Albert GLATIGNY
Né le 21 mai 1839, à Lillebonne (Seine-Maritime), Albert Glatigny est le fils d’un ouvrier charpentier nommé gendarme, en 1844, à Bernay (Eure), où Glatigny passe sa jeunesse. Placé comme boursier au collège de la ville, il en sort pour entrer dans une étude d’huissier, puis comme expéditionnaire au greffe du tribunal de commerce. Il s’en échappe presque aussitôt pour gagner Pont-Audemer, où il trouve une place d’apprenti typographe. Il écrit en quatre jours son premier drame en trois actes et en vers, Les Bourgeois de Pont-Audemer au dix-septième siècle, pour le théâtre de la ville.
Engagé à dix-sept ans dans une troupe de comédiens qui passent par Pont-Audemer, il se met à courir la province avec eux, composant dans une cour d’hôtel de Falaise un nouveau drame en vers sur Guillaume le Conquérant. Il visite Nevers, Épinal, Belfort, Paris, Bruxelles, avant de finir par rencontrer, à Alençon, l’éditeur de Baudelaire, Poulet-Malassis, qui lui fait connaître les Odes funambulesques de Théodore de Banville. C’est une révélation.
Quelques mois plus tard, il publie Les Vignes folles (1860), sans pour autant renoncer à sa vie errante et il court, seul ou avec sa troupe, les principales villes de province, écrivant et publiant ses poèmes et ses pièces, au gré des routes, jusqu’à ce que la mort vienne le faucher, très jeune, à l’âge de 33 ans, d’une affection de poitrine, à Sèvres, le 16 avril 1873.
Victor Hugo note dans son carnet : « La nouvelle arrive qu’Albert Glatigny est mort. Une charmante âme envolée », avant d’écrire à Jules Simon (ministre de l’Instruction publique et des Beaux-arts) : « Albert Glatigny était un talent charmant, de cette race de comédiens-poëtes qui commence à Thespis et arrive à Molière. Plusieurs des pages qu'il a laissées entreront dans l’Anthologie française. Il y avait dans cette âme de poète des côtés exquis et généreux. Le voilà mort. Il laisse une veuve pauvre. Vous consolerez cette tombe en secourant cette veuve. Je vous demande une pension pour Mme Glatigny, et je vous serre la main ». Le buste du poète est érigé en 1891 à Lillebonne, sa ville natale. Catulle-Mendès écrit une pièce en son souvenir, Glatigny.
Déjà, en 1868, dans son Rapport sur les progrès de la poésie, Théophile Gautier avait écrit : « Deux ou trois poètes semblent suffire à la France, et la mémoire publique est paresseuse à se charger de noms nouveaux. Pourtant, au-dessous des gloires consacrées, il est des poètes qui ont du talent et même du génie, et dont les vers, s’ils pouvaient sortir de leur ombre, supporteraient la comparaison avec bien des morceaux célèbres perpétuellement cités. » Glatigny en fait évidemment partie. Il avait écrit : Que l’on m’enterre un matin - De soleil, pour que nul n’essuie - Suivant mon cortège incertain, - De vent, de bourrasque ou de pluie ; - Car n’ayant jamais fait de mal - A quiconque ici, je désire, - Quand mon cadavre sépulcral -Aura la pâleur de la cire, - Ne pas, en m’en allant, occire - Des suites d’un rhume fâcheux - Quelque pauvre dévoué sire - Qui suivra mon corps de faucheux.
Sa disparition à l’âge de trente-trois ans provoque la stupeur dans le milieu littéraire. Il y a que Glatigny, l’une des figures de proue du Parnasse est considéré comme l’un des plus grands poètes de sa génération, admiré tant par Flaubert, que par Verlaine et Rimbaud, qui ont fait des Vignes folles l’un de leur livre de chevet. L’influence de Glatigny sur l’un comme sur l’autre est connue. De nos jours, il en va tout autrement. Glatigny n’a pas la place qui lui revient.
