Jean BINDER

Jean BINDER



Monumental ! C’est la première impression que l’on ressent à la vue de Lucien Coutaud, l’Envers du surréalisme, dont  une édition revue et augmentée paraît en septembre 2019. Monumental ! Tel paraît ce livre de 952 pages. S’agit-il d’un énième ouvrage sur l’art du peintre Lucien Coutaud ? Non, mais quand bien même, de tels livres, il n’y en aura jamais assez pour percer tous les mystères de cet art singulier, de cette mythologie, qui découle d’un monde profondément ancré dans la mémoire et l’imaginaire du peintre ; un monde au sein duquel les êtres se métamorphosent, les corps se fragmentent, pénétrés tant par le végétal que par le minéral.

L’œuvre est surprenante, merveilleuse, magique, poétique, mais avant tout tragique, des chambres sombres aux armoires hérissées de pointes, durant l’Occupation, aux plages normandes oniriques, des dernières années. Bien qu’il n’ait jamais adhéré au mouvement surréaliste, préférant fréquenter les individus qui le composait, Coutaud est pourtant surréaliste, dans la marge (et c’est bien pour cela que Jean Binder sous-titre son livre, L’Envers du surréalisme), au même titre que ses œuvres, qui sont une prospection continue de l’état de rêve. Le réel existe bien pour Coutaud ; mais le rêve ne cesse de se développer en même temps, d’imprégner, de fusionner avec lui.

Tout cela, Jean Binder le rappelle, naturellement, au sein de son ouvrage, appelé à devenir une référence incontournable tant pour les chercheurs que pour les amateurs. Lucien Coutaud, l’Envers du surréalisme, donne à lire sous la plume de Jean Binder, la première biographie de Lucien Coutaud, dont l’édition originale a paru à l’occasion de l’exposition « Lucien Coutaud, les années du Cheval de Brique », au Musée de Trouville/Villa Montebello, du 27 mars au 3 juin 2018 ; première rétrospective d’importance (dont Jean Binder est le commissaire, avec le conservateur Karl Laurent), de sa période dite du Cheval de Brique (1952-1977), sur les lieux mêmes où vécut et travailla le peintre, de 1952 à sa mort : la Côte fleurie (Calvados, Normandie). Si un livre est inséparable et fait corps avec son auteur ; c’est bien celui-ci, fruit d’une proximité qui dure depuis presque cinquante ans.

Plus exhaustif, on ne saurait faire. Il y a que l’auteur a connu son « sujet », le peintre, en 1973, et qu’il s’est passionné, dévoué à son œuvre, y compris et surtout après sa disparition en 1977, puis celle de son épouse Denise en 1986. Exécuteur testamentaire de Denise et Lucien Coutaud, Jean Binder est également le président et co-fondateur, avec sa femme Maryvonne, de l’Association Lucien Coutaud, qui n’a de cesse d’entretenir la mémoire du peintre et de défendre son œuvre, par la publication de nombreux bulletins, livres, catalogues, et la participation et/ou l’organisation d’expositions d’envergure en galeries ou dans des musées. Jean Binder est le spécialiste de l’œuvre de Coutaud. Ajoutons, qu’il en va de même avec Félix Labisse, qu’il a également connu, mais aussi de Jacques Hérold, ce qui l’amena à se passionner pour l’histoire du surréalisme et celle de l’art moderne. Jean Binder cherche et trouve, dévore et assimile tout, continuellement.

Jean Binder a rencontré Lucien Coutaud et découvert son œuvre en 1973, parce qu’un autre peintre lui en avait parlé et l’avait même, recommandé. Il s’agit de Félix Labisse, grand peintre, mais aussi, touche à tout génial, décorateur, écrivain, démonologue et animateur. Un an après la publication de Lucien Coutaud, l’Envers du surréalisme, et alors même que paraît une édition revue et augmentée, en septembre 2019 ; Jean Binder qui ne donne décidément que dans le gigantesque, publie Félix Labisse, Felix sub veneficae labis ; soit la première biographie du peintre, qui est « heureux sous les lèvres de la magicienne » ; le peintre du Conseil de sang : 1052 pages !

