Michel MERLEN

Michel MERLEN



Michel Merlen (né en 1940) est un poète secret, discret et essentiel. Il publie peu et n’écrit que dans l’urgence, celle du jeune homme gris, entre dépression et solitude, névrose et plongée (d’où l’on ne revient pas indemne) dans le fatum humain. Merlen, c’est le quotidien immédiat, à vif ; le réel qui s’effrite ; la tendresse impossible, l’onirisme arraché au néant.

De Michel Merlen, je ne connais qu’un seul portrait photographique, qui a paru dans Poésie 1 n°19, « La Nouvelle poésie française », en 1971. Un beau portrait au demeurant, celui du « Jeune homme gris » (titre de l’un de ses recueils emblématiques). Le poète est de profil et fume une cigarette. Il a alors trente-et un ans et vient de donner, Les Fenêtres bleues (1969) et Fracture du soleil (1970), deux recueils notamment remarqués par le poète et éditeur Jean Breton, qui accueille Merlen dans sa célèbre revue.

La photo fait penser à un jeune dandy, mais brûlé, déjà. Car Michel Merlen est un être blessé, né de sa douleur : Aujourd’hui les galets au cœur – j’étincelle – quelle veine à mon poignet – bat – et – la rejoindra ? Les poèmes que publie Poésie 1, sont tirés des deux premiers recueils de Merlen, avec des inédits, que l’on retrouvera l’année suivante dans Les Rues de la Mer, que Jean Breton éditera également.

Le poème merlénien que nous connaissons, est déjà là : langage concis et épuré, ton personnel et exigeant, images dénuées de fioriture et sans trompe l’œil : je chante comme par MIRACLE – dans le NOIR qui brille – un long bras sur la face. Il ne ressemble à aucun autre, balle perdue au fond de quelque tiroir. Homme blessé, Merlen ! Poète de la faille, de la fracture, d’un quotidien sans illusion (ça suffit de marcher pour rien dans l’incendie du quotidien), sans aucun doute, mais ne faisons pas fausse route, même si la tentation est grande : rien à voir avec le mythe du « poète maudit » ou celui du « poète triste ». Merlen le dit lui-même : Je veux qu’on le sache – j’ai de l’admiration – pour tout ce qui est vivant, sans jamais rien caché de sa fêlure, qui ira malheureusement en grandissant : j’ai des balafres j’ai des plaies – Je sors des hôpitaux – pour me soigner – au vent cinglant des villes – à l’iode du sourire des filles – mais le métro mâche mes mots – les voitures m’évitent – je glisse sur les boulevards – comme une boule de billard.

Dans C’est nous, la mort…, Merlen écrit encore, relatant un internement et ses méthodes barbares : Ils ont fouillé ma valise. Inventaire. Pyjama. Tutoiement d’office. Je n’ai plus d’identité. Ils ont pris ma carte. Mon carnet d’adresses. Je n’ai plus d’amis. Couloir de morgue qui mène à la pharmacie. Piqûre de valium. Chambre lugubre comme un dimanche de novembre. Lit paillaisse. Eau de Javel. Plus de musique pour résister au temps. Pas de stylo pour écrire l’urgence. Rien. Personne. Sans profession. Sans domicile. Divorcé d’avec le monde. A force d’aller à l’hôpital on finit par y rester.

Après Les Rues de la Mer (1972), Merlen publie : La Peau des Etoiles (1974), Quittance du vivre (1979), Le Jeune homme gris (1980) et surtout, Abattoir du silence (1982), l’un des recueils phares de sa génération, que Jean Breton édite dans sa prestigieuse collection « Poésie pour vivre ». Cinq livres paraissent par la suite, dont Généalogie du hasard (1986) : il faut crier il faut sortir – toucher juste. Dans sa préface, Patrice Delbourg écrit : « Peser sur le langage, c’est chercher querelle à sa généalogie, c’est faire descendre la chair dans les choses. Le repos avant la souffrance, la grisaille avant la beauté, donnant donnant…. Michel Merlen épie, ausculte, fait craquer la solitude… Et soudain, contre le fourgon des mots gris qui stationnent, le foutre des couleurs. Oasis où il fait bon désespérer, où la vie cingle plus fort… Michel Merlen tient tête à ses névroses par des zooms d’instant brefs, d’émotions à gros grumeaux, à la limite du permis de vivre, quand le sang n’en peut plus. »

Merlen n’a bien sûr pas cessé d’écrire (est-ce seulement envisageable ?), mais les abîmes le dévorent : comme si – le permis de vivre – était refusé. Merlen lutte pour retrouver le souffle de l’enfance – les paroles de l’enthousiasme. Merlen n’accepte pas de mourir : je n’accepte pas que le sexe de la poésie – ne fleurisse plus dans la galaxie du vivre.

Cinq livres entre 1983 et 2011, c’est peu, diront certains. Ce n’est pas si mal, à mon avis, car à l’encontre de ceux (et ils sont légions) qui publient à tour de bras, Merlen oppose son vivre, son devoir de regard, avec exigence : ne laisse pas aller le monde – sans toi – privilégie l’excès – reste – éteins le malheur – et vois. Car c’est la poésie seule qui témoigne de l’Homme sur la terre, et c’est encore elle qui rend probable la supposition de sa vie illimitée dans le temps et dans l’espace, la mort n’étant que la réalisation dernière de la poétique inhérente au sang de l’Homme. Tel est le postulat. Michel Merlen a été présenté et publié dans la rubrique « Porteur de Feu », dans Les HSE n°15, 3ème série, en 2003.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

À lire : Les Fenêtres bleues (Jeune Poésie, 1969), Fracture du soleil (La Grisière, 1970), Les Rues de la Mer (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972), La Peau des Étoiles (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1974), Quittance du vivre (éd. Possibles, 1979), Le Jeune homme gris (Le Dé bleu, 1980), Abattoir du silence (éd. Saint-Germain-des-Prés, 1982), Poèmes Arrachés (Le Pavé, 1982), Le Désir, dans la poche revolver (La Main à la pâte), Made in Tunisia (Polder, 1983), Généalogie du hasard (Le Dé bleu, 1986), Terrorismes (Polder, 1988), Borderline (Standard, 1991), La Mort, c’est nous…, avec Catherine Mafaraud-Leray, préface de Christophe Dauphin, (éditions Gros Texte, 2012).

 



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules



 
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