Ce grand et maigre garçon, Anatole France, le décrit, dans Le Figaro, du 2 août 1924, à longues jambes terminées par de longs pieds, aux mains, mal emmanchées, à la face imberbe et osseuse, aux yeux retroussés au-dessus des pommettes rouges et saillantes, qui restent gais dans la fièvre. Louis Labat, ajoute, qu’il était taillé à coups de serpe, en façon d’épouvantail. Il était tout à fait décharné. Sa peau, que la bise et la fièvre avaient travaillée, s’écorchait sur une charpente robuste et grotesque. Son innocente effronterie, ses appétits jamais satisfaits et toujours en éveil, son grand besoin de vivre, d’aimer et de chanter… Ce fut une sarabande perpétuelle. Glatigny poète, auteur de pièces de théâtre et comédien, traînait en haillons sur les routes et le froid, la faim, la maladie, le ruinaient, mais il vivait dans un rêve enchanté. Il se voyait vêtu de velours et de drap d’or, buvant dans des coupes ciselées par Benvenuto Cellini à des duchesses d’Este et de Ferrare, qui l’aimaient. Il avait coutume de dire qu’il était fils d’un gendarme et même il se plaisait à conter que, s’en étant allé avec des comédiens errants, il avait emporté les bottes de son père, gendarme. Il lui advint même de traverser les landes à pied avec l’ingénue dont les chaussures trop fines se déchirèrent dans le sable. Ému, Glatigny lui donna les bottes du gendarme. Albert Glatigny avait un cœur d’or. Les jours où il dînait, il partageait son repas.
Poète loué, mais désargenté, Glatigny vécut difficilement au gré de ses cachets de comédien. C’est d’ailleurs ce qui l’amène en Corse, en décembre 1868 : un engagement au théâtre de Bastia, pour y jouer Gringoire. Puis, Glatigny décide de se rendre à Ajaccio. Bien évidemment, comme souvent avec lui, rien ne se passe comme prévu. Il écrit : « Quand j’ai sténographié à la hâte le Jour de l’An d'un Vagabond, je ne connaissais que le littoral de la Corse, Un séjour prolongé dans l’intérieur de l’île, à Sainte-Lucie di Tallano, a refroidi un peu mon enthousiasme pour la Corse romantique, et m’a convaincu que le seul ouvrage sérieux que l’on eût écrit sur cette terre de la vendetta et de la délation était non la Colomba de Mérimée, mais bien le vaudeville de Siraudin, joué d’une si triomphante manière par le comédien Hyacinthe. Prochainement je publierai un petit livre dans lequel j’essayerai de résumer les impressions que m’a laissées un séjour de huit mois dans la patrie de Napoléon Ier et de Jean de la Rocca. En attendant je reviens à mes fantoches moustachus. Quelques personnes ayant cru à l’exagération en lisant ce récit d’une folle aventure, j’imprime à la suite de ces pages le procès-verbal rédigé contre moi par Thessein et sa bande. » À quoi fait allusion Glatigny ? Sa représentation théâtrale à Bastia, ayant été un échec, sa tournée corse est aussitôt annulée. Glatigny a malgré tout décidé de visiter l’île, à pied et en diligence, accompagné de sa chienne Cosette. La suite de cette histoire épique, grotesque et tragique, à la fois, est racontée par Glatigny, lui-même, ci-dessous, dans Le jour de l’an d’un vagabond.
De retour sur le continent, à Nice, Albert Glatigny rédige aussitôt, en mars 1869, le récit de sa mésaventure corse, qui paraît chez Lemerre, en 1869, sous le titre : Le jour de l’an d’un vagabond. Glatigny se réconcilie avec la Corse, lorsqu’il y retourne, durant l’été 1869. De l’hôtel de l’Europe où il séjourne, le poète écrit, le 25 août, une lettre à son ami Job-Lazare (pseudonyme d’Émile Kuhn) : « Me voilà Corse de nouveau, mon ami. Je suis venu à Ajaccio pour faire le compte rendu des fêtes du Centenaire, dans Le Gaulois, et j’y vais peut-être passer l’hiver. Quel pays mon ami ! que c’est vraiment beau. Les gendarmes ont un respect sans bornes pour moi à présent, et je peux errer en toute liberté sur ce sol merveilleux. »En septembre, très malade, souffrant d’une anémie, Glatigny se rend pour sa convalescence à Sainte Lucie de Tallano d’où il écrit le 30 septembre 1869 à nouveau, à son ami Job-Lazare : « Aux trois quarts aveugle, couvert de rhumatismes, plein de maux d’estomac, condamné à l’immobilité la plus absolue, voilà mon lot. Je ne puis même lire ce que je vous écris, et je ne vous écris moi-même qu'en l'absence de mon petit secrétaire. On me dit que la montagne me fera du bien. Je le souhaite, mais jusqu’à présent je ne m’aperçois de rien. Je m’arrête, ces lignes m'ayant très fatigué. »
Puis le 20 octobre : « Je crains bien de ne plus avoir à vous écrire. Il m’est impossible de quitter la Corse, faute d’argent, aucun des journaux à qui j’ai envoyé de la copie ne m’ayant répondu. D’un autre côté, je suis plus malade que jamais ; pas de médecin, rien, isolement complet, et la poitrine dans un état qui me fait croire que ça ne durera pas longtemps. Portez-vous mieux que moi. Je m’arrête pour cause d’éblouissements dans les yeux. Votre ami bientôt feu ». C’est Victor Hugo, apprenant sa détresse, qui vient à son secours, et Albert Glatigny put quitter la Corse. Il ne lui reste que trois ans à vivre.
