René BERGIER

René BERGIER



René Bergier est un auteur-compositeur-interprète à la voix puissante, qui résonne, depuis 2020, au sein du groupe Lupo (de la dynamite émotionnelle !) Ses textes sont éminemment poétiques et intimistes, font que, René Bergier, n’est surtout pas un auteur de confort, ou alors d’un confort qui dévore sa carcasse. Il est celui qui court et qui danse sur le bord du cratère, faisant face à la rumeur méthodique, le règne de l’entre-soi, c’est-à-dire, le poison de nos mondes. C’est aussi l’auteur de la femme : J’ai vu les louves fières et debout, brûler des totems. - De leurs mains fortes volaient des poussières d’état d’âme – C’est de leur liberté, qu’elles fêtaient le baptême - En dansant sur les braises, au cœur du macadam - J’ai vu les louves s’échapper des champs de chrysanthèmes - Courir à l’opposé des slogans qui résonnent - Bâtir des tanières, de leur courage en ébène - Quitte à montrer les crocs, quand rôdaient certains hommes. Il est encore, celui qui creuse dans l’innocence, de l’enfance enterrée, pour y déterrer l’amour, et ici (in « Je parle de toi »), la figure du père : Sous mes ongles, la trace - De ton corps échappé - J’écris dans ton silence - Je parle de toi - Gratter dans l’écorce - D’un vide enraciné - Sous mes ongles la force, d’un souvenir cultivé - J’écris dans ton silence - Je parle de toi - Sous les landes et les ronces, de l’alcool remballé - Dans l’herbe et les démences, sur les pierres allégées - Du poids de ta présence - Je parle de toi… - Je parle de nous - Sur les plateaux où ma voie se délite - Je parle de nous - Dans la cavale de nos encres en poursuite - Je parle de moi - Suspendu aux lignes de fuite, des câbles tendus vers toi - sur les plateaux où ma voix se délite… Ajoutons une dimension rimbaldienne dans la révolte, la liberté libre, et la jouissance.  

René Bergier est né en 1984, à Pigna, en Balagne, dans un village aux maisons peintes de soleil et aux volets gantés d’azur, de cent-vingt-huit habitants, situé à 9 km de L’Île-Rousse et à 23 km de Calvi. Ce village, Joséphine Martelli, décorée de la Légion d’honneur en avril 2026, la grand-mère paternelle de René Bergier, en a été la maire de 2008 à 2022. Pigna occupe un promontoire dominant la vallée de Migliani et la plaine d’Aregno, dans un ensemble de villages remarquables, avec Sant’Antonino, Aregno et Corbara. Pigna a passé une partie du XXe siècle en ruine, à l’abandon, jusqu’à ce qu’une association, créée dans les années 1960, le rénove et le rende à la vie, grâce à une communauté de musiciens et d’artistes. Un grand succès, paraît-il, et qui a conduit à la rénovation de nombreuses maisons, et la poursuite d’une tradition musicale qui y survit autour des chants corses, de la musique polyphonique.

Il n’y a de hasard qu’objectif, nous dit André Breton. René Bergier n’est pas né par hasard dans ce village corse : Dans ta mémoire, danse le gamin des grands espaces. Son univers, il me semble, est marqué et imprégné par son île et son histoire. Il est question, dans les œuvres de René, de failles et de fêlures (Y eu des graviers sous ta peau – Car parfois la vie, elle déraille), de blessures (Mes mots blessés sentent la sueur), comme de fraternité et d’amour (Un jour cette fille dans la ruelle – Et son regard qui t’empale), et de l’enfance aussi : Un goût amer sur ma langue – Me fait cracher des revolvers – À déplumer des colombes – Je suis qu’un cimetière de rêves de gosse – Qui attend qu’on profane sa tombe. Il est encore souvent question de cavale, de fuite, et de résistance (in « Cavale ») : Bricole des lames de mots pour trancher (cavale) - Les barreaux que tu limes libèrent leurs secrets (cavale) - Cambriole ton âme, souvenirs dérobés - Ta cavale - C’est parfois dans les longs silences - Que les souvenirs traversent la place…

