée de main. On aime cela en France, les « poètes maudits ». D’ailleurs, les aiment-on autrement ? Mais, non, désolé, pour la légende. Il n’en est rien. Frédéric était entouré et soutenu, dans sa vie privée comme de poète, reconnu et publié d’emblée par les Hommes sans Épaules, en revue comme en livres. Sa reconnaissance, en tant que poète, dépasse le seul cadre des HSE pour s’étendre au milieu de la poésie, comme en témoignent les notes de lecture consacrées à ces livres, les revues qui l’accueillent ou les deux prix de poésie qu’il obtient et le fait, encore, par exemple, qu’il soit à plusieurs reprises retenu dans la sélection du prix Mallarmé.

En 2007, nous faisons, Les HSE, la connaissance d’un Frédéric timide, effacé, mais toujours souriant, d’une fine intelligence, érudit, curieux, vivant en poésie, très présent dans la vie et les activités de notre groupe. Puis, nous le voyons s’affirmer, gagner en maturité et en confiance, avant, soudain, de le voir tomber inexorablement. Il écrit « Où sont tes traces ? Les vents sur tes rives et les blessures de tes rames... Nous le voyons se faire happer par ses « démons », dans sa chair comme dans son esprit : Une bouche me recrache avec ses voix. »

Puis, il arrive un point de rupture où il n’est plus possible de donner le change. Un point où la déchirure devient un masque qui s’empare du visage. Frédéric écrit « J’étais ce creux d’où la musique veut fuir. » Il écrit encore : « Le roi est-il ici ? Oui, mais il est souffrant. Sa présence, rare : Peut-on le visiter ? Personne ne voit véritablement le roi. Il se terre : Cette ombre où rôde un visage porte-t-elle encore un nom, et serait-ce le mien ? »

La porte du poète-Janus se dégonde de la vie, notre ami Frédéric s’effondre le 14 novembre 2023, à l’âge de 51 ans. Mais, rien ne meurt jamais tout à fait. Moins d’un an et demi plus trad, paraît Le Dernier chant d’Edwine, qui rassemble son œuvre poétique complète.

Le Dernier chant d’Edwine ‒ texte par lequel tout commence et tout prend fin, et qui donne son nom au présent livre, ainsi que les Fragments d’Edwine, qui en découlent, propulse cette œuvre poétique sous la forme d’un ultime chant crépusculaire, débridé et jouissif à la fois, relevant autant de l’imaginaire que de l’introspection du poète en lui-même. Alors, là, oui, à présent, la légende peut prendre son envol.

Christophe DAUPHIN

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

LA POÉSIE DE FRÉDÉRIC TISON

par Jean-Louis BERNARD

Oiseau, image, ville, rue. Ces termes reviendront en leitmotiv chez Frédéric Tison. Il y en a d’autres, qui peuplent, bien au-delà de leur signification première, et avec toute leur charge symbolique, une œuvre emplie d’innombrables références temporelles et spatiales et en même temps complètement inclassable. Impossible de définir la poésie de Frédéric Tison : toute définition exclut, et ici tout est ouvert. Tout juste peut-on la considérer comme en permanence à la jointure du tangible et de l’impalpable. Au milieu de ce foisonnement, je ne peux que tenter de faire ressortir quelques lignes de force, pas forcément les plus importantes, mais en tout cas, celles ayant fait le plus appel à mon imaginaire de lecteur...

Ce n’est bien sûr pas un hasard si le syncrétisme revendiqué par Frédéric Tison avec la beauté se traduit par une relation très forte avec les autres arts, en particulier avec la peinture (proximité avec des peintres aussi différents que les miniaturistes médiévaux, Claude Gellée ou James Ensor), ainsi que par ses nombreuses collaborations avec divers plasticiens (peintres, graveurs, photographes...), l’art en général étant ici considéré comme une utopie de transformation intime. À quoi finalement sommes-nous confrontés ? À une œuvre affûtée au tranchant de l’absence et du perdu, et en même temps en désir permanent d’élévation, marche obstinée à la fois vers l’infime et l’infini, les deux intimement mêlés dans « toute l’eau lente et légère, celle où tu ne t’es pas encore connu ». L’imaginaire de Frédéric Tison n’invente pas, ne déserte pas : il recompose le monde.

Sa poésie manifeste la plénitude de la vie dans le jeu tragique entre l’harmonie apollinienne et le désordre dionysiaque. On l’aura compris, le confort n’existe pas quand on lit Frédéric Tison. Il chevauche une monture blessée qui s’appelle le langage, et la mène parfois très au-delà de notre perception première. La forme prend toute sa place dans cette démarche. Les polices de caractères (gras, italiques, capitales) s’entrechoquent. Les ponctuations explosent, parfois en des endroits inattendus, nous forçant à remettre en question nos évidences grammaticales. La résonance elle-même, dont nous parlions précédemment, est parfois syncopée, dissonante. L’objet s’éloigne du sujet (sur la page, mais pas seulement). Certaines constructions de phrases, venues d’on ne sait où, nous laissent assoiffés, le poète nous mettant au défi de trouver la fontaine adéquate, et en proie à une fascination quasi chamanique. « L’autre chemin est sans chemin » disait Maître Eckhart. Ici on marche vers l’insu. Les réflexions du lecteur sont sans cesse empêchées de se dérouler linéairement, elles ne peuvent que tenter de rattraper le poème qui lui-même essaie de les semer, se laisse frôler pour bifurquer à nouveau sans prévenir. Un poème devient poème lorsqu’il cesse d’être une suite de vers pour devenir autre chose, dont on ne sait pas ce que c’est. Frédéric Tison nous fait devenir, presque malgré nous, « lecteur de lenteur en la Bibliothèque d’Or ».

Mais serons-nous capables, nous lecteurs, de consentir à notre propre métamorphose à la lecture de cette œuvre ? Et si oui, serons-nous disponibles ? Si nous le sommes, il nous faudra entrer à fond dans cette écriture de l’intervalle, puis s’en éloigner. Puis revenir, mais plus au même endroit, et on n’est plus le même. On ajuste passé un cap essentiel, celui de l’hermétisme, au sujet duquel on pourra dire, comme Jacques Dupin à propos de Char : « Son questionnement ouvre, dans les parois de la nuit qui le détient, les brèches par où s’engouffre et se fortifie la lumière ». Et on aura compris que le langage de Frédéric Tison, parfois difficile, met un baume sur les plaies que l’oubli du mystère trace sur la langue.

Le philosophe Giorgio Agamben a écrit : « La poésie est une opération dans le langage qui désactive les fonctions communicatives et informatives pour les ouvrir à un nouvel usage possible ». Dit autrement : à lire Frédéric Tison, on se prend à rêver d’un monde où le primordial serait le discours poétique, au-delà de toute autre préoccupation.

Je ne sais pas si l’écriture apporte le bonheur à Frédéric Tison, mais je citerai Foucault : « Ce n’est pas l’écriture qui est heureuse, c’est le bonheur d’exister qui est suspendu à l’écriture, ce qui est un peu différent ». Quoi qu’il en soit, l’œuvre de Frédéric Tison, nourrie du lointain passé, nous précipite en devenir, nous invitant à nous mettre en quête des mystères qui nous fondent, quête à la fois infructueuse et indispensable. Alors peut-être parviendrons-nous à « ouvrir d’un doigt délicat les ailes de l’oiseau noir aux yeux clairs ». Obscur et lumière une dernière fois mêlés.

Jean-Louis BERNARD

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

LA LUMIÈRE DE LA PROSE DE FRÉDÉRIC TISON

par Paul FARELLIER

En 2021, Frédéric Tison a reçu le Prix du Poème en Prose Louis Guillaume pour son livre « La Table d’attente ». À quoi bon le rappeler ? Quel éclairage cela peut-il ajouter à cette œuvre poétique maintenant si justement reconnue ? Eh ! bien, ceci peut-être : la Prose, précisément – la lumière de cette prose, dont Tison fut un artiste incomparable. C’est là l’aspect particulier de son travail sur lequel j’invite aujourd’hui à poser un regard attentif.

Avant « Le Dieu des portes », les ouvrages publiés de Tison comportent essentiellement des pièces de vers. Ce sont des vers modernes, libres, blancs, en aucune manière archaïsants ; rien, en eux-mêmes, qui trahisse une quelconque nostalgie de la métrique classique ; et d’ailleurs, nulle tyrannie de l’alexandrin, un vers au demeurant assez rare sous sa plume.

Et voici que me revient un précieux souvenir : c’était un après-midi, à l’heure du thé qui, de loin en loin, nous réunissait dans l’arrière-salle-bibliothèque du café « Le Fumoir » (en face de la colonnade du Louvre). Tison me lança soudain : « Que penseriez-vous d’une écriture en prose pour mes prochains ouvrages ? » Il n’avait, bien sûr, nul besoin de mon avis là-dessus ; malgré tout, ce fut, de ma part, une approbation, aussi sincère que superflue. Quelque temps après nous parvint le manuscrit du « Dieu des portes ».

Quelle est cette prose, telle que Tison l’a développée ? Pourrait-on y voir une forme proche du verset ? mais l’ampleur même du texte déborde souvent le gabarit respiratoire de cette forme telle qu’on la trouve par exemple chez un Claudel ou un Oster. Aussi, ne faut-il pas chercher, à mon sens, une exigence pneumatique, sinon métrique, à la base de ce discours.

