Wiji THUKUL
Wiji Thukul est né le 26 août 1963 dans le village de Sorogenen, à Solo (anciennement Surakarta), sur l’île de Java en Indonésie. Issu d’une famille de conducteurs de becak[1] et de marchands ambulants, il grandit aux côtés des plus pauvres, ouvriers, vendeurs de journaux et de café, musiciens de rue et polisseurs, métiers qu’il exercera lui aussi pour un temps. En 1982, après avoir abandonné ses études au sein de la section danse du collège Karawitan, Thukul déclame de la poésie pour qui veut bien l’écouter ; amis, passants et collègues de l’entreprise de meubles pour laquelle il travaille alors. La même année, en lisant un poème qu’il invente à la dernière minute dans le cadre de la célébration de l’indépendance de l’Indonésie, il déclenchera un conflit entre les communautés locales et les autorités. Le poème disait : « L’indépendance, c’est du riz/Aussitôt consommée, elle se change en merde » (Kemerdekaan itu nasi/Dimakan jadi tai). Ces deux courtes phrases suffiront à retenir l’attention du public présent ce jour-là, dont la grande majorité appartient au petit peuple, le wong cilik[2], cœur battant de la société aux yeux de Wiji Thukul, « bouches dotées de paroles » dont il partage les valeurs et qu’il admire plus que tout. Attiré depuis son plus jeune âge par la poésie et les arts de la scène, il rejoindra la troupe du « Théâtre de JAGAT » (Teater JAGAT), où ses liens avec sa camarade Dyah Sujirah alias Sipon, laquelle deviendra sa femme en 1988, se consolident. Tous les deux, ils fonderont « Le Studio Souvent Innondé » (« Sanggar Suka Banjir »), communauté d’artistes engagés au sein de laquelle Wiji Thukul œuvre pour défendre les droits des travailleurs.
Au milieu des années 1990, en tant que membre de l’« Union Démocratique du Peuple » (PRD, « Persatuan Rakyat Demokratik »), il organise des actions avec les ouvriers, dirige le « Réseau de Travail et d’Art pour le Peuple » (JAKER, Jaringan Kerja Kesenian Rakyat) et aux côtés d’artistes et intellectuels indonésiens – notamment l’écrivaine Linda Christanty, le peintre Semsar Siahaan et l’artiste Moelyono --, le poète réfléchit à la manière de faire tomber le président Suharto. Certains de ses poèmes comme « Alerte » (« Peringatan ») deviendront de véritables appels à lutter contre le népotisme et l’oligarchie, embrasant les manifestations et les rassemblements ouvriers et paysans. La phrase « Alors il n’y a qu’un seul mot : lutter ! » est encore aujourd’hui l’un des slogans les plus repris par les milieux activistes et les défenseurs des droits de l’homme en Indonésie. Le 25 juillet 1996, lors d’un Congrès du Parti Démocratique Indonésien (PDI) à Medan (Sumatra), Suharto[3] tenta de destituer Megawati Sukarnoputri, fille du président Sukarno[4], de ses fonctions de Présidente du PDI, alors que celle-ci avait été acclamée et élue pour cinq ans (1993-1998). Le 27 juillet – renommé « Sabtu Kelabu », le « samedi des cendres » ou encore « Kudatuli », « Kerusuhan Dua Puluh Tujuh Juli », « Emeutes du vingt-sept juillet ») - l’opposition de Megawati à Suharto provoqua des émeutes[5] à Jakarta suite à l’occupation du siège du PDI. Wiji Thukul et douze autres activistes pro-démocratie furent déclarés comme étant les principaux instigateurs du mouvement. Le poète prendra alors la fuite et passera de ville en ville, de cachette en cachette, recherché par les autorités indonésiennes. Il disparaîtra définitivement en 1998, au moment de la chute de Suharto, lors de violentes émeutes qui ravagent le pays[6], après deux années à se cacher et à vivre en fugitif, tentant d’échapper aux radars du gouvernement. Le poète fut enlevé par la Tim Mawar (« L’équipe de la Rose »), rattachée aux Kopassus, les forces militaires de Suharto. Sa disparition marquera la fin d’une quête acharnée contre l’injustice et le mensonge, dans une Indonésie divisée, en pleine lutte pour acquérir un système démocratique[7], après avoir subi trente-trois ans d’autoritarisme sous la dictature militaire instituée par Suharto.
