Alain JOUBERT

Alain JOUBERT



Alain Joubert, né à Paris en 1936, se découvre, dès 1949, une passion pour le cinéma et fréquente assidûment la cinémathèque de l’avenue Messine : " Après l’aventure de l’âge du cinéma qui s’est arrêtée, les cinéphiles surréalistes se sont tous intégrés à la revue Positif. Pendant des années l’esprit du surréalisme a régné sur la revue et c’est en son sein que Robert Benayoun s’est acharné à mettre la lumière sur Tex Avery, a fini par le joindre à Hollywood, y est allé. Il a aussi relancé Buster Keaton qui était mis sous le boisseau, la critique générale mettant l’accent sur Chaplin."

Parallèlement, Alain Joubert se livre à la compétition cycliste, tandis que le jazz occupe une place de plus en plus importante dans sa sensibilité. Il découvre le surréalisme en 1952 et, trois ans plus tard, rencontre André Breton : « J’ai toujours pensé qu’on ne devenait pas surréaliste mais qu’on l’était. On l’était sans le savoir éventuellement. C’est « L’Histoire du surréalisme » de Maurice Nadeau, qui m’a permis de connaître en profondeur le surréalisme. Cet ouvrage est d’une grande importance car il a amené beaucoup de jeunes au surréalisme. Tous les thèmes traités dans cet ouvrage correspondaient à mes propres sentiments de révolte que j’avais à cet âge-là. Je me suis reconnu dans ces thèmes. Pour moi, c’était évident, mon rapport avec le surréalisme correspondait parfaitement avec mon propre sentiment de révolte. J’ignorais que le surréalisme existait encore après 1950, il a fallu un certain nombre de rencontres pour que je prenne conscience qu’il existait toujours. Sans être un analyste politique très affiné, je n’étais déjà pas dupe du parti communiste qui voulait représenter l’esprit révolutionnaire à l’époque. En aucun cas, je ne pouvais me reconnaître dans cette direction. Jamais je n’aurais pu imaginer faire coïncider mon désir de changement de la vie et du monde avec cette vision bureaucratique de la soi-disant révolution. Alors que dans le surréalisme, je trouvais un écho exemplaire à mes préoccupations. »

Alain Joubert participe dès lors à toutes les activités surréalistes jusqu’à l’autodissolution du groupe, décidé par la déclaration SAS, rédigée en 1969 à son initiative. Alain écrit, sur cette période, outre son sulfureux Mouvement des surréalistes ou le Fin mot de l’histoire (2001), en évoquant le parcours de son ami le grand poète Jehan Mayoux : "Quand Jean Schuster, qui tentait avec son petit cercle rapproché de s’imposer comme le « chef » du groupe surréaliste après la mort de Breton, exigea de chacun, le 10 mai 1967, une signature au bas d’une mise en demeure qui transformait l’utile « Comité de Rédaction » de notre revue L’Archibras en « Comité de Direction » autoproclamé, ce qui relevait tout simplement du coup de force, Jehan Mayoux refusa de se plier au diktat ; il fut donc aussitôt exclu par ces petits messieurs ! C’est plus de six mois après cet épisode indigne et douloureux que Mayoux commença l’écriture de « La rivière Aa », ce qui a une certaine importance, j’en suis persuadé.

Ainsi, on ne m’ôtera pas de l’idée que le début du long poème renvoie indirectement, inconsciemment ou non, à ce que l’homme intègre vient de subir, jugez-en : « Me voici aux portes d’une Amérique sur un chemin verglacé […] - Quand le capitaine vient de tuer son lieutenant […] - Puis a caché le cadavre dans le piano du grand salon - Peste soit de l’imbécile… »

En élégant équilibriste sur le fil du sabre du dandysme, selon Philippe Audoin, Alain Joubert, joue, comme l’a écrit Petr Kral, un rôle très dynamique dans tous les débats du groupe des années 60, pour le brancher sur ces frissons nouveaux précurseurs de l’explosion de Mai 68 :  « De barricade en barricade, ils restèrent jusqu’au bout de la nuit, les yeux rougis par les gaz, déterminés comme jamais ! De quoi vous mettre du baume au cœur ! ».

Le Grand Surréalisme, pour moi, nous dit Alain Joubert, n'a jamais voulu dire « majestueux » ou « imposant », mais simplement « grand » par l'envergure de ses intérêts, par l'empan de ses préoccupations ; il s'agit de baliser le chemin qui mène vers l'émancipation totale attendue, par une approche aussi décisive que possible des obstacles qui s'opposent frontalement au devenir de la poésie et au triomphe de l'analogie universelle, probablement seule ouverture absolue au désir de l'homme, après l'amour bien entendu ! L'entendement humain ou la clé des champs : c'est l'infini du temps qui nous habite. 

