Jacques RABEMANANJARA

Jacques RABEMANANJARA



MADAGASCAR LA POÉSIE : RABEMANANJARA ! (Extraits)

par

Christophe DAUPHIN

 

10 novembre 2001, je descends, en marchant, le boulevard Saint-Germain avec Jacques Rabemananjara. De par ma taille (1,80 m), je le dépasse d’à peu près deux têtes. Dans les faits, je marche à côté d’un bancoulier et je ne suis qu’un if à ses côtés, car, c’est bien Madagascar, qui est à mes côtés, d’un seul tenant en son poète, la Grande Île aux marches rouges des monts bleus. Rabemamanjara me parle justement de l’ombre des bancouliers, de l’exil et de la coupe de l’amertume, de son île là-bas, là-bas, qui nage à la dérive et de la poésie. « La poésie est la transmutation du verbe en incantation, du chant en émissions magiques dès que les mots libérés de leur poids naturel et de leur sens quotidien acquièrent de rares densités et font jaillir de leur choc de soudaines illuminations », a-t-il écrit.

Rabemananjara dit : « Il n’y a pas de poésie s’il n’y a pas de conflit. Un conflit d’âme d’abord chez l’auteur en face soit de la nature pour essayer de la maîtriser, soit de ses problèmes pour les dominer, les transcender ; et le mot même « poème », « poète » vient du grec « poiein » qui veut dire créer, c’est-à-dire l’acte créateur du poète apporte quelque chose d’inédit dans la vie même de l’homme ; un poète n’est vraiment valable que s’il apporte quelque chose qui, sans lui, n’aurait jamais existé, d’où la création poétique. » Un court instant, boulevard Saint-Germain, mais l’Or du temps… Voilà pour l’impression que dégage le personnage. Il est temps de rejoindre la brasserie Lipp, où nous attend l’un de mes plus chers amis, le poète Jacques Taurand, qui va donner une conférence magistrale sur Rabemananjara (il existe un enregistrement DVD).

Le poète Malgache François-Xavier Razafimahatratra dit F.-X. Mahah, est également présent chez Lipp. Il est, pour Jacques Taurand et moi-même, avec Rabemananjara, notre initiateur à la poésie comme à la culture et à l’histoire de la grande île, et pas seulement aux hain-tenys, il faut le dire. Jacques Taurand a consacré à Jacques Rabemananjara, plusieurs conférences et études, dont notamment, dans les revues Friches (n°67, 1999) et Le Cri d’os (n°27/28, 1999). Rabemananjara est une rencontre importante dans sa vie et son œuvre, après celles de Louis Guillaume et de Michel Manoll : « Une grande figure, un seigneur des lettres ! Un grand Malgache si profondément pénétré de notre culture. Un phare dont l’éclairage porte loin. Certes, l’avoir connu, avoir eu l’honneur de son amitié, de son estime, est un grand privilège. S’il est dans la vie des rencontres illuminantes, celle du poète de Antsa, sans aucun doute, en est une. » C’est Jacques Taurand qui m’a présenté à Jacques Rabemananjara

La première rencontre a eu lieu une dizaine de jours plus tôt : Jacques Taurand m’emmène à Paris, rue Georges de Porto-Riche, chez Jacques Rabemananjara, 89 ans, qu’il connaît depuis 1979. L’accueil de Rabemananjara (dont le nom signifie : « seigneur favori du destiné, se prononce en malgache : Rabémanantzar) est humble et chaleureux. Caractéristique de Senghor, Césaire et Rabemananjara : ces hommes portent les mêmes vertus que celles qui imbibent leurs œuvres. Aucun décalage, mais une adéquation totale. D’emblée, on sent que l’aura de l’homme est puissante, et pourtant, quelle simplicité, comme chez Césaire. Après plusieurs rencontres et discussions à bâtons rompus, on pouvait, avec eux, adopter des attitudes plus « familières ». Ce qui était difficilement envisageable avec Senghor, qui demeurait le Président. Les seuls à pouvoir se le permettre étaient, bien sûr, Césaire et Rabemananjara ou encore, par exemple, mes aînés et amis Luc Decaunes et Georges-Emmanuel Clancier ; poètes, il est vrai, de sa génération et avec lesquels Léopold entretenait une vieille amitié. Au Sein de l’Académie Mallarmé avec le second et depuis 1953, avec le premier, lorsque Léopold contribua à le faire nommer à la direction des programmes de la radio du Sénégal, du ciné-club et du Premier Festival artistique et culturel de Dakar.