Outre, Le jour de l'an d'un vagabond, Glatigny donne, à propos de la Corse, trois poèmes : « Une exécution », « Dans les maquis », « L’infâme Glatigny, complainte », et une nouvelle : La vengeance de Santa-Luccia, qui débute ainsi : « En 183., vers le commencement de l’année, les habitants des villages d’Olmiccia et de Sainte-Lucie de Tallano entendirent la détonation de trois coups de fusil. On ne se dérangea pas pour si peu ; à cette époque, un coup de fusil, en Corse, remplaçait la chanson que chantent les paysans en revenant du travail... »
Christophe DAUPHIN
(Revue Les Hommes sans Épaules).
Œuvres (sélection) : Les vignes folles (Librairie Nouvelle, 1860), Prologue représenté pour l'ouverture du théâtre des Délassements-Comiques (Lemerre, 1867), Pés de Puyane, maire de Bayonne, drame (Librairie centrale, 1868), Le jour de l’an d’un vagabond (Lemerre, 1869), Poésies (Lemerre, 1870), La presse nouvelle (Lemerre, 1872), L’illustre Brizacier (Lemerre, 1873), Poésies complètes (Les Vignes folles. Les Flèches d’or. Gilles et Pasquins), Lemerre, 1879, Lettres à Théodore de Banville (Mercure de France, 1923), Lettre à Ernest d'Hervilly (éditions À l'Écart, 1985).
LE JOUR DE L'AN D'UN VAGABOND (1869)
(Extraits)
I - En Diligence
Le 1erjanvier 1869, à six heures du matin, j’étais allègrement grimpé sur l’impériale de la diligence qui va de Corte à Ajaccio. Ma petite Cosette frileusement blottie sur mes genoux, j'attendais le lever de l’aube, plongeant mes yeux dans les brouillards compacts, tâchant de distinguer quelque chose. La voiture allait au pas, dans les ténèbres ; un brave homme qui avait amené les chevaux de renfort chantait un vocero d'une voix mélancolique ; la diligence oscillait brusquement, quand, à la hauteur du col de San-Pietro, le brouillard se dissipant, je poussai un cri d’admiration et d’épouvante. La diligence était perchée au sommet d’une route improbable, folle, sans parapet. Au-dessus d’elle, une montagne neigeuse, menaçante. Au-dessous, un gouffre de cinq ou six cents pieds de profondeur ; un fracas de torrents, puis, dans les branches des marronniers, le vacarme du libeccio, ce terrible vent de Corse, près duquel le mistral est un vent enfantin, une brise de mai. On s’était arrêté. Le conducteur trinquait joyeusement avec l’aubergiste du relais ; un gendarme, sur fond de neige, miroitait au soleil. C’était un avertissement du ciel dont j’aurais dû tenir compte… On arrive à Serragia. Halte. Je regarde : le gouffre est plus menaçant encore qu’à San-Pietro. Je n’y tiens plus, je descends. « Vous avez tort de quitter la voiture, » me dit le conducteur. En effet, j’avais tort ; mais le vertige d’un côté, de l’autre, l’envie de jouir à mon aise d’un paysage tel que je n'en ai jamais vu, même dans les Pyrénées, l'emportent sur les sages observations du conducteur. Je laisse partir la diligence en lui souhaitant bon voyage, et je continue ma route à pied, avec Cosette qui gambade et aboie au soleil…
II - A pied
Une fois à terre, toute inquiétude disparaît. Je suis entièrement à la joie de marcher librement sur un sol merveilleux, en plein soleil, au milieu du triple éblouissement de la verdure, de la neige et de la lumière. À présent que je ne crains plus de voir culbuter la diligence et moi avec, je suis heureux. Cette route effrayante me paraît la plus belle du monde… Je suis au beau milieu d'un océan de montagnes. Les torrents grondent ; une cascade tombe le long d'un rocher géant, blanche et s’éparpillant comme une chevelure de femme ; une ruine se dresse au sommet d'un mont ; les arbousiers, les myrtes, se pressent confusément ; il y a des vols d’oiseaux dans l’air. Quelles splendides étrennes accorde la nature au pauvre comédien errant… et c’est ainsi que, vers dix heures du matin, j’arrive au clair et joyeux village de Vivario.