En 1999, Wiji Thukul fut déclaré victime de disparition forcée par la « Commission nationale des droits de l’homme » (KOMNAS), l’équipe d’investigation du Parti Démocratique du Peuple (PRD) et la « Commission pour les personnes disparues et victimes de violences » (KontraS). Aujourd’hui, les recherches visant à retrouver le poète s’inscrivent dans une entreprise plus large de désoccultation du passé et de refus de l’impunité qui caractérise les actes des bourreaux de l’Ordre Nouveau. Le visage de Wiji Thukul évoque pour les Indonésiens d’autres figures majeures de la résistance face à la dictature de Suharto, notamment Marsinah et Munir. La première était une syndicaliste et une activiste engagée contre le pouvoir de Suharto. Elle fût retrouvée assassinée en 1993, après avoir été violée et torturée. Munir Saïd Thalib, lui, était un militant et un avocat impliqué dans la défense des droits de l’hommes. Il fût empoisonné par le gouvernement indonésien en 2004, lors d’un vol entre Jakarta et Amsterdam. Leurs combats et leurs textes inspirent aujourd’hui les artistes et écrivains indonésiens qui militent pour que justice soit rendue aux familles des victimes et luttent contre le mutisme et l’amnésie collective.
Wiji Thukul est né deux ans avant que ne commence l’un des plus grands massacres de masse du XXe siècle. Cette tragédie est encore largement occultée à l’heure actuelle, aussi bien en Indonésie qu’à l’international. Le 30 septembre 1965, six généraux de l'armée indonésienne furent assassinés[8]. Le coup d’état fût attribué au PKI (« Partai Komunis Indonesia », « Parti Communiste Indonésien ») par Suharto qui renversa Sukarno, président depuis l’indépendance en 1945. A la suite de la prise de pouvoir, une chasse sanguinaire ciblant les partisans du PKI provoqua entre cinq cent mille et un million de morts. Durant la dictature de l’Ordre Nouveau, la propagande visant à rendre les communistes coupables du coup d’état du 30 septembre se généralisa et malgré l’ouverture du pays à la démocratie en 1998, ce récit officiel perdure jusqu’à aujourd’hui. En 2016, le « Tribunal Populaire International 1965 » qualifia l’évènement de génocide mais le gouvernement indonésien, lui, ne le reconnaît toujours pas. Entre 1965 et 1966, en l’espace de quelques mois ont eu lieu des actes d’une violence inouie, des enlèvements, des viols, et des camps de travaux forcés furent construits, impliquant aussi bien l’armée que les groupes religieux et les milices civiles. Trois millions de personnes furent victimes de ces crimes contre l’humanité. La propagande a continué à travers les journaux, les films et jusque dans les livres scolaires en Indonésie, renforcant le déni et le mutisme, diabolisant les communistes et les personnes rattachées à des partis de gauche. Sous le régime militaire de Suharto, le gouvernement s’efforça d’inculquer aux jeunes générations une vision faussée des faits, stigmatisant notamment les anciens détenus politiques (« ex-tapol ») et faisant des femmes du Gerwani, le « Mouvement des femmes indonésienne » des véritables « ennemies de l’Etat ». Le traumatisme reste extrêmement profond à l’échelle nationale et le sujet est encore tabou au sein de nombreuses familles, malaise renforcé par le fait que le communisme est toujours interdit en Indonésie. Wiji Thukul a vécu de plein fouet la propagande de l’Ordre Nouveau, la traque des partis de gauche, nationalistes et soutiens à Sukarno par l’armée, l’anéantissement de toutes les personnes, associations, organisations, institutions affiliées de façon directe ou non au PKI. Il fût témoin d’un siècle plongé dans la peur, où bourreaux et victimes vivaient à quelques mètres l’un de l’autre, parfois sous le même toit. De la poésie de Thukul se dégage ainsi un silence et un cri qui puisent aussi leurs racines dans un drame dont la complexité des rouages et l’autocensure qui l’entourent jaillissent au détour de phrases percutantes, oscillant entre la dureté de tableaux quotidiens et l’aspect indicible d’une blessure nationale que le poète cherche à révéler.