On connait la grandeur et l’importance de l’action politique, de la pensée et des œuvres de Senghor, Césaire et Rabé. Mais beaucoup moins, que ces hommes étaient tout aussi impressionnants et dignes dans leur intimité. Bien sûr qu’ils voulaient et aimaient convaincre, mais sans chercher à imposer de manière autoritaire. Il y avait aussi une écoute rare, jusque dans leurs silences.

Dans le bureau de Rabemananjara la discussion bat son plein. Le non de Senghor arrive au tournant d’une phrase. Et Jacques dit : « Tiens, nous allons l’appeler ! ». Senghor décroche. Rabemananjara lui dit : « J’ai un invité surprise, qui va te parler. » Senghor très surpris me répond : « Mais que faites-vous chez Rabé ? » Avant que je lui réponde, il enchaîne, non sans humour, avec un sens de la répartie jamais pris en défaut : « Ah ! Je comprends, c’est parce que Rabé est un poète Normand, comme vous et moi ! » La femme de Léopold, Colette, comme celle de Rabemananjara, Marcelle, était Normande. Colette a disparu, lundi 18 novembre 2019, à l’âge de 93 ans, dans sa maison de Verson, là même où Léopold est décédé le 20 décembre 2001, à l’âge de 94 ans. Jacques Rabemananjara est décédé le 2 avril 2005 à Paris, à l’âge de 91 ans. Césaire, trois ans plus tard, 94 ans, le 17 avril 2008, à Fort-de-France. Léon-Gontran Damas, les avait tous précédé, à 65 ans, le 22 janvier 1978 à Washington.

Lors de la disparition de Rabé, comme lors de celle de Léopold, les autorités françaises sont une nouvelle fois en dessous de tout, inexistantes et indifférentes (elles tenteront de se rattraper lors des obsèques de Césaire). À Madagascar, il en va autrement : son pays lui a réservé des funérailles nationales, après une cérémonie chrétienne (croyance qu’il partageait avec Senghor). Il reposera (ayant de son vivant refuser le Mausolée d’Avaratr’Ambohitsaina) au cimetière municipal Anjanahary, de la capitale, comme Léopold au cimetière municipal de Dakar, Césaire, au cimetière municipale de Fort-de-France: l'humilité et la fidélité à soi jusqu'au bout !

Né en juin 1913 à Maroantsetra (petite ville de la baie d’Antongil, côte Est de Madagascar), Rabé est par sa mère apparenté aux familles royales Betsimisaraka ; par son père, il peut se revendiquer comme l’héritier de la dynastie royale Merina. Jacques Rabemananjara est le plus grand poète de l’île rouge avec son aîné et ami Jean-Joseph Rabearivelo, qui l’a, à sa mort par suicide au cyanure, à 36 ans, en 1937, institué son héritier littéraire. Au matin de sa mort, le génial et malheureux Rabearivelo écrit à Rabé : « Je te fais légataire testamentaire de mes œuvres. Je te passe le flambeau, tiens-le bien haut. Tu me reprocheras cette mort, mais le Galiléen, lui aussi, a choisi un genre de suicide. » Rabé écrira : O mon ami, voici ce qui reste de toi : - Un peu de terre rouge où des chiendents sauvages – Suivent nonchalamment le destin de leur loi. – La mort et la ruine emmêlent leurs ravages – La Solitude, sœur fidèle des tombeaux, - Garde dans son manteau ton rêve et ton mystère. – Une pierre, immobile, un couple de corbeaux, - Sont-ils les seuls veilleurs aux portes de la terre ?

De l’Île, Rabé en est aussi, l’un des olo-manga (un grand homme), grande figure politique, historique et culturelle, l’un des héros de l’indépendance malgache, fondateur  en 1935 de la Revue des jeunes de Madagascar (dont la devise, très habile est : « Devenir de plus en plus français, tout en restant profondément malgache »), puis, en 1936 (grâce à l’avènement du Front populaire en France) du premier syndicat des Fonctionnaires malgaches (Rabé, après ses études, est devenu fonctionnaire à la direction des finances et au service de l’information, rattaché au cabinet du gouverneur général Léon Cayla) et, surtout, avec notamment ses compatriotes Joseph Raseta et Joseph Ravoahangy, à Paris, du MDRM (Mouvement démocratique de la rénovation malgache, dont il rédige le manifeste et les statuts) dont il devient, avec ses deux camarades, le 10 novembre 1946, député (région de Tamatave) à l’Assemblée nationale française.

