Charles-Jean SIMONPOLI

Charles-Jean SIMONPOLI



Charles-Jean Simonpoli est né le 19 janvier 1911, à Ventiseri (commune, alors, de 1 267 habitants, contre 2 593 habitants, de nos jours), dans une famille paysanne de quatre enfants. Le père, Jacques Simonpoli (1890-1969), catholique et poète[1] de langue corse, proche de la revue U Muntese, a une forte influence sur son fils, Charles-Jean, qui est décrit comme un enfant solitaire, introverti, dont le refuge est déjà la lecture des poètes.

En 1923, Jacques Simonpoli part en Tunisie, où il a été nommé dans la police. Il terminera sa carrière en tant que commissaire divisionnaire, en 1943. Sa famille le rejoint en 1926. Charles-Jean Simonpoli accomplit, avec succès, ses études supérieures à Paris : des études de Droit, puis de Lettres. Il est l’auteur d’un mémoire remarqué, mention très bien, sur la linguistique corse, en 1941, et obtient une licence d’italien en 1942. Chaque été, il revient sur son île. Simonpoli travaille parallèlement comme surveillant, à Royan, de 1939 à 1940, puis à Paris, où il fait la connaissance de Marie-Antoinette Fontan, la femme de sa vie, qu’il épouse en 1939.

Malgré leurs diplômes, Charles-Jean et Marie-Antoinette qui détient une licence d’histoire-géographie, ne trouvent pas de postes vacants dans l’Éducation nationale. L’un et l’autre sont rattachés, en 1942, à la Bibliothèque nationale, à Paris. Le couple, dont les revenus sont très modestes, est hébergé chez la mère de Marie-Antoinette, 79, Avenue de Breteuil, Paris 15. Entretemps, depuis le lundi 17 juin 1940, au lendemain de la démission de Paul Reynaud de ses fonctions de président du Conseil, le maréchal Pétain, nouveau chef du Gouvernement de la France, a demandé et signé l’armistice, le 22 juin 1940, à Rethondes, avec l’Allemagne d’Hitler.

Après le désastre militaire, vient le temps de l’occupation nazie et l’instauration du régime de Vichy en zone « libre ». La France est muselée et livrée au fascisme. C’est dans ce contexte que Charles-Jean Simonpoli, féru de poésie, soutenu par l’éditeur René Debresse, cofonde et dirige, avec Jacques Auclair et Michel Bardoux, à Paris, en 1941, la revue Les Cahiers de poésie, dont quatre numéros paraissent, jusqu’en 1943. Les temps sont troubles.

Certains écrivains choisissent le camp de la collaboration : Drieu, Brasillach, Rebatet, Châteaubriant, Chardonne, Maurras, Céline, Claudel…, alors que d’autres entrent en résistance. Une résistance qui dépasse le cadre intellectuel pour René Char, Robert Desnos, Jean Cassou, Jean Prévost, Madeleine Riffaud, Robert Rius, Charles-Jean Simonpoli et d’autres, qui en appellent à une poésie de la résistance. Pierre Seghers, pour sa part, dès la mobilisation, fait appel aux poètes pour créer sa revue Poètes casqués 39, laquelle devient Poésie 40, 41, etc., Cette poésie de la résistance n’entend pas être celle d’un parti politique, mais celle de l’homme en danger de mort…

Les Cahiers de poésie, de Simonpoli, dont le mot d’ordre est « Servir la poësie », font bonne figure sur le plan éditorial aux côtés des revues qui entendent résister au fascisme, dont : Les Cahiers du Sud, de Jean Ballard, Fontaine, du poète normand Max-Pol Fouchet, Poésie 41, de Pierre Seghers, Confluences, de René Tavernier, les Cahiers de Rochefort, de Jean Bouhier, René Guy Cadou, Jean Rousselot ou de Michel Manoll, La Main à plume, de Marc Patin, Robert Rius, Laurence Iché ou de Jean-François Chabrun, Messages, de Jean Lescure, les Feuillets du Quatre Vingt et Un, d’André Stil, les Cahiers de Vulturne, de René Lacôte.

