Rébecca BENKIMOUN
Le monde de l’audiovisuel, écrit Gérard Noiret, s’est peu occupé de poésie, et quand il l’a fait c’est en confondant ses nécessités avec les spécificités du poème. Réfléchir au fait que celui-ci puisse exister comme spectacle, ce n’est pas le soumettre aux lois de la « société du spectacle. La poésie, à la fois écrite et orale, est parfois, néanmoins, une source d’inspiration pour les cinéastes qui mettent en scène poètes et poèmes dans une ambiance lyrique et tragique.
Ces réalisations exploitent la poésie pour mener une réflexion sur le monde qui nous entoure. Du Réalisme poétique (Carné, Prévert…), en passant par la Nouvelle Vague (J.-L. Godard…), les cinéastes ont développé leur propre conception de la poésie dans le cinéma. Mais, il y a, des différences fondamentales entre un art du langage d’un côté et un art de l’image de l’autre. Pourtant, la poésie et le cinéma sont liés par l’imagination, celle-là même qu’évoque Apollinaire en 1917 : « L’art populaire par excellence, le cinéma, est un livre d’images… On peut prévoir le jour où le phonographe et le cinéma étant devenus les seules formes d’impression en usage, les poètes auront une liberté inconnue jusqu’à présent. »
Nourris de l’effervescence créatrice des avant-gardes des années 1920, de nouveaux genres, hybrides, apparaissent : cinépoèmes, cinédrames, poèmes cinématographiques… Philippe Soupault, présentant ses poèmes cinématographiques (1925), écrit : « Je voulais, grâce au film, donner une impression, ni nette ni précise, mais semblable à un rêve. » Cinépoèmes ? Cinédrames ? Poèmes cinématographiques ? Il nous semble que les textes de Rébecca Benkimoun relèvent de tout cela à la fois, associant et la poésie et l’écriture cinématographique. À la différence qu’il ne s’agit pas, chez elle, de « réchauffer des plats », mais bien d’en inventer de nouveaux, qui lui sont propres. Jules Supervielle nous dit (in Les Cahiers du Mois, n° 16/17, 192S) : « Quel art rendrait mieux le mouvement ralenti, glacé du rêve et doutant de soi, ou bien ces vitesses inconnues du délire même ? Il supprime les transitions, les explications, confond et nous fait confondre le réel avec l’irréel. Il peut tout désagréger et reconstruire. Il nous a donné confiance dans nos rêves. »
Élève en études cinématographiques à l’ENS, diplômée d’une licence de littérature moderne et d’un master de cinéma, Rébecca Benkimoun est une jeune autrice et scénariste française. Dans ses textes comme dans ses films, elle propose une approche de l’intime décalée, allant de l’absurde au fantastique, pour faire éclore la singularité du rapport aux autres et au monde dans la modernité.
Elle est particulièrement inspirée par la musicalité d’un Louis Aragon ou d’un Guillaume Apollinaire, les cinéastes-poètes Jean Cocteau et Pier Paolo Pasolini, les représentations fantastiques du corps chez la réalisatrice Julia Ducournau, ou encore les grands romans de l’imaginaire de Milan Kundera ou Alain Damasio. Elle prépare actuellement la publication d’un premier livre de poésie, ainsi que le développement d’un moyen-métrage. Elle présente ainsi les textes que nous publions : « Les poèmes réunis ici, écrits dans des lieux et des moments de vie distincts, peuvent frapper par leur différence et la diversité des voix poétiques. Il nous semble cependant qu’ils se répondent dans leur fondement même : chaque poème est l’occasion pour la voix poétique d’un apprentissage sur le monde grâce à une expérience mentale, élaborée de façon narrative ou discursive. La voix qui clôt le poème a déjà dépassé celle qui l’a commencé. Sans vouloir circonscrire les poèmes proposés ici à une thématique, on envisage le parcours de lecture ci-dessous en trois temps : l’exploration de la distance à soi et aux autres ; les métamorphoses du corps ; avant de finir avec deux poèmes poilus. »
Karel HADEK
(Revue Les Hommes sans Epaules).
Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules
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| DOSSIER : LA POÉSIE CORSE CONTEMPORAINE n° 63 | ||