Comme pour le Coutaud, les annexes sont exhaustives et l’iconographie abondante et riche.  Félix Labisse est né en 1905, à Marchiennes dans le Nord. Il est décédé en 1982. Son enfance et son adolescence se passent à Douai, mais sa carrière artistique débute réellement en 1927 à Ostende, excusez du peu, sous l’aile protectrice de James Ensor, qui écrit, en 1930 : « Peintre extraordinaire, vos accents déchirants déforment des femelles dominées par l’effroi, longues amoureuses minables aux doigts interminables… Gare à toi, Félix, oiseau bleu, papillon téméraire, tu as frôlé nos toiles bien tendues, enduites de saccharine et tissées de fil frais… Je vous salue, Félix, plein de grâce. »

Deux ans plus tard, Labisse s’installe à Paris sans rompre ses liens avec le milieu ostendais, qui lui sera toujours cher. Il fréquente Jean-Louis Barrault, Robert Desnos, Antonin Artaud, Roger Vitrac ou Jacques Prévert. Durant l’Occupation, il se rapproche encore de Desnos, qui salue sa peinture et son univers : « Je me refuserai, pour ma part, à oublier ces créatures frénétiques aux chevelures emmêlées, aux veines ordonnés en arbustes florissants, ces monstres séduisants qui appellent la caresse et la morsure, ces rois échoués sur des plages vierges, ces arbres battus par les marées, ces oiseaux assemblés dans des volières sans grillages, ces glaces miraculeuses, ces maisons illimités, cette géographie d’un pays sur lequel plane un ciel pétri d’orages, de simulacres et de prestiges. » Labisse se lie d'amitié avec Paul Eluard, Georges Hugnet, Lucien Coutaud ou Pablo Picasso. Dans l’immédiat après-guerre, il est reconnu comme l’un des artistes majeurs de la Jeune peinture.

André Breton lui écrit en 1953 : « Vos donneurs de conseils, plus ils passent, sont étonnants. Vos diablesses sont magnifiques. » Il y a que Labisse, tout comme Coutaud, est poète. Leurs amitiés et l’essence même de leur création en témoigne Christian Dotremont ajoute, à propos du premier, mais cela vaut pour le deuxième: « C’est à la poésie qu’il demande de résoudre les problèmes qu’il rencontre et provoque. C’est avec la poésie qu’il peint. » L’œuvre de Labisse est placée sous le signe de la métamorphose - tout comme celle de Coutaud ; c’est que nous appelons l’Eroticomagie -, ancrée dans le surréalisme. Elle explore, à la différence de Coutaud, cette fois, non sans un humour tour à tour noir, sarcastique, grinçant ou débridé, jouant sans cesse avec les images, les frontières du surréel, du rêve, de la magie (y compris noire) et de l’érotisme ; ce qui fera dire à Patrick Waldberg : « Labisse, de droit divin, occupe la charge de Grand Enlumineur ! »

On parlera un jour Du, Lucien Coutaud, l’Envers du surréalisme, et Du,  Félix Labisse, Felix sub veneficae labis, comme des références absolues et incontournables, sur les vies et œuvres de ces deux grands peintres, qui surent, à leur manière faire acte de surréalisme absolu, dans les marges du groupe. La monumental n’est pas ici qu’une apparence ; la lecture le confirme : il s’agit bien de deux Monuments, aussi passionnant que fascinant et qui en disent long aussi sur l’art moderne.

Il y a les écrits et les recherches de Jean Binder ; les expositions qu’il a montées ; mais aussi, on s’en doute : la collection personnelle de Maryvonne et Jean Binder, on ne peut plus éclectique. Il faudra bien, un jour prochain, qu’une exposition lui soit consacrée. Les activités de Jean Binder sont associées aux arts plastiques, certes, mais sans négliger aucunement la poésie, la littérature et bien d’autre registres encore.

Et, comme si cela n’était déjà pas assez, Jean Binder a également cofondé avec Maryvonne, l’association Art Image qui, depuis 2000, à Chalon-sur-Saône, se consacre à l’Art Contemporain. Gérard Collin-Thiébaut, Olivier Mosset, Joël Kermarrec, Jan Voss, Claude Viallat, Gloria Friedmann, Didier Marcel, Lilian Bourgeat, … sont quelques-uns des artistes (il y a en quatre, tous les ans depuis dix-sept ans) publiés (catalogues le plus souvent) et exposés à la Chapelle du Carmel. La passion est totale, le dévouement sans faille. Davantage qu’à allopathie, Jean Binder, ce médecin de formation, a bien davantage recours à une boulimie de Merveilleux.