C’est sous son égide que s’amplifie le mouvement nationaliste malgache. Peu de temps auparavant, Rabé a été affecté avec Damas et Senghor au Ministère de l’Information, section des émissions coloniales. Il a aussi publié son étude retentissante Un Malgache vous parle : « Madagascar a été déclaré « colonie », en violation flagrante de toutes les lois de la guerre, de toutes les lois internationales mises en pratiques dans les pays civilisés ! Nous demandons à la France de montrer assez de courage moral, assez de loyauté pour reconnaître une erreur historique dans laquelle la bonne foi du peuple français a été la première surprise ». Le Mouvement patriotique rencontre très vite un immense succès. Le feu couve sous la cendre. « Nous nous élevons, écrit Rabé (in Nationalisme et problèmes malgaches), contre la malfaisance d’un système, contre ses manœuvres et sa prétention de conférer à toutes les nouveautés introduites dans notre vie et sur notre sol une vertu corrosive, une signification criminelle, celle d’étouffer, celle de tuer en nous ce que nous avons de plus précieux, de plus authentique, ce qui fait l’élément intime de notre essence. »

En 1947, la Grande île compte 4 millions d’habitants dont 35.000 Français, lorsqu’éclate le 29 mars 1947, l’Insurrection malgache contre l’ordre colonial, qui entraîne une répression sanglante par l’armée française (90.000 morts), accompagnée d’exécutions sommaires, de tortures, de regroupements forcés et d’incendies de villages. Les parlementaires malgaches et le MDRM (dissous le 10 mai par le Conseil des Ministres) sont désignés comme les responsables de l’Insurrection de 47. Jacques Rabemananajara, figure politique phare de l’île et déjà auteur d’un livre de poèmes et d’une pièce de théâtre, est arrêté le 12 avril (malgré son immunité parlementaire), torturé et condamné à mort, après un simulacre de procès (qui condamne également à mort, le 3 octobre 1948, six des co-inculpés, dont les députés Raseta et Ravoahangy).

Ce procès à scandale suscite en France une vague d’indignation et un fort mouvement de solidarité relayé à l’Assemblée nationale. Rabé, qui vient d’apprendre qu’il va être fusillé, écrit alors son poème le plus célèbre, Antsa. Rabé témoigne : « Le gardien-chef de la prison venait de nous annoncer qu’on allait dans deux jours nous faire fusiller sur la place publique, au Zoma, en plein centre de Tananarive. Une émotion me dicta une sorte de testament destiné à ma fille. » : Île ! - Île aux syllabes de flamme ! - Jamais ton nom ne fut plus cher à mon âme ! - Jamais encore ton nom, - Ile heureuse et délivrée, - Ne fut plus doux à mon cœur - Madagascar libre ! libre ! Le long poème Antsa, est celui de la Femme-Île. S’y côtoie, à l’instar de toute l’œuvre du poète, le sensuel, le cosmique, la révolte, le divin, l’amour, la mort, la somme ardente de la vie : Les mots - fondent dans ma bouche… - Je lancerai mon rire mythique. Et, toujours, Madagascar, dans la jonction du passé et du présent : Jamais ton nom – ne fut plus cher à mon âme… - Je mords ta chair vierge et rouge – avec l’âpre ferveur – du mourant aux dents de lumière, - Madagascar. 

C’est inédit, inégalé. Bien sûr que Senghor c’est le Sénégal sous toutes ses fibres et davantage encore, Césaire, la Martinique, Tchicyaya U Tam’si, le Congo, Petőfi, la Hongrie, Botev, la Bulgarie, Kazantzakis, la Crète, Neruda, le Chili, Maunick, l’île Maurice, Darwich, la Palestine, Varoujan, l’Arménie, Miron, le Québec, Chevtchenko, l’Ukraine, Guillén, Cuba, Seféris et Rítsos, la Grèce, etc. Tous, poètes universels, au demeurant ! Mais on n’a jamais vu et lu une telle fusion entre un poète et son pays, son Île-Femme, qui embrasse et embrase tous les règnes, tous les domaines, fusion émotionnelle, intellectuelle, charnelle et même sexuelle : Vulve, Ô vulve de mon île ourlée de porcelaine… - Ô Semence ! Ô mystère ! Ô germination cosmique de la graine ! – Accord parfait des reins en râle ! – et Toi fécondité…

Évoquant le peuple malgache Sakalave, Rabé n’écrit-il pas : « Dans son univers un lien subtil unit tout à tout et tout est solidaire ou complice, du caillou à l’étoile, de la fourmi à l’homme ». Antsa (Chant), salué et préfacé par François Mauriac (« Ce cri que l’amour et la douleur arrachent à un fils de Madagascar, (que) la littérature française peut revendiquer… »), publié en France, fait de lui un héros national et l’associe encore plus étroitement à Senghor, Césaire et Damas, comme l’un des pères fondateurs de la Négritude.