Symbole de résistance face à la répression de l’Ordre Nouveau, la poésie de Wiji Thukul est avant tout empreinte d’une remise en question permanente du langage, critique qui vise les dirigeants politiques et les militaires qui, selon le poète, ne sont capables de parler qu’« avec la bouche » de leurs « fusils ». Pourtant, cette vengeance qui doit se faire par les mots n’aboutit jamais à la victoire de la violence et de la haine, ce qui différencie les poèmes de Thukul de ceux des communistes indonésiens des années cinquante et soixante, lesquels véhiculaient souvent des messages simplistes de propagande, uniformisant la société et faisant des individus une masse indifférenciée. Les poèmes de Thukul décrivent souvent un monde rêvé où se mêle des éléments imaginaires et réels, ce qui préserve beaucoup de ses poèmes de cet esprit de propagande, malgré leur ton souvent engagé, sarcastique ou ironique. De plus, sa poésie décrit une mémoire et une histoire collectives, bien plus que la rancune et la tentation de la vengeance. Les citoyens indonésiens sont véritablement les alliés et les semblables du poète mais surtout, ils deviennent à travers le poème des mots capables de se venger en s’unissant au centre des phrases, à la manière d’une armée de balles dirigées secrètement vers les bourreaux, dans une langue simple et claire, précise et symbolique à la fois, destinée à n’être comprise que par celles et ceux qui refusent de se corrompre.
Isadora FICHOU
(Revue Les Hommes sans Epaules).
A lire (en français, à propos de la poésie indonésienne) : Chairil Anwar, Nous les chiens traqués / Kita anjing diburu, édition bilingue, poèmes traduits du malais indonésien par Isadora Fichou (Éditions Abordo, 2024). Du grand poète indonésien Chairil Anwar (1922-1949), on lira également la présentation remarquable qu’en donne Isadora dans Les Hommes sans Épaules n°61/62 (2026).
[1] Cyclo-pousse indonésien.
[2] En javanais.
[3] « Brusquement, l'archipel enfiévré a perdu son dalang. Le dalang, c'est le maître suprême du théâtre d'ombres dans l'imaginaire indonésien, celui qui tire les ficelles et agite les marionnettes de légende, celui qui plante le décor et dénoue les intrigues dans les senteurs d'encens, celui qui rythme la vie ancestrale des villages, auréolé d'une puissance secrète, et promet l'eldorado même lorsque le riz se meurt. Depuis trente-deux ans, le président Suharto, 76 ans, dictateur et parangon d'un « Ordre nouveau », ennemi des droits de l'homme, remplissait ce rôle sans états d'âme, pour le meilleur, disaient les marchands et les innombrables profiteurs du système, et pour le pire, murmuraient les démocrates. Puis soudain, jeudi, le maître de ce gigantesque théâtre d'ombres - 13 000 îles et 200 millions d'âmes, soit la quatrième nation la plus peuplée au monde - a rendu son tablier, sous la double pression des étudiants dans la rue et des militaires dans les coulisses. Lâché par les Américains, par la voix de Madeleine Albright, celui qui exerça son pouvoir sans partage n'a pu résister à la vague de révolte qui balayait l'Indonésie et a transmis son sceptre au vice-président B.J. Habibie, 61 ans, fidèle d'entre les fidèles... », in Le Point, 23 mai 1998.
[4] Sukarno est le premier président de l’Indonésie, leader de la lutte pour l’indépendance (1945) et partisan d’une politique socialisante.
[5] Ces émeutes mèneront à la démission de Suharto et feront « 149 blessés, 5 morts et 23 disparus selon la Commission nationale des Droits de l’Homme ». Source : RAILLON, François, « Indonésie 96 : Les craquements de l'empire ». In Archipel, volume 53, 1997. pp. 207-222.
[6] Plus de 1200 personnes trouvent la mort lors de ces évènements tragiques. Les Indonésiens d’origine chinoise sont tout particulièrement pris pour cible.
[7] Période de transition appelée « Reformasi », « l’ère des réformes ».
[8] Les sources mentionnent souvent sept généraux mais Nasution, le 7e homme à avoir été enlevé, a réussi à s’enfuir.
Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules
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| DOSSIER : LA POÉSIE CORSE CONTEMPORAINE n° 63 | ||