Ce que je crois plutôt, c’est que Tison a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de la fluidité essentielle de la prose : en effet, elle s’accorde à merveille avec sa pensée poétique qui est entièrement vouée au discontinu, aux métamorphoses, au mouvement, au passage ; cette pensée voyage, aimantée par le mystère, elle coule en un fleuve qu’orientent les mythes et le sacré.

Enfin et surtout, le travail de la prose française était un terrain d’élection pour un lettré comme Frédéric, latiniste, médiéviste, féru de manuscrits anciens, poète qui se sentait naître comme réincarnation d’un moine copiste idéalisé en ce personnage mythique d’Edwine. Et de fait, ce qui sous-tend la prose moderne de Tison, c’est tout le lointain passé de la langue : langue d’oïl comme langue d’oc, roman courtois, troubadours surtout, à qui l’on doit d’avoir initié, en marge de leurs « chansons », cette petite forme de prose dans leurs « vies brèves » et leur « cuento ».

De là, en grande partie, ce qui donne à la prose de Tison le lustre sans égal qui la signale au lecteur d’aujourd’hui. Mais, dirons-nous, c’est aussi qu’elle est vraiment belle, cette prose. Belle ? qu’est-ce que cela veut dire ? On ne démontre pas la beauté : tout au plus on la montre. On la dévoile : encore faut-il en avoir le discernement, sans compter le courage et la passion. 

Rien de tout cela ne manquait à Frédéric Tison. Et d’abord, chez lui, quelque chose d’essentiel : comme un primat absolu de la Beauté, une exigence esthétique première. Chaque fois que cette exigence a pu, plus ou moins, se perdre de vue ou même simplement s’estomper, elle n’a jamais tardé à se réaffirmer. On lit ceci dans Le dernier chant d’Edwine : « Tout ce que j’ai de délirant en moi-même, il eût mieux fallu que je le réservasse à mes pages avec la Beauté, dont Amour m’a planté la flèche dans le cœur à mon tour. »

On notera, en passant, que cette exigence de Beauté est en rupture totale avec le sentiment dominant de l’époque. Elle est quasiment inconvenante, incongrue ; à la limite, impudique. En effet, que veut l’époque ? Elle tient de savants colloques sur des thèmes du genre : « Un poème doit-il être beau ? » (Réponse négative évidemment sous-entendue). On encense l’impersonnel, le dépouillé, le sobre – ce qui, en soi, est parfaitement légitime ; on cultive la phobie de l’image, on se pince le nez devant l’émotion lyrique ; on vante l’absence de vibrato censée garantir la pureté d’une voix poétique… De là, dans la plupart des cas et par excès de conformisme, la grisaille invertébrée d’un langage désaccordé, non modulant ; une parole neutre, aseptisée, asexuée… et surtout, non distinctive : on pourrait croire que, sous une apparence de grande diversité formelle, c’est en réalité un même et unique poème qui fourmille dans tous les livres, un seul discours tombé d’une barbe universelle et bien peignée.

La prose de Tison échappe miraculeusement à ce couvre-feu sociétal. Sa beauté est dans sa liberté – liberté de mouvement, liberté d’allure. Quand on est beau, qu’a-t-on à faire d’être joli ? Aucun  maquillage : visage pur. Lignes pures. Pas d’accessoires. Le trait est direct, ciblé : beauté sans méandres et sans détours.

On pourrait, de tout cela, donner une foule d’exemples. Quelques-uns suffiront, ainsi ces trois poèmes tirés des dernières pages de La Table d’attente :

 

VI.

Toujours, toujours en retard sur la mer ! – J’avais quarante-six ans à peine, la pluie tombait sur la plage et la mer se retirait vers l’orage captif des nuages, à l’horizon – et moi, je pensais aux naufrages, et sur mes chevilles chaque vague était douce qui apportait le rebut de la mer. Mais j’avançais, et j’étais encore, encore en retard sur la mer !

À mes pieds, mon navire ensablé avait été disloqué parmi les crânes et les cyprées de la Blanche Nef du monde et des années.

 

XVIII.

J’ai d’abord écrit cela sur une peau douce, sur une écorce, sur la bure des roches. J’ai ruisselé sur des parois grises et noires.

C’est l’heure d’écrire sur la table devinée, où de l’eau claire fut renversée.

Au milieu de la ville se trouve mon nom, sous le ciel dégrisé, si tremblent mes années.

 

XX.

Je suis ici le rythme et l’élan d’un autre vent, d’un autre chant, d’un autre temps.

Nuages ! Haltes incessantes, je suis ici le mouvant.

Je suis ici l’eau vivante – Mort ! Que je te peigne sur fond d’or ou d’océan...  Soirs ! Que je vous baigne dans mes miroirs et mes rouges... Amour ! Que je t’invente...

Je serai là l’image qui manque, la ressouvenance, la pleine fenêtre et l’innombrable passant.

La richesse musicale de cette prose, certainement l’une des plus éblouissantes qui se puissent rencontrer dans la poésie de langue française d’aujourd’hui, témoigne du caractère profondément artiste de la création de Frédéric Tison. Par-là, il semblerait même que le discours de toute son œuvre ait pu s’édifier comme un monde second pouvant servir de demeure idéale, un monde artistement habitable, où Beauté égale Vérité.

C’est Tison lui-même qui suggère cette perspective : il aurait écrit son Livre (avec un grand L) pour racheter les mensonges et la trahison quasi métaphysique dont il accuse les livres qui avaient présidé à sa propre formation. Voici ce qu’il en dit dans Le dernier chant d’Edwine :

Ici, pose un ouragan. Là, circonscris la tempête. Sur un parchemin couleur d’ivoire, définis l’arc-en-ciel. Dans l’herbe, capte tout le vent.

[…] Edwine écrit cela – moi simple, moi terrible ! Et pourquoi écrire follement cela, sinon parce que tous les livres – ceux que j’ai lus, ceux que j’ai copiés – parce que, dis-je, tous les livres m’ont menti, les plus sages même, les plus tristes même, les plus beaux et les plus enthousiastes même ?

[…] Ah ! Les bibliothèques sont remplies de livres d’hommes de livres qui (presque...) jamais ne nous disent que les rêves, les systèmes ou les spéculations raffinées dont ils ornent leurs pensées n’atteignent pas le confort ou la sérénité relative d’où ils parlent.

[…] Ils taisent que tout est à déceler en soi-même, et que le livre n’a rien à dire... mais tout à aimer.

Ô mon livre ! ne sois pas la gorgée de mort, ne sois pas la touffe frelatée d’herbes médicinales – mais sois l’ami fébrile, l’ami du partage tremblant et l’ami vivant – et sois-moi l’accompagnement.

Paul FARELLIER

 

*

 

FRÉDÉRIC TISON, LE POÈTE DE LA GESTE

par Odile COHEN-ABBAS

Avant toute chose mes affectueux remerciements à Catherine Tison, à Norbert Crochet, à François Charmoille, à Christophe Dauphin, à Alain Breton, à Paul Farellier, à tous ceux qui ont participé à la confection de ce somptueux ouvrage où dort et s’éveille Frédéric, subtilement, à sa façon, où il nous instruit, de son sourire si mystérieux et si sage, qu’une œuvre n’est pas un mirage, qu’il y travaille encore et s’y repose, nous y rencontre, qu’il continue de recevoir et de donner de l’amour, tout ce dont il a toujours la prémonition, le sens si justement éclairé.

Mais je me tourne un instant vers vous, Paul, pour vous livrer enfin ce que Frédéric m’a tant de fois confié. Il avait pour vous le sentiment le plus élevé qui puisse se concevoir dans le cœur d’un homme : la gratitude. Il se sentait comme votre fils spirituel, uni à vous par un lien d’adoption, ne croyait pas à son bonheur, ne se lassait jamais de l’évoquer. Il disait de vous que vous étiez à l’image de votre poésie, sublime ! sublime ! sublime ! et quand la voix de Frédéric montait dans les aigus, c’est qu’il était très ému, qu’il était au comble de l’émotion.

C’est étrange, et d’autres sans doute ici l’ont vécu, mais quand un être comme Frédéric vous fait le don et l’honneur de ses confidences, vous élit dépositaire de ses doutes, de ses amours, de ses secrets, nous nous sentons confusément comme sanctifiés de tendresse et de reconnaissance. Alors, parmi tant de dons, d’aptitude à l’amour, à la vie, de prédilection pour tout ce qui est dans la nature et demande à vivre, parmi tant de douce et sereine confiance en lui, qu’est-ce qui a atteint si mortellement Frédéric ?

Rien ne m’a semblé plus proche d’une réponse que la note liminaire de son premier ouvrage Anuho publié en 2005.

Les notes liminaires de Frédéric sont des grâces subliminales, des fulgurances, des chocs de joie, des traumatismes de naissance où tout se dit et se reprend et se redonne au fil de l’âme, au fil des pages en d’éblouissantes variations. Je lis :

Anuho, voix dont le nom est bruit et chaos, est interpellé ; il va parler. Sa présence au monde, énigmatique et singulière, s’interroge : est-il enchanté ? Bientôt Quatre Livres vont s’ouvrir pour dévoiler ses poèmes. Le Premier Livre nous présentera les errances d’un Prince indécis de lui-même. Le Deuxième évoquera sa conscience effarée – sa lutte angélique. Le Troisième nous fera pénétrer en sa Bibliothèque éclatée. Un Quatrième enfin dira son Rêve étrange, épanché dans le Rythme et l’Image. Fin de citation

Je reprends partiellement les quatre thèmes évoqués :

 

1 – Les errances d’un prince indécis de lui-même.