Rabé témoigne : « Le mouvement de la Négritude résulte d’une réaction, d’un sursaut de révolte contre le postulat généralement admis et professé, à l’époque, que les Noirs n’avaient pas d’histoire ni de culture : notre rôle consistait à ramasser nos valeurs noires niées, piétinées pour les brandir et les affirmer bien haut à la face de nos détracteurs… Nous étions des colonisés. Nous étions donc privés de notre liberté et on ne nous considérait pas comme des hommes. Nous étions des « sous-hommes » pour ainsi dire. Il fallait affirmer que nous étions des hommes. Il fallait donc crier, hurler, c’est ce que nous avons fait. Tous nos poèmes et toutes les œuvres que nous avons écrits ne tendaient qu’à cela : affirmer cette négritude… » Il ajoutera plus tard (cf. Entretien in l’hebdomadaire Zaïre, février, en 1976) : « À l’heure actuelle bien entendu, la majorité des pays africains sont indépendants… Il appartient aux Noirs maintenant de promouvoir les valeurs de leurs cultures. C’est donc un problème uniquement des Noirs pour les Noirs. C’est aux Noirs qu’il appartient de s’affirmer, tandis que nous étions obligés de nous affirmer en face de l’autre. Voilà le problème. » Le mot « liberté » dans Antsa revient cinquante-sept fois. Senghor fait paraître en 1948, les œuvres du poète emprisonné dans sa mythique Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache.

Outre Antsa, Rabé écrit les poèmes de Antidote (Le poème ébauché à midi – ils en ont étouffé la naissance nubile – au ras du couchant – les envoyés de la mort, les messagers torrides – de la torture et de la nuit) et deux tragédies, Les Boutriers de l’aurore (l’affrontement de l’homme avec les dieux) et Agapes des dieux Tritriva, une pièce tirée d’une vieille légende malgache. Sa première pièce, Les Dieux malgaches, Rabé l’a écrite en 1942, à Paris, durant l’Occupation : un drame malgache, au XIXe siècle, à la cour du roi Radama II. En janvier 1951…  François Mitterrand !..., ex-ministre des Anciens combattants (1947-48) et à présent ministre de la France d’outre-mer (1950-51) du gouvernement du président Vincent Auriol, proclame : « L’avenir de Madagascar est indéfectiblement lié à la République française ! » L’ordre colonial règne à Madagascar.

Sa peine commuée, en juillet 1947, Jacques Rabemananjara est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Il purge sa peine au bagne de Nosy Lava jusqu’en 1955, puis à la prison des Baumettes, à Marseille. Rabemananjara affirme que le poète ne peut pas « se détourner des préoccupations de la cité et de laisser aux seuls politiques, à ceux qui ont les mains sales, la responsabilité de se compromettre, de s’user dans les débats majeurs de la nation » et s’engage à utiliser la force du verbe pour « le goût de la liberté, la passion de l’égalité et le culte de la démocratie. » Amnistié le 27 mars 1956, Rabé regagne Paris où il retrouve son ami Alioune Diop, directeur et fondateur, en 1947, de la revue panafricaine et des éditions (en 1949) Présence Africaine, qui milite activement en faveur de l’émergence d’une culture africaine indépendante.