La revue de Simonpoli, tirée à 400 exemplaires (le quatrième l’est à 1 500 exemplaires), de format 14 x 19 cm, compte 24 pages pour ses deux premières livraison, 16 pour la troisième, et 72 pour la quatrième, un numéro double en fait, qui est sa livraison la plus prestigieuse, entièrement consacré à La Main à plume. Il n’y a qu’au sein de ce numéro spécial, que sont reproduits des dessins et illustrations, et non des moindres. Nous y reviendrons. Je possède les quatre exemplaires des Cahiers de poésie, qui jouent agréablement sous mes yeux, avec émotion. L’un de ses numéros contient un bout d’enveloppe sur laquelle Simonpoli à, lui-même, écrit de sa main l’adresse d’expédition de la revue, qui est la sienne, où plutôt celle de sa belle-mère.

Les sommaires de la revue rassemblent des poètes aînés et quelques-uns des jeunes de l’époque, qui marqueront, pour certains, l’avenir : Maurice Fombeure (Un décor d’os et de marbre, - De ruines à ciel ouvert – Où des aigles foudroyés – Planent au poing des statues), Robert Ganzo (Quand tu nages de branche en branche – ton souffle monte du feuillage, - et le ciel, aux clairières d’eau , - tremble dans l’or de ton sillage), Guillevic (L’arbre qui se fait mal – À durer sous l’écorce), René Lacôte, Henri Thomas, Jean Desrives, Luc Dumaine, Marcel Béalu Luc Estang (Et nous naissons gluants d’algues de la colère – Plus agressifs et durs que les vieux crabes roux), Jean Follain (dehors ce sont – les clans, les pactes et les races – les femmes déchirées – et l’utilisation des braises – de la roue et du plomb – la triste algèbre), Lanza Del Vasto (Tes cheveux ont l’élan d’un cheval au galop – Ta nuque est une tige et ta gorge est un nuage – O malheureuse…), André Salmon, l’ami de Modigliani et d’Apollinaire, Jean Barbier (Je sens la neige sur mes os), ou Louis Émié : Je n’existe plus si je doute, - Ombre vive aux bras transparents, - Et si tu parles, je n’écoute – Que le silence où je m’entends.

Chaque numéro comprend, en fin de volume, un ensemble de brèves, d’infos, de courts articles et, des notes de lectures sur des livres et des revues, signées par des plumes qui nous sont chères et bien connues, notamment celle du poète et résistant Jean Rousselot, ou Georges-Emmanuel Clancier, mais aussi, Edmond Humeau, Maurice Fombeure, René Lacôte, etc., sur des livres de Paul Eluard, Louis Brauquier, Adrian Miatlev, Robert Desnos, Michel Fardoulis-Lagrange, Francis Ponge, Luc Decaunes ou notre Alain Borne[2], à propos duquel Charles-Jean Simonpoli (qui s’affirme dans la revue comme un fin lecteur critique), écrit : « Le lyrisme d’Alain Borne a des qualités rares, aujourd’hui : il est sincère, simple, émouvant. Sans désordre, sans vaine impatience. Épris de songes, le poète se heurte aux hommes et à soi-même : il découvre, sous sa transparence, sous la neige qui le voile (ô soie enfin froissée sur l’avers des tombes), l’autre visage, son « portrait de mort » : Je te salue visage mensonge de silence – Héritier impassible des instants de ma vie. »

À propos du Canisy de Jean Follain, Simonpoli reproche au poète normand, qu’il salue cependant : « Dans ces jeux du souvenir nous souhaiterions pourtant un peu plus de liberté, une fantaisie moins maîtrisée. » Simonpoli est un intellectuel brillant, fin, non dogmatique, curieux, ouvert, un esprit libre : « Il est de mode aujourd’hui de renier tout ou partie de ses idées, ou de les déguiser si habilement que tout le monde s’y trompe ». Cet insulaire refuse d’être inféodé à qui que ce soit, comme à quoi que ce soit. Il n’est pas surprenant de le voir présenter les Cahiers de poésie, en ces termes : « En publiant des CAHIERS DE POÉSIE, nous n’avons qu’une ambition : servir la poésie. Ni chapelle ni école, nos cahiers seront ouverts aux « jeunes » comme à leurs « aînés ». Si vous nous soutenez, nous élargirons notre formule par des chroniques nouvelles et des cahiers spéciaux ». 