C’est encore, « Torina » : « Je m’appelle Torina, Torina Mélérine, je viens de Sokaya, je cherche du travail et pour cette nuit un toit » - Ma main lui fit un signe, « venez chez moi ! » - Assis dans ma cabane, je lui dis : « Mélérine, Sokaya est une ville interdite ! » Il riait aux éclats et me parlait de lui et de ses onze mois de fuite - Évitant les milices, se cachant comme un rat, m’expliquant que l’empire se moquait bien de moi.

Et une attention portée à l’autre, une humanité qui ne fait jamais défaut (in « Eyla »): Elle danse seule au cœur du terrain vague -Pleure seule, cœur pâle dans la ville qui l’étrangle - Sales, ses pieds qui la poussent devant les portes closes - Calme elle cause avec la nuit qui l’écrase - Eyla songe à son passé Soudanais -Soudain ses yeux dans les souvenirs du Nil - Longent le fleuve et l’enfance qu’elle a laissé - Lancée dans l’espoir d’un avenir sucré - Crossover sur ton destin maudit - Fille d’un sable béni, échouée aux vents du malheur - Feinte encore ton sort, suit les routes interdites - Aux Landes des hasards on croise parfois des trésors - Personne n’est là pour voir.

Auteur-compositeur-interprète, René Bergier a tôt commencé à écrire et à composer, dès l’adolescence (L’adolescence est une caresse – Sur le torse du diable), mêlant intimement poésie et chanson, pour une invitation à la liberté et à la jouissance ! Sa carrière musicale débute au sein de La Belle Bleue, un groupe de rock français, originaire de Guérande (Loire-Atlantique), soit, cinq musiciens qui associent un rock porté par les guitares, la batterie et la basse, avec le mélodica ou le souffle du didjeridoo aborigène, le temps de cinq albums, dont un live, entre 2004 et 2021.

Voilà en quels termes René et son groupe sont présentés en 2014 (in lemusicodrome.com) : « Le ciment nous conforte, les textes sont toujours aussi aiguisés, avec une première rythmée et calme, presque acoustique, avant que tout n’explose, le rock comme la voix du chanteur qui nous hurle sa haine et son envie ! Déjà nous sommes envoûtés… Nous sommes entraînés dans une atmosphère sombre, à la Noir Désir, dans un univers bien à eux, un rock au didgeridoo, un monde écorché et beau… On revient aux fondamentaux avec la chanson suivante, au rythme accrocheur, aux rimes pesantes, où la batterie se sort enfin du cocon dans lequel elle était figée, l’Adrénaline fait son effet, avec une fin musicale qui casse le rythme, sans nous déplaire. Ces artisans de la chanson savent nous montrer qu’ils sont aussi à fleur de peau, au son d’une contrebasse et d’une guitare ils nous chantent des textes intimistes, aux paroles profondes et douces, qui nous accrochent et nous restent dans la tronche. Puis nous arrive d’emblée, dès la première seconde de la chanson suivante, une bouffée d’oxygène, un courant d’air et de mots qui nous réaniment au beau milieu de nos rêves : Je m’pendrais haut et court aux aurores boréales - si tout ça n’est qu’un rêve - je n’ai pas prévu d’acheter de corde-/ si ce n’est pour ligoter l’espoir ».

En 2020, une cinquantaine de concerts par an, et cinq albums, plus tard, René Bergier, le Corse de Guérande, voix et chant, cofonde avec le Finistérien Nicolas Hild, batterie, et le Rennais Fabien Tabuteau, guitare, basse, synthés et machines, le groupe de rock Lupo. Ce sont ces trois musiciens dans la maturité, je les découvre sur scène, à l’Ellipse, à Moëlan-sur-Mer (Finistère) dans le cadre du « Festival de la parole poétique Sémaphore ». Ce soir du 7 mars 2026, le public est constitué d’un large parterre de poètes, d’écrivains et d’éditeurs, mais pas que, bien sûr. Sur scène, dès, le premier titre, l’emblématique « Nuits d’ailleurs », Lupo met le feu : boucles de guitares, nappes de voix, batterie beat-boxée, les flammes électro-rock du trio gagnent en intensité durant tout le concert, au fil des titres : Les courbes des flammes sont nos maisons. Davantage qu’une magistrale claque, nous parlons de révélation !