C’est à Diop, que de sa cellule, Rabé a dédié le poème « Nocturne » : La liberté longe la nuit – La liberté rompt les frontières – La liberté crache son sang – sur la face des continents – zébrés de haine et de souillure… - Toute la terre craque et geint, - Toutes les mamelles sont vides – L’arrière-goutte de l’aurore a débordé la cruche d’or… C’est Diop et Présence Africaine, qui organisent, du 19 septembre au 22 septembre 1956, dans l’amphithéâtre Descartes, à la Sorbonne le fondateur et célèbre « Premier Congrès des écrivains et artistes noirs », sur le thème « La culture moderne et notre destin ». Rabé en est, naturellement. Préfaçant l’essai de Rabé, Nationalisme et problèmes malgaches, Diop écrit : « Ses auditeurs de toutes opinions ont salué en Rabemananjara, un poète auréolé de ferveur, un porte-parole ardent de son peuple et un ami de l’Occident. Ses conférences, on le sait, ne suscitent guère de discussion. Le public, saisi d’émotion, applaudit, frénétique. » C’est au cours du « Deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs », à Rome, du 26 mars au 1er avril 1959, que Rabé lancera sa fameuse boutade, qui fera recette : « Notre Congrès, à la vérité, c’est le congrès des voleurs de langues. »

Sur la Grande Île, l’euphorie est à con comble. L’indépendance est proclamée le 26 juin 1960. L’indépendance, pour le poète socialiste chrétien Rabé, c’est l’élévation de « l’ancienne colonie à une promotion historique, à une dignité politique aussi incontestée que celle dont jouit en toute souveraineté l’ancienne métropole ». C’est la revendication du droit pour tout Malgache de jouir de sa liberté et de sa souveraineté nationale, à crier sa « malgachitude », de participer à la construction du monde, la conduite de l’Histoire, l’exaltation de valeurs de vie trop longtemps méprisées, l’égalité des droits entre Blancs et Noirs…

Le socialiste Philibert Tsiranana, leader du Parti social-démocrate malgache, élu président de la République par le Parlement, le 1er mai, fait revenir à Madagascar, le 20 juillet 1960, les trois anciens députés « bannis » en France, depuis l’Insurrection de 1947 : Joseph Ravoahangy, Joseph Raseta et Jacques Rabemananjara, en résidence surveillée depuis 1957. L’impact populaire et politique est considérable. Le président propose aux « héros de 1947 » d’entrer dans son deuxième gouvernement du 10 octobre 1960 : Joseph Ravoahangy prend le ministère de la Santé, et Jacques Rabemananjara (élu à nouveau député de Tamatave), celui de l’Économie. En revanche, Joseph Raseta refuse.

Tsiranana déclare : « Nous sommes résolument intégrés au Monde occidental, parce qu’il est le Monde libre, et que notre aspiration la plus profonde, est la liberté de l’homme et la liberté des peuples. » La République de Tsiranana se veut respectueuse des droits de l'homme, la presse dispose d’une relative liberté tout comme la justice. La Constitution de 1959 garantit le pluralisme. En 1962, Tsiranana est réélu président avec 97 % des suffrages. Le gouvernement se consacre à « la réalisation du socialisme malgache, pragmatique et humaniste, qui doit permettre de résoudre les problèmes du développement en apportant des solutions économiques et sociales adaptées au pays. » Un triple objectif est confié au ministre de l’Économie Jacques Rabemananjara : diversifier l’économie malgache pour la rendre moins tributaire des importations qui s’élève en 1960 à 20 millions de dollars américain ; réduire le déficit de la balance commerciale (de 6 millions de dollars), afin de consolider l’indépendance de l’île ; augmenter le pouvoir d’achat et le niveau de vie des populations, dont le PNB par habitant n’excède pas 101 dollars par an en 1960. Pour s’assurer le soutien des capitalistes étrangers Tsiranana, curieux socialiste, condamne par principe la nationalisation : « Je suis socialiste libéral. Par conséquent, l’État doit jouer son rôle en laissant libre le secteur privé. Nous, nous devons combler les vides, car nous ne voulons pas faire une nationalisation paresseuse, mais, au contraire, dynamique, c’est-à-dire que nous ne devons pas spolier les autres, et l’État n’intervient que lorsque le secteur privé est déficient. » Cela n’empêche cependant pas le gouvernement de taxer à 50 % les bénéfices commerciaux non réinvestis à Madagascar.