En 1942, Simonpoli entre en relation avec le groupe surréaliste de La Main à plume, et notamment avec le poète Robert Rius, avec lequel il se lie d’une solide amitié. La raison de ce rapprochement découle d’une nouvelle loi allemande qui entre en vigueur le 27 avril 1942, et qui entend « assurer une utilisation rationnelle du papier d’imprimerie ». Dorénavant, quelle que soit la publication envisagée, il faut obtenir une autorisation pour recevoir des bons de papier, et, donc, être soumis à la censure. L’ensemble des parutions de La Main à plume sont menacées. Il est alors envisagé d’antidater les publications, et d’adresser un appel aux autres revues concernées par cette nouvelle mesure, afin de fusionner les revues. Cette proposition déconcerte un peu les responsables des revues sollicitées, qui en comprennent toutefois la motivation : regrouper les forces vives, contourner la censure et poursuivre une activité poétique de résistance à l’Occupant.

Sur la troisième de couverture des Cahiers de poésie, n°3, Simonpoli écrit : « Ce n’est pas facile que de publier aujourd’hui des cahiers de poésie (crise du papier, difficultés financières, etc.). Cependant, si mince soit notre effort, nous continuerons à servir la poésie, sans bavardage et vaines disputes. Notre formule, qui n’est ni ne veut être une formule de revue, mais d’information, nous permet de garder intacte notre liberté d’expression. Notre prochain cahier sera entièrement consacré au Surréalisme 1943. On a trop tendance aujourd’hui à croire que le surréalisme est dépassé, déjà mourant. Il garde encore toute sa vigueur, il est aussi essentiel à la poésie en 1943 qu’en 1920, et les jeunes poètes de la Main à Plume continuent avec honneur l’œuvre de Breton, Péret, d’Eluard. »

Après diverses approches, l’éventualité d’une fusion est vite écartée, mais cette tentative a permis au groupe de La Main à plume de se rapprocher des Cahiers de Poésie, de Jean Simonpoli. Le Surréalisme Encore et Toujours, paraît en août 1943 avec un tirage de 1 500 exemplaires, sous l’égide des Cahiers de Poésie. Le sommaire est très riche, comme les collaborations.

Simonpoli précise dans son avertissement : « Le groupe surréaliste de la Main à Plume est le seul à réaffirmer avec l’ardeur et la violence nécessaires à nos jours, que la poésie n’est ni un jeu ni un sacerdoce, mais une force vitale, révolutionnaire. » Au sein de son éditorial, Chabrun fustige la poésie de la Résistance, et la poésie nationale (à laquelle il ne va pourtant pas tarder à se rallier) : « Il n’est pas d’ineptie dont, au moyen de leurs petites revues de sous-préfecture, ils ne se soient fait les champions : retour à la rime, au pas cadencé du verbe, chasse à l’image, méconnaissance claironnante et prétentieuse du vertigineux enthousiasme qui préside à la création poétique, calfeutrage hâtif de leurs voies d’eau par l’usage éhonté d’un mastic divin-mystique pétri dans leur niaiserie béate. »

Le courroux de Chabrun est suivi d’une analyse des activités de La Main à Plume, sur un ton testamentaire : « Un noyau parfaitement homogène, décidé non pas à « faire de la poésie », mais à ne pas laisser abandonner, et à parachever dans la faible mesure de nos moyens d’alors, la grande œuvre de la libération de la pensée que poursuit par essence et par tradition l’effort de la création poétique… C’est pourquoi nous n’avons pas hésité un seul instant à reprendre pour notre compte les principaux motifs du surréalisme et à réaffirmer notre foi en l’exercice d’une pensée, « la moins dirigée possible », qui doit préparer la voie à ce langage unique, c’est-à-dire aussi direct, sous la ferveur duquel fondront comme neige les barrières lamentables de nos imaginations personnelles… Nous ne sommes pas des artisans du verbe en mal « d’articles de nouveauté », nous ne sommes que de simples ouvriers de la pensée. Les premiers tiennent d’une habitude, nous tenons, nous, d’une tradition. Et nous ne lâcherons pas de sitôt la proie pour l’ombre. »

Marc Patin, sous le titre « Voir et vouloir », qui regroupe une série de réflexions, écrit : « Il ne faut pas trop vite croire que l’univers, la réalité, nous servent à nous contempler. C’est ce rêve éveillé, cette immobilité, qui nous ont conduits très vite à la pauvreté. Tout est en nous, tout ce qui existe, tout ce qui pourrait exister, si nous aimions mieux aimer qu’être aimés, mais nous sommes aussi, nous-mêmes, hors de nous. C’est bien à tort que nous nous gardons prisonniers… Nous voulons nous voir, nous compter. L’avenir existe et nous voulons exister et réalité, vision, vérité, sont volonté. » Ce numéro marque une apothéose, un tour de force, tant pour les Cahiers de poésie, que pour La Main à plume. Et, pourtant, on peut le considérer comme le chant de cygne, un baroud d’honneur, pour l’une comme pour l’autre. Les Cahiers de poésie ne paraîtront plus. Le numéro spécial de La Main à plume sur l’Objet, appelé à devenir un numéro de référence, ne paraîtra jamais.

