Paloma Hermina HIDALGO

Paloma Hermina HIDALGO



Poète, romancière, nouvelliste, dramaturge, critique littéraire et critique d’art, d’origine franco-andalouse (Le Monde, Le Monde diplomatique, France Culture, Esprit, Europe, The Times Literary Supplement...), Paloma Hermina Hidalgo est une trentenaire radieuse et enthousiaste, hyperactive, dotée d’une vaste culture et d’une grande capacité de travail, sur des sujets variés, y compris les plus pointus. Il y a quelque chose de lumineux chez Paloma Hermina, mais cette lumière nage dans les rayons d’un soleil noir, comme nous allons le voir… Paloma Hermina Hidalgo a grandi en milieu rural, avant d’accomplir ses études, à Paris, au sein de l’École normale supérieure d’Ulm, à HEC, puis, brièvement, à La Femis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son).

Elle a enseigné le journalisme et la critique culturelle à Sciences Po Paris. Marquée au fer rouge, durant son enfance, par la cruauté, le viol (Chapeau de paille des Antilles, chemise de Bora-Bora, il tire mes cheveux à poignée, m’oblige à le regarder. Agenouillée, sur la baie, je froisse mes volants, me prosterne, fais à sa queue l’offrande de mes pleurs. Lever de paupières ; je m’éveille dans ses yeux),  la pédophilie avec les amants de sa mère, la mort violente de celle-ci, l’amour bafoué, le deuil, la perte, Paloma Hermina Hidalgo a connu l’enfer de la psychiatrie (« Dans les jardins de Sainte-Anne, sur la neige, un rose chimique : l’aurore qui éclate. Pour d’autres. Mes matins, moi, je les passe stores baissés, dans une torpeur que n’inquiète plus le ciel »), tout en accomplissant de brillantes études et en s’adonnant très tôt au théâtre et à l’écriture pour une question de survie et sans jamais verser dans la victimisation.

Paloma, c’est encore plus fort que cela : « J’ai grandi dans un environnement rural d’une grande violence, dont mes textes portent trace. Mon écriture témoigne à présent d’incursions psychotiques – hallucinations visuelles et sonores, notamment, domptées par la création. Repenser à mon enfance, tenter de l’écrire, me conduit dans un espace mental où surface et matière sont unies par un geste de flagellation et d’empreinte… J’ai grandi dans la nature comme une herbe sauvage. Que faire si ce n’est voir quand on est née parmi la fange ? Si ce n’est voir et décrire cette tourbe du Berry, s’étendant à perte de vue jusqu’à l’Océan, l’Océan lui-même vu comme un champ de colza d’une luxuriance qui ne pouvait qu’en annoncer d’autres, au-delà de cet Océan, quand je partis avec Maman pour la Floride, à neuf ans. Mon enfance fut toute de violence. À quinze ans, mourir allait de soi ; j’avais « tout » vécu. Mais j’ai choisi la vie. »

Dans ses créations, Paloma ne joue pas avec les mots : « Mon écriture ne saurait, je crois, se référer à un modèle – la langue-norme – ni se réduire à un simple écart – de langage. » Elle écrit pour sauver sa peau en bousculant l’être autant que la langue, qu’elle désarticule et réarticule, triture, décortique jusqu’à l’os : « La langue qui s’impose à moi, par son opulence, son déploiement baroque, est une langue de l’inconscient, obéissant à sa logique propre, et tentant constamment de s’inventer. Langue volontairement étrange, par endroits : écrire, pour moi, c’est forger durablement les mots pour les sauver de leur vacuité, de leur vanité. Ma langue, elle, est à rebours des modes actuelles et passées. »

Sa langue broie le réel avec le lance-flamme d’images, neuves et incisives. : L’eau crépite à mes pieds, hérissée de crêtes. Cette écriture est celle d’une survivante qui a, à l’instar d’Antonin Artaud, « un corps qui subit la vie et qui dégorge la réalité. » Paloma écrit (in Cristina) : « Guettant le crépuscule, toute givrée de sueur, je grappille des nèfles. Souvent, la peur me gagne. Je trouve refuge sous une charmille où frétillent les lézards, je rampe au pied des vignes, parmi l’ortie, le houx, la ronce, surveille le portail par lequel je crains de le voir rentrer. J’imagine mille fois la suite : avant de me violer, il me demande de lui faire un café ; je le lui sers, soumise, tramant un sortilège pour déjouer ses plans. » 