La lutte pour la succession du président Tsiranana commence dès 1964. Au sein du gouvernement, une bataille sourde éclate entre les deux tendances du PSD. Tout d’abord, l’aile modérée, libérale et chrétienne, symbolisée par Jacques Rabemananjara. Ensuite, le courant progressiste, représenté par le puissant ministre de l’Intérieur, André Resampa. En 1964, Jacques Rabemananjara est victime d’une campagne de diffamation dans la presse tananarivienne, accusé sans preuve (car l’accusation est mensongère), lui et ses collaborateurs, de corruption dans une affaire de ravitaillement en riz. Le président Tsiranana ne fait rien pour le défendre. Rabemananjara perd finalement le 31 août 1965 l’Économie pour rejoindre l’Agriculture, puis le portefeuille des Affaires étrangères en juillet 1967 et la Vice-présidence de la République en 1970. À l’élection présidentielle du 30 janvier 1972, avec un taux de participation de 98,8 %, Tsiranana est réélu par 99,72 % des suffrages, sans adversaire, et entame un troisième mandat. Dans la nuit du 31 mars au 1eravril 1971, un mouvement insurrectionnel est déclenché dans le Sud de Madagascar, par des éleveurs qui refusent de payer l’impôt trop lourd. La révolte est durement réprimée : 45 morts.

Puis, arrive la Révolution de Mai 1972 dite de la Deuxième indépendance malgache. Tout commence avec la grève des élèves de l’école de Befelatanana en janvier 1972. Elle se termine avec la prise du pouvoir par l’armée et la fin du Congrès national populaire de septembre 1972. Le mois de Mai est le moment des grandes manifestations scolaire, étudiante et populaire, la fin de la 1èreRépublique malgache, du président Tsiranana et de son Parti social-démocrate malgache. Douze ans après l’indépendance du 26 juin 1960, le mouvement social embrase toute l’Île. Au cœur de la révolte : les questions de l’enseignement, de la scolarisation et de la formation des élites de l’Indépendance.

Les manifestants contestent la réalité de la rupture avec la France et réclament la révision des accords de coopération, ratifiés le 27 juin 1960, la convention d’établissement et les accords portant sur l’économie et les finances, la politique étrangère, la défense et l’enseignement empiètent singulièrement sur la souveraineté de la nation. Ils garantissent aux ressortissants des deux pays, et, de fait, aux Français à Madagascar, la possibilité d’occuper tout poste dans la fonction publique et d’ouvrir des commerces et des entreprises au même titre que les nationaux. Ils impliquent la présence d’assistants techniques à tous les échelons du pouvoir, qui occupent la plupart des postes clés. Le nombre des ressortissants français s’élève en 1972 à 47.728 personnes.

Les manifestants veulent également l’accélération de la malgachisation : l’usage de la langue malgache en lieu et place de la langue française et le remplacement des cadres français par des Malgaches. Le pouvoir joue le temps et l’usure, puis, avec la fermeture de l’école de médecine, la répression. Puis il essaye, la concertation. La président Tsiranana, malade et affaibli, se laisse emporter et ne voit dans le mouvement étudiant qu’« un complot communiste venu de l’étranger ».

Le 12 mai au soir, les Forces républicaines de Sécurité (FRS) encerclent le campus et arrêtent 395 étudiants, qui sont expédiés par avion à l’Île de Nosy Lava, au pénitencier de sinistre mémoire : celui-là même qui a été la prison des internés de 1947 et des déportés de la révolte du Sud, qui s’est soldée, en 1971 par une terrible répression. Le lendemain, 13 Mai, étudiants et travailleurs descendent dans la rue. La police ouvre le feu sur la foule. Cela déclenche une véritable guérilla.

Le président Tsiranana prononce un discours délirant et peu propice à calmer les manifestants : « Si vous ne vous arrêtez pas, vos enfants mourront. Et vous aussi. Voilà ! C’est moi le Président qui vous le dis. Je vous donne un conseil, parents, travailleurs, élèves, si vous tenez à la vie, ne participez pas à la grève… »

Le référendum constitutionnel du 8 octobre 1972 acquis à 96,43 % des suffrages, confie les pleins pouvoirs à Ramanantsoa pour cinq ans. Tsiranana est déchu de ses fonctions de président de la République. Les évènements surprennent Rabemananjara dans le Chili d’Allende, où il participe à une conférence internationale. Jacques Rabemananjara fait le choix de quitter Madagascar (qui, hélas, ne cessera de s’enliser davantage sur tous les plans) et de s’installer à Paris, où il rejoint l’équipe de Présence Africaine.