Frédéric sait que le chemin, le chemin jusqu’au bout, passe par l’errance non pas une errance esthétique ou bonnement imaginaire, mais celle qui écartèle, n’accorde de laisser passer qu’à condition de nous mettre en danger mortel. Derrière le permanent sourire, le sourire quiet de Frédéric, plane un danger de mort qu’il exorcise, pour peu qu’on l’ait avec crainte intercepté, par un regard défenseur, complice et une tendresse toute protectrice. De ce duel entre deux infinis, sa pulsion, son génie poétique et l’errance duelle, existentielle, lequel allait triompher ? Lequel a triomphé ?

 

2 – Sa conscience effarée

Sa conscience effarée de tout ce qui n’est pas l’amour dans le monde c’est à dire à peu près tout, allant parfois jusqu’à anticiper, provoquer un état panique, le mettre dans une situation extrême, d’échec, de dérèglement, tout plutôt que de subir cette conscience effarée, de l’appréhender ou de s’en sentir pourvu, comme d’un destin, une fatalité.

C’est fait, la crainte, l’appréhension retombent, c’est à dire, c’est défait, et c’est bien la preuve que cela ne pouvait pas exister. Cela qui est son tout, sa quête d’amour qui ne s’avoue démise, n’avoue sa méprise, sa fêlure que pour être aussitôt reconduite. Ainsi du cycle, du cercle célébré et brisé, et de son cœur de danaïde que rien ne peut combler. L’insatisfaction, voilà bien celle qui rôde au fond de lui-même, celle qui altère ses « je t’aime », perce le centre, les axes de ses soleils. Une insatisfaction inextinguible, à contretemps, à contrefil, une insatisfaction a priori. Mais peut-être faut-il cette disposition si contraire, si taraudante, si tyrannique, pour qu’infuse l’inestimable lumière de son écriture.

Si Frédéric est bien le poète de la geste, du mouvement, du déplacement incessant de ville en ville, de porte en porte, de ciel en ciel, et si l’aspect labyrinthique, divinatoire de ses avancées nous transporte littéralement, alors peut-être ces deux éléments, ces lacis et ces déplacements sont-ils une tentative de résolution de cette insatisfaction, une manière de la perdre en chemin et de l’empêcher de se fixer.

 

3 – La bibliothèque éclatée

C’est l’instant de l’écrit heureux, l’écrit de la liberté prodigue, libertaire et des jouets divins reçus, le ressouvenir et la transmutation sans réserve des matériaux scripturaires, des sources nouvelles et anciennes, la bibliothèque d’or, nous dit Frédéric, l’édifice luxueux traversé par tous les mouvements de l’âme, du corps, de l’imaginaire et de l’inconscient, un érotisme sublimé ou vertement appelé imprégnant l’ensemble du texte, tirant à soi la horde des symboles, les messagers confiants de la fin et du commencement !

C’est le rire de Frédéric et son désir et ses fantasmes déliés, fractionnés ou étrangement accouplés qui viennent nous embraser, mêlés toujours – car il faut bien les nommer pour les conjurer – à ses frayeurs de, je cite, « ce qui rugit par terre » !

Et l’on sent l’or invulnérable de la Bibliothèque qui résiste contre l’attaque dans les parties basses de l’âme et de l’être, des démons ambigus. Car la joie chez Frédéric est toujours éphémère, et il faut sans cesse lui rappeler qu’il y a aussi des raisons de se réjouir.

 

4 – Son rêve étrange, épanché dans le rythme et l’image

Étrangeté de sa nudité, de sa trop grande nudité, entendre là le substrat électif, paroxystique de sa sensibilité vécue paradoxalement comme ce qui lui permet d’écrire, je cite « sur le saphir des mers et des yeux qui regardent », mais aussi comme une faute inconnue, cachée et inexpiable.

Étrangeté qui réclame au préalable des sacrifices rituels, ponctuels d’être et de vie réelle avant que de s’épancher dans le Rythme et l’Image. Comme si le rythme et l’image ne s’enivraient, ne se révélaient qu’une fois l’octroi accordé. N’est-ce pas là une économie de l’écrit sur le fil du rasoir, la possibilité, je cite « d’un étourdissement clair vers le ciel - le ciel quand le monde tombe », qui relève pourtant des propres sources et ressources du poète et de sa seule élaboration.

Mais chez Frédéric, le mystère ne s’entame pas, ne se risque pas à être élucidé : il se vit dans son immédiate majesté. Alors, de fait, la Féerie peut lui être concédée, la gestation des rythmes, des images, le cycle des départs, des voyages, des transmutations et des métaphores, même s’il reste parfois dans la doublure des choses un peu de faute ou d’erreur, de culpabilité sacrée. Je cite « Mais je me risquerais malade sur l’aile / En robe blanche de tour et scellé / Entre la terre et le ciel pour étreindre l’air. »

De fait l’ivresse aussi lui est accordée, la vieille et jubilante nécessité de s’enivrer, le recours perpétuel à l’enivrement physique et spirituel envisagé en conscience, lucidement et sans recouvrement de l’esprit comme ce qui sauve et perd, parce que les étoiles de l’amour et de la vie ne s’allument qu’à ce prix. De cette ivresse, il ne démordra pas, avait réglé ses comptes avec l’éventualité de son abstinence une bonne fois. Une bonne fois que sa volonté farouche et douce prolongera, réitèrera d’étape en étape. L’injonction du poète, les vers célébrant, officiant de Baudelaire ne le justifiaient-ils pas ?

Il faut être toujours ivre, tout est là, c’est l’unique question, etc.

Excepté que cette ivresse est un corps étranger qui pénètre sûrement, insidieusement en soi et peu à peu prend le pouvoir.

Quoi qu’il en soit, tel qu’il a vécu et comme il a aimé sans ménagement, inconditionnellement, tel qu’il nous a fasciné et tel qu’il s’est donné, son œuvre de vie et son œuvre littéraire sont totalement justifiées et hautement proclamées sous le soleil !

Pour le reste, pour le fond intime de l’être et de l’amitié révélés, il y a des choses, comme pour chacun de vous, qui ne se disent pas, et resteront dans le secret avec lui.

Odile COHEN-ABBAS

(revue Les Hommes sans Epaules).

*

 

FRÉDÉRIC TISON & LE DIEU DES PORTES

par Béatrice MARCHAL

Le titre d’abord nous interpelle, servi par la saisissante photo, en couverture, d’un regard d’ange dirigé vers un Au-delà. Dans une Note liminaire, l’auteur explique d’emblée que « de Janus à proprement parler [le dieu romain au double visage], il ne sera pas question dans ces pages » ; mais le dieu des portes n’en reste pas moins actuel, puisque son œuvre, qui se situe essentiellement dans le temps, « est de passer – d’aller enfin », passage perçu par la présence du vent dans ces textes , aussi forte qu’insaisissable : « J’aime le vent, et chaque vent me déçoit » ; « à nous de traquer à chaque instant sa présence », et le poète de faire sienne la devise de son aîné, Jean-Antoine Roucher, « se regarder passer ».

Le livre est composé de trois Cahiers, dont les titres respectifs Heurteville, Sylvestres, Planètes, évoquent d’emblée une déambulation qui s’élargit du lieu circonscrit de la ville, aux forêts et au cosmos tout entier. Heurteville, avec sa discrète allusion à Perceval le Gallois, d’emblée nous situe dans l’espace du mythe, ces mythes et contes (Grimm, Perrault avec la Belle au Bois dormant, etc) auxquels recourt de façon fréquente et naturelle un poète qui en est nourri et qui les adapte librement à son propos ; de manière générale, c’est le recueil dans son ensemble qui mêle, en un syncrétisme harmonieux, de nombreuses références à l’antiquité, avec les évocations de lieux et d’objets (péristyles, trirèmes…), la mythologie (Silène, Orphée, Ulysse…), mais aussi la littérature du Moyen-Âge, courtoise notamment et la Bible. Il est d’ailleurs frappant que tout au long du recueil, la parole se revendique comme l’expression d’une doxa bien plutôt que d’une intangible et incontestable vérité : « il paraît que », « on raconte, on dit que… », de telles formules introduisent et ponctuent sans cesse ces « histoires en peu de phrases », qu’évoque le sous-titre ; pour Frédéric Tison, elles sont la définition du poème en prose.

Dans cette pérégrination traversée de rencontres, l’amour est mentionné dès le premier poème comme la condition essentielle de sa réussite : « et tu n’auras rien vu, ou bien du gris ou du bleu – si tu n’entres en amant ». La rencontre amoureuse y acquiert une dimension d’archétype : l’aimée, c’est « Elle – celle qui n’a pas de nom » ; l’amour est évoqué, en référence à la Genèse, comme un éblouissement créateur et la figure du poète s’identifie à Orphée, l’enchanteur doublement éploré par la perte d’Eurydice et celle d’« un fils du vent », Calaïs.