Dans la salle, tout le monde en reste sur le cul, devant la prestation de Lupo, un groupe qui a tout assimilé : chanson à texte, rap, rock, électro, pour aboutir à une création singulière. C’est pour cela que l’appellation facile, ou fourre-tout, de « groupe de rock », semble ici réductrice à propos de Lupo, dont il est dit, qu’il s’agit aussi d’une formation de poésie électronique : Lupo tisse des « paysages sonores intenses, où mélodies planantes et rythmes organiques s’entrechoquent en un flux hypnotique. Sur scène, le trio entraîne son public à prendre part à une danse au bord du cratère, où chaque mot résonne comme une pulsation. » Sur scène, la connexion est immédiate entre le trio et son public, comme un exercice de transe, périlleux et vital. Lupo est un groupe à vivre, et pas seulement à écouter !

René Bergier a bâti un univers musical et un répertoire de poète, qui nous immergent dans un monde intérieur qui lui est propre, et ne ressemble à aucun autre, entre rêve et réalité. Car, sur scène, avec ses comparses, comme dans son écriture et ses compostions (c’est un mélodiste !), René Bergier déplie les plages du réel, qui sont un ancrage, mais pour les submerger aussitôt par les vagues de son onirisme, dont les mots sont l’écume : Le sang de la lune coule dans nos nuits d’ailleurs, - Perdus dans tes dunes -Je brule mon passé d’aiguilleur - Encens qui parfume ta peau - Ondule nos heures - Dans tes yeux profonds, pépites d’orpailleurs - Nos nuits d’ailleurs…

Après le concert de Moëlan-sur-Mer, mon ami Jean-Philippe Gonot, le leader et guitariste du groupe Commissaire Juve, lié à Noir Désir comme à Christian Olivier et aux Têtes Raides (groupes que ne désapprouvent pas Lupo, je pense), souligne le jeu de batterie de Nicolas Hild, et le compare à celui de Stewart Copeland. Fabien Tabuteau, est tout aussi impressionnant, un homme-orchestre à lui tout-seul, qui passe des machines à la guitare, de la basse aux synthés. Il ne joue pas, il est la musique même ! Et, évidemment, il y a René, une forte présence physique sur scène, une voix puissante, chaude, légèrement rauque, éraillée, autant que subtile et intimiste, et des textes introspectifs et ontologiques qui tutoient les étoiles autant que le réel imbuvable, les dérives d’un monde où : coulent des affluents de douleur - Torrents de boue, sécheresses provisoires.  Mais, à aucun moment, René Bergier ne bascule dans le cynisme ou la résignation, car : Elle existe cette terre où pousse la liberté !, comme il le chante haut et fort dans « Torina », titre magnifique, qui démontre, non seulement son talent de mélodiste, mais aussi l’étendue de la palette de son écriture, ici sur le mode narratif. 

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Épaules).

Discographie de René Bergier : Avec Lupo : Nuits d’ailleurs (Green Piste Records, 2023), L’aube est là (Green Piste Records, 2021, EP). Avec La Belle Bleue : Partage ta folie (Les Faubourgs d’Uranus, 2007), Morceaux de papier (Les Faubourgs d’Uranus, 2010), Le Refuge (Les Faubourgs d'Uranus, 2013), Fenêtres (Les Faubourgs d’Uranus, 2017), Un soir à Nantes (album live, Les Faubourgs d’Uranus, 2019).

La page LUPO officiel sur youTube



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
DOSSIER : LA POÉSIE CORSE CONTEMPORAINE n° 63