À Madagascar, Didier Ratsiraka, « l’Amiral rouge », ministre des Affaires étrangères durant la Transition militaire malgache (1972-1975), reçoit le pouvoir du Directoire militaire en 1975 qu’il transforme en Conseil suprême de la Révolution, après les troubles qui suivent le « mystérieux » assassinat de Ratsimandrava (chef d’État pendant six jours du 5 au 11 février 1975, date de son assassinat). Ratsiraka publie la « Charte malgache de la Révolution socialiste » (le Boky Mena) et se rapproche du Bloc de l’Est et de la Corée du Nord de Kim Il-sung, pour finir par se convertir, à partir de 1987, au libéralisme en lançant des privatisations, appliquant un sévère programme d’ajustement structurel, ouvrant les portes du pays aux investisseurs étrangers : une politique libérale dictée par le FMI, lors des grandes famines des années quatre-vingt. Seuls les partis politiques adhérant au Front de défense de la Révolution sont autorisés.

L’ère de l’« Amiral » d’une île naufragée, se révèle un cuisant et douloureux échec économique, social et humain. Les services sociaux de première nécessité, comme l’éducation et la santé, sont en ruine. Le népotisme et la corruption s’installent en l’absence de libertés fondamentales. La détresse des Malgaches est telle, sous ce régime, que Rabemananjara, sort de son silence pour le fustiger : « Quelle honte ! Quelle infamie ! Ils se sont transformés en roquets aboyant à la voix de leur maître. Ils s’en sont tous allés à la soupe fétide, faites de boyaux d’anges et d’innocence d’enfants. À la soupe fumante aux relents de vodka… Notre île n’est plus rien qu’un grenier vide, empli de famine et de cloportes, ravalé au niveau des pays les plus démunis. Terre sainte de mes aïeux ! La souffrance de voir tes enfants toujours fiers, de leur passé tout rayonnant de gloire et de vaillance, aujourd’hui rabaissé en peuple de clochards !  À ceux de tes enfants murés dans le ciment de la misère. À ceux dont les cris sourds font lever dans l’eau boueuse des borborygmes d’agonie ; ma voix sera leur voix haute et sonore… »

Le poète Malgache F.-X. Mahah écrit : Le rêve tombe sous la hache - de la faim et de la misère - brûle au bois – sournois - du désenchantement - et disparaît à jamais - sans descendance… Et encore, dans un poème justement dédié à Rabé et intitulé « Retour » : Qu’y a-t-il au bout de la route ? – Les rêves s’étaient envolés – Comme les lendemains égorgés – Avant même d’être nés – Comme les promesses – Vibrantes d’inanités. – J’ai foulé ce chemin qui ne mène nulle part – Et je m’en suis retourné – Le cœur vide.

L’exil ? Il arrive, écrit Rabé, « que son tourment se fasse plus pressant qu’à l’accoutumée, qu’il s’exacerbe au point d’envahir tout le champ de l’âme. S’impose alors une seule attitude : le recueillement, la plongée dans les entrailles, dans les vives profondeurs où, pour une fois, s’opère harmonieusement la fusion du sang et de l’ombre. » Rabé n’écrit pas seulement cela à partir de son expérience, de son ressenti, mais aussi à propos de son ami poète et compatriote F.-X. Mahah, profondément marqué par l’exil, qui est l’un des thèmes phares, porteurs de son œuvre : J’habite mon exil – Comme l’oiseau sa branche – Je me fixe là où – Je suis présent – Les mots comme oreillers – En attente d’un poème. Mahah écrit : L’arbre déraciné au bord du fleuve – Est le repère de l’exil. Plus loin : De solitude en solitude réduire l’écart entre – L’île et le soi. Pour avoir connu François-Xavier, grand ténébreux, je peux témoigner qu’il n’y a là, aucune posture, mais une plie réelle. Jacques Taurand ne parle pas, en vain, à son propos de « grand blessé de l’existence ». L’île est la croix du poète, sa blessure, et l’actualité n’arrange rien.

Sur l’île, justement, le régime présidentiel de Ratsiraka, qui a fait de Madagascar l’un des pays les plus pauvres du monde, en lambeaux, prend fin en 1993. Rabemanajara interrompt son exil pour participer à l’élection présidentielle, en espérant être le candidat unique des « Forces vives », qui voit l’élection d’Albert Zafy, lequel sera déconsidéré en raison de sa gestion laxiste du pays et destitué par l’Assemblée nationale en 1996 pour violations répétées de la Constitution. Le revenu par tête a chuté de 40 % dans la « grande île » au cours des vingt dernières années et 75 % des habitants vivent désormais en dessous du seuil de pauvreté. Ratsiraka, l’ancien dictateur qui dirigea la « grande île » d’une poigne de fer de 1975 à 1993, est de retour.

