René de OBALDIA

René de OBALDIA



À l’âge de 102 ans, René de Obaldia déclare humblement et non sans l’humour qui le caractérise : « Je joue les prolongations ! » René de Obaldia est bien, selon le mot de Garcin, « le spectateur incrédule d’une pièce qu’il n’a pas écrite, mise en scène à son insu et dont il joue le rôle-titre : sa vie ». Obaldia est avant tout poète, comme il le dit lui-même : « Mais être poète, ce n’est pas seulement écrire des vers qui se suivent, aller à la ligne, faire des rimes. C’est un « état ». J’ai des « charges » poétiques, si j’ose dire, dans mon théâtre. Et il y a de grands poèmes comme dans ma pièce Monsieur Klebs et Rozalie par exemple… Un poète est là pour « dévoyer » le rationalisme... Jamais je n’aurais pensé à faire carrière. Quand on est poète, il s’agit d’une vocation. Je me souviens avoir rencontré Daniel Rops. Il parlait du nez et m’avait dit : « Il faut penser à votre carrière ». Et je lui ai répondu : Je n’ai pas envie de faire carrière, c’est pour moi une vocation ! »

Obaldia est l’auteur de, Les Richesses naturelles, un livre étonnamment peu connu, un chef d’œuvre pourtant et qui le demeure depuis sa première publication en 1952. Les Richesses naturelles abolissent, comme peu de livres ont pu et su le faire, les frontières entre réel et imaginaire. Le surréel, l’incroyable, naisent d’un simple et apparemment banal enchaînement du narratif. Ce sont des récits-éclairs, des poèmes en prose, toujours différents, où le bizarre crée le décalage de l’humour, noir, féroce ou jubilatoire. Tout y est sacrifié au bénéfice de l’invention verbale et des valeurs piétinées : religions, conventions, et codes. Chez Obaldia, la feinte légèreté du ton dissimule à peine une gravité, une blessure essentielle, comme l’écrit Jean Orizet. Ce livre nous est cher, comme il l’est à son auteur, ainsi qu’il put le confier à Alain Breton venu le rencontrer chez lui, pour Les Hommes sans Épaules, peu de temps avant le confinement de mars 2020.

René de Obaldia est né le 22 octobre 1918 à Hong Kong, où son père est consul de Panama. Il est l’arrière-petit-fils de José Domingo de Obaldía, 2e président de la République du Panama, le fils du diplomate panaméen José Clémente de Obaldía (qui deviendra ministre de l’Intérieur) et d’une mère française, Madeleine Peuvrel, cousine de Michèle Morgan. Le père ayant abandonné sa famille, la mère revient en France avec ses trois enfants. Enfant, René de Obaldia est déjà déterminé et révolté par l’injustice : « Très tôt, j’ai éprouvé un sentiment aigu de la justice. Ce sentiment m’a poursuivi tout au long de l’existence dans la mesure où, pour moi, la vie n’aurait aucun sens si le bourreau d’Auschwitz était égal à saint François d’Assise. En d’autres termes, s’il n’y avait pas de jugement. Une scène d’enfance m’a profondément marqué. Un jour, j’ai été accusé d’avoir coupé les moustaches du chat. Or ce n’était pas moi. On m’a puni. J’étais prêt à mourir pour que l’on sache que ce n’était pas moi. Et j’ai mis le feu aux rideaux. »

René de Obaldia grandit à Amiens et à Paris, où il est élève au Lycée Condorcet, avant d'être mobilisé en 1940. Fait prisonnier, il est envoyé dans un stalag, en Allemagne, puis dans un kommando, le 6 octobre 1940. René de Obaldia, écrira plus tard : « J’ai été hanté très tôt par le Mal. J’ai d’ailleurs passé quatre ans dans un camp nazi en tant que prisonnier de guerre et me voici devant vous, maintenant. J’en suis sorti. Le Mal est une de mes grandes préoccupations, d’autant plus que le monde est magnifique. Ainsi, Czeslaw Milosz, un très grand poète polonais d’origine lituanienne qui compte beaucoup pour moi, a écrit dans un de ses poèmes, « Cantique du printemps » : « Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau ! ». Et effectivement, le monde est une splendeur. C’est l’Homme qui pose un problème. C’est celui du Mal, qui lui est intrinsèque, car le Mal n’existe pas dans la Nature. »

Grâce à Clara Malraux, la première à le reconnaître, René de Obaldia commence à publier ses poèmes. Puis, ce fut la rencontre avec Jean Vilar. Obaldia nous dit : « Le théâtre était un accident pour moi. Je ne croyais pas vraiment écrire pour le théâtre. Ce qui m’intéressait, c’était les belles lettres, la poésie avant toute chose. » En 1961, Jean Vilar donne au Théâtre national populaire la première grande pièce de Obaldia, Genousie. Puis, c’est André Barsacq qui crée au Théâtre de l’Atelier, Le Satyre de la Villette, une comédie qui place d’emblée Obaldia au même rang qu’Eugène Ionesco et Samuel Beckett. Mais là, encore, René de Obaldia n’est pas d’accord : « Théâtre de l’absurde ? J’ai refusé cette étiquette ; selon moi, si le monde est vraiment absurde, alors c’est trop absurde. Je pense que la vie a quand même un sens, d’un abord très difficile certes. Je ne suis pas du côté du théâtre de l’absurde mais du théâtre de l’interrogation, du mystère. » Trente-huit ans plus tard, cet iconoclaste est élu à l’Académie française le 24 juin 1999, au siège de Julien Green.