La poésie de Paloma ne laisse que peu de place à la gratuité, comme au verbalisme ambiant, mais tout à la rupture : « Je souhaiterais faire de la poésie une expérience totale, un mode de connaissance particulier, irréductible à tout autre, autant qu’un agent de rénovation des ressources de la langue… Ce que Rimbaud demande à la poésie : non pas de produire de belles œuvres, ni de répondre à un idéal esthétique, mais d’aider l’homme à aller quelque part, à être plus que lui-même, à voir plus qu’il ne peut voir ; en un mot, de faire de la littérature une expérience qui intéresse le tout de la vie et le tout de l’être… L’enjeu de l’écriture est pour moi d’ordre ontologique : j’écris pour défendre ma solitude. Et tiens mes trois premiers livres pour des « autobiographies féeriques »... Le conte de fées n’est pas vrai, mais dit vrai… La parole poétique au sens étymologique du terme est création, chant venu d’une source purifiée des fantasmes. La vérité n’est pas le réel, elle en est même souvent le contraire. » Le conte de fées occupe une place centrale, certes, même si : « L’enfance, mes amis, se fout des princesses, des reines de Perrault ; mes reines à moi furent le dresseur de colombes à la panse bouffie, le funambule porté comme une ballerine sur un tutu lavande, le clown ténébreux – c’est d’une cabale de monstres que je reçus les leçons de ma petite vie, tous étaient fées, parés du nimbe d’une caste damnée. »

L’écriture de Paloma Hermina, qui a un sens inné de la nature, a pour matière le magma de l’être, qui bouillonne de démons intérieurs, de liberté absolue et de fantasmes, de pulsions et de violence, de névroses, de salacités et de perversions, de cruauté sadomasochiste et d’amour : Il caresse les fesses d’une main, fait ses griffes sur mon aine, entre, sort, berce doucement ma hanche : ses doigts, la mort, le temps. Mes prunelles verdissent sous le soleil de treize heures. Je prends la lumière du gland comme la berge prend l’eau. Cette poésie des abîmes se tient néanmoins loin de l’exhibitionnisme, du voyeurisme, comme de l’épate et des exercices de styles qui pullulent ailleurs : « Il n’y a pas de volonté de choquer. J’écris, c’est une nécessité… Il n’est sans doute de véritable écriture qui ne porte en elle cette douleur : celle de savoir à jamais méconnu le langage de ce monde où nous sommes les voix mêmes de nos disparitions. »

Paloma Hermina Hidalgo, on le comprend, c’est plus que de la littérature et qu’importe le genre auquel sont rattachés ses livres : poésie, roman, récit, nouvelle, conte de fées, théâtre et que sais-je encore : « Mes textes oscillent entre théâtre et poésie, incantation et litanie. Leurs thématiques favorisent une narration brusquée par l’émergence d’images du passé et par des digressions et, en effet, par ce tournoiement de polarités que vous évoquez si finement. Faune, flore, confusion des règnes : le monde, pareillement, est soumis à une pulsion érotique qui imprime sa cadence séminale au décor, aux figures mêmes. Priorité est ici donnée aux lois du désir et du corps. »

Paloma, c’est la lave humaine d’une poésie volcanique dont la langue provoque des séismes et qui explose des entrailles pour recracher un quotidien imbuvable, certes, mais transcendé, non pas par dieu (Je veux m’enfouir comme un chien sous les ormes ; toi et ton Dieu êtes une tare, dans un ciel sans objet), mais par une féerie permanente, qui parvient, comme par un exploit, à rendre le monde habitable, entre réel et imaginaire, dans une langue aussi riche que débridée, car, du « haut du ciel, la lune darde la rosée, putréfie le jeune cèpe – oh, cette lune avec les roses fait les nymphes des bois. J’avise, non loin, une alcôve : hamac tressé d’asperges sous un arceau de vignes. Plantes d’un coloris glacial et faux, décor créé, peut-être, par ma fatigue, qui force jusqu’au saphir le pourpre des raisins, donne à ses lourdes grappes l’accent d’un sentiment. »

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

À Lire : Rien, le ciel peut-être (Sans escale, 2023), Cristina, récit poétique (Le Réalgar, 2020, réed. 2023), La Reine cousue, théâtre (Frictions, 202), Matériau Maman, roman (Corlevour, 2024), Féerie, ma perte (Corlevour, 2025).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : J.- V. FOIX & le surréalisme catalan n° 60