En janvier 1944, Simonpoli est renvoyé de la Bibliothèque nationale, pour avoir refusé d’assurer des travaux de traduction, de l’italien, pour un Allemand. Sa femme, Marie-Antoinette, conserve son emploi. Le couple subit une perquisition de la Gestapo à son domicile. Une enquête est menée sur Simonpoli.

Depuis 1943, Rius et Simonpoli participent à des opérations ponctuelles dans des maquis en cours de constitution. On les retrouve ainsi à Miélan, dans le Gers. Sont-ils alors en relation avec Joseph Raynaud, de l’Armée Secrète ? Plus que jamais, l’heure n’est plus aux débats théoriques, ni même à la seule résistance intellectuelle. Il faut aller plus loin. C’est du moins leur conviction. Charles-Jean Simonpoli n’entend pas être « le Monsieur qui laisse prudemment les autres réaliser ses propres idées politiques », mais, celui qui prend les choses en mains, en agissant.

À l’instigation d’André Prenant, une réunion est organisée chez la mère de Jean-François Chabrun, poète et membre de La Main à plume, le 26 mai 1944, dans le but de constituer, à partir de La Main à plume, un maquis de Francs-tireurs et partisans français (FTPF), de vingt-quatre personnes dans la forêt de Fontainebleau, près d’Achères-la-Forêt (Seine-et-Marne).

Le maquis d’Achères comprendra en réalité : Robert Rius, Charles-Jean Simonpoli, les frères Robert et Marco Ménégoz, tous issus du mouvement surréaliste, André Prenant, Germinal Matta. Le garde forestier Laurent Poli (corse comme l’est Simonpoli), pour sa part, a à charge le ravitaillement. Il connaît parfaitement la forêt et cache des volontaires, venant de Paris, dans une grotte située au Rocher de la Reine, tout près de la plaine de Chanfroy.

Ce maquis est constitué, ce qui n’est pas courant, par des artistes et des intellectuels. Il attend avec impatience la réception d’un parachutage d’armes venant de Londres. Son objectif est de prendre position en forêt de Fontainebleau pour contribuer à faciliter le passage des troupes alliées, tout en créant le désordre chez l’occupant. Très vite, après le débarquement en Normandie du 6 juin 1944, les combats font rage.

En Seine-et-Marne, où s’est constitué le maquis d’Achères-la-Forêt, l’aviation alliée bombarde les voies de communication, et les usines, depuis début juin. La ville d’Étampes est en partie détruite dans la nuit du 9 au 10 juin. Un millier de bombardiers ravagent la gare de Melun, et les environs le 23 juin. Les réseaux de résistance passent à l’action. Les sabotages et les attentats entretiennent un climat d’insécurité pour l’armée allemande.

Le 4 juillet 1944, Robert Rius, Jean Simonpoli, Germinal Matta et Marco Ménégoz, sont en route pour aller récupérer les armes, supposées être parachutées, à Amponville, par le bureau des opérations aériennes. Attendus sur la route, ils ne tardent pas à tomber dans un guet-apens tendu par des hommes de la Gestapo de Melun, qui surgissent de toutes parts, autour d’eux, des fossés. Arrêtés, les maquisards sont enfermés dans la cellule n°4 de la prison de Fontainebleau, 1 rue du sergent Perrier, où sévit « le bourreau de Seine-et-Marne », Wilhelm Korf, qui est prêt à tout pour démanteler les réseaux de résistance, et pour récupérer les armes des parachutages. Laurent Poli est également arrêté dans la foulée et emprisonné à son tour à la prison Fontainebleau. Robert Rius, Charles-Jean Simonpoli, Marco Ménégoz, Germinal Matta et Laurent Poli, sont torturés pendant plus de deux semaines dans les sous-sols de la prison. Ils refusent de parler. Cela explique qu’il n’y ait eu, par la suite, aucune arrestation supplémentaire. Les maquisards d’Achères-la-Forêt, Robert Rius, 30 ans, Charles-Jean Simonpoli, 33 ans, Laurent Poli, 20 ans, Germinal Matta, 19 ans, Marco Ménégoz, 16 ans, auxquels sont rattachés René Girard, ouvrier agricole, 24 ans, Edgar Ferrand, 49 ans, agriculteur membre du Front national, et Maurice Daudet, 34 ans, FTPF, ainsi que huit hommes du maquis Bara, de Moisenay (Seine-et-Marne), et six du maquis de Villebéon, sont condamnés à mort par les Allemands à l’issue d’une procédure sommaire.