La richesse autant que la complexité du Dieu des portes tient sans doute aux pronoms personnels, dont le poète varie à sa guise l’emploi des trois personnes, notamment du singulier. Il s’en explique dans une note de l’un de ses carnets: « Que, dans le poème, le "je", le "tu", le "vous" et le "nous" se parlent et se confondent ne doit pas étonner ; ils s'échangent parfois, si chaque homme ne sait, bien souvent, croyant parler de lui-même, qui il est, à cette heure et à ce moment — ni quelle voix le hante quand il vient de parler, ni d'où il vient de dire ». Comprenons qu’à ce recours très concerté aux pronoms est dévolue la mission de dire l’éparpillement des identités : qui parle, quand "je" parle ? C'est aussi, parfois, un moyen, ou une tentative de s'éclairer soi-même. Ainsi dans trois textes consacrés aux « villes précieuses », égrenés dans chaque cahier, l’emploi du pronom "tu" fait implicitement référence à « Zone » d’Apollinaire : comment mieux signifier que la déambulation est à la fois extérieure et intérieure, physique et mentale ? Car la quête est difficile, « Parmi les immeubles, quelque chose ne s’ouvre pas », mais la liaison entre la marche et la voix du poème ne fait pas de doute : « la trace feutrée de tes pas […] peut-être ébauche-t-elle la clef qui manque à ton trousseau sonore ? » Quant au motif de l’ombre, il traverse tout le recueil (p. 12, 47, 71), illustrant l’opacité du poète à lui-même – « L’ombre – ton ombre – est ton grand oiseau blessé » – en même temps que cette ombre apparaît comme une chance de se connaître – « Je suis encore ta naissance, me dit l’ombre ».

À l’instar de l’ombre, liée à la question de l’identité, sont privilégiées des réalités aussi légères et immatérielles que le vent, les nuages, voire l’eau, liées de façon corollaire à la question de l’écriture et du chant.

Si importante que soit la place du vent – « Les vents nourrissent ta parole », c’est le chant qui est premier : « Le chant devance le vent », et le poète est son « otage ». Un chant qui a bien sûr partie liée avec le silence : il part « du côté du silence ». De même le satyre Silène appartient à la suite de Dionysos, le dieu du chant poétique : « Silène, tu chantes le monde et le monde est dans ta voix », pourtant ce n’est pas dans le vin, mais dans l’eau, « l’eau qui parle », « plus mystérieuse que le vin » qu’il retrouvera les noms perdus et nécessaires. Pour Frédéric Tison, le chant est en effet nomination, ainsi le poème XI du deuxième cahier apparaît comme une sorte de Fiat : « Soit l’aube au bout de tes bras, soit la feuille sous la neige. […] Soit toute l’eau lente et légère – celle où tu ne t’es pas encore connu ». À la nomination, s’ajoute la fonction de célébration : « Loue…, célèbre… chante… », ces impératifs donnent au chant le pouvoir de rompre le maléfice, de libérer et d’ouvrir l’espace à la lumière.

A la fin du premier Cahier, l’écriture apparaît, à travers l’allusion à un conte de Grimm, comme une clef qui peut ouvrir, mais ne permet pas de passer le seuil. Pour pallier la difficulté de l’écriture à circonscrire une réalité trop délicate, le poète va recourir à la peinture : « Parce qu’elle était silhouette je la peignis avec les noirs de mes encres. […] ». Écriture et peinture vont alors se trouver associées de façon complémentaire : « afin de peindre les images qui figurent dans l’ouvrage de tes Heures ». Cette référence aux livres d’Heures est chère à Frédéric Tison, il leur associe le sens de ces histoires, qui ont d’autant plus de force qu’elles sont brèves : « Plusieurs textes ont pour trame une « histoire », un « récit », ou plutôt un fragment d’histoire ou de récit, même s’ils n’en sont pas à proprement parler. Mais histoire possède également le sens d’image (manuscrits historiés des monastères médiévaux, par exemple) ».

L’écriture bientôt confondue à la peinture apparaît finalement comme un de ces sorts heureux que notre poète se jette à lui-même : il fait d’elle un moyen d’échapper aux apparences, un gage de vérité et de vie : « Prends ton visage dans tes mains – et porte-le sur la page blanche encore, sauve-le du miroir ! Chacune de tes couleurs est un vœu. Une touche de blanc dans tes yeux – Tu es vivant ».

Le dieu se cache – ou se révèle – en de multiples réalités : « Il règne matin et soir à chaque coin de rue. Si peu le regardent, et l’admirent et l’encouragent ; d’aucuns prétendent que son nom – son vénérable, son lent, son lointain nom – n’est pas connu. Et toi, tu l’appellerais volontiers Celui Qui Manque, si ce n’était l’interrompre ». Car le poète connaît la finitude du réel : « Tu auras su cette immense blessure – en toute chose et pour jamais, sous le ciel clair […] partout régnait l’adieu ». Pourtant si ce « quelqu’Un est caché dans les visages, au sein des vents, parmi les millions de corps et de pas », certains permettent parfois d’en approcher l’identification : « Mais il y avait un visage et celui-là parlait : l’amour ! disait-il, l’amour, lorsque tes pensées m’animent, lorsque tes mains me déclinent ».

Dans le Cahier III se confirment les thèmes précédemment rencontrés et l’errance se poursuit, conformément à l’étymologie du titre « Planètes » (planetes, en grec, signifie errant, vagabond) : on y retrouve « les villes précieuses » mais aussi l’évocation d’Ulysse et, bien sûr, la présence du vent, « le vent qui contient nos secrets », qu’il convient de savoir entendre, lui qui « apportera les mêmes images, les mêmes phrases, les mêmes cadences ». Toujours l’amour en apparaît le moteur : « Tu as emprunté des voitures et des trains pour un visage aimé ».

Il semble que cette errance, amplifiée, trouve ici une forme d’achèvement. Elle devient cosmique : « Le monde bientôt roulera ton corps dans les galaxies de diamant… ». Mais elle se fait aussi, autant qu’à travers l’espace, dans le temps ; il semble alors qu’elle ne se plaît à rappeler le passé, antique ou personnel – « l’eau claire sur le flanc des trirèmes » –, que pour le changer en éternité. Sous le regard du dieu-poète, tout ce qui compose le réel devient sacré. D’où l’importance de savoir regarder : « Au voyageur, [tu demandes] le double de ses yeux » car le regard échangé est parole. Son but n’est autre que la beauté, « âpre, et sombre », dont la présence si proche est si difficile à discerner.

C’est aussi au sein de cette errance qu’a lieu la création poétique, qui est genèse du monde, puisqu’elle consiste à amener « un songe » « jusqu’à la voix », par le truchement d’une « pensée qui le descelle ». Le poète est l’instance – le dieu ? – qui rend effective l’existence de ce qui n’existait « avant [lui] » qu’à l’état de limbes. Par la grâce des « noms qui veillaient sur [s]es lèvres », un paysage s’ordonne et acquiert une âme qui est un peu la sienne : « Il paraît qu’aujourd’hui l’arbre te ressemble, et que lorsque tu marches toute la forêt s’avance derrière toi. Il paraît que le chant des oiseaux se souvient du son de ta gorge et de tes lyres. Il paraît même que les saisons renouvellent tes danses, et que les fleurs s’en étonnent ». (Notons en passant la réminiscence à Macbeth, et la manière très personnelle dont Frédéric Tison utilise le mythe). « Oh, jaillir ! », voilà exprimé le souhait profond, l’attitude désirée qui ouvrirait à ce qui est recherché. Pour cela, il n’est que d’aller au-delà de soi-même, le poème devient alors la fin même de l’errance : « Sache que tu es toi-même l’obstacle – et que ton chant est déjà le lieu que tu attends ». Le livre s’achève enfin sur l’évocation d’un conte qui ne laisse pas de doute sur le caractère mystique d’une telle quête.

Le Dieu des portes est une errance où se mêlent intimement quête de soi, quête de l’écriture et quête mystique. Ajoutons que son pouvoir poétique tient certes à la solide architecture du livre mais aussi à un rythme, une prosodie qui répond à l’exigence, selon laquelle « le poème en prose doit proposer un autre Chant », en témoigne une musique, comme par exemple celle de ces alexandrins (ex. XV, cahier II : « C’est une fleur souterraine et c’est un visage, c’est un jardin qui fait d’une fleur un visage »).

Béatrice MARCHAL

(revue Les Hommes sans Epaules).




Critique

Subtile, féline parfois, exigeante et concise, cette poésie impose une noblesse assez rare. Ce partage des mots est peuplé d'émotions fortes et féminines, on y sent « le cristal d'une présence », mieux qu'une lumière floue « dans laquelle se perdre », comme « l'hésitation d'un rêve ». Si l'on compte le nombre de mots utilisés, cela peut paraître court. Mais, à relire dans le silence, on aime ces « gestes en paroles », ces « rêves en éveil », cette voix de brûlures fascinantes comme « des soleils dans tes yeux » (sic). Oui, voilà bien une magie, des secrets dérobés, des arabesques de velours, du sang de poète authentique qui coule...

Jean-Luc Maxence

(La Nouvel Lanterne n°4, in lenouvelathanor.com, juin 2012).