III - Vivario
Vivario est accroché à la montagne comme un nid d’aigle. De l’eau de tous les côtés. Les ruisseaux dégringolent, courent, jouent à cache-cache ; le soleil en fait autant d’arcs-en-ciel. Les cloches sonnent ; on s’embrasse dans les rues ; c’est le Jour de l’an... Une chose digne de remarque, c’est que la Corse, où les statues de Napoléon Ier pullulent - en garçon boulanger à Bastia, en empereur romain à Ajaccio – n’a même pas un buste pour l’héroïque Sampiero, le défenseur de la nationalité corse, Brutus moderne, aussi admirable que le Brutus antique. Mais si les statues manquent à Sampiero Corso, son nom fait tressaillir le cœur de tous les Corses, dans ce village de Vivario surtout, patrie des Caporali qui fondèrent la Commune, si longtemps avant les autres nations de l’Europe. On se salue encore de ce beau nom de Caporale à Vivario. La tradition de fierté, d’indépendance, qu’il éveille n’est pas éteinte. La vieille Corse républicaine n’oubliera jamais l’histoire des luttes formidables soutenues contre Gênes et la France, efforts désespérés d’un peuple opprimé, faible, sans autres ressources que son indomptable amour de la liberté. C’est non loin de Vivario, dans les gorges profondes du Monte-Rotondo, que Laetizia Bonaparte, réfugiée avec les derniers patriotes corses, s’écria : « Je me vengerai ! » Et trois mois après elle accouchait de Napoléon Bonaparte !
IV – Vizzavona
Au-dessus de Vivario, l’enchantement redouble ; on entre dans la forêt de Vizzavona. Ici il n’y a qu'une chose à faire : s’arrêter et pleurer. La nature éclate en magnificences de toutes sortes. À travers la sombre verdure des pins, on voit quelque chose de rose et d’illimité, comme la réverbération d’un incendie joyeux. C'est une immense hêtraie dont les bourgeons pointent gais et souriants. Au-dessus de votre tête, accumulation de pics. Le Monte-Doro surgit, écartant sa formidable ceinture de pins et de hêtres, nu, chauve, puis tout au haut couronné de neige. Les nuages s’accrochent à cette neige et semblent continuer démesurément la montagne dans le bleu du ciel, illuminé par les traits de pourpre du soleil couchant. C'est ainsi qu’on arrive au col de la Focce. Là, nouveau chaos de montagnes. Forêts, rochers, torrents, maquis, on a envie de crier grâce, car tout au fond une belle ligne bleue sourit miroitante et pure : c’est la mer. Cependant, le soir commence à venir. Cosette et moi nous hâtons le pas. La lune illumine la blancheur des montagnes ; l’ombre a gagné la route au bas de laquelle mugit la Gravona ; l’obscurité sort des gorges sinistres pour vous envelopper ; heureusement que voici le village de Bocognano. Heureusement ?... enfin !
V – Bocognano
C’est à Bocognano que Napoléon Bonaparte fut arrêté par les soldats de Paoli. En entrant dans le village, j'étais loin de me douter que le même honneur m’était réservé. La nuit était venue… Je m’adressai à un enfant, qui me conduisit immédiatement à l’hôtellerie de l’honnête Muffraggi, une hôtellerie si l’on veut… Pour tromper l’appétit, je propose à un obligeant brigadier - il s’appelle Muchielli, retenez ce nom, ô Muses ! - de prendre un vermouth avec moi. En causant, je lui avoue que moi-même je suis issu de la gendarmerie, et que j’ai grandi dans une caserne du département de l’Eure. Enchantement, joie, reconnaissance… Le gendarme m’invite, après mille précautions oratoires, à venir assister à une petite sauterie qui se donne à la gendarmerie… une bouffée d'haleine alcoolisée m’arrive en plein visage. Je me retourne, et pour la première fois de mon existence, j’aperçois la mâle figure de Thessein. O Thessein ! joie de mes souvenirs ! gaieté de mes années futures ! c'était toi, majestueusement ivre, superbe à voir comme un gendarme de Robert Macaire ! Quelles moustaches formidables ! Quels yeux d’un bleu férocement enfantin ! Quelles pattes ! Hélas ! mes pieds en ont gardé une pénible souvenance pendant un mois ! « Pourquoi faire un passe-port ? dis-je au Thessein révélé. Le passe-port est aboli depuis dix ans. Pas à Bocognano ! » Je fais remarquer à mon noble maréchal des logis qu'à défaut de passe-port inutile, j’avais sur moi des lettres, dont une chargée, un engagement de comédien pour le théâtre de Bastia ; que, d’ailleurs, le pays était parfaitement tranquille, et que je le priais de me laisser comme le pays… Sotte affaire ! fait Thessein en bondissant, sotte affaire ! Vous insultez la Justice ! Qu’on lui mette les fers aux pieds ! » Au même instant, je me sens enlevé, transporté par quinze gendarmes. On eût dit la sortie qui termine le second acte de L’Œil crevé. Je suis jeté sur un lit de camp. En un clin d’œil, mes pieds sont emboîtés en deux infâmes machines de fer, vissées par dessous le lit de camp, et me voilà sur le dos, dans l'impossibilité absolue de faire un mouvement…