Le 21 juillet 1944, dans la cour de la prison de Fontainebleau, vingt-deux résistants français, mains liées dans le dos, reçoivent l’ordre de monter dans des camions militaires allemands. Ils sont dirigés vers une destination inconnue, qui s’avère être la plaine de Chanfroy, à 13 kilomètres de la prison. Située sur la commune d’Arbonne-la-Forêt, dans le massif des Trois Pignons, à l’ouest de la forêt de Fontainebleau, la plaine de Chanfroy, qui a des allures de steppe, est considérée comme un site naturel remarquable, délimité, à proximité, par deux barres rocheuses, Corne Biche et le Rocher de la Reine. J’avoue que lorsque je m’y suis rendu, avec Rose-Hélène Iché, en provenance de la prison de Fontainebleau, où un hommage venait d’être rendu aux résistants Rius, Simonpoli et à leurs camarades, l’« aspect remarquable » de la plaine m’a échappé. Je ne peux oublier le malaise profond que j’ai ressenti devant ce « site remarquable », qui me parut glauque au possible. 

Le 21 juillet 1944, vingt-deux résistants français, mains liées dans le dos, descendent des camions militaires allemands et foulent sur quelques mètres la plaine de Chanfroy, pour être alignés face à une immense fosse qui a été creusée la veille. L’un après l’autre, les résistants sont assassinés par les nazis d’une rafale de pistolet-mitrailleur. Les corps sont ensuite mutilés et défigurés, avant d’être basculés dans la fosse, qui est ensuite recouverte de terre. Puis, les camions militaires allemands rentrent vides, à Fontainebleau. Le 17 août, le même « scénario » se répète : quatorze résistants français, dont le colonel Yves Masiée, 47 ans, responsable FFI, le capitaine Jacques Desbois, 44 ans, commandant FFI de Seine-et-Marne, et André Berge, 39 ans, chef militaire FFI du secteur de Meaux, sont emmenés en camion à la plaine de Chanfroy, où une deuxième fosse, proche de la première, a été creusée la veille. Les quatorze résistants sont assassinés de la même manière que leurs camarades du 21 juillet. Les camions militaires allemands rentrent vides, à Fontainebleau. C’est un massacre de la dernière heure[3], car l’armée allemande est en pleine déroute. Deux jours après ce nouveau massacre, le 19 août 1944, les blindés de la 3e Armée étatsunienne du général Patton, parvenus à Ury et Achères, attaquent le sud du département. Le 23, la 5e Division du XXe corps (Général Irwin) atteint Nemours, et entre l’après-midi dans Fontainebleau, qui libère ses prisonniers politiques, et installe un Comité Local de Libération (CLL) à la mairie. Le 24 août, la 2e Division blindée du général Leclerc, entre dans Paris.

Le 7 décembre 1944, en creusant le sol de la plaine de Chanfroy, pour en extraire du sable, des soldats étatsuniens découvrent les deux charniers : les trente-six corps sont sortis de terre, dont ceux de Robert Rius et Charles-Jean Simonpoli, avec une quantité importante de douilles de 9 millimètres, et pour cause. L’émotion est grande et se répand bien au-delà de la Seine-et-Marne, pour connaître un retentissement national. Les identifications commencent. Le sculpteur René Iché identifie le corps de Robert Rius, son gendre, qu’il considère comme son fils. Marie-Antoinette, celui de son mari, Charles-Jean Simonpoli. Elle écrit le jour même à ses beaux-parents en Corse : « Ma petite-mère chérie, mon père chéri, mes chères sœurs, mon cher frère. J’ai une atroce nouvelle à vous apprendre. Les Américains ont découvert des corps dans la forêt de Fontainebleau. Jean a été fusillé par les Allemands. J’ai reconnu ses vêtements. Je vous en supplie, ayez du courage. Mon petit Ghjuvà a une mort magnifique, puisqu’il est mort pour son idéal. J’ai le cœur brisé, mais certaines paroles de mon petit Ghjuvà sont pour moi des talismans… »