Dans 7 a dire

"J'avais écrit qu'était mauve l'écriture d'Elodia Turki; qu'elle était haute et lisse; qu'elle s'égouttait doute à doute en des poèmes prunes, violets, bordeaux ou lilas. Comme la gazelle qu'elle demeure, dame de grands cours et d'interminables courses, assoifée d'errance, en sans cesse partance, enjambeuse de méditerranées, danseuse de sa vie, aérienne et libre de tout lieu. Et voilà que celle qui souvent chnate pour ne plus s'entendre penser dans l'une ou l'autre des sept ou huit langues qui dansent dans sa tête était passée au rouge. S'était mise à aimer en anglais et rouge. Ce fut Ily Olum. Puis elle avait repris l'écheveau de son existence pour nous tricoter La Chiqueta afin de retrouver les couleurs de la vie, de sa vie. Pour tenter d'oublier le reste. Or voici que resurgit ici le poème, en sa précise et vive langue de poésie. Dont notre revue sut orner ses pages au long de quatre numéros, égrenant une quinzaine de textes de haute tenue. Mains d'ombre est tirée de la mer de la mémoire qui n'arrête pas ses allers venues de marées chez Elodia Turki. La mer dessinée par ma soif - portera tes vaisseaux nous dit-elle d'entrée, se définissant comme l'enfant illégitime - d'une grotte... - et d'une étoile. Elodia Turki expose ici comment la légende d'un grand et fort passé survit à l'histoire: C'était de tous les souvenirs - le plus doucement triste - Quelque chose rouge - quelque chose fort - dans mes doigts dénoués... Dans un passé qu'elle repousse en un ailleurs, du bout de bras où s'expriment ses mains: Mes mains aveugles... - Mes mains sombre mémoire. On sent l'amour aller vers cet ailleurs qu'elle imagine mais ne veut pas savoir: Mon regard aligné sur la nonchalance de ton - renoncement - Ainsi se noyant - dans le lointain de toi - perdant les choses sues... Au passé bien enfui se mêle le désespoir d'une espérance qui appelle encore, avec son lot de promesses, de rêves et d'offrandes, d'utopies peut-être. Puis le toi devient lui: J'avais pour toi - pour lui - lissé tous les chemins dans le brouillon du soir... Jusqu'à préciser.... poser sur ta personne - la sienne - l'ocre de ma terre brûlée. Elle pose alors le bilan de cette histoire avant de souligner: J'étais celle - qui de lui qui de toi - attendait - dans les pointillés du jour - l'étreinte. Avant de conclure, ainsi qu'à l'issue d'un rapport, sachant enfin inoubliable son oubli: Ainsi lui parlait-elle - à même son oubli. Comme nouvellement sortie d'affaire, de l'affaire. Mais on sent, on sait que le rouge reste mis. De la poésie de juste noblesse et de la précise allure. inimitable Elodia."

Jean-Marie GILORY (in revue 7 à dire n°53, novembre 2012).




Critiques

"Un livre tout d’abord à regarder, comme un objet, tant les couleurs ocres de la couverture mettent à l’honneur la délicatesse du dessin qui la compose pour moitié. Le titre, Mains d’ombre, discrètement déposé au-dessus, dans un vert pastel, vient discrètement s’harmoniser avec ces couleurs, et annonce les tonalités aériennes de l’iconographie liminaire. Le recueil s’ouvre en effet sur un dessin de même facture, reproduit en couleur. Dès l’abord Elodia Turki sollicite le regard, et prépare le lecteur à la découverte de ces magnifiques lignes tracées en arabe littéraire qui ornent les pages de son recueil et proposent une traduction de ses textes, assumée par Habib Boulares. Le vis à vis rythme le livre, et les caractères orientaux dessinent des vagues de dentelle en regard de textes courts pour majorité écrits en italique sur les pages de droite. Ainsi cette version bilingue place l’écriture à un double niveau de réception, celui de la lecture proprement dite, et celui d’une réception sémantique de l’image. « De gestes en paroles » Elodia Turki invite le lecteur sur la quatrième de couverture à entrer dans cet univers plurisémantique. Là nous rencontrons une énonciatrice qui évoque sa difficulté à être, et suggère les épreuves traversées avec une pudeur et une discrétion non démenties. Un pronom personnel à peine incarné apparaît parfois, mais c’est dans la pudeur de l’évocation des étapes rencontrées.

 « Tremblée défaite et rire
comme un manque à rêver

Je-suave tourbillon-
fleur lacérée-dessin-
jasminée repentie
silence pire

C’est ce que je sentais »

 Une parole féminine qui suggère les difficultés de l’affirmation de soi-même mais aussi les ombres dessinées par les êtres rencontrés et aimés.

 « Autour de ses poignets
d’autres mains d’autres gestes

elle et toi
immenses arlequins sur le pont sans rive

Tu m’avais oubliée
ne retenant de moi que l’ombre de mon chant

que le son de mes doigts sur tes jours
ne retenant de moi
que toi
sans moi »

 Faut-il pour autant affirmer que ce recueil n’évoque qu’une expérience personnelle ? Loin s’en faut, car l’auteure fait partager au lecteur ses interrogations sur la matière de ses textes et sur l’acte d’écrire.

 « Sa main-la tienne
telle une ombre jalouse

dans la fleur innombrable de ma peur

Peut-être eut-il suffit-il
que la lenteur des yeux
épelle en
fin le trouble

pour que toujours soit
l’improbable partage »

 Mains d’ombre n’est donc pas uniquement le lieu d’une parole personnelle, et la volonté d’opérer un syncrétisme artistique soutient cette réflexivité sur le travail de l’écriture. L’iconographie qui entoure les textes ainsi que la graphie magnifique de l’écriture arabe forment écho à la récurrence de l’évocation de la musique. Et il faut comprendre la convocation de ces vecteurs artistiques comme métaphore de ce désir de mener l’humanité à la source de paix d’une communauté enfin unie dans le verbe mais aussi dans le silence, ainsi que l’énonce si magnifiquement l’épigraphe d’œuvre signée Omar Khayyam :

 « There was a Door to which i found no Key
There was a Veil through which I could not see

Some little Talk awhile of Me and Thee there was
And then no more of Thee and Me

Omar Khayyam (Quatrains) »

Carole MESROBIAN (cf. "Fil de lectures" in www.recoursaupoem.fr, mars 2016).

*

"Ce livre bilingue, arabe et français, d’une poésie magnifique, est disponible alors que Habib Boulares, essayiste, historien, poète et homme de théâtre tunisien, est décédé. Il a fait davantage que traduire la poésie d’Elodia Turki, il l’a inscrite dans l’écrin de la langue arabe qui est en poésie en soi.
 
« Ici, nous dit Elodia Turki, nous sommes, comme pour toujours, perdus retrouvés dans notre souffle, entourés de murmures, les mains ouvertes sur le vide apparent qui nous enveloppe. Nous hésitons : sommes-nous seuls ? Sommes-nous avec les autres ? Sommes-nous l’autre ? Tous les autres ? Qui parle à qui quand nous parlons ? Et à travers nous, qui parle ? De gestes en paroles, de rêves en éveil, le monde nous entraîne dans sa ronde… Certaines choses que l’on dit… Certaines choses que l’on nous dit, puis… plus rien de ce que l’on s’est dit. »
 
 La mer dessinée par ma soif
 portera mes vaisseaux

Tout sera car je suis
 fantastique animale
 Enfant illégitime
 d’une grotte… et d’une étoile

 La beauté, la grâce, la profondeur… le silence. Le lieu de la langue est le reflet du cœur, de l’intime. La poésie se fait queste, un fragile esquif, insubmersible toutefois sur l’océan de la vie.
  
 Le monde à travers moi se crée

Si je vis Tu existes
 Et Tu meurs si je meurs

A l’intérieur de moi
 un domaine effrayant
 martèle mes secondes

J’ai recousu l’entaille
 Enfermé ce moteur et ma peur
 et
 dans le lisse et la beauté
 de mes masques

j’ai chanté !


Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, 16 août 2015).

*

"De courts poèmes plein de ferveur et d'amour qui se lisent avec tranquillité."

Jean-Pierre LESIEUR (in Comme en poésie n°63, septembre 2015).

*

Subtile, féline parfois, exigeante et concise, cette poésie impose une noblesse assez rare. Ce partage des mots est peuplé d'émotions fortes et féminines, on y sent « le cristal d'une présence », mieux qu'une lumière floue « dans laquelle se perdre », comme « l'hésitation d'un rêve ». Si l'on compte le nombre de mots utilisés, cela peut paraître court. Mais, à relire dans le silence, on aime ces « gestes en paroles », ces « rêves en éveil », cette voix de brûlures fascinantes comme « des soleils dans tes yeux » (sic). Oui, voilà bien une magie, des secrets dérobés, des arabesques de velours, du sang de poète authentique qui coule...

Jean-Luc Maxence

(La Nouvel Lanterne n°4, in lenouvelathanor.com, juin 2012).