VI - En prison
J’étais là, sur le dos, dans la nuit, étendu sur une ignoble planche qui n’a pas été balayée depuis cinquante ans, dans un cachot taillé en plein roc, dont les murailles suintent l’humidité. Le plafond était le plancher de la chambre d'un gendarme. On dansait au-dessus de moi. Comme les fers que
J’avais aux pieds m’empêchaient de me tourner même légèrement sur le côté, je recevais la poussière et les toiles d’araignée dans les yeux. Des rafales de vent froides et pénétrantes entraient par l’ouverture du guichet. J’étais ainsi depuis une heure, croyant à une mauvaise plaisanterie…
VIII - Dans la Cour
La porte du cachot s’ouvre. Thessein paraît, escorté de ses Pandores, débraillé, en veste d’écurie… « Qu’avez-vous à nous avouer ? - Que voulez-vous que je vous avoue ? Que j’ai froid, que vous m’avez meurtri. - Allons, fouillez-le. » On me fouille avec une délicatesse telle que l’on déchire la poche de mon paletot. « Déshabillez-vous ! Allons, canaille ! plus vite que ça. » Trouvant que je n’allais pas assez vite, Thessein et Muchielli m’arrachent mes habits et me laissent nu jusqu’à la ceinture. C’était le 2 janvier, à huit heures du matin, dans un pays de montagnes ; le vent soufflait : je grelottais. « Quand on est innocent, on ne tremble pas, » dit le brigadier Muchielli…
IX - Interrogatoire
Ici l’absurde règne sans partage. Chaque seconde amène une invraisemblance. Tout ce que l’ingéniosité de la bêtise peut inventer se trouve réuni. Je n'exagère rien, j’atténue, ne pouvant me souvenir de tous les mots splendides de mon maréchal des logis… « Qui êtes-vous ? - Je vous l’ai dit, je m’appelle Glatigny, je viens du théâtre de Bastia. - Ce n’est pas vrai. Je vais vous dire votre nom réel. - Vous me ferez plaisir. - Vous êtes Jud[1] ! »… Pendant une heure, je me heurte contre cette monstrueuse stupidité. Vingt fois au moins, Thessein me demande qui je suis, ne me laisse achever aucune réponse et me demande invariablement de lui avouer mes crimes. Les expressions de canaille, d’assassin, et d’autres plus énergiques abondent. Les quolibets pleuvent. C’est charmant…
XV – Délivrance
Mes gendarmes me conduisent à la caserne, chez le maréchal des logis ; mais la caserne d’Ajaccio est aussi gaie que celle de Bocognano est sinistre. Je laisse Cosette chez le maréchal des logis, pendant que l’on me conduit chez le procureur impérial. Là, je trouve un homme aimable et charmant, M. Adriani. En même temps que moi arrive une dépêche de Bocognano ainsi conçue : « Jud n’est pas Jud, mais c’est lui. On doute. » M. Adriani se met à rire et me rend immédiatement à la liberté, au prodigieux étonnement du gendarme dont j’étais escorté. Il fallait cependant expier la faute d’avoir en ma possession une canne à épée, et, sans assignation aucune, je suis invité à venir au tribunal pour le sur- lendemain. Là, je suis condamné à trois francs d’amende. La justice des hommes était satisfaite… Je n’en avais pas fini avec Thessein. Le vaillant gendarme arriva fier et pimpant à Ajaccio, afin de savoir ce qu'était devenu son criminel et recevoir des compliments. Ces compliments se bornèrent à quinze jours d'arrêts que le colonel de gendarmerie lui octroya. Cependant j’étais estropié. Je boitais d’une façon abominable ; mes épaules et mes reins étaient couverts de meurtrissures ; mais c’est une si bonne chose que la liberté, que je me sentais heureux. Maintenant, ce récit terminé, je dois remercier la brave et noble population d’Ajaccio. Le maréchal des logis Thessein ne se sentait pas à l’aise au milieu d’elle. Quand j’ai dû me présenter à l’audience, tous les avocats du barreau d’Ajaccio étaient venus pour me défendre en cas de besoin. Des sympathies étaient nées autour de moi, dont le souvenir me fait venir les larmes aux yeux. Devant ce clair soleil, franc et généreux comme les cœurs du pays, j’oubliais tout ce que j’avais souffert. Il ne me reste aujourd’hui de la Corse qu’un éblouissement de verdure, de lumière et de montagnes. Un jour j’essayerai de payer ma dette de reconnaissance à ce sol hospitalier, souriant et sévère, que le mot d'honneur fait tressaillir si profondément…