Jean-Philippe Ceppi écrit (in Libération, 2 novembre 1996) : « 15.000 personnes entrent dans une véritable transe, rythmée par l’orchestre de soukouss. Certains attendent depuis trois heures sous le soleil de plomb qui frappe la ville de Majanga, sur la côte ouest de la grande île. Mais cette fois, ça y est : l’amiral « Prézida » Didier Ratsiraka, 60 ans, un collier de fleurs autour du cou, fait son entrée... et s’empare du micro : « Je vais vous construire 35.000 maisons ! » Clameurs. « Je vous promets une usine de traitement des déchets ! » Double clameur. L’argument fait mouche dans une ville qui subit depuis six mois une épidémie de peste… Dans la capitale, le triomphe est le même. Ratsiraka a rempli le grand stade municipal de Tananarive, une affluence qui a sidéré les observateurs. Car même si la perspective de concerts et de transports gratuits contribue à remplir les stades, c’est surtout l’incroyable retournement de l’histoire qui frappe. Il y a cinq ans à peine, c’est le même homme que près de 300.000 manifestants huaient dans la rue au cri de « Ratsiraka va-t’en ! » Un vœu concrétisé en mars 1993… « C’est incroyable que les Malgaches soient prêts à remettre au pouvoir un homme qui a mis le pays à genoux », s’étonne un diplomate. »

C’est pourtant bien ce qui risque d’arriver à l’issue du scrutin présidentiel… » Ratsiraka est en effet propulsé, le plus démocratiquement qui soit, à la tête de l’État malgache, en 1997, avec une nouvelle couleur : « l’humanisme écologique ». Dans les faits : un pouvoir personnel et familial. Le pays au bord de la guerre civile, Ratsiraka s’exile en France en 2002.

Jacques Rabemananjara, l’île ne le quittera pas : un sac de terre rouge à portée de main. Citons encore, un extrait du beau poème « Terre rouge », de F.-X Maha : Là-bas la terre est rouge – et vous colle aux pieds – Là-bas – chaque pas est naissance – découverte – à l’aurore de chaque nuit – en allée – Les maisons s’accrochent – aux flancs des collines bleues – d’Iarive – dans les septuples solitudes – de l’orage…

Le drame intérieur que l’on nomme « exil » et qui ronge F.-X. Mahah n’est-il pas de rêver à l’île de là-bas ? Une île qui a disparu, qui n’existe pas ou plus ? Rabé, cela, ne l’a-t-il pas accepté ?  Il consacre l’essentiel de ses dernières années à la poésie, abordant même un genre nouveau avec le récit Le Prince Razaka (1995). Il est considéré, avec son aîné Jean-Joseph Rabearivelo, comme le plus grand poète de son pays.

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).

 

Œuvres de J. Rabemananjara :

Poésie : Sur les Marches du soir (éd. Ophrys, 1940), Rites Millénaires (éd. Seghers, 1955), Lamba (Présence Africaine, 1956), Antsa (Présence Africaine, 1961), Antidote (Présence Africaine, 1961), Les Ordalies (Présence Africaine, 1972), Œuvres complètes, Poésie (Présence Africaine, 1978), Rien qu’encens et filigrane (Présence Africaine, 1987), Thrènes d’avant l’aurore : Madagascar (Présence Africaine, 2001).

Théâtre : Les Dieux malgaches (éd. Ophrys, 1942), Les Boutriers de l’aurore (Présence Africaine, 1957), Agapes des Dieux Tritriva (Présence Africaine, 1962).

Récit : Le Prince Razaka (Présence Africaine, 1995).

Essais : Témoignage malgache et colonialisme (Présence Africaine, 1956), Nationalisme et problèmes malgaches (Présence Africaine, 1958), L. S. Senghor ou la rédemption du dialogue (Présence Africaine, 1976).

À consulter : Donat Bedard, Jacques Rabemananjara, poète malgache (Librairie de la  Cité Universitaire, 1968), Éliane Boucquey de Schutter, Jacques Rabemananjara (éd. Seghers, 1964), G. Ravelonanosy, Jacques Rabemananjara (Nathan, 1970), Mukala Kadima-Nzuji, Jacques Rabemananjara, l’homme et l’œuvre (Présence Africaine, 1981), Dominique Ranaivoson, Jacques Rabemananjara (Sépia/Tsipika, 2015).



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
Dossier : LES POETES DANS LA GUERRE n° 15