Celui qui pense « en surréaliste » ne vise-t-il pas, en effet, à saisir d’un seul empan toute l’extrême complexité du monde, tout l’affolant mystère de l’analogie, tout l’inépuisable « merveilleux » qui articule leurs rapports réciproques et dont il sait qu’ils sont là, à portée de désir, autant dans la réalité qui l’entoure que dans celle qu’il renferme ? Le mythe, comme le Surréalisme, ne sauraient avoir de forme définitive. Ce sont leurs variantes, leurs versions multiples et successives qui en assurent la pérennité, qui les maintiennent en vie, cette vie dut-elle parfois se retourner contre ses origines pour mieux être fécondée par le nouveau, al surprise, l’inattendu, la complémentarité contradictoire. Breton, en écrivant Nadja, souhaitait que son livre demeurât « battant comme une porte » ; on ne saurait mieux éclairer la méthode surréaliste que par ces mots ; on ne saurait donc mieux, non plus, la replacer, dans un même mouvement, sur sa trajectoire mythique. Qu’un groupe d’homme et de femmes, de jeunes et de moins jeunes, se renouvelant sans cesse à travers les époques autour de la personne d’André Breton, ait pu incarner une tentative unique dans le domaine de la pensée conquérante pour mettre enfin la vie totale au centre du monde, pour vouloir en bouleverser la nature et l’expression en la rechargeant de tous les pouvoirs négligés ou perdus, pour modifier radicalement l’entendement humain par les moyens de la pensée poétique qu’illumine, de l’intérieur, l’analogie, que cela ait perduré de manière active pendant près de cinquante ans en dépit des aléas de l’adversité et de l’hostilité générale, est un phénomène si exceptionnel dans l’histoire de l’esprit qu’il autorise à saisir ce mouvement comme une démarche inéluctable vers la constitution d’un véritable   mythe moderne, au-delà des utopies (qu’il aborde au passage et dont il se nourrit) ou des systèmes idéologiques (qu’il anéantit sur son parcours), mais avec pour point de mire l’horizon indépassable du désir absolu : Alain Joubert (in Le Mouvement des surréalistes,  2001).

Poète, surréaliste, homme libre, essayiste, critique, collaborateur de La Quinzaine Littéraire de Maurice Nadeau (et confondateur en 2016 de En attendant Nadeau), Alain Joubert est décédé jeudi 22 avril 2021, à l'âge de 85 ans. 

Vacciné contre la Covid, Alain Joubert a pourtant été contaminé. Il est mort à l'hôpital après une semaine d'hospitalisation.

Alain a rejoint sa femme, Nicole Espagnol, morte dans ses bras après de longs mois de maladie et de souffrances, pour une goutte d'éternité, « une goutte d’eau sans âge véritable, une goutte d’eau qui a traversé tous les temps pour venir se blottir au creux de notre main, une goutte d’eau qui sera toujours présente dans d’autres millénaires et dans d’autres mains ». Alain Joubert, c'est un ton, une rigueur, un refus du compromis.

Interminable pluie

Personne en vue.

Pas de carte d’invitation

Je suis mort

et alors

ce n’est pas une raison

pour fermer ma gueule. »

 Christophe Dauphin

(Revue Les Hommes sans Epaules).

A lire : Huit mois avec sursis, avec Marc Pierret, Georges Sebbag et Paul Virilio, (Dauphin, 1978), Treize à table (plus deux), illustré par Jean Terrossian, (L’Écart absolu, 1998), Le Mouvement des surréalistes ou le Fin mot de l’histoire (Maurice Nadeau, 2001), Une goutte d’éternité (Maurice Nadeau, 2007), L'Effet miroir, avec Nicole Espagnol et Roman Erben (Ab Irato, 2008), Robert Lagarde, du geste à la parole (Éditions Des deux corps, 2013) Le Passé du futur est toujours présent (Ab Irato, 2013), La clé est sur la porte, pour un grand surréalisme (Maurice Nadeau, 2016), Le cinéma des surréalistes (Maurice Nadeau, 2018), L'autre côté des nuages, poèmes, etc. (Ab irato, 2020),  Chroniques de la boîte noire (Maurice Nadeau, 2021).

Légende la photo: Hervé Delabarre et Alain Joubert sur le stand des Hommes sans Epaules (Salon de la revue, Paris, 2015). Photo de Christophe Dauphin. D. R.



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : La parole est toujours à Benjamin PÉRET n° 41

Publié(e) dans le catalogue des Hommes sans épaules


 
La nuit succombe, suivi de : Carène