XVI - Simples réflexions
Si l’arrestation illégale dont j’ai été victime était un fait isolé, ce ne serait pas la peine d’en parler. Mais cet attentat au droit des gens est fréquent. On n’a pas oublié l’histoire du capitaine d’artillerie arrêté à Toulon par un Thessein aussi complet que le mien. Un gendarme a-t-il le droit, quand un pays est tranquille, que nul méfait n’a été commis, uniquement parce qu’il est ivre, d’arrêter un passant sur la route ? Même en supposant que ce passant ressemble à un criminel dont il a le signalement, doit-il le torturer, l’empêcher de se justifier, supprimer ses lettres, le tenir quatre jours dans un tombeau, employer la violence pour lui faire avouer des crimes chimériques ? Dans cette sotte et niaise aventure, le grotesque est dominé par l’odieux. Ce distributeur de la poste aux lettres soutenant qu’une lettre scellée de cinq cachets doit contenir au moins mille francs, et appuyant de son témoignage l’affirmation d’un imbécile qui a la force à sa disposition, qu’en penser ? J'ai entre les mains la copie du procès-verbal envoyé par Thessein. Ce chef-d’œuvre de bêtise est en même temps un mensonge d’un bout à l’autre. Il n’y est pas une seule fois fait mention de mon nom, que j’ai déclaré, qui était sur mes lettres. Qu’une brute comme Thessein soit dans une grande ville où il y a des magistrats, le mal ne serait pas grand, l'erreur serait vite reconnue. Mais en pleine campagne, à quarante kilomètres du chef-lieu d’arrondissement ! Le maréchal des logis de Bocognano ayant menti dans son procès-verbal, menti dans la déclaration faite par lui au capitaine de gendarmerie, pouvait tout aussi bien mentir en disant que j’avais fait de la résistance et m’assassiner. Ce drôle ne sait même pas lire : je lui ai vu réaliser la scène du gendarme des Saltimbanques. Il était obligé d’épeler les lettres que j’avais sur moi et n’y parvenait pas ! Je m'arrête, car, même après deux mois, le souvenir des tortures que m’a fait subir ce misérable me lève le cœur. Je voulais rire en commençant à écrire ces lignes, et cela m’est impossible…
Appendice
Il m’en coûte de ne pas avoir gardé de cette île, étrange et séduisante au premier abord, l’impression poétique et romanesque que je m’en étais faite, autant avec ma propre imagination qu’avec les rapports de mes amis d’Ajaccio et de Bastia, rapports lyriques, passionnés, dictés par le culte excessif du pays natal, mais dont le tort est de ne pas résister à un examen même superficiel des choses. Mon séjour à Sainte-Lucie-di-Tallano - où deux maîtres d’école honteux, qui faisaient corriger leurs fautes d’orthographe par un ancien gendarme, et un ancien percepteur de Sartène, qui est également un ancien policier, ont combiné leurs efforts pour exciter les voyous de l’endroit contre moi et se répandre en tartines superbes contre ma personne dans l’Avenir de la Corse, journal qui a M. Pierre Bonaparte pour collaborateur et s’imprime à Paris dans les environs de la rue de Jérusalem, pour faire croire peut-être que l’avenir de l’île surgira du cabinet de M. Piétri - mon séjour à Sainte-Lucie, dis-je, n’a fait que me faire pousser un soupir de soulagement quand j'ai touché la terre de France à Marseille. Je regrette de froisser l’amour-propre natal des Corses rencontrés en Corse, et qui ressemblent aux hommes aimables de tous les pays, mais ils composent une minorité presque microscopique…
Albert GLATIGNY
(Extraits de Le jour de l’an d’un vagabond, Lemerre, 1869).
UNE EXÉCUTION
— Les gendarmes avaient pris l’un des nôtres, Pierre
Antoine d’Altagène, un brave à la paupière
Que l’éclair ne faisait baisser, ni le soleil,
Et qui, même entre nous, n’avait pas son pareil
Pour descendre son homme et sauter d’une roche
Lorsque des voltigeurs on reniflait l’approche.
Il fut pris lâchement, par trahison, pendant
Qu’il dormait, car c’était un homme très-prudent
Un berger d’Evisa l’avait livré, sans honte !