*



Dans 7 a dire

"J'avais écrit qu'était mauve l'écriture d'Elodia Turki; qu'elle était haute et lisse; qu'elle s'égouttait doute à doute en des poèmes prunes, violets, bordeaux ou lilas. Comme la gazelle qu'elle demeure, dame de grands cours et d'interminables courses, assoifée d'errance, en sans cesse partance, enjambeuse de méditerranées, danseuse de sa vie, aérienne et libre de tout lieu. Et voilà que celle qui souvent chnate pour ne plus s'entendre penser dans l'une ou l'autre des sept ou huit langues qui dansent dans sa tête était passée au rouge. S'était mise à aimer en anglais et rouge. Ce fut Ily Olum. Puis elle avait repris l'écheveau de son existence pour nous tricoter La Chiqueta afin de retrouver les couleurs de la vie, de sa vie. Pour tenter d'oublier le reste. Or voici que resurgit ici le poème, en sa précise et vive langue de poésie. Dont notre revue sut orner ses pages au long de quatre numéros, égrenant une quinzaine de textes de haute tenue. Mains d'ombre est tirée de la mer de la mémoire qui n'arrête pas ses allers venues de marées chez Elodia Turki. La mer dessinée par ma soif - portera tes vaisseaux nous dit-elle d'entrée, se définissant comme l'enfant illégitime - d'une grotte... - et d'une étoile. Elodia Turki expose ici comment la légende d'un grand et fort passé survit à l'histoire: C'était de tous les souvenirs - le plus doucement triste - Quelque chose rouge - quelque chose fort - dans mes doigts dénoués... Dans un passé qu'elle repousse en un ailleurs, du bout de bras où s'expriment ses mains: Mes mains aveugles... - Mes mains sombre mémoire. On sent l'amour aller vers cet ailleurs qu'elle imagine mais ne veut pas savoir: Mon regard aligné sur la nonchalance de ton - renoncement - Ainsi se noyant - dans le lointain de toi - perdant les choses sues... Au passé bien enfui se mêle le désespoir d'une espérance qui appelle encore, avec son lot de promesses, de rêves et d'offrandes, d'utopies peut-être. Puis le toi devient lui: J'avais pour toi - pour lui - lissé tous les chemins dans le brouillon du soir... Jusqu'à préciser.... poser sur ta personne - la sienne - l'ocre de ma terre brûlée. Elle pose alors le bilan de cette histoire avant de souligner: J'étais celle - qui de lui qui de toi - attendait - dans les pointillés du jour - l'étreinte. Avant de conclure, ainsi qu'à l'issue d'un rapport, sachant enfin inoubliable son oubli: Ainsi lui parlait-elle - à même son oubli. Comme nouvellement sortie d'affaire, de l'affaire. Mais on sent, on sait que le rouge reste mis. De la poésie de juste noblesse et de la précise allure. inimitable Elodia."

Jean-Marie GILORY (in revue 7 à dire n°53, novembre 2012).

*

"Pour reprendre les mots de Pierrick de Chermont dans son étude « L’appel de la muse chez Elodia Turki », cette dernière « est née dans une prison espagnole à la fin de la guerre d’Espagne, où sa mère antifranquiste militante était enfermée et condamnée à mort. Au bout de dix mois, elles rejoignirent la Tunisie où son père se trouvait déjà ». Ce qui explique peut-être son goût pour la culture arabe et, en partie, la présente publication de « Mains d’ombre » (déjà édité en 2011 à la Librairie-Galerie Racine) où ses poèmes en français dialoguent avec la traduction en arabe due à Habib Boulares.

« Mains d’ombre » est un chant d’amour. Un chant d’amour à la graphie arabe car Elodia Turki écrit dans son avant-propos (qui est un hommage à Habib Boulares) à cette édition : « Je sais que la traduction qu’il a faite des poèmes de mon recueil "Mains d’ombre" est non seulement fidèle, mais, aux dires de ceux qui ont comparé les textes dans les deux langues, il y a tellement de poésie dans sa proposition que l’on oublie très vite qui a écrit et qui a traduit ». Nous voilà loin du vieil adage qui assimile la traduction à une trahison. Ne connaissant pas l’arabe, je n’ai rien à ajouter à ces mots…

Mais chant d’amour également dans les poèmes d’Elodia Turki dont l’écriture rend fidèlement une perception originale de l’amour. Si l’obscurité n’est pas absente de ces textes, le dialogue amoureux que le lecteur devine traduit la vocation ultime de la femme qui est l’amour. Là encore, la culture arabe (et je suis conscient que cette dernière expression manque de précision) qui érige l’amour en règle n’est pas loin : Elodia Turki a publié en 1999 un recueil intitulé « Al Ghazal », ce qui rappelle au lecteur occidental qui est familiarisé aux genres poétiques définis par des règles de construction très strictes que le ghazal (dépositaire de la poésie amoureuse dans la culture arabe) ne renvoie pas aux formes comme dans la poésie occidentale mais au thème abordé. D’où l’extrême liberté de ton d’Elodia Turki.

Mais il faut aussi s’arrêter à l’iconographie de ce recueil. Pour remarquer tout d’abord que l’illustration de couverture (reprise sur la page de titre) est différente, quant au style, du frontispice. Ce qui prouve que la culture arabe n’existe pas, mais qu’il existe des cultures arabes… Cependant ces deux illustrations représentent un couple, amoureux (?) dans un jardin. Dans les deux cas, la femme tient un flacon ou une carafe. Sur la couverture, la femme a dans la main droite une coupe dans laquelle elle semble avoir servi un peu du breuvage de la carafe pour l’offrir à l’homme face à elle. Comment interpréter ces éléments visuels ? Il faut se souvenir que dans la culture arabe, on trouve de nombreux jardins dédiés au plaisir et de nombreuses représentations de ces jardins. On n’est pas loin, dans certains, cas, du jardin d’amour auquel font penser ces illustrations. Si chez les musulmans l’alcool est frappé d’interdit, le vin est considéré comme la récompense suprême au Paradis : « Les Purs seront abreuvés d’un vin rare » (Le Coran, Sourate LXXXIII, 25). Et dans l’histoire, les époques où les poètes (Omar Khayyam en est un bel exemple), chantèrent le vin et l’ivresse ne sont pas rares.

De là à penser que ce recueil s’inscrit dans cette tradition particulière, il n’y a qu’un pas facile à franchir… Elodia Turki ne nomme jamais l’objet ou le sujet de son amour. Et elle se situe comme l’égale de l’homme : « Tu succombais aux mots / je t’offrais l’hésitation du rêve ». Ces mains d’ombre sont des mains faites pour la caresse, pour l’interrogation. Ce que résume admirablement ce vers « Elle vers lui avançait une esquisse ». Pierrick de Chermont dit d’Elodia Turki qu’elle a « une foi sans Dieu ». Ses poèmes ruissellent d’une foi très forte mais quant au Dieu, ne parle-t-elle pas de « croix sans Christ » ? Au-delà de ces affirmations, « Mains d’ombre » est un beau livre à la poésie subtile, en même temps qu’un bel objet…  "

Lucien WASSELIN (cf. Chemins de lecture in revue-texture.fr, 2016)




Lectures :

" L’écriture n’est ni fémi­nine, ni mas­cu­line. Le tra­vail d’écrire, avec la matière du lan­gage, puise à l’universel, par-delà les genres...

On connaît ( ? ) le roman de Georges Pérec, La Disparition. Cet ouvrage est un lipo­gramme, il ne compte pas une seule fois la lettre e. Élodia Turki offre à la curio­si­té du lec­teur un recueil com­po­sé de poèmes lipo­grammes : la lettre a en est absente. Que signi­fie cette non pré­sence vou­lue déli­bé­ré­ment ? Sans doute cette ques­tion est-elle mal­ve­nue puisque Élodia Turki affirme en qua­trième de cou­ver­ture : « Une cen­taine de poèmes lipo­grammes, comme des gués sur le che­min étrange que je découvre avec eux, avec vous, et qui ne mène nulle part ailleurs que le che­min lui-même qui, comme le dit Antonio Machado, n’existe pas : il n’y a pas de che­min. Le che­min se fait en che­mi­nant »

Tout lan­gage écrit est lipo­gram­ma­tique puisqu’il n’utilise qu’un nombre fini de lettres et exclut les autres alpha­bets… Il serait donc vain de cher­cher à élu­ci­der de quoi la lettre a est le sym­bole. Et sans doute est-il plus utile de voir ce que ces poèmes disent en dehors du jeu gra­tuit auquel semble s’être livrée Élodia Turki dans sa jeu­nesse. Car elle conti­nue­ra d’écrire de tels poèmes. Voilà pour la genèse du recueil.

 Notons que le poème est court, la plu­part du temps. Élodia Turki donne l’impression de décrire ses rela­tions avec un tu jamais iden­ti­fié. S’agit-il de la des­crip­tion de l’amour, de la pas­sion ? Notons aus­si le goût de l’image : « Et j’invente pour nous une très lente nuit / tis­sée de peurs et d’innocence / qui nous dépose sur les grèves du temps / enso­leillés de lunes » (p 8). Est-ce le stu­pé­fiant image dont par­lait le sur­réa­lisme ? Élodia Turki aus­culte son corps car elle est sen­sible à ses chan­ge­ments. Cela ne va pas sans obs­cu­ri­tés que sou­lignent ces mots : « entou­rés d’ombres longues » (p 11). Elle a le goût des mots rares comme ouro­bo­ros sans qu’elle n’éclaircisse le sens de ce terme mais sa forme la plus cou­rante est celle d’un ser­pent qui se mord la queue, le plus sou­vent. Ce vers « Et voi­ci le poème d’où sur­git le poète ! » n’est-il pas éclai­rant (p 16) ? Élodia Turki sou­ligne qu’elle ne faci­lite pas la lec­ture de ses poèmes : « Je signe enfin de cette encre fur­tive / quelque chose de moi qui se rebiffe // L’irréversible plonge ses griffes d’ombres / fige notre désir pour tou­jours dif­fé­rent » (p 21).