Une fois l’auteur présenté, et encore, au pas de charge, on peut avoir une idée du contenu de ces deux livres et sur l’importance que représentent ces deux sommes, Lucien Coutaud, l’Envers du surréalisme, et Félix Labisse, Felix sub veneficae labis ; tant pour les amateurs de Coutaud et de labisse, que pour les passionnés d’art moderne, spécialistes ou profanes. 

Jean Binder reconstitue, détaille, avec moult anecdotes et précisions, ce que fut la vie et l’engagement créateur de ces deux peintres, mois par mois, année par année, au quotidien, en s’attachant aux détails importants et significatifs de leur existence. L’auteur souligne le rôle primordial de l’amitié, des rencontres, de la relation à l’autre - chez le peintre du Cheval de Brique, comme chez le peintre des Sélénides (les Femmes bleues) -, met en relief la vie et l’œuvre, situe les époques, les contextes. C’est donc toute une galerie de personnages, inconnus ou prestigieux, qui revit dans ces pages, qui allient texte rédigé et témoignages, citations et analyses non pesantes, extraits de correspondances et d’autres documents de première main, souvent inédits.

Le meilleur que l’on peut souhaiter à un artiste, c’est d’avoir trouvé ou d’être trouvé par son Jean Binder. Coutaud et Labiisse eux-mêmes en resterait pantois. Auraient-ils pu se douter, qu’après leur disparition, ce sont ces jeunes gens d’une vingtaine d’années, venus les visiter en 1973, qui allaient porter et défendre leurs couleurs, leurs mondes et leurs univers de personnages hors-normes, avec autant de passion que de rigueur ?

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

A lire : Félix Labisse, Félix sub veneficae labis,  biographie, 1056 pages (ALC éditions, 2019), Lucien Coutaud, l’Envers du surréalisme, biographie, 922 pages (ALC éditions, 2018), Lucien Coutaud, les années du cheval de Brique, avec Christophe Dauphin (ALC éditions/Musée de Trouville - Villa Montebello, 2018), Lucien Coutaud, Peintre du surréel, avec Christophe Dauphin et Paul Sanda (éditions Rafael de Surtis/Musée des Beaux-Arts de Gaillac, 2014), Félix Labisse, Histoire naturelle, édition et présentation de Jean Binder (éditions Interférences, 2012), Lucien Coutaud, Les Tissages du Rêve (Galerie Les Yeux Fertiles, 2011), Lucien Coutaud, décorateur du Soulier de Satin (Bulletin de la Société Paul Claudel, 2010), Henri Vandeputte, Lettres à Félix Labisse 1929-1935, édition critique établie par Victor-Martin Schmets, préface et iconographie de Jean Binder (éditions Rafael de Surtis, 2010), Une pure amitié : Jean Blanzat - Lucien Coutaud. Pour saluer Jean Blanzat (Presses Universitaires de Limoges, 2007), Hommage à Félix Labisse (éditions Rafael de Surtis, 2005), Félix Labisse (éditions Snoeck/Musée de la Chartreuse - Douai, 2005), Lucien Coutaud et la peinture (Musée des Beaux Arts - Ville de Nîmes, 2004), Un cercle d'amitié dans le sillage de Jacques Doucet: Rose Adler, Denise Bernolin, Lucien Coutaud (Cahiers de la Bibliothèque Littéraire Jacques Doucet, 2000), Lucien Coutaud et le monde des lettres, Préface de Georges-Emmanuel Clancier (Bibliothèque Carré d'Art, 1997), Les Eclats du miroir d'Orphée, Rétrospective Lucien Coutaud (Les éditions de l'Amateur - Fondation Drouot, 1989),

Bulletins de l'Association Lucien Coutaud, série en cours, sous la direction de Jean Binder : 41 numéros en 2018.

Site internet de l'Association Lucien Coutaud

Site internet Félix Labisse

Site internet Maria D'Apparecida

Site internet de Art Image




 



Publié(e) dans le catalogue des Hommes sans épaules


 
Lucien Coutaud, les années du Cheval de Brique