Jacques Simonpoli, le père, poète corse, écrit : Au nid prometteur et gentil, – À peine fait, où ton épouse, – Aves son cœur aimant mais viril, - Veille, effeuillant l’heure douloureuse, - Pensant à ce que sera votre vie, - Si cette lutte finale la laisse unie… - Ô, jeunesse fleurie à peine adulte, - Qui pour un bel Idéal combattit, - Dédaignant le danger et l’insulte, - Avec l’espoir de vos acquis, - Combien ton sacrifice puissant, - Est- cher au cœur de tes gens ! – Et dans votre sein portant feu et guerre – Et la mort pour vos ennemis, vous préparez, - Avec la liberté de notre terre, - La patrie humaine dont vous rêvez, - Martyrs sacrés, ou nouveaux Paladins, - Que Vichy appelle voleurs et assassins ! - Et bientôt tout éclôt, - À la lueur de l’aube qui pointe au loin, - Chargés des souffles d’une douce chaleur, - Les oiseaux, voyant que l’heure est venue, - De l’universelle résurrection, - Entonnent la plus belle chanson.

Le 14 décembre 1944, des funérailles nationales se déroulent dans une chapelle spécialement aménagée sous le marché couvert de Fontainebleau, en présence du ministre de la Justice François de Menthon, et du général Pierre Billotte, qui représentent le gouvernement. Les corps des trente-six victimes sont ensuite, c’est selon, rendus aux familles, où enterrés au cimetière de Fontainebleau. Charles-Jean Simonpoli repose à Fontainebleau, avec ses camarades, et Robert Rius aussi, en principe.

Enfin, je ne veux pas terminer sans citer le réalisateur Gérôme Bouda, auteur, en 2011, d’un beau film, salutaire et très émouvant, docu-fiction, consacré à Charles-Jean Simonpoli : Ghjuvà est mort. Certes, Ghjuvà est mort, mais nous ne l’oublions pas, ni Robert Rius, ni Marc Patin, ni aucun autre…

Christophe DAUPHIN

(Revue Les Hommes sans Epaules).


[1] Ghiacumu Simonpoli, Fiumorbu in guerra, 1815-1816, Poema di ottu canti, edizioni di U Muntese, Aghiacciu, 1962.

[2] Lire la revue Les Hommes sans Épaules, n°39, Dossier : Alain Borne, C'est contre la mort que j'écris ! (2015).

[3] Jean Lafaurie, résistant déporté et survivant des camps nazis, témoigne, en 2023, à quelques mois de fêter ses cent ans, lors du 79ème hommage aux fusillés de la Plaine de Chanfroy : « Le 16 août 1944, alors que la France est en train de se libérer, les nazis, rendus furieux par leurs défaites successives sur tous les fronts, décident de déporter les 2 200 hommes et femmes résistants enfermés dans les prisons de Fresnes, du Cherche-midi, du Fort de Romainville et certains du camp de Compiègne. Les chauffeurs de bus parisiens réquisitionnés refusent, mais, sous la menace des armes doivent s’incliner. 1 654 hommes résistants et 546 résistantes femmes sont amenés en gare de Pantin où un convoi de 30 wagons les attend, wagons à bestiaux pour les résistants, wagons de voyageurs pour les femmes soldats allemandes que nous appelions « les souris grises », mais aussi pour des officiers et agents de la Gestapo fuyant Paris. Le 20 aout, le train s’arrête près du camp de Buchenwald où les résistants, hommes vont être enfermés. Le lendemain, le 21, les résistantes femmes vont arriver à Ravensbrück, mais c’est en chantant la Marseillaise qu’elles pénètrent dans le camp. À la libération, 152 résistantes et 893 résistants ne reverront pas le pays pour lequel ils se sont battus. »



Publié(e) dans la revue Les Hommes sans épaules


 
DOSSIER : LA POÉSIE CORSE CONTEMPORAINE n° 63