 

Élodia Turki, L’Infini Désir de l’ombre, Librairie-Galerie Racine (Collection Les Homme sans Épaules), 68 pages, 17 euros. (L-G Racine ; 23 Rue Racine. 75006 Paris).

 

 Et puis, il y a cette soif inex­tin­guible d’écrire : « Terrible est le silence » (p 25). Et puis, il y a cette atti­rance de l’ombre… Etc !

 Élodia Turki dit haut et fort sa fémi­ni­té et la pas­sion amou­reuse. Et si ce recueil n’était qu’un éloge de la gra­tui­té du jeu poé­tique ? Mais je ne peux m’empêcher de pen­ser que la lettre a est l’initiale du mot amour : Élodia Turki n’écrit-elle pas « Première lettre et pre­mier leurre » (p 41)"

Lucien WASSELIN (in recoursaupoeme.fr, juin 2018).

*

Le poète, dans son dénuement, se dépouille souvent de la ponctuation, la mise à la ligne faisant office de respiration. Parfois, il sacrifie les majuscules ou, au contraire, les magnifie. Titres et table se dissipent au gré d'enchaînements subtils. Voici qu'Elodia Turki nous propose la complicité d'un texte sans la lettre A (hors son propre nom, les première et quatrième de couverture ainsi que les pages de garde).

Simple jeu ? En fait, la contrainte librement consentie tôt s'évapore. Cette lettre A, pourtant si prégnante dans notre langue, est devenue virtuelle, telle une ombre à la fois présente et immatérielle. Comme un désir intensément palpable mais sans corps et sans trace. Désir immensément présent, envahissant, obsédant tel un amour qui taraude, privé de l'être cher : De toi je suis si près - si loin de nous - / Moi loin d'ici loin de tout en si petite vous, lors que Mes doigts écorchent le crépi des murmures (...) Pour Tituber sur les broderies du temps. Peu à peu, l'on comprend que le maçon a renoncé au ciment : mur de pierres sèches. Que l'ombre de l'être aimé incendie Mes doigts tendre mémoire de son Infini Désir (en majuscules). Que la lettre A, tel un cri primal (dans le sens freudien) s'est faite absence, non comme un jeu ou un exercice de compagnon en mal de cathédrale, mais comme un manque existentiel devenu déchirement : je mendie le cri d'une étoile. Rendons les choses simples : ce recueil, dont la langue est si pudique mais si riche en images, est un long cri d'amour. Il prend de plus en plus de sens à la relecture. C'est peut-être là d'ailleurs, une caractéristique de la poésie : Le vent étourdit les feuilles les lunes les frissons - Tu restes ce mystère - cet inconnu - qui tremble en moi - l'infini désir de l'ombre. Non pas langue véhiculaire mais elle-même objet d'art, objet de mystère où se frottent et s'incendient l'une, l'autre, les pierres sèches, où se confrontent les verbes dans leur structure primitive. Comme des silences tout au fond des entrailles, tout au creux du rêve.

Claude LUEZIOR (in revue Les Hommes sans Epaules n°47, 2019).




Lectures critiques

La poésie grecque, enracinée dans l’Antiquité, a toujours su faire éclater les règles, se dépasser elle-même pour explorer ailleurs et autrement. Nanos Valaoritis, né en 1921, est l’un des grands poètes grecs actuels, dans un pays où la poésie a conservé les fonctions philosophique et politique.

 « J ’ai été blessé par le Nouveau monde et l’ancien », confie Nanos Valaoritis, l ’un des plus grands poètes grecs. Il est né en 1921, en Suisse. Il a subi les dictatures. Et, aujourd’hui, la crise qui n’en finit pas. Cet homme manie un verbe franc, au « miel acide » comme le dit Christophe Dauphin, l’éditeur de son recueil Amer carnaval (Les Hommes sans épaules, 136 pages, 12€). Il dit son amour à la femme tout autant qu’il déclare sa flamme à sa patrie. Celle des hommes qui veulent profiter de la vie le plus charnellement et le plus longtemps possible.

Philippe SIMON (in Ouest France, 22 avril 2017).

 

*

 

La poésie grecque, enracinée dans l’Antiquité, a toujours su faire éclater les règles, se dépasser elle-même pour explorer ailleurs et autrement. Nanos Valaoritis, né en 1921, est l’un des grands poètes grecs actuels, dans un pays où la poésie a conservé les fonctions philosophique et politique.

Amer carnaval est un superbe recueil que nous présente Christophe Dauphin : « Nous y retrouvons ce miel acide, cette flamme fuligineuse, cette source sulfureuse, qui a donné tout son éclat à cette œuvre poétique singulière. Des poèmes insolites et souvent insolents, suscités par un élan lyrique exacerbé mais toujours maîtrisé : une alchimie où l’étincelle des mots et le feu des images donnent naissance à des éclats où affleure à tout moment la révolte, mais aussi l’envers burlesque ou merveilleux du monde quotidien. »

Rémy BOYER (in incoherism.wordpress.com, 8 mai 2017).

*

Nanos Valaoritis est un poète et romancier grec avec qui il faut compter : en 2014, le 43 ème Festival du livre grec lui a été consacré et son œuvre a été distinguée par plusieurs prix littéraires dans son pays ainsi qu'à l'étranger (aux USA en particulier où il reçut en 1996 le prix National Poetry Association). Le présent recueil, intitulé "Amer Carnaval" semble être un choix de poèmes tiré de son avant-dernier recueil qui porte le même titre : c'est du moins ce qu'affirme sa traductrice, Photini Papariga (p 9). Ce qui n'empêche pas Christophe Dauphin de signaler dans sa préface  qu'il est sans doute l'un des poètes surréalistes les plus importants de la Grèce… Et de souligner les rapports de Valaoritis avec Elisa et André Breton, et quelques peintres de la même école… Mais Valaoritis  conserva de son passage par le surréalisme, "l'usage d'images insolites et insolentes"… De fait, ce poète grec apparaît dans ce choix de poèmes comme le lointain cousin d'un Jacques Prévert. : "Une phrase échappée / de ses rails mous / a échoué dans une   prairie / vert foncé  avec des orangers…". Il faut signaler que le préfacier évite son travers habituel, à savoir l'attaque systématique contre les staliniens auxquels sont réduits de nombreux poètes sans tenir compte de l'Histoire et de leur évolution personnelle : ainsi Dauphin met-il l'accent sur la lutte contre l'occupant nazi, les différentes dictatures qui se sont succédées en Grèce et contre le diktat européen actuel qui lui font rendre hommage à Ritsos et Valaoritis qui se retrouvent sur le même plan…

Le poème est convenu, la disposition strophique sans surprise mais l'humour est là : "Et maintenant j'ai oublié / ce que je voulais écrire / quelque chose bien sûr / de très banal à première vue". Humour certes grinçant, mais humour cependant, quand tout poète cherche l'originalité. L'image reste insolite : "Les traces des crises d'épilepsie / laissent leurs queues de cheval s'agiter", mais il y a quelque chose de subversif qui s'exprime. La coupe du mot en fin de vers isole des syllabes qui renforcent le côté comique et révolutionnaire du poème : ainsi avec con/sommation ou con/vives. Dans une forme relevant de la raison ou de la lucidité court souvent une image plus ou moins surréaliste où se mêlent l'érotisme (À tout prix), l'actualité technologique (Au lieu de), les références aux poètes du passé (N'en plaise à Dieu ou Au balcon de  Paul Valéry)… C'est la marque de fabrique de Nanos Valaoritis. Jamais il n'oublie le politique (la dette ou l'Histoire) qui vient colorer des aperçus plus traditionnels ou plus prosaïques. Christophe Dauphin a raison de noter dans sa préface que Valaoritis "n'a jamais été fermé à d'autres influences et courants [autres que surréalistes] de la modernité poétique". Et il ajoute : "Disons que, inclassable, Valaoritis est valaoriste ! ". L'édition française d'Amer carnaval se termine par des références bibliographiques de ses parutions en France, l'amateur de poésie  n'aura plus d'excuses, même s'il devra aller en bibliothèque de prêt ou consulter le catalogue des libraires d'occasion pour découvrir ce poète singulier (car certaines de ces références renvoient à un passé lointain dans le milieu du commerce ! )

Lucien WASSELIN (cf. "Fil de lecture" in recoursaupoeme.fr, juin 2017).

*

"Nanos VALAORITIS écrit aussi bien en grec qu’en français ; il est même, actuellement, l’un des rares poètes grecs a écrire en français ; il fut l’un des proches d’André Breton.

Amer carnaval inspiré par la crise que vit son pays depuis quelques années, a été traduit par Photini Papariga, Professeur de français, membre de la Délégation de La Renaissance Française en Grèce. Il est publié aux éditions Les Hommes sans Epaules.

En 2013, parût en grec, le recueil poétique, Amer carnaval, de Nanos Valaoritis, poète, romancier, dramaturge et dessinateur, âgé aujourd’hui de 86 ans mais d’une clarté mentale exemplaire.