La vie hors-norme d’Obaldia fait écrire à Jérôme Garcin : « Le comte René de Obaldia est vraiment un poète singulier et un être à part. Né en 1918 à Hong Kong d’un père panaméen et d’une mère française, élevé par une nourrice chinoise, prisonnier en Silésie pendant la guerre, cousin de Michèle Morgan, partenaire au cinéma de Louis Jouvet, commandeur de l’Ordre de Balboa, et marié à une belle Américaine, on dirait qu’il a toujours vécu dans un univers parallèle. Le pays du roi René est planté de chênes et de palétuviers, survolé par des geais gélatineux qui geignent dans les jasmins, peuplé de grands vizirs, de cosmonautes agricoles, de satyres bucoliques, de bagnards de Cayenne et de Zazie cybernétiques. On y parle l’obaldien. »

L’obaldien ? Il y a que la langue obaldienne se situe à trois niveaux : l’usage de jeux de mots et de calembours, ensuite le mélange des niveaux de langue (de familier a soutenu en passant par l’argot) et enfin le recours à des langues inventées, comme on peut le lire dans Genousie : « J’avais inventé un pays imaginaire, avec une langue imaginaire, le genousien. C’était désopilant. Il y avait en même temps une grande histoire d’amour onirique. »

René de Obaldia est, depuis plus de cinquante ans, l’un des auteurs de théâtre français les plus joués au monde, joué par les plus grands comédiens et l’un des plus traduits, en 28 langues. Son œuvre théâtrale, une quarantaine de pièces (Genousie, Le Satyre de la villette, Le Général inconnu, L’Air du large, Du vent dans les branches de Sassafras, Le Cosmonaute agricole, Le Damné, Les Larmes de l’aveugle, Urbi et Orbi, Deux femmes pour un fantôme, Le Banquet des méduses, Et à la fin était le bang, Monsieur Klebs et Rozalie…), a été publiée en six volumes aux éditions Grasset entre 1966 et 1981.

René de Obaldia, est également l’auteur de cinq livres de poèmes, dont, Les Richesses naturelles (Julliard, 1952. Rééd. Grasset, 1970), un chef d’œuvre, nous l’avons dit ; les Innocentines (Grasset, 1969), qui est, pour Obaldia, « le fleuron de ma couronne, car, dans ce recueil de poèmes « pour enfants et quelques adultes », comme je le précise dans le sous-titre, je me suis vraiment mis au niveau des enfants, je me suis placé de leur point de vue et non du point de vue d’un adulte. Et le fait que ces poèmes soient repris dans les manuels scolaires représente un grand succès pour moi ». Citons encore : Sur le ventre des veuves (Grasset, 1996) ou Fantasmes de demoiselles, femmes faites ou défaites cherchant l’âme sœur (Grasset, 2006).

Il est également l’auteur d’une dizaine de romans et récits, dont : Tamerlan des cœurs (Grasset, 1955), Humour secret (Julliard, 1966), Fugue à Waterloo (Grasset, 1976), Le Centenaire (Grasset, 1983)… Signalons encore, ses mémoires, Exobiographie (Grasset, 1993), à propos desquelles Obaldia nous dit : « Les écrivains actuels ne disent que ce qu'ils disent. Il n’y a plus d’imaginaire vraiment, il n’y a plus de provocation. C’est souvent axé sur son propre nombril. Justement dans Exobiographie, j’ai voulu faire une distance et rompre avec l’autobiographie, en ce sens que l’on va vers l’autre, « ex » c’est aller vers l’autre. À partir de choses réalistes, de moi, je suis allé vers l’onirisme ».

De Obaldia, signalons encore les pensées, textes et répliques, La Jument du capitaine (le cherche midi éditeur, 2004) et les pensées et aphorismes de Perles de vie (Grasset, 2017). Bertrand Poirot-Delpech s’adressant à Obaldia, écrit : « Peut-être n’êtes-vous que poète, et le resterez-vous en toute occasion. Quelle sorte de poésie ? Aucun genre littéraire ne porte autant la marque de son époque : et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, comme après la Première, la mode est à refléter les folies de l’Histoire, c’est-à-dire à pratiquer le non-sens. L’influence de Mallarmé et de Lautréamont n’est pas éteinte. Témoin, je cite : votre « oiseau qui se recommence aux bouches des statues ». Mais Giraudoux veille ; un Giraudoux qui, tout en restant fidèle à la clarté attique, aurait été à l’école surréaliste, comme le dit à votre propos le grand connaisseur du mouvement qu’est Maurice Nadeau. Tardieu et Michaux ouvrent la marche. Votre génération emboîte le pas ; les Vian, les Dubillard. Comme eux, vous estimez que la musique des mots doit pouvoir l’emporter librement sur la nécessité de signifier, et les fables se passer de leçons. »

Celui que son ami Jean Orizet qualifie d’« homme du monde par excellence », académicien atypique (il dira : C’est tuant d’être immortel !) est dans ses livres comme dans la vie, cruel avec le sourire, tendre et grinçant à la fois, avec une sorte de fraîcheur qui est sa marque. Que ce soit en prose, en poésie, au théâtre, par un sens du contraste et par la force de l’évidence, Obaldia nous procure de l’émotion et nous étonne à la fois. Son humour extraordinaire est étincelant : Un seul hêtre vous manque et tout est peuplier…. De recommencer à vivre chaque matin, n'est-ce point une forme de radotage ?   

Christophe DAUPHIN

(in Revue Les Hommes sans Epaules).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : LA POESIE ET LES ASSISES DU FEU : Pierre Boujut et La Tour de Feu n° 51