— Celui-là, ce fut moi qui lui réglai son compte :
Deux balles, l’une au front, l’autre au cœur, tout fut dit,
Puis je poussai du pied le corps de ce maudit,
Le donnant en pâture aux corbeaux d’Aïtone. —
Mais Antoine était pris. — Ah ! sang de la madone !
On devait payer cher cette prise !
On lia
Notre ami, puis il fut conduit à Bastia,
Et là, mis en prison, entre quatre murailles.
Les gendarmes étaient joyeux, — tas de canailles !
Enfin, après deux mois on lui fit son procès.
Ce fut long. Des bavards qui parlaient en français
L’insultaient, l’appelaient voleur. C’était infâme
Et faisait bouillonner la colère dans l’âme.
Mais après tout c’étaient des gens du Continent,
Quant aux jurés,— j’en pleure encore maintenant —
Des Corses, condamner un Corse ! La sentence
Fut rendue. Un frisson courut dans l’assistance ;
Pour moi, je n’entendis qu’un mot, rien qu’un seul : MORT !
Prononcé froidement, lentement, sans remord
Par un grand homme sec et pâle en robe rouge.
Ô pauvre Anton ! quand nous enfumions dans leur bouge
Les gendarmes d’Evise et de Piedicorté,
C’était lui qui marchait toujours a mon côté.
Jamais il n’était las, et lorsque Théodore
Ordonnait la retraite, il disait : « Pas encore,
Restez donc ! Nous laissons le meilleur du morceau ! »
Et le voir, sous nos yeux, tuer comme un pourceau !
Car nous fûmes le voir guillotiner. La rage
Est bonne, par moments, a l’homme et l’encourage.
Nous étions six : un des Zanuelli, Sarroch !
Puis trois autres, debout dès l’aube, sur le roc
Où l’on avait dressé la honteuse machine.
Tout le peuple était là, muet, courbant l’échine
Devant les sabres nus et les fusils armés.
Nul soupir ne sortait de nos cœurs opprimés,
Nous regardions, disant : « Ce n’est pas vrai ! » quand Pierre
Parut. Dévotement chacun dit la prière
Des agonisants pour celui qui s’en allait.
Mes doigts fiévreusement tourmentaient mon stylet,
Quand la tête tomba.
La chose terminée,
Nous nous trouvâmes vers la fin de la journée
Au maquis de Cardo, tous les six, et là-bas,
À nos pieds, comme pour railler, les soldats
Chantaient, et l’on voyait des feux dans la caserne,
Puis, tout au fond,— car l’œil, même la nuit, discerne
Ce dont il a besoin de se repaître, afin
Que le cœur furieux ait toujours soif et faim
De vengeance, — on voyait la chose où la tuerie
S’était faite, lugubre à voir, mal équarrie
Et semblant demander à boire encore du sang.
« Cela se passera donc ainsi, Dieu puissant !
Cria Gallochio. Les meilleurs, les plus braves,
Ceux qui sont faits pour vivre et mourir sans entraves
Seront saignés au cou sans que nous disions rien !
Oh ! non ! »
Je répondis :
« Mon frère, écoute bien :
Les juges sont gardés et leur maison est close ;
Un juré c’est un lâche. Entre eux tous, lequel ose
S’aventurer le soir dans la campagne ? Mais
Notre parent sera vengé, je le promets,
Et d’autres avec lui, d’une manière telle
Que tous en garderont une pâleur mortelle.
Allez m’attendre tous près de Biguglia.
Vous savez si celui qui vous parle oublia
Jamais d’être fidèle à la parole dite.
Allez ! Laissez-moi faire. À la place maudite
Où mourut Pierre Antoine on nous retrouvera :
Elle veut boire encore du sang, elle en boira ! »
Je restai seul. J’avais mon plan. C’était folie
Que d’aller s’attaquer à toute cette lie
De juges, d’avocats, tous gardés à carreau.
Puis la ligne était là, d’ailleurs ; mais le bourreau !
Je l’avais désigné, le matin, en moi-même
Comme devant payer pour tous. Sa face blême
Était gravée au fond de mes yeux. Il allait,
Tranquille, comme si nul ne le harcelait
Des fantômes saignants lui réclamant leur tête,
Comme un bourgeois paisible à la démarche honnête,
À la chasse aux oiseaux, sur le bord de r étang
Qui de Biguglia jusqu’au Golo s’étend.
Je le suivis dans r ombre. Il chantait ! Douce et lente,
Sa romance guidait la marche nonchalante
Du cheval dont le pas régulier le berçait.
Il réparait le nœud mal coulant d’un lacet,
Car le fusil fait peur à ces mains lâches. Comme
Il passait le torrent saint Pancrazzio, l’homme
Fut saisi par dix bras solides. Nos amis
Nous voyant arriver tous les deux, s’étaient mis
À l’affût dans les joncs, et comptaient avec joie
Chaque pas qui faisait approcher notre proie.