Né à Lausanne, cet héritier du grand poète et homme politique de l’île ionienne, Lefkas, Aristotelis Valaoritis (1824- 1879), vécut à Londres, participant au cercle moderniste autour de T.S.Eliot, il a traduit des poèmes de Seféris et d’Elytis en anglais et en 1954, il a décidé de se rendre à Paris en s’intégrant à l’équipe surréaliste de la troisième génération, d’André Breton.

En 1960, il est rentré en Grèce avec son épouse, l’Américaine Maria Wilson, décédée récemment et l’année suivante, en 1961, il édita la revue Pali (=Reprise). Pendant la dictature des Colonels (1967-74) il a émigré aux Etats-Unis, où il a enseigné « l’Ecriture créative » et la « Littérature Comparée » à l’Université de San Francisco, jusqu’à sa retraite (1992). Là, il a eu des contacts avec le modernisme anglo-américain, la Génération Beat et les Néo-surréalistes de Californie tandis qu’en 1991, il a organisé une exposition sur les surréalistes grecs, au Centre Georges Pompidou à Paris.

Depuis, son activité littéraire comprend des œuvres en prose ou des poèmes, des essais théoriques ou critiques, des monographies, des introductions de livres ou des expositions ainsi que des traductions.

Valaoritis, qui écrit aussi en anglais, a donc publié ce recueil poétique, avec des poèmes, composés en grec, entre 2008 et 2013, soit en pleine période de la crise financière grecque, due à la dette publique, crise débutée en 2008, crise pénalisant la pays à cause de sa classe et de son système politiques et bien sûr des choix économiques. Cette situation imposa aux Grecs des mesures d’une austérité très sévère, exigeant d’eux, d’appliquer en cinq ans, des réformes que les pays d’Europe de l’Ouest avaient mises en œuvre depuis 1980. Ce changement injuste a d’un coup doublé le taux de suicides, permis une hausse des homicides, une augmentation de différentes infections et l’appauvrissement de la population qui a dû affronter entre autres problèmes, le chômage, la malnutrition et la modification de son statut social.

Dans ce climat inattendu et étrange, Valaoritis, caractérisant d’« Amer carnaval » les manœuvres politiques, les diverses décisions, livre au public grec ses pensées sur ce brusque et brutal glissement vers la misère, pense que les gens ont oublié Bakhtine, François Rabelais et la culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, analyse et justifie la réaction pendant la période du carnaval des populations, qui vivaient sous un régime austère comme celui de l’esclavage pendant l’antiquité, de l’église et de l’aristocratie au Moyen-Age, indépendamment si les réactions étaient ou non permises par les divers pouvoirs.

Baktine loin de considérer le carnaval comme une manifestation folklorique, il la caractérise comme une des expressions les plus fortes de la culture populaire, en particulier dans sa dimension subversive. C’était l’occasion pour le peuple de renverser, de façon symbolique et pendant une période limitée, toutes les hiérarchies instituées entre le pouvoir et les dominés, entre le noble et le trivial, entre le haut et le bas, entre le raffiné et le grossier, entre le sacré et le profane.

Valaoritis, parodiant le pouvoir, en particulier la mégalomanie européenne, compare la situation chaotique imposée à son pays au carnaval, caractérisant la situation et les mesures comico-tragiques. Indirectement, Valaoritis, constate qu’à une époque où l’Europe vit une crise économique, des événements pareils (hausse des impôts, baisse des salaires et des retraites, impossibilité d’acheter ou de vendre les produits) tout cela provient du pouvoir qui paralyse la vie sociale. Il s’agit d’un cirque qui vient de remplacer la politique, un cirque amer, un carnaval étrange, où Valaoritis dénonce, ridiculisant la politique qui a conduit le pays au chaos, s’oppose au retour aux sources que l’extrême droite évangélise, se moque des vieilles recettes gauchistes qui n’aboutissent à rien, considère qu’il a l’impression de vivre un amer carnaval où les citoyens, devenus des marionettes ou des clowns de différents partis politiques, meurent sans avoir bien vécu ou mènent une vie exploitée par le pouvoir. Le patron de ce cirque, non nommé mais sous-entendu, étant la potlitique d’austérité imposée par l’Allemagne, laisse travailler pour quelques sous les gens, et une fois leurs larmes taries, tous ces clowns, ayant le regard pétrifié devant leur impuissance de réagir, meurent dans l’oubli complet.

Utilisant l’ironie, le sarcasme et la nostalgie pour un passé que nous transformons sans cesse nous dit le poète, nous ne cessons de perdre les occasions de changer notre monde éphémère.
La présente collection contient trente-neuf (39) poèmes écrits de 2010 à 2013. Le poète avec sa traductrice, Photini Papariga, ont fait ce choix pour la traduction française, poèmes traduits par une enseignante de la langue française en collaboration avec le poète, et publiés chez « Les Hommes sans épaules », une maison d’édition française, renomée pour son attachement au modernisme en littérature.

La traductrice, Photini Papariga, Docteur ès Lettres du Département de Langue et de Littérature Françaises de l’Université Aristote de Thessalonique, a travaillé longtemps sur l’œuvre de Valaoritis, soutenant même une thèse de doctorat, en langue française, en 2011, sous le titre : Nanos Valaoritis : un médiateur d’impacts, et elle a absolument respecté le style du poète, soit cette émotion du connu et de l’inconnu simultanés. Car si les poèmes de Nanos Valaoritis sont assez difficiles à comprendre, ils sont très faciles à lire, parce que la langue est simple et elle n’est pas alourdie de nombreuses images ; elle est facilement reconnaissable. En même temps, il y a un côté étrange : c’est que le poème dicte à l’auteur ce qu’il faut qu’il dise. Ce n’est pas le poète qui dicte le poème, mais c’est le poème qui le lui dicte.

C’est tout à fait le contraire de l’écriture automatique, tant vantée par les surréalistes, dont Nanos Valaoritis fut un d’eux. Le poème commence par une phrase banale peut être et il finit toujours quand il n’a rien de plus à dire. Le poème, pour Valaoritis, est avant tout une entité ontologique qui lui dicte, ce qu’il doit dire. Et cela arrive d’une façon complètement informelle mais aussi avec des pensées convaincantes.

Photini Papariga est également la responsable de la présentation et de l’établissement du texte bilingue français/grec, pratique assez courante à nos jours qui permet au lecteur qui connaît les deux langues, non seulement de constater llq qualité de la traduction mais aussi si la version en regard est fidèle, près de la forme et du style de l’auteur, problème qui en l’occurence ne se pose pas, puisque la traductrice a œuvré avec l’auteur qui manie parfaitement la langue française. En plus elle a respecté la version conceptuelle du texte original la rendant à une traduction équivalente francophone, ainsi que le niveau stylistique ou sémantique et les données historiques entre le temps de la création du texte original et du texte traduit. D’ailleurs elle affirme que son souci était d’affranchir « les mots de leur sens métaphorique stéréotypé et [devenir] disponibles pour de nouvelles possibilités », parce que ainsi elle a pu conserver l’humour subtil du poète et rendre le goût amer carnavalesque de la quotidienneté grecque que Nanos Valaoritis élève en poétique, renversant le déterminisme du sérieux.

La longue préface, intitulée « Nanos Valaoritis : l’Odyssée d’un poète » que signe l’écrivain français, Christophe Dauphin, informe le lecteur francophone sur le rôle et l’impact de la poésie de N. Valaoritis au devenir littéraire néo-grec, concluant que son œuvre « joue un rôle irremplaçable de passeur entre trois cultures [grecque, anglo-saxonne et francophone] et de défenseur de diverses ‘avant-gardes’ de l’écriture ».

Georges Fréris (in larenaissancefrançaise.org, janvier 2018).

*

« Chroniqueur, obsédé par la passion de sa patrie, Nanos Valaoritis trace dans Amer Carnaval, un journal de ses pensées et de ses émotions au quotidien. Son humour subtil et en même temps doté de force, car il est capable de renverser le déterminisme du sérieux de la quotidienneté, rapproche ses poèmes de ce que leur titre annonce.

Cette édition bilingue est réalisée par un admirateur de la vraie Grèce (et aps seulement de la Grèce antique…), Christophe Dauphin, un homme qui connaît bien et respecte la culture grecque, et qui tient à faire connaître auprès du public français les poètes surréalistes grecs (Nikos Engonopoulos, Andréas Embirikos…), à travers des hommages réguliers dans sa revue Les Hommes sans Epaules.

Retournant à Amer Carnaval, Dauphin nous présente : « Nous y retrouvons ce miel acide, cette flamme fuligineuse, cette source sulfureuse, qui a donné tout son éclat à cette œuvre poétique singulière. Des poèmes insolites et souvent insolents, suscités par un élan lyrique exacerbé mais toujours maîtrisé : une alchimie où l’étincelle des mots et le feu des donnent naissance à des éclats où affleure à tout moment la révolte, mais aussi l’envers burlesque ou merveilleux du monde quotidien. »    

(Revue Contact + n°80, Athènes, janvier/février 2018).

*

"Recueil de poèmes où l'auteur joue avec de libres associations de mots pour traduire ses pensées et ses émotions."

Electre, Livres hebdo, 2018.




Page : <1 2  ... 7 8 9 10 11 12 13 14 15 >