Il pâlit. Il resta muet, la bouche ouverte,
Comprenant qu’on avait bien décidé sa perte,
Et que rien ne pouvait nous fléchir. Ses genoux
S’entrechoquaient, ses yeux devenaient rouges. Nous,
Immobiles, riant, nous le regardions faire.
« Il devrait, cependant, nous dire s’il préfère
Recevoir une balle ou bien être pendu, »
Fit Sarrochi.
« Tais-toi. Nous avons attendu
Jusqu’ici pour avoir la vengeance complète,
Dis-je, attendons encor. Le vent de nuit soufflète
Nos fronts. Allons souper tous à Furiani.
Là, nous déciderons comment sera puni
Ce boucher dont la main ce matin était sûre,
Et nous lui rendrons tout : mesure pour mesure !
On lia les deux mains du bourreau fortement,
Par derrière. Il avait comme un gémissement
Qui ne pouvait sortir dans le gosier. Sa bête
Nous servit. On le mit à plat-ventre ; la tête
D’un côté, les deux pieds de l’autre, il ballotait :
On eût dit que c’était un sac que l’on portait.
Le chemin que l’on prend quand on quitte la plage
Est rude, lorsqu’il faut monter jusqu’au village ;
C’est un sentier de chèvre abrupt où les cailloux,
À chaque pas qu’on fait dégringolent sous vous,
Et le cheval avait le trot fort dur, en sorte
Que c’était une masse aux deux tiers déjà morte
Quand on fit prendre pied au bourreau. Je le vois
Encor, pâle, hébété, voulant crier, sans voix,
Si froid, qu’en le touchant on aurait dit du marbre.
Je le pris. Je passai sa corde autour d’un arbre
Et l’attachai tout près de son cheval. À l’un
Comme à l’autre on donna de l’eau bue en commun,
Puis de la paille pour manger, si, d’aventure,
Ils aimaient tous les deux la même nourriture.
Nous, nous buvions gaîment du vin de Tallano
Dont notre hôte avait fait défoncer un tonneau.
De temps en temps, j’allais m’assurer si la corde
Tenait bon. Le bourreau criait miséricorde.
On lui riait au nez, vous pensez. Mais la nuit
Avançait, et les coqs s’éveillaient à grand bruit.
Il fallait se hâter, car les premières flammes
Du matin éclairaient Capraja. Nous plaçâmes
L’homme sur le cheval, puis, à travers l’enclos
De Galeazzini, nous partîmes. Les flots
De la mer vont moins vite alors que le vent pousse
Leurs masses et les change en une blanche mousse.
Nous courions, mais aucun d’entre nous n’était las.
Enfin, on arriva place Saint-Nicolas,
À l’endroit où, la veille, était la guillotine.
« Tu comprends maintenant ce que l’on te destine ?
Dis-je au bourreau. C’est la qu’hier encor, devant
La foule, tu faisais sur un être vivant
Tomber tranquillement le couperet infâme.
Meurs donc Va. Recommande aux saints du ciel ton âme,
Et sois prompt ! »
Nous armions nos fusils lentement.
Il pleurait. Il tremblait. Il fit un mouvement
Comme pour appeler, mais six balles, par terre
Clouant son corps, l’avaient en un clin d’œil fait taire.
La montagne était là qui nous offrait ses trous,
Heureusement ! la troupe allait tirer sur nous.
Ah ! c’était le bon temps. On était jeune. L’âge
M’alourdit maintenant, et je reste au village.
Théodore, le roi de la montagne, est mort ;
On ne rencontre plus un seul Corse au cœur fort
Qui, se mettant avec les bois d’intelligence,
Poursuive jusqu’au bout une belle vengeance.
Tout dégénère ! Les enfants ont des souliers !
Les principes reçus jadis sont oubliés,
On travaille pour vivre, on se fait domestique,
On hante les cafés, on cause politique !
Moi-même ? — J’ai deux fils, et l’un est caporal,
L’autre sergent de ville, et moi facteur rural !
Albert GLATIGNY
(Poème extrait de Poésies complètes, Alphonse Lemerre, éditeur, 1879).
[1] Le gendarme confond Glatigny pour Charles Jud, un célèbre criminel des trains qui n’a pas cessé, pendant cinq années, de faire trembler la France de peur et qui s'était rendu insaisissable grâce à une maîtrise parfaite du déguisement et du changement d'identité. Charles Jud a été condamné par contumace à la peine de mort mais n’a jamais été pris.
Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules
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